Manifeste





           POUR UNE PREMIERE







      Au coeur des glorieux lambeaux qui composent notre existence se trouve l'ennui : c'est cet ennui que nous nous proposons de vous faire partager. "Pourquoi faire?", ne manqueront pas de demander quelques esprits faibles et donc forcément contradicteurs. Mais bon. Abaissons-nous un peu. Répondons. Parce qu'en faisant partager notre ennui, nous faisons quelque chose et donc pendant ce temps nous ne nous ennuyons plus. Cette réponse, pour logique qu'elle soit, n'en est pas satisfaisante pour autant. J'en entends déjà qui ricanent : "sympa, le mec y se fait chier alors y fait chier les autres." Comme vous pouvez le remarquer, ces ricaneurs sont des particuliers extrêmement vulgaires, il n'y a qu'à observer leur façon de s'exprimer. Mais bon. Ils ont au moins le mérite de la rationalité. En vérité, si nous nous ennuyons, nous ne vous ennuierons pas. Ce qui nous pousse, c'est la culpabilité. (Je n'use qu'avec parcimonie de la psychanalyse, mais des fois ça m'arrange.) Il y a parmi nous des bourgeois honteux de l'être, mais que ça ne dérange pas trop de vivre bourgeoisement ; et d'autres qui ne le sont pas (bourgeois) mais qui vivent parmi eux (les bourgeois) et qui se sentent un peu comme après un sprint houleux : déclassés. Voilà pour notre histoire sociale. Elle explique que nous ne nous sentions pas à notre place. (Je me souviens avoir passé mon premier mois d'hypokhâgne à répéter avec effroi : "qu'est-ce que je fous là?") Et qu'arrive-t-il quand on n'est pas à sa place? Oui, on trouve le temps long, comme si la vie était un gigantesque banquet post-communion.

     Les railleries sont aisées, et le mépris la chose du monde la mieux partagée : "élitisme puant, non mais ça va pas de quoi on se plaint, jeunes dandys gommeux, alors on crache dans la soupe?" Oserais-je l'avouer? L'argument porte. Ne doit-on pas se taire lorsqu'on est un nanti? Il y a bien des gens qui souffrent et nous on fait les malins, on gémit, on éructe. Eh bien après tout pourquoi pas? C'est comme pour les grèves : on accuse le service public, c'est facile nous dans le privé on se ferait virer, y en a marre des privilégiés, on nous prend en otage. Archaïques, voilã, on va sans doute nous traiter d'archaïques. Soit. Soyons archaïques, pestons : pestons contre le dynamisme factice, pestons contre la modernité spécieuse, pestons contre les poses imbéciles. Mais qui visons-nous? Les représentants de la morgue, les V.R.P.de l'auto-satisfaction déplacée, cette internationale de l'argent triomphant qui trône dans les media, mais aussi dans la rue : le cadre minable, téléphone portable à la ceinture, qui insulte la caissière de supermarché, le type vieillissant, lifté et aux U.V., costume Hugo Boss dans sa Clio Williams, le jeune commercial racontant ses beuveries et succès féminins ã l'étranger : voilã quelques têtes de l'hydre ennemie.

     Comment lutter? En faisant des blagues, en poétisant, en se moquant de ceux qui non seulement se prennent au sérieux, mais encore prétendent régenter la pensée sociale, en fait la vie de ceux qui travaillent pour eux et leur garantissent de confortables arrières. Nous autres présentons un autre mode de vie, fait d'un peu de dilettantisme, d'accès d'enthousiasme enfantin, de quelques onces d'esprit de productivisme simili-dynamique que l'époque essaie de nous faire ingurgiter.

     Alors voilà, nous sommes le journal idéal à lire après une promenade à bicyclette avec les amis ou bien tout seul le soir dans la brume légère, toute radio éteinte et tout écran banni.

     "Rage, rage against the dying of the light", Dylan Thomas.