CONCEPTION ET REALISATION DE L'ARCHE
Le problème crucial était de savoir comment assurer la mise en place du cintre en bois sur lequel serait bâtie la voûte en maçonnerie. Deux projets furent successivement étudiés.
A - PROJET INITIAL
Le projet dressé à la hâte dès Septembre 1859, envoyé à Paris pour préciser la décision prise sur place, fait état d'un cintre "retroussé". Technique consistant à créer un arc en charpente, monté par moitié sur chaque rive, puis basculé en travers de la gorge, au moyen de câbles de retenue. Ces cintres étaient relativement légers.
Mais Paris prescrivit l'emploi d'un cintre fixe, rigide, à la solidité assurée. Les pièces de bois seraient mises en place à partir d'une passerelle portée par deux câbles lancés au-dessus du cintre, et supportant un plancher léger.
B - LE PROJET DE LA TOUR
L'Ingénieur Bruniquel, peu enchanté de cette solution "balançoire", propose le 11 Novembre 1859 la formule de la Tour en bois, permettant le montage du cintre sans la passerelle.
Le rôle de la Tour est d'assurer le maintien à la verticale du cintre en bois, que son étroitesse (4 à 5 mètres) dans le sens du courant et sa hauteur libre de 21 mètres, rendaient très vulnérable à la "balaguère" (le vent d'Espagne), de grande force certaines périodes. Dès lors, les câbles fixés aux rives, prévus au premier projet, auraient laissé au cintre une trop grande liberté de déplacement, de par leur longueur, risque évité avec ce nouveau projet.
C - LA TOUR
Partant du Gave, la Tour montait jusqu'au haut du cintre. D'amont en aval elle avait 12 m. de côté, et 7 m. dans l'autre sens; constituée à chaque angle par 8 hauteurs de poutres de bois de chêne et sapin, superposées au-dessus de l'étiage et consolidées d'une part, entre elles par un croisillon de poutrelles, et d'autre part, solidement amarrées au rocher. On obtint ainsi plusieurs étages qui menaient à la clef de voûte.
La Tour parvenue à la naissance de la voûte, on établit un pont de service où se plaçaient les ouvriers pour faire le cintre et, plus haut, pour poser les voussoirs devant former la voûte, ainsi que les corbeaux portant le tablier.
Sur la plate-forme supérieure, en amont et en aval, s'élevaient deux charpentes inclinées, qui venaient, de part et d'autre, rejoindre la clef du cintre. Ce dispositif était destiné à protéger le cintre des effets du vent et des vibrations produites par le passage, sur la passerelle de service qu'il soutenait, du chariot transporteur des pierres de taille, lequel chargé pesait trois tonnes.
Pour consolider plus encore, était prévue à mi-hauteur de la Tour, une charpente inclinée s'en détachant et prenant appui 28 m. plus à l'aval, au fond du lit du Gave, sur un massif de maçonnerie. Le document nous montrant la Tour avec la voûte terminée ne fait pas apparaître ce dispositif complémentaire.
D - LE TABLIER
Le projet prévoit d'alléger le volume de maçonnerie entre voûte et chaussée au moyen de plusieurs "voûtelettes". Cet allégement a été obtenu en fait par deux voûtes étroites allant d'une rive à l'autre sous la chaussée. Cela explique la curiosité résidant dans le fait que le dessous de la chaussée est creux : des chauves-souris y logent et bien des gamins de Luz ont ainsi exploré les deux galeries intérieures du Pont.
Les trottoirs sont placés en encorbellement et soutenus par des consoles en pierre de taille.
LE DEROULEMENT DES TRAVAUX
Suite au désir de Napoléon III, la décision ministérielle du 28 Novembre 1859 porte approbation du projet de construction du Pont.
22 Décembre 1859 : L'entrepreneur Gariel présente sa soumission pour l'attribution des travaux.
28 Décembre 1859 : Le montage financier du projet est accepté par l'entrepreneur.
12 Juin 1860 : Affichage de l'arrêté de circulation sur le C.D.12, route de Gavarnie , pendant la durée des travaux.
21 Juin 1860 : Une crue du Gave emporte une partie de la digue établie pour la construction prévue de la Tour.
1er Septembre 1860 : Cérémonie pour la pose de la première pierre par M. Garnier, Préfet des Hautes-Pyrénées, avec bénédiction par M. Lacroix, curé de Luz.
26 Octobre 1860 : Première note de l'Ingénieur MARX qui enjoint à l'entrepreneur d'avoir 136 ouvriers sur le chantier (revoir Chap. sur la Main d'oeuvre), forte densité sur ce périmètre réduit.
Second rapport ordonnant que les travaux soient arrêtés le 20 Novembre, à cause des gelées. On devra, à cette date, avoir exécuté la voûte, les tympans et les piédroits de la voûte. Ce qui fut réalisé le 16 Novembre.
16 Décembre 1860 : on décintre la voûte. Le tassement observé est inférieur à un millimètre.
Avril 1861 : Reprise des travaux par l'entreprise GARIEL. Ils seront menés bon train, car le Pont sera livré à la circulation le 30 Juin 1861.
Au début de l'année 1860, lors des travaux préparatoires, on eut à déplorer un décès accidentel. Dans son rapport du 19 Janvier 1860 sur la mort de Jean Cazaux, ouvrier atteint d'un éclat de roche après une explosion de mine et ayant décédé, l'Ingénieur Bruniquel propose d'accorder à sa veuve un secours de 300 Francs.
LE FINANCEMENT
Le projet initial de Décembre 1859 prévoyait :
échafaudages : 74 022 F.
travaux de construction : 161 384 F.
somme à valoir : 9 593 F.
total : 245 000 F.
Le décompte définitif du 26 Avril 1862, signé Rouher, ministre des Travaux Publics, se décompose ainsi :
Travaux à l'entrepreneur : 294 044 F.
Travaux en régie : 24 592 F.
Total : 318 636 F.
Il faudra ajouter les indemnités dues pour dommages causés aux propriétés voisines du chantier :
6 Décembre 1860 :
propriétés lieu-dit nature indemnité
CERIZO Dominique SANS labourable 30 F.
CERIZO Nicolas CAMPUS DEBAT bois-taillis 28 F.
LOLOU-SANS bois-taillis 10 F.
CAUBE Nicolas CAMPUS DEBAT bois-taillis 25 F.
BORDEROLLE Justin CAMPUS DEBAT bois-taillis 7 F.
Récupération : Après démontage de l'échafaudage, on revendra le bois l'ayant constitué. L'achat du bois s'étant élevé à 100 000 F., on retirera de la vente aux particuliers la moitié de cette somme : 50 000 F.
LA COLONNE
Elle a été édifiée pour remercier l'Empereur de sa générosité, témoignée par la construction du Pont qui désenclave au sud la station thermale de St Sauveur.
15 Mai 1862 : le notaire FORCAMIDAN, Maire de LUZ, fait voter la délibération suivante:
" Le Conseil Municipal vote l'érection d'un monument qui perpétue le souvenir du séjour de leurs Majestés parmi nous, qui témoigne de la reconnaissance que nous ressentons pour les bienfaits dont leurs Majestés Impériales nous ont comblé, et vote une souscription privée, destinée à subvenir aux frais de l'érection du monument, où toute personne du canton pourra s'inscrire, et qu'avec le produit de cette souscription, il sera érigé aux abords du Pont Napoléon un Arc de triomphe sur le frontispice duquel sera gravée en lettres d'or l'inscription proposée par le Maire :
A leurs Majestés Impériales - Les habitants du canton de LUZ reconnaissants.
Le Conseil Municipal ouvre la souscription en votant la somme de 100 F. et nomme les membres de la Commission chargée de recueillir la souscription. "
L'Arc de triomphe, prévu par le plan de l'Ingénieur Guillemin et qui devait être placé sur l'avenue de l'Impératrice, à vingt mètres du Pont côté ouest (voir dessin de M. Guillemin), fut remplacé par la Colonne qui, à l'orient, ouvre le Pont sur la route de Gavarnie.
18 Avril 1863 : Délibération
"La Commission a recueilli la somme de 2 949 F. par la souscription ouverte l'an dernier. Le monument coûtant 3470 F., le Conseil Municipal décide que la somme nécessaire pour couvrir les frais soit prise sur les fonds libres de la commune, et vote la somme de 600 F."
Forcamidan, Maire.
L'ALLEE NAPOLEON
Partant de l'entrée ouest du Pont, un escalier conduit à une grille posée à la naissance de la voûte. Faisant suite, la promenade en lacets, qui relie la route au Gave pour arriver à la Fontaine du Hibou en passant sous le Pont, fut faite par ordre de l'Empereur, et à ses frais.
C'est près de cette fontaine que M. Ollé Laprune, professeur de philosophie à l'E. N. Supérieure, composa à cette époque l'éloge de Descartes, qui fut couronné par l'Académie française.
La source du Hibou (Hount det Gahus) n'est pas exploitée. L'eau sort du rocher au bas d'une large et haute brèche : elle est peu radioactive. Cette "Hount" est une des cinq sources de St Sauveur, avec les sources des Dames, de Hountalade, de Layré Dufau et de Fabas.
Du côté opposé (C.D.12), la descente s'arrête à la naissance de la pile, sur un promontoire en saillie au-dessus du torrent. De cet endroit, l'aspect de l'énorme voûte, qui se déroule à cinquante mètres plus haut, est saisissant.
L'INAUGURATION
C'est de Biarritz, où la Cour est en villégiature, que Napoléon III décide une visite d'inspection le 26 Septembre 1863. Accompagné de la marquise Montijo de Guzman, mère de l'Impératrice Eugénie, il arrive à St Sauveur vers onze heures, visite la nouvelle chapelle et le Pont. Il descend au bord du Gave par la rampe de la promenade, et aura cette parole :
"En vérité, l'art ici semble le disputer à la nature".
Il repartira le jour même par Bagnères et la vallée de l'Adour, pour rejoindre le soir le château de Pau.
L'inscription sur la plaque située au milieu du Pont porte cette simple phrase :
"Le 26 Septembre 1863, l'Empereur Napoléon III a visité ce monument dont il avait désigné l'emplacement pendant son séjour à St Sauveur en 1859".