Formation du tailleur de pierre

I - INTRODUCTION

Comment devient-on tailleur de pierre ? C'est dans un cadre purement local que se fait sa formation.

Les seuls Lourdais de bonne naissance fréquentant les établissements secondaires extérieurs sont destinés à être les futurs notables de la Ville : médecins, hommes de loi, propriétaires terriens, qui assureront tout le siècle l'administration municipale.

C'est principalement par l'apprentissage, commencé dès l'adolescence au sein de la profession, que l'apprenti deviendra ouvrier tailleur, puis souvent maître tailleur, selon la bonne règle des corporations, encore vivace après la Révolution. Mais ce serait occulter un important volet dans la formation que d'ignorer le rôle de l'éducation donnée dans les diverses écoles communales, toutes bien fréquentées par les jeunes Lourdais.

A - LES EDILES PRECURSEURS

1) La création d'écoles

Il faut souligner la volonté marquée des édiles lourdais de toutes opinions qui, unanimes, ont été précurseurs, bien avant les impératifs des instructions officielles, de créations d'écoles dans la cité. Et l'on verra que le grand désir des dirigeants était d'assurer en premier la formation professionnelle.

2) La fréquentation scolaire

On peut objecter que rien n'obligeait les jeunes Lourdais à aller à l'école et qu'ils vagabondaient souvent, la fréquentation scolaire n'étant rendue obligatoire qu'avec les lois laïques de 1882. C'est faire fi, d'abord, du désir prouvé des familles d'assurer l'instruction à leurs enfants, ensuite, de l'attention portée par les municipalités à faciliter l'entrée à l'école – car elle est payante jusqu'en 1865 (la gratuité en France n'interviendra qu'en 1882) – et ce, en établissant de longues listes d'enfants de familles nécessiteuses, dispensés du paiement de la cotisation, et devant être admis obligatoirement en classe. Confère : Etude sur les Ecoles Communales de LOURDES parue en 1997).

Tout au long du siècle, les écoles seront surchargées d'élèves et les Municipalités seront soumises à la nécessité de construction de locaux pouvant recevoir ces enfants.

B - UNE CRITIQUE ACERBE

Certains censeurs ont porté des jugements pour le moins sévères sur la nature et le comportement des ouvriers tailleurs de pierre et carriers de la Ville, qui n'aimaient pas être dérangés dans leur travail. C'était mal les connaître car, à part quelques écarts prouvant leur indépendance, ils ont montré – et la vie de la Confrérie le prouve – qu'ils étaient épris de justice et soucieux de solidarité.

Le livre "LOURDE", édité par le Musée pyrénéen, nous offre, avec la visite de l'écrivain Eugène Cordier, une critique acerbe des carriers. Bien qu'il reconnaisse à la Confrérie deux buts avouables, le secours aux malades, accidentés et vieillards, et la répartition du travail entre les sociétaires, voici qu'il nous livre ses impressions :

" Les ouvriers sont misérables, sans dignité, prêts à se vendre : des brutes, ânes bâtés qui doivent au clergé et au Moyen-Age leur association; ils sont aussi très défiants de la bourgeoisie. Quant à la bourgeoisie, elle est vénale, hautaine et conservatrice. "

C'est un peu court, car l'enseignement donné aux carriers et leur comportement au sein de la Confrérie prouvent le contraire. Peut être que M. Cordier, polytechnicien, fils de famille célèbre, habitué des salons de haute volée, trop curieux sûrement au gré des confrères, a dû essuyer quelques réflexions désobligeantes, vite servies par l'esprit cinglant de garçons vivifiés par le grand air.

Peut être n'a-t-il rien compris à leurs réponses, car souvent dites en langue bigourdane dont il ignore la saveur lorsqu'elle se fait moqueuse ?

Oublions cette critique injustifiée. Evoquons les réalités auxquelles étaient soumis, dans le cadre local, les futurs tailleurs de pierre et commençons par l'éducation qui leur était donnée dès le plus jeune âge à l'école.

 

II - L'ENSEIGNEMENT MUTUEL

Après 1815, la Restauration va apporter un changement dans la méthode d'enseignement. Les exilés, de retour d'Angleterre, vont préconiser la méthode Lancastérienne qui sera appliquée jusqu'en 1850. C'est l'enseignement mutuel, par lequel les élèves s'instruisent les uns les autres, sous la direction d'un maître aidé de moniteurs. Tombé en désuétude depuis, il est repris actuellement et préconisé à tous niveaux.

Cette forme de travail en groupe, par ateliers de même activité, a sûrement préparé les élèves devenus adultes à toutes formes de mutualité : travail d'ensemble à la carrière pour dégager les blocs de schiste et les amener au produit fini, l'ardoise – secours apportés aux accidentés et aux malades – partage du travail entre plusieurs chantiers.

De cet esprit mutuel développé à l'école va naître l'association : les tailleurs de pierre créeront leur Confrérie, qui les soudera pendant un siècle et demi. Par le fait des listes d'indigents établies par le Conseil municipal, il y aura 92 élèves dans l'école mutuelle de Bernard Arrou : il est sûr que les futurs tailleurs de pierre auront connu cet enseignement mutuel.

 

III - L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR

Cet enseignement sera complété dès 1833 par la création de l'Ecole Supérieure, car la Municipalité veut donner un nouvel essor aux industries, à l'exploitation des carrières et à l'enseignement de la coupe de pierre. Toujours par la reconduction des listes d'indigents, les fils de tailleurs de pierre la fréquentent en nombre, et l'examen du tableau "emploi du temps" de 1849 nous assure que tout élève ayant suivi les cours les trois années en sort avec un bon bagage de préparation professionnelle et de culture générale.

L'enseignement professionnel comprend les leçons de géométrie, lever de plans, arpentage, cubage, dessin linéaire, arithmétique. L' Ecole Supérieure verra son action complétée par les Cours d'adultes, où toutes ces notions seront reprises le soir de sept à huit heures, et ce depuis 1833.

 

IV - LE COURS COMPLEMENTAIRE

L'Ecole Supérieure, qui aura 123 élèves en 1880, deviendra le Cours Complémentaire en 1901. Dès 1905, l'actif directeur M. Médiamole installera les Cours professionnels traitant du bois, du fer et de la pierre. Un important matériel de stéréotomie sera acheté par la Municipalité : tables, châssis, planchettes, ardoises, sommiers de plâtre, pierre douce, outils à tracer. Après la guerre, la loi Astier prévoit l'enseignement technique obligatoire pour les apprentis ouvriers.

 

V - L'ECOLE DE DESSIN

En Mai 1832, en complément à la création de l'école supérieure, le Conseil municipal crée un emploi de maître de dessin : il sera intégré à l'école.

C'est en 1881 qu'une Ecole spéciale sera ouverte avec J-Marie Lacrampe, architecte communal, comme professeur. Les leçons porteront sur l'étude de travaux courants : plans, nivellement, coupe de pierre, reprenant le programme de l'école supérieure, à un niveau plus élevé.

En 1898, elle sera pourvue de nouveaux matériels, concernant les Arts décoratifs, avec des modèles en relief et des ornements classiques, des planches de dessin linéaire industriel et de dessin professionnel en couleurs. Louis Capdevielle, peintre local de célébrité bien établie, collaborera à cet enseignement.

Le 19 Août 1901, après la visite de M. Borchard, inspecteur de l'enseignement du dessin et des musées de Paris, son rapport constate, parmi les 105 élèves de l'hiver 1898-99, la présence de nombreux tailleurs de pierre, même mariés. Il demande de pourvoir l'école de moulages. Il constate que l'enseignement commence par des cours de géométrie, puis de copie de dessins côtés, afin d'arriver à faire des relevés et des croquis côtés. Puis les élèves abordent la stéréotomie par les épures, les développements, la construction de solides en plâtre. Les cours sont donnés par M. Lacrampe et son assistant M. Mauduit.

Le 28 Août, sur son rapport, les Beaux Arts font parvenir à l'Ecole les modèles de stéréotomie suivants :

Cette école – la seule du département avec celle de Tarbes – durera jusqu'en 1904. Le Cours complémentaire assurera dès lors la suite de cet enseignement : divers ateliers y seront annexés pour une formation pré-professionnelle des apprentis.

 

VI - LE TRAVAIL MANUEL

Quelle que soit l'école, elle inclura le travail manuel dans son enseignement. Et les exercices faits en classe auront donné aux tailleurs de pierre une adresse, une dextérité de la main, une sûreté des mouvements. La confection de mesures : m, dm, m2, dm2, dm3, et de solides géométriques : cubes, cônes, pyramides, préparés par les croquis à faire avant travaux, seront une bonne préparation aux œuvres futures.

 

VII - LES AUTRES DISCIPLINES

A - La morale

Préparer un bon ouvrier, c'est aussi préparer un homme. La morale assure en premier l'action éducative de l'école, ramenant aux notions de solidarité et de dignité, en employant un langage simple, bien reçu de l'élève. En présentant le milieu dans lequel il vit, elle développe les idées de tolérance, de gaîté, d'émulation et d'application. C'est à quoi se sont attachés les maîtres et cet enseignement était bien perçu par les familles.

B - L'éducation physique

Pour les travaux de force qui attendent les futurs carriers, l'éducation physique n'est pas oubliée dans les programmes. Dès le plus jeune âge, les élèves sont invités à grimper, escalader, sauter, porter, courir, lancer des objets, s'attaquer et se défendre, tous mouvements qui assureront force, souplesse et résistance, car le maniement des outils et des matériaux sera pénible tout au long des dix heures journalières de travail.

C - Les leçons de choses

Les deux leçons de sciences préconisées dès le Cours élémentaire développent l'esprit d'observation (il en faudra pour déceler le sens du filon dans la carrière, ou bien l'endroit de l'ardoise où la fissibilité est la meilleure) et aussi son sens pratique qui lui donnera la connaissance des matières premières : pierre, schistes, minéraux.

 

CONCLUSION

Tout au long du siècle, par l'enseignement général et pré-professionnel, les tailleurs de pierre auront été formés à leur tâche. Leur comportement au sein de la Confrérie est aussi le reflet de cet enseignement. D'une moralité rigoureuse, épris de justice et de fraternité par le secours mutuel face à l'adversité, ils auront honoré leur profession, tout en s'honorant eux-mêmes dans la plus grande simplicité.