François GUILLAUMAT Thèse
Université Paris-Dauphine
U.F.R. Sciences des
organisations
Centre de théorie économique Jean-Baptiste Say
THESE
Pour l'obtention du titre de
DOCTEUR EN SCIENCES ECONOMIQUES
par
François GUILLAUMAT
Comment l'étude des structures industrielles peut-elle être scientifique ?
JURY
Directeur de thèse : Pascal Salin
Professeur, Université
Paris-Dauphine
Rapporteurs : Gérard
BRAMOULLE
Professeur, Université Aix-Marseille III
Bertrand
LEMENNICIER
Professeur, Université
Paris-II Assas
Suffragants Philippe
STOFFEL-MUNCK
Professeur, Université
Paris-XII
Georges
LANE
Maître
de conférences, Université
Paris-Dauphine
Présentée et
soutenue publiquement le 19 décembre 2001
Université Paris-Dauphine
Centre de Théorie économique Jean-Baptiste Say
Comment l'étude des structures industrielles peut-elle être scientifique ?
THESE
de SCIENCES ECONOMIQUES
par :
François GUILLAUMAT
Directeur de thèse :
Pascal Salin
Professeur à
l'Université Paris-Dauphine
L'Université n'entend donner aucune approbation ni
improbation aux opinions émises dans les thèses : ces opinions doivent être considérées comme
propres à leurs auteurs.
Comment l'étude des structures industrielles peut-elle être scientifique ?
Sommaire
Comment l'étude des structures industrielles peut-elle être scientifique ?
Sommaire................................................................................................................................................. 6
Remerciements..................................................................................................................................... 11
Introduction............................................................................................................................................ 19
Première partie : une étude est scientifique
dans la mesure où
sa méthode est capable
de décrire son objet 29
Chapitre 1. La méthode conventionnelle est-elle capable de répondre à la question posée ? 33
A. Les impasses
du pseudo-expérimentalisme............................................................................ 33
L'"expérience cruciale" est indéfinissable, p. 35 ; Le contre-exemple du libre-échangisme, p. 44 ; Il n'y a pas lieu de choisir l'expérience contre la logique, p. 48.
B. Ce n'est pas sans inconvénients que
l'on ignore l'approche conceptuelle.................... 56
Il s'agit bien de répondre à des questions pratiques p. 72.
C. Le laisser-aller philosophique
des économistes techniques fait
perdre sa pertinence
au critère de Pareto............................................................................................................................................................. 73
La cohérence logique, ennemi public de la démocratie sociale p. 76 ; La cohérence logique disqualifiée comme "irrationnelle" p. 78 ; Le père de tous les vols de concepts p. 83 ; La cohérence logique comme "source du totalitarisme" p. 85 ; Le subjectivisme démocrate-social impuissant face aux subjectivismes plus ouvertement violents p. 90 ; Le pseudo-expérimentalisme inspire le socialisme moderne p. 95 ; Définition cohérente de l'unanimité p. 102 ; Les contradictions du "consentement" à l'impôt fondent le soupçon de vouloir détruire le concept p. 102 ; Le consentement, défini sans contradiction p. 105 ; Le retour des morts-vivants p. 128 ; Pareto avait sapé les fondements de son propre critère p. 131.
D.
Les instruments d'étude conventionnels ne sont donc pas adaptés à
leur objet........... 136
Chapitre 2
La Logique de l'action et la science du droit.............................................................. 141
A.
La méthode pour sortir de l'impasse............................................................................................ 141
La tradition praxéologique p. 144 ; L'école autrichienne p. 150 ; L'analyse inclut la création et la nouveauté p. 151 ; Etudier les actes de la pensée p. 155 ; A quoi servent les statistiques p. 159 ; La causalité sociale réelle p. 160 ; Les limites de la généralisation empirique p. 162 ; La méthode axiomatique p. 168 ; Imprécision des concepts en "structures industrielles" p. 171.
B. La science du Droit permet
d'éviter les erreurs de l'utopisme scientiste................................. 173
Application à une utopie socialiste à la mode p. 183 ; Absurdité de l'idéalisme scientiste p. 188 ; Il n'y a pas de Droit cohérent qui puisse imposer un état prédéterminé à la coopération sociale p. 190 ; Des erreurs communes à l'économie et au droit p. 193 ; La pseudo-mesure p. 195.
C. Du doute
sur la Wertfreiheit
à l'absolu du critère de justice................................................... 196
Que sauver de la Wertfreiheit ? p. 201 ; Les tenants de la Wertfreiheit dans leurs œuvres p. 204 ; Obligations morales plus ou moins reconnues de la démarche scientifique p. 207 ; La raison compétente en philosophie morale p. 209 ; Anti-concepts normatifs p. 212 ; Fécondité du critère de la contradiction pratique p. 214 ; Implication inattendue de l'éthique scientifique p. 219.
Conclusion de la première partie...................................................................................................... 225
Seconde partie
Application à l'étude des structures industrielles.............................................................. 235
Introduction........................................................................................................................................... 237
Chapitre 3
Etat de fait......................................................................................................................... 239
A.
Les politiques de concurrence
ne sont fondées sur aucun principe de droit..................... 239
Les politiques de concurrence constituent une innovation contraire à la tradition juridique française p. 239 ; Aux Etats-Unis, les politiques de concurrence sont tout aussi arbitraires et imprévisibles p. 242 ; On ne peut pas trouver de règles communes aux politiques de concurrence p. 243.
B. La notion de "monopole
de fait" suit les progrès
et les régressions de la philosophie morale 246
Le "monopole de fait" comme apparence universelle p. 248 ; On conteste enfin la condamnation du "monopole de fait" p. 256 ; La tradition française des lumières exclut la notion de "monopole de fait" p. 266 ; A l'inverse de l'école française, les économistes d'inspiration anglo-saxonne retombent progressivement dans les confusions médiévales sur le monopole p. 270 ; La "synthèse néo-classique" p. 283 ; Aux Etats-Unis, les étatistes à la prussienne inventent le monopole naturel pour cause de rendements croissants p. 285 ; Même les auteurs libéraux contemporains n'échappent pas à la confusion p. 292 ; Aux Etats-Unis, les économistes autrichiens retrouvent la définition institutionnelle du monopole p. 308.
C. Le "compromis
marshallien", source majeure
des malentendus contemporains................. 315
La conscience
humaine vise l'objectivité p. 318 ; La valeur et le coût
sont de même nature
p. 321 ;
Le compromis marshallien
fige la représentation des choix humains p. 323 ; On peut analyser les échelles de préférences en termes des raisonnements qui
les ont élaborées
p. 327 ;
Les choix du producteur
sont de vrais choix humains
p. 331 ;
Le compromis marshallien
permet à la sophistique étatiste
d'opposer des représentations mécaniques absurdes à la réalité des choix
humains p. 332 ; Les jugements de valeur se forment continuellement dans
un cadre institutionnel
p. 345 ; Le
"socialisme de marché",
fils de la conception mécaniste
de la production
p. 349 ; C'est à cause
du "compromis marshallien" que Keynes a fait régresser la science
économique, p. 354.
D. Le fondement théorique de l'analyse
des "structures industrielles"..................................... 366
Le "modèle de la concurrence parfaite" p. 368 ; La "tarification au coût marginal" p. 374 ; Comment le "monopole" fixe son prix p. 374 ; "Profit de monopole". Et "perte sociale" p. 375 ; La "concurrence destructrice" p. 376.
E. Les politiques de concurrence qui en résultent........................................................................ 376
La "Concentration" et "pouvoir de marché" p. 377 ; Les "barrières à l'entrée" p. 377 ; La prise en compte des coûts d'information et de surveillance p. 379 ; La réponse au "Monopole naturel" et à la "Concurrence destructrice" p. 380.
Chapitre 4 Retour à l'approche réaliste........................................................................................ 383
A. La théorie
conventionnelle repose sur des concepts
contradictoires................................. 383
"Un
produit est à la fois
lui-même et
un autre"
p. 395 ; "Un
monopoleur n'est pas un monopoleur,
mais c'est nous qui décidons
quand il l'est"
p. 396 ; La théorie
secondaire du "prix limite"
p. 399 ; On
ne peut pas mesurer le "pouvoir de marché" p. 400 ; On ne peut pas non plus "mesurer
la concurrence"
p. 400 ;
La concurrence existe toujours
p. 401 ;
"Personne ne devrait avoir le droit de choisir
sa vie"
p. 403 ; Reprocher
aux gens ce qu'ils ne peuvent pas ne pas être p. 405 ; Conséquences judiciaires
p. 406 ; La seule
distinction pertinente, l'analyse
conventionnelle est incapable d'en rendre compte p. 408 ;
L'"information parfaite" ? Et pourquoi pas
la production
gratuite ? p. 411 ; La concurrence serait inutile si
l'information était "parfaite"
p. 418 ;
Les impasses de la planification révèlent les points aveugles
de la théorie conventionnelle
p. 427 ; Si l'information
était "parfaite",
il ne pourrait jamais
y avoir de profit et
encore moins de gaspillage
p. 432 ;
Des conclusions incompatibles avec les hypothèses p. 434 ; La théorie conventionnelle
ne sait pas concevoir
la continuité de l'action productive p. 439 ;
Irresponsabilité, esclavagisme
et illogisme p. 442 ; Une abolition du Droit, au moins dans son principe p. 444.
B. La théorie conventionnelle évoque
des éventualités de "gaspillages" et de "gains indus" qui ne peuvent avoir aucune existence sur un marché
libre................................................................................ 444
La logique ne convainct pas tout le monde p. 445 ; Que l'information n'est pas gratuite ne justifie pas l'intervention de l'Etat p. 446 ; De quelle "imperfection" parle-t-on ? p. 448 ; Faut-il le rappeler ? Il n'y a pas de profit certain p. 451 ; Comment définir un "gaspillage" sur un marché libre ? p. 454 ; Il n'y a pas d'"exploitation" sans agression ni tromperie p. 463 ; Toute rente marchande résulte d'un acte productif p. 469 ; L'ennui, c'est que toute richesse est produite par quelqu'un p. 470 ; La théorie conventionnelle ne peut même pas rendre compte de la production p. 474 ; La théorie conventionnelle ne peut pas fonder la norme dont elle se sert pour juger les situations réelles p. 476 ; Il n'y a pas de "monopole naturel" ni de "concurrence destructrice" sur un marché libre p. 483 ; L'idée de "perte sociale" méconnaît le fait que les jugements de valeur sont le fait des agents moraux p. 484 ; Les politiques de concurrence répriment des actes qui sont par nature inséparables de l'action concurrentielle p. 486 ; Certains investissements productifs ne sont pas reconnus comme tels p. 486 ; Réprimer la "vente à perte" au nom de la "concurrence" est doublement absurde p. 488 ; La vente implique le consentement du vendeur p. 489 ; Les hommes de l'état méconnaissent la rationalité de certains contrats p. 491 ; La crainte déraisonnable du "monopole" privé p. 491 ; Interdire les ententes fausse la concurrence et détruit la production p. 493 ; La raison d'être des actes concurrentiels p. 497 ; Toute intervention de l'Etat porte atteinte à la concurrence p. 498 ; Le monopole, privilège restrictif, est un vol et une entrave à la production p. 500 ; Les hommes de l'état visent à imposer un contrôle centralisé des contrats p. 500 ; Ce sont précisément les hommes de l'état qui ne disposent pas des informations pertinentes et qui ne sont pas soumis aux incitations nécessaires p. 503 ; Il n'existe pas de norme objective par quoi la violation du consentement d'autrui puisse être guidée p. 503 ; Les hommes de l'état sont de plus mauvais spéculateurs que les capitalistes p. 509 ; Seule la liberté des contrats peut régler la coopération sociale p. 512 ; Le fondement du Droit p. 517 ; Toute la coopération sociale peut être réglée par le contrat p. 520 ; C'est une illusion de croire que l'interventionnisme public rendrait plus efficace la coopération sociale p. 521 ; En l'absence de tout critère objectif de décision, c'est l'opportunité politique qui guide l'intervention de l'état p. 522 ; La politique réelle de la concurrence porte la rivalité dans l'arène politique, où elle est exacerbée parce que destructrice p. 525 ; Quelle contenance prendre quand on a découvert les contradictions de l'approche conventionnelle ? p. 526.
Conclusion de la seconde partie........................................................................................................ 529
"Couper
la cinquième patte à tous les lapins" p. 529
Conclusion générale.......................................................................................................................... 535
Bibliographie
..................................................................................................................................... 547
Résumé/Summary.............................................................................................................................. 586
Remerciements
|
P |
our remercier comme il se doit
les dizaines d'auteurs qui ont
inspiré plusieurs années de découvertes,
il faudrait des pages de références. En outre, les auteurs
les plus importants ou sont
morts comme Ludwig von Mises, ou bien
savent déjà ce que je leur dois (Murray Rothbard, qui inspire essentiellement
cette étude, se rangeant
hélas dans les deux catégories).
Il faut néanmoins respecter les règles du genre, et rendre leur dû aux plus méritants.
Les premiers auteurs à citer sont peut-être, paradoxalement, ceux auxquels
ma démarche s'oppose
le plus directement. Ancien
adepte de la secte pseudo-expérimentaliste, c'est d'abord en son sein
que j'ai appris à raisonner.
Par exemple, auprès
de feu le professeur Pierre Debray-Ritzen, qui eût peut-être été surpris d'apprendre que c'est grâce à lui que j'ai abandonné son positivisme :
c'est lui qui m'a fait comprendre
que le bon sens peut être pris en défaut, et que le raisonnement doit suivre des règles qui se discutent et s'apprennent comme le reste. Il n'était plus que d'appliquer
plus avant ce principe de la cohérence logique pour se rendre compte que son propre positivisme ne se conforme pas à
son critère même de l'énoncé valide.
Le Professeur Frédéric Jenny,
le plus brillant des adeptes français
de la théorie conventionnelle des structures
de marché, est à peu près dans
le même cas : je n'aurais pas
mesuré l'intérêt des réfutations de Rothbard, Lepage,
Armentano et consorts, si je n'avais pas assisté à son cours. De même, de feu
Christophe Riboud, dont
le pseudo-égalitarisme naïf est
venu à point nommé pour me faire apprécier la rigueur et l'importance
de Rothbard.
C'est aussi,
curieusement,
en partie le cas
de Friedrich Hayek. Ce n'est pas
qu'il n'ait, en théoricien
de l'information, dûment
exploré, et fait connaître, les aspects essentiels
de la concurrence réelle,
tels qu'Israel Kirzner les expose désormais systématiquement
— alors que Rothbard lui-même a
pour sa part toujours jugé ne pas
devoir les développer au-delà
d'une réfutation des erreurs de l'époque : les textes
de Hayek sur la concurrence sont irremplaçables pour qui souhaite vraiment échapper à
ses représentations mécanistes.
Cependant, Hayek n'était pas
celui qui pouvait exterminer
les sophismes de l'antitrust : jusqu'au bout,
il aura refusé de renoncer
à son faux concept de "coercition[1]",
grave erreur pour un philosophe politique et qui mélange le "pouvoir économique" avec un "pouvoir
politique", et que Rothbard, à la suite de Ronald Hamowy, a bien sûr réfuté (cf. infra[2]).
Envers Hayek,
cependant, j'ai une dette
personnelle et directe, pour les deux entretiens qu'il m'a accordés à Fribourg et à
Lindau sur la méthodologie
autrichienne. J'aurai
finalement renoncé à son conseil de développer une critique
de l'approche macroéconomique[3]. C'était
un projet à la fois trop vaste dans son objet, et trop limité quant
aux principes qu'il met en cause. En effet,
cette critique-là n'est qu'une des applications
de celle plus généralement adressée par la méthodologie
autrichienne à toute entreprise
théorique prétendant trouver ses moyens de preuve dans
l'observation, comme Hayek le disait lui-même, de "faits
historiques complexes". Or,
si Hayek demeure, pour
un grand nombre d'économistes autrichiens, le grand initiateur
à cette tradition-là[4],
il n'est pas exagéré de dire que lui-même s'était
arrêté en chemin, notamment
sous l'influence de Karl Popper,
revenu trop tôt de Nouvelle-Zélande. Hans-Hermann Hoppe affirme même
qu'il ne représente
pas vraiment
la tradition autrichienne :
"… le fait qu'après l'attribution
du prix Nobel d'économie à Hayek pour 1974, le nom de ce dernier l'emporta en popularité
sur celui des autres autrichiens y compris Mises (à tel point qu'il était devenu
synonyme d''école autrichienne'),
a conduit à une série d'erreurs de jugement
et d'interprétation à propos
de cette dernière,
non seulement dans l'opinion publique au sens large
mais aussi,
particulièrement, dans les sciences économiques
et sociales. Pour juger
correctement l'école autrichienne (quelle
que soit la manière dont
on apprécie la contribution particulière des représentants
de cette école)
il est indispensable de comprendre les raisons
externes [historiques] et internes
[intellectuelles] qui
fondent la différence entre une lignée fondamentale
— la lignée Menger—Böhm-Bawerk—Mises—Rothbard— et les diverses branches annexes — Wieser, Schumpeter, Hayek, Kirzner
et Lachmann. La raison
ostensible tient à ce que cette différenciation-là correspond aux interprétations mêmes
des personnes en cause.
Böhm-Bawerk se considérait
comme le successeur de Menger,
et Mises comme celui
de Böhm-Bawerk et
de Menger. Quant à Rothbard, il se voyait comme
le continuateur de Mises et
comme son élève. Plus encore, cette estimation personnelle
de chacun des successeurs
correspondait exactement avec
l'appréciation correspondante faite par
les prédécesseurs directs. Malgré
une distanciation critique marquée,
Menger reconnaissait
Böhm-Bawerk comme
le plus important de ses disciples. La même chose vaut
pour Böhm-Bawerk vis-à-vis de Mises,
et de même pour Mises en relation avec Rothbard. En revanche, malgré leurs rapports de maître à élève, et une appréciation réciproque
non dissimulée, Böhm-Bawerk
ne considérait nullement Schumpeter
comme son successeur, pas
plus que Schumpeter
ne se voyait comme tel.
Et de même, Mises
ne reconnaissait pas Hayek comme
son héritier intellectuel,
Hayek ne se voyant pas
non plus dans ce rôle-là.
Ils se considéraient plutôt
(réciproquement) comme
des 'déviants'.
En outre, il existe d'abord une raison interne
— une raison logique —
pour cette différenciation
entre une lignée centrale
et diverses branches annexes.
Le courant qui va
de Menger à Rothbard en passant
par Böhm-Bawerk et Mises se reconnaît à un mode de raisonnement unitaire qui
le distingue fondamentalement
de tous les autres courants
de la tradition. De Menger à Rothbard,
on se considère
expressément comme rationaliste, et on refuse catégoriquement de manipuler aucune de ces cartes à jouer du relativisme que sont l'historicisme, le positivisme, le 'falsificationnisme' ou le scepticisme dans les sciences
sociales[5]."
Il faut rappeler
que c'est Ludwig von Wieser qui avait initié Hayek à la théorie économique et que von Wieser, beaucoup plus influencé par l'économie
mathématique, appartient comme
Schumpeter bien plus à l'école
de Lausanne qu'à l'école
autrichienne proprement dite.
Pour ce qui est de l'inspiration
positive, il faut commencer par Henri Lepage, sans lequel je
ne serais probablement pas devenu économiste autrichien voire pas économiste du tout. Des "intellectuels" français
du milieu du siècle ont fait carrière parce qu'ils avaient lu les auteurs étrangers dans
le texte mais ne citaient
jamais leurs sources. Henri Lepage a toujours fait le contraire, faisant découvrir à toute
une génération des auteurs du monde entier, derrière
lesquels
il s'est effacé
— alors que sa manière de les résumer et de les lier entre eux traduit
un puissant esprit,
synthétique et original. James Buchanan s'en est bien rendu compte :
"Lepage
fait davantage que résumer
un ensemble de développements de l'économie moderne sous une forme accessible au lecteur profane. Il associe ces découvertes à une philosophie politique
cohérente, philosophie qui fournit son soubassement
intellectuel à toute la structure
des institutions sociales. Sans
cet étayage philosophique, même
les contributions les plus raffinées
à la technique de la "science économique" n'ont aucun sens[6]."
Ce n'est pas un hasard si nombre
de ses "compilations" supposées ont été traduites à
l'étranger.
"C'est un hommage personnel rendu à Henri Lepage que [Demain le capitalisme] a été reçu en Europe comme il l'a été et que son compte rendu
des contributions américaines récentes
à l'économie est désormais
traduit pour les lecteurs anglophones".
"[…] Le moment est venu pour l'ouvrage
d'exception qui replace carrément l'économie dans un cadre
philosophique, offre au lecteur la "grande vision" qui fait
la synthèse entre
des argumentations disparates, et
donne sa pertinence à la théorie économique. Les livres correspondant à
cette norme se comptent sur
les doigts de la main :
La Route de la servitude (1944)
de F. A. Hayek, Capitalisme
et liberté (1960) de Milton Friedman,
La Liberté du choix (1980) de Milton et Rose Friedman, L'Heure de la vérité (1978)
de William Simon […] Désormais,
il faudra ajouter à
cette liste Demain
le capitalisme [1978] de Henri Lepage[7]."
C'est notamment grâce aux ouvrages d'Henri Lepage
que j'ai connu Murray Rothbard.
Sur les structures industrielles, ce qui va suivre n'est pas seulement
un développement des principes et démonstrations
de Rothbard[8]. Ceux-ci
ayant engendré une école de pensée,
notamment aux Etats-Unis, on ne s'étonnera pas
de trouver, à sa suite,
des auteurs comme Dominic
Armentano, Professor Emeritus
en économie de l'Université de Hartford (Connecticut, Etats-Unis), auteur du classique Antitrust and Monopoly: Anatomy of a Policy Failure[9], réédité depuis 26 ans, et qui dit de Rothbard :
"Il m'a énormément influencé. Il cherchait toujours à découvrir
la véritable histoire qui
se cachait derrière un cas
particulier d'intervention étatique. Sa version
à lui de l'histoire n'était
jamais artificiellement
reconstruite comme l'histoire
économique conventionnelle peut l'être
parfois. Lire Rothbard a bouleversé ma vision
du monde et a complètement
transformé l'idée que
je me faisais de l'économie en tant que savant. En fait, il changé toute ma vie. Non que je n'aie déjà été
convaincu des vertus du libéralisme : je l'étais depuis le lycée. Cependant,
je n'avais aucune idée qu'il existait des gens comme
Rothbard. Je me rappelle qu'en lisant Henry Hazlitt[10], je me
disais : 'c'est peut-être la personnalité la plus libérale que je connaîtrai jamais de toute mon existence'. J'ai lu Ayn Rand,
qui parlait souvent de Mises,
mais de Rothbard, jamais[11].
Son nom, il me
semble que je l'ai trouvé quelque part
dans une note de bas de page.
De sorte que, quand
je l'ai lu pour la première fois, ça a été une découverte formidable,
impressionnante. Je n'oublierai
jamais le moment
où je l'ai rencontré en 1972,
c'était lors d'une conférence à Philadelphie. Quel honneur pour moi que
de rencontrer
ce grand homme[12]."
S'il me fallait prétendre à une idée personnelle, peut-être ne pourrait-on mentionner que le lien entre
l'idéalisme paradoxal des pseudo-expérimentalistes et les théories du monde
comme intrinsèquement mauvais, dans la tradition de Ricardo condamnant la rente du sol, une des raisons qui fait croire depuis plus d'un siècle
et demi que c'est pour cela que Thomas
Carlyle avait appelé l'économie "la science lugubre[13]".
Cependant, lier cette
métaphysique du monde mauvais à
une fausse analyse économique
et à une politique d'esclavage, n'est-ce pas encore une idée
digne de Rothbard ?
Celui-ci (marié à
la catholique Jo-Ann), disait
de ces théories qu'elles étaient "protestantes[14]", et
on trouve bien un tel pessimisme quant à
la nature humaine dans certains textes de Luther et
Calvin — et s'il n'était que secondaire, pourquoi le Concile de Tente se serait-il donné la peine, contre les thèses de Luther, Zwingli et Calvin,
de réaffirmer le libre arbitre
et la liberté de l'homme ?
"Quiconque
avance que […] le libre arbitre de l'homme a
été perdu et éteint, et
qu'il n'est plus qu'un mot ou
un nom sans réalité,
une fiction enfin[15] […].
Quiconque soutient qu'il n'est
pas au pouvoir de l'homme
de rendre ses voies mauvaises […][16], quiconque
dit que le libre arbitre de l'homme, mû et excité par
Dieu, ne coopère aucunement
[…] mais que, à la façon d'un être
sans vie, il ne fait
absolument rien et se comporte
d'une manière toute passive,
qu'il soit anathème[17].
Or, qu'est-ce
donc que l'approche antitrust,
sinon une conception de l'action humaine qui suppose que l'entrepreneur, en ne faisant que disposer paisiblement
de sa propriété légitime, peut faire
le mal sans l'avoir voulu,
sans en avoir seulement conscience, sans aucune participation consciente de sa part ?
Grâce à Rothbard,
qui s'y référait sans cesse alors que son a priorisme
méthodologique m'avait d'abord
repoussé, j'ai pu connaître Ludwig
von Mises, le plus grand
économiste de tous les temps.
Rothbard m'avait initié à
la philosophie réaliste,
le second m'a permis de l'appliquer à l'économie. La praxéologie, leur approche commune, permet de tirer toutes les conséquences du fait
que les objets de la science économique, la production
et les jugements de valeur,
sont directement le fruit d'actes de la pensée — tandis que, comme l'a montré
leur disciple commun Hans-Hermann Hoppe, l'approche pseudo-expérimentaliste ne se rend même
pas compte que, pour être cohérente
avec elle-même, il lui faudrait le nier absolument.
Hoppe n'a pas seulement dégagé un tableau systématique des énoncés
véridiques qui relèvent
de la même méthode, il a
aussi rétabli, par l'intermédiaire de l'action, en recherchant les présupposés
implicites avec lesquels
les énoncés et les actes
peuvent se trouver en contradiction pratique, le lien logique entre l'économie et
la philosophie politique qui
permet de lier les erreurs du raisonnement descriptif à celles du raisonnement normatif,
et vice-versa.
Après des décennies de pseudo-agnosticisme
scientiste, Rothbard et Hoppe
auront donc, dans un retour à la philosophie classique, réintégré certains jugements
de valeur au nombre
des propositions de fait qui
relèvent intégralement de la raison.
Les uns et les autres méprisaient Ayn Rand. Néanmoins sa démarche, qu'elle appelait objectiviste, n'est pas si différente
de la leur :
non seulement elle tentait aussi, dans la tradition
classique, de fournir un système de pensée cohérent, mais elle insistait de même (c'est expressément le thème de son plus gros
roman, Atlas Shrugged, sur le rôle
de l'esprit humain dans la société). Il est donc normal qu'elle ait entièrement rejeté le raisonnement antitrust, au point qu'elle avait publié des articles dénonçant l'injustice des politiques
qui s'en inspiraient aux Etats-Unis,
et que son disciple Alan Greenspan, désormais mieux connu qu'elle dans le reste
du monde, y a lui-même consacré un article[18]. C'est
pourquoi je suis reconnaissant à
Paul Blair pour me l'avoir
fait découvrir.
C'est d'ailleurs paradoxalement grâce à Ayn Rand, dont il me semblait partager la conception
de la vérité, que j'ai
pu connaître Claude Tresmontant,
qui enseignait alors
la philosophie
(et la théologie,
contre la raison d'être du prétendu
"service public") à
l'U.E.R. de philosophie à Paris-IV Sorbonne. Il m'a appris à raisonner
en métaphysique, discipline dont Ayn Rand affirmait à juste titre qu'elle existe et qu'on doit
l'apprendre, mais
sans maîtriser la question
centrale de l'être. C'est grâce à ses écrits, à ses cours, et à nos entretiens
que j'ai pu ébaucher ce qu'on pourrait dans ce contexte
appeler une "métaphysique de la production", sans laquelle un exposé
des limites de l'approche scientiste, et notamment des malentendus quant au caractère productif ou non des choix
d'affectation des ressources
ne serait pas véritablement complet.
Enfin, je
souhaite particulièrement remercier
les membres de mon jury de thèse, notamment Pascal Salin,
Professeur, et Georges
Lane, maître de conférences à
l'Université Paris-Dauphine.
Pascal Salin a bien
voulu devenir mon directeur
de thèse et m'encourager, par
divers moyens originaux, à
l'achever, quand l'excitation
de la découverte s'était affadie.
Alors que la perspective d'avoir à soutenir des opinions
si différentes de ce qu'on m'avait enseigné m'a toujours intimidé, il leur porte pour sa part un tel
intérêt, il les comprend si bien — au point de n'avoir, à l'occasion d'un colloque, trouvé de langage commun qu'avec Israel
Kirzner, il reconnaît tellement
l'importance de Murray Rothbard
et, plus généralement, il représente et défend
si hardiment l'école autrichienne dans les milieux internationaux
où, à la différence
de son propre pays, on le reconnaît pour ce qu'il vaut, que son exemple a été pour moi une inspiration et
un soutien. De même, Georges Lane me donne parfois l'impression de mieux comprendre
l'approche autrichienne que moi-même :
il a toujours su critiquer
mes écrits avec pertinence,
au point d'en tirer des implications nouvelles et de meilleures
manières de les présenter. En
outre, alors qu'il était bien placé
pour mesurer la difficulté de la chose, il a su me convaincre
de mettre un point final à la présente étude. Le Professeur Bramoullé est tout aussi
expert de la méthodologie autrichienne, et le Professeur
Lemennicier n'a pas moins lu
les auteurs qui m'inspirent (pour
quelques-uns, je l'espère, par la traduction que j'en ai
faite) et ne leur donne pas moins
d'importance. Ce serait
un paradoxe, mais il est presque à
craindre que les idées présentées
ici ne paraissent guère originales à ce jury-là, et que l'on déroge de ce fait à la tradition, que j'ai
découverte lors de celle de Philippe Nemo, qui veut que la soutenance soit un rite d'humiliation, où le candidat se soumet à
la critique d'individus qui en
savent moins que lui sur son sujet ;
il n'en sera que mieux placé
pour y mesurer les limites de mon apport personnel. Le seul membre de ce jury auquel j'espère faire découvrir quelque chose en économie, c'est peut-être M. Philippe
Stoffel-Munck, Professeur à
l'Université Paris-XII, qui a bien
voulu en faire partie à
l'invitation du Professeur Salin,
malgré ses obligations et
ce qu'il dit être son "incompétence" ; je crains plutôt qu'en
ce qui concerne mes réflexions sur le Droit, il ne trouve l'occasion
de me rappeler la distance qui sépare le professionnel
de l'amateur. Je pourrais
tenter de l'intimider
en soulignant que
cette réflexion, je l'ai largement
faite et parfois rédigée en commun avec le Préfet François Lefebvre, que je remercie à cette occasion pour avoir admis une partie de mes
réflexions sur la norme économique dans
Le Pouvoir d'entreprendre[19] ;
cependant, la dernière fois que j'ai présenté en public le produit
desdites réflexions,
Mme Berlioz-Houin, alors
Président de l'université
Paris-Dauphine, m'a fait savoir
que "je ne savais pas ce que c'est que le droit" ; et comme c'était sans me faire l'aumône
d'une explication, je ne
risque guère d'avoir progressé depuis.
Introduction
Par défaut,
les politiques de concurrence,
qui prétendent s'inspirer
de l'analyse des "structures industrielles" que
j'entends réfuter ici, sont devenues
un des plus importants instruments de la politique
industrielle. En trouvant
les moyens de se soustraire aux effets
des réglementations financières, les entrepreneurs-capitalistes avaient progressivement forcé
les hommes de l'état à
reculer sur bien des aspects de leur "répression
financière" ; face
aux surprises de la conjoncture et des marchés, ceux-ci avaient même fini par admettre qu'ils ne sont pas vraiment les mieux placés pour choisir les productions
de l'avenir.
Or, deux domaines ont échappé à cette remise en cause
de la politique industrielle :
— le premier tient au fait que, il y a de nombreuses décennies,
les hommes de l'état ont
confisqué tout l'espace hertzien, sous
prétexte que l'anarchie y aurait régné :
en conséquence, à mesure
que l'on découvre de nouvelles manières de l'utiliser, la distribution politique
des fréquences est devenue
un instrument de censure (que
ne disait-on pas lorsque Ceausëescu
prétendait distribuer lui-même
le papier aux journaux sous
prétexte que celui-ci était rare)
et, de plus en plus,
un obstacle supplémentaire à la production : au lieu de laisser chaque nouvel utilisateur local des fréquences s'y installer et devenir propriétaire de la portion d'espace
hertzien qu'il a mis en valeur,
les hommes de l'état
y distribuent arbitrairement ou y vendent
des "droits"
d'accès. L'effet est
d'y créer une rareté artificielle et massive qui,
lorsqu'ils mettent
ces "droits" aux
enchères, équivaut à imposer
une super-taxe sur le développement
des télécommunications.
— Cependant,
l'autre obstacle artificiel au développement, de plus
en plus spectaculaire, tient
aux confiscations du pouvoir de gérer les entreprises auxquelles,
sous prétexte de "protéger la concurrence", se livrent les fonctionnaires
des Etats-Unis et de l'Union Européenne. De plus en plus d'entrepreneurs doivent désormais, pour disposer de leurs biens, en demander
la permission[20] non pas à
un mais à deux groupes d'individus armés, lesquels sont même résolus à leur faire violence
a posteriori au cas où
ces décisions
ne leur plairaient pas
— y compris en l'absence de tout avertissement
préalable. Les législations
de la concurrence donnent
le pouvoir de disposer du bien d'autrui à des personnages dont
les décisions les plus récentes
(l'interdiction, le 10 octobre
2001, de la fusion entre
Schneider et Legrand par
le Commissaire Monti, est
une catastrophe pour
les deux entreprises)
montrent qu'à part leur désir de se donner
de l'importance et le prétexte
qu'ils invoquent, ni
leurs principes ni leurs raisonnements ne sont assez prévisibles
pour qu'on puisse deviner ce qu'ils feront. Interdisant à certains justiciables
de savoir à l'avance ce qui
leur sera permis ou interdit, elles instituent un état de non-droit
circonscrit qui discrimine contre
un nombre limité de victimes,
mais qui a désormais
un impact considérable par
les richesses qu'elles usurpent
et qu'elles détruisent.
Outre
leur caractère également
arbitraire et destructeur,
ces deux politiques
ont un autre point
commun, à savoir qu'au lieu
de les percevoir comme
un avatar de la politique industrielle, qu'inspirent les illusions scientistes
caractéristiques du socialisme,
on y voit très souvent
"une mise en oeuvre de principes libéraux". Les hommes de l'état rançonnent-ils l'accès à l'espace hertzien qu'ils ont volé et volent à
ses premiers utilisateurs ?
C'est une "solution de marché", y compris pour les éditorialistes
du Wall Street Journal.
Les concurrents de Microsoft obtiennent-ils que les hommes de l'état entreprennent
d'en disposer, à leur profit, contre le Droit de celui qui l'a
créé, détruisant instantanément
la moitié de la valeur de la plus grande entreprise du
monde ? Joseph Stiglitz, tout juste distingué par le prix Nobel, affirme que c'est pour "établir
les règles du jeu permettant à une économie de marché
de fonctionner",
en maintenant "une concurrence vive
mais loyale" : violer
le droit de propriété, voilà
l'"économie de marché" ;
employer la force contre ses rivaux, c'est cela qui est "loyal". Et de se réjouir que,
désormais, ce ne soient
pas à un mais à deux groupes
armés que les grands entrepreneurs
devront se soumettre pour pouvoir disposer en commun
de leur propriété. C'est ce qu'il appelle non pas l'addition des nuisances mais la "concurrence entre
les politiques de concurrence"
(un électricien, pour sa part, ne confondrait pas un branchement
en série avec un branchement
parallèle). Il implique aussi que la "redistribution politique
au service des lobbies industriels" ce ne seraient pas les politiques
de concurrence qui
la représentent, mais
la liberté des contrats
— en d'autres termes,
que violer les droits de propriété ne serait plus une intervention redistributrice
de l'état, tandis que
les respecter en serait[21].
On dirait que la profession des économistes
est aussi véhémentement attachée à l'idée des politiques
de concurrence qu'à
la défense du libre échange.
Alors que les politiques de concurrence contredisent et nient tous les principes du libre échange.
Elles
ne les nient pas seulement
en fait et en Droit,
interdisant aux propriétaires légitimes d'échanger paisiblement leurs biens acquis sans violence
ni tromperie, ce qui
doit bien, en entravant
leur industrie (comme disait Frédéric Bastiat), créer une pseudo-rente
protectionniste au profit
de leurs rivaux (parce
qu'elle ne rémunère
aucune production,
j'appelle ici "pseudo-rente"
la rente qui naît de la redistribution politique, par opposition à celle qui naît du capital authentique — cf. infra) ; elles méconnaissent tout autant ses énoncés universels et
ses moyens de preuve,
puisqu'elles refusent de voir que ces contrats-là, comme tout échange volontaire, sont forcément productifs — puisque chacun, conformément au principe universel
de l'action volontaire, attribue
plus de valeur à ce qu'il y
reçoit qu'à ce qu'il donne, affirmant au contraire, en dépit de l'évidence, que si les hommes de l'état ne les empêchaient pas, la production serait
"moindre" ; et surtout, elles n'admettent pas que cela est vrai par définition, puisqu'affirmer le contraire est absurde : elles se ruent au contraire dans l'étude
des cas concrets, avec force
indices de Herfindahl et modèles
économétriques, pour faire semblant
de "mesurer les chiffres" qui "prouveront"
l'absurdité précitée — accédant
dès lors de plein droit, dans la grande bibliothèque
de la sophistique étatiste,
au meuble étiqueté :
"Je prouve
statistiquement que deux et deux
font cinq".
Lorsqu'on examine les persécutions antitrust
contre Microsoft, par exemple, on constate que le reproche principal qu'on lui fait, c'est d'avoir ajouté des fonctions à son système d'exploitation, sans les facturer
au consommateur. Comme le disait
Joe Dunn :
"Les hommes
de l'état menacent de casser Microsoft. Pour quel crime ? Jusqu'à présent, on a entendu que
Microsoft a combiné plusieurs logiciels
en un seul. Misère ! Je ne savais plus qu'on n'avait plus le droit d'en donner davantage
aux consommateurs pour leur argent. Ne serait-ce pas plutôt un cas typique d'arrogance
des hommes de l'état
dans l'exercice de leur pouvoir[22] ?
Quant
à l'accusation de "monopole",
elle repose sur une prétendue "mesure"
de la "part de marché" qui ne peut être qu'arbitraire : tout produit ayant nécessairement des substituts, on peut toujours, en jouant sur la classe
de produits que l'on
considère, manipuler l'étendue
du "marché" de telle manière qu'une marque paraisse le "monopoliser" : c'est ce qu'on fait
quand on n'examine, comme
l'a fait le juge Penfield Jackson,
que le marché des ordinateurs personnels
"compatibles", rien n'est
alors plus facile que
de "constater" une "concentration" de plus
de 90 %. Or, c'est entre produits et,
en dernière analyse,
entre personnes que
la concurrence se fait. Faites par des gens différents,
les productions d'une même société
rivalisent entre elles :
le plus grand rival des produits que Microsoft vend aujourd'hui, ne sont-ce pas les produits que Microsoft a vendus hier, sans compter les 30 % dont les gens se servent sans les avoir payés ?
Lorsque
le discours antitrust crie
au "monopole" sur un marché libre, dans la mesure où cela a un sens identifiable, cela ne veut dire qu'une chose : que dans cette démocratie qu'est le marché — cent mille fois plus démocratique que n'importe quel simulacre électif,
les acheteurs choisissent
librement de ne voter que pour un seul fournisseur d'un certain produit. Par ailleurs, la liberté des échanges ne fait que mettre en oeuvre l'interdiction du vol
et de l'agression,
norme de justice naturelle
que tout le monde connaît, et à laquelle chacun se soumet dans sa vie
de tous les jours
(y compris d'ailleurs les hommes de l'état,
quand ils n'agissent pas en tant qu'hommes de l'état). On peut toujours gloser sur les termes
de n'importe quel contrat,
trouver certains prix "trop différents", et d'autres "trop bas" ou encore "trop
élevés" ; par hypothèse, ces conditions ont été voulues comme clauses de l'échange libre :
les capitalistes acceptent de vendre leurs titres
de propriété lors des fusions
et acquisitions ; les contrats de distribution
exclusive, les ventes liées sont
des accords où
l'on choisit, comme dans n'importe
quel échange libre,
de renoncer à certains avantages pour en obtenir d'autres. La liberté des échanges se définissant comme la double
mise en oeuvre du Droit de donner à autrui
ce qu'on n'a volé à personne,
il s'ensuit que les politiques dites
"de concurrence" violent nécessairement la justice naturelle en même temps que la liberté
des échanges.
Comme
tout producteur, Microsoft possède
un Droit de propriété sur
son produit. Ce Droit implique celui de le vendre, ou pas,
à tout fabricant de matériel
aux conditions acceptées
par les deux. Il implique
aussi d'intégrer son explorateur
Web, Internet Explorer,
dans son système d'exploitation Windows 98 ; et de ne le vendre qu'à la condition qu'on
ne l'ampute pas d'une partie de son code
de programmation.
Que les hommes de l'état se mêlent de "régler"
sa conduite en la matière
a pour effet
d'empêcher des échanges productifs
en violant ses Droits.
Et comme toute injustice, la
persécution antitrust, en faussant
les conditions de la concurrence, institue un privilège de monopole : en effet,
elle laisse les concurrents de Microsoft parfaitement libres de se lancer
dans les activités mêmes
qu'elle lui reproche à lui,
se gardant bien de leur chercher noise quand ils ont aussi passé
des contrats d'exclusivité avec des fabricants ou interdit aux utilisateurs
de supprimer une partie quelconque du code logiciel dont
ils gardent la propriété ultime.
Il
n'est donc que d'appliquer
les principes du libre échange
et de la justice naturelle
aux "structures industrielles" pour en déduire que Microsoft, qui n'a commis aucun acte
de violence ni trompé qui que
ce soit, n'est pas coupable mais victime d'injustice, et qu'en
l'occurrence ce n'est pas Microsoft mais les hommes de l'état qui,
en censurant le libre échange, détruisent la production et créent le monopole.
Comme
chaque fois qu'on croit voir
persister une anomalie dans
l'ordre social, ou bien on ne le fait que parce qu'on applique
un système irrationnel de valeurs,
ou bien alors le trouble existe vraiment,
mais on le doit à
ce qu'une violence injuste
a usurpé le pouvoir
de le faire disparaître à
ceux qui le connaissent et qui
en souffrent. Dans
le cas où Microsoft aurait vraiment un monopole, ce ne pourrait être qu'un privilège institutionnel : on a évoqué
le monopole que
les hommes de l'état
conféreraient au détenteur
d'un brevet d'invention[23].
Cependant,
plus certaine est
la législation antitrust elle-même qui, toujours
en violation des principes de l'échange libre et de la justice naturelle, interdit à ses clients ou à ses rivaux de constituer
des cartels pour faire
pièce à son excès de puissance supposée. Alors, même si c'est pour
faire le mal, on ne peut
qu'admirer la ruse : que
ce soit pour dépouiller Bill
Gates ou le favoriser, quel meilleur camouflage pour le protectionnisme
redistributeur que
de le faire sous prétexte
de "préserver la concurrence" ?
Cependant, lorsqu'on a compris cela,
lorsqu'on a vu l'évidence des impasses et des contradictions
de la sophistique antitrust,
lorsqu'à partir des principes du libre échange, universellement acceptés par
les économistes (par définition de l'"économiste") et de la justice naturelle, universellement acceptés par les gens normaux (par définition des "gens
normaux"), on peut
spontanément déduire
ce qu'on vient de conclure, à savoir que les prétendues "politiques
de concurrence" ne sont
pas seulement destructrices mais
qu'elles sont destructrices parce que
protectionnistes, et
protectionnistes donc créatrices
de monopoles institutionnels
— et qu'elles le sont par nature, sans avoir besoin
d'observer un seul cas de "structure
industrielle"… on se rend compte
aussi que l'on fait partie d'une
minorité.
En
effet, ce n'est pas une affaire d'oeuf de Colomb que de comprendre que l'approche
conventionnelle des "structures industrielles" n'est pas
scientifique, mais sert seulement
de rationalisation à des politiques
redistributrices banalisées mais
perverses — parce qu'elles
prétendent faire le contraire
de ce qu'elles font, parce
qu'elles persécutent ostensiblement les meilleurs. Il devrait pourtant suffire
de rappeler aux économistes, aux gens normaux, aux économistes qui sont des gens normaux,
les principes susmentionnés pour
qu'ils en déduisent… ce qui en découle. Or,
justement, cela ne suffit
pas ; ils ne déduisent
pas. Et soi-même on en a mis,
du temps, à déduire, alors même qu'on connaissait
explicitement les principes de la justice naturelle depuis l'âge de raison, et ceux du libre échange depuis la deuxième année. Dominic Armentano[24], auteur
de Antitrust: The Case
for Repeal[25] et
du classique Antitrust and Monopoly : Anatomy of a Policy Failure[26], raconte
l'anecdote suivante :
"L'école
de Chicago continue d'être mariée
à la théorie néo-classique des prix.
Elle est toujours mariée à
la théorie de l'équilibre et
à une version de la 'concurrence parfaite' comme modèle, ou comme un critère de référence à quoi
vous rapportez les résultats de la réalité concrète. Et les économistes de Chicago
continuent d'entretenir
une conception incorrecte du pouvoir de monopole. Ils s'obstinent à vouloir parler de parts de marché et de taux de concentration. Ils n'ont
toujours pas adopté l'idée que,
aussi longtemps que la loi
n'interdit pas l'entrée sur
les marchés, ceux-ci sont nécessairement concurrentiels et dynamiques, et qu'il n'y a pas lieu de les
réglementer.
"La
conséquence est
la suivante :
Les économistes de Chicago
se refusent à dire qu'il
faut supprimer les politiques de concurrence. Je me rappelle avoir passé des heures à tenter de persuader Yale
Brozen[27] qu'il fallait
supprimer les lois antitrust. Il
me suivait sur 99 % du chemin,
puis soudain il disait
'mais alors, Dominic, et les ententes sur les prix[28] ?'
"Pour l'école
de Chicago, il n'y a rien
de plus indécent ni de plus
attentatoire à la concurrence que les ententes sur
les prix. Même si vous recensez les études
qui prouvent que ces ententes,
habituellement, ne tiennent
pas (et cela, même George Stigler
le reconnaît)
ils prétendent toujours que
c'est une activité improductive et
qu'elle ne rend aucun service à
la société. L'école
de Chicago ne possède pas
de théorie de l'efficacité productive 'à l'autrichienne',
fondée sur la coordination [des projets], qui reconnaîtrait que les marchés connaissent un processus perpétuel
de transformation. Ces économistes ne reconnaissent pas qu'il est impossible de figer
le marché, pour décréter que telle
ou telle configuration serait 'efficiente' à l'aune d'un quelconque critère
extérieur au [processus de]
marché. Il importe de trouver
un moyen pour convaincre
les gens de Chicago
qu'ils devraient
laisser tomber leurs modèles d'équilibre pour adopter la théorie autrichienne. Je doute
que cela arrive
un jour[29]."
C'est donc qu'il faut trouver autre chose que
la simple négligence intellectuelle,
ou l'incompréhension, pour
expliquer que perdure
voire prospère un système
d'abstractions aussi incohérent et
aussi chimérique que la sophistique
antitrust. Pour réellement
traiter l'analyse conventionnelle
des "structures industrielles",
il ne suffit pas de démasquer ses postulats
incompatibles, ses raisonnements
incohérents, ses normes
arbitraires et absurdes, et de se plaindre qu'on ne puisse jamais identifier la contrepartie
de ses concepts dans l'expérience de l'action humaine : il faut aussi expliquer pourquoi
de supposés savants
ne se sont pas inquiétés de ces contradictions, a fortiori pourquoi, quand on leur met le nez
dessus, cela ne suffit pas à les en détourner. Pourquoi
cela ne les gêne pas que, dans l'approche conventionnelle
des "structures industrielles",
on ne puisse pas, qu'on
ne puisse jamais fournir le critère objectif qui
permettrait de trouver dans la réalité ce à quoi se réfèrent les mots dont elle
se sert, de sorte que l'on
puisse enfin donner un sens précis
à ses supposées "variables"
et à ses prétendues "mesures". Pourquoi, en somme, toutes ses conclusions et tous ses jugements dépendent
de façon si cruciale de jugements subjectifs
du soi-disant expert, comme
s'il suffisait de se dire "savant" pour que ce que l'on fait passe pour
de la "science".
Pourquoi, en somme, sont désormais déconsidérés les économistes qui, conformément à la norme élémentaire
de toute science
(a fortiori
expérimentale), continuent à
tenir la contradiction pour
une preuve immédiate et définitive de l'erreur, et se soucient d'abord
de ce fait, toujours conformément
à la norme susdite, de la validité des concepts et la cohérence du raisonnement.
La réponse
est que la plupart
des économistes ont
aujourd'hui adopté une conception perverse
de la science. Si
la démonstration logique
ne les impressionne plus,
c'est qu'ils ont pris au sérieux des sophismes qui présentent en fait
la cohérence logique non pas comme
une exigence minimum mais
au contraire comme un motif
de disqualification
intellectuelle. Des énoncés
du type : "deux et
deux font quatre", proposition irréfutable et universelle — universellement vraie, ils déclarent ne plus les tenir pour des vérités scientifiques mais
pour des énoncés "vides de sens". Si on inventait aujourd'hui
la théorie du libre échange,
elle ne survivrait pas
à l'aune de leur critère.
Cette déraison
consciencieusement apprise et systématiquement entretenue, a un fondement intellectuel, c'est qu'ils prétendent pratiquer
la méthode expérimentale,
qu'ils croient la seule "scientifique", alors qu'ils ignorent
ses conditions de validité
— non seulement les exigences déjà citées mais aussi un certain nombre de présupposés
sans lesquels
elle n'aurait pas de sens,
et qui limitent son champ d'application ; elle a cependant aussi un fondement existentiel, c'est qu'elle leur fournit
des prétextes pour se dispenser
des contraintes de la cohérence logique lorsqu'ils les trouvent gênantes : leur illogisme de principe ne pouvant, à l'évidence,
ni se penser ni se vivre, il ne leur sert que d'Echappatoire Intellectuel, d'Inconséquence Optionnelle, de Dispense de Respecter la
Logique. Enfin, cette déraison a un motif politique, à savoir
que la plupart des économistes vivent aujourd'hui
aux crochets de l'état,
alors que la cohérence logique
démontre pour sa part que l'impôt,
dont ils vivent, et
les interventions des hommes de l'état, qui les paient pour intimider leurs critiques, ne sont jamais justifiées. Leur pseudo-expérimentalisme permet d'évincer ou de dénaturer les concepts de la justice
naturelle au profit
de notions subjectives, indéfinissables, en harmonie avec
le n'importe quoi redistributif
de la démocratie sociale.
On pourrait
bien, à l'occasion
d'une thèse, vouloir retracer
le chemin des découvertes successives qui part d'une admiration ébaubie pour des experts de l'approche conventionnelle (comme Frédéric Jenny) et pour les doctrinaires
du pseudo-expérimentalisme (comme
Milton Friedman), pour
se retrouver à faire
le détail de leurs contradictions. On partirait des premiers doutes, des premières observations empiriques comme quoi la pratique antitrust n'a jamais servi qu'aux mauvais producteurs,
pour gêner l'industrie de leurs rivaux
plus habiles ;
on continuerait par
la découverte de Rothbard,
démolissant l'ensemble des faux concepts
du "monopole sur
un marché libre", puis
démontrant le laissez-faire aussi
bien en économie qu'en Droit ;
enfin, avec Rothbard, Rand et Hoppe, on démontrerait la
fausseté du préjugé pseudo-expérimentaliste, et la masse infinie des absurdités qu'il peut inspirer
— et qu'il continue d'inspirer,
lentement et sûrement.
Ce projet se heurte à deux obstacles, un pratique et
un logique : l'obstacle pratique est que, lorsqu'on se trouve à l'issue d'un cheminement
intellectuel, on ne peut plus se replacer au point
de départ. Les conclusions les plus générales, ou les plus bibliquement simples
— comme l'opposition entre l'antitrust
et le libre échange — qu'on a
mis tant de temps à trouver, s'imposent
désormais spontanément à l'esprit
— et bientôt
au clavier, car il s'agit
encore de recherche, et on ne veut
pas perdre ce qu'on vient de découvrir. L'obstacle logique
provient de la réaction prévisible de l'économiste
conventionnel, devant qui on
démonterait, abstraction flottante après abstraction flottante, l'ensemble des raisonnements dans
lesquels il a tellement
investi. Il hausserait
automatiquement les épaules, pour
chercher un refuge farouche dans les pétitions de principe
et l'Illogisme à Options du pseudo-expérimentalisme : "une preuve logique irréfutable, mais restons sérieux !" Et de faire remarquer
que, par-dessus le marché, on ne lui présente
aucun modèle,
pas un seul chiffre,
ni le dernier effort des chercheurs qui sont sur la brèche
depuis des années.
Or, la question posée est de savoir si ces modèles
eux-mêmes ont un sens,
si l'étude historique permet de les
valider, et donc si les chercheurs
en question ne perdent pas
tout simplement leur temps, à
s'approcher asymptotiquement ("à 99 %", disait Armentano) d'une vérité qui leur échappera toujours
tant qu'ils n'auront pas changé de méthode ; et à ces questions-là, bien sûr, on ne peut pas répondre par ces moyens-là :
ce qu'il faut donc commencer par
démontrer ; dans une première
partie, en commençant par poser
la question des moyens de preuve recevables pour justifier les politiques
de concurrence, amener l'adepte
de l'approche conventionnelle des "structures
industrielles" à se rendre
compte que ses méthodes conduisent à l'impasse, pour lui présenter ensuite — de manière à
l'allécher — ce dont
il s'est privé jusqu'à présent
en s'y accrochant.
Ce n'est qu'après l'avoir initié à tout cela que l'on pourra, dans la seconde partie, prendre l'approche conventionnelle
au piège de ses contradictions
et présenter à la place une conception réaliste
de la concurrence, pour
prouver qu'elle était tout sauf scientifique : ce qu'il s'agissait de démontrer.
Première partie
Une étude est scientifique dans la mesure où sa méthode est capable de décrire son objet
Lorsque, après
avoir étudié l'analyse conventionnelle
des "structures industrielles"
dans le cadre de ses présupposés et en y adhérant pleinement, on a fini par comprendre,
et mieux encore peut-être que lui-même,
ce que Ludwig von Mises
entendait par "la validité des concepts et la cohérence
du raisonnement", on est
au moins certain d'une chose :
pour faire comprendre à
un économiste habitué à cette analyse que sa fameuse "science", si fière de ses formalisations mathématiques, n'a pas de concepts définis, que son "expérimentalisme"
dogmatique ne fait que multiplier
les faux "tests"
et des simulacres de "mesures" et que, pour ce qui est de
ses fameuses "normes",
elle ne saurait en fait les justifier, il faut fournir
de nombreuses explications préalables, une sorte d'introduction à l'approche
réaliste que l'on veut présenter à
la place
Cette première partie
entend donc d'abord attirer l'attention de l'économiste sur le fait que
le pseudo-expérimentalisme ici
critiqué est bien incapable
de valider les conclusions
qu'il prétend avoir établies.
Il s'agit de rappeler les conditions
de la validation expérimentale, de constater que la plupart
des économistes qui y croient ne s'y conforment pas, et même
que dans certains cas ils l'avouent.
Cependant, comme ils sont
loin d'en tirer toutes les conséquences,
on leur montrera dans le premier chapitre ce qui en
découle : impasses de l'étude
théorique, caractère non concluant
de l'observation, et plus que tout, parce que c'est le but ultime
de cette manipulation,
affirmations normatives qui sont contradictoires — entre autres parce qu'elles sont, de leur propre aveu, arbitraires.
Le deuxième chapitre tentera d'initier l'économiste qui ne la connaîtrait
pas à l'approche réaliste
de l'économie, qui
la conçoit comme une analyse
des lois générales de l'action humaine, avec tout ce qui en découle : l'objet de l'économie, est le produit des actes
de la pensée ;
il s'ensuit que
lui appliquer la méthode expérimentale conduit à des contradictions (qu'il suffit de voir),
mais que la discipline de la cohérence logique,
de toutes façons exigible
du savant, se trouve
suffire pour valider et
les concepts et les énoncés
théoriques, y compris normatifs. L'économie et le droit ayant le même objet d'étude,
il se trouve aussi que
les analyses de la philosophie politique rejoignent celles de l'économique normative.
L'économiste qui ne les connaissait pas
pourra, à cette occasion, s'initier à des types
de raisonnement à et
des moyens de preuve dont
il n'a pas l'habitude et dont
on peut tirer un certain
parti à partir du moment où
on les a compris
— ce qui entend
représenter l'apport essentiel
de cette première partie.
Chapitre 1. La méthode conventionnelle est-elle capable de répondre à la question posée ?
Observez
l'inversion mise
en avant par cette
argumentation :
une proposition ne pourrait
passer pour une vérité factuelle, empirique,
que s'il était possible
de faire abstraction des faits de l'expérience et
d'inventer arbitrairement
un ensemble de circonstances
impossibles qui
contrediraient ces faits.
En revanche, une vérité
dont l'imagination humaine
elle-même est impuissante à concevoir
la négation,
cette vérité-là est
considérée comme
indépendante des faits de la réalité et
non-pertinente à sa nature,
c'est-à-dire en fait comme une "convention"
arbitraire des hommes entre eux.
Leonard Peikoff[30]
A. Les impasses du pseudo-expérimentalisme
Tout le monde
connaît
la devinette :
"Un bateau fait
cinquante mètres de long,
quinze de large,
a quatre mètres de tirant d'eau, etc.… quel est l'âge du capitaine ? En économie, quiconque n'a pas appris
— auprès de Mises,
Rothbard et Hoppe — à
quelles fins on peut ou ne peut pas l'employer, et pour quel type de résultat, risque régulièrement d'achever un test
empirique avec l'impression,
plus ou moins vague
mais récurrente, que
cette méthode de recherche ne permettait pas vraiment
de répondre à la question
posée. Voilà qui met mal à l'aise, pour qui s'était formé à la méthodologie de Popper et Friedman, pour laquelle :
"la connaissance du réel, que l'on appelle connaissance
empirique, doit être vérifiable ou du moins réfutable par
l'expérience ; et l'expérience est toujours
d'une nature telle qu'elle
aurait pu être autre qu'elle
ne l'a effectivement été,
de sorte que personne
ne pouvait savoir à l'avance
— c'est-à-dire avant
de faire telle ou telle expérience particulière, si le résultat
en irait dans un sens
ou dans l'autre. Si, toutes choses égales par ailleurs, l'information n'est pas vérifiable ou
réfutable par l'expérience, alors
elle ne concerne pas
quelque chose qui existe réellement — c'est-à-dire que
ce n'est pas une connaissance empirique — mais
une simple information sur les mots,
sur la manière dont les termes s'emploient, sur des symboles et sur les règles
de conversion qui les concernent
— ce qu'on appelle une connaissance analytique. Et il est en fait extrêmement douteux qu'on puisse seulement ranger
cette connaissance 'analytique'
parmi les 'connaissances' réelles[31]."
On peut toujours
choisir de faire comme si de rien n'était. Cependant
Friedman, tout
en affirmant qu'il n'y a pas deux méthodes en science économique, seulement
de bons ou de mauvais économistes, ne l'a jamais dit que pour nier
la différence entre sa propre
école et l'école autrichienne.
Or, une fois que, grâce à cette caution, on a lu des auteurs
"autrichiens",
on se rend compte que pour eux, la théorie économique ne doit rien à l'observation
des faits historiques contingents[32].
Cette affirmation, si
choquante, conduit à se rappeler ces occasions où on avait vainement tenté de définir
une expérience cruciale pour
tester une théorie, une fois
celle-ci formulée avec cohérence. C'était toujours
l'un ou l'autre : ou
bien la théorie était cohérente et on ne pouvait plus imaginer
de situation où
elle ne serait pas vraie, ou
bien elle restait testable, mais
ne respectait plus les exigences de la logique. En d'autres termes, si elle était cohérente, elle devenait irréfutable, et si elle restait testable, l'observation devenait inutile puisque,
la contradiction étant
la preuve ultime de l'erreur,
on la savait fausse dès le départ (ce qui n'empêchait pas nombre d'individus
de la conserver comme
une "bonne approximation",
notamment à des fins de "prévision"). Par exemple, la proposition
suivant laquelle "le
salaire minimum crée du chômage involontaire" est testable parce qu'il faut que
le salaire imposé soit supérieur au salaire d'ajustement pour qu'on observe le chômage postulé. Cependant,
elle n'est pas vraiment générale,
c'est-à-dire théorique.
La proposition théorique
est : "si
le salaire minimum a
des effets, il ne peut
les obtenir que parce
qu'il interdit effectivement à certains
de travailler".
Cette proposition-là est nécessairement vraie, et tout ce que l'observation peut
établir, c'est à combien
de personnes le salaire
minimum impose effectivement
ses interdictions de travailler,
et aussi qui profite,
et de combien, de cette violence qu'il leur
inflige.
L'"expérience cruciale" est indéfinissable
L'insatisfaction ressentie quand on cherche à "tester" statistiquement
les propositions théoriques
se transforme
en conscience d'une impasse
dès lors qu'on a osé se rendre compte que cette expérience cruciale nécessaire à la méthode
expérimentale, observation censée
permettre de départager des hypothèses concurrentes en constatant qu'un phénomène
est, ou n'est pas là, cette expérience-là, on ne peut pas logiquement la définir dès lors que les propositions traitent vraiment de tous les cas, c'est-à-dire lorsque la théorie
est correctement formulée.
Prenons
un autre exemple, celui
de la loi de la parité des pouvoirs d'achat, qui affirme
que le taux d'échange entre deux monnaies reflète leurs pouvoirs d'achat respectifs, ne peut pas être testée : si c'est des pouvoirs d'achat à
l'extérieur que l'on cherche
un indicateur, il n'en existe
pas logiquement de meilleure expression
que le taux de change
lui-même. S'il en existait
une meilleure, cela voudrait
dire qu'on pourrait faire
un profit en identifiant
des paniers de biens qui
refléteraient ces pouvoirs d'achat
d'une manière plus fiable,
puis en arbitrant
indéfiniment ces paniers de biens
contre de la monnaie.
Comme il n'existe pas de profit certain (autre proposition logique, toujours non testable), cette possibilité d'arbitrage
indéfini n'existe pas. Si l'on prétend observer
une déviation du taux de change
par rapport à la parité des pouvoirs d'achat, cela ne signifie pas que
la théorie soit fausse, mais
que les indicateurs de pouvoir d'achat retenus par
le statisticien ne reflètent
pas fidèlement les pouvoirs d'achat extérieurs des monnaies. Un résultat statistique
en contradiction avec la loi ne permettrait pas de juger
la loi, mais la pertinence
des indicateurs statistiques. En
particulier, l'indice des prix à
la consommation est
un indicateur
très grossier et non fiable
de la parité des pouvoirs d'achat entre deux monnaies,
non seulement parce qu'il
ne reflète pas fidèlement (aucun
indice ne peut le faire) le pouvoir d'achat intérieur, mais parce que cela n'a pas
de sens de parler "du" pouvoir d'achat intérieur
d'une monnaie.
Logiquement, ces expériences-là (car pour des expériences, ce sont des expériences) donnent à quiconque, s'il les renouvelle, autant d'occasions de se rendre
compte qu'une telle théorie
n'est jamais empiriquement
testable :
— soit
parce qu'il se sera aperçu
qu'elle était fausse avant de faire
quelque observation que
ce soit, s'étant heurté
aux contradictions auxquelles doivent conduire les concepts mal définis qui caractérisent une théorie fausse en économie.
— soit
parce qu'ayant mis
au point une théorie
logiquement cohérente, il se sera rendu compte que dans ce cas-là,
il ne peut plus imaginer un état du monde qui
la contredirait, de sorte que
le test empirique est non
seulement inutile
mais impensable.
Une fois
rendu à cette impasse,
si on demeure convaincu
qu'il ne saurait y avoir de science
qu'expérimentale, on partagera
la tentation éprouvée par tant
de prédécesseurs, à laquelle
cèdent les historicistes,
qui est de renoncer de facto à la théorie économique. Ainsi,
"en Allemagne, de la fin du XIXème siècle
jusqu'aux années 1920, les sciences économiques et sociales furent dominées par les représentants de ce
qu'on a appelé l'"école
historique". Gustav
von Schmoller
[(1838-1917)] passait pour
être le maître
d'une "science économique de l'Etat [wirtschaftliche
Staatswissenschaft]."
Son école, celle
des "Socialistes de la chaire" [Kathedersozialisten],
régnait sur
les universités allemandes[33]."
L'influence prépondérante de l'Ecole
historique sur les sciences
économiques et sociales en Allemagne était due aux relations d'amitié étroite que
Schmoller entretenait avec Friedrich Althoff, Directeur
chargé des questions universitaires au Ministère des Cultes de l'Etat prussien entre 1882
et 1908.
"Schmolleret ses adeptes, comme ses successeurs dont par exemple Werner Sombart, tenaient
pour établi qu'il n'existait pas
de lois universellement valides
en économie. En économie la théorie, quand elle était le moins du monde possible,
était censée ne pouvoir se déduire que
de l'expérience historique.
L'histoire économique était la grande mode, et le "savant" était celui qui publiait
des compilations raboutées à
partir de liasses de documents.
L'économie politique classique
abstraite et théorique, et tout
particulièrement le rationalisme
absolu de l'école autrichienne, étaient
tenus dans le plus grand mépris[34]".
L'historicisme
ne niait pas entièrement l'existence
de lois économiques
mais, ayant échoué — comme
nos "macroéconomistes" contemporains — à trouver des lois empiriques qui fussent stables, il ne pouvait admettre qu'une théorie soit réellement possible,
au sens de relations causales
véritablement générales
et indépendantes des circonstances. C'est ce qu'établit encore
Bostaph :
"Dans sa propre version
de la 'méthode historique',
Schmoller niait entièrement l'existence
de lois non contingentes
en économie,
c'est-à-dire l'existence
d'aucune loi 'absolue' […]
impliquant un degré de nécessité
inexistant dans les lois 'relatives' ; cependant, les écrits de Schmoller contiennent les indices les plus
représentatifs de la théorie historiciste des concepts et les énoncés les plus explicites
de leur conception des relations causales. A partir des écrits
de Schmoller, on peut
construire pour l'ensemble
de l'Ecole historiciste un cadre épistémologique ordonné, raisonnablement cohérent, qui explique les écrits
de ses prédécesseurs et, dans
un certain sens, leur fournit
une cohérence à un point qu'ils n'avaient su atteindre. Elle conserve aussi leur identification
en tant qu'empiristes.
"Schumpeter
a bien fait d'appeler
la position historiciste
un 'collectivisme méthodologique'
à cause de sa concentration sur des institutions ou des processus sociaux qui sont des collectivités
d'individus ou de relations entre ces individus. Roscher
et l'ancienne école historique
s'intéressaient davantage à
l'étude de l''organisme' social tout entier et de son évolution, tandis que Schmoller
étudiait les institutions
et leurs relations réciproques,
ainsi que les processus sociaux
au sein de l'économie nationale. Schmoller prônait
l'observation,
la classification et
la formation de concepts
relatifs aux institutions sociales, leurs rapports réciproques,
et le rapport de l'état
à l'économie.
Il considérait
son travail descriptif
comme une préparation nécessaire
à la description de l''essence générale' des phénomènes
économiques, ou 'théorie générale'.
"Schmoller,
cependant, en recherchant
l''essence' de phénomènes spécifiques,
désirait une description
de l'ensemble de leurs caractéristiques dans la mesure
du possible.
Plus complète était
la description, plus exact et représentatif il croyait le concept. On devait atteindre cette 'essence' en résumant toutes les caractéristiques de l'ensemble
de ces entités, plutôt qu'en appréhendant ou percevant
une caractéristique
centrale qui permettrait
de la définir. C'est
pourquoi la manière la plus utile de classer
Schmoller est de l'identifier comme 'nominaliste' dans sa théorie
des universaux, même s'il serait difficile d'imaginer un nominaliste moins cohérent et moins porté sur la recherche. Les 'essences' de Schmoller sont pratiquement encyclopédiques, alors que la plupart
des nominalistes considéreraient
comme inutile un tel caractère
exhaustif.
"([extrait de la note 11] Désigner Schmoller comme nominaliste
réconcilie sa position sur
la théorie des universaux
avec celle qu'il professait sur la nature
de la causalité
— laquelle apparaît intégralement nominaliste [cf. infra sur la notion autrichienne de causalité
réelle par opposition à la conception
pseudo-expérimentaliste].
Pour un argument comme
quoi l'historicisme impliquerait en fait l''essentialisme méthodologique' d'Aristote
— voir Popper, Misère
de l'historicisme.
Il se peut que ce que
Popper décrit comme "essentialiste",
ce soient les éléments hégéliens de l'approche
des premiers historicistes ([Wilhelm]
Roscher, en particulier) plutôt que l'école historiciste dans
son ensemble. Malheureusement il n'identifie expressément
aucun des membres de l'école historique).
"La conception que Schmoller
se faisait de la causalité, comme son idée des concepts, est purement descriptive ;
elle désigne
une succession uniformément
observée et vérifiée[35].
Pour Schmoller, l'essence
d'un concept était sujette à
modification à mesure que s'accroissait le nombre d'existants auxquels il s'appliquait [en décrivant le rôle cognitif des concepts[36],
Ayn Rand a montré
qu'on choisit
au contraire
sa définition de façon telle
qu'on puisse accumuler la connaissance à son sujet sans avoir à la remettre
en cause,
sauf exceptionnellement
cf. infra].
Comme une théorie des concepts est implicitement présupposée dans toute théorie
de la causalité, il s'ensuit que,
pour quiconque s'imagine que les concepts seraient
contingents, les relations causales entre existants doivent aussi
— s'il est cohérent —
apparaître comme dépendantes
du contexte de l'expérience dans lequel elles apparaissent.
En examinant l'expérience au
moyen de la méthode comparative, Roscher
avait espéré distiller des généralisations à partir d'uniformités dans la succession, sous
la forme de lois du développement. Cependant, Roscher s'était attendu à ce qu'elles fussent des
lois 'absolues', alors que les lois que
recherchait Schmoller n'étaient pas
entendues de cette manière. Au
contraire, celui-ci confinait son
attention à la recherche de lois empiriques 'à court terme[37]'".
Les historicistes
qui finirent par vilipender l'Angleterre comme une "nation
de boutiquiers"
méconnaissaient que leur propre pratique avait été inspirée à
Schmoller par l'empirisme anglo-saxon
de David Hume, par l'intermédiaire
de John Stuart Mill :
"La conception
de la causalité qui explique
le mieux les lois relatives 'à court terme' recherchées
par l'ancienne École historique
et les lois empiriques
recherchées par Schmoller',
[explique Samuel Bostaph,] 'est celle de David Hume. C'est Hume qui le premier avait avancé l'explication
de la relation causale comme
celle d'une simple uniformité de séquence. Dans cette théorie,
on perçoit les événements
soit comme simultanés soit comme
se succédant. Tout ce qu'on
y entend par 'causalité' est que
ces éléments ont été constatés dans ces conditions et non qu'on aurait perçu qu'il existe un lien intrinsèque
et nécessaire associant
ces événements. Les processus
de la pensée humaine
interprètent cette succession
comme une relation de cause à effet. Ainsi, la nécessité
est une chose qui n'existe que
dans l'esprit, non dans les objets[38]. C'est à
une telle 'nécessité interne' de la pensée que Schmoller devait se référer lorsqu'il prétendait que
les 'lois' empiriques obtenues par
la 'méthode historique' auraient
possédé le même degré
de nécessité que les lois
déduites par la méthode
'abstraite' ou réaliste de Carl
Menger[39]."
De David Hume,
Ayn Rand écrivait entre
autres :
"S'il était possible à un animal
de décrire le contenu
de sa conscience,
le résultat serait une transcription
de la philosophie de Hume.
Ses conclusions seraient celles d'une conscience confinée au niveau
de la perception, réagissant
passivement à l'expérience
des concrets immédiats,
sans aucune capacité à
former des abstractions,
d'intégrer dans des concepts les objets qu'elle
a perçus, attendant
en vain qu'apparaisse un objet appelé 'causalité' (sauf qu'une telle conscience serait incapable de tirer
aucune conclusion)[40]"
"La transmission[, précise Bostaph,] à
l'école historique de l'épistémologie de Hume s'était
plus que probablement produite par
l'intermédiaire de John Stuart Mill
[et de ce que Murray Rothbard
appelait sa
'malheureuse méthodologie hypothétique
du positivisme, par
opposition au système
praxéologique de déduction à
partir d'axiomes vrais et complets
recommandé et pratiqué par
Say et Senior[41].'].
"Schumpeter[42] affirme que
'... [Wilhelm] Roscher... s'était donné beaucoup de mal pour
exprimer son accord avec la méthodologie de Mill[43]'. Windelband[44] et Jones[45]
mentionnent expressément l'influence de Hume sur Mill.
Schmoller aussi parle
de Mill avec éloges[46].
Néanmoins, l'identification […]
de l'épistémologie historiciste
comme humienne repose davantage
sur la similitude des opinions exprimées que sur un travail de 'détective' historique[47])."
L'école prussienne ne faisant qu'appliquer
leur méthode même,
la différence étant qu'elle
ignorait la théorie économique — laquelle leur vient
en fait d'une tradition autre, les empiristes ont rarement su expliquer son incompétence et
sa stérilité, même lorsqu'ils
les reconnaissaient[48].
Il arrive même que, comme
Karl Popper,
ils s'en prennent à l'historicisme sans comprendre qu'il est l'expression pure
de leur propre empirisme,
une fois transplanté dans un milieu dépourvu de culture
théorique, et où l'étatisme affaiblissait
la responsabilité personnelle, et
qui s'y est développé
en l'absence de ces contraintes, comme les lapins
en Australie.
Ce qui avait d'ailleurs permis à Anthony de Jasay d'attirer l'attention, et en sa présence même, sur son historicisme à lui :
"il
est possible de lire la politique de
Popper comme si ce qu'il disait, ce n'est pas que l'historicisme a toujours
tort, mais que le truc est de savoir
comment être un bon historiciste.
"Dans
le fond, l'historicisme traite l''histoire' comme une suite d'événements […]
qui présentent certaines régularités,
plus faciles à prévoir que d'autres.
Cette conception peut être
rapportée à l'hypothèse inductiviste
[…] qui affirme que les événements
connus du passé constitueraient un
corpus suffisant d'informations
factuelles pour qu'on puisse en
tirer des extrapolations valides en ce qui concerne les événements à venir
[…]. En conséquence, l'histoire
ou l'évolution sociale auraient
des lois qui pourraient être découvertes et utilisées.
"Popper
n'accepte rien de tout cela. […]
Mais alors, si l'historicisme n'a pas
de fondement rationnel, comment
est-il possible de jouer les
ingénieurs sociaux ? […] Pour l'anti-historiciste conséquent, l'ingénierie sociale devrait être impossible pour la raison fondamentale que
nous ne pouvons pas consciemment manipuler la société à moins de nous autoriser d'une hypothèse réfutable sur
sa 'physique' ;
cependant, toute hypothèse
de ce genre serait historiciste et, en tant que
telle, se révélerait irréfutable
et donc dépourvue
de sens. […]
"On
pourrait le penser, mais
on aurait tort. Car, loin de désespérer
de la chose comme nous
pourrions l'attendre de son épistémologie, Popper a une grande confiance dans l'ingénierie
sociale. Bien plus, il y voit davantage que le simple tripotage aveugle, aléatoire,
d'une machine qui fait des
siennes, que nous comprenions ou
non comment elle fonctionne. […]
"Une compréhension bien
fondée de la machine est à la fois possible et
nécessaire : 'Une technologie
sociale est nécessaire, qui sera testée par une ingénierie sociale
graduelle[49]''. […] Il
s'agit […] de contribuer à mettre sur pied, par l'expérimentation
récurrente, toute une
'technologie sociale', […] une technologie pour l'amélioration
immédiate du monde où nous vivons […] pour une intervention démocratique[50]'.
"Quelle
est donc la différence entre les
'lois du développement social', que
Popper méprise, et le corpus d'hypothèses sur la manière dont la société
fonctionne, qu'il juge être possible et
utile ? Est-il, ou
n'est-il pas,
historiciste ? […] Popper
ne nous a pas dit de nous
garder des sophismes historicistes parce qu'ils embrassaient
une conception fallacieuse,
stérilement inductiviste de la
connaissance. […]
"Mais
alors, pourquoi la prophétie
historique […] est-elle fausse, et la
prédiction sociale et l'intervention qui se fonde sur elle, rationnelle
et digne d'être encouragée ?
La réponse polissonne semble être
que même la prophétie historique
a raison lorsqu'elle prédit
correctement. 'Nous devons
exiger que le capitalisme sans entraves
laisse la place à un interventionnisme économique. Et c'est
précisément ce qui est arrivé[51]'. Mais si
l'historicisme n'a épistémologiquement
aucun sens, est-ce que ne c'est pas
pour de mauvaises raisons, par pur hasard, qu'il ne s'est pas
trompé ? Ou alors, est-ce que
ça n'a plus d'importance ?
"La croyance
en une technologie sociale est
incontestablement une croyance en une forme d'historicisme. [Pour
Popper, ] une hypothèse [relative à la
causalité sociale] appartient
à la technologie sociale
lorsqu'elle est exposée au test du succès ou de l'échec, au tour de passe-passe lorsqu'elle ne l'est pas. Cependant, les deux sont
historicistes en ce qu'elles
présupposent une science [expérimentale] de la société[52]."
Mises, dont
la thèse portait, elle, sur la Théorie
de la monnaie et du crédit[53] (1912), donnait (avec quel mépris) un exemple d'une contribution à
la science économique produite par la formation historiciste avec
le doctorat d'économie obtenu par
Walter Rathenau, grâce à
sa fulgurante étude du "Commerce de la bière
en bouteille à Berlin en 1905".
Abracadabras mathématico-statistiques en plus,
la 'science économique' contemporaine à la française, quand elle se réduit à un commentaire favorable des politiques et institutions
de la redistribution politique,
ne pourrait-elle pas
facilement passer pour une héritière de cet 'idéal' schmollérien-là, l'essentiel étant
de 'partir des faits' ?
On a,
évidemment, d'autant plus
de chances d'adopter le rejet historiciste de l'approche
logique qu'on n'a pas eu l'occasion
de l'apprendre : ce qui
permettait à Mises de remarquer
que les historicistes (et
Popper ne fait pas exception)
échappaient généralement au soupçon de la connaître. Ceux qui l'ont quelque peu
apprise, en revanche, remarquent que, paradoxalement dans une optique empiriste, la théorie économique, toute "tautologique" qu'elle soit quand on l'a logiquement formulée, marche remarquablement.
D'où la deuxième solution pratique, tacitement adoptée par les économistes
de Chicago, et qui consiste, omettant de tirer les déductions
qui embarrassent, à faire comme si
ils testaient la théorie
quand ils y mêlent des éléments contingents dans
un "modèle" censé rendre compte
de la réalité :
le modèle sera testable,
et on "oubliera" de s'apercevoir que
l'observation historique ne permet
de constater que le caractère
applicable de la théorie utilisée (la théorie monétaire, par exemple, n'est utilisable que si une monnaie circule) et que le test, s'il est bien mené, ne peut
indiquer que l'ordre de grandeur
des phénomènes de toutes façons prévus par la théorie ;
et que, pour ce qui est
de la théorie même,
on ne l'aura toujours
pas, on ne l'aura jamais testée.
Le contre-exemple du libre-échangisme
Cependant,
peut-être parce que c'est celui où les premiers économistes ont le plus bataillé au départ, et à une époque pas si lointaine où le raisonnement logique allait de soi, il existe un domaine, celui
des échanges internationaux,
où les empiristes encore dominants conçoivent
correctement aussi bien
les moyens de preuve de la théorie économique que la théorie elle-même.
Dans un fameux échange avec
le mathématicien Stanislas Ulam,
Milton Friedman avait
un jour admis, tout
en reconnaissant qu'elles sont vraies, que les théories du libre-échange
sont des tautologies.
Ce double caractère,
qu'il admettait, était-il
compatible avec son parti pris
pseudo-expérimentaliste ? Quel
dommage qu'il n'ait pas
saisi cette occasion, pour
nous faire savoir
quelles sont,
en économie politique, les propositions universellement
vraies qui ne présentent pas le même caractère tautologique.
Toujours est-il
que cette exception au dogme peut fournir
aux économistes que
le raisonnement seul laisse sceptiques
une occasion de contempler de haut un cas, qui pourra leur paraître évident, d'erreurs de raisonnement inspirées et entretenues par le préjugé
expérimentaliste. Car
en économie, à côté
des "pseudo-expérimentalistes" par ailleurs convenablement
instruits, il en existe qui
sont des amateurs, voire
des autodidactes.
Ces amateurs,
leur formation scientifique initiale les conduisait
non seulement à penser que
la méthode expérimentale est
la seule scientifique, mais
aussi à admettre, du moins au départ, que la théorie économique est possible :
elle les a seulement persuadés qu'eux n'avaient pas besoin,
du fait de leur formation scientifique avancée, de subir
les apprentissages normaux en la matière : ce sont les ingénieurs qui
se prennent pour des économistes. Ceux-là, croyant naturel, nécessaire, de "vérifier"
statistiquement des théories du libre échange dont, dans
leur inculture, ils ignorent
les moyens de preuve
(lesquels permettent, à qui
les connaît, de retrouver leurs énoncés valides), adoptent spontanément une version falsifiée
de leurs énoncés pour
les rendre testables :
ils dénaturent les concepts qui les fondent, et se méprennent sur
leurs conséquences.
Bien entendu, une fois
devenue "testable", parce que
fausse, la théorie cesse
évidemment d'être universelle et certaine : ils pourront d'autant plus facilement
trouver des cas où "elle ne s'applique pas"
qu'ils y l'auront davantage rendue "testable", c'est-à-dire incohérente. C'est ainsi que par exemple
Christian Stoffaes, dans La Grande menace industrielle, puis Maurice Allais, dans
ses écrits contre le libre-échange,
ont fait passer pour "contingentes" voire partiellement "réfutées" les propositions
théoriques relatives à l'échange libre,
alors que celles-ci,
justement, tous
les économistes sérieux admettent,
pour une fois,
on ne peut pas les contredire si on les a correctement formulées. Et comment,
en effet, imaginer que les propositions suivantes
puissent être fausses :
— on donne plus de valeur à ce qu'on reçoit qu'à ce qu'on donne au cours
de l'échange, de sorte que
l'échange volontaire est en lui-même toujours
productif.
— tout le monde a intérêt à
se spécialiser dans le domaine
où il est le mieux
placé, c'est-à-dire qui lui donnera le plus de satisfactions, étant donnés ses dons et les gratifications qu'offre la société.
Comment "falsifie"-t-on, aux deux sens du terme, ces propositions-là ? En refusant de les prendre en compte
sous cette forme trop visiblement "tautologique". La première, tout d'abord,
on fera comme si elle n'existait pas, alors qu'elle est suffisante pour
prouver que le libre échange est productif et le protectionnisme
destructeur : c'est qu'elle
n'est pas seulement vraie
a priori, elle l'est
aussi indépendamment
de toute référence matérielle ; admettre cela serait reconnaître que créer
de la valeur et en juger
sont des actes de la pensée, que la production ne se mesure
pas, et que l'économie
se conçoit donc en-dehors des modèles matérialistes — ce que l'ingénieur n'apprend pas
à faire. Quant à la seconde, cette vérité universelle qui justifie la spécialisation
dans son principe,
on omettra de la dégager des considérations
contingentes sur les dotations en facteurs et conditions de production qu'y mêlent les formulations ricardiennes et néo-ricardiennes, et qui visent en fait, pour leur part, à guider l'opportunité de tel ou
tel choix concret de spécialisation. Quand on a une culture économique
trop lacunaire pour distinguer
les propositions vraies a priori des généralisations qui
demeurent contingentes, on prend
spontanément pour une démonstration
générale du caractère productif de l'échange volontaire la question de deviner si, dans tel ou tel cas,
il sera opportun
d'échanger ; erreur
de catégorie, du genre de celle que commettrait
quiconque confondrait le mobile
du crime avec sa qualification, considérant par exemple l'esprit de lucre, le préjugé racial ou la passion amoureuse comme criminels en soi, sous prétexte qu'il y a eu force crimes crapuleux, racistes
ou passionnels. L'erreur
de catégorie conduit à confondre
les motifs d'un échange particulier avec le jugement de principe que
l'on peut porter sur
tout échange. Et cela, parce qu'un invincible préjugé
pseudo-expérimentaliste aura poussé à
rechercher des faits directement
mesurables avant toute réflexion
cohérente : "d'abord, partir des faits". De cette erreur
de catégorie, on déduira que
l'échange libre n'est productif
que "dans certaines conditions" : et le critère ne sera pas ce qui demeure réellement
incertain, à savoir
si les parties à l'échange en auront a posteriori
tiré la satisfaction qu'elles en espéraient, mais la présence ou l'absence
de conditions préalables "objectivement" observables
telles que la dotation en facteurs, les productivités
et les prix, censées, dans
cette réduction forcée à
un calcul matérialiste, conduire à une augmentation "mesurable"
de "la production".
Et c'est ainsi que, d'une vérité simplissime, universelle et certaine, le préjugé pseudo-expérimentaliste fait un ensemble
de généralisations compliquées, à
jamais révisables comme tout produit
de la science expérimentale,
et dont tout le monde, de ce fait, a le droit, sinon le devoir
de douter. Juan Carlos Cachanosky
en décrit les conséquences :
"Supposons
qu'un quidam soutienne que le développement industriel
des Etats-Unis est dû à
un certain degré de protectionnisme.
La seule chose que
l'on puisse réellement faire pour combattre cet argument est
de démontrer par la raison,
c'est-à-dire sans recourir
à l'expérience, que c'est
en dépit du protectionnisme que l'industrie américaine s'est développée et que,
s'il n'y avait pas eu de protection, il y aurait
une industrie différente
et plus efficace.
En revanche,
il n'existe aucun moyen de refaire l'histoire pour
démontrer l'erreur de la thèse protectionniste. On peut encore moins démontrer
cette erreur en prenant
l'exemple d'un pays plus protectionniste que les Etats-Unis et de moindre potentiel
industriel, comme par exemple l'Argentine. Le protectionniste
pourrait arguer que
les conditions n'étaient pas
les mêmes, parce que l'Argentine
subissait d'autres facteurs qui
ont fait plus que compenser
les effets de la protection.
D'un autre côté,
un pays totalement libéral pourrait avoir un volume
de production inférieur à
un autre qui serait
protectionniste si les valeurs
prédominant chez les membres de la société libre favorisaient l'oisiveté et
la méditation plutôt que
la production de biens et de services "matériels". En résumé, sans observation ceteris
paribus, c'est-à-dire avec des variables contrôlées, il est impossible
de réfuter et encore moins
de prouver des propositions.
A son tour, cela rend
possible qu'apparaissent et se maintiennent des théories
fausses avec la plus grande facilité[54].
[Juan Carlos Cachanosky est un disciple de Hans F. Sennholz, l'une des quatre économistes à avoir
passé son doctorat à New York University avec Ludwig von Mises. Il est donc, pour reprendre
une analogie d'origine
japonaise,
son "petit-élève".]
Et pour détruire ainsi la science
la mieux établie,
en l'occurrence dans une secte dont l'influence reste circonscrite, il aura suffi qu'il ne vienne pas
à l'idée des adeptes
qu'une autre méthode était
possible et même nécessaire. Il suffira en outre que
s'y ajoute,
chez des gens qui sont
le plus souvent fonctionnaires,
le préjugé suivant lequel les hommes de l'état seraient
mieux placés que les entrepreneurs
pour s'assurer de ces conditions-là, pour en déduire que l'échange international devrait être soumis à
leur autorisation, faute
de quoi il ne serait
plus optimal. Et,
de dresser la liste des échanges qui devraient être interdits — ainsi que de ceux qu'il faudrait subventionner.
Que rapport, dira-t-on, avec
les politiques de concurrence ?
C'est qu'on devrait plutôt
s'interroger sur la différence : pourquoi, dans les facultés, enseigne-t-on que
le protectionnisme est mauvais, alors que l'antitrust serait bon, voire
indispensable ? Lorsqu'on
a remarqué que l'échange volontaire traverse une frontière, l'entrave à la liberté d'échanger, la confiscation des Droits
de propriété par les hommes de l'état passe pour protectionniste et on la répute destructrice, universellement et certainement ; lorsque l'échange ne traverse pas de frontière, ou qu'on ne l'a pas remarqué, on semble oublier que les saisies
des hommes de l'état,
interdictions réglementaires et
autres impositions dont
les politiques de concurrence font partie, détruisent de même
la production, tout aussi universellement
et certainement.
Car la frontière, bien
entendu, ne fait rien à
l'affaire : c'est au contraire quand l'analyse s'en tient à la réalité de l'action
humaine, et ne s'encombre pas
de définir des "pays"
plus ou moins "dotés en facteurs", qui "échangeraient" (comme si "un pays" était
un agent moral) que
la démonstration est la plus incontestable. Ce que prouvent les démonstrations
dites du libre échange
(démonstrations purement logiques comme même
les pseudo-expérimentalistes le reconnaissent alors) : que tout échange volontaire est
ipso facto productif, que par
conséquent toute interdiction
d'échanger détruit la production,
et que quiconque supprime une interdiction d'échanger permet d'accroître la production, s'appliquent à tout échange — on devrait dire à
tout échange interpersonnel,
parce que l'échange se fait toujours entre
des personnes, et
ne se fait jamais qu'entre des personnes. Donc,
quand ils pensent que les échanges sur lesquels
ils raisonnent traversent
les frontières, les économistes savent, aussi vrai que deux et
deux font quatre et pour
les mêmes raisons — le nier serait absurde — que toute
atteinte à la liberté
des échanges est destructrice.
Forts de cette certitude,
ils ont même su comprendre
que c'est aux entrepreneurs d'y faire eux-mêmes
leurs choix de spécialisation,
que leur profit y traduit un progrès
de la production, que si
celui-ci ne leur est pas garanti, les hommes de l'état
ne sont pas les mieux placés
pour le prévoir
et pour en juger.
Cependant, dès qu'aucune
"frontière" n'est plus en cause, ces certitudes font
place à la confusion ;
la liberté des contrats devient
sujette à caution, et
les principes, auparavant
universels et certains, rencontrent
des exceptions, se heurtent à
d'autres "principes" dont
on ne s'est guère soucié de vérifier la cohérence. A leur place, la pseudo-"mesure" surabonde,
l'économiste se juge
capable de refaire l'histoire et
de prévoir l'avenir, et l'arbitrage
des hommes de l'état devient
indispensable.
On ne parlerait pas de politique antitrust si ce n'était pas le cas, entre autres quand il est question de structures
industrielles : par exemple, comme nous le verrons, on ne peut pas
"démontrer" que sur un marché libre, "un pouvoir de monopole" pourrait conduire à une situation
"sous-optimale" si
on ne se livre pas à
la même réification matérialiste
des jugements de valeur
que celle qui conduit les ingénieurs qui se prennent pour
des économistes à inventer des cas, imaginaires et absurdes,
où les progrès de l'échange libre ne permettraient pas nécessairement d'accroître la production.
Pourquoi cette inconséquence ? La conscience des économistes s'est-elle constituée en strates successives, a-t-elle hérité les certitudes
du libre échange de l'époque
où on les formait encore au raisonnement logique, et la prétendue "concurrence pure
et parfaite" à
une autre, où les abracadabras
du scientisme impressionnaient
déjà ? C'est une question
pour le sociologue de la connaissance, pour le psychologue
ou pour l'analyste politique qui
saura expliquer pourquoi on laisse subsister ces contradictions-là.
Ici, il ne s'agira que
de tirer les conséquences du fait, qu'admettent tous les économistes sérieux, que l'échange libre produit
en lui-même toujours de l'utilité,
parce qu'on ne peut pas imaginer comment cette proposition pourrait être fausse. Et que,
ou plutôt de sorte que, alors même que leur identité d'économistes se réfère, aussi,
au moins implicitement,
à la prétendue "concurrence pure et parfaite",
les principes qui fondent le libre échange réfutent les politiques
de concurrence. Que si dans le premier cas, la théorie est correcte, c'est parce qu'elle est cohérente, ce pourquoi on l'a admise comme vraie a priori, alors que dans le second, si elle est contradictoire, c'est parce qu'on y a renoncé à ce moyen de preuve-là au profit de pseudo-mesures censées
"faire scientifique".
Il n'y a pas lieu de choisir l'expérience contre
la logique
Percevant un dilemme entre la logique
et l'expérience, et croyant
qu'admettre des vérités purement logiques implique de croire
aux idées innées,
le pseudo-expérimentaliste
a par hypothèse fait
"le choix de l'expérience" qui lui paraît
le moins déraisonnable des éléments du "dilemme". Cependant,
que faire quand on tombe sur des auteurs qui affirment que ledit dilemme n'existe pas, qu'il n'y a pas à choisir entre la logique et l'expérience ? Qui affirment, comme Ayn Rand
et Leonard Peikoff, que
la logique doit autant à
l'expérience que n'importe quelle proposition prétendument "empirique[55]" ?
Qui rappellent que le postulat pseudo-expérimentaliste, suivant lequel il n'y aurait de connaissance
valide qu'issue de la méthode expérimentale, n'est pas issu
de cette méthode : d'où
les pseudo-expérimentalistes le tirent-ils, et pourquoi y croient-ils,
si on ne peut pas le prouver par la seule manière qu'ils reconnaissent ? Qui prouvent ensuite que toute expérience, a fortiori une expérience qui prétend "confirmer" ou "réfuter"
une généralisation théorique
doit toujours tenir pour
absolument vrais a priori
un certain nombre d'énoncés ?
Ayn Rand en donne pour sa part une définition et
un exemple premier, celui dont
on déduit par exemple la proposition déjà citée comme quoi deux
et deux font quatre :
proposition vraie,
certaine, non déduite
de la science expérimentale puisque
celle-ci ne peut
ni la confirmer ni la réfuter, mais sans laquelle
elle n'aurait aucun sens :
"Un axiome
est un énoncé qui
identifie le fondement
de la connaissance et
de tout énoncé ultérieur relatif à
cette connaissance ;
un énoncé nécessairement
impliqué par
tous les autres,
qu'un locuteur particulier
choisisse de l'identifier
ou non. Un axiome est une proposition qui met ses adversaires en déroute par le fait même
qu'ils sont obligés de l'accepter et de s'en servir
au cours de toute tentative pour la réfuter.
"Que l'homme des cavernes qui ne choisit pas d'accepter l'axiome de l'identité essaie de présenter
sa théorie
sans se servir du concept d'identité ni d'aucun concept qui en serait déduit[56]...".
[Nous verrons
quel intérêt présente, pour
le "détective philosophique[57]"
la traque de ces concepts — et des raisonnements qui en dépendent, qui sont faux parce qu'ils nient implicitement la validité d'autres concepts qui sont
valides, qu'ils le reconnaissent ou
non. On peut, en attendant, en donner un bon exemple à propos d'une pseudo-norme
qui, étant une dénaturation perverse de
l'une de ses applications
(l'universalité de la règle de droit) nie implicitement cette loi universelle de l'identité, et qui est de ce fait forcément
absurde, impensable et de ce
fait inutilisable en raison :
c'est la prétendue
"égalité des conditions".
Nombre d'auteurs, y compris
Isaiah Berlin[58], ont fait
remarquer que, chaque fois qu'on
choisit une acception de l'"égalité", on en sacrifie d'autres qui, d'après eux, n'auraient pas moins de titres à passer pour la bonne. Nous verrons qu'en fait, ce prétendu dilemme n'en est pas un, puisqu'il n'y a que
l'égalité politique, où personne
n'a le pouvoir de faire ce qui est interdit aux autres, qui soit concevable et réalisable. Cependant,
de la remarque précitée, on
ne tire pas toujours la conséquence à propos des autres
"définitions" de l'égalité, à
savoir que dans leur cas,
l'"égalitarisme" si souvent prôné implique l'absurdité de nier la loi de l'identité
elle-même, qui est elle-même la loi
fondamentale de l'existence. En
effet, si l'"égalité
des conditions" est
typiquement une "abstraction flottante" — une notion sans rapport avec
le réel, par nature
impensable — ce n'est pas
uniquement parce qu'elle implique une contradiction, l'"égalité" matérielle étant
incompatible avec l'"égalité" politique ; c'est en fait une infinité
de contradictions qu'elle entraîne,
parce qu'elle fait totalement l'impasse sur la nécessité
logique de définir la "mesure" supposée à l'aune de laquelle
cette prétendue "égalité" des conditions pourrait
s'apprécier. En effet, pour seulement concevoir
une telle "égalité",
il faudrait logiquement que l'on puisse réduire
ces "conditions-là à une dimension unique. Or,
bien entendu, comme
toutes les choses qui existent,
toute personne, toute
situation sociale, ont une identité : ce qui les distingue
des autres. Et cette identité
s'exprime par des traits innombrables, qu'on ne saurait réduire à une mesure unique. La notion d'"égalité
des conditions" est donc le comble du concept absurde, puisqu'elle présuppose une unicité de "mesure"
contraire à la loi première
de l'existence.
L'"égalitarisme" (ou
plutôt le pseudo-égalitarisme puisqu'on a vu que,
si celle-là n'a pas de sens, on
peut définir une "égalité" justifiée et réalisable) n'est donc pas seulement une révolte
contre la nature des choses[59], c'est
une révolte contre l'essence de l'existence — et il traduit une haine
de l'existence concrète, souvent
associée à la haine
de soi.
Ce
qui veut dire que, de l'axiome
irréfutable que les choses
sont ce qu'elles sont, on peut déduire,
dans l'ordre du raisonnement normatif,
cette conclusion, tout aussi
irréfutable, que la pseudo-norme
de l'"égalité des
conditions" n'a pas de sens
identifiable, de sorte que
ses tenants sont irrationnels et irrationalistes. On voit tout de suite qui a intérêt, en l'occurrence, à
faire passer les axiomes pour "facultatifs" voire "arbitraires" et pourquoi.]
Quant à Hoppe,
il attire l'attention sur
le fait que :
"la position empiriste se révèle contradictoire
à l'examen parce qu'elle-même
est obligée, au moins
implicitement, d'admettre,
de présupposer l'existence d'une connaissance non expérimentale comme une connaissance
de la réalité. […]
non seulement une telle
connaissance est concevable et doit être supposée a priori, mais [il] en existe des manifestations précises qui peuvent justement représenter — qui ont en fait toujours représenté — le fondement
épistémologique inébranlable sur lequel se fonde la condamnation
économique du socialisme[60]."
Hoppe énonce
un certain nombre de ces présupposés :
"du monde extérieur, du monde
physique, [on peut connaître avec
certitude] les faits plutôt abstraits mais universels et "réels" qui
sont déjà impliqués par notre connaissance
certaine de l'acte d'agir et[
des implications] de l'action :
à savoir, que ce monde-là doit nécessairement être un monde d'objets singuliers dotés de qualités (de prédicats), d'unités dénombrables, de grandeurs
physiques, et de déterminisme
quantitatif (la régularité
des causes). En l'absence
d'objets ou de leurs attributs,
il ne peut pas y avoir de propositions ; en l'absence d'objets dénombrables, il ne peut pas y avoir
d'arithmétique ; et
sans déterminisme quantitatif — le fait que des quantités définies
de causes ne peuvent
avoir que des effets définis (limités) — il ne peut pas
y avoir ni moyens ni projets (ni biens ni
services), c'est-à-dire pas d'intervention active dans le cours
des événements extérieurs, afin
d'obtenir un résultat auquel on donne plus de valeur (un effet que l'on préfère)[61]."
"En outre, des disciplines telles que la logique
des propositions, l'arithmétique, la géométrie euclidienne, la mécanique rationnelle
(la mécanique classique hormis la gravitation [la première découverte
de la méthode expérimentale
qui ait donné massivement crédit
à la prétention scientiste,
déjà exprimée au début du XVIIème siècle
par le pseudo-savant occultiste
Francis Bacon[62], à
s'en servir pour remplacer l'ensemble des principes, y compris moraux, connus jusqu'alors]) et la chronométrie, tout ce qu'on a appelé la "protophysique", semblent fournir
de parfaits exemples de la conception rationaliste
d'une connaissance définitivement établie : si l'on veut dire quoi
que ce soit de sensé, ou pour
faire une mesure empirique quelconque de l'espace, du temps et de la matière, on ne saurait se dispenser de poser
a priori la validité
de la logique
et de la protophysique ; de sorte qu'on ne peut pas imaginer
qu'elles puissent
être réfutées par
une quelconque expérience ou
mesure faite par l'homme[63].
"La géométrie euclidienne, par exemple, peut se concevoir
comme un ensemble de normes idéales dont nous ne pouvons éviter
de nous servir lorsque
nous construisons les instruments de mesure qui rendent possibles les mesures
de l'espace (de sorte qu'à ce titre même,
on ne peut pas dire
que la théorie de la relativité ait jamais "réfuté"
la géométrie euclidienne ;
bien au contraire, cette théorie présuppose
que celle-ci est valide par le fait qu'elle se sert des instruments de mesure[64] . .;).
"Bien au contraire, en parfait accord avec les affirmations
du rationalisme,
il appert que c'est
précisément le statut
de la logique et de la protophysique comme théories absolument valides a priori
qui rend le progrès dans les sciences naturelles empiriques
systématiquement possible[65].
De même,
P. Lorentzen :
"la géométrie, la chronométrie et
l'hylométrie [la mécanique
rationnelle] sont des théories a priori qui rendent 'possible' la mesure empirique
de l'espace, du temps et de la matière. Elles doivent être établies avant que la physique, dans
le sens moderne
d'une connaissance
empirique, avec ses champs
de forces hypothétiques, puisse
seulement commencer. C'est
pourquoi je souhaite ranger ces disciplines sous le nom commun
de 'protophysique'. Les propositions vraies de la protophysique sont celles qui peuvent être fondées par la logique, l'arithmétique et l'analyse, les définitions et les normes idéales
qui rendent la mesure possible[66]".
Dès lors qu'on
a admis que l'approche expérimentale doit absolument, pour être valide,
présupposer un certain
nombre d'énoncés que la logique seule peut et doit identifier, le dilemme disparaît alors, et le choix est facilité : d'un côté la logique et l'expérience, de l'autre l'abandon de toute prétention à
la vérité quelle qu'elle soit.
Il ne s'agit que d'abandonner le préjugé
pseudo-expérimentaliste
— "pseudo"
parce que l'approche expérimentale
prise au sérieux
nous fournit à répétition l'expérience
de vérités nécessaires a priori[67] — et
c'est ainsi qu'on se retrouve économiste autrichien.
L'approche autrichienne non seulement réhabilite
la preuve philosophique en économie,
mais la tient pour la seule admissible, et affirme que l'"essentialisme" que Popper dénonçait y est en fait la seule manière
scientifique de théoriser.
Lorsqu'on comprend qu'elle
a raison, on se sent
tout-à-coup bien seul : quand on part soi-même
d'une formation scientifique,
quand la première approche de la science qu'on ait jamais apprise était pseudo-expérimentaliste et de ce fait scientiste, on sait bien quel mépris cela inspire
pour l'"essentialisme"
et autres "philosophades". Or, il fallait
désormais choisir entre faire semblant de pratiquer
une méthode qui paraîtrait désormais absurde à chacune
de ses étapes, et
l'éventualité d'avoir à défendre les résultats
d'une approche philosophique face
à des examinateurs fermés à
toute méthode autre que
pseudo-expérimentale.
"[…] on aurait pu penser que trouver
des économistes disposés à braver
les railleries de la profession
pour s'appeler eux-mêmes 'autrichiens'
serait des plus difficile[68]".
C'est progressivement que j'ai découvert que
Raymond Boudon admettait la méthode praxéologique
de von Mises, et trouvé
un groupe d'économistes prêts à prendre au sérieux
la méthodologie nouvelle.
Aujourd'hui, heureusement, on ne peut plus se permettre de traiter l'approche autrichienne comme
une extravagance. Hayek, qui l'avait défendue dans Scientisme et
sciences sociales[69] avant
de tomber sous l'influence de Karl Popper mais qui reste
le disciple le plus connu de Mises, a reçu le prix Nobel d'économie en 1974. On sait moins que
Sir John Hicks aussi, se rétractant de sa position
antérieure, avait fini par
se rallier à l'école autrichienne,
affirmant même que
c'est elle qui constitue le tronc central
de la science économique :
'Dans le sous-titre, et dans le texte du chapitre I, j'ai manifesté la filiation
'autrichienne' de mes idées ;
l'aveu de reconnaissance à
Böhm-Bawerk et à ses successeurs
est un tribut que
je m'enorgueillis de payer.
Je suis dans sa lignée ;
bien plus, je l'ai
vérifié
pendant mes recherches,
c'est une tradition plus étendue et développée qu'il n(y paraît de prime
abord. Les autrichiens n'ont pas été une secte
particulière, en marge
du courant principal ;
ils étaient
au centre. C'étaient
les autres qui étaient à l'écart'[70]".
Hicks avait
été influencé par Hayek quand celui-ci occupait la chaire
Tooke d'économie à la London
School of Economics, de 1931 à 1940.
Il écrit aussi par ailleurs :
"(...) je
pense avoir montré pourquoi
je place maintenant Walras et Pareto, mes premières amours, bien au-dessous de Menger. J'espère avoir montré combien j'ai appris en le lisant et en réfléchissant à son sujet[71]".
C'est en 1973
que Sir John Hicks (Prix Nobel
en 1972) avait publié Capital and Time: A Neo-Austrian Perspective[72]. James
Buchanan, prix Nobel en 1986,
dans Cost and Choice: An
Inquiry in Economic Theory avait en 1969 développé une conception
de la valeur et du coût qui présente une cohérence
typiquement autrichienne[73]. George Mason
University, grâce à Buchanan[74], et
New York University grâce à Israel Kirzner, produisent des doctorats
en économie qui
se réclament de la méthode autrichienne. Le Ludwig
von Mises Institute opère à
Auburn, Alabama depuis plus de dix ans, et la Society for
the Development of Austrian Economics vient de se former.
En 1976, le seul
éditeur qui voulût bien publier les débats
de la conférence de South Royalton, organisée dans le Vermont par l'Institute for Humane
Studies en juin 1974 était spécialisé dans les ouvrages
religieux[75],
et il exigea
en outre une subvention pour imprimer l'ouvrage[76]. Aujourd'hui,
les éditeurs les plus ordinaires[77] publient
des textes consacrés à
des thèmes autrichiens.
Au cours de la décennie écoulée, plus de 30 ouvrages et deux douzaines de volumes
de mélanges ont été publiés sur des thèmes autrichiens. Outre les périodiques spécialisés dans
les études autrichiennes, comme
la Review of Austrian Economics
qui succède à l'Austrian Economics Newsletter et à Market Process[78], ou Ideas on Liberty
de la beaucoup plus ancienne Foundation
for Economic Education (elle date
de l'époque où Ludwig von
Mises enseignait à New York University),
des articles aux thèmes ouvertement "autrichiens" sont parus dans 19 autres revues[79], et
plus de 31 publications ont consacré plus de 100 articles au seul Hayek.
En France,
lorsque Serge Schweitzer
présentait l'approche autrichienne à ses lecteurs en 1987, il faisait encore oeuvre de pionnier[80].
En 1994, à l'issue
d'une réunion consacrée à Hayek,
la Société du Mont Pèlerin,
la plus crédible des associations scientifiques
d'économistes, élisait Président
Pascal Salin, économiste
autrichien désormais affiché, qui
devait la diriger jusqu'à la réunion de Vienne
en 1996. A de telles
réunions, il faut désormais
aux Friedman
et autres Stigler
admettre les disciples de Mises, et leur donner
du "cher collègue",
à eux dont ils prétendent soit
(conformément à leurs préjugés philosophiques) que leur méthodologie n'est
pas scientifique du tout
soit (inconséquence typique
de Chicago) qu'elle n'aurait rien de distinct. Ils sont donc forcés
de les traiter en égaux
malgré
ce qu'ils doivent tenir
pour la pire des hérésies.
B. Ce n'est pas sans inconvénients que
l'on ignore l'approche conceptuelle
A ceux
qui partageraient leurs convictions
sans avoir leur patience,
on peut objecter
le discours qui suit.
Dans son introduction à la réédition par le Cato
Institute de Individualism and the Philosophy
of the Social sciences de Murray Rothbard[81], Friedrich
Hayek rappelait que :
"des problèmes différents peuvent nécessiter l'emploi de procédures autres pour parvenir à
une solution. Si on a pu
faire de grands progrès dans certaines disciplines en se servant de certaines
méthodes, il n'y a pas
de raison a priori d'en attendre
un succès égal dans d'autres domaines."
Une telle opinion n'est pas le seul
fait d'un économiste hostile à
l'invasion de sa discipline
par la méthode des sciences physiques. Dans ce dernier domaine même, le physicien
François Lurçat critique tout
autant ce qu'il appelle pour sa part
le "physicalisme" :
"Si on regarde sans préjugé l'histoire
des sciences, on trouve
autant d'exemples
où le progrès est venu de la reconnaissance des limites
d'un concept,
d'une théorie ou
d'une méthode que d'exemples où il est venu d'une extension de leur domaine
de validité initial. Après Newton,
les physiciens étaient
interdisciplinaires à outrance :
ils croyaient que le maître
avait trouvé la clé
de l'univers et
qu'il suffisait d'appliquer ses principes dans tous les domaines
de la physique
(les sciences humaines en gestation connaissaient aussi d'ailleurs
la tentation newtonienne,
je crois, mais ceci est
une autre histoire.
Les grandes avancées de la physique ont consisté à se libérer de l'emprise du newtonianisme, et à créer des concepts et
des théories spécifiques
(électromagnétisme physique
statistique, relativité, théorie quantique).
"[…]
L'idée suivant laquelle
'la science ne progresse
qu'aux frontières entre les disciplines' est devenue
une banalité de base.
C'est vrai, sauf
quand c'est faux… Loin de constituer
un progrès, l'exigence
d'interdisciplinarité entendue
en ce sens 'n'est que
le symptôme de la situation pathologique dans laquelle se trouve le savoir', écrivait Georges Gusdorf[82].
Comme pratique concrète,
l'interdisciplinarité est
légitime dans bien des cas, injustifiée
dans beaucoup d'autres. Comme
dogme, elle sert par exemple à
justifier le physicalisme,
c'est-à-dire le refus
de tenir compte de la spécificité de l'humain et l'application machinale
de méthodes et
de concepts qui singent la physique[83]."
"Quand on s'autorise de l'exemple
supposé de la physique pour
justifier des thèses réductionnistes
en biologie ou dans
les sciences humaines, on prend
des affirmations non justifiées pour des propositions
scientifiques démontrées. Il
s'agit le plus souvent d'extrapolations téméraires, ou plus précisément de ce que
Bar-Hillel appelle le 'sophisme du premier pas[84]' :
puisqu'aujourd'hui
je franchis aisément
la barre placée à
un mètre et demi du sol,
pourquoi ne bondirais-je pas jusqu'au ciel l'an prochain ?
"[…]
Tirer argument de cas
d'une extrême simplicité
[…] ou de situations hautement
idéalisées […] pour affirmer qu'il existe aujourd'hui de véritables cas
de réduction d'une théorie à
une autre, c'est pratiquer
le sophisme du premier pas.
On peut discuter
d'une hypothétique réduction future ; […]
en attendant la première
réduction véritable
en physique — peut-être un jour, peut-être jamais —
les physiciens devraient
se donner plus de mal pour
révéler la situation réelle. Ne sont-ils pas les premiers
responsables du préjugé réductionniste,
c'est-à-dire de la croyance,
aujourd'hui banale, à
une réduction universelle[85] ?"
De ces observations on peut tirer
deux conséquences :
la première est
qu'on doit choisir les instruments d'investigation appropriés
à l'objet de sa recherche.
La seconde est que les études
qui se sont abandonnées à une méthode sans examen
préalable ne sont pas forcément les plus rigoureuses
ni les plus fécondes, et
qu'on peut les soumettre à réexamen : c'est alors que connaître les méthodes concurrentes devient utile (ou que les ignorer
devient vraiment gênant).
L'économiste qui ne sait pas
— ou ne sait plus —
raisonner verbalement peut-il
suffisamment se dégager
des postulats nécessaires à la formalisation mathématique pour remettre en cause une théorie qui en est issue ?
Sait-il, comme le sait
quiconque étudie l'action humaine dans les termes mêmes
de la délibération qui y a conduit, qu'il n'y a pas, et
qu'il ne peut pas y avoir d'"effet de revenu"
dans l'hypothèse d'"information parfaite" ? De même, comment un savant
qui rejette comme
"non scientifique" le raisonnement a priori peut-il être certain que son propre discours n'emprunte
jamais rien à ce qui,
logiquement,
en dépend ? On a déjà
vu des raisonnements qui relèvent
de la seule logique et dont
la science expérimentale
fait sans cesse usage,
que ses adeptes en aient
conscience ou non. S'il peut exister
deux types de savant,
la différence n'est donc
pas entre celui qui fait
de la science expérimentale
et celui qui se sert de raisonnements logiques ; elle est entre celui qui maîtrise
celle-ci parce qu'il se plie
à ceux-là, et celui qui, pour avoir refusé d'admettre la logique au rang des connaissances scientifiques, omet de s'y soumettre alors qu'elle est nécessaire ou,
quand il s'en sert
(comment faire autrement si
on veut raisonner en quoi que
ce soit ?), y commet
toutes sortes d'erreurs grossières.
Et celui qui se trouve
dans ce dernier cas, doit-il
vraiment être surpris
qu'on le moque
parce que ces raisonnements-là, pour avoir refusé de les reconnaître pour
ce qu'ils sont,
il ne les maîtrise pas du tout ? Que penser de l'économiste qui prétend, alors que c'est inimaginable,
qu'il faudrait "tester" empiriquement
des propositions théoriques dont
l'analyse logique préalable a conclu qu'elles sont axiomatiques,
c'est-à-dire ont le même statut scientifique (quoi qu'il en pense) que l'expression arithmétique 2 + 2 = 4 (a fortiori
s'il fait semblant de le faire) ? Et s'il se sert
de propositions de ce genre,
alors que pour lui,
en principe,
"ce n'est pas de la science", sait-il que cela s'appelle une "contradiction
pratique",
en l'occurrence
le "vol de concepts" dénoncé par Ayn
Rand :
"Le sophisme consiste dans le fait de se servir d'un concept tout en méconnaissant,
contredisant ou niant la validité des concepts dont,
logiquement, il dépend[86]."
"[Lorsque Bertrand Russell écrit] : 'il n'y a pas d'impossibilité logique
à ce que le fait
de marcher se produise comme phénomène isolé, sans qu'il fasse partie d'une de ces séries que nous appelons personne', [il évacue] le fait que seule
l'existence d'entités rend possibles
les concepts de mouvement
ou de changement ;
que le "changement",
le "mouvement"
présupposent des entités
qui changent et
se meuvent ; et que celui qui
prétend se dispenser du concept d''entité' perd son droit logique
aux concepts de 'changement'
et de 'mouvement' ;
ayant coupé
leur racine génétique, il n'a plus aucun moyen
de leur donner un sens intelligible (Nathaniel Branden)[87]."
En effet,
"Toute la connaissance de l'homme, de même que ses concepts, forme une construction hiérarchisée. La fondation,
la base ultime de cette connaissance est faite des perceptions
de nos sens ; celle-ci
constituent le point
de départ de sa réflexion.
A partir de ces perceptions, l'homme constitue
ses premiers concepts et
définitions (ostensibles), puis continue à construire l'édifice de sa connaissance en identifiant
et en intégrant de nouveaux concepts sur une échelle de plus en plus large"
[David Kelley fait remarquer que cela n'implique pas d'avoir formé le concept
de similitude (sinon, il ne pourrait être justifié à
ce stade, ce qui conduirait à
une "définition circulaire[88]") mais
d'être seulement conscient de certaines d'entre elles (et rien n'empêche d'imaginer, en fait on constate
que le cerveau est préformé
pour les percevoir : à défaut
que les idées soient innées, certains mécanismes mentaux qui permettent de les former peuvent parfaitement l'être). Évidemment,
une fois qu'on aura formé ce concept-là, a fortiori tous les autres, il sera plus facile de mettre en cause les similitudes
apparentes, sur la base de l'information
accumulée et organisée entre-temps[89]].
"Le processus construit donc
ses identifications les unes
sur les autres et
les unes à partir
des autres. Il s'agit
de déduire des abstractions plus larges à partir d'abstractions déjà connues, ou de diviser des abstractions plus larges
en distinctions plus fines.
Les concepts de l'homme
sont déduits, ou dépendent,
de concepts plus fondamentaux qui sont
leurs racines génétiques.
Par exemple,
le concept de "parent" est présupposé par
le concept
d''orphelin' ; si
on n'a pas compris
le premier,
on ne comprendra pas
le second, et celui-ci ne saurait avoir de sens[90].
Pour apprendre
à distinguer un vrai
concept d'un faux, il faut
progressivement reconnaître la hiérarchie des classifications que
représentent ces concepts,
admettre une fois pour toutes
que se servir d'un mot
alors qu'on a nié la validité d'un autre dont sa validité
dépend est une erreur
de logique, et admettre
au rang des moyens de la preuve scientifique toutes les formes
de cette contradiction pratique.
"La nature
hiérarchisée du savoir humain
implique un important principe qui doit guider
le raisonnement de l'homme : quand on se sert de concepts, il faut absolument reconnaître leurs racines génétiques, ce dont ils dépendent
logiquement et
qu'ils présupposent.
Méconnaître ce principe
— comme dans le slogan :
'la propriété c'est le vol' — constitue le sophisme du vol
de concepts[91]."
Le "vol" se définissant comme
le fait de s'emparer de la propriété légitime d'autrui
sans son consentement, il ne peut plus
y avoir de "vol", le mot n'a
plus aucun sens si on ne reconnaît
aucune propriété légitime.
L'économiste qui a rejeté
la preuve "purement logique"
se rend-il compte parce
qu'en ignorant le critère de la contradiction pratique comme preuve absolue d'une erreur, il court le risque,
non seulement de commettre ou d'admettre des erreurs
de raisonnement
sans aucun moyen de les corriger, mais de se priver d'un moyen de recherche dont les autres disposent ? A mesure
que les erreurs
conceptuelles
se multiplient pour n'être jamais corrigées, ne risque-t-il pas
de se former une masse critique de chercheurs qui,
ayant vu
quel filon
elles doivent représenter pour la recherche, réussiront
non seulement à refouler
les intimidations qui se fondent sur la pétition de principe
pseudo-expérimentaliste, mais à
déconsidérer les pseudo-expérimentalistes eux-mêmes, comme autant de chercheurs entravés dans le domaine théorique par une formation tronquée ?
Hans-Hermann Hoppe
déborde d'une conviction
que ses pairs
ne récompensent pas toujours
à la hauteur de son originalité et de sa rigueur (il a le tort d'être d'abord
philosophe, et seulement ensuite
économiste) mais si on peut
contester la portée de ce qu'il décrit, on peut admettre d'en examiner le sens :
"[…] sous
l'influence du positivisme et
du poppérisme, les sciences économiques [sont devenues] soit
une sorte de jeu mathématique
soit une version "économique"
de la "recherche expérimentale" pour laquelle — et en cela elle est étroitement liée à l'Historicisme —
il n'existe aucune espèce
de différence systématique entre la théorie et l'histoire, l'histoire
passant en outre pour un fondement indispensable et
un terrain d'essais pour toute
théorie. En tant que discipline analytique, l'économie a de plus en plus
dégénéré en "économie
mathématique", en branche
secondaire des Mathématiques
— largement ignorée par les 'vrais' mathématiciens[92].
Cette dernière
remarque rappelle
la confidence de John von Neumann à Oskar Morgenstern
en 1941 :
"Tu
sais, Oskar, si on déterrait ces livres au bout de quelques centaines d'années, les gens
ne croiraient pas
qu'ils datent de notre époque. On penserait plutôt
qu'ils ont été écrits par quelque contemporain
de Newton, tant leurs mathématiques
sont primitives. L'économie
se trouve à des millions de kilomètres de la situation
dans laquelle se trouve une science avancée comme la physique[94]".
"Libérés[,
poursuit Hoppe,] de toute obligation de justifier d'un lien quelconque avec la réalité de l''activité
économique' proprement dite,
les 'économistes'
mathématiciens s'affairent
depuis sur des systèmes
d'hypothèses arbitraires, à développer
et à démontrer
leurs implications logico-mathématiques et leur cohérence interne.
Ils analysent
— dans les cas extrêmes
sans aucun recours à la langue naturelle, par des moyens exclusivement mathématiques —
les propriétés d'objets et de situations postulés à discrétion — c'est dire qu'ils n'existent pas : l'"équilibre",
l'"indifférence",
l'"information parfaite"[95].
Juan Carlos Cachanosky faisait la même remarque :
"Les hypothèses sur lesquelles
ils se fondent les privent de la validité
pratique que doit avoir toute
théorie. En particulier, le postulat de "connaissance
parfaite" change la nature de l'objet de l'étude. C'est ce point-là qui fut signalé avec
insistance par les économistes de l'école autrichienne[96].
'Toute approche(,
dit Hayek), comme celle
d'une bonne partie de l'économie mathématique avec
ses équations simultanées, qui
part en fait de l'hypothèse que l'information dont les gens disposent
correspondrait aux faits objectifs
de la situation, laisse systématiquement
de côté ce qu'il est notre premier devoir d'expliquer[97]'.
L'usage normatif
qu'on en fait
nous conduira à observer
maints autres exemples des contradictions amusantes auxquelles conduit
un postulat aussi impossible
à imaginer sérieusement que celui
d'"information parfaite".
Hoppe poursuit :
"Ils font des calculs : additionnent, soustraient,
multiplient, divisent, différencient, intègrent
— avec des unités d'objets imaginés pour la convenance — (l''utilité'), et
font force suppositions et opérations sur des relations arbitraires
— inexistantes :
fonctions et déterminations
simultanées — entre
des objets
et des propriétés
non moins arbitrairement postulés.
Le résultat, comme
l'établit un coup d'œil sur n'importe laquelle des revues
internationales spécialisées soi-disant
en pointe, est un flot
ininterrompu
d'exercices symboliques
littéralement dépourvus de toute signification et de toute applicabilité — des jongleries mathématiques en lieu et place
d'une science sérieuse et authentique, sans même la plus petite ressemblance
avec ce qui, jadis — jusqu'à il y a quelques décennies — passait pour être
la science économique, et
que l'ensemble des 'économistes classiques' entendaient d'ailleurs par là.
"(Le caractère absolument vain
de l'économie mathématique ne peut se dissimuler et demeurer à l'écart de la conscience publique que parce que le monde
de l'enseignement et
de la recherche dans l'ensemble des pays occidentaux est largement étatisé (payé par l'impôt), et que cela
dispense entièrement
la plus grande part de ce qu'on appelle
la "recherche scientifique" de toute — de sa —
justification pratique. Bien au contraire, on a des raisons
de supposer que si les hommes
de l'état entretiennent de la sorte
l'économie mathématique,
c'est précisément parce qu'elle n'a absolument aucune portée[98].)
Wassily Leontief
disait, de même,
en 1984 :
"les revues d'économie sont pleines
de formules mathématiques qui
conduisent le lecteur d'un ensemble de présupposés plus ou moins
plausibles mais complètement arbitraires à des conclusions théoriques sans intérêt mais précisément exposées[99]."
"De l'autre côté[, poursuit Hoppe,] en tant
que discipline 'empirique',
la science économique
dégénérait toujours
davantage en une 'recherche
quantitative' ou encore
en 'économétrie'. Puisque, soi-disant,
il ne pouvait y avoir de connaissance
de la réalité qui
ne soit hypothétique et que toute
connaissance empirique
ne pouvait
prétendument
être qu'hypothétique, alors
on pouvait
— on devait —
procéder dans le domaine des sciences économiques et
sociales exactement comme dans celui des sciences
naturelles expérimentales : par la méthode de l'essai et
de la découverte des erreurs.
On formule donc des hypothèses (des modèles)
au choix sur
les rapports entre certaines
grandeurs (variables) empiriques, puis on 'observe' ou on 'n'observe pas' les données
qui devraient y correspondre, pour
finalement 'tester' les hypothèses à l'aune
de ces données-là.
Que les prédictions
déductibles des hypothèses
'correspondent' avec
les données effectives, et voilà
l'hypothèse confirmée jusqu'à nouvel
ordre ; qu'elles
n'y correspondent pas, et
voilà que l'hypothèse est réfutée et doit être soumise à révision. Les conséquences de cette
forme ([pseudo-]expérimentaliste)
de la science économique,
on peut de même les constater par un simple coup d'oeil
dans les périodiques les plus en vue du monde
universitaire.
Entre deux exercices de jonglerie mathématique, on n'y trouve guère
autre chose que
de la 'construction de modèles'
et des 'tests'. Cependant,
les résultats suffisent à dégriser
n'importe qui[100]."
Martin Feldstein, de Harvard, qui fut Président du Council of
Economic Advisers de Ronald Reagan, ne disait-il pas :
"Une des grandes erreurs
de la politique économique des trente dernières années a été
une confiance excessive dans la capacité de prédire[101]."
De son côté,
R. E. Lucas,
représentant connu de l'école des anticipations
rationnelles, avait dit que
les grands modèles économétriques
utilisés pour faire des simulations
"[...] ne peuvent pas donner d'informations
utiles quant aux conséquences réelles de politiques économiques
concurrentes[102]."
"La capacité à prévoir des modèles
économétriques, [poursuit Hoppe,] — comme l'opinion générale
elle-même le reconnaît
d'ailleurs de plus en plus —
est un sujet de rigolade
proverbial. Tout profane
un peu dégrossi, sans y avoir
le moins du monde recours,
peut produire des pronostics aussi bons (ou aussi mauvais) voire bien meilleurs. La recherche quantitative
en économie n'a jusqu'à présent jamais produit une seule nouvelle
idée fondamentale — cependant qu'au cours d'une multitude
innombrable d''études
scientifiques' entreprises à
cette fin, [cette même
recherche quantitative] contribuait à ce que même les fondements
les plus apparemment inébranlables
de l'économie politique
soient remis en question
par des entreprises 'expérimentales'. Cependant que, dans le domaine des sciences économiques
et sociales, il ne
se trouvait guère
de proposition,
si incroyable ou folle qu'elle ait semblé être, qui n'ait trouvé diverses études
'empiriques' pour, simultanément, aussi bien
la 'confirmer' que
la 'réfuter' par l'expérience.
("Dans le meilleur des cas, ces études consistent à réaffirmer
les vieilles vérités fondamentales
par des moyens inappropriés — d'une certaine manière comme si on 'prouvait' à nouveau
le théorème de Pythagoredes moyens empiriques, en faisant des mesures
de longueur et d'angle. Et,
dans le pire des cas, elles consistent
à "réfuter"
ces anciennes vérités fondamentales par des moyens empiriques
en fait inopérants et à
"découvrir" sans arrêt des théories 'nouvelles', 'jamais vues'. Et ce, d'autant plus
qu'on est moins familier de l'histoire de la pensée
économique — des Classiques[103].)"
En d'autres termes,
les pseudo-expérimentalistes passeraient leur temps à
"prouver"
statistiquement que
deux et deux font quatre
mais, comme leurs moyens
de preuve sont par essence
inadéquats (et comme ils vivent
d'argent pris aux autres par la force), il leur arrive aussi forcément
de "prouver", à
l'occasion, que cela fait cinq (du moins,
"dans les conditions de l'expérience")
— et c'est en cela que
consisterait l'essentiel de leurs "contributions
originales" à la science
économique.
M. J. Moroney écrivait
en 1980 :
"Il fut un temps où les papes et
les rois avaient des astrologues à la cour pour les aider à
planifier l'avenir. Aujourd'hui,
les directions de l'Etat ont des statisticiens pour
le même usage.
Un beau jour,
on les reléguera dans les journaux du dimanche
pour chasser les astrologues de leur dernier refuge[104]".
"(La recherche
économique
[pseudo-]expérimentale[,
poursuit Hoppe, ] est elle aussi largement [entretenue] par l'impôt et n'est soumise à
aucune contrainte de justification pratique, et elle est également, pour les mêmes raisons, largement dépourvue
de toute valeur
et utilité. L'intérêt que
les hommes de l'état trouvent à soutenir la recherche économique
[pseudo]expérimentale
se trouve plutôt dans le fait qu'elle seule, du fait
de ses partis pris
méthodologiques, se prête à
la légitimation de l'intervention étatique en tant que
telle — quelle que celle-ci puisse être. L'interventionnisme étatique comme mise en application
de la recherche sociale empirique,
et la science comme
technique de l'intervention au coup par coup dans
la société !)"
"Vu
l'insignifiance patente de l'économie mathématique, le caractère de plus en plus
visiblement arbitraire
des objets et des résultats
de la recherche empirique et
la perte d'intérêt, la dévalorisation de la recherche
scientifique en économie
en tant que telle qui en sont
résultées, l'économie, à partir de la fin des années
70, s'est
retrouvée dans une 'crise scientifique' au sens de Thomas Kuhn[105], crise
qui s'aggrave toujours depuis lors. En dépit de leur échec manifeste, les économistes quantitativistes et mathématiciens n'ont naturellement pas abandonné leurs postes et
règnent toujours aujourd'hui
sur les universités en vue
et sur les publications
scientifiques. Mais parmi les étudiants et les savants des générations
montantes, il est depuis apparu de plus en plus
de contestataires, qui rejetaient l'ensemble du programme
de recherche (le paradigme)
positiviste-falsificationniste comme
stérile et même catégoriquement
vicié, et se tournaient vers un autre, ou se consacraient à la recherche
d'une porte de sortie analogue. De même a-t-on pu constater
une reprise dans la création de nouvelles revues
spécialisées, qui ne se
présentaient plus seulement comme des concurrentes directes
des périodiques établis avec
leurs auteurs et/ou lecteurs et
le même programme de recherche
(mais en mieux et
en plus mathématiquement compliqué
—ou au contraire plus mauvais
et plus simple), mais
entendaient offrir à la place
un produit entièrement autre,
fabriqué par des auteurs
différents et adressé à
des lecteurs différents (ou
du moins convertis). Du côté
autrichien, cela s'est d'abord produit en 1976 avec la fondation du Journal of
Libertarian Studies. An
Interdisciplinary Review, et en 1987 est apparu entre autres la Review
of Austrian Economics. Le fondateur
et le rédacteur en chef des deux périodiques était Murray
Rothbard. .
"La crise du programme
de recherche positiviste s'aggrava
au cours des années 80,
après que les prédictions
mêmes des monétaristes, qui
avaient entre-temps supplanté
les keynésiens comme école
'dominante' de la science officielle, s'étaient révélées d'une fausseté patente ,
"(Comme meilleur témoin, voir [ce que dit en 1986]
Milton Friedman, chef
de l'école monétariste[106]. [Il]
n'échappe pas à l'aveu que l'ensemble
de ses prédictions sur
les avantages d'un système
de monnaies-papier nationales
non convertibles et
de taux de change flottants
— notamment comparé avec
un étalon-or classique, au vu
des expériences accumulées depuis 1971 — avec la mise
en oeuvre des idées monétaristes — se sont révélées complètement erronées. Friedman
n'admet à ce propos que
son embarras. Il n'envisage pas
de reconnaître […] qu'il pourrait bien y avoir quelque chose ne va pas
dans la méthode de recherche positiviste qu'il propage depuis le début
de sa carrière).
"Dans cette situation
de crise, on n'a
pas seulement vu ressusciter les autres versions du relativisme
dans les sciences sociales,
étouffées au cours
des hautes eaux du positivisme : de l'économie
néo-institutionnaliste, rhétorique, interprétativiste, herméneutique,
post-moderne ou
ultra-subjectiviste . Rothbard; [107] ;
on a surtout assisté à
la redécouverte de la tradition de l'école autrichienneet de la différence
essentielle de son programme de recherche rationaliste[108]."
Pour illustrer les inconvénients du parti
pris pseudo-expérimentaliste
et donner une idée de leur ampleur, nous pouvons présenter quelques-unes
des branches de la logique
systématiquement ignorées par
les tenants du parti pris pseudo-expérimentaliste. Et pour commencer, réfutons-le en donnant comme exemple la manière
dont Hoppe démontre que
la science expérimentale dépend logiquement, pour être valide, d'absolus d'origine philosophique, dont la régularité
des phénomènes qu'elle étudie
(leur caractère
absolument et universellement
déterminés) et en même temps, aussi absolument nécessaire
et systématiquement oublié,
le libre arbitre de l'espèce humaine dont certains spécimens se livrent aux expériences en cause :
"Quant à la classification censément
exhaustive entre
les propositions analytiques, empiriques
et émotives, on est bien
forcé de demander :
'mais quel est donc
le statut de cet axiome même ?'
"Il faut bien que ce soit
une proposition analytique ou alors empirique ; à moins
qu'il ne s'agisse d'une émotion
qu'on exprime.
"— Si on la tient pour analytique, alors
il ne s'agit que
de bla-bla verbal
sans contenu, qui
ne dit rien d'une réalité
vraie, mais se bornant à définir
un son, ou
un symbole, à l'aide d'un autre.
De sorte qu'on n'aurait
plus qu'à hausser les épaules et à répondre : 'et alors ?'
"— La même réponse serait appropriée si
on tenait l'affirmation positiviste pour une proposition
'empirique'. Si c'était
le cas, il faudrait
admettre que
cette proposition pourrait bien
être erronée, et qu'on aurait bien
le droit de connaître le critère sur
la foi duquel on devrait
décider si elle l'est ou non. Et,
ce qui est encore plus déterminant, en tant que proposition empirique elle ne saurait décrire qu'un fait historique,
et serait tout à fait
inutilisable pour décider si oui ou non il serait possible,
à l'avenir, que quelqu'un
produise jamais des propositions
qui décrivent le réel mais qui
ne soient pas réfutables, ou normatives sans être émotionnelles.
"— Enfin,
s'il se trouvait qu'on
tient le slogan positiviste pour
une proposition émotive,
alors d'après sa propre
doctrine elle serait
sans valeur du point de vue de la connaissance, ne pourrait prétendre énoncer
une vérité quelconque, et
on n'aurait pas à lui prêter
davantage d'attention
qu'à un chien qui aboie.
"De sorte
qu'on est forcé de conclure d'emblée que le positivisme est un échec total. Il ne prouve en rien qu'une éthique rationnelle soit
impossible. Et on ne peut pas non plus le considérer comme
une épistémologie, comme
une théorie acceptable de la connaissance. Car s'il l'était, il faudrait que la prémisse la plus fondamentale du positivisme
soit un énoncé synthétique
a priori (décrivant
le réel,
mais irréfutable),
ce dont [justement elle nie] l'existence même, et on se retrouverait donc dans le camp du rationalisme
social.
"De même,
l'affirmation positiviste
suivant laquelle toutes les propositions scientifiques seraient
hypothétiques se détruit
elle-même (quel est, en effet, le statut de cette explication-là[109] ?).
"Pour comprendre cet argument, imaginons
une explication établissant un lien entre deux ou plusieurs événements et supposons
qu'on ait réussi à la faire 'coller' à un ensemble
de données. On l'applique ensuite
à un autre ensemble de données,
apparemment pour réaliser un autre test empirique. Maintenant,
on est tenu de se demander :
'que sommes-nous tenus de présupposer pour lier
la seconde expérience à
la première de telle manière
qu'elle la confirme ou
qu'elle l'infirme ?'
"On pourrait croire d'emblée que, si la seconde expérience répétait
les observations de la première, ce serait une confirmation, et sinon,
une réfutation
— et il est clair que
cela, la méthodologie positiviste
le présume vrai. Or, dans
ce cas, rien en fait
n'autorise à le dire.
En effet, tout ce que
l'expérience révèle à l'observateur
vraiment 'neutre', c'est que
l'on peut classer en tant que 'répétition', ou au contraire que 'non-répétition' deux ou plusieurs observations sur
la succession dans le temps de deux ou plusieurs types
d'événements. Une simple répétition ne devient 'confirmation'
positive
et une non-répétition 'réfutation' négative
que si l'on suppose,
indépendamment de tout ce qu'il est réellement possible
de confirmer par l'expérience,
qu'il existe des causes invariantes, opérant
indépendamment du temps. Si
on suppose au contraire qu'au
cours du temps la causalité
opère quelquefois
d'une manière et
quelquefois d'une autre, alors
ces cas de répétition ou
de non-répétition ne sont que
des expériences datées,
enregistrées, mais
ne peuvent avoir aucun sens
particulier ni lien réciproque. Il n'existe entre elles aucun lien logique
de confirmation ou de réfutation
réciproque. Il y a
une expérience, puis il y
en a une autre ; elles
sont semblables, ou elles sont
différentes ; mais c'est tout
ce qu'on peut trouver à en dire.
Rien d'autre ne s'ensuit.
"De sorte qu'il n'est possible
de parler de 'confirmation' ou de 'réfutation' que si l'on présuppose le principe
de régularité : que si
l'on est convaincu que
les phénomènes observables sont en principe déterminés par des causes qui demeurent constantes et indépendantes du moment dans
la manière dont elles opèrent.
Il faut absolument supposer
vrai le principe
de régularité pour pouvoir
déduire qu'une hypothèse est bancale
du fait qu'on échoue à
reproduire une expérience ;
et c'est à cette condition seule
qu'on peut l'interpréter
comme confirmée parce qu'on y
parvient. Or, il est évident que ce principe de régularité, on ne l'a pas déduit
de l'expérience et que
celle-ci ne pourrait pas le confirmer. Ce lien entre
les événements n'est pas
observable. Et même
si on l'observait, l'expérience ne pourrait pas révéler s'il est ou non indépendant
du temps. On ne peut pas non
plus le réfuter par
l'expérience, puisque si un événement semblait
le réfuter (par exemple si on ne pouvait pas
reproduire un résultat),
on pourrait toujours dire d'emblée que c'était
le type particulier d'événement censé en causer
un autre qui n'était pas
le bon.
Et comme cette expérience ne prouve pas non plus qu'une autre succession d'événements ne puisse pas se révéler invariante avec le temps dans
sa manière d'opérer,
on ne peut pas
prouver non plus que
le principe de régularité
ne soit pas valide.
"Et cependant,
alors qu'il n'est ni déduit
de l'expérience ni réfutable par
elle, le principe
de régularité n'est rien
de moins que la présupposition
logiquement nécessaire pour réaliser
des expériences dont
on puisse dire qu'elles
se confirment ou
se réfutent mutuellement (par opposition à des expériences sans lien logique entre elles). Ainsi,
puisque le positivisme suppose
qu'il existe de telles expériences
logiquement liées, alors
on doit en conclure
qu'il admet aussi l'existence d'une connaissance
non hypothétique à propos du réel.
Il doit bel et bien supposer
qu'il existe des causes
invariantes avec le temps,
et doit le supposer alors
même
qu'il est impossible
d'imaginer que l'expérience le confirme ou l'infirme.
une fois de plus,
le positivisme
apparaît comme
une doctrine incohérente, contradictoire. Des explications non
hypothétiques pour des faits
réels, ça existe bel et bien.
"Enfin
(et désormais sans surprise
pour nous), la thèse positiviste
de l'unité de la science
se révèle
elle aussi
contradictoire.
Le positivisme prétend que les actions, de même que tout phénomène, peuvent
et doivent être expliquées au moyen d'hypothèses. Si c'était
le cas, alors, et de nouveau contrairement à sa propre doctrine suivant laquelle il ne saurait
y avoir
aucune connaissance a priori de la réalité, le positivisme serait forcé de supposer que les actions humaines aussi sont strictement déterminées par des causes invariantes, indépendantes du temps. Car
si nous devions procéder comme le positivisme
nous demande de le faire
— établir entre différentes
expériences un lien
de confirmation ou de réfutation supposée — alors il faudrait, comme nous venons
de l'expliquer, présupposer que la causalité y opère
avec une régularité absolue. Mais alors, si c'était vraiment vrai, et s'il était vraiment possible de concevoir les actions des hommes comme entièrement gouvernées par une causalité invariante avec le temps, alors
comment expliquer les explicateurs ? Comment
rendre compte du comportement de ceux qui exécutent
ce processus même de formation des hypothèses,
de vérification et de réfutation ? A l'évidence, pour faire toutes ces belles choses, pour prendre en compte
les expériences de 'confirmation'
ou de 'réfutation', pour
remplacer les vieilles hypothèses
par des nouvelles — il
faut bien qu'on soit capable
d'apprendre. Mais si l'on peut
apprendre de l'expérience,
ce que le positiviste
est bien obligé d'admettre, alors
à aucun moment
on ne peut savoir à l'avance
ce qu'on ne saura que plus tard, ni ce que l'on fera une fois qu'on l'aura su.
En fait, la seule chose
qui soit possible est
de reconstruire la séquence des causes
de ses actions, et cela après
les faits, car
on ne peut expliquer sa propre connaissance que si on la possède déjà. Ainsi,
la méthodologie positiviste
appliquée au domaine
de la connaissance et de l'action, qui contient
la connaissance comme
ingrédient nécessaire, est purement et simplement contradictoire — une absurdité logique
de plus.
"Le principe de régularité peut et même doit être supposé dans
le domaine des objets naturels,
c'est-à-dire pour
des phénomènes qui ne sont
pas constitués de notre propre connaissance ni d'actions manifestant cette connaissance (dans ce domaine, la question de savoir s'il existe
des lois constantes à partir
desquelles il est possible de faire des prévisions ex
ante est positivement
déterminée indépendamment
de l'expérience, et
les facteurs empiriques
ne jouent de rôle que
pour déterminer quelles sont les variables concrètes qui ont,
ou n'ont pas, un lien
de cause à effet avec quelles autres variables). En ce qui concerne
la connaissance et l'action,
en revanche,
le principe de régularité ne peut pas être valide — dans ce domaine, la question de savoir s'il existe ou non des constantes est en elle-même empirique par nature et
ne peut être déterminée pour
une variable donnée que sur la base de l'expérience passée, c'est-à-dire ex post. Et tout cela, qui est une connaissance authentique de quelque chose
de réel, peut être connu apodictiquement ; de sorte que c'est le dualisme méthodologique, et non le monisme que l'on doit accepter et admettre
comme absolument vrai
a priori[110]."
Nous avons déjà énuméré, pour y trouver les moyens
de mettre en cause l'analyse
conventionnelle des structures industrielles, certaines des erreurs auxquelles le savant s'expose
quand il refuse d'apprendre sérieusement la logique (la logique, c'est comme les mathématiques : cela s'apprend). Et que les scientifiques qui s'en sont crus dispensés sous prétexte que la science des définitions n'existerait pas n'ignorent pas seulement
que la science expérimentale
dépend de démonstrations philosophiques pour être valide :
ils violent les exigences mêmes de cette science, même s'il n'en existait pas
d'autre. Car c'est dans
tous les domaines que
la contradiction est la preuve absolue d'une erreur.
Il s'agit bien de répondre à
des questions pratiques
Une étude classique des "structures
industrielles" s'interroge sur les concentrations, étudie les variations
de prix. Elle s'enquiert
des derniers développements sur
la manière d'éprouver
la "contestabilité" des marchés, ou l'arbitrage entre des contraintes a priori, dont on reconnaît qu'il est difficile de prouver
d'avance qu'elles rapprocheront de l'optimum présumé, et des décisions
a posteriori, bureaucratiques et
soi-disant jurisprudentielles, qui
maintiennent les entrepreneurs dans l'incertitude, correspondant au plus bas degré
de prévisibilité que puisse offrir
une "règle de droit".
La présente étude
ne laissera pas de répondre à ces préoccupations
classiques-là : par exemple, pour ce qu'on appelle
la "contestabilité" des marchés, elle affirme
qu'on n'en peut donner
aucune "mesure" objective, et que c'est une des raisons pour lesquelles
on ne doit en tenir aucun compte pour dire le Droit. Quant au "dilemme" entre règles a priori et jugements a posteriori, elle affirme
qu'il n'y en a pas :
que les unes et les autres sont injustifiés, puisqu'ils bafouent la seule règle
objective, qui est le principe
de non agression : de ce fait, les prétendues
"règles de droit" n'en sont pas et, quant à l'étude
des situations,
elle ne saurait guider aucune intervention : tout au plus ce genre d'expériences peut-il guider la négociation
des contrats à venir.
Ces résultats-là,
cependant,
elle les obtient par
des moyens différents :
elle ne se soucie pas trop d'étudier l'histoire récente des politiques
de concurrence[111], puisqu'elle
entend conclure que l'expérience
ne peut ni justifier
ni guider ces politiques
parce que, comme
on prétend les asseoir sur
des raisonnements absurdes, rien ne pourrait
les justifier : ce sont
les théories mêmes qui prétendent
fonder ces politiques qui n'ont pas d'existence rationnelle.
A cet égard, les adeptes de l'antitrust se sont trompés au moins à deux titres :
ils n'ont pas seulement
prêté aux politiques
de concurrence des effets sur l'efficacité productive (l'"efficience" ou l'"optimum social"), qui contredisent les conceptions mêmes
de la valeur qu'ils admettent expressément ; ils ont surtout conclu ainsi parce qu'ils se sont dispensés
de ce que Mises présentait à juste titre comme les deux moyens de preuve
du raisonnement économique : la validité
des concepts et la cohérence du raisonnement. Et pour commencer, ils ont prétendu déduire des normes d'action
de la seule théorie économique,
alors que celle-ci en tant que science descriptive, est automatiquement wertfrei (dans ses seules conclusions, comme on le verra) et ne peut donc pas à elle seule fournir de normes. Si l'on veut affirmer que des politiques ou
des institutions sont bonnes,
ou qu'on doit les imposer, même au nom d'un optimum "économique" quelconque,
on ne peut pas logiquement se dispenser de prouver que ce qu'on juge "bon" est bon, et qu'il faut faire ce qu'on est censé "devoir" faire. Si pertinentes soient-elles, le détour
qu'on aura fait par
les considérations de fait
et de cause
ne réussira pas indéfiniment à détourner l'attention du fait
que c'est une norme ou
un impératif
qu'il s'agit de justifier,
que cette justification
n'est pas fournie, et en tout
cas, que si ce jugement, cette recommandation se prétendent
"scientifiques", cela
présuppose que de telles
démonstrations normatives
appartiennent à une science
rationnelle, objective et valide. Or,
si un tel raisonnement normatif
peut être rationnel, objectif
et valide, il ne saurait
relever d'une définition pseudo-expérimentaliste de la science, y compris économique, comme
incapable de décrire autre chose
que des causes et leurs effets : cette expertise appartient par
définition à la philosophie morale ;
la définition des normes
relève toujours de la philosophie.
C. Le laisser-aller philosophique
des économistes techniques fait
perdre sa pertinence
au critère de Pareto
Une solution
que les économistes, pour échapper
à cette conclusion gênante,
avancent souvent à
la place est
de "définir"
la situation
"économiquement efficace",
celle qui "maximise
l'utilité sociale", conduit
à la "production maximum"
et, au prix
d'une seule supposition non démontrée, comme quoi ce qui est "efficace" serait "bon" ou "juste", d'affirmer
que tel choix serait meilleur
que tel autre.
Tout d'abord, cela ne répond en rien à la condition logique énoncée
plus haut : prouver
que ce qu'on juge bon
est bon ; tout au plus cela montre-t-il à quel point les économistes se sont habitués à tricher en faisant comme si les obstacles
logiques qui devraient
les bloquer n'existaient pas : il faut donc leur rappeler que, quand toutes vos conclusions dépendent d'un postulat que vous ne pouvez pas prouver, vous n'avez rien prouvé. En outre, cette habitude de se tirer d'un mauvais
pas par une pirouette (avec la complicité tacite
des collègues bien contents
de pouvoir frauder à leur tour de leur côté) habitue les économistes à sous-estimer l'expertise
philosophique nécessaire pour
définir même cette norme
d'"efficacité productive".
Les dénaturations du critère de Pareto vont nous permettre
de l'illustrer.
Ce critère de la production — ou de l'"utilité
sociale" maximum, qui passe aussi
pour un critère d'unanimité,
représente le repère purement technique, auquel l'économiste
pourra se référer
sans se croire compromis par des jugements
de valeur. Or, ce critère, au départ entendu
comme un substitut scientiste
aux arguments de Droit des libéraux, sert désormais de prétexte à toutes sortes d'argumentaires
étatistes — et, comme on le verra, contradictoires, dont le fameux Quatrain, la Ritournelle des Externalités,
des Biens Publics et
bien sûr, puisque la sophistique antitrust s'en réclame davantage, des Rendements
Croissants et des Monopoles
Naturels. Le deuxième type
de rationalisations, qui conduit
essentiellement à opposer des élucubrations sur leurs prétendues
"fonctions d'utilité"
aux choix que les gens feraient vraiment s'ils étaient libres
de choisir, traduit
le glissement insidieux d'une conception prétendument technique
à une approche matérialiste de la valeur. Le premier tire des conclusions arbitraires d'une définition
idéaliste, c'est-à-dire
irréalisable parce qu'en fait
contradictoire, de l'unanimité : Amartya Sen, dans son fameux article
"The Impossibility of a Paretian liberal[112]",
a même prétendu en déduire que le libéralisme ne pouvait pas
maximiser l'utilité sociale. Il est
vrai que si, comme Sen et
la plupart des "économistes du bien-être", l'on prétend spéculer sur la satisfaction des gens qui
n'agissent pas, voire contre les préférences
que démontrent leurs actes
concrets (cf. la première
rationalisation), rien n'est plus
facile que de définir
l'"unanimité" de telle manière
que celle-ci soit réputée "ne pas exister" dès lors que certains
se plaignent, voire pourraient
seulement se plaindre, de l'usage que les autres font
de leurs possessions légitimes.
Il n'en reste pas moins que,
même dans cette interprétation-là
de l'"unanimité",
ce n'est pas dû, comme
l'implique la conclusion de Sen,
au fait (définissant
le libéralisme) que
ces possessions-là sont légitimes :
on ne peut certes pas
empêcher les gens d'être
jaloux, ni de se mêler
des affaires des autres, ni
même, Dieu sait, de s'imaginer
qu'ils auraient le droit de les dépouiller ; mais cela,
c'est vrai sous tous les régimes ; dans
cette affaire
le libéralisme, lequel n'a
qu'une norme, la propriété
naturelle, c'est-à-dire qu'un souhait, "que personne ne vole,
n'agresse personne",
peut seulement accroître les chances
de l'"unanimité" entendue dans ce sens-là, puisqu'il incarne le seul principe politique sur lequel tout
le monde, s'il était
rationnel (et si
on lui demandait son avis),
pourrait se mettre d'accord.
L'essentiel,
cependant, est que cette "unanimité"-là, on ne l'a jamais observée. Et si on ne l'a jamais observée, c'est parce que si elle
existait, on ne pourrait
pas la constater. On n'a
aucune possibilité de s'assurer de l'unanimité ainsi "définie" parce qu'il
n'y a aucun moyen de lire dans la tête des gens. Prenons l'exemple de Rothbard,
"[…] le jaloux qui étouffe de rage à
voir la bonne fortune d'autrui ? Nous ne nous soucions pas
de ses opinions sur les […] autres, puisque son action ne démontre pas
ces préférences-là, et qu'elles
ne peuvent par conséquent pas être prises en compte. Comment pouvons-nous savoir […] ?
Consulter verbalement ses opinions ne suffit pas, puisque
sa jalousie proclamée
peut
être une plaisanterie,
ou un jeu littéraire,
ou un mensonge délibéré[113]."
Impossible à prouver,
l'autre raison pour laquelle on
n'a jamais observé l'"unanimité" des démocrates-sociaux est qu'elle est essentiellement contradictoire : elle implique qu'avant toute
action, je doive m'assurer
la permission de quiconque pourrait en prendre ombrage. Mais dans ce cas-là, tous les autres sont dictateurs
absolus sur moi-même, et c'est
une piètre consolation que je puisse à mon tour
les empêcher de vivre ;
et d'unanimité, point, puisque mon propre consentement est radicalement bafoué par l'obligation
de recueillir celui de tous les autres ; si on le présente clairement (ce qui est évidemment rare, puisque la démocratie sociale
dominante craint et proscrit
le raisonnement en termes
de principes), on a peu
de chances de voir accepter "unanimement" un esclavagisme aussi mortel et,
comme l'a bien vu Rothbard,
la prétendue propriété de tous sur tous se traduirait
dans la pratique par
la domination de quelques-uns
sur tous les autres :
"Dans cette conception personne […]
ne possède un Droit de propriété à 100 % sur
sa propre personne ;
[c]ette thèse offre au moins
le mérite de constituer une règle universelle, appliquée à chaque personne dans
la société ; cependant, elle a bien d'autres problèmes à
résoudre. Une objection pratique
se présente immédiatement :
si la société dépasse
la poignée d'individus,
cette solution s'effondre nécessairement et se transforme [en] domination partielle
de certains par d'autres.
En effet, il est
matériellement impossible pour chacun de surveiller continuellement
tous les autres pour exercer sa part égale
de propriété sur chacun
des autres hommes. C'est dire qu'en pratique, cette idée de propriété altruiste
universelle et égalitaire est
utopique et irréaliste ; la surveillance d'autrui,
et par conséquent
l'exercice de la propriété sur autrui devient forcément une activité spécialisée
aux mains d'une classe dirigeante[114]."
On voit bien que, dans cette acception, l'"unanimité" n'est pas seulement
"pratiquement" impossible à réaliser : elle est impensable,
ce pourquoi on devrait
toujours absolument s'interdire de l'utiliser. Pourquoi donc s'accroche-t-on à une pseudo-définition
de l'unanimité, aussi visiblement
absurde ? Parce que, depuis qu'ils passent pour
"arbitraires et
conventionnels",
on ne vérifie plus
la cohérence des concepts.
Les faux concepts s'accumulent donc, surtout dans le domaine normatif où le positivisme,
en réputant impossible la recherche d'aucune vérité,
dissuade de rechercher même
les erreurs qu'il serait prêt à reconnaître.
La cohérence logique, ennemi public de la démocratie sociale
Les puissants de la démocratie
sociale, qui ont mis la main
sur la plus grande partie de l'enseignement à des fins évidentes de censure (celle-ci s'ensuit nécessairement puisque qui paie commande, qu'il existe d'autres moyens
de réaliser les buts qui
en sont le prétexte et que
l'histoire politique montre clairement, au moins dans le cas des Etats-Unis et de la France,
que c'était le but de l'opération) ont d'ailleurs
un intérêt pragmatique direct à ce que ces pseudo-normes prolifèrent, puisque leur arbitraire se développe et perdure à
mesure que ces inconséquences se répandent. Dans L'Etat, Anthony de Jasay appelle valeurs
démocratiques[115] les normes que ses principes
de fonctionnement (notamment l'obligation
de constituer des coalitions gagnantes pour dépouiller les perdants et le rôle que joue
le chantage des groupes de pression sur qui cherche à
les former) ont contraint
la démocratie sociale à faire siennes, alors que seule une minorité les partage et qu'on
ne peut pas les justifier rationnellement.
"Le chapitre 3, 'Les valeurs démocratiques' traite des valeurs
démocrates-sociales qui règnent
sans partage lorsque
l'Etat, de plus en plus dépendant de l'adhésion populaire et
obligé de se battre pour l'obtenir,
finit par envahir complètement
la vie des personnes en prétendant accomplir
leurs idéaux.
"En acceptant,
en se faisant même
l'auxiliaire actif de cette démocratie […] où il voit un moyen de remplacer
la répression par l'adhésion,
l'Etat s'engage à respecter certaines règles
et procédures (par exemple
un homme-une voix,
la règle majoritaire) pour obtenir le pouvoir. […] Dès lors […] ses politiques,
s'il veut rester au pouvoir,
seront condamnées à vouloir faire davantage de gagnants que
de perdants. Il devra par
exemple renoncer à favoriser
les plus méritants, […] ou à promouvoir quelque autre objectif moins grossier. [… C]ela rapporte bien plus
de faire que les perdants soient un certain nombre
de riches plutôt que le même
nombre de pauvres. Une telle
règle n'en est pas moins
strictement opportuniste, et risque
de ne pas obtenir
l'assentiment […].
D'autres penseurs […]
chercheront [d'ailleurs] à ajouter
des clauses telles que "à condition que les droits naturels soient respectés", voire "à moins qu'il n'y ait
atteinte à la liberté", […]
suffisamment contraignantes pour
étouffer dans l'œuf nombre de politiques démocratiques.
"Par conséquent,
l'idéologie démocrate-sociale a
tout intérêt à bâtir un argumentaire,
ou (pour plus
de sûreté) plusieurs types d'argumentaires afin de 'démontrer'
que les politiques démocratiques ne font rien de moins que de réaliser en elles-mêmes des valeurs démocratiques, autre manière de dire que l'opportunité
politique doit être tenue pour une norme suffisante du bien
commun et des idéaux
universels[116]."
Ces "valeurs démocratiques", Jasay décrit leur nature et leurs lois du développement
historique, la manière dont
un nombre croissant d'aspirations minoritaires et indéfendables
en raison passe du statut
de "valeurs progressistes" à celles de "valeurs
démocratiques", à mesure que
l'intimidation des activistes
contraint d'abord les élus à taire le mépris qu'elles leur inspirent, puis à se prosterner devant elles, enfin à en imposer le culte par la contrainte légale. C'est ainsi que les puissants
du moment définissent
les "catégories", à qui
ils infligent des persécutions ostensibles ou attribuent des privilèges prétendus, aux clameurs d'un système
de rationalisations d'autant plus
riche et multiple qu'ils n'auront
pas laissé la logique entraver son développement. On peut parfois prendre conscience
de ce qu'elles valent
lorsque des différences institutionnelles les amènent à
se répandre plus vite dans
certains pays : c'est ainsi
qu'aux Etats-Unis les dirigeants politiques semblent encore pouvoir
se permettre de traiter comme absurde le "principe
de précaution" qui exige qu'on ne tienne
compte des risques que
de l'un des deux termes d'une alternative — celui que l'arbitraire politique aura désigné (quand ce "principe"-là ne disait pas encore son nom, il avait entre autres conduit à rendre obligatoire l'emploi de l'amiante dans
le bâtiment), alors que, dans
l'Union Européenne, il est inscrit
dans la loi depuis déjà
plusieurs années. Dans
l'autre sens, on assiste
seulement aujourd'hui en France,
sous la dénomination de "discrimination
positive", aux ballons
d'essais d'une législation expressément raciste (ou plutôt raciste criminelle d'état, cf. les précisions infra), alors qu'aux Etats-Unis
elle figure dans les textes depuis
plus d'un siècle, d'abord
aux dépens des uns,
puis aux dépens des autres (les Asiatiques en sont toujours victimes,
de nouveaux prétextes ayant
remplacé les anciens).
La cohérence logique
disqualifiée comme "irrationnelle"
Voilà pourquoi
la démocratie sociale organise depuis des lustres, et avec d'autant plus de véhémence que progressent de conserve valeurs
démocratiques et redistribution
politique socialiste, l'intimidation contre quiconque s'obstine à demander quels principes inspirent
son action. C'est juste
après la Seconde guerre mondiale
que les démocrates-sociaux
se sont mis à accuser expressément la cohérence logique d'avoir favorisé le développement
des socialismes totalitaires — surtout, naturellement, de celui qu'ils avaient vaincu. Affichant
l'incapacité de tout pseudo-expérimentaliste à
reconstituer, au moins dans
son principe, le lien entre
l'expérience et les concepts
— pourtant formés à la suite
d'une succession d'essais
et de tentatives de réfutation — Karl Popper, dans La Société ouverte
et ses ennemis, tout
en affirmant défendre le rationalisme, reprochait aux rationalistes de n'avoir pas su défendre
le rationalisme parce
qu'ils l'auraient pris trop au sérieux, qu'ils refusaient de voir qu'en définitive, le rationalisme repose sur
un "acte de foi" indémontrable. Karl Popper commence par
définir le "rationaliste non critique" comme quiconque rejetterait en bloc
toute proposition "qui ne peut pas être vérifiée par
le raisonnement ou par l'expérience[117]"
— c'est-à-dire
une proposition apparemment arbitraire d'après la connaissance disponible
du moment. Puis il s'en prend à ce même
"rationalisme non critique"
comme si sa définition (implicite)
était tout autre, celle
de quiconque considère toute
proposition contradictoire comme
définitivement réfutée, et
en déduit que
les propositions qu'on
ne peut nier sans contradiction
(c'est-à-dire les axiomes)
sont, elles, définitivement prouvées :
"Ce qui caractérise la position rationaliste,
c'est l'importance donnée au raisonnement et à l'expérience du raisonnement. Il faudrait donc commencer
par y recourir afin
de vérifier
si la position rationaliste,
en tant que telle, est
fondée, ce qui est évidemment
impossible [cette phrase
n'est intelligible, de la part d'un individu
sain d'esprit, que
si le "fondement"
en question ne consiste pas dans
la cohérence logique,
laquelle est par hypothèse satisfaite,
mais dans le test empirique]. La position rationaliste n'est pas logiquement
défendable, faute de pouvoir
satisfaire à sa propre exigence [encore une fois, c'est la position pseudo-expérimentaliste qui ne l'est pas, parce qu'elle ne le peut
pas : et cela ne vaut pas
dire qu'elle repose sur un acte de foi, mais qu'elle est réfutée]. Celui qui se prévaut
de ce rationalisme intransigeant
est donc, ou
inconsciemment, parti d'un
postulat par définition
improuvable, dont irrationnel. Il a,
pour ainsi dire, fait
un acte de foi irrationnel
en la raison.
Ce fait a été souvent perdu de vue par
les rationalistes et
les a exposés à se faire
battre sur leur propre terrain et avec leurs propres armes, par des adversaires
prompts à constater qu'on peut parfaitement rejeter tout
argument ou certains arguments [sic (???)]
sans pour autant tomber dans l'illogisme [on voit que Popper n'avait guère
l'habitude de se soucier de contradiction
pratique : car multiplier
les déclarations arbitraires affirme un irrationalisme implicite ; et l'irrationaliste est celui qui refuse la logique][118]."
Ce qui voudrait dire
que l'absurdité évidente de l'irrationalisme ne prouve pas son contraire : comme si l'expérience elle-même
nous avait jamais fourni
la moindre occasion d'observer
une chose qui, à la fois, serait et ne serait pas.
Comme le rappelle Ayn Rand :
"Une contradiction ne peut pas exister. Un atome est lui-même, et c'est aussi le cas
de l'univers. Ni l'un ni l'autre
ne peuvent contredire
leur propre identité. Et
une partie ne peut pas non plus contredire l'ensemble. Aucun concept formé par l'homme n'est
valide si celui-ci
ne l'intègre pas dans la totalité de sa connaissance. Arriver à une contradiction, c'est avouer une erreur dans
sa propre pensée ; affirmer
une contradiction,
c'est abdiquer son propre esprit et s'évincer soi-même du domaine de la réalité[119]."
"Dans la réalité, les contradictions
ne peuvent pas exister ; dans un processus cognitif, une contradiction est la preuve
d'une erreur. D'où la méthode
que l'homme doit suivre :
identifier les faits observés,
d'une manière non-contradictoire.
Cette méthode est la logique : "l'art de l'identification non-contradictoire[120]".
A l'appui de sa critique
du rationalisme "non critique",
Karl Popper cite Einstein
qui, en montrant
'qu'à la lumière de l'expérience, il était possible de mettre
en doute nos présuppositions
concernant l'espace et le temps, [aurait
réfuté l'idée suivant laquelle]
nos présuppositions ne peuvent pas être modifiées par nous
ni réfutées par l'expérience[121].'
Karl Popper commet deux erreurs à
cette occasion : tout
d'abord il ne distingue pas
les concepts axiomatiques des concepts simplement anciens. Les concepts axiomatiques ne peuvent se réfuter mais
"mettent toujours leurs adversaires en déroute[122]", parce
que
"Comme les concepts axiomatiques se rapportent aux faits
de la réalité et
ne sont pas une question de 'foi' ni d'un choix arbitraire de l'homme, il y a une manière
de s'assurer si un concept
donné est axiomatique ou
non :
on s'en assure
en observant qu'on ne peut pas échapper à un concept
axiomatique, qu'il est implicite dans
toute connaissance, et qu'on est
obligé de l'accepter et
de s'en servir
y compris au cours
de toute tentative pour
le nier.
"Par exemple, lorsque des philosophes modernes déclarent que les axiomes
sont une question de choix arbitraire, et poursuivent en choisissant des concepts complexes, dérivés,
comme prétendus 'axiomes' de leur prétendu raisonnement, on peut observer que leurs affirmations impliquent l''existence', la 'conscience', l''identité' et en dépendent logiquement, alors qu'ils font
profession de les nier, mais
les introduisent en fraude dans leurs arguments sous la forme de concepts
non reconnus, de concepts 'volés[123]'."
L'autre erreur
est de considérer comme une "réfutation" toute occasion de réviser le contenu des concepts que nous
donnent les progrès de la connaissance. Dans le domaine
de la réflexion logique,
s'opposer par principe à la critique des énoncés serait un vol de concepts puisque
ce serait renier
le moyen même qui a permis
de les établir, ceux-ci étant eux-mêmes le dernier produit de millénaires
de pensée critique.
La connaissance logique, si
elle est une condition préalable de toute pensée quand elle est réellement
axiomatique, ne s'identifie
qu'à l'issue du processus d'abstraction conceptuelle, et par des hommes faillibles ; et les rationalistes sont
les premiers à connaître le danger des démonstrations logiques
apparemment irréfutables… jusqu'à ce qu'on les réfute par le même
moyen de la démonstration logique : voir la condamnation de l'usure
par Aristote. De même que la mise
en cause d'un concept et la réfutation d'une erreur
de logique constituent des progrès
en philosophie, de même,
quand une nouvelle expérience permet de réviser
un concept des sciences de la nature, ce n'est pas un échec, ni une réfutation de la logique (il est toujours contradictoire, donc faux, on s'en veut d'avoir à le rappeler, d'invoquer les résultats
d'un processus rationnel contre la raison elle-même — c'est encore un vol de concepts, on n'en sort pas
quand on discute des thèses pseudo-expérimentalistes) : c'est une simple illustration
du fait que la science
des définitions procède du même pas que la science des propositions, l'une étant inséparable de l'autre
en réfutation des positivistes,
empiristes, nominalistes et autres pseudo-expérimentalistes. Einstein,
n'a donc pas réfuté
le concept de "temps" tel que l'avaient défini
les physiciens avant lui :
il a d'ailleurs bien dû s'en servir pour faire ses observations,
de sorte que ses conclusions,
logiquement, en dépendent : il l'a, naturellement, élargi. Et ceux qui voient "réfutée" la fonction
cognitive des concepts chaque fois
qu'une information nouvelle donne l'occasion de modifier
le contenu de l'un d'entre eux,
commettent un contresens non seulement sur leur formation, mais sur leur raison d'être, comme l'explique Ayn Rand :
"L'étendue de la confusion
actuelle sur la nature
de la faculté conceptuelle de l'homme est démontrée avec éloquence
par ce qui suit : c'est
précisément le caractère 'ouvert' des concepts, [qui est] l'essence de leur fonction
cognitive, que les philosophes
modernes citent dans leurs tentatives
pour démontrer que
les concepts n'auraient
aucune validité pour
la connaissance. Quand pouvons-nous prétendre que nous savons ce que désigne
un concept ? clament-ils — et présentent, comme exemple de cette fâcheuse
condition de l'homme,
le fait qu'on pourrait bien
croire que tous les cygnes
sont blancs, et puis découvrir
l'existence d'un cygne noir et se retrouver avec son concept
invalidé. Cette conception implique la présupposition
inavouée que les concepts
ne seraient pas l'instrument
cognitif d'une conscience
de type humain, mais l'entrepôt
d'une omniscience close,
indépendante de tout contexte
— et que les concepts
se réfèrent, non
aux existants du monde extérieur,
mais à un état figé de la connaissance, à une conscience qui se serait bloquée à un moment
donné, quel qu'il soit. A partir d'une telle prémisse, tout progrès de la connaissance
est un échec, une démonstration
de l'ignorance de l'homme.
Par exemple, les sauvages
savaient que l'homme possède
une tête et un torse, deux
jambes et deux bras ; lorsque
les savants de la Renaissance ont commencé à disséquer des cadavres et ont découvert la nature des organes
internes de l'homme,
ils auraient invalidé le concept d''homme' défini
par les sauvages ; et
lorsque les savants modernes ont découvert que l'homme possédait
des glandes, ils auraient
invalidé le concept d''homme'
de la Renaissance, etc.
"Comme un enfant gâté et déçu, pour s'être attendu à des gélules pré-digérées
de connaissance automatique,
le positiviste
logique trépigne face à
la réalité, et geint que le contexte, l'intégration, l'effort intellectuel et
la recherche de première main,
c'est trop lui demander,
qu'une manière si éprouvante d'apprendre, il n'en veut pas, et que puisque c'est comme ça, il va fabriquer
ses 'constructions' à lui (ce qui revient en fait à déclarer : 'puisque l'intrinsèque
nous a fait défaut,
le subjectif est notre
seule porte de sortie'). Ceux qui
l'écoutent, c'est tant pis pour
eux : c'est ce porte-parole
d'un désir primitif, [pseudo-]
mystique d'une omniscience automatique,
figée, obtenue
sans effort que
les hommes de notre temps
prennent pour le partisan
d'une science libre,
dynamique et progressiste.
"Or,
c'est [justement]
le caractère ouvert des concepts qui permet la division
du travail intellectuel entre
les hommes. Un savant
ne pourrait pas se spécialiser dans un domaine d'étude particulier
s'il n'avait un contexte plus large, si son travail n'était pas
corrélé avec (et intégré
dans) les autres aspects du même sujet. Considérez, par exemple, la science
de la médecine. Si
le concept d''homme' n'était pas là comme concept unificateur
de cette science (si certains
savants n'étudiaient que
les poumons de l'homme ;
d'autres seulement son abdomen ; d'autres encore
la seule circulation du sang ; et d'autres enfin
la rétine de l'oeil),
et si on ne devait pas
attribuer toutes ces nouvelles découvertes à une seule entité, de sorte qu'on ne puisse les intégrer en conformité stricte avec le principe
de non-contradiction,
l'effondrement de la médecine
ne mettrait pas longtemps pour s'ensuivre[124]."
On n'est donc pas obligé de prendre
au sérieux les affirmations répétées des irrationalistes et
autres sceptiques qui, depuis plus
d'un siècle nous affirment, de certaines découvertes des mathématiques
et de la physique,
qu'elles auraient "réfuté la logique". Pour parvenir à
leurs conclusions, elles ont
pourtant bien dû
s'y soumettre, au principe
de non-contradiction
— sinon, d'ailleurs, on ne les aurait pas
prises au sérieux.
Ce qu'elles affirment en fait c'est que les conceptions
anciennes de l'espace, du temps, de l'objectivité auraient été
"réfutées" :
elles traduisent bien
la conception fermée des concepts que dénonce Ayn Rand,
et qui semble tenir toute découverte vraiment nouvelle comme
une catastrophe logique, lui prêtant
plus de conséquences qu'elle n'en a.
En effet, comme l'a déjà
rappelé Hoppe, pour obtenir
leurs résultats expérimentaux, les physiciens ont bien dû
tenir pour vraies les présuppositions nécessaires à la mise
au point des expériences et à
la mesure des résultats.
Elles demeurent donc valides.
"La physique quantique […]
n'a pas détruit la physique
classique. Elle ne l'a pas non
plus rabaissée au rang
de cas limite, valable pour
les phénomènes macroscopiques et
qui se déduirait de la nouvelle doctrine. La physique classique, aujourd'hui encore, conserve
sa validité pleine et
entière dans le vaste domaine du macroscopique. Elle fut l'origine
de la nouvelle physique ;
elle en demeure le préalable, la condition de possibilité ou plus précisément
la source de sens[125]'".
Le père de tous les vols
de concepts
Karl Popper
termine par sa définition
de son engagement "rationaliste" :
"Si le rationalisme absolu n'est pas
logiquement défendable [il n'explique
toujours pas ce 'logiquement' :
il faut toujours supposer qu'il pense au critère
pseudo-expérimental], ce n'est pas
une raison pour capituler devant l'irrationalisme. Le rationalisme critique peut parfaitement admettre l'existence d'une affirmation a priori [c'est-à-dire, aux yeux du pseudo-expérimentaliste, "arbitraire" quoique irréfutable — ou plutôt parce qu'irréfutable] qui n'est autre qu'un acte de foi dans
la raison. A nous
de choisir entre l'irrationalisme, absolu ou non [quelle est la différence,
puisqu'on peut être inconséquent dans son inconséquence
même, la Dispense
de se Soumettre à la Logique n'étant pas une Obligation
de Bafouer la Logique ?],
et une forme critique de rationalisme."
La boucle est bouclée : le refus de reconnaître
l'objectivité des définitions,
en amenant à tenir pour "arbitraires" les concepts
axiomatiques dont la raison dépend,
conduit à faire passer toute
la fameuse connaissance objective[126], toute
c'est-à-dire y compris expérimentale, pour le produit ultime d'un choix irrationnel
et subjectif. L'expression
"soi-disant défenseur de la raison" dont se sert Ayn Rand semble ici approprié :
"Il vaut
la peine de noter,
ici, que ce que
les ennemis de la raison
semblent savoir, mais que
ses soi-disant défenseurs n'ont
pas découvert, est le fait
que les concepts axiomatiques sont les gardiens de l'esprit
de l'homme et les fondements de la raison — La pierre d'angle, la pierre de touche et le signe distinctif
de la raison — et
que, s'il s'agit
de détruire la raison, ce sont les concepts
axiomatiques
qu'il faut détruire.
"Observez le fait que dans les écrits de toute école
du [pseudo-]mysticisme
et de l'irrationalisme,
au milieu de tout le verbiage lourdement inintelligible d'offuscations, de rationalisations
et d'équivoques (qui incluent
des protestations de fidélité à la raison, et des appels à quelque forme "supérieure"
de rationalité [dans le cas qui nous occupe, une falsification
de la science expérimentale]), on trouve, tôt ou tard,
une négation claire,
simple, explicite
de la validité (ou du statut
métaphysique ou ontologique) des concepts axiomatiques, le plus souvent
de l''identité'
(par exemple,
voir les œuvres de Kant et Hegel). Vous n'avez pas besoin
de deviner, d'inférer
ni d'interpréter : c'est eux
qui vous le disent ;
mais ce que vous devez absolument savoir c'est toute
la signification, toutes
les implications et toutes
les conséquences de telles dénégations — que, dans l'histoire de la philosophie,
les ennemis de la raison
semblent mieux comprendre que ses défenseurs[127]."
Les rationalistes "non critiques"
sus-critiqués pourront pour une fois
se mettre d'accord avec
les irrationalistes susmentionnés
(à qui leur irrationalisme
n'interdit aucun syllogisme valide : il ne s'agit jamais que d'une exemption, d'une échappatoire, d'un "joker" comme on dit dans les jeux
télévisés) pour faire remarquer que,
si elle dépend en dernière analyse d'un choix arbitraire
et subjectif,
la "connaissance objective" ne vaut pas
plus cher que la patte de lapin qui porte bonheur.
Le postulat de base du pseudo-expérimentalisme, lui-même issu
d'un vol de concepts,
conduit donc à faire de toute connaissance une connaissance volée — une connaissance dont ses adeptes ont nié le fondement
rationnel : ce qui
réfute une fois de plus non pas le rationalisme, mais l'idée absurdement tronquée qu'ils
en ont. Qu'est-ce qui
les empêchait, pourtant,
de comprendre cette évidence
d'Edward Moore :
"Toute connaissance s'énonce en termes
de concepts. Si ces concepts
correspondent à quelque chose que l'on peut trouver dans
la réalité, ils sont
réels et la connaissance
humaine est fondée
en fait ;
s'ils ne correspondent à rien dans la réalité, ils ne sont pas réels et la connaissance humaine
est faite de pures créations de son imagination[128]."
La cohérence logique comme "source du totalitarisme"
Hannah Arendt elle aussi appartient bien à cette tradition : dans La Crise
de la culture, volant les concepts
de vérité, d'erreur et
d'illusion, lesquels présupposent au moins qu'il est
possible de mieux connaître les faits, elle prétendait que la révolution
copernicienne aurait appris
à l'homme
"que ses sens n'étaient pas ajustés à
l'univers, que son expérience
quotidienne, loin de pouvoir
constituer le modèle
de la réception de la vérité et de l'acquisition du savoir, était une source constante d'erreur et
d'illusion[129]"
Elle ne se contente pas, comme Popper, d'accuser les "extrémistes" du rationalisme
de l'avoir discrédité.
L'une des plus soucieuses pourtant d'analyser
les origines intellectuelles du socialisme national
hitlérien, elle jugeait
en 1951 que si Adolf Hitler
avait commis tous ses crimes
c'était parce qu'il prenait la logique trop au sérieux. Les socialistes nationaux, et les masses qu'ils avaient
séduites, auraient été influencés
par la "tyrannie de la logique", auraient abandonné la liberté de penser
au profit de la "camisole de force
de la logique".
Ils n'avaient,
disait-elle, pas admis que la cohérence complète n'existe nulle part dans le domaine
de la réalité, laquelle
"foisonne au contraire de phénomènes sans raison apparente[130]."
Hannah Arendt commettait aussi une erreur
de catégorie sur un autre point : un des "principes" qu'elle reprochait
au socialisme hitlérien d'avoir pris
"trop au sérieux"
était le "racisme".
Or, celui-ci n'est même pas
criminel en lui-même :
on peut craindre,
mépriser ou haïr telle ou telle
personne, parce qu'on tient sa race pour
"inférieure",
sa religion pour "dangereuse", ou parce qu'elle est plus riche ou plus intelligente,
sans commettre aucun crime ni délit ; en outre, qu'on l'entende comme un sentiment ou comme une "doctrine"
de l'"infériorité" ou de la "supériorité"
de tel ou tel groupe pour telle ou telle raison, le racisme n'implique pas logiquement
que les membres de ce groupe auraient des droits
différents des autres êtres humains
— en fait, comme elle dépend
des actes passés et
non des attributs des personnes, aucune définition cohérente du droit ne peut impliquer une telle
différence : en outre, comme nous le verrons, on ne peut pas
sans contradiction argumenter en faveur de l'oppression
des faibles par
les puissants. La seule
échappatoire logique pour le "justifier" est de nier l'humanité
des faibles en question,
ce qui se produit effectivement (quoique souvent
de manière implicite), mais
ne fait que fournir
une preuve de plus du caractère irrationnel
de la criminalité d'état, car
si ce procédé permet
de retrouver l'universalité formelle qui caractérise la norme politique
non contradictoire,
c'est au prix d'une négation de l'évidence factuelle.
En outre, bien
sûr, on peut encore moins
définir un critère unique de "supériorité
raciale" qu'on ne peut
le faire de l'impensable "égalité
des conditions" :
non seulement la "mesure" unique est inconcevable, mais il est a fortiori
impensable qu'on puisse l'appliquer à plusieurs personnes à la fois — à ce titre le racisme ethnique est encore
plus irrationnel que le racisme social
du pseudo-égalitarisme, avec
pour compensation qu'il est moins
immoral : en effet, le racisme ethnique n'est qu'aléatoire, dépendant de l'accident qui fait naître dans telle
communauté plutôt que dans tel
autre, tandis que le racisme
social pseudo-égalitariste est pervers, qui
entend punir certains membres de la société parce qu'ils
possèdent des attributs qu'il reconnaît lui-même comme les plus désirables.
Puisque ni
le racisme ethnique ni le racisme social (pseudo-égalitariste),
quoique absurdes et immoraux,
ne sont en eux-mêmes criminels, il s'ensuit que ce qui fait l'injustice
des racistes criminels, c'est la violence
agressive avec laquelle ils séparent
(ou complotent de séparer)
l'humanité
en castes prédatrices et castes persécutées et non pas le racisme
lui-même. Dépouiller, molester,
déporter, torturer ou assassiner des innocents est criminel quel qu'en soit le motif : quel que soit le mobile qui l'inspire, haine raciale, haine
sociale ou simple cupidité, c'est le crime qui fait
le crime. De sorte
qu'il est erroné et trompeur de voir dans
le "racisme"
le principe essentiel du socialisme national hitlérien : il s'agit d'un racisme criminel, dont le crime lui vient de l'idée suivant laquelle on pourrait justifier de s'attaquer
à la personne et aux biens d'individus qui n'ont
fait de mal à personne.
En l'occurrence,
c'est un racisme criminel d'état, dont la scélératesse tient, et tient uniquement, à la criminalité d'état, consistant en ce que
les hommes de l'état s'attaquent à la personne et aux biens d'individus qui n'ont
fait de mal à personne,
comme s'il existait
"un chapeau magique, avec marqué dessus 'Homme
de l'état', qui
transformerait
tous les mensonges,
tous les pillages,
tous les meurtres,
en une forme de 'justice supérieure' à condition de le porter[131]."
C'est aussi pourquoi Hannah Arendt avait raison de ne pas voir, à la différence d'autres démocrates-sociaux moins lucides,
dans la discrimination violente
et le racisme
ce qui distinguait essentiellement le socialisme hitlérien
du socialisme démocrate-social.
En effet,
la démocratie sociale aussi,
comme tout système de redistribution politique, divise par la force
l'humanité
en castes prédatrices et castes persécutées ; et comme nous l'avons vu, rien n'empêche non plus
cette criminalité d'état de s'exercer suivant des critères
racistes : si elle institue
désormais la haine et la persécution contre
les "riches" plutôt que
contre les juifs,
aux Etats-Unis elle discrimine aussi contre les jaunes
et contre les blancs.
En fait,
si la démocrate-sociale Hannah Arendt voyait dans la cohérence
logique la différence
spécifique du totalitarisme par apport au genre
"socialisme", c'est
parce que, à la différence
du socialiste consciemment
totalitaire,
le démocrate-social
entretient une croyance subjective dans la démocratie ce qui introduit, dans ce qui
lui tient lieu de pensée,
la contradiction essentielle d'une adhésion simultanée à des principes démocratiques et à des principes
antidémocratiques. En effet, ce qui fonde et justifie la démocratie
n'est qu'une conséquence de la propriété naturelle : si "les gens
ont le Droit de décider de leurs propres
affaires", seule définition non
contradictoire du principe
démocratique, c'est parce que
"les gens ont le droit de faire
ce qu'ils veulent avec ce qui est à eux" (seule définition non contradictoire
de la propriété légitime).
Décomposée par son subjectivisme,
la démocratie sociale ne sait plus identifier, ni justifier ni appliquer
ces principes, ayant entre
autres perdu de vue que
la propriété naturelle est première
et corrompu la notion de consentement qui les fonde. Il s'ensuit que ses tenants, intellectuellement désarmés contre les pressions du système
majoritaire, qui exigent d'eux la redistribution
politique socialiste,
ne peuvent ni ne veulent
plus voir que sa manière
d'opérer ("sous les prétextes
à la mode, les puissants dépouillent les faibles") est contraire aux principes
de cette démocratie qu'il
professent par ailleurs de chérir, que
son application croissante
— comme nous l'avons vu — la détruit
progressivement et que
les concepts normatifs qui les
guident et prétendent s'en inspirer
— les "valeurs démocratiques" — sont contradictoires ; de sorte
qu'ils réagissent par la peur et la répression envers quiconque
attire l'attention sur ces contradictions
et s'inquiète de leurs effets. L'"extrémiste",
pour le démocrate-social,
c'est l'incroyant qui ne croit pas
en ses faux concepts ni
ses fausses valeurs parce
qu'il prend, ou s'imagine prendre, la logique au sérieux. Et,
parmi les "extrémistes",
le "populiste"
est celui qui constate à trop haute voix que la redistribution politique
de la démocratie sociale
viole ses principes justificateurs supposés.
La différence spécifique entre la philosophie politique
du socialisme démocrate-sociale
et celle du socialisme national, et que Hannah Arendt n'a
pas bien caractérisée, est donc que
le subjectivisme hitlérien traduit
un rejet de l'objectivité plus radical que
le subjectivisme démocrate-social.
Ce dernier point lui ayant échappé, au lieu de dénoncer
le pseudo-principe qui définit
le crime du socialisme hitlérien, la croyance selon
laquelle certaines personnes "auraient le Droit"
d'en dépouiller
et plus généralement d'en menacer
et d'en agresser d'autres,
pseudo-principe dont on peut difficilement nier que Hitler
l'ait appliqué au-delà de ses prédécesseurs, Arendt s'imaginait que c'était le fait
de prendre un principe,
n'importe quel principe au sérieux qui constituait l'essence
du totalitarisme. Pensait-elle
vraiment, les démocrates-sociaux qui ont parlé de "libéralisme
totalitaire" pensaient-ils
vraiment qu'une société organisée selon le principe opposé, c'est-à-dire où personne, réellement,
ne menacerait,
ne volerait, n'agresserait
personne, pourrait être
"totalitaire" ? Ne
savent-ils pas qu'en lançant
en 1928 l'adjectif totalitaire,
Mussolini entendait au contraire
désigner l'étatisme absolu ?
Le relativiste rétorquera peut-être que
ce dont s'effraient les démocrates-sociaux, et qu'ils combattent,
c'est le danger que représente pour la cohésion
sociale quiconque refuse de reconnaître que ses valeurs
ne sont que des croyances, et
voudrait les imposer aux autres. On lui répondra d'abord que
la "cohésion sociale" dépend au moins autant
de la nature des convictions politiques que
de leur force ;
que ceux, par exemple qui,
niant a priori les Droits existants, prétendent que
le "produit national"
— c'est-à-dire
la production d'autrui —
soit "distribué"
au gré des rapports de force
de la politique, qui
croient et ont fait croire
au chapeau magique créent
des pommes de discorde et
ouvrent des boîtes de Pandore dont la paix
civile pouvait aussi bien se passer ; et que ceux qui accusent
les autres de vouloir leur imposer leurs choix
politiques feraient bien
de se demander d'abord, comme
test de leur propre innocuité en la matière, si eux-mêmes seraient prêts
à conclure l'accord qui suit avec quiconque ne partage pas ce qu'ils
appellent eux-mêmes leur "sensibilité" (euphémisme pour "croyances subjectives"
— cf. infra sur la conception démocrate-sociale
du "droit à la différence") :
"faites
comme si je n'étais pas là et
moi, en échange, je ferai comme si vous n'étiez pas là"
Ensuite,
on lui fera remarquer
que, aussi contradictoires que
soient ses propres croyances
en matière normative, il n'ose généralement
pas se déclarer ouvertement hostile à la logique — n'oublions pas qu'il est
scientiste, qu'il cherche à
se faire passer pour "rationnel" (même si c'est de manière
"critique") :
il nie l'objectivité du bien, il n'a pas admis que, ce faisant, c'est
la cohérence logique
qu'il jette par-dessus bord.
Dans ces conditions,
quiconque fait remarquer au relativiste que ses partis pris normatifs se contredisent, ou ne conduisent pas aux résultats qu'il prétend
rechercher, ou qu'il ne peut
"justifier" les choix dont il prétend par ailleurs qu'ils ne sauraient
être qu'"arbitraires et subjectifs", de sorte, entre autres, qu'on ne peut justifier d'y soumettre quiconque
ne les partage pas,
celui-là demeure dans la limite des énoncés que le relativiste est obligé d'admettre comme recevables, et ne lui fournit
donc pas de prétexte valable
pour le combattre comme "extrémiste" s'il refuse de s'y soumettre.
Il faut enfin rappeler que, pas plus que le subjectivisme
n'implique le respect des droits de l'homme (bien au contraire) le relativisme n'entraîne pas
la modération : ce qui modère et règle le mieux
le comportement, c'est la responsabilité, certitude qu'on subira
les conséquences de ses actes : condition institutionnelle inséparable du strict respect
de la propriété privée, et
qui fait défaut par définition à
la décision étatique ; et
quant à la notion de "droits de l'homme" opposable aux puissants,
les démocrates-sociaux peuvent
bien — conséquence inéluctable
de leur rejet de la logique, rédiger des déclarations des Droits comme on écrit une lettre
au Père Noël,
elle ne peut être subjectiviste
sans contradiction :
si leur définition
ne dépend que de la subjectivité de ceux qui
les évoquent, au nom de quoi
peuvent-ils les opposer à
une autre définition tout aussi subjective (mais plus entreprenante, plus dynamique, en somme plus musclée), qu'auraient définie
d'autres puissants ?
Le subjectivisme démocrate-social impuissant face
aux subjectivismes plus ouvertement violents
Les socialistes totalitaires, marxiste
et hitlérien, ont
toujours été des irrationalistes
conscients, et avaient pris
bien soin, dans leurs écrits, de disqualifier expressément
la logique.
Ils prétendaient le démontrer
parce qu'étant des scientistes
moins inconséquents
(ou plutôt : différemment inconséquents) que les démocrates-sociaux
contemporains, ils tiraient
partiellement les conséquences du déterminisme scientiste en affirmant que les gens
étaient déterminés à penser
comme ils le faisaient.
Le premier, sous
l'influence occulte des "forces matérielles productives", le second sous celle d'un déterminisme biologique propre à la race. C'est pourquoi Marx et son émule Hitler étaient explicitement
polylogistes, c'est-à-dire qu'ils
croyaient à la coexistence possible de logiques inconciliables, ce qui nie le principe
aristotélicien de non-contradiction[132].
Le prolétariat, ou
la race aryenne, n'ont donc
pas raison suivant
les critères de "la validité des concepts et [de] la cohérence
du raisonnement", comme
le croyait le bourgeois juif
Ludwig von Mises, mais
parce que le prolétariat est
la classe dirigeante à venir, ou
que la race aryenne est la race supérieure qui
doit dominer le monde : les deux doctrines récusent donc expressément les contraintes
de la rigueur logique
au profit, comme eût dit
cette autre bourgeoise juive d'Ayn Rand,
d'une version on the rocks
et d'une version straight d'une même
"philosophie", connue
depuis les Grecs comme l'argument du gros bâton. Le refus de l'objectivité et de la logique est donc,
contra Hannah
Arendt, inhérent
au totalitarisme ; par
ailleurs Mussolini, dont les écrits "théoriques"
ne donnent guère l'impression d'une construction intellectuelle, était un admirateur avéré
du philosophe pragmatique William James.
Une
des conséquences de la théorie subjectiviste
des concepts, c'est que
ses tenants ne peuvent rien
opposer à ceux qui, comme
le subjectivisme hitlérien ou
même le subjectivisme mussolinien, ont simplement laissé tomber la croyance, également "subjective" pour les démocrates-sociaux, en la démocratie. Et comme les démocrates-sociaux professent eux-mêmes que les engagements politiques, comme les autres jugements
de valeur, seraient
"subjectifs", que
peuvent-ils réellement reprocher à ces frères en subjectivisme-là, et au nom de quoi ? De même,
au nom de quoi Hannah Arendt
aurait-elle pu s'opposer aux socialistes hitlériens qui, pour rationaliser leur criminalité
socialiste, niaient l'humanité
de leurs victimes ? Rothbard
rappelait naguère une croyance
caractéristique des démocrates-sociaux
en la matière :
"'Il n'y a pas de nature
humaine!', voilà un cri
de ralliement de l'époque moderne.
A quel point cette opinion domine
chez les philosophes politiques contemporains fut bien illustrée
il y a quelques années par une éminente participante à
une réunion de l'Association américaine de science
politique : 'la nature de l'homme', affirma-t-elle, 'est un concept
purement théologique qui doit
être proscrit dans une discussion scientifique digne
de ce nom.'
"(Il s'agissait
de Hannah Arendt[133])"
De même
que seuls les voleurs et les assassins
ont intérêt à ce que la définition du vol et
de l'assassinat passe pour une question d'opinion subjective, l'expérience des différents socialismes montre aussi que bien des voleurs et
des assassins ont intérêt à ce que la définition de l'être
humain passe pour une question
d'"opinion subjective".
Et pour s'opposer à ceux-là,
il faut être capable de définir objectivement, et le voleur, et l'assassin, et
cet être humain lui-même. Ce que, par hypothèse, on ne saurait faire
si on tient les définitions
pour "arbitraires" et "subjectives".
L'interprétation de Arendt, parce qu'elle procède du même divorce
entre la raison et la réalité qui a conduit au communisme et
au nazisme, traduit donc
son adhésion aux prémisses philosophiques fondamentales de ces mouvements politiques dont
elle condamne par ailleurs certaines des conséquences (attitude typique
des démocrates-sociaux[134]). L'auteur
qui a le premier et le mieux
compris ce que la force brute
des subjectivismes totalitaires et
semi-totalitaires de notre époque doit
au pseudo-expérimentalisme
c'est, sans trop
de surprise, encore une fois Ayn Rand :
"Attila,
l'homme qui règne par
la force brutale, qui agit sur le moment, qui ne se soucie que de la réalité physique immédiate à laquelle
il est confronté,
ne respecte que
le muscle et considère
un poing, un gourdin ou un pistolet comme la seule réponse à n'importe quelle question[135]… C'est contre
[la] capacité de raisonner
qu'Attila […] est
en révolte, […] regrettant
de ne pas disposer de la conscience sans effort, irresponsable,
automatique
d'un animal. [Il]
cherche à exister, non en maîtrisant la nature, mais en s'ajustant au donné, à l'immédiat,
au connu. Il n'y a qu'un
moyen de survie pour ceux qui ne choisissent pas
de maîtriser la nature :
s'imposer à ceux qui le font[136].
"Attila,
le type d'individu qui voudrait vivre au niveau perceptif
de la conscience,
sans l''interférence' d'aucun concept, agir suivant son caprice et à
vue de nez,
sans la contrainte gênante
d'aucun principe
ni théorie,
sans la nécessité d'intégrer une expérience avec une autre, ni un instant avec celui d'après
— vit sa chance
d'échapper à sa dépendance vis-à-vis du Chamane
[le pendant d'Attila dans l'analyse de Ayn Rand, l'escroc qui prétend détenir un 'accès
direct' à la connaissance], à qui
il en avait toujours voulu (pour s'imposer dans le racket), et d'obtenir de la science
la sanction de ses actes et
de sa psycho-épistémologie.
Attila, qui haïssait et craignait
les sujets intellectuels, vit
sa chance de prendre la pensée d'assaut et trouva
son porte-voix :
"Lorsque Hume
déclarait qu'il voyait des objets en mouvement, mais n'avait jamais observé
aucune 'chose' qui se serait appelée 'causalité' — c'était la voix d'Attila que
les hommes entendaient[137]. C'est l'âme
même d'Attila qui parlait lorsque Hume déclara qu'il sentait sous
son crâne un flux d'états transitoires tels que
des sensations, des sentiments ou des souvenirs, mais qu'il n'avait jamais fait
l'expérience d'une conscience ou d'un moi. Lorsque Hume déclarait que l'existence apparente d'un objet ne garantissait pas qu'il
ne disparaîtrait pas subitement d'un moment à l'autre, et que le lever de soleil
de ce matin
ne garantissait pas que le soleil se lèverait
demain ; lorsqu'il déclarait que
la spéculation philosophique était un jeu comme les échecs ou la chasse, n'ayant aucune signification d'aucune
sorte pour le cours pratique
de l'existence humaine, puisque la raison prouvait que l'existence était inintelligible et que seuls les ignorants
entretenaient l'illusion de la connaissance — tout cela accompagné d'une véhémente opposition
au mysticisme du Chamane et
par des protestations de loyauté
envers la Raison et la Science — ce que les hommes entendaient était le manifeste d'un mouvement
philosophique qu'on ne saurait
décrire que comme de l'Attila-isme[138].
Paradoxalement,
donc, le refus d'appliquer
à la théorie sociale une philosophie réaliste
de la connaissance y
développe un clivage artificiel
entre un pseudo-expérimentalisme empiriste qui prétend tout
"mesurer" directement
(Bacon, Hume) et
un pseudo-rationalisme idéaliste,
indifférent à l'expérience (Descartes), le tout étant aujourd'hui fortement mathématisé. L'un et l'autre sont également destructeurs
de la pensée et se nourrissent mutuellement : l'empirisme interdit de valider
les concepts, et l'idéalisme disqualifie
le raisonnement logique par
son incapacité à maintenir le lien entre les abstractions et
la réalité. L'empirisme et
l'idéalisme étant en fait les deux conséquences inévitables
d'une même incapacité à fonder ce lien entre la pensée
et le réel, il est
naturel que l'histoire nous les révèle non pas aux antipodes l'un de l'autre, comme le croyait Popper, mais au contraire intimement liés. Pour ne prendre
qu'un exemple, voici ce que
Rothbard nous révèle du fameux polygraphe Sir Francis Bacon, qui inspire encore — à travers Sir William Petty, "inventeur
de l'économétrie",
en fait, de la sophistique intéressée à base
de statistiques fabriquées — la quantophrénie et
la métromanie de nos statisticiens qui se prennent pour
des économistes :
"l''empirisme' tant vanté
de l'intéressé n'était pas de la science ordinaire, oh non ! C'était
un galimatias prétendument empirique que divers auteurs
de la Renaissance avaient rapetassé à partir
de la prétendue 'Sagesse des Anciens'. Le mysticisme de la Renaissance était une pseudo-science
qui combinait la tradition magique et occultiste
de la littérature hermétique avec une version christianisée
de la Kabbale hébraïque.
Un an après la mort de Bacon, on publia son utopie despotique, la Nouvelle Atlantide (1627).
[...] Il y use lourdement
de symboles - tels qu'une croix 'rose' ou 'rosée' — qui révèlent la proximité de Bacon avec le mystérieux Ordre
des Rose-Croix, récemment fondé[139]."
Il n'est donc pas si paradoxal que cela que
les idéalistes hégéliens de l'Ecole "historique" prussienne
se soient, complus dans une pratique
amorphe — c'est-à-dire
en fait achevée — du
pseudo-expérimentalisme empiriste.
Après tout, le "prix
naturel" et autres coût réel" (matériels) chers aux Classiques smithiens sont aussi à
la fois des erreurs pseudo-expérimentalistes et de faux concepts idéalistes.
Quant aux néoclassiques contemporains, eux aussi laissent parfois ce clivage
artificiel leur inspirer erreurs et chimères. Ne prétendent-ils pas "mesurer" des "phénomènes"
qui se dissolvent à l'examen rationnel, ou "tester" statistiquement des relations qui
sont, logiquement, impossibles ou nécessaires ? Qu'est-ce
donc, sinon de pures visions, que ces prétendus "monopoles"
sur un marché libre et autres "défaillances du marché", ou cette prétendue "efficacité
économique", qu'ils opposent
à la morale commune et au Droit naturel ? Et comment croire à la rationalité de théoriciens qui prétendent que le taux d'intérêt pourrait être
"nul à l'équilibre"
(impliquant une surabondance absolue de tous
les biens) ou que la violence
agressive (des hommes
de l'état) pourrait
"produire" quoi que
ce soit ?
On peut laisser à Leonard Peikoff,
disciple d'Ayn Rand qui, dans The Ominous Parallels rend compte de l'irrationalisme
nazi et des malentendus
démocrates-sociaux, le soin
de conclure :
"Comme la plupart des commentateurs mais de façon
encore plus marquée,
Hannah Arendt
ne se démarque pas du courant intellectuel
moderne, acceptant
sans aucune critique toutes
ses idées fondamentales,
y compris
la diffamation convenue de la logique. Cela explique pourquoi elle ne voit pas
la conclusion que son propre ouvrage
rendait pourtant
presque inéluctable :
que l'essence des théories hitlériennes n'était pas la logique
mais la déraison ;
que ce qui est sans raison visible n'est pas la réalité mais le socialisme national ; et que la logique n'est pas la tyrannie, mais l'arme
qui permet de la combattre.
"C'est un péché que de se pencher
sur l'agonie d'un continent de victimes pour se retrouver à proposer,
en guise d'explication,
l'équivalent intellectuel d'un remède de bazar, ou pire : se retrouver à recommander,
pour tout antidote, un principe
essentiel des assassins.
C'est un péché et
un avertissement. La bataille
contre le socialisme national
n'est pas encore gagnée[140]."
Le pseudo-expérimentalisme inspire le socialisme
moderne
Disqualifier l'usage de la raison a donc fait le lit
du socialisme, en l'espèce
"national". Aujourd'hui, la contrefaçon pseudo-expérimentaliste
de la science continue à
immuniser ce dernier contre
les réfutations définitives que
la science morale rationnelle lui oppose toujours opposées.
Hans-Hermann Hoppe raconte
comment il a contribué à
le développer sous son avatar
plus sournois, celui
de la démocrate sociale :
"[…] que
cela ait été ou non l'intention
des positivistes,
leur message philosophique
a immédiatement été reconnu par les pouvoirs
en place comme une puissante
arme idéologique au service de leur propre
ambition de dominer toujours davantage les autres, et de s'enrichir à
leurs dépens.
De sorte que
la plus grande prodigalité fut déployée pour soutenir le mouvement
positiviste, lequel mouvement
renvoya bien entendu l'ascenseur en détruisant notamment l'économique et l'éthique comme les bastions traditionnels du rationalisme
social, effaçant
de la conscience publique
un immense corps de connaissance qui constituait
un élément croyait-on permanent de l'héritage
de la pensée et
de la civilisation
occidentales."
"[…] dans le domaine
de l'économie politique, le socialisme a repris du poil de la bête, et ce qui a rendu cela possible est que le socialisme a combiné ses forces avec
l'idéologie de l'empirisme,
traditionnellement puissant dans le monde anglo-saxon et qui, notamment par l'influence de ce qu'on a appelé le Cercle
de Vienne des philosophes positivistes, est devenue
la philosophie-épistémologie-méthodologie dominante du XXème siècle,
non seulement dans le domaine des sciences
naturelles mais aussi dans celui
des sciences sociales
et économiques. Cela
ne concerne pas seulement les philosophes et
les méthodologistes de ces sciences (lesquels, soit dit
en passant, se sont
entre-temps libérés
de l'envoûtement
positiviste-empiriste), mais
probablement davantage encore
les praticiens de ces sciences
(qui se trouvent encore
très soumis à cette influence). En combinant sa force
avec l'empirisme ou positivisme, lequel inclut pour notre propos
le prétendu 'rationalisme critique' de Karl R. Popper et de ses adeptes, le socialisme est
devenu ce que j'appellerai
désormais le 'socialisme
des ingénieurs sociaux[141]. J. Ayer;.; . Popper;. Popper; . Popper; . Popper;. Popper; . Popper; , . Albert; .;".
"C'est une forme de socialisme très différent du marxisme
traditionnel dans sa manière de raisonner, qui était
beaucoup plus rationaliste et déductive — Marx l'avait
empruntée à l'économiste classique
David Ricardo, source
la plus importante de ses écrits économiques. Cependant,
il semble que ce soit précisément à cause
de cette différence de style
que le socialisme des ingénieurs sociaux a pu recevoir un soutien croissant dans le camp
des socialismes traditionnels,
démocrate-social et [pseudo-] conservateur. En Allemagne de l'Ouest, par
exemple, l'idéologie
de la 'mécanique sociale
au coup par coup',
comme Karl R. Popper a nommé sa philosophie sociale, est maintenant, pour ainsi dire,
devenue[142] le lieu
commun de tous les 'modérés' dans l'ensemble des partis
politiques, et seuls, du moins le semble-t-il,
les doctrinaires des deux bords
semblent ne pas la reprendre à leur compte. Helmut Schmidt, ancien
chancelier SPD d'Allemagne a même publiquement assumé le poppérisme comme sa propre philosophie[143].;. Cependant,
c'est probablement
aux Etats-Unis que cette philosophie est la plus profondément enracinée, étant donné qu'elle est presque
taillée sur mesure pour
s'adapter à la manière américaine de penser en termes de problèmes pratiques et de pragmatisme dans
la méthode
et dans les solutions[144]."
[Le texte original parle d'empiricists-positivists et d'empiricism-positivism. En français, je traduis par "positivistes-empiristes" et
"positivisme-empirisme",
parce que l'empirisme est plutôt
anglo-saxon alors que
ce qui lui ressemble le plus en France est d'abord le positivisme
d'Auguste Comte et successeurs,
bonne incarnation locale du scientisme dont est né le socialisme
contemporain, comme Hayek
l'a montré dans The Counter-Revolution of Science ; cependant,
j'emploierai plus volontiers l'expression
"pseudo-expérimentalisme"
parce que ni la forme du
mot "positivisme" ni celle du
mot "empirisme"
n'indiquent ce que
désignent exactement ces types d'opinion, alors que
"pseudo-expérimentalisme" parle de lui-même :
il s'agit d'une méthodologie
qui prétend faussement (toj yeu~do" = le mensonge) pratiquer la méthode expérimentale (parce qu'elle méconnaît
ses conditions de validité),
et procède à des simulacres d'expérience (parce que ses concepts n'ont pas de référents
identifiables dans la réalité).]
"Comment le positivisme-empirisme a-t-il seulement pu contribuer à sauver le socialisme ? [Si on se place] à un niveau [suffisamment] élevé d'abstraction, la réponse est claire.
Il faut que le positivisme-empirisme puisse expliquer pourquoi tous les arguments contre
le socialisme présentés jusqu'ici [au cours des chapitres
précédents] n'ont pas pu être
décisifs ; il doit pouvoir
prouver comment on peut éviter de tirer les conclusions que moi j'ai tirées, tout en continuant à prétendre qu'on serait
rationnel,
qu'on se conformerait
aux règles de la recherche scientifique. Mais comment, concrètement, peut-on
y parvenir ?
"Les arguments [démontrant le caractère essentiellement destructeur
du socialisme] prétendaient évidemment être vrais a priori, c'est-à-dire non réfutables par quelque expérience que ce soit, mais au contraire
connus comme vrais préalablement à toute expérience ultérieure.
Mais si c'est bien le cas, alors
d'après la doctrine première,
le postulat central du positivisme-empirisme, cette argumentation
ne saurait contenir aucune information sur la réalité. Il faudrait au contraire la considérer comme un bavardage
purement verbal
— un jeu de conversions
tautologiques entre
des mots comme 'coût', 'production', produit', ou
'consommation'— qui ne nous dirait
rien en fait
de la réalité. L'empirisme
en conclut que, dans la mesure où la réalité, c'est-à-dire les conséquences
effectives du socialisme réel
sont vraiment en cause,
les arguments [a priori]
n'auraient aucune espèce
de valeur probante. Bien
au contraire, pour pouvoir
dire quoi que ce soit
de convaincant à propos
du socialisme, c'est
l'expérience et l'expérience seule qui serait
l'élément déterminant à
considérer.
"Si tout cela
était réellement vrai (comme je
vais continuer à le supposer),
cela balaierait
d'un seul coup
l'ensemble des arguments économiques contre le socialisme que j'ai présentés comme étant de nature catégorique. On ne pourrait tout simplement rien dire de catégorique à propos de la réalité. Cependant,
le positivisme-empirisme
ne devrait-il pas même
alors affronter les conséquences
réelles du socialisme concret
et ce résultat-là ne serait-il
pas tout aussi déterminant ? Dans les chapitres
qui précèdent, […] je n'avais mentionné l'expérience que de manière non systématique, pour habiller
une thèse dont
la validité peut finalement être établie indépendamment des faits
employés pour l'illustrer. Mais alors,
même cette expérience historique
présentée à l'occasion ne pourrait-elle pas suffire
pour faire au socialisme
son affaire ?
"La réponse à ce genre
de question est un 'non'
définitif […] Donner une explication causale à un phénomène réel, ou le prédire, c'est
soit formuler un énoncé du type : 'si A,
alors B' ou bien, si les variables se prêtent à
la mesure quantitative, 'si A s'accroît
(ou diminue), alors B augmente
(ou baisse).' [D'après
le dogme pseudo-expérimentaliste],
on ne saurait
jamais
établir sa validité avec certitude, c'est-à-dire
en se bornant à examiner
la proposition seule ou
toute proposition dont celle-ci
pourrait à son tour se déduire logiquement : il s'agit, et s'agira toujours
de propositions hypothétiques,
tributaires du résultat d'expériences à venir dont on ne peut connaître le résultat à
l'avance. Si l'expérience devait confirmer une explication
causale hypothétique, par exemple si on devait, conformément à la prédiction, observer un cas où B succéderait
effectivement à A, cela
ne prouverait pas que
l'hypothèse soit vraie, dans
la mesure où A et B sont
des termes abstraits généraux [et où] des expériences
ultérieures pourraient toujours éventuellement la réfuter. Et si une expérience réfutait une hypothèse, par exemple
si on observait un cas où A ne serait pas
suivi de B, cela ne serait
pas décisif non plus, car il serait encore possible que les phénomènes hypothétiquement liés le soient en fait, par une relation de cause à effet,
mais que quelque autre circonstance (ou "variable")
jusqu'alors négligée,
non prise en compte,
ait simplement empêché d'observer effectivement la causalité postulée [de sorte que, contrairement à Popper, la réfutation n'est pas plus décisive que
la "confirmation"
qu'il dénonce. Il n'en a
pas moins raison de définir l'approche scientifique comme celle qui tente de réfuter
un postulat plutôt que
de le confirmer
— et c'est vrai que l'on croie ou non à la possibilité
de la connaissance a priori,
puisque cette dernière n'est aucunement infaillible, et qu'elle est d'autant plus risquée
qu'elle paraît irréfutable — voir
encore la condamnation de l'usure par Aristote]. Une observation
contraire à la prédiction
prouverait seulement que l'hypothèse particulière examinée n'était pas complètement correcte telle qu'on l'avait formulée, mais nécessitait
quelque raffinement, c'est-à-dire
que l'on spécifie des variables supplémentaires qu'il faudrait surveiller et prendre
en compte pour pouvoir observer
la relation postulée entre A et B. Cependant, à l'évidence, une telle contradiction par
les faits ne prouverait
jamais une fois pour toutes qu'une relation n'existe pas entre des phénomènes
donnés.
"Si cette présentation positiviste-empiriste de l'explication
causale était exacte, il est facile de voir comment
on pourrait mettre
le socialisme à l'abri d'une critique assise sur les faits. Ces faits, bien sûr,
un socialiste empiriste ne les nierait pas. Il ne contesterait pas que le niveau de vie est effectivement plus bas
en Europe de l'Est qu'à
l'Ouest, et qu'on a
bel et bien observé une corrélation entre une imposition
accrue ou une politique [pseudo-]
conservatrice de réglementations et de contrôles et un retard voire une baisse dans
la production de la richesse.
Malgré tout, dans le cadre
de sa méthodologie,
il pourrait parfaitement nier que l'on puisse se servir
de ces expériences pour formuler
une argumentation de principe contre
le socialisme
et sa prétention à offrir une voie plus prometteuse vers
la prospérité. Car il peut
minimiser les expériences
(apparemment) contraires, ainsi que toute autre que l'on pourrait
présenter, comme de purs
accidents, comme des expériences
induites par quelque circonstance
malheureusement négligée et
pas encore prise en compte,
et qui disparaîtront
en fait pour
se transformer carrément
en leur contraire,
révélant enfin la relation
réelle qui existe entre le socialisme et une production accrue
de richesses, aussitôt que
ces circonstances-là auront été prises en compte. Même les différences, qui sont frappantes, entre le niveau de vie
de l'Allemagne de l'Ouest et celui
de l'Est (exemples sur lesquels j'ai si lourdement
insisté parce que c'est ce qui
se rapproche le plus
d'une expérience sociale contrôlée)
pourraient être rationalisées de cette manière : en prétendant, par exemple, qu'il faut expliquer
le niveau de vie plus
élevé à l'Ouest, non pas par son mode de production
capitaliste, mais par le fait que le Plan Marshall
avait bénéficié à l'Ouest alors que
l'Est était forcé de payer
des réparations à l'Union
soviétique ; ou par
le fait que,
dès le départ,
l'Allemagne de l'Est comprenait
les provinces les plus agricoles de l'Allemagne et n'était donc jamais partie du même point ; ou que, dans les provinces
orientales, la tradition
du servage n'avait été abandonnée
que beaucoup plus tard, de sorte
qu'en fait
la mentalité des gens
était différente à l'Est et à l'Ouest
de l'Allemagne, etc.'
"En fait,
quelles que soient les preuves factuelles que l'on puisse
avancer à l'encontre
du socialisme, à partir
du moment où l'on adopte
la philosophie positiviste-empiriste,
c'est-à-dire à partir du moment où l'on abandonne l'idée
de formuler une argumentation de principe pour ou contre le socialisme comme vaine et mal inspirée, et où l'on accepte seulement
de reconnaître
qu'il est, bien sûr
possible de se tromper sur les détails de quelque
projet de planification socialiste
mais qu'on sera assez souple pour amender sa politique sur certains points si le résultat
n'était pas satisfaisant,
le socialisme est immunisé contre toute critique
décisive, parce
qu'il est toujours possible
d'attribuer
n'importe quel échec à
quelque variable non encore
prise en compte. Remarquons
que même l'expérience
la plus parfaitement menée,
la mieux contrôlée,
ne pourrait
absolument rien changer à
la situation. En effet, il demeurerait à jamais impossible
de prendre en compte
absolument toutes les variables
dont on pourrait imaginer
qu'elles aient quelque influence sur la variable à expliquer
— pour la raison pratique
que cela impliquerait littéralement de contrôler l'univers tout
entier, et pour la raison théorique
qu'il est impossible,
à quelque moment que ce soit, de connaître la totalité
des variables qui composent cet univers. C'est une question
dont la réponse
doit demeurer à jamais ouverte
à de nouvelles expériences,
découvertes et reconnues.
Ainsi, la stratégie d'immunisation décrite plus haut
fonctionne infailliblement et sans aucune exception[147]."
Cette démonstration vaut, évidemment, pour toutes
les politiques socialistes, à
commencer par les politiques de concurrence (puisque c'est sous ce prétexte, il faut le rappeler, que la politique industrielle
est apparue aux Etats-Unis, et
qu'elle se maintient partout).
Si, en examinant leur histoire, on pouvait observer que celles-ci n'ont jamais accru mais diminué la production, jamais fait baisser mais fait monter
les prix, on pourrait
toujours prétendre qu'elles ont
été mal menées, qu'on a mal
observé leurs effets, ou qu'elles ont été victimes
de circonstances politiques qui
les ont fait échouer.
Les économistes de Chicago
ont d'ailleurs trouvé dans la capture systématique de cette réglementation par
les entrepreneurs inefficaces et politiquement puissants un prétexte automatique pour éviter de se demander
si, même si on les menait
de façon idéale,
des politiques de ce genre
pourraient logiquement
avoir d'autres effets que
de créer des privilèges de monopole qui détruisent la production. Après tout, pour diverses raisons,
l'affirmation élémentaire suivant laquelle le salaire minimum détruit l'emploi se voit périodiquement démentir, par d'ingénieux sophistes, dans les publications
spécialisées. Et il est de fait, comme nous l'avons vu, que cette formulation-là est bel et bien réfutable.
Il faut quand même rappeler que, pour immuniser ainsi le pouvoir arbitraire des hommes
de l'état contre la démonstration
rationnelle de son caractère injustifié, il faut tenir fermement le doigt sur l'interrupteur
de la logique :
une fois on s'y soumet
— quand ça vous arrange, ou
quand il faut faire
des calculs, une autre
fois on invoque le dogme
pseudo-expérimentaliste pour refuser
d'admettre ses conclusions, ou
pour donner une "expression chiffrée" à des choses dont on sait qu'elles
ne sont pas mesurables ou à
des objets
qu'on ne saurait "définir" qu'arbitairement,
une fois encore,
on profite de ce que personne ne vérifie plus la cohérence du discours pour faire avaler d'énormes non sequitur. En somme, le rejet de la logique doit s'étendre à la manière dont
on s'en sert, et l'inconséquence
de principe qu'il affirme n'interdit pas, mais au contraire implique de la reconnaître voire de l'invoquer à l'occasion :
Si on note :
IDP
l'Inconséquence De Principe,
IO
l'Inconséquence Optionnelle,
DSL
la Dispense de se Soumettre à la Logique,
OCL l'Obligation de Contredire
la Logique, on a :
(1) IDP = IO = DSL et
(2) DSL ≠ OCL
La solution au fameux paradoxe
du menteur ne consiste-t-elle pas à rappeler que
pour mentir efficacement,
le menteur doit multiplier les apparences
de respecter la vérité ?
(cf. infra
le paradoxe du menteur
comme exemple traditionnel de contradiction pratique). Amartya Sen nous en a justement donné un bon exemple : non seulement l'"unanimité"
dont il se sert est un anti-concept, intrinsèquement contradictoire,
mais elle a beau l'être,
ça ne change toujours rien
au fait que les hommes
de l'état, dont l'action
viole toujours
le consentement de quelqu'un,
ne peuvent jamais s'y conformer — or, de cette vérité essentielle, Sen ne tire aucune conséquence : il ne se soucie que
de faire remarquer que
les gens honnêtes
ne s'y conforment pas nécessairement, et d'en tirer faussement sa fameuse conclusion comme quoi
le libéralisme empêcherait la production maximale. Le discours anti-conceptuel étant par nature contradictoire et vide de sens, on peut lui faire dire
n'importe quoi, une chose
et son contraire — ce
qui compte, c'est de mettre
la main sur son interprétation.
Par exemple,
l'"unanimité" anti-conceptuelle
des démocrates-sociaux servira
pour faire oublier aux uns
qu'ils n'ont pas à demander la permission pour faire
ce qu'ils veulent avec
ce qui est à eux — comme si
cette exigence même,
en bafouant leur propre consentement, ne démontrait pas l'absurdité
du concept ;
aux autres, il servira
pour faire croire que l'unanimité est "impossible", et les désarmer moralement en tant que propriétaires
légitimes face aux procédures
de décision moins exigeantes,
prétendument majoritaires et démocratiques qu'on invoquera pour
les dépouiller :
il s'agit d'empêcher de penser la solution rationnelle : que chacun soit libre de faire ce qu'il veut avec ce qui est à lui.
Définition cohérente de l'unanimité
En effet,
la notion d'unanimité
n'aurait pas traversé les siècles
si elle était aussi contradictoire que dans l'acception
implicite qu'en donnent
les démocrates-sociaux à la Sen.
Bien au contraire, contre
cet idéalisme, contre
les pseudo-normes dépourvues
de prise sur l'action humaine réelle
(dont l'"équilibre général" est un autre exemple), un concept valide d'unanimité demeure,
que l'on peut restaurer
quand on n'a pas perdu de vue la dépendance, la hiérarchie
des classifications qui
constituent la science
des définitions. La notion
d'"unanimité" dépend
de celle de "consentement", on reconnaîtra
au moins cela ;
cependant,
ce consentement lui-même
implique, pour avoir
un effet, un pouvoir
d'empêcher qui équivaut à
un Droit de propriété légitime : c'est parce qu'elle implique simultanément la propriété individuelle sur soi-même et la propriété esclavagiste de tous sur
tous que l'"unanimité"
des démocrates-sociaux est
contradictoire.
Le "consentement" n'a aucun sens s'il ne porte pas sur
une propriété légitime, de sorte que, pour reprendre les expressions de Ayn Rand, si les démocrates-sociaux à la Sen ont fait de leur "unanimité" un anti-concept, une notion qui égare définitivement la pensée au lieu de contribuer à la mettre
en ordre pour tout ce qui
en dépend, c'est
parce qu'ils ont volé le concept de propriété
légitime dont elle dépend (et qu'ils
veulent attaquer) :
parce qu'ils ont omis
la nécessité logique d'établir
au préalable à quel titre les participants ont le droit
de donner ou de refuser leur consentement. Une fois exposé le mode de falsification, rien n'est plus facile que
d'y remédier : il suffit
que la propriété légitime soit définie (là encore, de manière non contradictoire), et que cette propriété-là ne soit jamais violée pour que règne l'unanimité, au seul sens que ce mot puisse avoir.
Les contradictions du "consentement" à
l'impôt fondent le soupçon
de vouloir détruire
le concept
Que la falsification d'Amartya Sen n'est
pas fortuite mais systématique,
parce que les démocrates-sociaux ne songent qu'à détruire le concept de consentement (parce qu'il fonde un Droit
objectivement définissable qui s'oppose
à leur arbitraire), c'est
ce que nous pouvons montrer
en établissant que l'une de leurs croyances
centrales, comme quoi
le "droit de vote" établirait le "consentement
à l'impôt", implique lui aussi
de l'exterminer.
Concrètement, Tartempion, candidat à l'élection ou organisateur de référendum, prétend me demander en tant qu'électeur, la "permission"
de prendre mon argent, ainsi que
celui de Machin, de Truc, de Chose, etc. à des fins
qu'il dit louables. Or, cette idée
de "permission" est une farce, puisqu'elle présuppose qu'on aurait
consenti quand on n'a pas
consenti, et en outre qu'on pourrait consentir quand on ne peut pas consentir.
En ce qui concerne la réalité du prétendu
"consentement", j'ai plus
de chances de gagner au Loto de la Française
des Jeux que de déterminer réellement l'action de Tartempion. Dans un "intervalle
de confiance" bien plus large
que les 99 % dont
un économètre se satisferait et au-delà, il agira quoi que j'aie voté ou pas voté, et entretient d'ailleurs à mes frais plusieurs armées à sa solde pour, si je m'en tiens simplement à
mon premier "non" à la permission qu'il avait fait mine de me demander, me prendre par la force l'argent
que je lui refuse,
et me punir éventuellement pour l'avoir pris au mot — le fait, rappelle Spooner, de participer
au vote n'impliquant
en aucune manière que l'on accepte
son résultat :
"[…]
il n'y a pas de raison d'interpréter le fait que
les gens votent bel et bien comme une preuve
de leur approbation. Il faut
au contraire considérer que,
sans qu'on lui ait demandé son avis, un homme se trouve encerclé par
les hommes d'un Etat auquel il n'a pas le pouvoir
de résister ; des hommes d'un Etat qui le forcent à
verser de l'argent, à exécuter
des tâches et à renoncer à l'exercice d'un grand nombre
de ses Droits naturels, sous
peine de lourdes punitions. Il
constate aussi que les autres
exercent cette tyrannie à
son égard par l'utilisation qu'ils font du bulletin
de vote. Il se rend compte
ensuite que s'il se sert à
son tour du bulletin en question,
il a quelque chance d'atténuer leur tyrannie à
son endroit,
en les soumettant à la sienne. Bref,
il se trouve malgré lui dans une situation telle que
s'il use du bulletin de vote,
il a des chances de faire partie
des maîtres, alors que
s'il ne s'en sert pas il deviendra à coup sûr un esclave. Il n'a pas d'autre alternative que celle-là. Pour se défendre,
il en choisit le premier
terme. Sa situation est analogue à celle d'un homme
qu'on a mené de force sur un champ de bataille, où il doit
tuer les autres,
s'il ne veut pas être lui-même tué. Ce n'est pas parce qu'au cours d'une bataille un homme cherche à prendre la vie
d'autrui pour sauver la sienne
qu'il faudrait en inférer que la bataille elle-même
serait le fait de son propre choix. Il en est de même
des batailles électorales, qui
ne sont que des substituts à la guerre ouverte. Est-ce parce que sa seule chance
de s'en tirer passe par l'emploi du bulletin de vote
qu'on devrait en conclure que
c'est un conflit où il a choisi
d'être partie prenante ?
Qu'il aurait de lui-même mis en jeu ses propres
Droits naturels contre ceux des autres,
à perdre ou à gagner selon
la loi du nombre ?
"On ne peut douter que le plus
misérable des hommes, soumis à
l'Etat le plus oppressif de la terre, se servirait du bulletin de vote si on lui en laissait
l'occasion, s'il pouvait
y voir la moindre chance d'améliorer son sort. Mais ce n'en serait pas pour autant
la preuve qu'il aurait volontairement mis en place les hommes de l'état qui
l'opprime, ni qu'il l'accepte en quoi que ce soit[148] ."
Les Grands-Prêtres
de la démocratie sociale
serinent aux citoyens que "la démocratie" leur permettrait mieux
de maîtriser leur existence que
le vil "marché" ;
que le "citoyen"
perdrait à se voir
"réduit" au statut de vulgaire
"consommateur" :
cela présuppose que le "droit de vote" vaudrait davantage que les impôts
qu'il est censé autoriser. Or,
les théoriciens des choix publics débattent de l'irrationalité du vote depuis
assez de lustres pour que
l'économiste sache que le vote individuel ne vaut
qu'une fraction infinitésimale des impôts en question. De sorte que le citoyen maîtrise
plusieurs centaines de milliers de fois mieux les affaires qui le concernent en tant que "consommateur" que comme "électeur". Et que,
lorsque les hommes de l'état, au nom de la "démocratie", s'emparent de décisions qui appartenaient
au "marché",
ils confisquent
aux citoyens la quasi-totalité de leur pouvoir
de décider en la matière,
et à leur seul profit :
ce qui, si
on la définit d'après sa justification officielle et d'ailleurs
valide comme un régime
où les gens décideraient de leurs propres affaires, constitue une régression décisive
de la démocratie.
C'est pourquoi on n'a jamais vu
les démocrates-sociaux accepter que les citoyens puissent, en échange d'une renonciation à
leur "droit de vote" (et aux "services publics"), se voir dispensés
de tout impôt :
un trait caractéristique des socialistes contemporains
est qu'ils n'envisagent jamais de vivre le socialisme entre
socialistes, mais entendent bien
que tout le monde y soit soumis qu'il y consente ou pas : leur "droit à
la différence"
ne s'étend pas à
ce que l'on puisse,
en la matière,
vivre
selon des convictions
dont ils font encore semblant de tolérer qu'on les exprime. N'est-ce pas le Grand-Prêtre Ronald
Dworkin qui le dit :
"c'est une idée idiote que
de croire que les vrais démocrates
devaient respecter la liberté économique autant que la liberté intellectuelle[149]."
Nous verrons que ce lien n'est
"une idée idiote"
que pour ceux qui, comme
Emerson, tiennent que la cohérence logique est "le démon familier
des petits esprits".
Le deuxième simulacre du "consentement
à l'"impôt" tient à
ce qu'il est absurde d'envisager
que moi je puisse "consentir" à ce que Tartempion prenne
l'argent de Machin, de Truc, de Chose, etc.
En réalité, il n'est
rien que je puisse faire en la matière, étant donné je n'ai aucun Droit
sur cet argent-là.
Cela devient évident dès lors que l'on envisage
la chose en-dehors des litanies officielles. Si un quidam, que vous ne connaissez
ni d'Eve ni d'Adam,
vous aborde dans la rue pour vous demander
la permission d'aller à Knokke-le Zoute, ou d'acheter un pantalon,
vous croirez à un fou,
ou à une mystification.
Vous savez que pour qu'on vous demande
de "consentir" à ce qu'on fasse quelque chose, il faut que vous en ayez
le Droit (c'est pourquoi
l'adepte de la "solidarité", qui vote pour que les hommes de l'état prennent
son argent et celui des autres
à des fins supposées charitables,
se croit "généreux" à bon compte : ce qu'il voudrait, c'est en avoir pour cent mille
fois plus que son argent, et il se fait pour cela le complice moral d'un système
d'extorsion violente).
Le consentement,
défini sans contradiction
Il reste qu'on n'a pas encore fourni
la définition non contradictoire
de la propriété légitime
dont le consentement dépend.
Le critère nécessaire de la non contradiction
se révèle suffisant, puisqu'il
dicte une réponse unique :
la propriété légitime est celle qui n'a pas été volée. A son tour, quelle définition du vol respecte l'obligation de n'être pas
contradictoire ? Celle
d'un acte qui, implicitement, nie la propriété légitime d'un d'autre : est un voleur quiconque s'empare
de la propriété d'autrui
sans son consentement.
On voit que le consentement
définit le vol, qui définit
la propriété légitime, laquelle à
son tour définit le champ du consentement : la cohérence logique est bien
servie, mais
le pseudo-expérimentaliste pressent peut-être son triomphe ultime, et s'apprête à dénoncer la définition
circulaire qui lui fournit
ses échappatoires. Anthony
de Jasay le rappelle :
"Les Droits
ne peuvent servir de point fixe d'Archimède que
s'ils ne souffrent pas à
leur tour de cette infirmité
qui fait du raisonnement sur la liberté un raisonnement circulaire[150]".
Or,
il n'en est rien :
cette définition-là n'est
pas circulaire, parce qu'elle dépend
d'un fait objectif et
universel, le fait que tout objet
possédé a eu un premier
utilisateur, qui en est
de ce fait devenu propriétaire légitime sans le devoir au consentement d'autrui. Cette propriété est légitime parce qu'elle ne peut avoir été
volée à personne et, en même
temps, ne peut rien devoir
au consentement d'un tiers
puisque cela supposerait que
ce tiers-là en était déjà
propriétaire légitime. Celui qui
s'approprie un objet sans maître
ne peut pas être un voleur, puisqu'on ne peut voler
que ce qui appartient déjà à quelqu'un : lui,
par conséquent, ne peut
voler personne. De même, envisager qu'un autre
"donne son consentement" à une appropriation
initiale entraîne
une contradiction pratique
et vole le concept de consentement : si cette prétention
était valide,
elle impliquerait en fait
que cet autre-là aurait soi-même
déjà réalisé l'appropriation
initiale de la chose en question : interdire à quelqu'un de disposer
d'une chose, c'est s'en
déclarer soi-même propriétaire légitime.
"C'est, par exemple, la position prise
par Jean-Jacques Rousseau, quand
il nous exhorte à résister
aux tentatives faites pour s'approprier des ressources
tirées de la nature, par
exemple en y mettant une clôture. 'Gardez-vous',
nous dit-il dans son fameux passage, 'd'écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous
oubliez que les fruits
de la terre appartiennent à
tous, et que la terre n'est à
personne" (Discours sur
l'origine de l'inégalité...) Hélas, raisonner
ainsi n'est possible que si l'on suppose que les prétentions à la propriété pourraient être [fondées par de simples
déclarations]. Car autrement, comment serait-il possible que 'tout le monde' possède une chose (c'est-à-dire y compris ceux qui
n'ont jamais rien fait des ressources en question) ou que personne' (donc même pas ceux qui
les ont mises en valeur)
n'y ait droit — à moins
que ce ne soit par [déclaration arbitraire] que les titres de propriété sont établis[151] ?"
Et bien
entendu, des déclarations arbitraires
sont le plus mauvais des critères pour départager les prétentions qui
en résulteraient,
puisqu'il conduirait à d'autant plus de contradictions
insolubles qu'il existerait
de déclarations rivales d'appropriation : le contraire parfait d'une définition
non contradictoire de la propriété légitime. En outre, une bonne partie de ces déclarations sont des tentatives
de vol, dans la mesure où elles réclament certains
objets déjà appropriés par d'autres qu'elles traitent
implicitement de voleurs,
alors que ceux-ci n'avaient pu
les "voler" à personne
puisque personne, alors, ne les réclamait : quiconque prétend saisir une chose déjà appropriée
par un autre sans vol
est lui-même un voleur,
puisqu'il cherche à s'emparer de la propriété
légitime d'autrui sans son consentement.
"[en raisonnant ainsi] personne ne pourrait prétendre
qu'il le fait au nom d'un principe universellement valide, et [il impliquerait] toujours [de] confisquer
quelque chose à quelqu'un dont
les appropriations n'avaient
eu lieu aux dépens
de personne.
"En effet,
l'appropriation initiale porte
par définition sur des ressources
qui n'appartenaient à
personne auparavant c'est-à-dire
sur des choses que personne n'avait jusqu'à présent reconnues comme rares, et que n'importe qui d'autre aurait pu s'approprier s'il avait reconnu leur valeur plus tôt. Y compris [ceux
qui se préoccupent]
tellement du sort des derniers arrivés qu'il[s] souhaiterai[en]t réserver des ressources pour
leur bénéfice ultérieur[152]."
Ce que ne semblent pas comprendre
les jaloux de la première appropriation (non seulement les successeurs
de Rousseau, mais Locke
lui-même, avec sa "clause
de réserve), c'est que
les premiers arrivés n'ont
aucun avantage particulier par
rapport à ceux qui viennent après, a fortiori aucun privilège. Il
n'est pas vrai qu'ils auraient eu
la chance de tomber sur une "richesse naturelle"
préexistante. C'est
leur intervention en tant que
premiers utilisateurs qui leur a
donné leur valeur. Comme l'a bien vu Frédéric
Bastiat, les choses qui font l'objet de l'appropriation initiale
n'avaient aucune valeur
avant cette appropriation.
La richesse, ce sont eux
qui l'ont créée
au départ, comme pourront
le faire les derniers arrivés,
avec les choses auxquelles les autres ne donnent pas de valeur
non plus, et auxquelles ils seront les premiers à
en donner. Les derniers
arrivés ne sont donc pas, à cet égard, dans une situation
différente des premiers arrivants.
Si on pouvait
"mesurer" les situations
— mais c'est impossible,
on pourrait même dire que,
profitant indirectement voire directement du capital accumulé par
leurs prédécesseurs, les derniers arrivés sont mieux lotis
que les premiers.
C'est la notion de "richesse
naturelle", l'idée
matérialiste d'une "valeur
inhérente" aux objets qui est
fallacieuse, et de ce fait
fausse le jugement.
En réalité, la valeur
n'apparaît qu'à partir du moment où une conscience
humaine a reconnu qu'un objet pouvait servir son projet
particulier. La valeur est
une création de l'esprit humain ; elle procède d'un acte de la pensée, et tout être humain, quelle que soit la date de son
arrivée, peut et doit créer ainsi
la valeur. Outre
qu'elles représentent des déclarations arbitraires qui n'entraînent aucune obligation pour
le raisonnement, les notions de "ressources
nationales"
et autres "patrimoine commun
de l'humanité" volent tout
autant le concept de propriété, en ne reconnaissant pas que celle-ci consiste
en une relation singulière
entre personne agissante et objet possédé. Aucune chose n'est véritablement
appropriée si personne
ne connaît son existence, ou
si personne ne l'a effectivement incluse comme moyen de son projet spécifique, ou si personne n'en a la maîtrise effective. Une nécessité objective de l'état
de droit fait même que l'on
doit, comme le rappelle Randy
Barnett, laisser des preuves
matérielles de cette appropriation :
"Supposons maintenant que la règle est tout simplement le droit du premier utilisateur[153]. […] cette règle même ne suffit pas parce qu'elle ne décrit pas
le moyen de faire savoir
qui est 'le premier utilisateur'. Elle serait améliorée si elle impliquait
l'exigence que la surface
défrichée soit enclose, ou que ses limites
fassent l'objet
d'un marquage ou
d'un bornage artificiel par
[le premier utilisateur] afin
d'établir la date
de son appropriation. Si bien
que le meilleur précepte serait :
'le premier à afficher une marque d'appropriation identifiable est le premier en droit'[154]."
Barnett cite à
ce propos Richard Epstein :
'La manière habituelle dont on traitait le problème de la démarcation
était que, au lieu d'avoir
une règle de première possession pure, on avait une règle qui faisait afficher
des déclarations de propriété dans les angles, représentant une barrière visible
et reconnaissable. A
ce moment-là, tout le monde
était au courant et pouvait modifier sa conduite en conséquence[155].'
Et de rappeler
la Common Law anglaise :
"Ce précepte offre des avantages
épistémiques significatifs par
rapport à d'autres solutions
concurrentes. Il permet aux prétendants
bien intentionnés de juger par eux-mêmes les mérites relatifs
de leurs prétentions et facilite l'estimation
de ces mérites par les tiers.
"([Note de Barnett] En droit civil, cet exemple se reproduit dans
tous les domaines de la théorie. En droit des contrats,
par exemple, on demande
une manifestation ou communication du consentement[156].
En droit de la représentation, nous avons une doctrine de la délégation
'apparente[157]'. Cela
suggère que la justice, aussi bien
dans sa forme que dans son fond,
est influencée par le problème de l'information dans
la société (l'étude moderne
la plus fondamentale sur cet aspect du problème
de l'information se trouve chez Friedrich Hayek, 'L'utilisation de l'information dans
la société[158]')."
Les vrais juristes, qui tirent les conséquences du fait
qu'il est nécessaire, pour
définir une norme sociale objective, de disposer
de l'information pertinente,
contrastent avec les adeptes des théories normatives (ou crypto-normatives
quand ils sont subjectivistes)
qui prétendent rapprocher la société (ou l'"économie")
d'un état imaginé à l'avance — et dont les politiques
de concurrence ne sont
qu'un cas particulier.
Cette information-là,
ils refusent d'y voir une question essentielle, quand ils ne supposent pas qu'on pourrait savoir ce que personne
ne peut connaître.
Nous verrons que cette prétention, justement,
ils ne peuvent
l'entretenir que parce
qu'ils ont refusé d'envisager ce problème, de sorte
qu'ils ne peuvent qu'échouer à définir l'acte conforme — nous dirons l'acte juste puisque cette question relève
de la philosophie politique —
dont on pourrait dire sans ambiguïté qu'il rapproche effectivement
de l'"idéal" supposé.
De sorte, pour reprendre
les termes de Hoppe, qu'elles…
"passent complètement à côté
de leur objet et doivent par
conséquent être rejetées
d'emblée comme un verbiage
dépourvu de sens pour
une théorie de l'action[159]."
Dans l'autre sens, contrairement à Marx et à ses imitateurs plus ou moins conscients
de la sophistique antitrust,
on ne peut jamais voler
si on ne fait que disposer de ses possessions
propres sans mettre en cause
celles d'autrui :
"l'exploitation
caractérisait bel et bien la relation entre l'esclave et
son maître ainsi qu'entre le serf et le seigneur
féodal. En revanche, on n'a trouvé aucune exploitation
possible dans le capitalisme propre.
Quelle est la différence de principe entre les deux cas ? la réponse est :
la reconnaissance ou non dans son principe du Droit
de la première mise en valeur.
Le paysan féodal est
exploité parce qu'il n'a pas
la maîtrise exclusive de la terre qu'il avait été le premier à mettre en valeur, et l'esclave n'est pas maître
de son propre corps dont
il était [c'est le cas
de le dire] le premier
occupant[160].
On notera donc
que la manifestation la plus universelle du Droit
du premier utilisateur
concerne l'appropriation par
chacun de son propre corps.
Il faut rappeler à cette occasion
que toute chose qui fait l'objet de l'action est forcément
en possession de quelqu'un,
et que cette possession est
nécessairement juste ou injuste.
"Le corps humain, dans
son être matériel, non
seulement peut être l'objet de l'action mais il est un instrument
nécessaire de cette action.
Et cela veut dire que, dans la mesure où il est
employé pour agir, il est forcément possédé par quelqu'un. Ce que le corps
peut être d'autre
qu'un objet matériel, aussi
crucial que cela soit par ailleurs,
n'est donc pas en l'espèce
logiquement pertinent : car
il suffit que le corps
soit un objet matériel nécessaire à l'action humaine pour qu'il soit nécessairement
la propriété d'un être humain. Propriété, parce
que l'acte de posséder est
forcément juste ou injuste :
le subjectivisme normatif
étant faux, le juste
est une catégorie du vrai
[…] : si ce n'est
pas moi-même qui suis mon possesseur
légitime il faut, en vertu de la nature
de l'action humaine, que
ce soit un autre[161]."
Certains religieux autoritaires objectent que nous appartenons à
notre Créateur, et sommes
obligés de faire Sa volonté
(en 1889, une Society
for Christian Socialists fut fondée à Boston ;
les principes de l'association affirmaient que "les droits
et pouvoirs économiques sont
des dons de Dieu, et
ne sont pas là pour le seul avantage du récipiendaire, mais pour celui de la société dans
son ensemble[162]").
En déduire que les hommes de l'état devraient nous forcer
dans ce sens est un non sequitur gravissime, mais l'essence de l'étatisme
clérical est de n'en tenir aucun compte ; c'est pourquoi il est utile
de rappeler que le raisonnement qui démontre l'existence de Dieu
affirme aussi le libre arbitre ; il s'ensuit que, si
nous Lui appartenons, Il
nous confère aussi, et
en permanence, par un Acte
de Sa libre Volonté,
le pouvoir de Lui désobéir : c'est donc blasphémer,
en usurpant Son autorité,
et en bafouant Son Choix exprès que vouloir, soi-disant
en Son Nom, nous forcer
à faire ce qu'Il souhaite que nous fassions. Dieu étant assez grand pour faire seul
Ses Commissions, dans notre monde sublunaire le corps humain demeure dans tous les cas
propriété légitime de quelque personne humaine : si ce n'est pas celui qui
l'habite, c'est forcément
quelqu'un d'autre.
"puisqu'un être humain est forcément mon propriétaire, je suis forcément mon propre
maître ou la propriété
légitime d'un autre : et quiconque nie la propriété
de soi justifie donc l'esclavage (souvent,
comme par hasard, à
son propre profit). Si
une autre personne m'empêche
concrètement de traiter mon corps
comme s'il était à moi […],
elle en dispose bel et
bien comme d'un objet
matériel et d'ailleurs […]
comme de rien d'autre. Et
cela ne peut pas
signifier que ce corps n'aurait pas de propriétaire
humain : parce que cela veut
dire, dans la réalité concrète des actes, que le propriétaire en question c'est lui-même,
ou un autre que,
soi-disant,
il représenterait. Quoi
qu'il puisse raconter par
ailleurs, et quelles que soient
les contraintes sur
la manière d'exercer cet esclavagisme que lui inspirent ces rationalisations[163]."
Les hommes de l'état, par exemple, qui prétendent interdire aux autres de vendre
des parties de leur corps,
ou d'offrir leur travail à des conditions qui déplaisent à
MM. les syndicalistes, ou
les forcer à leur livrer tout ou partie de leur rémunération, s'en déclarent implicitement eux-mêmes
propriétaires. Ces prétentions
esclavagistes entrent dans
la définition
non contradictoire du vol : on vient de voir que le corps de tout
individu est forcément la propriété légitime
de quelqu'un, la question
devient celle de savoir si c'est
forcément de l'individu
en question
qu'il s'agit.
En effet, on ne peut
être propriétaire naturel de soi-même que si on en est
effectivement le premier utilisateur. Or,
à la naissance,
l'enfant ne dispose pas
de lui-même, ce sont
des tiers,
le plus souvent les parents, qui ont le pouvoir d'en disposer. L'enfant
est-il la propriété
naturelle de ses parents ?
En tous cas,
il ne serait pas celui
des hommes de l'état, dont
les prétentions esclavagistes entrent donc bel et bien dans les limites
de la définition du vol.
"Si, à
l'inverse, [poursuit Hoppe,] chacun a la maîtrise exclusive
de son propre corps
(c'est à dire s'il est un travailleur libre) et agit lui-même en respectant le Droit
du premier utilisateur, alors
il ne peut pas y avoir d'exploitation. Il est logiquement absurde de prétendre que celui
qui s'empare d'objets qui n'appartiennent encore à personne, ou qui
emploie ces biens à
des productions futures, ou épargne
des biens ainsi appropriés ou produits
pour accroître
la disponibilité à venir des produits, pourrait exploiter qui que ce soit
en le faisant. Personne
n'a rien pris à personne au cours de ce processus, et on y a même produit davantage de biens. Et il serait également absurde
de prétendre qu'un accord
entre différents propriétaires initiaux,
épargnants et producteurs quant à l'usage de leurs biens
ainsi appropriés sans exploitation
pourrait impliquer une injustice quelconque dans ce cas. Bien au contraire, c'est lorsqu'un écart, quel qu'il soit, se produit par rapport au principe
de la première mise en valeur que l'exploitation
a lieu.
C'est de l'exploitation,
lorsqu'une personne fait
prévaloir ses prétentions à
une maîtrise totale ou partielle de biens qu'elle
n'a pas été
la première à mettre
en valeur, qu'elle n'a pas
produits, ou qu'elle n'a pas
acquis par contrat auprès d'un producteur-propriétaire antérieur. L'exploitation, c'est l'expropriation des premiers utilisateurs, producteurs et épargnants par des non premiers utilisateurs,
des non producteurs, des non épargnants arrivés par la suite. C'est l'expropriation de gens dont les prétentions sur
leur propriété se fondent sur
le travail et le contrat par
des gens dont les prétentions
sortent on ne sait d'où,
et qui ne tiennent absolument aucun compte
du travail
et des contrats
d'autrui[164]."
Comme on eût dit
de M. de la Palice,
ombre décidément tutélaire de l'école autrichienne, on n'est pas un voleur
quand on n'est pas un voleur ; et l'inverse est aussi vrai : on est un voleur quand on est un voleur. Encore une fois,
"le voleur est celui qui s'empare
du bien d'autrui sans son consentement ; quels que soient l'agresseur, la victime, le motif du vol,
la destination du butin, les 'besoins'
des receleurs, ou encore le nombre de personnes qui approuvent ce vol ou nient
qu'il en est un.
Et selon les mêmes principes rationnels de l'objectivité
et de l'universalité, est
un assassin quiconque tue délibérément un innocent. Point final : définitions nécessaires et suffisantes[165].
Les êtres humains prennent assez souvent
possession d'eux-mêmes pour qu'on ne puisse pas nier
qu'il existe une possession naturelle, possession qui ne dépend
du consentement de personne.
Et comme toute richesse est produite
par quelqu'un, et
se retrouve une fois
produite en possession de quelqu'un, il s'ensuit
qu'une bonne partie des produits aliénables
("volables", pourrait-on
dire, puisque c'est bien l'ambition des
étatistes) se retrouve à l'origine en possession de quelqu'un qui
ne la doit à personne.
La possession naturelle est donc un fait universel.
Par ailleurs, tout
ce qui a une valeur
a un jour fait l'objet
d'une appropriation initiale
qui ne devait rien non plus
à personne. La possession
naturelle, fait universel, est donc première : elle existe nécessairement, et son possesseur ne la doit à personne d'autre que lui-même. D'après
la définition
non contradictoire du vol
comme ce qu'on a pris à un autre contre son consentement et de la propriété légitime comme
celle qu'on n'a pas volée, la possession
naturelle est propriété légitime. La propriété
naturelle légitime est donc
un fait universel, et
elle est première. Et
toutes les autres formes de la propriété légitime découlent de cette appropriation
initiale, par transfert consenti (c'est pourquoi on peut aussi les inclure dans
la définition de la propriété naturelle). Définir le consentement n'est donc pas nécessaire pour définir la première propriété
légitime, tandis que celle-ci est
nécessaire pour définir un consentement qui ait un sens, a fortiori unanime ; et avec celui-ci, pour définir le vol,
lequel constitue
la violation de l'unanimité.
Nous avons donc une définition objective, non contradictoire et
non circulaire, de la propriété légitime comme réalité de fait première
et universelle. Une théorie
sociale qui n'en tiendrait
aucun compte admettrait
une ou plusieurs définitions
contradictoires et serait donc
anti-scientifique ;
en outre, elle méconnaîtrait
des réalités substantielles qui
ont forcément des conséquences sur la société, et c'est pourquoi un économiste doit en tenir
compte dans toute description de la société qui en dépendrait : en effet, la propriété naturelle étant un fait réel et premier, on ne peut pas la voler
sans que cela entraîne des conséquences sur la production. Dans une certaine mesure, c'est ce que l'économie politique fait depuis toujours, et prétend même faire dans
ses simulacres scientistes,
en choisissant le marché libre (la société sans vol)
comme point de départ de ses analyses, y compris pour décrire
les institutions qui s'en écartent
fortement (cf. plus loin, dans En l'absence
de tout critère objectif de décision, c'est l'opportunité politique qui guide l'intervention
de l'état, la critique
d'une théorie des choix publics qui ne
tient pas compte de la possession naturelle).
Ceux que l'on a habitués à spéculer sur l'"utilité"
des gens en-dehors de leurs choix effectifs voire contre eux, objecteront que cette solution-là ne prétend résoudre
le problème de l'unanimité
qu'en la distinguant de l'utilité sociale
maximale, qui peut bel
et bien n'être pas réalisée dans cette unanimité-là. Or,
leur conception de l'utilité sociale, a fortiori quand
ils prétendent s'en servir
semblablement pour
"justifier" les interventions de l'état, impliquent
autant de contradictions pratiques
et de vols de concepts
que l'"unanimité" à
la Sen, et relève
de la même correction.
En effet, l'habitude qu'on leur a donnée
de gloser sur de prétendues
"fonctions d'utilité"
ne leur a pas conféré la faculté magique de lire les préférences
et autres variations de l'utilité dans la tête
des gens : elle leur a
seulement fait oublier que
leurs semblables ne sont pas
les robots élémentaires,
incapables de toute pensée
que décrivent leurs "modèles", et notamment que dans la
réalité on n'a aucun moyen
de connaître les préférences des gens à moins qu'ils n'agissent réellement, et qu'il est absurde de supposer qu'ils pourraient agir à l'encontre
de leurs préférences réelles.
En d'autres termes, comme le rappelle Rothbard, que l'action, et l'action seule révèle
les préférences.
Les pseudo-expérimentalistes conscients et
organisés n'ont pas attendu Rothbard pour reprocher à cet axiome
d'en être un, c'est-à-dire
de manquer de "signification opérationnelle" : "définition arbitraire, impossible
à fonder sur l'expérience".
Si on se rappelle ce qui précède, "pas fondé sur l'expérience" signifie en l'occurrence que, même dans une bande dessinée, pour reprendre l'expression de Georges
Lane, on ne pourrait pas imaginer
de situation où elle ne serait pas vraie :
"Le concept crucial des positivistes, qui forme la base
de leur attaque contre la préférence démontrée, est celui de la 'signification
opérationnelle'. En fait, leur épithète désobligeante favorite
est que telle ou telle formule ou loi serait 'opérationnellement vide
de sens'. Le critère
de la 'signification' opérationnelle est exclusivement tiré
des procédures de la physique telles que décrites
ci-dessus. une loi explicative
doit être exposée de manière testable, de sorte qu'on puisse
observer si elle est fausse. Toute loi qui prétend être absolument vraie
de sorte qu'on ne puisse concevoir un test empirique qui
la réfuterait serait par conséquent 'dogmatique' et 'opérationnellement
vide de sens'— d'où l'idée des positivistes que si
une proposition ou une loi ne peut pas être réfutée par l'expérience, il faut que ce soit une 'définition
arbitraire'. D'où encore
la tentative faite par Sweezy de réduire la phrase
de Fisher à une identité 'sans signification'.
"(Les héros du positivisme, Rudolf Carnap et Ludwig Wittgenstein,
méprisaient l'inférence déductive,
l'accusant de se borner à déduire des 'tautologies' à partir des axiomes. Or,
tout raisonnement est déductif,
et c'est un processus particulièrement vital pour aboutir à
la vérité[166].)
"Sweezy objecte que la phrase
de Fisher : 'tout individu
agit comme il le désire' serait un raisonnement
'circulaire', puisque l'action implique
le désir et pourtant les désirs ne peuvent pas
être découverts indépendamment,
mais uniquement
en observant l'action elle-même.
"On ne voit pas ce qu'il pourrait y avoir de circulaire là-dedans. En effet, nous connaissons les désirs en vertu du concept de l'action humaine, parce qu'ils sont impliqués par l'existence
de l'action. Car c'est
précisément la caractéristique
de l'action humaine que d'être motivée par des désirs et des buts, à la différence des corps
qu'étudie la physique, et qui
n'ont pas de raison d'agir.
Par conséquent,
nous pouvons tout à fait affirmer que l'action est motivée par
des désirs, et qu'il suffit
d'observer les actions concrètes pour connaître les désirs spécifiques
de ceux qui agissent[167]."
Les pseudo-expérimentalistes prennent typiquement pour
des propositions arbitraires
(telles qu'on ne peut pas imaginer de critère qui permette de les confirmer ou
les réfuter) les propositions irréfutables (où ce critère
est celui de la validité des concepts et
de la cohérence du raisonnement, qu'ils ne reconnaissent pas comme moyen
de preuve). Par exemple, Karl Popper, disait "irréfutables" les énoncés arbitraires
de la psychanalyse (ou
plutôt, des diverses psychanalyses) et ceux, absurdes, du marxisme. De cette confusion,
Leonard Peikoff disait :
"Si une proposition se démontre
de façon concluante, de sorte que la nier impliquerait à
l'évidence d'accepter une contradiction logique... alors,
en vertu même de ce fait, on disqualifie cette proposition comme le produit d'une pure
convention ou d'un caprice
arbitraire. Cela signifie
ceci : que l'on tient une proposition
pour arbitraire précisément parce qu'elle a été logiquement prouvée. Le fait qu'une proposition
ne peut pas se réfuter...
la réfuterait (c'est-à-dire
qu'il l'effacerait de la réalité). Une proposition
ne pourrait conserver
un rapport avec les faits
que dans la mesure où on ne l'aurait pas validée par
la manière dont les hommes
séparent le vrai et
le faux, à savoir
la logique. Ainsi, la démonstration logique
deviendrait l'élément disqualifiant
de la connaissance, tandis
que la connaissance n'existerait qu'à la mesure
de l'ignorance humaine.
"Cette théorie constitue une inversion épistémologique
radicale : elle punit
le succès dans la recherche de la vérité parce que c'est
un succès. Tout comme
la mentalité altruiste pénalise le bien parce qu'il est
le bien, [l'opposition
de la logique et de l'expérience] condamne la connaissance parce qu'elle est
connaissance. De même que d'après
l'altruisme, un homme n'aurait
de droits que sur ce qu'il
n'a pas gagné, de même, d'après
cette théorie, un homme
n'aurait le droit d'appeler "connaissance" que
ce qu'il n'a pas prouvé[168]."
Si le pseudo-expérimentaliste prend les axiomes pour
des propositions arbitraires,
c'est qu'il ne comprend pas
d'où peut venir le contenu empirique des définitions dont on a tiré
les axiomes, comme si
ces définitions étaient indépendantes de toute expérience. Les objectivistes en voient
une explication dans la théorie nominaliste des concepts :
"Les écoles
nominaliste et conceptualiste considèrent
les concepts comme subjectifs,
c.-à-d. comme des produits de la conscience
humaine sans rapport avec les faits
de la réalité, choisis au petit bonheur, sur le fondement de vagues et inexplicables ressemblances,
sans rapport avec les faits de la réalité, comme de simples ' noms' ou notions
que l'on assigne arbitrairement
à des groupes de concrets,
sur le fondement de vagues et inexplicables ressemblances.
"L'école
réaliste extrême essaie,
en réalité, de conserver la primauté
de l''existence'
(de la réalité)
en se dispensant de la conscience —c.-à-d. en transformant le concept en existants concrets, ce qui réduit la conscience au niveau
des perceptions, c.-à-d. à la fonction automatique
de l'appréhension perceptive (par
des moyens [qui doivent être] surnaturels, puisqu'il n'y a rien de tel à ' percevoir' ).
"L'école
nominaliste extrême
(contemporaine) tente d'affirmer
la primauté de la conscience
en se dispensant de l''existence' (de la réalité —c.-à-d. en refusant le statut
d'existants même aux faits
concrets) et en transformant
les concepts en conglomérats
de fantaisies, construits à partir des débris d'autres produits de l'imagination,
de rang inférieur, telles que
des mots dépourvus
de référents ou l'incantation
de sons qui ne correspondent
à rien, dans une réalité que nul ne
peut connaître.
"Pour ajouter
au chaos, il faut noter que
l'Ecole platonicienne commence par
accepter le primat de la conscience, en inversant le rapport de la conscience à
l'existence, en supposant que c'est la réalité qui doit se conformer au contenu de la conscience, et non l'inverse — sur le principe
comme quoi la présence
de toute notion dans l'esprit de l'homme prouverait
l'existence d'un référent
qui y correspondrait dans la réalité. Cependant, l'Ecole
platonicienne conserve encore quelque vestige de respect pour cette réalité, même si c'est seulement avec
une intention inavouée :
elle déforme la réalité
en une construction mystique
pour lui arracher sa sanction
et valider son subjectivisme.
L'école nominaliste
commence, avec l'humilité
de l'empiriste, par nier
le pouvoir qu'a la conscience de former aucune généralisation valide à propos de l'existence — et se retrouve avec un subjectivisme qui se passe
de toute sanction, avec
une conscience libérée
de la ' tyrannie' du réel.
"Aucune
de ces écoles ne considère
les concepts comme objectifs,
c.-à-d. comme ni révélés ni inventés, mais comme produits par la conscience
de l'homme conformément
aux faits de la réalité,
comme des intégrations mentales d'informations factuelles élaborées par l'homme : comme les produits d'une méthode
cognitive de classification dont
les processus doivent
être accomplis par l'homme, mais
dont le contenu est dicté par
la réalité[169]."
"Les nominalistes
de la philosophie moderne,
en particulier les adeptes du positivisme logique et de l'analyse linguistique, prétendent que l'alternative vrai/faux
ne serait pas
applicable
aux définitions, qu'elle ne
le serait qu'à des propositions 'de fait'. Puisque les mots, affirment-ils, ne représentent que
des conventions (sociales)
arbitraires et que
les concepts n'ont pas
de référents objectifs dans la réalité,
une définition ne pourrait
pas être vraie ni fausse.
Jamais les attaques
contre la raison n'ont atteint un tel niveau
— ou une telle bassesse.
"Les propositions
se composent de mots
— et la question de savoir
comment une suite de bruits
sans rapport avec les faits de la réalité pourrait donner une 'proposition
de fait', ou établir
un critère de discrimination
entre le vrai et
le faux, n'est pas une question qui vaille qu'on
en discute. Et on ne pourrait
pas en débattre non plus à
l'aide de sons inarticulés qui
changeraient de sens suivant
les caprices de l'humeur, de l'abrutissement ou de l'opportunisme de quiconque se trouve en train de parler à quelque moment que ce soit (néanmoins, les effets
de cette notion peuvent s'observer dans les salles
de classe des universités, dans le cabinet
des psychiatres, ou à la une
des journaux d'aujourd'hui[170]).
La conséquence
de cette "théorie" des concepts ?
"En
guise de révolte contre les
affirmations non prouvées,
ils proclament qu'il n'y a rien que l'on puisse prouver ; en guise de révolte contre la croyance
surnaturelle, ils proclament qu'aucune connaissance n'est possible ; en guise de révolte contre
les ennemis de la science,
ils proclament que
la science [est affaire
de foi]…[171]"
En
épistémologie comme en politique,
le pseudo-expérimentalisme rejoint l'idéalisme, dans
leur impuissance commune à concevoir
l'objectivité de la connaissance (en l'occurrence de la science
des définitions) :
"Dans
les temps modernes,
le réalisme conceptuel platonicien a perdu la faveur
des philosophes ; c'est
le nominalisme qui est progressivement devenu la théorie dominante
des concepts.
Les nominalistes rejettent le surnaturalisme comme
non-scientifique, et l'appel à
l'intuition' comme un subjectivisme à peine voilé. Ils ne rejettent pas pour autant
la conséquence cruciale de la théorie platonicienne : la séparation des caractéristiques
d'une entité en deux groupes, dont
l'un est exclu du concept désignant l'entité.
"Niant
que les concepts ont une base objective dans les faits
de la réalité, les nominalistes déclarent que leur origine est
une décision subjective de l'homme : les gens choisissent arbitrairement
certaines caractéristiques
( = 'essentielles') qui serviront de base à
la classification ; à
la suite de quoi, ils
se mettent d'accord pour appliquer le même terme à tout concret qui
se trouvera présenter ces caractéristiques 'essentielles', quelle que soit la diversité
de leurs autres caractéristiques.
Dans cette optique,
le concept (le terme) ne représente que
les caractéristiques initialement
décrétées comme 'essentielles'.
Les autres caractéristiques des concepts subsumés n'ont pas
de rapport nécessaire avec les caractéristiques 'essentielles', et sont exclues de la signification du
concept.
"Observez
que, tout en condamnant
la conception mystique que Platon avait du sens d'un concept, les nominalistes
adoptent la même dans une version sceptique. Condamnant la dichotomie platonicienne
de l'essence et de l'accident
comme implicitement arbitraire,
ils instituent un équivalent
explicitement arbitraire.
"Condamnant
la sélection 'intuitive' des essences de Platon comme un subjectivisme déguisé, ils rejettent ce déguisement et adoptent le subjectivisme en tant que doctrine officielle, comme si un vice caché était
détestable, mais rationnel un vice
impudemment affiché. Condamnant
les essences à détermination surnaturelle, ils déclarent qu'elles sont socialement
déterminées, transférant ainsi dans
le domaine du caprice humain
ce qui avait été la prérogative du monde divin
de Platon. L''avancée'
des nominalistes par rapport à Platon
aura consisté à laïciser sa théorie.
Or, laïciser
une erreur, c'est toujours
la commettre.
"Sa forme
change, cependant. Les nominalistes ne disent pas
qu'un concept désigne seulement l''essence' d'une entité, excluant ses 'accidents'. Leur version laïcisée est la suivante : 'un concept n'est qu'une étiquette
commode pour désigner les caractéristiques énoncées dans
la définition ;
un concept et sa définition sont
interchangeables ; un concept
ne signifie rien d'autre que sa définition[172].
C'est
ainsi qu'on se retrouve à dénoncer comme "vide" toute proposition
vraie par définition.
"C'est
l'approche platonicienne-nominaliste de la formation
des concepts, exprimée dans
des visions telles que celles-ci, qui fait naître la théorie de la
dichotomie analytique-synthétique[173]."
"La
dichotomie analytique-synthétique",
c'est-à-dire l'opposition
factice entre proposition "logiques"
et propositions "tirées de l'expérience" qu'il s'agit de réfuter ici. L'ennui,
pour ses tenants, c'est qu'ils ne sauraient l'appliquer sérieusement, puisqu'il leur suffit d'ouvrir la
bouche pour la réfuter par
une contradiction pratique.
En effet :
"La vérité
est le produit d'une reconnaissance
(c.-à-d. d'une identification)
des faits de la réalité.
C'est au moyen de concepts
que l'homme identifie
et intègre ces faits
de la réalité. Et ces
concepts, c'est à l'aide
de définitions qu'il les conserve à l'esprit. Et il les organise, ces concepts, pour former des propositions — et que ces propositions
soient vraies ou fausses
dépend, non seulement de leur rapport aux faits qu'il énonce, mais aussi
de la véracité ou de la fausseté
des définitions des concepts
dont il se sera servi pour
les affirmer, qui elles-mêmes dépendent de la pertinence ou de l'incompétence du choix qu'il aura fait pour désigner
leurs caractéristiques
essentielles.
"Tout
concept représente un certain
nombre de propositions.
Un concept identifiant des concrets perceptibles implique
un certain nombre d'énoncés ;
cependant, à un niveau
d'abstraction plus élevé, un concept traduit des enchaînements, et des paragraphes, et des pages de propositions
explicites qui se réfèrent à
des données de fait complexes.
Une définition est la quintessence d'un vaste corpus
d'observations et elle tiendra ou
non suivant que ces observations auront été correctes ou incorrectes. Répétons-le : une définition est
le produit d'une distillation.
En guise de préambule à la loi (en l'occurrence, à
la loi de l'épistémologie),
toute définition commence par la proposition implicite suivante : 'après que tous
les faits connus relatifs à ce groupe d'existants ont été pris
en considération, il a été
démontré que ce qui suit
représente leur caractéristique
essentielle, qui permet par conséquent de les définir[174]'..."
"L'Objectivisme tient que l'essence d'un concept est la
(les) caractéristique(s)
fondamentale(s) de chacune de ses unités dont dépend logiquement le plus grand nombre
de ses autres caractéristiques,
et qui distingue ces unités-là de tous les autres
existants dans le champ de la connaissance humaine. Ainsi,
l'essence d'un concept
se détermine dans un contexte
et peut se modifier à
mesure que croît la connaissance humaine.
Le référent métaphysique des concepts de l'homme n'est
pas une essence spéciale, qui serait à part, mais l'ensemble total des faits
de la réalité qu'il a
observés, et c'est ce total qui détermine celle des caractéristiques
d'un groupe donné
d'existants qu'il considère comme essentiel. Une caractéristique essentielle est
factuelle, au sens où elle existe
réellement, qu'elle conditionne
véritablement les autres caractéristiques et qu'elle permet effectivement
de distinguer d'un autre
un groupe d'existants ;
elle est épistémologique dans ce sens que sa classification
comme 'caractéristique essentielle' est
un procédé de la méthode humaine de cognition — un moyen de classifier,
de condenser et d'intégrer un corpus toujours croissant de connaissances[175]."
Il
s'ensuit du fait que les définitions
peuvent et doivent refléter l'observation
des faits de la réalité,
à commencer par les lois générales
qu'on a pu y trouver, que
lesdites définitions peuvent et doivent refléter tout ce qu'on sait sur les expériences que vise à
organiser le système
de classement qu'elles construisent, que les définitions ont la même origine, et le même statut épistémologique que les (autres) énoncés
de la science (et comme
eux, elles peuvent faire l'objet
de remises en cause et d'améliorations, à mesure que l'on découvre de nouveaux faits ou d'anciennes erreurs
de rangement) :
"On ne peut pas invoquer l'existence de la volonté
humaine comme prétexte pour justifier
la théorie comme quoi il existerait une dichotomie entre
des propositions ou entre des vérités. Les propositions
quant aux faits de nature,
et celles qui décrivent
des faits issus de l'action humaine,
ne diffèrent pas par leurs
caractéristiques en tant que
propositions. Elles ne différent
que par le sujet dont elles traitent, mais c'est aussi ce que font les propositions de l'astronomie
relativement à celles de l'immunologie.
Des vérités quant
aux faits de nature
et à ceux de l'action humaine s'apprennent et
se valident par le même processus : par l'observation. Et
en tant que vérités,
elles sont également nécessaires.
Certains faits ne sont pas nécessaires, mais toutes les vérités
le sont[176].
A toute accusation de circularité portant sur les concepts
de l'action humaine, qui sont
issus d'une expérience et d'une
réflexion millénaires de l'action humaine,
et qui s'élaborent progressivement
à mesure que l'on apprend à
mieux distinguer et à classer
ses différents aspects
(rappelons que la notion
du profit comme valeur actuelle nette de toute action n'apparaît qu'au XXème siècle), on répondra que la caractéristique nécessaire
d'une définition circulaire, et
la raison pour laquelle elle est anti-conceptuelle, c'est qu'on ne peut
pas savoir quels objets
elle désigne dans la réalité. Quiconque introduit un mot inconnu et l'explique par une définition circulaire laisse son auditoire aussi peu éclairé qu'auparavant. Or,
tout le monde comprend parfaitement ce que veulent dire la valeur, la satisfaction et le choix
volontaire tels qu'on vient de les définir ici. Et quiconque, bien sûr, prétend que
ces notions n'auraient pas
de "portée opérationnelle"
parce qu'on ne saurait les asseoir sur l'expérience tombe dans une contradiction
pratique parce qu'il vole le concept
d'expérience.
En l'occurrence
l'expérience intime de la conscience de chacun, dont le pseudo-expérimentaliste voudrait bien se passer et (nous allons voir que Pareto est bien pseudo-expérimentaliste à ce titre) nous faire croire qu'il n'y aurait d'expérience que d'objets externes et mesurables. Contre cela, Rothbard a déjà rappelé
que :
"L'existence de la conscience n'est
pas seulement évidente à chacun d'entre nous par introspection
directe : c'est aussi
un axiome fondamental, car
le fait même de douter de la conscience doit lui-même
être un acte délibéré par une conscience[177]. Ainsi
le béhavioriste, qui affecte
de mépriser la conscience au nom de l''objectivité'
sacro-sainte de ses données de laboratoire n'en est pas moins
forcé de compter sur...
la conscience de ses subordonnés, et sur la sienne propre, pour qu'ils lui fassent part
des résultats en question[178]."
C'est pourquoi gloser sur les préférences
des gens en-dehors de ce que démontrent leurs actions effectives est
anti-scientifique parce que c'est rejeter
ce dont on peut être certain au profit de ce qu'on
ne peut pas savoir
— conduisant naturellement à des conclusions
contradictoires :
autre illustration des absurdités auxquelles conduit
le parti pris de rejeter les propositions irréfutables au profit de généralisations
approximatives. Réfutables, celles-là le sont au plus haut
point… puisqu'elles ne sont jamais
vraies. Est-ce là le critère contemporain de la science ?
En revanche,
quand on s'en tient aux "gains d'utilité"
démontrés par les seuls choix
volontaires, l'"utilité
sociale" maximum redevient possible
et définissable d'après le seul élément objectif dont
on puisse jamais disposer :
que personne n'agisse jamais que volontairement, c'est-à-dire (car c'est la seule condition observable) qu'aucun autre ne s'empare
des ses possessions légitimes
contre son gré.
Cette condition,
naturellement, s'appliquant aussi bien
pour le passé que dans
l'avenir, parce qu'il n'y a pas
de raison (autre que
l'incapacité des économistes mathématiciens à raisonner autrement qu'en termes de "conditions
initiales" dont ils ne savent
pas expliquer l'origine), quand
on a défini un principe, de ne pas l'appliquer
universellement. à
ces conditions, donc, à partir du moment où on s'est vraiment soucié de prouver
le consentement de manière
observable et cohérente, ce qui se trouve être aussi la seule définition
non contradictoire de l'unanimité, on retrouve le respect de la propriété
naturelle, qui restaure
le libéralisme initial de Pareto.
Et Rothbard de conclure
que c'est cette définition-là, réaliste et scientifique, de l'unanimité qui maximise l'utilité sociale :
"Nous sommes […] inéluctablement conduits
à conclure que
les processus du marché libre conduisent toujours à un gain
d'utilité sociale. Et nous pouvons
dire cela avec une validité absolue en tant qu'économistes, sans nous engager dans
des jugements éthiques[179].
Ayant compris
qu'il existe une unanimité à la fois scientifiquement constatable et réalisable — pour peu que
les puissants s'abstiennent d'agresser
les autres, et que celle-ci non seulement coïncide avec
la production maximale mais la définit, on comprend la deuxième fonction du tabou contre
la validation des concepts.
La première raison de dénaturer la norme
d'unanimité, c'est qu'elle condamne
automatiquement toute redistribution
politique. Il faut donc amener les gens
à y renoncer. Cependant, en remplaçant dans leur tête
la vraie notion d'unanimité
par un ersatz contradictoire et (donc) opposable à
la norme commune,
on fait d'une pierre deux coups : non seulement ceux qui ont compris que
cet ersatz est
irréalisable (mais qu'il empêche
toujours de penser la vraie norme) se convainquent que
l'unanimité est impossible et renoncent à la liberté, mais ceux qui ne l'ont pas compris acceptent
le procès à
la propriété privée dont
il est le prétexte et renoncent aussi à
la liberté — sans voir, parce qu'on le leur cache
toujours, que l'ersatz aussi condamnait la redistribution
politique : dès lors qu'on a réussi à le faire gober, un concept contradictoire peut servir
pour justifier n'importe quoi,
mais aussi pour condamner n'importe quoi : c'est le n'importe quoi qui
compte (et c'est une piètre consolation
que l'on puisse aussi s'en servir pour
"prouver" le contraire
de ce n'importe quoi, parce que
la malhonnêteté est de toutes
façons propre à l'étatisme et contraire à l'option libérale). Dans La France
et ses entrepreneurs,
François Lefebvre appelle vampirisme
normatif la manière dont les hommes de l'état falsifient
la norme sociale à
ces deux fins
successives :
ils commencent par substituer
leur propre caricature de règles à celles du droit commun :
"[…] c'est le statut public, institué
pour prendre aux uns
[et] donner aux autres,
qui permet de multiplier à
l'infini les abus et
les faveurs politiques.
On le voit bien assez
à notre époque post-bolchevique où, confondant décidément
l'esprit d'entreprise avec l'enrichissement par tous les moyens,
les dirigeants de certains 'services publics', sans céder d'un pouce sur
leurs privilèges monopolistiques,
multiplient les tarifications 'différentielles' et discriminent de plus
en plus entre leurs types
d'usagers.
"A toutes les fausses valeurs
du 'service public',
pures rêveries ou perversions plus ou moins conscientes
de valeurs authentiques,
on trouve des précurseurs dans les pratiques
du marché concurrentiel.
Ce sont les entreprises de droit commun qui ont inventé
les pratiques d'égalité de rémunération des prestations et
de prix de vente, de continuité de l'action, de libre
concurrence, etc. Ce sont elles qui en ont
développé l'application par
des contrats de toute nature,
et les anti-concepts 'publics'
de 'non-discrimination',
d''égalité de traitement ou
d'accès', ou de 'continuité', en sont de simples perversions.
"[…] dans la mesure où elle permet à
certains de faire impunément violence
à des innocents,
l'intervention étatique dans l'économie viole forcément les principes
généraux du Droit.
Cette violence, les hommes de l'état ont besoin
de la faire passer pour "juste". Pour cela,
ils inventent des normes auxquelles ses résultats seront
censés se conformer. A
cette fin, ils soumettent
les actes de leurs agents à certaines règles, dites de "droit public", dont la dénomination prouve
en elle-même qu'ils cherchent à
les faire passer pour des règles de droit."
Il s'agit,
précise Anthony de Jasay, de rassurer les victimes
probables de la redistribution politique :
"Accepter des garanties
constitutionnelles sera alors
une démarche astucieuse, un geste
pour assurer la minorité qu'aucun mal ne lui sera vraiment
fait. Dans la mesure
où désarmer la méfiance de la minorité éventuelle est
en quelque sorte une condition nécessaire pour obtenir la signature de tous au bas
du contrat social, il peut fort
bien se trouver des situations historiques dans lesquelles
il sera en fait rationnel pour l'Etat de proposer
de lui-même des limites à son propre pouvoir si
ce qu'il souhaite est de le maximiser. On sait depuis longtemps
qu'il peut être rationnel pour le loup de se vêtir
d'une peau de mouton et de se retenir pour
quelque temps de manger des moutons. On sait depuis toujours qu'il peut être rationnel
de faire un pas en arrière pour faire deux pas
en avant[180]"
Hans-Hermann Hoppe le confirme dans
"L'Analyse de classe selon Marx… et selon l'école
autrichienne" :
"La classe dirigeante se met elle-même à
part et protège
sa situation dominante
en adoptant une constitution
pour le fonctionnement interne de son entreprise. D'un certain côté, en formalisant le fonctionnement
interne de l'Etat de même que ses relations avec
la population exploitée,
une constitution crée un certain degré de stabilité
juridique. Plus on incorpore
de notions familières
et populaires du droit privé dans le "droit"
public et constitutionnel, et plus cela contribuera à créer
les conditions d'une opinion publique favorable. En revanche, toute constitution ou
"droit" public formalise
en même temps le statut d'exemption de la classe
dirigeante en ce qui concerne
le principe de l'appropriation non agressive. Ils rationalisent
le "droit" des représentants de l'état
de se livrer à
des acquisitions de propriété non contractuelles et non productives et la subordination finale
du droit privé au "droit"
public[181]."
Et de citer Franz Oppenheimer, pour qui :
"la loi pousse sur deux racines
essentiellement différentes :
d'un côté le droit qui naît d'une association entre
égaux, que l'on pourrait appeler
'droit naturel' même s'il
n'y a pas de 'droit naturel',
et de l'autre de la loi de violence transformée
en pouvoir légal,
le droit des inégaux[182]".
Et comme ce "droit public", crée nécessairement deux castes, l'une soumise à
la loi commune de l'appropriation non violente, l'autre par définition exempte
de cette règle, il introduit
dans l'ordre juridique une contradiction irrémédiable, qui affecte tous les actes
de la caste privilégiée
et entache toutes leurs rationalisations. Fraus omnia corrumpit :
les notions de "droit public" imitées du droit cohérent
en sont forcément des dénaturations incohérentes. Par exemple, la "non-discrimination" traduit le désir qu'ont les hommes de l'état
de simuler un "traitement égal"
de leurs sujets. Cela ne correspond à rien de réel, puisque c'est la raison d'être
de l'action étatique que
de faire des exploiteurs et des exploités : le seul "racisme" social dont on puisse lui faire grief, dont on puisse faire grief à qui que ce soit, consiste dans l'expropriation violente
de certains par et au profit de quelques autres, qu'elle est justement là pour imposer. Que les hommes de l'état parlent
de "non-discrimination"
n'est donc (du moins
au départ, voir infra) qu'un hommage
de l'irrationnel à
la raison, une concession
verbale à l'universalité du Droit,
qu'ils violent dans tout ce qu'ils font : ce que Hoppe, dans sa critique
du marxisme, désigne comme
la véritable justice
de classe :
"Une justice de classe, c'est-à-dire un dualisme qui institue
un ensemble de lois pour les dirigeants et un autre pour les dirigés, finit par marquer ce dualisme entre
'droits' public et privé,
cette domination et
cette infiltration du droit privé
par le 'droit' public.
Ce n'est pas, comme
le croient les marxistes,
parce que la loi reconnaît les droits de propriété qu'il y a une justice de classe. Bien au contraire, la justice de classe apparaît chaque fois qu'il existe une distinction légale entre une classe de personnes
agissant selon le 'droit' public et protégée par lui et une autre classe agissant selon
une catégorie de droit privé
qui lui est subordonnée,
alors qu'il est censé la protéger. Plus particulièrement,
donc, la proposition
fondamentale de la théorie marxiste de l'Etat, (entre autres) est fausse. L'Etat n'est pas exploiteur parce
qu'il protège les droits de propriété
des capitalistes, mais parce
qu'il est lui-même exempt de la contrainte d'avoir à
acquérir sa propriété par la production et le contrat[183].
"En dépit de cette méprise
fondamentale, [poursuit Hoppe] le marxisme, parce qu'il interprète à juste titre l'état comme
exploiteur — contrairement, par exemple, à l'école des choix publics, qui a tendance à le donner pour une entreprise comme les autres[184], a
bien compris certains principes fondamentaux
de son fonctionnement. Pour
commencer, il reconnaît
la fonction stratégique des politiques redistributrices
de l'Etat. En tant
qu'entreprise exploiteuse, l'Etat
est à tout moment intéressé à ce qu'un bas niveau
de conscience de classe règne parmi ses sujets. La redistribution
de la propriété et du revenu
— une politique du 'diviser pour régner' — est le moyen que l'Etat utilise pour
jeter des pommes de discorde au sein de la société et détruire la formation
d'une conscience de classe unificatrice chez les exploités.
En outre,
la redistribution du pouvoir d'Etat lui-même
en démocratisant la constitution de l'Etat, en ouvrant à tous les postes
de pouvoir et en donnant à tout le monde le droit de participer
au choix du personnel
et de la politique de l'Etat, est un moyen de réduire
la résistance à l'exploitation en tant que telle. Deuxièmement, l'Etat est bel et bien, comme les marxistes le conçoivent, le grand centre
de la propagande et de la mystification
idéologiques :
l'exploitation, c'est
la liberté ; les impôts sont des contributions
volontaires ; les relations non contractuelles sont
'conceptuellement' contractuelles ;
personne ne commande à personne,
nous nous dirigeons nous-mêmes ; sans l'Etat, il n'y aurait
ni droit ni sécurité ;
et les pauvres mourraient de faim, etc. Tout cela
appartient à la superstructure idéologique qui vise à légitimer une infrastructure d'exploitation économique[185]."
L'apport du marxisme au vampirisme
normatif aura donc finalement
été, en dénonçant — et avec quelles conséquences
sanglantes — de faux "exploiteurs" et une fausse
"exploitation" à la place des vrais, et d'affaiblir
la conscience de classe des victimes de la redistribution
politique en discréditant la notion libérale
de la lutte des classes .
Rothbard rappelle
en quoi celle-ci
consistait :
"Les théoriciens français avaient développé l'idée que l'Europe avait d'abord été gouvernée par une classe dirigeante de rois, ou de noblesse féodale. Ils étaient persuadés qu'avec
l'avènement du capitalisme
et de la liberté, de l''industrielisme', il n'y aurait plus de classe
dirigeante, et que l'état
de classe dépérirait, avec pour résultat
une société 'sans classes',
sans état. Saint-Simon était à l'origine un libéral à
la manière de [Charles] Comte
et [Charles] Dunoyer, mais plus
tard, lui-même, et particulièrement
ses adeptes, modifièrent l'analyse
de classe tout en conservant
les catégories d'origine, pour
affirmer que les employeurs,
d'une certaine manière,
'domineraient' ou 'exploiteraient' les ouvriers dans
une relation salariale contractuelle libre. Marx avait [à son tour]
adopté
l'analyse de classe des Saint-simoniens de sorte que
le marxisme, jusqu'à
ce jour, conserve
une définition totalement incohérente de la classe : sur le despotisme asiatique
et la féodalité,
le vieux concept libéral
d'une classe comme détentrice du pouvoir d'état
se maintient ; puis, lorsqu'on discute du capitalisme, brusquement la définition glisse vers les patrons qui formeraient une 'classe
dominante' vis-à-vis des travailleurs sur le marché. La prétendue domination de classe
des capitalistes sur l'état n'est
qu'une cerise de plus sur ce gâteau-là, la 'surexploitation'
par un 'conseil exécutif' d'une classe dominante déjà constituée sur le marché (Pour une brillante critique
des incohérences dans la théorie de classe
des marxistes, voir Ludwig
von Mises, Le Socialisme, [ch. 4[186]])[187]."
Le retour des morts-vivants
Cependant,
François Lefebvre a aussi dévoilé
la deuxième phase du vampirisme normatif,
la deuxième raison pour
laquelle les hommes de l'état tendent à substituer de fausses normes aux vraies :
"les tenants du 'service public'
tirent prétexte, pour violer
la liberté des contrats, de sa prétendue incapacité à réaliser une norme
qu'ils croient propre
au 'droit public', alors
que celle-ci est en réalité
tant bien que mal copiée
sur les pratiques de la société non-violente à laquelle ils font en permanence ce procès. Une telle perversion
du raisonnement caractérise d'ailleurs un grand nombre
de principes, ou supposés tels,
du 'droit public', à l'aune
desquels les hommes de l'état
prétendent juger la société civile. C'est ce qu'on pourrait appeler la vampirisation
du droit par l'appareil d'Etat
[…]. Une bonne partie
de ces règles n'ont
aucun sens identifiable et
ne servent que de prétexte à l'arbitraire. Nous en avons vu
quelques-unes :
la notion de 'besoin' en fait partie, comme celle de 'défaillance
du marché', ou de 'justice
sociale'. Nous verrons que
c'est aussi le cas du 'service public' lui-même. La norme
d''égalité d'accès' est légèrement différente : comme le principe 'à travail
égal, salaire égal', l'idée de ne pas faire payer
des prix différents pour
un même produit, fait partie
des résultats qu'un processus concurrentiel réalise
approximativement, c'est-à-dire
qui, sans être
en eux-mêmes des normes de justice, sont suffisamment inséparables
d'une société juste pour qu'on
puisse les confondre avec elle.
L'astuce consiste à
faire passer ces résultats
pour la justice elle-même,
et à prétendre les réaliser au moment même où, par leur intervention, ils détruisent les conditions
de leur véritable réalisation spontanée.
"Au départ, les hommes de l'état
prétendent les réaliser malgré la violence
de leurs procédés. Il s'agit
alors de faire croire
qu'on peut obtenir les effets sans accepter
les causes, et
la justice
sans se conformer au Droit des gens. Puis les années passent et, dûment élevés dans la religion étatiste
par le monopole d'Etat sur
l'école, les citoyens finissent par oublier ce que signifiait pour eux la liberté d'entreprendre. C'est alors qu'on leur présente
les 'principes' du 'droit public',
non plus comme une limite posée à l'arbitraire étatique, mais comme un idéal que
le 'secteur privé' devrait atteindre,
et qu'on lui fait grief de ne pas réaliser. Pour qu'on puisse
faire croire qu'elles en avaient un dans le 'service
public', les normes en question
ont nécessairement dû
être privées de leur sens réel : toujours aussi impossibles à
identifier, elles restent à l'évidence
strictement irréalisables par qui que
ce soit, le 'secteur
privé' ne faisant pas
exception. La différence est
que, désormais, [on les accepte]
sans examen. Elles peuvent donc
servir de prétexte automatique
à toutes sortes
d'interventions abusives contre
[les gens] honnêtes.
"Le vampirisme normatif est donc constitué : le 'droit public' se développe par assassinat du Droit authentique, puis se sert de son cadavre
pour [tourmenter] ceux qu'il avait épargnés[188].
Reprenons la pseudo-norme
de "non-discrimination",
dont nous avons vu qu'elle vise à masquer l'institution
bien réelle d'une caste
dominante et d'une caste dominée
inhérente à l'action étatique.
C'est aussi une notion que
l'on peut retourner contre les gens honnêtes, qui ne font que disposer paisiblement
de leurs biens justement
acquis.
Car la "discrimination" ne désigne rien
d'autre qu'un choix que vous désapprouvez : toute action discrimine, parce que tout choix "préfère
et écarte" (von Mises) et qu'on ne peut pas contenter
tout le monde et son père
(La Fontaine[189]).
La notion vise à détourner l'attention du Droit d'agir pour insister sur le mobile
de l'action, alors que
c'est justement quel que soit le motif moral de celui
qui agit que ce Droit existe, ou n'existe pas : méconnaître l'autonomie du Droit au sein
des règles morales est
la contradiction fondamentale de tous les tenants
des politiques de pseudo-ordre moral
— "pseudo", parce
qu'il est contradictoire de prétendre "imposer
la morale" en violant le Droit. Il s'agit là d'ailleurs d'un héritage, d'une transposition aux nouvelles
croyances, de l'étatisme clérical,
qui ne reconnaissait aucune limite au pouvoir
du "souverain", pourvu
qu'il fasse et impose le bien. Le "souverain", sous le masque de l'élection, s'incarne désormais dans
la bureaucratie d'état, et son "bien"
consiste dans les "valeurs démocratiques", produits de son vampirisme
normatif propre (notamment
les "droits sociaux" qui
l'autorisent à violer ad libitum
la propriété naturelle), et
qui détruisent à nouveau l'autonomie
du droit par rapport à
la morale que la première
notion de droits de l'homme
avait permis pour un temps d'opposer entre autres aux politiques
de pseudo-ordre moral. En invoquant, donc,
à l'encontre de leurs sujets,
le prétexte de les empêcher de "discriminer",
les hommes de l'état cherchent
à leur imposer un pseudo-ordre moral qui viole leurs Droits, et pourrait en principe détruire toute
leur liberté de choix.
Le même procédé s'emploie
(à partir d'analyses plus ou
moins marxistes, d'ailleurs), pour l'exploitation elle-même, pour la censure, etc.
La politique antitrust
n'est qu'un cas particulier de ce procès permanent et multiforme fait aux personnes
privées au nom
de concepts normatifs dénaturés,
et que Ayn Rand dénonçait
dès 1962 à propos d'un avatar
particulier du procès en "abus de position
dominante" :
le "pluralisme" de l'information :
"L'astuce consiste à accuser les citoyens
privés de violations spécifiques du Droit que [la Déclaration des Droits] interdit à juste titre aux [seuls] hommes
de l'état parce que
les citoyens privés,
eux,
n'ont aucun pouvoir de les commettre. Cela permet de délier les hommes
de l'état de toute entrave à leurs interventions[190]."
Pareto avait
sapé les fondements de son propre critère
Pour oser
rappeler des axiomes, et
balayer l'idéalisme arbitraire auquel
le scientisme conduit
paradoxalement, il faut avoir
appris à raisonner logiquement, et pour
cela avoir admis
de le faire. Les dérives
du critère parétien traduisent
d'abord un manque de rigueur conceptuelle. Or, de ce manque de rigueur, Pareto
en avait lui-même semé les germes, puisqu'il refusait, de manière typiquement
scientiste, de définir les objets premiers
de la science économique,
comme le rappelle Rothbard :
"[…]
un débat de méthodologie économique […] eut lieu
au début du XXème siècle entre Pareto et le philosophe Benedetto
Croce. Croce […] reprochait à Pareto d'avoir prétendu
que la théorie économique était une variante de la mécanique. [il fit] remarquer qu'en mécanique
un fait n'est jamais rien d'autre qu'un fait, qui n'a pas à être commenté, ni pour l'approuver ni pour
le condamner, alors qu'il est tout
à fait possible de juger en bien ou en mal un fait économique. La raison en est que
les véritables données de l'économie ne sont pas 'des
entités physiques mais des actions.
L'objet matériel n'est que la matière brute d'un acte
économique[191]' Ce sont
par conséquent les actes des personnes qui constituent
les faits de l'économie, et
ces actes résultent de choix délibérés.
"Dans sa laborieuse réplique, Pareto réaffirme la similitude entre
l'économique et la mécanique et,
à l'image des positivistes d'aujourd'hui, défend l'utilisation d'hypothèses mécanistes irréalistes comme
étant de simples abstractions de la réalité, à la manière supposée des sciences
de la nature.
Prétendant, en positiviste
typique, "ne pas
comprendre" le concept de valeur, Pareto écrit :
'Je vois...
que vous vous servez du terme de valeur... je ne l'emploie plus parce que je
ne sais pas ce que cela signifierait pour d'autres personnes... Le concept de valeur est vague, complexe et ne peut être soumis à
la mesure ; par conséquent
les équations de l'économique pure établissent
des relations entre les quantités des choses, c'est-à-dire des relations
objectives, et non des relations
entre des concepts plus ou moins
précis dans nos esprits[192]'.
Merci à Pareto de bien vouloir admettre que nous
avons un esprit :
tous les scientistes
ne font pas
cette concession-là à la réalité — du moins en ce qui concerne les autres
qu'eux-mêmes. Cependant, Pareto
ne prouve pas pour autant
que le concept de valeur
ne puisse pas se définir précisément de manière
généralement compréhensible.
Il lui reproche seulement de ne pas être mesurable (ce qu'on ne saurait, en effet, trop souligner).
Le postulat implicite est
que "la science,
c'est la mesure"
(la devise de l'Econometric Society), et qu'on
ne saurait établir des vérités
à partir des seuls concepts.
Or, c'est le genre
d'affirmation qu'un seul
contre-exemple permet
de réfuter : et
de ces contre-exemples,
disons, L'Action humaine de von Mises est une véritable mine, qui établit à la fois une définition
de la valeur que l'on ne peut
réfuter sans contradiction — ce qui établit
au moins qu'elle est définie — ainsi que l'ensemble
des conséquences qui
en découlent.
Rothbard poursuit :
"Critiquant la manière dont Croce,
à l'évidence, se concentre
sur l'essence des actions économiques,
dont témoigne son insistance sur le fait qu''il ne faut
pas étudier les choses qui résultent des actions mais
les actions elles-mêmes', Pareto
se plaint que cette méthode serait une vieille erreur
scientifique :
'Les anciens imaginaient des cosmogonies plutôt
que d'étudier l'astronomie,
s'interrogeaient sur les éléments de l'eau et du feu
plutôt que d'étudier la chimie.
La méthode ancienne
voulait partir de l'origine pour arriver aux faits. La science moderne part des faits
et progresse très lentement
vers l'origine.'
"De façon caractéristique, Pareto met en avant
la position matérialiste,
positiviste,
tirant ses arguments d'une analogie avec la méthode
des sciences naturelles,
préjugeant entièrement de la question de savoir
si les méthodes des sciences de la nature et celles
de l'homme doivent ou non être les mêmes. Il conclut alors
en affirmant que 'la science procède en remplaçant
les relations entre les concepts de l'homme (lesquelles relations sont
les premières qui viennent à notre esprit) par des relations
entre les choses[193]'.
"Dans sa réponse, Croce dénonce comme arbitraire
le choix que fait Pareto de limiter l'objet
de la science économique à des quantités mesurables ; quid alors des situations
économiques où les objets
de l'action ou de l'échange
ne sont pas mesurables ?
Croce avance que c'est plutôt Pareto
qui se conduit
en 'métaphysicien' alors
que lui, Croce, est le véritable empiriste. En effet,
'le postulat métaphysique implicite que vous
faites est...
le suivant : que
les faits de l'activité humaine
sont de même nature que les faits matériels ; que dans un cas comme dans l'autre
nous pouvons compter sur la régularité des phénomènes et
en déduire des conséquences,
sans jamais pénétrer la véritable nature des faits... comment pouvez-vous défendre un tel
postulat sans choisir délibérément une métaphysique
particulière, qui est celle
du monisme […] ?
A l'inverse, poursuit
Croce, moi je m'en tiens à
l'expérience. Elle m'atteste
la différence fondamentale entre l'expérience externe et l'expérience
intérieure, entre le physique et
le mental, entre
le mécanique et l'intentionnel, entre la passivité et l'activité
[…]' Quant à la valeur, elle n'est qu'un concept
simplissime, inséparable
de toute activité humaine :
'la valeur,
nous l'observons immédiatement
en nous-mêmes, dans notre propre conscience[194]'.
"Pareto réplique par un exemple type
d'incompréhension métaphysique :
il ne croit pas que les faits de l'activité
humaine soient de même nature que
les faits matériels, parce qu'il
ne sait pas ce que c'est que la 'nature'. Il poursuit par une répétition
de divers exemples exclusivement tirés des sciences physiques, pour montrer quelle est la méthodologie applicable à toutes
les disciplines. Il prétend
vouloir suivre les 'maîtres de la science positive' plutôt
que de vulgaires philosophes.
Rothbard donne
en note un autre exemple du scientisme de l'époque :
"Il est intéressant de noter que
l'économiste walrasien Joseph A. Schumpeter, dans le seul
de ses livres qui n'ait jamais été traduit, Das Wesen und der Hauptinhalt
der theoretischen Nationalökonomie
["La nature et le contenu principal
de l'économique théorique[195]"],
ait explicitement déclaré que l'économiste ne doit s'occuper
que de changements dans les "quantités économiques" comme si elles étaient
le produit d'automatismes,
sans référence aux êtres humains qui pourraient avoir été
impliqués dans de tels changements.
Ainsi, la causalité
et l'intention seraient remplacés dans la théorie économique par
des relations fonctionnelles formalisées mathématiquement[196]."
On notera
tout de même que Schumpeter,
au moins, admet
de se servir du mot Wesen (ici,
"nature"), même
si c'est pour errer à son sujet. C'est que,
logiquement, définir ce qui
est productif et ce qui
ne l'est pas est une entreprise essentialiste, donc pour
le pseudo-expérimentaliste
un affreux tissu de philosophades. Il faut pour cela admettre, et maîtriser cette branche de la philosophie qui s'appelle la sémantique : c'est-à-dire, au lieu de professer
qu'il ne s'agit que
de conventions arbitraires,
reconnaître que certains
concepts sont valides et que d'autres ne le sont pas, et apprendre à distinguer
les vrais des faux.
Hayek qui,
comme s'il voulait d'abord se
conformer aux usages
contemporains, a mis soixante-quinze ans à examiner le concept pour le découvrir défectueux,
en donne un exemple à
propos de la prétendue "justice sociale" : un concept de justice qui ne peut décrire comme bonne, comme conforme,
aucune action précise,
est automatiquement faux puisque
la justice ou l'injustice doivent être
un attribut de tous les actes :
"Il n'y a pas de critère par quoi
nous pourrions découvrir
ce qui est 'socialement injuste' parce qu'il n'y a pas de sujet qui puisse commettre une telle injustice, et qu'il n'y a pas de règles d'action
personnelle qu'il suffirait
d'observer dans l'ordre de l'interaction sociale pour assurer
aux individus et aux groupes
la position qui,
en tant que telle […]
nous apparaîtrait comme juste.
Cela ne relève pas
de la catégorie de l'erreur,
mais de celle du non-sens,
comme le fait de parler d'une 'pierre morale[197]'."
Comme le disait Thomas Sowell :
"Un
engagement passionné en faveur
de la 'justice sociale' ne peut jamais être un substitut pour le fait
de savoir de quoi on parle[198]."
Quand, à
la différence de nombre d'économistes et, s'il faut en croire la renommée de Bertrand
Russell, de nombre de philosophes,
on a compris cela et
progressivement appris à en tirer les conséquences, c'est alors que l'on pourra commencer à pratiquer la branche
de la philosophie morale qui s'occupe de définir le bon et le mauvais
en politique, c'est-à-dire
le juste et l'injuste, et
qui s'appelle la philosophie politique : philosophie politique dont on ne peut pas se passer
pour justifier ou condamner une politique économique
quelconque, pour la prôner
ou la déconseiller
— et si le raisonnement
est bien conduit, cela veut
aussi dire que, logiquement, elle y suffit.
Il est vrai que dans la pratique, seul un génie peut faire de la bonne
philosophie politique,
c'est-à-dire juger les politiques et les institutions, s'il ne connaît pas
leur effets c'est-à-dire s'il
n'est pas un économiste professionnel ; cependant, les philosophes politiques
n'ont pas logiquement besoin, même
s'ils le ressentent, de connaître les conséquences
des normes qu'ils envisagent,
pour pouvoir les juger :
il suffit que la définition du juste respecte les règles — toutes les règles —
de la cohérence logique
pour être valide. Quoi qu'ils
aient pu eux-mêmes en dire, les développements avancés par Rothbard et par Hoppe
en la matière
ne nécessitent logiquement
rien de plus que
cette cohérence logique-là.
Il est vrai que
s'ils n'avaient pas connu
la causalité sociale
ni la définition valide de la production, c'est-à-dire s'ils n'avaient pas été
économistes, ils n'auraient pas trouvé cette définition
cohérente. Cependant, Hoppe
est bien plus philosophe qu'économiste et c'est un indice du fait que pour prouver
la justice, connaître
les lois de la causalité sociale n'est pas logiquement nécessaire. Il se trouve être vrai que ce qui
est injuste est destructeur et vice-versa, et c'est d'ailleurs
un bon résumé des raisons
pour lesquelles on trouve
des économistes qui
se trompent moins sur ce qui est juste que de supposés
philosophes ; cependant, pour savoir cela, il faut posséder la définition
valide de la justice
tout autant que celle de la production et cette définition-là, c'est un raisonnement
de philosophie politique qui est
censé la fournir.
C'est seulement quand, en associant la philosophie à
l'économie, on a pour tous
les cas prouvé ce lien
qu'il devient possible,
si l'on veut juger bonne
une politique quelconque, de se contenter
d'un jugement éclairé d'économiste, sur ce qui est
"destructeur" et
de ce qui ne l'est pas. Il
reste que ce lien entre justice et
production est inséparable de leur
nature en tant qu'attributs des actes, c'est-à-dire en tant
qu'aspects différents d'une même action humaine, de sorte
que le jugement politique fondé
sur le critère de la production, pas plus que le jugement fondé sur celui
de la justice
ne peut porter sur autre chose que ces actes-là.
De même que ce sont les actions qui sont justes ou
injustes, ce sont les actes
qui sont productifs ou destructeurs :
lorsque, pour avoir étudié
l'histoire d'une politique donnée,
on prétend, sur la foi
de statistiques par exemple,
qu'elle aurait "augmenté la production" alors que tous les actes
qui la constituaient étaient destructeurs (comme toute politique qui interdirait l'échange volontaire
alors que celui-ci est productif
par définition) c'est une étude
qui a toutes les chances d'avoir confondu
une augmentation de la rareté avec celle
de la production,
en tombant dans l'un des sophismes bien connus
qu'engendre toute tentative, par
essence matérialiste, de "mesurer"
la valeur.
Ce qui illustre une conclusion plus générale, à
savoir que, pour juger bonne
une politique économique, pour
la justifier en tant qu'économiste (parce qu'on sait prouver que ce qui est productif est juste),
on n'est jamais dispensé de prouver
sans contradiction que les actes
qui la constituent conduisent
eux-mêmes à une production accrue
— ou plus exactement,
s'agissant de politiques économiques, à une moindre destruction. Et d'ailleurs, comme
ce qui résulte d'actes justes est nécessairement juste lui-même, cette preuve-là sera
en même temps suffisante.
De sorte que l'économiste se trouve dans la même situation
que le juriste pour porter
ses jugements : c'est
toujours en dernière analyse des actes qu'il doit juger, et au nom de principes
généraux. C'est-à-dire que
la recommandation de l'économiste,
comme le jugement du juriste,
doit pouvoir se traduire
en règles de conduite identifiables.
D. Les instruments d'étude conventionnels
ne sont donc pas adaptés à leur objet
Comme le présent propos est
de démontrer qu'en matière
de concurrence,
les rationalisations "scientifiques" de l'étatisme sont incohérentes et arbitraires, les moyens de preuve utilisés sont ceux qui permettront de démontrer
cette incohérence et cet arbitraire : la démonstration logique et la réduction à l'absurde pour la première, et pour la seconde la preuve
qu'il est impossible d'identifier dans la réalité
aucun critère objectif correspondant aux conclusions normatives
de la théorie conventionnelle.
Le fonds empirique n'a donc nul besoin
de consister
en une expérience historique
telle que la statistique
peut la mettre en forme ; l'expérience quotidienne,
universelle, de l'action,
suffit, qui a
progressivement conduit
les économistes à former
les classifications conceptuelles
qu'ils y associent. Comme
le rappelle Hoppe :
"à la différence de ce que font
les économistes mathématiciens,
la tradition centrale de l'école autrichienne,
de Menger à Rothbard, avait
toujours inébranlablement affirmé que
l'ensemble des concepts,
opérations et relations de l'économie possèdent un contenu empirique voire opérationnel
parfaitement clair et déterminé.
Ce n'est qu'en tant que science
de la réalité que l'économie
peut justifier son existence ; de sorte qu'en économie tous les concepts et relations
conceptuelles doivent se rapporter à
des objets et à des événements
réels — ou
du moins qui peuvent exister. Parmi les concepts qui peuvent
prétendre à un contenu empirique et opérationnel sans la moindre ambiguïté figurent entre autres l'action
(la poursuite délibérée d'un objectif avec des moyens
rares), l'appropriation, la propriété et l'agression
(la violation de la propriété) ; la consommation, la production et les moyens de production ; l'échange direct, les prix et
la contrainte (l'échange forcé) ;
l'échange indirect, les instruments d'échange (la monnaie) et le calcul en monnaie ; l'intérêt,
le crédit (l'échange
inter-temporel) et le capital ;
le profit,
la perte, l'accumulation et
la consommation du capital
ainsi que la faillite[199]."
L'instrument de recherche est dicté par l'objet
de la recherche.
S'il est vrai que
mes lectures m'ont convaincu que les statistiques et l'étude
historique sont en théorie
économique beaucoup moins
nécessaires et même
moins légitimes qu'on ne me
l'avait appris, même le plus empiriste des positivistes
— ou le plus positiviste des empiristes — peut reconnaître qu'au moins pour répondre à
ces questions-là, la méthode
choisie est nécessaire
et suffisante.
Après avoir lu toutes ces hérésies, le pseudo-expérimentaliste
conscient et organisé pourra objecter ce qui, pour lui, est l'argument
ultime :
"tout le monde, dira-t-il, sait bien
qu'une question dont
la solution repose sur
la seule argumentation logique
n'est en définitive
qu'affaire de convention,
n'a donc "pas de signification opérationnelle" et
par conséquent pas de place
dans la science. Qu'il examine
donc son propre "comportement",
et se demande, lui qui
prétend que les énoncés
irréfutables ne veulent rien dire,
s'il se souvient seulement de la dernière fois
où, entendant dire que deux et deux
font quatre, ou quelque autre
énoncé équivalent, il ne l'avait pas parfaitement
compris : en effet, si ces pétitions de principe
de sa part n'étaient pas pure bravade, et un tantinet irréfléchie,
les énoncés a priori
qu'il prétend
disqualifier, à commencer par
les concepts les plus élémentaires de l'action humaine, lui seraient
aussi incompréhensibles que l'énoncé suivant : "Kosova mora postati nezavisnom" — comme Pareto prétendait, sans davantage
de vraisemblance,
qu'ils l'étaient pour lui-même.
Quoi qu'il en soit,
ce qu'il s'agit de prouver ici, c'est seulement que
les raisonnements avancés à
l'appui des politiques de concurrence sont arbitraires, ne sont pas scientifiques, ne peuvent pas se justifier. Par conséquent, si une telle objection
de principe pouvait
lui permettre de juger que la démonstration est inutile, elle ne devrait que davantage le conduire à partager ses conclusions : car si les jugements normatifs ne sont pas scientifiques
mais arbitraires, parce que
les définitions sont
conventionnelles, etc., tout cela doit aussi être vrai
des arguments qui prétendent justifier les politiques
en question. Et ceux
qui, refusant d'admettre que
l'argumentation logique directe appartient à la science, prônent à la place d'"examiner
les chiffres" pour porter
ensuite des jugements d'opportunité sur le produit de cette recherche, devraient admettre que, selon leur propre parti pris
philosophique,
ces recommandations-là
demeurent subjectives,
comme ils prétendent que les jugements philosophiques directs
le seraient. Il est vrai que, d'après eux, une meilleure connaissance des faits est censée permettre de réduire
la part d'arbitraire que comportent les jugements
de valeur ;
ils affirmeront même que
c'est en cela que la science éclaire nos choix. Cependant,
n'est-il pas tout aussi utile —
on hasardera même :
"scientifique" — de vérifier la cohérence
des raisonnements qui prétendent
les fonder ?
On ne propose rien
d'autre ici.
Peut-être l'aura-t-on déjà compris : si un économiste non formé à l'école autrichienne peut se plaindre de ne pas trouver
dans la présente analyse
ce qu'il attend d'une étude économique
de la concurrence,
il peut néanmoins admettre que ce choix est justifié par les questions posées. Et s'il veut comprendre ce qui
prétend être un progrès conceptuel,
c'est-à-dire une tentative pour classer différemment
des éléments déjà connus de l'expérience, il admettra que l'on raisonne dans
un cadre conceptuel différent.
Après tout, c'est à l'école
historique allemande que Mises lui-même avait originellement
été formé ; et c'est
seulement une fois parvenu à une impasse dans ses recherches que la lecture du Methodenstreit
des années 1880, entre Carl Menger
et Gustav Schmoller a pu
le convaincre de changer de méthode[200].
Le refus de principe
d'employer sans nécessité équations et graphiques (sans parler
des statistiques) n'est donc
pas seulement un parti pris dogmatique
ni une coquetterie : car
ces béquilles intellectuelles
ne sont pas seulement,
en l'espèce, inutiles
au raisonnement :
on peut même prétendre qu'elles nuisent à
la compréhension des aspects pertinents de la réalité. De même, le choix constant d'une référence au Droit n'est pas seulement guidé par
le désir d'intimider l'économiste en lui rappelant
sans cesse qu'en fait
c'est de justice qu'il s'agit quand on prétend justifier
des politiques, domaine qui
ne relève pas directement de sa compétence supposée : il s'agit aussi de l'habituer, en matière normative, à raisonner dans les termes plus
réalistes d'une action humaine concrète. En effet, la formalisation mathématique l'a par trop habitué à représenter les choix de l'homme
par la mécanique indigente des "fonctions d'utilité". Or,
celle-ci, par construction, fait abstraction du libre
arbitre sans lequel, justement, les questions
de norme ne se poseraient pas : il est des ornières mentales
où nous sommes sûrs de retomber
si nous n'employons pas quelque système pour nous en garder. Employer une autre démarche pour répondre aux questions posées ici
serait aussi utile que de chercher à déduire l'âge du capitaine
des caractéristiques de son bateau. C'est dire si,
en l'occurrence,
il aurait été vain de la conformer aux canons d'une approche pseudo-expérimentale.
Chapitre 2 La Logique de l'action et
la science du droit
"... bien
que le problème d'un ordre
social approprié s'étudie de nos jours sous
les angles distincts de l'économie, du droit,
de la science politique, de la sociologie et
de l'éthique, c'est
un problème qu'on ne peut
embrasser efficacement que comme
un tout"
Friedrich A. Hayek[201]
A.
La méthode pour sortir de l'impasse
Qu'une étude de théorie économique
pure s'intéresse au Droit est là
pour surprendre. On s'étonnera
de ne pas trouver les savants développements sur les coûts
et les avantages respectifs des diverses politiques, sur lesquels on fonderait des recommandations de politique
économique. C'est qu'il faut
d'emblée tirer les conséquences intellectuelles du parti
méthodologique qui a été pris ici.
Tout le monde reconnaît désormais que l'analyse
de la "concurrence parfaite" qui sert
presque toujours, y compris
implicitement, de point de départ à l'étude
de la concurrence, et fonde
dans son principe la prétention de l'améliorer, ne rend pas compte d'un grand
nombre des phénomènes qui
la caractérisent. On a donc
raffiné l'approche et peut aujourd'hui prétendre traiter
des questions exclues du modèle de base, telles que la production et de la transmission des informations (qui explique le rôle
des marques et certaines formes
d'organisation), ou celle
de la possibilité d'entrer sur un marché (traitée
par la théorie des marchés "contestables"). Les spécialistes n'en partent pas moins toujours du même modèle
de référence pour en tirer
des normes, quitte à
lui apporter ensuite des améliorations ou des corrections
pour mieux le conformer aux observations. S'il n'existait pas une tradition
autre, cette étude (à supposer qu'elle eût alors été entreprise)
reprendrait certainement ces analyses
alors qu'elle ne fait ici
que mentionner leur existence.
Tout au plus mettrait-elle l'accent, par souci de tempérer l'intervention de l'Etat, sur les risques de voir
les déterminismes propres à la décision publique éloigner celle-ci de ce que
la théorie présente comme désirable.
Et il est de fait que
les politiques antitrust,
notamment sous les administrations
républicaines de Reagan et Bush,
ont su, prenant en compte
les ajouts successifs au tronc principal
de la doctrine, prendre
leurs distances avec
l'interventionnisme a priori de leurs prédécesseurs. Au point que
Dominic Armentano a pu dire :
"Oui,
nous faisions bien des progrès. Le nombre des plaintes
d'origine privée
avait diminué.
Le nombre des grosses affaires visant au démantèlement
introduites par le Justice Department était lui aussi tombé. La FTC[202]
se tenait relativement
tranquille. La critique
des politiques de concurrence
par l'école autrichienne et celle de Chicago avait eu quelque effet sur
les autres universitaires, sur
la communauté des juristes et
même dans le monde des tribunaux[203].
Aux Etats-Unis,
au moins, les journalistes économiques savent désormais que les libéraux s'opposent aux politiques antitrust,
les uns parce qu'ils les voient toujours "détourner" par
les puissants afin d'entraver la concurrence (ce sont les empiristes),
les autres parce
qu'ils rejettent le modèle de départ, et depuis longtemps :
n'oublions pas que
sa réfutation par Rothbard date
presque de quarante ans[204] !
Armentano rappelle qu'il écrivait déjà
en 1986…
"que,
si nous nous imaginions que les politiques
de concurrence étaient mortes,
nous nous préparions une grosse déception pour l'avenir. Nous avions pourtant une occasion
en or d'abolir la législation antitrust. J'avais affirmé que si nous ne la supprimions
pas, nous finirions par
nous retrouver, après
la relève des bureaucrates,
avec une nouvelle fournée de poursuites."
… Lesquels nouveaux bureaucrates sont en effet
venus, qui aux sophismes
anciens ont inventé
de nouveaux avatars, et
réussi à casser l'essor de l'industrie informatique ; d'où
la nécessité de leur tordre définitivement le cou :
"[… N]ous
ne nous débarrasserons jamais de ces politiques tant que nous n'aurons pas éliminé les théories fausses
de la concurrence et du monopole qui inspirent l'establishment en la matière.
Ce à quoi nous avons affaire
en l'espèce, ce sont
des théories de la concurrence qui sont fausses et des conceptions du "pouvoir
de monopole" qui sont détestables.
Aussi longtemps que ces idées mal fondées perdureront, nous aurons de mauvaises politiques[205].
Alain Besançon,
en présentant
sa propre explication, fort
réaliste, de l'économie soviétique,
décrivait en ces termes
une théorie dominante
au moment où l'on ressent le besoin
de la remplacer :
"Ce schéma permet d'organiser les faits d'une façon
assez satisfaisante, tout comme
le système ptoléméen rendait compte du mouvement des planètes, à condition d'ajouter un nombre
suffisant d'épicycles. Cependant,
les dissidents ont les yeux fixés sur
d'autres faits, ou bien pondèrent différemment
les mêmes faits, de sorte que les épicycles ne parviennent plus à remplir leur fonction, et que le schéma en perd tout
crédit. On ne sortira
du dialogue de sourds que si
le contestataire fait l'effort de proposer un autre schéma
théorique d'ensemble, capable
de rendre compte de ces mêmes faits plus exactement,
plus logiquement et surtout
plus économiquement. Il faut
parvenir à un gain 'copernicien' de clarté, de simplicité,
de précision,
de prévision. C'est
un tel schéma que j'ai l'intention d'esquisser[206].
C'est que cette étude propose : il s'agit d'abord
de contester le choix
de fonder l'analyse des structures industrielles sur
une référence à la "concurrence parfaite", ainsi que les conséquences qu'on prétend en tirer. Parce
qu'elle n'avait pas du tout été élaborée pour cela, celle-ci fait complètement abstraction
des raisons pour lesquelles la concurrence concrète existe sous les traits que nous lui connaissons dans
l'expérience directe :
"Il semble qu'on se rend de plus
en plus compte parmi
les économistes que ce dont
ils ont débattu au cours
des années récentes sous
le nom de 'concurrence' n'est pas
la même chose que
ce qu'on appelle ainsi
en langage ordinaire [...
C]e dont discute
la théorie de la 'concurrence parfaite' a aussi peu de titres que possible à se faire appeler 'concurrence' et […] ses conclusions sont de peu d'utilité pour guider la politique. La raison me semble en être
que cette théorie suppose de bout en bout que l'état du monde que la concurrence est précisément censée réaliser
(ou approcher) existe déjà, et que si la situation postulée
par la théorie de la 'concurrence parfaite' existait jamais, non seulement
cela rendrait vaines toutes
les activités que le verbe
'rivaliser' implique, mais
les rendrait virtuellement impossibles
(Friedrich Hayek[207])."
La tradition praxéologique
Ces activités,
notre critique se référera au contraire à
une tradition qui les a maintenues au centre de l'analyse, en faisant passer
au second plan d'autres aspects en fait
moins pertinents, tels que
le souci de l'"équilibre général", celui
du "long terme", ou
celui de la prévision.
Cette tradition, issue
des sciences morales,
on l'appellera, à
la suite de Ludwig von Mises et Murray Rothbard, la tradition
"praxéologique",
parce qu'elle se veut la théorie de l'action
humaine. Elle définit l'objet
de l'économie politique comme l'étude des conséquences logiques
du fait que l'homme agit[208]. A
la suite de Schumpeter, Emil
Kauder, Raymond de Roover[209], et Marjorie
Grice-Hutchinson[210],
Rothbard fait remonter cette tradition au moyen-âge :
"Il convient désormais de trouver
la genèse de la théorie économique, ainsi que de l'approche libérale, dans la Scolastique
médiévale. Contrairement aux idées
reçues, la Scolastique ne s'arrête pas à saint Thomas d'Aquin. Elle commence, certes,
avec lui ; cependant, elle se développe par
la suite. Et c'est en Espagne
qu'elle culmine au XVIème siècle,
avec l'Ecole de Salamanque[211].
Bien loin d'être des adeptes de la valeur-travail,
du coût de production et du statut personnel, les Scolastiques
étaient ce que nous pourrions
appeler des proto-autrichiens. Le but de la production est la consommation,
et ils avaient découvert que la valeur et le prix
des produits est déterminé par leur utilité telle que
les consommateurs
la perçoivent,
en interaction avec la rareté relative des biens
et autres ressources[212].
Parmi ces scolastiques, on peut mentionner Pierre de Jean Olivi, Franciscain de Narbonne du début
du XIIème siècle et auteur d'une analyse
de la valeur comme phénomène de la conscience et presque déjà comme portant sur l'objet
de l'action plutôt que sur
une classe de produits[213].
Un siècle et demi plus tard,
Saint Bernardin de Sienne reprend cette analyse[214], qui
a d'ailleurs permis à la plupart des économistes antérieurs à Adam Smith
d'expliquer le paradoxe
de la valeur par l'utilité et
la rareté relative,
sans aller plus loin.
C'est Adam Smith,
en introduisant la notion purement hypothétique d'"équilibre de long terme" et Ricardo,
en inventant une "valeur naturelle" sans rapport
non plus avec les prix réellement pratiqués, qui devaient accréditer l'idée d'un "paradoxe
de la valeur"
non encore résolu[215].
Les économistes français, au début du XIXème
siècle, n'ont fait que continuer
cette tradition. Le principe en est posé par Destutt de Tracy,
dont le Traité
d'économie politique constitue
la quatrième partie des Elémens d'idéologie (sic), l'"idéologie" étant entendue, même si l'on y trouve parfois quelques traces de scientisme (nous sommes à l'époque où l'on rédige le Code civil), comme l'"étude des idées" :
"Le Traité qu'on va lire forme la quatrième partie
de mes Elémens d'Idéologie
(les trois premières composent le traité
de l'entendement, et celle-ci est
la première du Traité de la Volonté) ; et peut-être tire-t-il quelque avantage
d'être ainsi placé. Car après
avoir vu comment se forment nos connaissances et toutes nos
idées, et comment de ces idées
naissent
tous nos besoins et
tous les moyens que nous avons d'y pourvoir, le lecteur se trouve naturellement
très-bien disposé à examiner quelle est
la meilleure manière d'employer toutes nos facultés physiques et
intellectuelles à la satisfaction de nos divers besoins. Or c'est là l'objet d'un Traité spécial
d'Economie politique. Cependant, comme beaucoup de personnes
désirent étudier directement cette utile science, et ne se soucient pas de remonter
plus haut et de se livrer à des recherches
qu'ils croient être de la métaphysique, et qui ne sont que
de la vraie logique
(...), je crois leur être
agréable, en leur présentant
cet ouvrage séparé
de ses antécédens. J'ai
seulement eu la précaution d'y laisser une Introduction, dans
laquelle j'explique comment, de notre faculté d'avoir
des volontés et
des sentimens, naissent
en nous les idées de propriété, de richesse,
de liberté, de droit et
de devoirs, et quelques autres[216]."
De la praxéologie française, Jean-Baptiste Say
"C'est Say qui fut l'héritier authentique
de la tradition française,
proto-autrichienne, du laissez-faire développée au XVIIIème siècle[217]."
et Frédéric Bastiat
sont les plus grands représentants. Pour eux,
la théorie économique
se déduisait naturellement de l'expérience personnelle
commune à chaque être humain. Rothbard
note que,
"dans l'imposante introduction de son magnum
opus, le Traité d'économie
politique, Jean-Baptiste Say
se plaint que :
'[Des] personnes habiles dans d'autres sciences et
trop étrangères à celle-ci,
s'imaginent, de leur côté,
qu'il n'y a d'idées positives que
les idées mathématiques et
les observations faites avec soin dans
les sciences naturelles ;
elles s'imaginent qu'il n'y a pas de faits constants et
de vérités incontestables dans les sciences morales
et politiques ;
qu'elles ne sont point
par conséquent de véritables sciences, mais seulement des corps d'opinions
hypothétiques[218]...'
Il est vrai que c'était une époque où l'on était suffisamment formé aux humanités pour que
Chateaubriand puisse
écrire :
"Les mathématiques, loin
[…] de prouver l'étendue de l'esprit dans la plupart
des hommes qui les emploient,
doivent être considérées,
au contraire, comme l'appui
de leur faiblesse, comme
le supplément de leur insuffisante capacité, comme une méthode d'abréviation propre à classer les résultats dans
une tête incapable d'y arriver d'elle-même. Elles ne sont que les signes généraux d'idées qui
nous épargnent la peine d'en avoir, des étiquettes
numériques d'un trésor que
l'on n'a pas compté, des instruments avec lesquels
on opère, et non des choses sur lesquelles on agit. Supposons
qu'une pensée soit
représentée par A et une autre par B : quelle
prodigieuse différence n'y aurait-il pas entre l'homme qui développera
ces deux pensées, dans leurs différents rapports moraux, politiques et religieux, et l'homme qui, la plume à
la main, multipliera patiemment
son A et son B,
en trouvant des combinaisons curieuses, mais sans avoir autre chose devant l'esprit que les propriétés de deux lettres stériles ?
"Mais si,
exclusivement à toute autre science, vous endoctrinez un enfant dans cette science qui
donne peu d'idées, vous courez
les risques de tarir la source même des idées
de cet enfant, de gâter le plus beau naturel, d'éteindre l'imagination la plus
féconde, de rétrécir l'entendement le plus vaste. Vous remplissez
cette jeune tête d'un fracas de nombres et de figures
qui ne lui représentent rien du tout ; vous l'accoutumez à se satisfaire
d'une somme donnée, à ne marcher
qu'à l'aide d'une théorie, à ne
jamais faire usage de ses forces,
à soulager sa mémoire et sa pensée par des opérations
artificielles, à ne connaître et
finalement à n'aimer que
ces principes rigoureux et
ces vérités absolues qui
bouleversent la société.
"On a dit que les mathématiques servent à
rectifier dans la jeunesse les erreurs du raisonnement. Cependant,
on a répondu très ingénieusement et très solidement à la fois que pour classer
les idées, il faut
premièrement en avoir ; que
prétendre arranger l'entendement d'un enfant, c'était vouloir arranger une chambre
vide. Donnez-lui d'abord
des notions claires de ses devoirs moraux
et religieux ; enseignez-lui
les lettres humaines et divines : ensuite, quand
vous aurez donné les soins nécessaires à l'éducation du coeur
de votre élève, quand son cerveau
sera suffisamment rempli d'objets de comparaison et de principes certains, mettez-y de l'ordre, si vous le voulez, avec la géométrie.
"En outre,
est-il bien vrai que l'étude des mathématiques soit si nécessaire dans
la vie ? S'il faut des magistrats,
des ministres, des classes civiles et religieuses, que font à leur état
les propriétés d'un cercle ou d'un triangle ? On ne veut plus, dit-on,
que des choses positives.
Hé, grand Dieu ! qu'y
a-t-il de moins positif que
les sciences, dont
les systèmes changent plusieurs fois
par siècle[219] ?"
"[Justement,
remarque Rothbard, Say note par ailleurs, comme Ludwig von Mises
le fera un siècle et
demi plus tard, que] la différence entre l'économie politique et la statistique est la même qu'entre
la théorie et l'histoire économiques. La première est fondée avec certitude sur des principes
généraux universellement observés et reconnus ; par conséquent,
'l'économie politique, au contraire [des généralisations empiriques fondées
sur la statistique] est établie
sur des fondements inébranlables, du moment que
les principes qui lui servent
de base sont des déductions rigoureuses de faits généraux
incontestables[220]. Parmi
ces sciences [morales et politiques],
l'économie politique est peut-être celle où
l'on est parvenu à établir
avec le plus de sûreté ces principes qui ont le caractère de certitude[221]'.
La statistique, à
l'inverse, ne fait que rapporter
les traits sans cesse changeants des événements particuliers, 'les faits qu'elle nous rapporte, comme ceux que rapporte l'histoire, sont plus ou moins incertains et
nécessairement incomplets[222].'
"Outre cela,
[poursuit Rothbard,]
Jean-Baptiste Say avait pressenti la conception praxéologique
des événements historiques et des données statistiques, qui les désigne eux-mêmes comme
des faits complexes nécessitant
une explication.
'Elle [la statistique] peut
plaire à la curiosité, mais
ne la satisfait pas utilement quand elle n'indique pas
l'origine et les conséquences des faits qu'elle consigne ; et lorsqu'elle en montre l'origine et
les conséquences,
elle devient de l'économie politique[223]".
"Say,
poursuit Rothbard, présente
un aperçu extrêmement judicieux de la nature
et des conséquences probables de l'application des mathématiques
à l'économie politique.
Il avance que la méthode mathématique, avec son apparence d'exactitude, ne peut que fausser gravement l'analyse de l'action humaine
qualitative en exagérant
et en simplifiant à l'excès les principes
correctement fondés de l'économie politique[224].
Ceux qui ont prétendu le faire
'n'ont pu énoncer ces problèmes
en langage analytique sans les défaire
de leur complexité naturelle,
au moyen de simplifications
et de suppressions arbitraires,
avec les conséquences,
insuffisamment appréciées,
qu'ils changeaient toujours la condition du problème et
viciaient toutes ses résultats ;
cela fait qu'on ne peut
déduire de tels calculs
aucune autre inférence que
celles qui se dégagent
de la formule arbitrairement
postulée[225]."
Et c'est ainsi qu'on en vient à théoriser la concurrence à partir de postulats qui vident de sens
tous les actes qui la constituent dans la réalité. D'autres tenants conscients d'une économie fondée sur le fait de la pensée
humaine sont en Grande-Bretagne J. E. Cairnes, Nassau William Senior[226] et
Lionel Robbins (celui
de 1934)[227].
Cairnes, rappelle Rothbard, insiste sur la méthode spécifique
des sciences morales :
"après avoir convenu avec Mill
qu'il ne peut y avoir d'expériences contrôlées dans
les sciences sociales, ajoute que
ces dernières ont en revanche un avantage décisif sur
les sciences physiques, à savoir
que dans ces dernières,
"les hommes n'ont aucune connaissance
directe des principes premiers de la physique. […]
la preuve ultime de toutes ces lois est en dernière
analyse que, si nous supposons
qu'elles existent, elles rendent compte
des phénomènes observés."
"A l'inverse,
cependant,
"L'économiste part d'une connaissance
certaine des causes ultimes.
Il est déjà,
dès le début de son entreprise, dans
la position que le physicien n'atteint qu'après des décennies
de recherche laborieuse. Si quiconque
doute de cela,
il lui suffit de se demander ce que sont...
les principes ultimes qui gouvernent les phénomènes économiques : certaines sensations de l'esprit ou certaines tendances […]
des êtres humains [...] il suffit […] que nous nous posions la question pour pouvoir déduire
une connaissance directe de ces causes à partir du contenu
de notre conscience, et
de notre perception des événements extérieurs. Quiconque se lance dans
une industrie quelconque est conscient des motifs qui
le poussent à agir de la sorte. Il sait qu'il le doit à un désir de posséder
de la richesse, pour
une raison ou pour une autre.
Il sait que suivant ses lumières
il s'acheminera
vers cette fin par
le chemin le plus court qui
lui sera ouvert[228]."
Senior
insiste pour sa part sur le rôle de l'esprit
humain :
"Les sciences physiques, […] qui ne traitent que
de grandeurs et de tentatives d'explication... Passent
presque complètement sous
silence le phénomène de la conscience
[…] à l'inverse, les sciences
et les arts de l'esprit tirent leurs prémisses presque exclusivement
de la conscience humaine.
Les principaux sujets qui leur sont familiers traitent
du fonctionnement de l'esprit humain."
Et nous avons vu la praxéologie
s'opposer au positivisme naissant
dans la critique de Vilfredo Pareto par Benedetto Croce en 1900[229].
L'école autrichienne
L'école de pensée qui maintient
aujourd'hui
cette conscience aiguë du fait que la théorie sociale
doit partir du fait de la pensée est l'école autrichienne, celle de Carl Menger, Eugen von Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises, Murray Rothbard, Hans-Hermann Hoppe[230].
Aujourd'hui, c'est
principalement aux Etats-Unis que les économistes autrichiens
la conservent :
ils s'opposent à la science économique
pseudo-expérimentaliste
en affirmant que son objet n'est pas de rechercher
des lois déterministes entre des grandeurs mesurables[231] mais
d'étudier la société comme un processus d'interaction entre
des personnes, guidées par
des idées conscientes. C'est dire
que l'économie autrichienne rétablit l'activité de l'esprit au centre
des phénomènes économiques. L'esprit humain y est — parce qu'il l'est dans
les faits — à
la fois la source
de la production et
le siège des jugements de valeur.
L'analyse inclut la création et la nouveauté
La conséquence est que la notion
de création, aussi bien
de valeur que d'information,
c'est-à-dire de nouveauté
et d'histoire vécue, peut y
demeurer centrale dans l'analyse
alors que dans le modèle de l'équilibre général, il ne se passe par
définition rien de ce qui n'était pas décrit au départ. Comme
le dit Ludwig Lachmann :
"C'est le contraste entre ceux [de Lausanne] qui se limitent à déterminer les grandeurs appropriées
des éléments d'un système
(les conditions de l'équilibre)
et ceux (les autrichiens) qui cherchent à expliquer
les éléments en termes
des actes de la pensée des individus qui
les forment. La plupart
des penseurs autrichiens étaient
vaguement conscients de ce contraste, mais avant Hans Mayer,
Mises et Hayek ils étaient incapables
de l'exprimer de façon concise.
La validité du modèle de Lausanne est limitée à un monde
stationnaire. L'arrière-plan
de la théorie autrichienne,
par contraste, est un monde
de changement continuel dans lequel les plans doivent
être conçus et sans arrêt révisés[232]."
L'approche mécaniste de l'équilibre général appartient à la tradition
newtonienne, qui se représente
le changement (ou, suivant l'idée qu'on s'en fait, échoue à le représenter) suivant les termes
d'Henri Bergson :
"comme une succession d'états, dont chacun
est homogène... et par
conséquent n'est pas en lui-même sujet
au changement." (L'évolution
créatrice).
C'est aussi
ce que remarquent Gerald
P. O'Driscoll
et Mario Rizzo dans The Economics of Time and
Ignorance :
"Par conséquent,
tout mouvement doit trouver
sa source en-dehors
du système, en somme
il doit être exogène.
Un système newtonien n'est
qu'une juxtaposition d'états statiques
et ne peut
engendrer le changement
de manière endogène. Chaque
période (ou point) est donc isolée.
"En conséquence,
ou bien nous avons la simple continuation
d'une période (absence
de changement) ou bien nous avons
du changement sans la capacité de savoir comment la période précédente pourrait l'avoir engendré. C'est le problème fondamental
de la méthode de la dynamique comparative qui est déduite de la théorie
de l'équilibre partiel de Lindahl[233].
"Comme chaque période est en équilibre
temporaire, nous ne pouvons
examiner le changement qu'en
nous demandant ce que serait
le nouvel 'équilibre' si
un autre ensemble de données
était appliqué
au système."
A la conception du temps
de Newton, où rien
de nouveau
ne se passe après que
les "conditions initiales"
ont été posées, les autrichiens O'Driscoll et Rizzo opposent le temps "réel" familier
aux philosophes,
où la présence de l'esprit humain compose une histoire parce qu'il crée sans arrêt
de la nouveauté
— "à titre secondaire",
aurait dit saint Thomas d'Aquin.
Si on veut symboliser cette opposition par deux figures dans l'histoire
de la connaissance,
on peut dire que l'économie autrichienne choisit l'"évolution créatrice" de Bergson contre le déterminisme mécaniste
de Laplace et,
s'il lui fallait choisir entre deux scientismes, préfère au scientisme du XIXème siècle celui du XXème que décrit Philippe Nemo et qui,
au moins, reconnaît
en principe que prévoir
exactement l'état
de la société à venir est pour toujours impossible :
"C'est le paradigme méta-scientifique
des 'ordres polycentriques' formulé dans les années 1940
notamment par Michael Polanyi et développé depuis une trentaine d'années par les théoriciens
des 'systèmes auto-organisés' qui voient dans la représentation
d'un ordre non commandé de l'extérieur la clé
de l'explication rationnelle des phénomènes complexes[234]."
"La théorie de l'ordre spontané est reprise
par Karl Popper,
Karl Nagel, Michael
Polanyi. Elle débouche sur
la cybernétique et la théorie des systèmes auto-organisés. Hayek a connu de longue date
les auteurs qui devaient avoir
un rôle dans l'histoire de ces dernières théories, par exemple Ludwig von Bertalanffy ou John von Neumann... Pour les théoriciens
de l'auto-organisation,
l''autonomie' des systèmes [...]
signifie qu'ils se sont
faits 'tout seuls' et continuent à se réguler 'tout seuls'. Ces
systèmes se distinguent radicalement des artefacts
cybernétiques à 'entrée-sortie' qui sont programmés d'avance par l'ingénieur pour obéir à
des 'commandes' ou à
des 'asservissements' venus de l'extérieur[235]."
Certains auteurs ont vu dans l'"équilibre
général" lui-même un ordre interactif. Hayek lui-même, disciple
de von Wieser,
ne le trouvait pas mauvais comme illustration
du principe :
"Je considère même que
le grand avantage de la technique mathématique est
de nous permettre de décrire,
au moyen d'équations algébriques,
le caractère général d'un système même lorsque
nous sommes ignorants des valeurs numériques qui détermineront sa concrétisation
particulière. Nous aurions
difficilement pu atteindre cette image globale des interdépendances
mutuelles entre les différents éléments
d'un marché
sans cette technique algébrique[236]."
C'est tout de même encore un paléo-scientisme : le modèle, s'il abandonne ses prétentions à prédire,
n'en demeure pas moins une mécanique déterministe, où tout acte — on devrait plutôt dire tout mouvement — trouve en fait sa source
en dehors de lui-même, et qui
exclut précisément la question
de l'information qui intéresse si fort les théoriciens
de la complexité ; aussi
emprunte-t-elle encore beaucoup plus
au rêve panoptique du début du XIX ème siècle qu'à la théorie contemporaine
des systèmes. Il est vrai que
Hayek admet encore une approche expérimentale de l'économie
théorique, alors que
les autrichiens purs tels que Mises,
Rothbard et maintenant
Hoppe la rejettent, en expliquant très exactement
pourquoi[237]. Il faut
rappeler qu'à l'Université
de Vienne, Hayek était
démocrate-social et disciple de von Wieser, économiste de l'école de Lausanne avant
de rencontrer von Mises à l'Institut für Konjunkturforschung, et de comprendre l'impossibilité
des plans socialistes.
C'est pourquoi
il y a lieu de conserver aussi l'appellation
de "scientisme" pour les métaphores biologiques
de l'économie, dans la mesure
où celles-ci continuent,
selon la définition de Rothbard, "d'appliquer inconsidérément certaines méthodes des sciences de la nature au domaine de l'action
humaine." Néanmoins, elles constituent un progrès par
rapport à un scientisme dont
le modèle serait l'astronomie et plus généralement la physique
mécanique, et pour qui le rêve ultime serait que la description d'un état du système
permette de rendre compte de la totalité
de ses états antérieurs et
subséquents.
De même
des tentatives que font les économistes mathématiciens pour introduire l'incertitude
dans leurs modèles consistent à remplacer des variables
certaines par des variables
aléatoires : c'est
une formalisation de l'ignorance
qui peut bien tenter de décrire la manière dont
les gens prennent des décisions en incertitude, mais préjuge encore de notre
connaissance de l'avenir. Elle
ne peut pas introduire l'essentiel,
à savoir la création continue de valeur et d'information.
Un
nouveau type de modèles est récemment apparu en théorie financière, qui consiste à décrire
un flux continu de changements sur le marché comme
une suite de signaux imprévisibles.
Cette approche a l'immense avantage d'habituer les théoriciens
à reconnaître, du moins
dans certains domaines, que
la société est opaque à l'ambition de la maîtriser
intellectuellement et que les effets combinés des décisions
personnelles de chacun sont trop complexes pour être précisément
prévus. Elle a l'avantage de systématiser
l'idée qu'il n'existe pas de profit certain, la proposition probablement la plus féconde de l'économie politique, puisque non seulement elle permet
de prouver qu'il n'y a ni gaspillage ni exploitation sur un marché
libre mais en plus, comme on peut aussi l'appliquer
en-dehors du marché, elle peut
servir à décourager
les ambitions prédatrices
de ceux qui voudraient
porter leurs efforts vers
la spoliation légale. A cet
égard, elle illustre bien à quel
point les recherches faites par les théoriciens de la
finance pour gagner de l'argent éliminent les erreurs plus
rapidement que celles qui sont commandées aux économistes
par les hommes de l'Etat pour rationaliser et prétendre
guider leurs ingérences (nous verrons ce point plus tard
à propos des effets de l'étatisme sur la perception
des phénomènes économiques).
Etudier les actes de la pensée
L'approche suivie ici, l'approche autrichienne,
entend proscrire tout scientisme ; analyser les idées plutôt que
de quantifier, décrire
les choix fondés sur l'information produite plutôt que
des automatismes, apprécier
l'efficacité productive à partir
de normes cohérentes plutôt que de porter des appréciations
subjectives sur des grandeurs
qu'on aura fait semblant de mesurer.
Ce qui est en question,
c'est de juger une politique, et c'est une méthode qui permet de définir l'optimum économique de façon objective
et non contradictoire. Cela a
plusieurs conséquences : tout
d'abord, au lieu
de s'interdire de raisonner
sur ce qui ne peut s'y prêter, on se passera au contraire de ce qui
suppose une mesure chiffrée.
Une théorie économique qui
reconnaît, comme Destutt de Tracy, que son objet est d'abord l'étude
des idées qui guident l'action, idées créées à tout moment
(aussi bien les informations particulières que les jugements de valeur), s'accommode mal de techniques qui
supposent la possibilité d'une mesure.
Comme
on ne mesure pas une idée, on ne mesure ni
la valeur ni le coût : les prix ne sont que des repères des préférences, et non pas des mesures
de la valeur. Il est
vrai qu'à la fin
d'un échange marchand dans un cadre concurrentiel, la valeur des objets échangés est aussi proche que possible aux yeux de chacune
des parties, et que d'autre part l'action incessante des personnes tend à égaliser la valeur, toujours à leurs yeux, des biens
substituables comme le sont
les unités monétaires. Cependant, cela ne permet pas de faire
de la monnaie
une "mesure" de la valeur. Ce qui se rapproche le plus d'une "mesure"
est le rang auquel l'action observée se place
implicitement sur l'échelle de préférences de celui qui agit au moment où il agit.
Ainsi, le prix
en monnaie d'un produit
signale que l'acheteur a préféré ce dernier à la quantité d'argent
donnée en échange, et que
le vendeur a fait l'inverse. On s'en veut d'avoir à rappeler ces faits, que reconnaissent d'ailleurs la plupart
des économistes ; mais
c'est que la plupart font
ensuite comme s'il n'y avait pas
lieu d'en tirer aucune conséquence : l'innovation, ici, consistera donc à
tirer les conséquences en question.
Reconnaître que ce sont les idées qui
guident l'action et que de l'information,
à savoir des idées nouvelles apparaissent sans arrêt, implique aussi que les gens réagiront de manière nécessairement
différente à des instants donnés
face à des situations apparemment
semblables. Comme l'explique
Cachanosky :
"C'est justement sur ce point,
du déterminisme contre l'indéterminisme,
qu'apparaît la différence
de nature entre les sciences
naturelles et les sciences
de la société :
alors qu'il est présent
dans les sciences de la nature,
il ne l'est pas dans les sciences sociales. La découverte de la théorie
"subjective" de la valeur
signifiait "bien plus que la substitution
d'une théorie plus satisfaisante
du marché à une autre qui l'était moins[238]."
"La révolution marginaliste n'a pas
seulement fait apparaître que
les phénomènes du marché sont
les conséquences logiques de jugements de valeur personnels,
mais a révélé
en outre que
les problèmes épistémologiques
[d]es sciences
naturelles et sociales sont différents. Les idées épistémologiques de J. B. Say, N. W. Senior, et J. S. Mill y ont gagné
un nouvel élan et
une nouvelle solidité.
"Le point-clé est que les facteurs
extérieurs à l'esprit ne déterminent
pas les évaluations
subjectives qui sont
la base fondamentale de la théorie économique. A la différence des objets et
des animaux, l'homme
peut décider de sa propre conduite. 'Libre arbitre' signifie que les idées qui sont engendrées dans
l'esprit de l'homme ne sont pas déterminées de la même
manière que le sont les phénomènes de la nature. La présence ou l'absence d'un certain facteur peut affecter
de manières différentes les évaluations de chacune
des personnes à des moments différents. A l'évidence, cela
ne veut pas dire que
les facteurs externes n'aient
pas d'influence sur la pensée
et notamment les jugements de valeur, ni sur les actions
des individus ; ils le font
sans l'ombre d'un doute. Ce
que l'on veut dire par 'indéterminisme
de la pensée' est que ces facteurs externes n'influencent pas de manière
univoque le résultat des idées
et des jugements de valeur.
"Il existe évidemment des gens qui nient que l'homme agit librement et soutiennent au contraire que
sa conduite est déterminée.
Des exemples de cette position sont le polylogisme de Marx, d'après lequel
la classe sociale à laquelle un homme appartient déterminerait ses idées ; en psychologie nous avons le béhaviorisme, qui
soutient que la conduite humaine est déterminée par les influences du milieu ambiant externes à
l'individu[239]."
Alors que l'économie mathématique
et l'économétrie s'attachent à décrire les aspects déterministes
de l'action (si l'on peut
appeler "action" des mouvements déterminés), le cadre de l'analyse
autrichienne est d'emblée
indéterministe ; cela veut dire
que la notion de "fonction" qui suppose l'existence
de constantes, devient
elle aussi inutilisable. Comme
le disait Murray Rothbard :
"les relations mathématiques sont fonctionnelles, à savoir
que les variables sont
interdépendantes, et identifier
la variable causale dépend
de celle que l'on tient pour donnée
et de celle que l'on change.
Cette méthode est appropriée en physique, où les entités ne fournissent pas en elles-mêmes
les causes de leurs actions
mais sont au contraire
déterminées par des lois quantitatives exactes qu'on peut découvrir quant à leur nature et à celle de leurs relations. En revanche, dans l'action
humaine, le libre choix
de la conscience humaine est
la véritable cause, et
cette cause-là entraîne certains effets.
Le concept mathématique de 'fonction' interdéterminante est donc inapproprié. A la vérité, le concept même de 'variable' utilisé si fréquemment
en économétrie est illégitime, car la physique ne peut déduire
des lois qu'en découvrant
des constantes. Le concept
de variable n'a de sens que s'il y a des choses qui ne sont pas variables, mais constantes. Or dans l'action humaine,
le libre arbitre interdit
toute constante quantitative
(y compris des unités constantes de mesure). Toutes les tentatives pour découvrir de telles
constantes (telle que
la stricte
théorie quantitative de la monnaie ou la 'fonction de consommation'
keynésienne ) étaient par leur nature même vouées à l'échec[240]."
Ce que les pseudo-expérimentalistes considèrent
comme une limite à l'approche expérimentale,
les praxéologistes
le tiennent pour une impossibilité. Et s'ils peuvent le dire avec
confiance, c'est parce
qu'ils savent la remplacer
avantageusement : car
de son côté,
le raisonnement logique est,
pour sa part parfaitement
approprié à une théorie de l'action volontaire : en effet, sa nature est la même
— la pensée conceptuelle,
le langage naturel —
que celle des raisonnements
qui conduisent à l'action (et
c'est aussi pourquoi ils ne voient pas ce que peuvent gagner les économistes mathématiciens qui prétendent rendre compte
des jugements de valeur en d'autres termes que ceux dans lesquels on les formule). Ceux-ci
peuvent expliquer que
leur formation les amène à
se trouver plus à l'aise
dans le raisonnement mathématique
que dans le raisonnement logique
(quand
ils ne commettent pas
la faute de l'appeler "intuitif"). Ils sont libres d'essayer
de leur côté de décrire les mêmes phénomènes ; mais ils risquent fort de perdre
de vue la réalité concrète
sans décrire pour autant des phénomènes que le langage naturel ne saurait décrire — car en économie, c'est de pensées et d'actes
qu'il s'agit.
Nous avons déjà vu Jean-Baptiste Say, dans son Traité
d'économie politique1803) rappeler
les faux postulats que doivent admettre ceux qui veulent employer
les mathématiques en économie
ainsi que les faits dont ils ne peuvent plus
tenir compte, et conclure :
"qu'on ne peut tirer d'autre conclusion
de ce genre de calculs
que celle qu'on aurait déduites de ces formules arbitrairement
postulées[241] (cf. supra).
Ludwig von Mises
en déduisait que
l'économie mathématique est une approche stérile,
parce que :
"Les problèmes de l'analyse
du processus [de marché], à savoir
le seul problème économique qui ait une importance, défient toute approche mathématique […]
les équations différentielles de la mécanique sont censée décrire précisément
les mouvements concernés à tout
instant vécu. Les équations
des économistes
n'ont aucun rapport avec les conditions telles
qu'elles existent réellement à
chaque instant de l'intervalle de temps entre l'état de non-équilibre et l'état
d'équilibre. Il n'y a que ceux qui
sont complètement obnubilés par la pétition de principe que
la théorie économique doit être une pâle copie
de la mécanique, pour
sous-estimer le poids
de cette objection[242]."
Mises ne faisait d'ailleurs que rappeler, à presque un siècle d'intervalle, les limites
posées par
J. E. Cairnes :
"à moins que l'on puisse démontrer soit que les sensations mentales peuvent s'exprimer sous des formes
quantitatives précises, soit que
les phénomènes économiques
ne dépendent pas des sensations mentales, je suis incapable de voir
comment on pourrait éviter d'arriver à
cette conclusion [que
la mathématique est inutilisable][243]
C'est pourquoi,
explique Juan Carlos
Cachanosky :
"Les économistes autrichiens Ludwig von Mises et Friedrich A. Hayek, depuis plusieurs décennies, ont analysé 'verbalement'
les implications logiques du comportement humain dans
des conditions réelles, dont
on pourrait dire
qu'elles sont opposées à
celles du modèle de l'équilibre général. Cette méthode
leur a permis d'arriver à une théorie
d'une haute valeur explicative[244]."
A quoi servent les statistiques
Si les praxéologistes successifs ont tellement
attiré l'attention sur les limites de l'emploi
des statistiques, c'est parce que
le fait de la pensée,
le fait que l'économie traite des actes
de la pensée, a
au moins deux conséquences :
l'approche statistique
ne peut jamais rendre compte
directement de la causalité sociale, et se retrouve
confrontée à un objet essentiellement fuyant. Si le praxéologiste insiste pour remettre la statistique à
sa place, ce n'est
pas seulement parce que
l'expérience universelle
de la pensée et de l'action lui suffit pour tirer les concepts et, partant, les axiomes
et les conclusions de l'économie politique. C'est aussi parce qu'en tant que
théoricien de l'action,
il conçoit l'économie comme un système d'interactions entre
des esprits singuliers,
et voit l'objet premier de son étude dans les actes
de la pensée qui motivent
et informent les actes,
productifs ou destructeurs
des personnes. Ces actes,
les statistiques s'abstiennent par construction
de les décrire.
Elles donnent une description certes chiffrée, mais appauvrie voire méconnaissable
de leurs conséquences, et surtout (ce qui explique leur incapacité à
fonder des lois générales de l'économie), elles ne peuvent pas directement rendre compte
de la causalité réelle.
La causalité sociale
réelle
En effet,
la vraie origine des événements dont traite la théorie économique, ce ne sont pas
les "conditions initiales",
alibi à l'impuissance du scientisme, ce n'est pas davantage "la nature", car l'économie ne traite rien qui ne soit issu de l'action
humaine. La vraie origine
des faits dont s'occupe l'économie,
c'est l'information créée par les actes
de la pensée, pensée qui
conçoit les projets et les jugements de valeur, raison d'être des actes concrets. Dans l'économie réelle, tout consiste en une information spécifique, dont la source est toujours
sa création par l'esprit humain.
Cette création, les scientistes la nient par méthode
et s'interdisent donc
d'en faire la théorie.
Les praxéologistes, pour
leur part, conçoivent la relation causale concrète comme la transmission effective
de cette information créée par la pensée aux objets de l'action. Et comme c'est de cette information
spécifique, de la manière dont l'esprit la crée, l'utilise
et la transmet à la matière qu'ils doivent faire la théorie, ils commencent, conformément à la tradition
philosophique réaliste qui est
la leur, par ses lois
les plus universelles et
appelleront "causalité" les lois universelles qui
régissent la transmission de l'information, et "identité" celles de sa conservation. Suivant la loi de l'identité,
les choses sont ce qu'elles sont,
c'est-à-dire contiennent toute
l'information qu'elles contiennent,
et aucune autre
(M. de La Palisse,
rappelons-le, est le saint
patron de la praxéologie) ;
suivant la loi de causalité, le changement vient toujours d'une information nouvelle, qui le détermine.
Cette notion de causalité réelle s'oppose
à la "causalité" des scientistes, laquelle ne traduit jamais qu'une information
préexistante, puisque la méthode
expérimentale porte par construction
sur un système déterminé,
c'est-à-dire où rien de nouveau n'est jamais censé
pouvoir apparaître. Et
bien entendu, de cette causalité réelle, les statisticiens
ne rendent pas directement compte :
ils doivent s'en tenir
à des substituts
ne traduisant que certaines
de ses conséquences logiques,
notamment le fait que l'information, la forme des Aristotéliciens, n'apparaît dans l'objet trans-formé
qu'après sa transmission.
Souvent, les empiristes contemporains, comme leur grand inspirateur David Hume, ne reconnaissent pas
d'autre définition de la "causalité" que ce caractère
superficiellement "successif" des événements.
Il faut rappeler que le libre arbitre, la capacité de l'esprit humain à créer de l'information nouvelle, qui est déjà, comme l'a démontré Hoppe,
un présupposé absolu de toute science, l'est doublement de toute
réflexion normative c'est-à-dire
de la morale et
du droit :
— tout
d'abord, pour reprendre le raisonnement de Hoppe, si le "comportement" humain
était entièrement "déterminé"
non seulement l'homme ne
pourrait pas apprendre, mais il ne pourrait pas non plus décider
d'admettre que telle proposition est
vraie ou fausse :
si une personne dit
"blanc" et l'autre
"noir", et que ces deux
opinions soient le produit du déterminisme, alors il n'y aurait aucun moyen de les convaincre, ni de les départager. Quiconque prétendrait donner raison à l'une
ou à l'autre serait lui-même réputé
déterminé, de sorte que la connaissance objective serait
impossible. Et cela s'applique aussi
bien, naturellement, aux propositions du type
"ceci est bon", "ceci
est juste", "je
dois le faire"
— Ensuite, comme ces derniers jugements
de valeur sont toujours implicitement présents dans toute
action, cela voudrait dire que l'homme ne serait jamais
libre d'agir, et que cela n'aurait aucun sens de se demander s'il faut agir dans tel ou tel sens :
le comportement humain
serait, il ne pourrait être que ce qu'il est. Tout jugement
normatif, toute prétention à dire
le bien et le mal de la part de quiconque nie le libre
arbitre est une double
contradiction pratique : non
seulement parce que toute prétention à la connaissance objective le présuppose implicitement, mais parce que le jugement
normatif présuppose en outre que le "comportement" de l'homme pourrait
être autre que ce qu'il est, ce
qui n'aurait aucun sens s'il était déterminé.
On peut en trouver une illustration dans la manière dont les idéologues soi-disant déterministes
ont prétendu, à leur manière
typiquement contradictoire, nier
la rationalité d'autrui (la véritable définition du constructivisme
identifié mais mal défini par Hayek) : ils ont d'abord affirmé
que le Droit n'existait pas,
puisque l'homme était déterminé,
mais cela ne les a pas empêchés
ensuite de prétendre incarner le bien et de punir les désobéissants, en prétendant à
un statut spécial
pour elles-mêmes,
une sorte de passe-droit épistémologique et moral, qui leur permettrait de prétendre avoir raison indépendamment
de toute objectivité. C'est
notamment le cas des deux mouvements politiques soi-disant
déterministes parvenus au pouvoir au XXème
siècle, le marxisme-léninisme et son émule le socialisme national hitlérien.
Cependant,
ce qu'on reconnaît rarement,
et dont en tous cas les adeptes de l'"équilibre
général" ne tiennent aucun
compte, c'est qu'on ne peut,
logiquement, développer aucune
espèce de réflexion normative à
partir d'une représentation déterministe de la réalité : s'il n'est pas forcément absurde
de ne chercher à décrire que
les aspects déterminés,
mécaniques, automatiques
de la réalité humaine, c'est
en revanche un vol de concepts caractérisé que
de prétendre déduire une norme
de telles représentations.
En économie mathématique,
cette contradiction
se traduit ainsi : les économistes mathématiciens prétendent que l'on juge
les "états finaux" de leurs "modèles"
mécanistes, tout en s'interdisant, sous prétexte que les jugements
de valeur seraient
"arbitraires et subjectifs", de juger
leurs "conditions initiales".
Or, non seulement il serait,
d'après leurs propres pétitions de principe, tout aussi "arbitraire
et subjectif" de juger les "états finaux" que les "conditions
initiales" mais
en outre, étant donné que
ces "modèles" sont
mécanistes, les "états finaux" y sont entièrement déterminés par lesdites "conditions
initiales" : aussi vrai que
c'est tuer quelqu'un que de lui couper la tête. Par conséquent, juger les "états finaux"
de ces "modèles" mécanistes équivaut à juger leurs conditions initiales. Cependant,
leurs adeptes ont bien raison,
pour une fois, de s'interdire de juger lesdites "conditions
initiales" puisque, dans la mesure
où elles peuvent exister — ce qui,
on ne verra, n'est pas
garanti— elles sont le produit de la pensée et de l'action humaine, dont leurs modèles font abstraction et dont,
par conséquent, ils
ne peuvent aucunement rendre
compte. Là où ils se
trompent, par conséquent, c'est quand ils prétendent que l'on
juge les états finaux.
Il s'ensuit que, de l'économie
mathématique, on ne peut jamais
déduire aucune norme, et que
les économistes mathématiciens qui
prétendent le faire bafouent
la logique et se moquent
du monde. Il s'ensuit aussi
d'ailleurs, du fait que leurs "modèles" ne peuvent
en aucune manière rendre compte de la genèse
de leurs "conditions initiales", qu'ils sont essentiellement contradictoires : ce qui limite sérieusement le caractère "général" ou "essentiel" qu'ils se plaisent à leur prêter.
Les limites de la généralisation empirique
Une deuxième raison pour laquelle les statistiques sont désavantagées par rapport
au raisonnement logique
pour fonder des propositions théoriques en économie, c'est que les gens peuvent changer d'idée — ce qui est dans la nature
de leur conscience conceptuelle.
De ce fait, les corrélations que l'économétrie
et la statistique s'attachent
à fixer entre des grandeurs statistiques observables ne peuvent être que temporaires, voire fugaces : et celle-ci ne peuvent rechercher que
ce qui, dans l'action humaine, se
trouve être routinier,
automatique, temporairement
déterminé : en somme, ce qui n'est pas spécifique à l'homme. Une étude des faits sociaux peut bien
prendre le parti
d'une approche déterministe
(et se tenir à l'écart
des faits qui sont le produit
du libre arbitre, soit
parce que ses praticiens en ont compris
les conséquences, soit parce
que, comme tant
de "macroéconomistes",
ils ont fini par se lasser des échecs auxquels les condamnait l'incompréhension
qu'ils en avaient).
Après tout,
"les êtres humains aussi sont des objets matériels,
et en tant que tels sont
soumis aux lois
de la nature (pour reprendre
l'exemple de Murray Rothbard,
essayez seulement de voler
jusqu'à la Lune
en battant des bras).
Il était donc naturel que
l'on cherche à appliquer les méthodes des sciences physiques à l'étude de la société. Laisser de côté ces aspects spécifiquement humains de la conduite
de l'homme que sont : la recherche d'informations nouvelles,
la prise de décisions
ou l'invention de nouveaux projets, en somme,
le choix authentique, c'est
là une abstraction parfaitement légitime. A condition, bien sûr,
qu'on ne la confonde pas
avec l'ensemble de la réalité. Et même si
la prévision économique
"scientifique" affiche
des résultats accablants, cela
ne fournit pas la 'preuve'
empirique que celle-ci ne pourra jamais marcher. La seule démonstration que
nous en ayons est
fournie par la logique, c'est-à-dire par le raisonnement philosophique[245]."
Une telle entreprise pourrait essentiellement
s'essayer à la prévision.
Ce serait une science historique, qui s'appuierait sur la physiologie, la technologie, la psychologie et,
tenant compte de ce que les idées mettent du temps à naître et à changer, extrapolerait les jugements
de valeur du passé pour
essayer de prévoir les actions à venir. Elle n'en serait pas moins contrainte de laisser
de côté l'essentiel, ce que nous avons vu
du caractère conceptuel de la conscience de l'homme,
de sa capacité rationnelle[246].
Elle ne pourrait
en effet décrire que
des réactions quasi-mécaniques à des événements accomplis, qui n'ont en principe qu'un effet indirect sur les choix personnels : ceux-ci sont guidés par des intentions d'agir à
l'avenir, elles-mêmes guidées par
des prévisions dans l'incertain.
La pensée de l'homme le rend capable de prévoir ce qu'il fera quand ce qu'il imagine
se sera ou non produit, et
cette estimation et ce choix
sont par définition indéterminés :
le passé récent ne saurait suffire à les expliquer. C'est ce qu'explique encore Cachanosky :
"Ainsi,
nous pouvons conclure que,
alors que les phénomènes des sciences
de la nature se caractérisent
par la causalité [déterministe],
ceux des sciences de la société sont téléologiques[247], c'est-à-dire
que les choix humains ne sont pas guidés par
des causes (passées) mais par
des objectifs ou des finalités
— ce qui est à venir[248]. C'est donc
de manière indéterminée que
les conditions régnant à un moment
et dans un lieu donné influencent
la conduite des hommes.
Par conséquent, les faits de la société sont
le résultat de phénomènes complexes[249].
Rothbard
en fournit un exemple
quand il critique une définition de l'unanimité qui se fonderait, comme les économistes mathématiciens
en ont la manie, sur
une "situation initiale"
dont on ne s'interrogerait ni sur l'origine ni sur la légitimité :
"Le caractère moral que l'on attribue aux contrats librement conclus et aux changements approuvés à
l'unanimité dépend entièrement du caractère juste ou non de la situation de départ,
de son caractère légitime ou illégitime. Or, l'optimalité
de Pareto ou
le principe d'unanimité n'ont rien à dire concernant
la moralité ou la justice du statu quo puisque, justement,
ils ne concernent que les écarts par rapport à cette situation. Qui plus est, exiger l'approbation unanime de tout changement favorise
forcément le maintien du statu
quo. Si le statu quo est
injuste ou liberticide, le principe d'unanimité
se révélera alors, plutôt
qu'un rempart de la justice
et de la liberté,
un obstacle majeur à
celles-ci. L'économiste qui prône le principe d'unanimité en croyant affirmer une liberté
qui ne reposerait sur aucune valeur pose,
en réalité,
un jugement de valeur énorme
— et totalement indémontrable — en faveur du statu
quo[250].
[…à condition de définir l'"unanimité" aussi mal que les économistes
post-parétiens — travers dans
laquelle lui-même, dans ses analyses de l'utilité et
du bien-être, n'est justement pas tombé.]
Deux "situations initiales" qui seraient les mêmes au sens matériel voire au sens "moral"
de la possession
(si ambigu que soit le traitement
de cette possession-là par
les modèles des économistes mathématiciens), ne peuvent donc pas avoir les mêmes effets si elles résultent d'actes différents dans le passé. Ces réalités morales-là, y compris lorsqu'on se trompe à
leur sujet, parce qu'elles
sont passées par le filtre du mythe, pèsent parfois
lourdement sur les choix et la satisfaction des gens et affectent l'avenir rationnellement prévisible. Ce n'est pas seulement la source de contradictions
normatives
chez les empiristes
théoriciens des "droits de propriété" comme le leur reprochent Rothbard
et Hoppe, c'est aussi
une des grandes limites à leur pouvoir explicatif : si le "passage au capitalisme" déçoit tellement dans les anciens pays
communistes c'est parce
qu'apparemment il ne suffit
pas, contrairement à ce que croyait Coase, que certains titres
de propriété
soient attribués,
surtout si
cette attribution ne fait que perpétuer le recel d'un vol
antérieur — outre le fait que
politiquement, reconnaître
les possessions qui
en résultent ne peut que
jeter le doute sur
sa pérennité.
"Il n'y a
pas de justice à Chicago. Qui possède quoi et qui ne le possède pas, et de même qui est l'attaquant et
qui est la victime, n'est pas pour Coase et ses collègues déterminé
une fois pour toutes, et
ne dépend pas de qui a fait quoi dans le passé[251]. Non, il faut que les titres
de propriété soient distribués parmi les gens, et redistribués si les conditions changent, de telle manière que
l'efficacité économique soit maximisée.
La personne censée faire l'usage
le plus efficace des ressources
—"mesuré" en termes pécuniaires[252] — devient
propriétaire ; celui qui
aurait à subir les coûts monétaires les plus faibles s'il lui fallait abandonner l'activité en litige est déclaré 'agresseur' dans un conflit
sur les droits de propriété.
Et chaque fois qu'au cours du temps
les rôles de l'utilisateur le plus 'efficient' ou de celui à qui
il en coûterait le moins
de renoncer changent
d'une personne à l'autre,
il faut redistribuer les titres de propriété en conséquence[253]."
["distribués", "redistribués",
"maximisée",
"censée", "mesuré", "déclaré"… — par qui ? — Par les hommes
de l'état ; ce qui
en fait logiquement les propriétaires réels
de ces titres octroyés. Quoi
que leurs auteurs puissent en penser, la théorie demeure socialiste, non seulement parce qu'elle trouve sa norme non dans un jugement moral sur les actes passés
mais dans une estimation arbitraire portée sur la pseudo-mesure
d'une situation à venir,
mais aussi dans sa conception implicite de la propriété
légitime ultime, qu'elle
semble bien attribuer aux hommes
de l'état].
Il faut aussi tirer toutes les conséquences
du fait qu'en économie, les statisticiens ne trouvent guère de propositions
authentiquement générales à
tester. D'abord, parce qu'on ne peut pas examiner
séparément les lois et
les conditions de leur application — par exemple,
l'idée suivant laquelle
les anticipations d'inflation
influencent le taux d'intérêt
ne pourrait
se "tester" que
s'il était possible
d'observer celles-ci.
C'est là un exemple du fait que, dans un grand nombre de cas, les conditions
du choix sont de nature morale : elles consistent en des opinions,
des estimations, des prévisions, des promesses, des plans,
des idées sur les relations
de cause à effet explicites ou tacites (cf. infra les opinions que toute
action exprime implicitement) ; et aussi en des goûts et
des préférences plus ou moins conscients : rien de tout cela ne peut s'observer
directement. Il faut aussi
tenir compte de ce que les statistiques sont capables
d'appréhender : des phénomènes de masse, supposés homogènes, alors que ce qui compte pour chaque
décision concrète, c'est le réseau complexe
des relations interpersonnelles inspirées par ces anticipations, ces promesses et ces plans.
Comme le dit Hayek :
"La complexité organisée [à laquelle
nous avons affaire dans les sciences sociales] signifie que le caractère des structures qui la présentent ne dépend pas seulement
des propriétés des éléments individuels qui les composent,
et de la relative fréquence de leur apparition, mais aussi de la manière dont les éléments individuels sont liés les uns aux autres. Pour cette raison, nous ne pouvons pas, à la recherche d'une explication
pour ces structures, remplacer
l'information sur les éléments individuels par une information
statistique, mais nous avons
besoin de toute l'information sur
chacun si nous voulons déduire
des prédictions spécifique sur
des événements individuels...
nous [...]
ne pouvons donc pas
connaître
tous les déterminants d'un tel ordre, et en conséquence
nous ne pouvons pas non plus savoir pour quelle structure
particulière de prix
et de salaires les demandes seraient partout égales
aux offres.
Nous ne pouvons donc pas non plus mesurer les déviations
par rapport à cet ordre ; et
nous ne pouvons pas davantage tester statistiquement notre théorie selon laquelle ce sont les déviations vis-à-vis
de cet "équilibre"
qui empêchent de vendre certains des biens et services aux prix où ils sont offerts[254].
Hayek poursuit :
"Il est possible
qu'il n'y ait qu'un petit nombre
de cas où la superstition
selon laquelle seules
les grandeurs mesurables seraient importantes a fait un mal décisif dans
le domaine économique :
cependant, la [coexistence
persistante] de l'inflation et du chômage en est
un exemple très sérieux.
Son effet a été que
ce qui est probablement la véritable cause du chômage
massif a encouru le mépris
de la majorité scientiste des économistes, parce que sa manière d'opérer
ne pouvait pas être confirmée par des relations directement observables entre des grandeurs mesurables, et qu'une concentration
presque exclusive sur des phénomènes superficiels mais qu'on pouvait mesurer
en termes quantitatifs
a engendré
une politique qui aggravait
les choses...
"En fait, dans le cas
en discussion, les mesures mêmes que la théorie 'macroéconomique' dominante a recommandées comme un remède
au chômage, à savoir
l'augmentation de la demande globale, sont devenues la cause d'un détournement massif
des ressources [engendrant] non pas tant un niveau d'emploi qu'on n'aurait pu atteindre par
d'autres moyens,
qu'une distribution des emplois qui ne peut pas indéfiniment se conserver et qu'à partir d'un certain moment on ne peut
plus maintenir que par un taux
d'inflation conduisant rapidement à
désorganiser toute activité économique[255]."
De même Juan Carlos Cachanosky :
"[les faits sociaux] reflètent seulement les événements uniques qui répondent à
un instant déterminé, à
un endroit déterminé, à
des circonstances et des jugements de valeur
jamais reproductibles.
La Révolution Française,
la bolchevique,
la crise de 1929,
etc. sont des événements
singuliers qui ne peuvent pas se répéter. Le fait que
les événements sociaux sont
des phénomènes complexes et
singuliers rend impossible la confrontation empirique
des hypothèses à la réalité.
"[…] Le
développement de théories qui
incorporent le sophisme post hoc, ergo propter hoc, est
fort commun. Ainsi, par exemple, nous avons le cas de la théorie qui
soutient que dans certains cas, l'inflation est causée par l'augmentation
des salaires, du prix des combustibles ou aux coûts
en général. Sans contrôle
de ces variables, il est
impossible de démontrer empiriquement
l'erreur de la théorie de l'inflation par les coûts [qui explique la hausse des prix… par la hausse
de certains prix].
"C'est pour ces raisons que l'histoire reste
sujette à de multiples interprétations.
Chaque historien ou économiste
explique les événements d'une certaine
période sur la base
de relations différentes de cause à effet. Par exemple,
John M. Keynes,
Milton Friedman et Benjamin M. Anderson attribuent des causes différentes à
la crise des années trente,
et plus de cinquante ans
après ces événements,
il continue à y avoir une divergence dans
les interprétations.
Ces divergences
seraient terminées
s'il était possible de contrôler les variables et si le comportement
des individus
était déterminé,
s'il y avait une régularité dans la relation
stimulus-réponse. Ces deux
conditions étant données, il suffirait de recréer certaines périodes historiques, changer les variables désirées,
contrôler le reste, et
étudier les conséquences[256]."
La méthode axiomatique
Aucun
raisonnement scientifique
ne peut admettre les contradictions. La question n'est
donc pas de savoir s'il existe ou non
des énoncés dont
la preuve dépend
de la logique : tous
en dépendent.
Par conséquent, lorsque
l'on cherche à prouver un énoncé
dont on ne peut imaginer
qu'il soit réfuté par les faits, cela veut dire que l'observation
en est incapable alors que
la logique demeure valide.
Un examen rationnel
permet donc d'établir quels
sont les énoncés qui ont un sens et que l'on peut prouver par la logique et elle seule et quels sont ceux pour
lesquels l'observation des faits historiques est nécessaire. Les praxéologistes sont ceux qui concluent, à l'issue de l'examen rationnel
préalable — lequel est
d'ailleurs nécessaire pour définir au départ l'expérience
cruciale sans laquelle il n'y a pas de validation
expérimentale des théories, que
les propositions générales de l'économie politique ne dépendent pas pour
leur validité des observations historiques. A la différence
des historicistes, cependant, ils pensent qu'on peut établir des propositions universelles en observant les traits généraux
de l'action.
C'est ce que développe Murray Rothbard :
"Les praxéologistes partagent
la conviction que le test
empirique est impossible avec d'autres
critiques du positivisme, tels que
les Institutionnalistes, qui
pour cette raison abandonnent
complètement la théorie
économique et se confinent à un reportage
purement empirique ou
institutionnel. Toutefois, le praxéologiste ne désespère
pas ; il se tourne
au contraire vers une autre méthodologie qui peut fournir
un corps correct de théorie économique. Cette méthode commence par la conviction que si l'économiste, à la différence du physicien, ne peut pas tester ses hypothèses dans des expériences
contrôlées, il est, dans
un certain sens, dans une meilleure situation que l'économiste. En effet, alors que le physicien est certain de ses lois
empiriques mais hypothétique et incertain dans ses généralisations
explicatives, l'économiste est dans
la situation inverse :
il commence, non pas avec
des régularités empiriques quantitatives et détaillées, mais avec de larges généralisations explicatives. Ces prémisses fondamentales, il les connaît avec
certitude ; elles ont
le statut d'axiomes apodictiques,
sur lesquels il peut construire avec confiance… Le positiviste, à travers les oeillères que lui impose
sa conception de la physique,
ne peut pas comprendre comment une science peut commencer par
les axiomes explicatifs et descendre vers des lois plus concrètement
empiriques. Il disqualifie
donc l'approche praxéologique pour son "mysticisme" et son "apriorisme[257]".
Ils pensent cependant, cette fois-ci à la différence des empiristes, que les seules propositions vraiment générales sont
de nature logique,
de sorte qu'on ne peut pas définir de test expérimental qui permettrait de les valider ou de les réfuter ; a fortiori, bien sûr, ils ne partagent
donc pas non plus l'opinion
comme quoi les énoncés qui
relèvent de la seule logique
n'auraient pas de sens,
c'est-à-dire
ne se référeraient à
rien d'identifiable dans la réalité. Comme le disait Jean-Baptiste Say :
"les lois générales dont se composent les sciences politiques
et morales existent en dépit des disputes. […]
Elles dérivent de la nature des choses, tout aussi sûrement que les lois du monde
physique ;
on ne les imagine pas,
on les trouve ;
elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres, et jamais
on ne les viole
impunément[258].
Considérer la théorie économique comme
une science des idées,
affirmer qu'elle est une branche de la logique, conduit à s'interroger sur le caractère
scientifique de ses propositions. On méconnaît aujourd'hui, quand on ne la rejette
pas, l'idée d'une science qui
consisterait à organiser l'expérience sensible dans un système
de définitions et,
partant, l'existence d'une science morale
définissant le bien et le mal,
le juste et l'injuste.
En particulier, l'idée de "nature"
d'une chose choque beaucoup d'économistes
formés à l'empirisme,
au positivisme ou
au pragmatisme. C'est le prototype
même du vol de concepts : comment employer un terme si on ne
connaît pas les objets qu'il
désigne — que dis-je, si on affirme qu'on ne peut pas savoir
quels objets elle
désigne ? Reprenons la citation de Hannah Arendt :
"la nature
de l'homme",
affirmait-elle,
"est un concept
purement théologique qui doit
être proscrit dans une discussion scientifique digne
de ce nom."
Dans ces conditions,
comment peut-il y avoir des "sciences humaines", puisque celles-ci ne sauraient avoir d'objet ? Quiconque nie que "l'homme" a une nature ne
s'interdit pas seulement de défendre les hommes concrets contre quiconque leur dénie la qualité d'homme,
mais s'interdit aussi,
logiquement, d'employer le
mot lui-même : comment parler
de ce qu'on ne saurait définir ? Nous verrons de ceux
qui ne reconnaissent pas
que la philosophie morale
décrit la réalité, que
c'est parce qu'ils ne comprennent pas comment on tire les propositions universelles
de l'expérience sensible :
"Ne comprenant pas... comme Menger, d'où
la théorie des "économistes de salon" tire son contenu empirique, nombre d'économistes actuels considèrent
le travail théorique et
le travail empirique comme
deux domaines différents. Manipuler
des relations fonctionnelles postulées arbitrairement est justifié dans l'esprit
de ces gens-là par l'idée que
le test empirique vient après[259] .
Ils ne voient pas comment certaines choses, par exemple
des règles morales,
peut exister objectivement
sans être pour autant des entités perceptibles. Les admirateurs de David Hume, comme le Professeur Madsen Pirie, semblent typiquement confondre
la notion de "chose" avec celle d'"entité", ce qui semble vouloir dire qu'il n'existerait rien d'autre à connaître que
ces entités-là[260].
La conséquence est que
les abstractions, qui
organisent dans une construction intellectuelle de plus en plus
générale certains attributs
de ces entités, ont pour eux
perdu toute base épistémologique.
Nombre de nos contemporains respectables tombent dans
ce travers, du moins verbalement : ainsi,
lorsque Margaret Thatcher
disait, lorsque
Pierre Lemieux écrivait que
"la société n'existe pas[261]".
Ils entendaient par là
qu'elle n'est pas un être pensant, un agent moral, c'est-à-dire un type d'entité. Or,
si c'est on ne peut plus exact et digne qu'on le rappelle, cette façon-là de le dire est néanmoins incorrecte et pourrait traduire ce que Ayn Rand
appelait une philosophie "anti-conceptuelle", approche de la connaissance qui sape le fondement rationnel
des mots dont la pensée est faite[262].
Imprécision des concepts en "structures industrielles"
Cette étude prétend avoir identifié
des contradictions dans la théorie conventionnelle dite "des structures
industrielles", et observé que
les spécialistes de la chose
ne sont même pas toujours au fait des questions
qu'ils traitent effectivement
quand ils font de la théorie : par exemple, ils raisonnent sur
la "rente" associée au monopole (quand ils ne parlent pas de "profit" !) en dissertant sur le "pouvoir de marché" alors qu'une question essentielle porte par exemple sur l'origine du capital correspondant à cette rente. La thèse présentée ici est
qu'on doit pouvoir expliquer pourquoi les contradictions
de cette théorie conventionnelle ont échappé à
la censure de la logique, en constatant que cette dernière est devenue le parent pauvre
de la théorie sociale ;
que cela est dû à ce qu'on ne reconnaît généralement
plus qu'elle fait partie de la science, de même que la philosophie
morale, parce qu'on
ne reconnaît pas l'objectivité
des définitions dont
elles sont issues (sur
ce refus s'est développée
la "logique formelle",
coquille vide de tout sens
avec laquelle on tend à la confondre). De telles confusions ont deux conséquences pour
la recherche :
la première, c'est
qu'aujourd'hui, on a probablement
plus de chances de faire faire des progrès à
la science économique
en examinant sa cohérence logique et la validité
de ses concepts
(d'après le critère consistant
à y rassembler des objets de même nature)
qu'en accumulant des observations historico-statistiques ou
en élaborant des formalisations
symboliques compliquées au prix de prémisses délibérément
fausses.
Pour le sujet qui nous occupe, ne s'agit pas seulement du fait
que l'analyse théorique
des structures de marché
relève d'abord de l'examen rationnel. Cela n'est que trop évident, et justement, ceux qui n'ont pas consacré assez d'efforts à une réflexion logique préalable se sont encombrés de conceptions
contradictoires,
leurs observations portant
dès lors sur des objets mal définis et donnant des indications problématiques
de ce qu'ils prétendaient mesurer.
La conséquence en est
que la réflexion logique,
indiscutablement nécessaire à toute science, suffit
à la fois pour juger
et pour remplacer ces théories mal formées : encore une fois, à quoi servirait de "tester"
empiriquement des propositions générales
qui ne sont "réfutables"
que parce que la logique les a déjà réfutées ?
La seconde conséquence est qu'on a des chances de trouver dans les sciences
morales classiques, qui
savaient mettre en ordre
leurs notions, de bons moyens
et de bonnes raisons
d'identifier et de juger
les erreurs des économistes.
En effet,
si la théorie économique
est une science de l'action humaine, c'est aussi le cas des autres sciences
morales : la philosophie
de la connaissance et
la philosophie morale, dont
la morale et la science du Droit ou philosophie
politique. Si l'on définit
le bon et le mauvais en économie, alors on peut en principe le définir
en Droit. Nous avons montré qu'il est vain pour
les économistes de tenter d'établir des normes économiques sans admettre la possibilité
d'une réflexion normative rationnelle.
François Lefebvre a reformulé cette contradiction
en faisant remarquer qu'ils
semblent penser que dans le domaine de l'action humaine (l'objet de la théorie
économique) on pourrait dire
le bon et le mauvais, et qu'en même
temps, dans le domaine de l'action humaine (l'objet de la philosophie
morale) on ne pourrait jamais
dire quelle chose, ou plutôt
quel acte peut être
dit bon ou mauvais.
"la théorie de l''équilibre général' fut
développée par imitation inconsidérée
des sciences de la nature
et elle entretient les économistes, de moins
en moins formés à
la philosophie morale (quand
ils reconnaissent seulement son existence), dans l'illusion qu'ils pourraient définir des normes
en économie politique
en se passant de l'éthique (et donc de la philosophie politique) : c'est-à-dire définir le bon
et le mauvais dans la théorie de l'action humaine tout en refusant qu'on ait à définir
le Bien et le Mal dans les actions des hommes[263]."
C'est ce que font bien des économistes :
et comment ne pas considérer avec soupçon leurs analyses économiques, lorsqu'on a découvert
avec manque de rigueur logique
ils traitent le raisonnement
normatif ?
B. La science du Droit permet
d'éviter les erreurs de l'utopisme scientiste
Les philosophes politiques, même incohérents comme Hayek, peuvent nous éclairer sur les raisons pour lesquelles les politiques
de concurrence sont
définitivement vaines : analyser
les diverses versions de la prétendue "justice sociale"
attire en effet l'attention sur le fait que toute tentative
pour imposer à la société
un état défini à l'avance
doit nier la capacité de penser de l'homme, ou son libre arbitre, ou encore l'obligation de cohérence
logique qui s'impose à tout
raisonnement : bref, elle est irrationnelle et
irrationaliste. Elles permettent
d'illustrer l'importance
de ce libre arbitre, de cette capacité de penser
de l'homme, pour l'étude
de la causalité sociale.
Le socialisme contemporain, avec sa croyance essentielle en la "justice
sociale", est un produit du scientisme. Celui-ci,
cependant ne le définit pas : relativement à l'alternative essentielle
de la réflexion politique normative,
qui est le choix entre
la violence
et la non-violence
ou plutôt, puisque
cette formulation équivalente apparaît plus claire, le choix de respecter ou de violer les possessions
d'autrui, le socialisme est
un phénomène universel : est socialiste toute croyance qui oppose à la justice naturelle, celle qui interdit de voler et plus généralement d'agresser ses semblables, une norme prétendument
"supérieure", censée
affranchir les hommes
— ou du moins,
une partie d'entre eux — de ces obligations communes
de la morale et du droit ; jusqu'aux Temps modernes, de telles croyances étaient le fait de sectes
pseudo-mystiques, lesquelles
attendaient du mépris de ces règles qu'il libère magiquement
l'humanité de sa condition,
en changeant les lois de la nature[264]. Depuis, c'est
sur de prétendues lois de la nature que se fonde la croyance
magique, le déterminisme
scientisme niant par définition toutes
les raisons pour lesquelles
la morale et le Droit
existent.
"Pour Chafarevich, le socialisme était
un phénomène universel. Pour
Hayek, […] c'était un sous-produit de la révolution
scientifique des Temps modernes […]
ces deux opinions sont
également justes pour l'essentiel. Le socialisme règne chaque fois
que l'idéologie dominante
fournit aux hommes
de pouvoir des prétextes pour
faire comme si
la capacité rationnelle de l'homme n'existait pas,
mépris qui tend à détruire
tout système de droit.
Empêcher les gens de choisir
leurs propres projets et
les soumettre à la volonté arbitraire d'autres personnes
équivaut, dans cette mesure même,
à traiter en animaux
une partie de l'humanité, les autres se complaisant
dans un sentiment de supériorité illusoire. Fondé sur une négation de la nature
humaine, c'est un système profondément irrationnel. Il est
également irrationaliste, dans la mesure où il refuse de laisser la plupart
des êtres humains
se servir de leur propre cerveau dans des domaines
entiers de leur existence.
Hayek était [donc] trop généreux en appelant 'rationaliste'
l'erreur du constructivisme.
On est libre d'appeler cela
du 'rationalisme', si par
'rationalisme' on entend
la surestimation, voire
l'idolâtrie, de sa propre capacité de penser. Cependant,
ce n'est pas moins absolument
une négation de la capacité des autres à [le faire]. Et cette négation conduit à une méprise sur la manière dont la société fonctionne que nous sommes bien obligés d'appeler, à la suite de Hayek lui-même, une superstition.
"[…] en
présentant le scientisme comme la source essentielle de l'irrationalité
socialiste actuelle, Hayek
était parfaitement dans le vrai.
Le scientisme, bien
entendu, n'a rien à voir avec la science authentique. Ce qu'il exprime, c'est l'application naïve à d'autres domaines de recherche
de méthodes qui se sont révélées
efficaces dans l'étude de la nature,
erreur dont les savants
authentiques sont parfaitement capables
de se préserver. Hans-Hermann
Hoppe a magistralement développé
l'idée de von Mises dans L'Action humaine, consistant à dire que la méthode
expérimentale, pour
être valide, présuppose
la capacité de penser et d'apprendre
des êtres humains, laquelle
condamne à l'avance toute
tentative pour découvrir dans l'action
humaine les régularités que
[postule et] recherche la méthode expérimentale[265]. Quant
au mathématicien John
von Neumann,
il comparait
la croyance dans le socialisme avec l'incapacité à comprendre
une équation du premier degré. Et bien sûr,
Hayek décrivait le socialisme comme bien davantage inspiré par l'interprétation que certains amateurs avaient faite de la science que par d'authentiques savants réfléchissant sur leur profession. Cependant,
si nous observons le résultat final, il nous faut bien expliquer
ce paradoxe que la science
moderne, avec tout son prestige, a pu être invoquée pour justifier[, comme l'avait vu Tocqueville, 'une nouvelle forme
de servitude'], donnant
une nouvelle jeunesse à
[la croyance primitive dans le pouvoir magique
de la violence et du vice].
C'est elle qui a fourni
ses prétextes
au nouvel irrationalisme socialiste pour détruire la morale et le droit. Et,
bien entendu, elle continue
à le faire, à un degré parfois
insoupçonné.
"Le scientisme
était probablement
une tentation irrésistible pour certains : il faut se rappeler quelle libération c'était de pouvoir
dépasser l'autorité d'Aristote dans les sciences physiques, et quelle sorte de supériorité
automatique cela donnait. [Et,
apparemment,] un sentiment
de supériorité est
une des choses que recherchent les intellectuels. Or,
le postulat heuristique du déterminisme volait de succès
en succès dans les sciences de la nature. Il déplaçait constamment
les limites de la régularité identifiable : il a donc semblé à certains
qu'aucune autre méthode n'était
applicable. Quel moyen d'aiguillonner
les chercheurs ! A
ce titre, il n'y a guère que
le postulat de rationalité
en économie avec lequel nous puissions le comparer. Les scientistes se sentent
en fait justifiés de l'utiliser comme un axiome incontestable. Cela
ne les gêne nullement,
par exemple, de maintenir des explications douteuses pour les phénomènes observés, pourvu qu'elles soient seulement compatibles
avec le dogme déterministe.
"Il est vrai que, si l'anthropomorphisme est anti-scientifique quand on traite d'objets
inanimés, il pourrait bien l'être
un peu moins quand il s'agit
d'action humaine intentionnelle[266]."
En effet,
la capacité de l'homme à penser, qui est un présupposé nécessaire de toute science
vraie, fait que les normes
socialistes, qui prétendent imposer
un projet de société au moyen de la violence
politique, sont contradictoires et vouées à l'échec. Toute tentative pour imposer à la société un état de choses défini
à l'avance nécessite que
les hommes de l'état
soient les seuls à prendre les décisions,
les autres n'étant que des marionnettes ou des mécaniques
dont le comportement est à 100 % prévisible. Ou alors,
que les hommes de l'état sont Dieu, Omniscient et Omnipotent, ce qu'ils ne peuvent pas
être, malgré
qu'ils en aient.
"Etant incapable de rendre compte
de ce qui résulte d'une pensée, ni d'une action au service d'un projet, la pseudo-rationalité
du scientisme est obligée
de les abandonner
aux "conditions initiales", espèce de no man's land qu'il s'interdit à jamais d'explorer, perpétuel
point aveugle qui fait
du passé une sorte
de décharge publique épistémologique,
terrain nourricier des pires erreurs scientifiques — généralement au service du socialisme. Car […]
leur nécessaire complément
dans ce rôle est 'l'Etat', qui se trouve alors être le seul agent moral dont l'existence soit jamais reconnue dans des modèles de ce genre.
"On peut aussi
observer directement les […]
conséquences collectivistes
du matérialisme scientiste dans les prétendues normes
de politique économique déduites
[des représentations mécanistes de la société. L]es Etats (c'est-à-dire les hommes de l'état), que leurs conclusions autorisent déjà à faire tout
ce qui leur plaît, sont
nécessairement élevés par leurs hypothèses au statut d'entités quasi-divines,
de deus ex machina. En effet, [on les y présente]
implicitement comme
les seules causes authentiques de tout ce qui pourrait
arriver dans cette fantasmagorie économique. De tels raisonnements ne postulent pas seulement l'omniscience (et l'omnipotence) des hommes de l'état, y compris la capacité de lire
dans la tête des autres
ces fameuses 'courbes d'indifférence' dont ceux-ci pourraient bien
ne pas être eux-mêmes
conscients. En fait, le postulat crucial sur lequel
ils reposent,
la prétendue existence de 'fonctions d'utilité' stables,
définies (et implicitement
mesurables), implique la réduction
de l'esprit humain à un automate
tout juste capable de réactions réflexes.
"Cette négation de la capacité
de penser des personnes ordinaires
est évidemment
une inversion de la réalité : ce sont les hommes
de l'état qui sont bien moins
capables de penser […] que
des individus normaux, étant
irresponsables par définition.
En outre, elle éjecte
d'emblée la seule contribution
directe que la théorie économique
puisse faire à l'analyse normative : faire savoir que
c'est l'esprit des producteurs individuels pacifiques, et non l'ingérence des hommes
de l'état, nécessairement
violente et donc destructrice, qui est la source — la vraie cause —
de la richesse. Bien
au contraire, en traitant
l'Etat comme le seul agent moral,
elle le présente comme
le seul détenteur possible de quelque droit que ce soit. La [recherche de l''optimum
économique et social'] apparaît
donc comme une théocratie, [et qui comme toute théocratie, est en même temps
hérétique] : car elle
implique
une encore plus grande distance entre l'Etat et les autres
agents économiques qu'entre Dieu
et Sa créature humaine.
La théologie orthodoxe
(du moins dans le Catholicisme romain) reconnaît à l'Homme la dignité d'être cause, même si c'est à titre secondaire. Rien de tel n'existe dans un modèle par ailleurs totalement mécaniste
qui introduit l'Etat comme
la seule entité qui agisse réellement[267]."
Dans la réalité,
bien entendu, on ne peut
jamais savoir d'un seul acte
individuel
s'il rapprochera ou
éloignera de l'état de choses
imaginé par les tenants de la norme sociale asservie
à un "optimum"
imaginé dans l'avenir[268].
— Tout d'abord parce que
cet "optimum"-là
n'est généralement pas observable (voir
plus haut les confusions démocrates-sociales sur l'"unanimité" ou communistes sur l'"égalité") ; en outre,
on ne pourrait jamais définir
l'"optimum" que pour un bref instant, à l'issu duquel il disparaîtrait
instantanément :
il n'y a que chez des mécanistes habitués
à ne raisonner que sur des
"modèles" où par construction jamais
rien de nouveau n'apparaît,
que l'on peut omettre de définir le moment où on souhaite réaliser un état
pré-défini de la société, et
oublier que celui-ci
doit disparaître l'instant d'après. Anthony de Jasay
l'avait bien noté à propos de l'utopie socialiste
de l'"égalité des chances" :
"La question n'est pas seulement que
l'"égalité des chances"
est un concept douteux, ni
qu'en pratique les égalitaristes conséquents doivent se soucier des résultats
finaux
(car en réalité c'est
bien comme ça qu'on fait pour
"égaliser les chances"),
même si ces deux conclusions-là sont assez bien établies.
Le problème est plutôt qu'à
chaque fois que l'on égalise des résultats, il subsiste
une inégalité des chances
sous-jacente suffisante pour faire rapidement réapparaître
des résultats inégaux.
Ce ne seront pas les mêmes résultats, à l'identique. Qu'on l'ait cherché ou non,
il faut bien que la redistribution ait quelque influence sur
les déterminants d'une répartition, ne serait-ce que par ses effets si souvent mentionnés
sur la motivation, l'idée étant
que si on passe son temps à lui piquer ses oeufs d'or, la poule finira par cesser d'en
pondre. Il n'empêche, une nouvelle distribution inégale se produira presque instantanément. Il faudrait
que la redistribution soit
périodique (déterminée
annuellement ?) ou parfaitement
continue (par prélèvement à
la source). De toutes
manières, il n'y a
aucun danger que l'Etat, ayant
eu raison des inégalités de fortune, vide de sens son propre rôle sans le faire exprès
et "se mette lui-même au chômage[269]".
[C'est bien
la raison d'être de ces "normes"
irréalisables-là : fournir
indéfiniment des prétextes illimités
à la redistribution politique.]
— Ensuite,
parce que si l'on peut imaginer
que l'ordre social tende vers certains "états", cela
ne pourra se produire qu'au travers de nombreuses interactions
entre les choix personnels. Or, ces choix-là, personne ne peut les prédire : on ne peut donc aucunement prévoir
les conséquences successives à venir d'un choix particulier quelconque. Même le semi-scientiste devra admettre cette conclusion, non seulement parce qu'il suffit
que la prévision des actes successifs ne soit pas certaine pour qu'on ne puisse jamais lier
de façon univoque un acte à ses conséquences, mais aussi
parce qu'étant par définition
inconséquent, il peut
lui arriver de comprendre,
comme Karl Popper dans Misère de l'historicisme[270], que
l'histoire future, c'est-à-dire
l'action à venir des hommes, sera
forcément inspirée par des informations
qui sont encore à découvrir.
Le fait que les actes
ne sont pas déterminés,
mais dépendent des informations, sans cesse renouvelées,
sur la foi desquelles les gens agissent, interdit
donc de prévoir les effets d'un acte personnel sur les situations respectives
des uns et des autres.
Toute ingénierie sociale
est donc vaine, y compris, comme Popper la prônait,
à la petite semaine.
Prenant Popper au piège
de ses contradictions,
Anthony de Jasay constate qu'il les camoufle,
de manière typiquement
contemporaine (à la Marx ou Keynes)
par des définitions fluctuantes
et que Jasay appelle réversibles :
"Dans sa théorie sociale, [Popper]
donne une place d'honneur aux conséquences non désirées et non prévues
de l'action humaine ;
ce sont ces conséquences
qui font de la théorie sociale un domaine distinct de recherche et l'empêchent de s'effondrer
en une sorte de 'psychologisme méthodologique[271]'. Il est
aussi très conscient du caractère
"… peu maniable, persistant ou fragile du tissu social, sa résistance aux tentatives que
nous faisons pour le façonner[272]",
— perspective bien peu
favorable, pourrait-on penser,
pour entreprendre des travaux de réfection prétendant
justement le refaçonner […].
"Sir
Karl avait une autre
objection, plus particulière, envers l'historicisme : le fait
qu'il raisonnait sur une
matière qui était faite d'événements
uniques et singuliers comme s'ils
étaient répétables,
reproductibles. […] Or,
en prônant une 'technologie sociale',
Popper semble affirmer que la 'logique
de la découverte
scientifique' serait
parfaitement applicable à l'évolution sociale[273] […]. Mais alors,
pourquoi la prophétie
historique sans fondement est-elle fausse, et la prédiction sociale
et l'intervention qui se fonde sur elle, rationnelle et digne d'être encouragée ? …] comme les termes
que Popper utilise pour
caractériser l'historicisme
d'un côté, et la technologie
sociale de l'autre sont quelque
peu réversibles (pile la prophétie déterministe, face un ensemble d'hypothèses prédictives
accessibles au test), on peut avoir l'impression qu'ils sont à des années-lumière l'un de l'autre. Mais ce n'est le cas
que parce que Popper décrit la même opération linguistique comme de la métaphysique ou comme de la science réfutable, suivant ce qu'elle prédit, ou pourquoi, ou dans combien de temps.
"A
l'évidence, il y a des types de
prophétie qui sont essentiellement
impossibles à tester. […] 'confiture demain' [demeurera] à jamais
compatible avec 'jamais avoir confiture aujourd'hui'. Ce truc-là est vieux comme Hérode, et si l'historicisme n'était jamais rien d'autre que
de la prophétie qui ne se laisse jamais réfuter, nous pourrions aller vaquer. Cependant,
lorsqu'une prédiction n'est plus 'métaphysique' mais 'observationnelle', s'agit-il
de l'abracadabra de la prophétie historiciste ou de la prédiction scientifique
de la technologie sociale ?
Popper implique que c'est
le tour de passe-passe
lorsqu'elle est à grande échelle,
et la science lorsqu'elle porte
sur le détail […]. Mais le mot-clé du 'détail', dans ce
contexte, n'est rien d'autre qu'un procédé-clé pour se dispenser de
répondre à la question.
"Autant que j'aie pu m'en assurer, Sir Karl ne définit
nulle part ce que c'est
qu'un 'détail' ; lire le mot
comme s'il se rapportait à la taille ou à l'ampleur des chantiers de réforme serait
évidemment erroné ; pas à
pas ou petit à petit, tout cela
est bien trop subjectif et
réversible pour nous laisser
dire d'une mesure sociale si c'est ou non une mesure de détail.
En fait, Sir Karl emploie le mot comme un synonyme pour 'testable'. Un acte 'détaillé' d'ingénierie sociale est un acte dont nous pouvons discerner et juger les effets dans un avenir fini, de préférence avant que nous ne soyons tous morts. […]
Cependant, si c'est ainsi que
nous devons comprendre […] le terme de 'détail', c'est une pétition de principe, préjugeant de la question qu'elle est censée résoudre. L'ingénierie
sociale est 'de détail'
lorsqu'elle est testable ;
et elle est testable lorsqu'elle
est 'de détail' ; la technologie
sociale est testable lorsqu'elle est testable[274]."
Comme nous l'avons vu, on ne résout définitivement ce dilemme que si on reconnaît qu'il n'y a pas
de généralités empiriques qui
tiennent dans le domaine de la causalité sociale, à moins qu'elles ne soient logiquement déductibles
de la nature de l'action humaine — et si on tire
toutes les conséquences du fait que l'un des traits permanents de cette nature-là est que cette action-là n'est pas déterminée.
Une autre obligation essentielle
de la norme politique,
qu'on regrette d'avoir encore
à rappeler mais l'expérience
y contraint, est évidemment qu'on la plie
aux exigences de la logique,
y compris pour discourir sur les normes : ce qui interdit d'imaginer arbitrairement une règle applicable aux uns et une autre applicable
aux autres, c'est-à-dire
sans qu'un principe commun
et lui-même cohérent permette
de les fonder l'une et l'autre : autre manière de dire que
la justice doit être définie en principe. L'obligation minimale de cohérence conduit donc au critère de l'universalité, ce qui suffirait d'ailleurs à rendre
ses règles prévisibles
— caractère que l'on peut d'ailleurs, comme l'a fait Randy Barnett, justifier indépendamment par des considérations
pratiques :
"Ce n'est […] pas un hasard si un trait permanent
de la règle de droit est
la communication avant les faits.
Si la règle n'est pas transmise
avant que les gens n'agissent,
une information vitale sur la justice manque à ceux qui agissent, et ils risquent sans le vouloir d'entrer
en conflit les uns avec les autres. La communication préalable ne fait
pas seulement partie d'une définition formelle du droit. Et elle n'est pas non plus seulement
un effet de l'idée qu'il serait 'injuste' d'opposer aux gens
une règle de conduite qu'ils ne pouvaient pas
connaître. La communication
préalable est une nécessité pratique pour ceux qui veulent savoir
comment éviter le coût des litiges, et les injustices qu'ils entraînent.
"Pour réaliser cette communication préalable
de manière efficace, le droit
doit satisfaire à certaines conditions de forme. Lon Fuller a dressé une liste de huit
exigences que la règle de droit doit satisfaire pour être acceptée
comme du droit[275] :
'Avoir été promulguée, être générale,
ne concerner que les actions à venir (non-rétroactivité);
la clarté,
la cohérence,
la possibilité effective de s'y soumettre, la constance au cours
du temps et la conformité de l'action publique aux règles
annoncées[276].'"
En effet,
souligne Lon Fuller,
"le citoyen ne peut orienter
sa conduite d'après la loi si
ce qu'on appelle loi ne fait
que le confronter à une suite
d'actes de pouvoir,
sporadiques et désordonnés[277]."
L'obligation de respecter la logique interdit de même à tout soi-disant
philosophe politique de prétendre que des actes
qu'on ne peut condamner pourraient engendrer une situation
condamnable. Et comment juger
un acte pour une situation sociale censée en résulter, à moins de ne tenir
aucun compte de l'autonomie des personnes — y compris lui-même —
dont les actes ultérieurs
ont pu entre-temps affecter
le résultat, a
fortiori quand ce jugement-là, on prétend le porter à l'avance,
c'est-à-dire par hypothèse à
un moment où ces autres-là n'ont pas encore
agi ? Imaginons concrètement
l'homme de l'état qui vient
dépouiller un quidam au nom
de la "justice sociale" :
— ou
bien il le fait parce qu'il lui reproche un acte injuste, mais dont celui-ci ne pouvait pas savoir,
au moment de l'accomplir,
qu'on le jugerait tel
(sinon, il s'agirait
de justice naturelle et non
de "justice sociale") ;
— ou
bien l'homme de l'état prétend "remédier à une situation
injuste" quoi qu'il n'ait aucune "injustice"
particulière à reprocher au quidam en question — ce qui veut dire qu'il renie la logique ;
— ou
bien encore il prétend avoir tous les droits
de disposer à sa guise de la production dudit quidam, ce qui équivaut à
le déclarer, lui, son cheptel humain.
Dans tous ces cas, les gens
normaux en déduiront que
ce que les hommes de l'état
appellent "justice"
implique l'absence de règles,
l'arbitraire érigé en principe
et l'esclavagisme violent — on
peut alors se demander à quoi sert
le mot de "justice"
et comment parler encore de règles ? Il s'ensuit que, d'un état
de la société imaginé dans
l'avenir, on ne peut
déduire sans contradiction aucune norme générale d'action. Même
lorsque cet état-là est
imaginable — et nous avons déjà vu
plusieurs exemples d'utopies qui
sont à la fois contradictoires
et impossibles à constater,
on ne peut en tout état de cause établir aucun lien assuré entre une règle hypothétique et son résultat social
supposé.
C'est
au premier titre le cas
des règles de droit :
Hayek a démontré
l'absurdité du concept de "justice sociale" en rappelant qu'aucun juge ne pourrait décider objectivement,
dans l'ignorance de l'ensemble de ses effets sur la situation de chacun, si un acte donné était ou non conforme
à ladite "justice sociale[278]".
Et on ne peut pas s'en tirer en rétorquant que ce dont il s'agit, c'est justement de remplacer
la conception obscurantiste,
dépassée, de la justice
comme un attribut des actes, par une conception progressiste, scientifique, qui
la définit à partir d'un projet de société défini à
l'avance. Si on veut que
le mot de "justice"
ait un sens
— c'est-à-dire
ne désigne pas
automatiquement n'importe quel acte que les puissants
approuvent (auquel cas il deviendrait totalement superflu, ce qui suffit aussi pour disqualifier
un concept), il faut
nécessairement un critère qui permette de juger si des actes de n'importe
quelle personne sont justes ou
injustes : même si on croit
possible de "juger des situations", même si l'on imaginait possible
de lier de façon univoque les actes aux situations qu'ils sont censés produire, il faudrait
de toutes façons juger
les actes qui y ont conduit ou ceux qui prétendraient la réformer. Donc,
à moins de supposer que
"la société" serait un agent moral, ce qu'elle n'est pas — l'expression serait alors
une simple contradiction dans les termes — on ne peut parler de "société
juste ou injuste" que dans
la mesure où les individus
singuliers qui
la constituent agissent
justement ou injustement, étant entendu qu'ils sont
les seuls à pouvoir
le faire.
Toute définition de la justice doit donc passer par une définition
de principe de l'acte juste,
et toute ambition de s'en dispenser est vouée à l'échec. Et le raisonnement, bien entendu, vaut pour toute norme sociale, quel que soit le nom
dont on ait choisi de l'affubler, de la "morale
sociale" à l'"efficacité
économique", en passant par
tous les avatars d'un "optimum" postulé. On peut
rappeler qu'il a fallu quelque septante années à Hayek
pour examiner,
et réfuter,
la validité du concept de "justice
sociale", et encore l'a-t-il fait pour ainsi dire
accidentellement. Or, examiner
la validité des concepts
est la seule fonction du philosophe politique, qui est tout de même là pour définir
la justice ! Et c'est évidemment la première chose que font les philosophes
dignes de ce nom qui sont,
comme Ayn Rand, formés à
la sémantique. C'est dire le temps que fait gagner
cette branche-là de la philosophie.
Application à
une utopie socialiste à la mode
Pour illustrer l'intérêt de cette démarche, nous pouvons recenser quelques concepts volés dans une version
molle de la "justice sociale", qui se trouve aujourd'hui
à la mode
chez les démocrates-sociaux,
et que Ayn Rand[279], avant
Anthony de Jasay[280] a
depuis longtemps démolie :
la "théorie de la justice"
de John Rawls[281],.
En tant que "justice
sociale",
la "justice" de Rawls s'expose d'emblée à toutes les réfutations
susmentionnées. Tout comme
les économistes qui chargent "l'Etat" d'assurer
l'"allocation optimale" des ressources
"de la société",
Rawls est explicitement esclavagiste, affirmant que les gens ne sont pas propriétaires d'eux-mêmes,
dans l'idée que les talents personnels
n'étant pas mérités,
"on" ne saurait
laisser leurs possesseurs en profiter : cela veut dire que
les gens ne s'appartiennent
pas à eux-mêmes. A qui sont-ils ? Rawls a des projets pour eux. De même, (et d'ailleurs, de ce fait) il est implicitement déterministe
et nie la responsabilité personnelle. C'est donc doublement qu'il affirme que les gens
n'ont pas naturellement de Droits,
mais cela ne l'empêche
pas de prétendre que la source du droit se trouverait dans
un "contrat unanime"
que les gens devraient avoir signé. Son déterminisme lui permettant de faire
bon marché des conditions dans lesquelles l'information est réellement créée et transmise dans
la société, il suppose que
lesdits "constituants"
savent tout de ce que sera la société une fois leurs règles
établies, mais rien
de ce qu'ils y seront eux-mêmes. Rawls appelle cela un "voile d'ignorance", et c'est ainsi qu'il réussit à transformer en abstraction flottante, qu'on ne peut ni concevoir ni identifier, les critères immémoriaux
de généralité et d'universalité du Juste — lesquels sont d'ailleurs, on va le voir, tout à fait suffisants pour le définir, et dans un sens inverse
du sien. Pour compléter la panoplie habituelle
d'un programme socialiste, Rawls entend
évidemment que
sa "justice"
soit asservie à un projet de société, lequel entend, de façon tout aussi classiquement socialiste, séparer la société en deux castes,
les producteurs-esclaves et
les parasites sociaux maîtres d'esclaves. Ce que son projet
a de spécifique, et
c'est peut-être pourquoi
il plaît à l'inconséquence
démocrate-sociale, c'est que
les producteurs-esclaves sont censés
devoir y être les plus productifs possibles, alors que le sésame pour accéder à la caste privilégiée
sera, le plus explicitement
du monde, l'incapacité à
produire.
Pour continuer la démonstration sur
cet exemple, énumérons les vols de concepts que Rawls
doit commettre pour présenter
sa théorie. Tout d'abord, conformément au scientisme
contemporain, Rawls prétend se servir du concept
de "justice" alors qu'il
nie les faits qui
le rendent nécessaire
et valide : si, comme il le postule, l'homme était déterminé, il n'y aurait pas de problème
moral et donc pas besoin
de philosophie politique et
pas de justice, puisque
l'objet de la philosophie politique
est de définir le choix de l'acte juste. Rawls concède à la rationalité
de l'universalisme que
les membres de la société politique devraient
avoir signé un "contrat
social unanime". Cependant, la question se pose : comment les a-t-il recrutés et selon quels critères ? Qui fait partie
de sa prétendue société
politique et pourquoi l'accepterait-il ? Si un tel contrat
n'a jamais existé et
n'existera jamais, n'est-ce pas
parce qu'il y aura toujours des gens
pour refuser de s'y soumettre ? L'étendue de cette société politique n'est pas seulement un concept emprunté mais un concept volé, puisque les descendants
des premiers co-"contractants"
y seraient soumis alors
qu'ils ne pouvaient pas l'avoir signé : en réalité, pour que ce contrat
soit valide suivant un critère
d'unanimité (dont nous avons
vu à quelles manipulations
il se prête),
il faudrait qu'il soit signé
en permanence (comme il se trouve que les contrats
volontaires qui constituent
la société civile le sont
effectivement). Par ailleurs, qui acceptera les nouveaux
arrivants, et
de quel droit,
a fortiori s'ils viennent grossir les rangs
de la caste parasitaire ?
Cependant, il y a plus
directement contradictoire : chez Rawls
l'esclavagiste, les gens ne sont pas propriétaires d'eux-mêmes,
et c'est le prétendu "contrat" qui est censé fonder le Droit. Or, dans ces conditions, l'idée même
de ce "contrat" vole le concept du consentement : comment
et à quoi pourrais-je consentir si je n'ai
aucun Droit de propriété préalable sur l'objet
de l'accord ? Comme Rawls
ne reconnaît aucune définition de la propriété légitime préalable
à son "contrat unanime",
c'est l'idée même de ce "contrat unanime" qui
n'a pas de sens. Toute
théorie du "contrat social"
viole semblablement la logique,
si elle en fait la seule source du droit, et ne reconnaît pas aux "co-contractants"
supposés le Droit
de contracter, c'est-à-dire un droit de propriété
préexistant sur l'objet du contrat : les contractualistes
purs à la Rawls sont tous
des voleurs de concepts,
typiques de l'époque moderne.
Ensuite, sur
quels critères passera-t-on
d'une caste à l'autre ?
Suivant la définition
qu'on en donne,
il est soit logiquement
soit pratiquement contradictoire
d'affirmer que la société
politique devrait être ordonnée à
l'avantage des "plus défavorisés". Si on entend
"défavorisés" au sens littéral,
comme les perdants
au jeu de la recherche du pouvoir, cela veut dire que les perdants
du système politique doivent gagner,
ce qui contredit clairement
le but et l'essence de la politique. Dans la redistribution politique,
les forts dépouillent les faibles, parce qu'ils sont là pour cela, et qu'il n'y a pas de meilleure définition
du "fort et du "faible" en politique que celle qui implique
cet axiome-là. C'est d'ailleurs
pourquoi on ne devrait pas être surpris qu'un grand nombre
de politiques réputées prendre
aux riches pour donner aux pauvres fassent
exactement l'inverse :
le salaire minimum,
la retraite par répartition,
l'université pseudo-gratuite,
le soutien aux prix agricoles, la politique culturelle, les subventions
aux transports
en commun,
le "logement social", etc., etc., etc[282].
Un trait commun de tous
ceux qui prétendent définir la "norme" sociale à partir
d'un "projet de société"
est qu'ils se soucient aussi peu des véritables lois
de la causalité politique
qu'ils méconnaissent
la causalité économique réelle
— et nous verrons que les politiques de concurrence
aussi s'inspirent d'une théorie économique arbitraire et absurde. Et si,
par "défavorisé",
on veut dire
"pauvre",
cela veut dire que les plus
pauvres doivent être
assez forts pour détrousser
le reste de la société.
Comment donc réaliser
ce programme-là ?
Il reste en outre que, comme toute
idéologie esclavagiste,
le programme rawlsien est
absolument impossible à justifier,
c'est-à-dire en l'occurrence à présenter comme une définition
de la justice qui
ne conduise pas à des contradictions : certains producteurs n'y auraient pas le droit
de conserver le fruit de leurs efforts, alors que certains non-producteurs
auraient celui de vivre par la force sur leur dos : racisme social qui viole le critère d'universalité
du Droit : certains sont
soumis à une "définition
de la justice", les autres à une autre qui la contredit. Il est vrai que ce critère
d'universalité, Rawls a pris
la précaution de le neutraliser
en le dénaturant en "voile
d'ignorance" ; et que, comme on l'a déjà vu à propos d'égalité
et d'unanimité,
le socialisme ne se contente plus (comme le faisaient les premiers
socialistes, par exemple
Auguste Comte qui avait au moins cette franchise) de nier les Droits
de l'homme :
il entend désormais
les remplacer par
des ersatz qui les détruisent
tout autant puisqu'ils sont
contradictoires, mais à qui
les gens sans méfiance peuvent trouver suffisamment de similitude avec le concept originel
pour que la majorité
ne voie pas qu'on
l'a dénaturé.
Pour comprendre
en quoi,
il faut peut-être
rappeler sur quoi doit porter
ce principe d'universalité.
On rencontre trop souvent des définitions
de la norme politique que leurs partisans (ou leurs adversaires) présentent comme
"universelles" alors qu'en
fait elles violent
ce critère.
Par exemple, ne voyant
pas que le reproche principal
qu'il faudrait adresser
aux règles "générales" à la Hayek est qu'elles ne le sont, justement, pas assez. Rothbard
le critique ainsi :
"Comment alors pouvons-nous croire à
la supériorité des règles générales
à la Hayek par rapport à
d'autres formes
d'arbitraire ? Imaginons
deux sociétés. L'une est
gouvernée par un vaste réseau
de règles hayékiennes
générales, également applicables à tous — du genre :
'tous les trois ans, chacun
sera réduit à l'esclavage pour
un an ; nul ne critiquera le gouvernement sous
peine de mort ; nul
ne prendra de breuvages alcoolisés ; chacun doit se prosterner
en direction de la Mecque trois fois par jour à des heures déterminées ; tout
le monde doit porter
l'uniforme vert réglementaire ;
etc.'
Il est clair que
cette société, même si elle satisfait à tous les critères
hayékiens de règne du Droit
sans coercition, est
parfaitement despotique et totalitaire.
La seconde société est,
au contraire, totalement
libre, chaque personne ayant licence de faire ce qu'elle
veut d'elle-même et de sa propriété,
de conclure des échanges à son gré,
etc., mais à une exception
près : une fois l'an, le monarque (qui ne fait littéralement rien du tout pendant le reste de l'année) commet
un acte d'agression tout à
fait gratuit contre un seul
individu, qu'il a arbitrairement choisi. Laquelle des deux sociétés doit-on considérer comme la plus libre,
la plus libertarienne[283] ? "
Cependant,
en admettant ici
la "généralité" des prétendues "règles
générales" de Hayek,
Rothbard méconnaît cette vérité on ne peut plus essentielle que son disciple
Hoppe énoncera plus tard, à savoir
que :
"toute philosophie politique qui n'est pas construite comme une théorie des droits de propriété passe complètement à côté de son objet
et doit par conséquent être rejetée d'emblée comme
un verbiage dépourvu de sens pour une théorie de l'action[284]."
En effet :
nous avons vu que toute
définition de la justice doit passer par une définition
de principe de l'acte juste : ce qui implique de dire qui a le droit de faire quoi, avec quoi et quand. Or,
préciser cela, c'est définir la propriété légitime (qui équivaut à définir le vol réputé condamnable), et c'est cette définition-là qui relève du critère
de l'universalité.
En l'occurrence,
la question que
ne posent jamais ceux qui
discutent de ces pseudo-règles
universelles (et c'est pourquoi ils les prennent pour
telles), c'est "qui donc impose ces règles-là, et de quel droit ? C'est le pouvoir d'imposer ainsi sa volonté qu'il
faut soumettre au critère
de l'universalité, et
pas du tout les obligations spécifiques qu'il impose. Nous le verrons
à propos de la "discrimination" entre clients à laquelle pourrait se livrer le prétendu "monopoleur" : si on adopte les conceptions
relâchées de l'"universalité" des règles, le prétendu "monopoleur"
ne saurait être justifié en Droit,
s'il propose des conditions différentes à des clients qui ne diffèrent entre eux que par l'intensité
de leur demande.
En revanche, dans la mesure où le prétendu "monopoleur" ne fait que disposer
d'une propriété
acquise légitimement, en vertu de principes cohérents
donc universels, nul
ne peut lui imposer
de vendre à d'autres
conditions, sans violer, justement,
ces mêmes principes
cohérents de la propriété légitime. La question de savoir
qui est le patron et qui ne l'est pas, qui est chez lui et qui
n'y est pas, qui possède
quoi
et de quel droit,
en vertu de quel(s) principe(s) et à la suite de quels types d'actes,
justes ou injustes, est donc la question fondamentale
de la réflexion politique normative ; et c'est en fait
la seule
qu'il faille soumettre au critère
de la cohérence et de l'universalité : non seulement parce que cette question se pose nécessairement mais encore
parce que la réponse à
cette question exclut
la plupart des solutions qui
prétendent se conformer
au critère d'universalité mais ne se la sont pas posée alors
qu'on ne peut pas éviter de le faire pour définir la justice.
Si on a le plus souvent oublié
cette évidence rationnelle,
c'est parce que
la démocratie sociale, et l'arbitraire auquel contraint la nécessité
de se soumettre à l'électeur médian,
ainsi qu'à tous les groupes
de pression qui menacent d'occuper
sa place[285], décourage
la carrière de tout politicien
qui s'interrogerait sur la cohérence des règles, et s'opposerait à la prolifération des pseudo-critères du type
"non-discrimination", qui
permettent non seulement
de singer la raison tout en préservant l'arbitraire, mais encore
de chercher noise à des gens qui n'ont rien fait
de mal, comme les politiques
de concurrence en donnent
justement l'exemple. La plupart
des raisonnements de la sophistique étatiste reposent
de même sur ce que Thomas
Sowell appelait le "sophisme
d'auto-exemption[286]", où
ceux qui voudraient disposer pour l'ensemble des hommes s'excluent eux-mêmes des normes ou
des déterminismes auxquels ils prétendent que les autres soient soumis.
Absurdité de l'idéalisme scientiste
Une autre conséquence du scientisme qui prétend
asservir la nome sociale à
une utopie définie à l'avance est que cette utopie-là l'est, justement,
utopique : pour
développer ses modèles
de la société avec
un semblant de cohérence
(nous verrons ce qu'en
vaut l'aune), le scientiste, comme nous l'avons vu, est obligé de faire abstraction
de ce que nous avons appelé l'essentiel, à savoir
toutes les conséquences du fait que l'homme est capable de penser. Et une des raisons de l'appeler l'essentiel c'est que,
sans cet essentiel-là,
il ne peut pas y avoir de questions
normatives et, bien entendu, quiconque a refusé de le considérer ne saurait pas les résoudre
non plus. Le jour du jugement
apparaît évidemment dès lors
que, contredisant ses postulats
de départ, le scientiste
prétend déduire des "normes"
de son "modèle" :
car non seulement la réalité
à laquelle il prétend appliquer ces "normes" s'obstine
à contenir les réalités que
le modèle nie toujours, mais c'est
parce que ces réalités-là existent
qu'on a besoin de normes et qu'on peut
les définir. De sorte qu'il est
logiquement impossible de déduire des normes valides
de "modèles" pareils,
que celles qu'on prétendrait en avoir tirées sont nécessairement fausses, avec pour conséquence — la vérité
étant la correspondance avec le réel — qu'aucune d'entre
elle ne peut s'appliquer.
Tous ceux qui s'obstinent à
fonder des utopies sur
ce genre d'analyses, au lieu
de voir qu'elles ne peuvent
pas être recevables, ne peut que les habituer à considérer
l'échec comme normal, puisqu'il
découle de toute tentative
sérieuse pour appliquer
la norme. Ce que nous sommes
bien obligés d'appeler
"l'idéalisme" du scientiste.
Par exemple ceux qui, comme Arthur Okun, prétendent opposer la "justice" (qu'il confond typiquement avec
le pseudo-égalitarisme) à
l'"efficacité[287]",
impliquent que la norme de justice est celle
de l'échec, puisqu'on n'y
saurait à la fois être justifié et réussir dans ce qu'on entreprend : conception
bien particulière, qu'on
est en droit de juger absurde.
Ce culte de la norme impossible, cette rationalisation
de l'échec, ne sont pas
innocents. Prétendre que l'injustice serait inéluctable est bien entendu la meilleure manière de rationaliser celle qu'on commet vraiment, d'où la faveur où les amateurs de pouvoir
arbitraire tiennent
les prescriptions politiques idéalistes,
et plus généralement les acceptions de la justice
qui rendent celle-ci irréalisable :
à l'impossible nul n'est tenu, et ces définitions-là oblitèrent le critère de non-agression qui est,
lui, toujours entièrement à portée du choix
de l'homme. C'est quand
les citoyens ont fini par croire qu'ils auraient
un "droit à la santé" qu'ils acceptent
de l'état le favoritisme et le vol.
Cette idée d'une norme imposée, contraire
aux buts normaux de la vie humaine a une longue histoire (et dans le cas d'Okun, bien entendu,
nous sommes en plein dans la définition, puisqu'Okun croit voir
la "justice" dans notre pseudo-"égalité
des conditions", comme il se doit
strictement impensable). Comme
le montre Rothbard dans son histoire de la pensée
économique[288],
cet idéalisme est souvent
passé dans notre culture occidentale
sous l'influence d'idées religieuses (métaphysiques,
anthropologiques
et théologiques) procédant
d'un augustinisme mal compris,
qui répute en fait la nature humaine intrinsèquement corrompue, et où aucun acte humain
ne peut être justifié, de sorte que personne ne pourrait faire
le bien sans faire en même temps le mal.
Avec l'altruisme, c'est une autre conception religieuse
que le scientiste
Auguste Comte aura à
son tour dénaturée. Rejetant la métaphysique du christianisme
ambiant, où l'existence
de tout être singulier est créée et voulue par Dieu, ce qui fait de lui une fin
en soi, il va faire
de "l'humanité" la référence du Bien. Ce qui le conduira à invertir la norme de charité, invitation
à faire du bien de l'autre
son bien propre
(de telle sorte qu'on se serve soi-même en servant
autrui — ce que le marché
libre réalise, intentionnellement ou non : "ce n'est pas de la bienveillance
du boucher, etc."). Son altruisme consiste à dire qu'on ne peut
se justifier que si on sert les autres : prescription absurde, puisque si l'égoïsme est injustifié, au nom de quoi peut-on justifier
que l'Autre se laisse servir ?
Cependant, en politique, l'absurdisme systématique n'est jamais
innocent : comme
son scientisme l'empêche
de se rappeler que le Droit de choisir est
une condition nécessaire de tout acte moral, Comte confondra la morale avec le Droit aussi spontanément que
les étatistes cléricaux
le font depuis toujours,
et n'aura aucune peine à envisager
que sa prétendue norme altruiste
fonde des contraintes légales.
Ce qui veut dire que dans son système, on n'aura de Droit que sur ce qu'on n'a rien
fait pour mériter.
Il n'y a pas de Droit cohérent qui puisse imposer un état prédéterminé à la coopération sociale
Les politiques de concurrence, dans
la mesure où elles prétendent
réaliser un "état du marché" imaginé à l'avance, s'exposent évidemment au même ensemble
de critiques :
on ne sera donc
pas surpris de voir qu'elles conduisent à
des impasses juridiques et à l'inverse des buts proclamés. En fait, si les jugements normatifs sont faux dans une discipline, ils le seront dans l'autre ;
Le problème
des politiques de concurrence
est analogue à celui de la "justice
sociale" :
on ne peut pas
définir quels actes
personnels conduiraient à une situation sociale donnée et par conséquent il n'est pas possible en Droit de définir ni de faire respecter
des règles qui y mèneraient.
La "concurrence",
que ces politiques
prétendent promouvoir,
parce qu'elle n'est pas un état du droit mais
une situation imaginaire de la société, prend donc pour le droit
le caractère d'une abstraction flottante. L'approche traditionnelle, déterministe, implique que la théorie économique échapperait au moins en partie à
cette indétermination-là.
Cependant, concevoir l'économie
comme une science de l'action humaine n'est pas un simple complément, utile et éclairant : le fait est qu'on ne peut
éviter d'en passer par là — ne
serait-ce que parce qu'on doit agir
sur la foi de la connaissance économique ; c'est pourquoi la théorie économique, elle non plus, ne peut pas sans contradiction
prétendre définir la concurrence
sans se référer à un type d'actes. Et
comme il n'y a ni déterminisme ni connaissance parfaite
dans l'action humaine,
il en est de la norme "économique" comme de la "justice
sociale" : on ne peut
pas non plus la définir comme une situation
dont on pourrait déduire
les actes qui
y mèneraient. Il n'y a pas
de norme possible pour
la concurrence autre que celle qui
définit a priori des actes comme concurrentiels.
La théorie
sociale est une, et les erreurs morales et politiques ont leurs contreparties dans les autres domaines
de l'action humaine. Donc si la théorie économique
du monopole est absurde, ses conclusions fausses, et infondées les politiques qu'elle prétend justifier, on doit retrouver des erreurs correspondantes en examinant les principes de droit qui sont en cause. En somme, une mauvaise théorie sociale inspire des injustices. On le constatera pour les politiques
de concurrence. C'est pour
cela que cette étude prend
la peine d'analyser
lesdites politiques
en termes de principes du Droit, et ne s'abstient pas de considérer
la philosophie morale. Tout
d'abord, il suffit d'examiner
les politiques de concurrence pour constater qu'on
ne peut pas les fonder sur un ensemble cohérent
de principes. Elles sont incompatibles avec un système ordonné de droit, voire
non susceptibles
d'une expression juridique compréhensible pour les parties
concernées. Or, le Droit comme la théorie économique
doivent tous deux faire
référence à des actes personnels,
employant des ressources rares.
Le droit positif est
la définition de ce qu'il est permis ou interdit de faire,
la science du Droit
(la philosophie politique),
celle de ce qu'il est juste ou injuste de faire, et quand,
avec les mêmes ressources
rares. "Ressources
rares" parce que, comme le rappelle Hans-Hermann Hoppe, ces deux disciplines n'auraient nulle raison d'être, n'était
le problème de la rareté. :
"Tout d'abord,
que j'éclaire une ressemblance essentielle entre le problème de l'économie
politique et celui
de la philosophie politique...
la reconnaissance de la rareté n'est pas seulement
le point de départ de [la première]. C'est aussi celui de [la seconde]. A l'évidence, s'il y avait une surabondance de biens, il ne pourrait y avoir aucun problème
économique. Et s'il
y avait une surabondance
de biens telle que mon utilisation actuelle ne réduirait ni
ma faculté d'en disposer à l'avenir,
ni celle, présente ou future,
d'aucune autre personne, les problèmes éthiques du bon et
du mauvais, du juste et
de l'injuste n'émergeraient pas
non plus, puisqu'aucun conflit quant à l'utilisation
de ces biens ne pourrait
jamais apparaître. Ce n'est que dans la mesure où les biens sont rares que
la théorie économique et l'éthique
sont nécessaires. Et, semblablement, de même que la solution au problème de l'économie
politique doit se formuler en termes de règles contraignant l'utilisation possible des ressources en tant que ressources rares, la philosophie politique doit elle aussi répondre
en termes de droits de propriété[289]."
C'est
ce dont l'économie
politique tient compte depuis qu'il existe une théorie
des Droits de propriété.
Cependant, on ne considère
encore celle-ci que comme
une branche spécialisée de la science économique. Or,
cette dernière a pour but
premier, sinon ultime, de décrire
les effets des politiques et des institutions. Et dans la mesure où tout acte implique
l'affirmation d'un Droit
de propriété, ne peut-on
pas dire de l'ensemble
de la théorie économique
qu'elle est une théorie des droits de propriété, dans
la mesure où
elle ne fait finalement que
décrire les conséquences sur
les actes personnels
des possibilités d'agir dans
la société ?
(Ce n'est pas
la seule définition valide possible : la théorie économique est aussi
la science de l'action humaine considérée du point de vue
de la fin et
des moyens. On ne peut
d'ailleurs manquer de rapprocher
l'extension par Mises
de la théorie économique à tous
les choix personnels avec
son emploi progressif pour décrire
des questions dont elle se désintéressait auparavant, comme le mariage ou la délinquance[290]. Le fait est
que l'analyse en termes
de valeur et de coût
aussi définit bien l'objet de la théorie économique[291].
Cependant, on aurait tout
aussi tort d'opposer cette définition
à celle de Robbins
— la science des choix
en situation de rareté,
ou celle qui y voit
la théorie de la valeur.
Même la définition de l'économique comme la science des échanges est acceptable,
si l'on considère toute action comme un échange[292]. Le fait
est que toutes ces définitions sont valides, elles présentent le même concept sous des points
de vue qui s'impliquent mutuellement ; l'action implique la rareté, ne se conçoit pas sans jugements de valeur qu'elle est seule à pouvoir exprimer
authentiquement ;
elle consiste à échanger un état du monde contre
un autre. Ce sont
des définitions essentielles,
c'est-à-dire qu'elles mentionnent une caractéristique nécessaire et
suffisante pour définir
le concept.
En revanche, est trop
partielle la conception de Buchanan dans "Is Economics
the Science of Choice[293]?" où il définit la science
des choix comme
la mathématique de la maximisation, idée qu'il a d'ailleurs abandonnée depuis : le choix implique la participation de l'esprit, notamment dans la recherche
de l'information et
la formation des jugements de valeur ; il ne concerne que secondairement
les conséquences mécaniques de cette activité intellectuelle. Buchanan
aurait dû y être d'autant plus attentif qu'en tant que théoricien des choix
publics, ils s'est intéressé
aux conditions institutionnelles de la décision. Celles-ci ne sont pas sans conséquence sur la formation des jugements
de valeur[294].)
Que le droit de la concurrence ait le
mal que l'on sait à se traduire en termes
de principes d'action peut donc
attirer l'attention sur
les contradictions éventuelles
de la théorie économique
sous-jacente. Ne peut-on
alors s'apercevoir que celle-ci n'est pas moins incohérente, et que ses concepts essentiels
eux-mêmes ne sont pas
identifiables ? Soit que, comme le "monopole", on ait détourné leur sens en les définissant par
des traits purement secondaires
(dénaturation d'un concept autrefois valide par ce que Ayn Rand
appelle "definition by non-essentials[295]"), tout
en conservant les jugements de valeur qui s'attache à
la seule définition qui
les rende objectivement identifiables,
soit qu'ils ne puissent
pas du tout
se définir concrètement.
Des erreurs communes à l'économie et
au droit
Ce trait commun
aux sciences économique et juridique apparaît d'abord naturellement à propos du Droit parce que, même si les hommes de l'état ne réussissent pas toujours à faire accepter comme "du Droit" n'importe laquelle
de leurs décisions arbitraires,
il leur faut bien
donner une expression juridique concrète à ces politiques-là.
Cependant, c'est tout
au long de l'étude que leur
objet apparaît commun, au point
que la distinction d'une partie juridique et d'une partie économique
est largement conventionnelle :
nous-mêmes serons amenés à
exposer les fondements économiques d'un système de Droit, à partir
de ces deux présupposés :
(1) qu'on ne doit pas chercher à réaliser des choses
impossibles et (2) que
la création est bonne et
la destruction mauvaise (postulats
qui paraîtront certes bien engagés à
une époque où la seule éthique
reconnue est relativiste et émotive). En effet, c'est pour avoir perdu son sens dans
la théorie économique que
la notion de "monopole" l'a de nouveau perdu dans
le Droit. Si les situations et les actes reprochés
aux "monopoleurs"
ne peuvent pas
se définir comme
des violations du Droit, et
si les prétendus "écarts"
par rapport à l'optimum économique
ne sont pas identifiables,
c'est pour les mêmes raisons.
Ce sont les mêmes causes
qui ont détourné les économistes de leur tradition
laissez-fairiste originelle, fait perdre aux juristes le sens de la responsabilité
personnelle et affaibli
chez tous celui
de la cohérence logique
et de la systématisation nécessaires :
C'est d'abord l'ambition — déjà réfutée
ici — d'organiser la société comme si elle était
suffisamment contrôlable pour
qu'on lui impose des résultats prédéterminés. Elle fait l'impasse sur l'autonomie des acteurs, nie leur rationalité et les limites que celle-ci impose à
la sienne propre, comme si un contrôle total de tous
les faits sociaux était possible. Pour croire
à la nécessité des politiques de concurrence, il faut nécessairement méconnaître au moins en partie
les raisons d'agir des personnes et s'imaginer qu'on aura un pouvoir et une connaissance dont on ne peut pas véritablement disposer.
L'enseignement traditionnel
des sciences morales avait
au contraire comme point
de départ le fait même qui rend possible et nécessaire
la réflexion en la matière, c'est-à-dire l'autonomie
de la volonté, à la fois
source de la production et
origine du Droit.
Il conclut à
la nécessité de respecter ses produits. On le méconnaît aujourd'hui
parce que le caractère
conceptuel de la conscience humaine
(point de départ de toute science humaine, qu'elle soit descriptive ou normative), est ce dont fait abstraction la science sociale
qui vise exclusivement à
la prédiction et
au contrôle. Comme le dit Ayn
Rand, dans son grand roman Atlas Shrugged, qui est au semi-esclavagisme
démocrate-social ce que L'Archipel
du goulag est
au socialisme réel :
"Le secret de Polichinelle avec lequel vous vivez, sans jamais oser en faire mention, est que l'homme est un être de conscience délibérée. La raison ne fonctionne pas automatiquement... Un être de conscience volontaire n'a pas de comportement prédéterminé[296]."
On pourrait
ajouter à sa suite "et pas de connaissance
automatique non plus". Car il semble bien qu'une "connaissance
automatique" soit une condition de la formalisation nécessaire à la mécanique de l'"équilibre
général", lui-même confondu avec l'"optimum économique". Quoiqu'il existe
des ingénieurs sociaux compétents,
qui tiennent compte des nécessités de la rétroaction par un système d'incitations approprié
(par exemple les rédacteurs du Code civil ou les économistes
de Chicago), la conception
de l'homme dont s'inspire l'ingénieur social n'est pas
particulièrement faite pour
maintenir la responsabilité
personnelle, y compris
la sienne, au coeur
de sa réflexion juridique :
ne serait-ce que parce
qu'aujourd'hui, elle vise par définition à usurper l'initiative sociale
au profit des hommes de l'état (et assimilés, voir
le mouvement saint-simonien colonisant l'industrie française au XIXème siècle), ce qui a conduit à ouvrir les bras aux conceptions de l'homme qui minimisent l'autonomie
des autres acteurs sociaux.
C'est une conception de la société que sa rivale praxéologique aurait pu contenir dans
ses limites de validité si
le respect de la cohérence logique, qui avait paru aller de soi jusqu'à la fin
du XVIIIème siècle,
n'avait été relégué par
des philosophies qui lui
opposaient "l'expérience",
en attendant
l'activisme et le pur
sentiment. C'est que la logique de l'action
humaine prouvait trop visiblement
la vanité, voire l'absurdité
des ingérences dont les politiques
avaient désormais
l'ambition.
La pseudo-mesure
C'est pour cela qu'aujourd'hui, les politiques
économiques s'inspirent
d'une conception singulière
de la science :
c'est notamment
la prétention de fournir des estimations chiffrées
de l'efficacité productive, alors qu'il n'est
pas possible de faire des mesures agrégées de ce qui
compte vraiment, à savoir l'utilité
fournie par les services
rendus. C'est un produit
de l'ambition — à jamais
frustrée mais tenace —
d'appliquer les méthodes de la science expérimentale
aux aspects de la réalité
dont elle ne peut pas
rendre compte.
Il faut aussi mentionner le rôle de la politisation
de l'économie :
plus les hommes de l'état interviennent, plus ils passent pour responsables
de la prospérité générale, et
plus ils ont besoin de statistiques à la fois comme instrument
et comme enjeu de leurs logomachies. Comme par ailleurs ils ne paient les économistes
que pour justifier et guider leurs politiques, cela explique que
ceux qui restent en place "mesurent" ce qu'on leur demande
de mesurer, et
"justifient" ce qu'on leur demande de justifier, que la vérité y trouve ou non son compte. François Lefort
propose une explication
institutionnelle à cette attitude :
"On peut
tout à fait attribuer
cette contradiction [entre
la théorie de la valeur comme acte de la pensée
et la prétention de la 'mesurer'] à une sorte de sélection naturelle
des économistes : comme
ceux qui sont à la fois honnêtes
et compétents ne pourraient que contester leur pouvoir
d'intervention, ce n'est
pas à eux que les hommes
de l'état ont envie
de donner, en guise
de crédits de recherche,
l'argent qu'ils ont pris par la force au contribuable. On
ne peut pas non plus sous-estimer les effets de ce qui
est aujourd'hui la plaie
de la profession économique,
et qui pourrait bien être une conséquence du déterminisme précité : une obsession dogmatique de la mesure, au prix des pires contradictions
pour ce qui est de la logique[297]."
Ces idées-là
ne peuvent engendrer que contradictions et conflits.
Cependant, nous avons vu
qu'il existe
d'autres traditions morales
qui conduisent à
une définition cohérente et
conjointe du juste et
du productif, où
une politique injuste est en même temps destructrice. La justice, dans
cette tradition, on peut à la fois l'identifier et
la réaliser dans notre monde
sublunaire, de sorte
qu'il revient à
toute personne de la choisir
ou non. Ceux qui, comme Frédéric Bastiat, furent formés à la philosophie classique, ne s'y sont pas trompés.
C.
Du doute sur la Wertfreiheit à l'absolu
du critère de justice
Et il est de fait qu'une fois qu'on a
pris conscience du critère
de la contradiction
pratique, on découvre
des erreurs que l'on passait
son temps à commettre, et on se rend compte aussi
que s'ouvrent à
la recherche des domaines dont
on tenait pour allant de soi
qu'ils étaient fermés à
l'investigation rationnelle. Nous avons
trouvé un premier exemple de contradiction pratique
chez ces penseurs sociaux qui rejettent la possibilité d'une réflexion normative
rationnelle, mais qui au lieu de s'interdire
de ce fait tout jugement
de valeur et toute
recommandation, se conduisent comme si
cela les autorisait à dire
n'importe quoi — sinon à en imposer les conséquences
aux autres. Pour
Rothbard :
"La théorie économique abonde en jugements de valeur arbitraires
glissés dans des oeuvres dont les auteurs qui
ne penseraient jamais à se lancer
dans une analyse ou à mettre
en avant un système
normatif. Même les plus petites
bribes de jugement de valeur
sont complètement illégitimes
dans la science économique
proprement dite. Et
ils sont illégitimes que l'on
croie à la Wertfreiheit ou à la possibilité d'une éthique rationnelle ; car ces jugements ad hoc
violent les canons des deux écoles. Ils ne sont ni wertfrei ni soutenus
par aucune analyse systématique[298]."
L'échappatoire classique consiste pour
l'économiste à se présenter comme
un pur "technicien",
laissant aux autres
la responsabilité de porter à sa place
les jugements de valeur qui
compromettraient pour sa
"pureté" scientifique, pour
se borner à leur indiquer comment atteindre leurs objectifs. Ces "autres"-là peuvent être
un employeur, ou
"la société" toute entière ("quand ils se souviennent
de leurs promesses d'être
objectifs, ils demandent aux autres
de faire les jugements pour
eux[299]").
"Depuis Max Weber [poursuit Rothbard],
la position dominante dans les sciences sociales, au moins de jure, a été la Wertfreiheit, l'idée
suivant laquelle la science en elle-même devrait s'interdire de porter
des jugements de valeur mais
se confiner à de purs énoncés
de fait, puisque les fins
ultimes ne sauraient être que de simples préférences
personnelles, non susceptibles
d'une argumentation rationnelle.
L'opinion de la philosophie classique, selon laquelle un système
de normes rationnelles
(c'est-à-dire, dans le sens large du terme, 'scientifiques') est possible, a été
largement abandonnée. Le résultat
est que les critiques partisans de la Wertfreiheit, ayant rejeté la possibilité
d'une norme rationnelle comme discipline distincte, se sont mis à introduire en fraude des jugements
de valeur dans chacune des sciences de l'homme. La mode courante est de conserver une façade
de Wertfreiheit, tout
en adoptant sans l'avouer des jugements de valeur qui
se présentent, non comme
les choix personnels du savant,
mais comme un consensus sur les valeurs des autres. Au lieu de choisir ses propres fins et de juger
en conséquence, le savant
passe pour maintenir sa neutralité en adoptant les valeurs du gros
de la société. Bref, présenter ses propres jugements
de valeur est désormais réputé
partial et 'non-objectif' alors
qu'adopter sans examen
les slogans d'autres personnes
serait le summum de l''objectivité'. L'objectivité scientifique
ne consisterait donc plus à chercher la vérité, où que cela puisse mener, mais à se soumettre aux produits de sondages d'opinion sur la subjectivité
des autres, lesquels en savent moins que vous[300]".
On pourrait,
par analogie avec le "vol de concepts", appeler
cette attitude un "emprunt
de concepts" :
"je ne fais qu'emprunter aux autres
leurs jugements de valeur,
dont je ne suis pas responsable". Cependant,
cet emprunt-là sera-t-il
remboursé ?
L'"emprunt" est-il
autre chose qu'un vol, à peine camouflé ? En effet, dans aucun cas la subordination ne décharge
d'aucune responsabilité morale. Il
ne suffit pas de dire :
"je n'ai fait qu'obéir aux ordres". Un économiste à qui les hommes
de l'état demanderaient comment exterminer le plus économiquement
possible une population innocente,
voire simplement la dépouiller
(voir les experts en fiscalité, y compris leurs débats pour esclavagistes sur la question de
savoir si l'impôt tue l'impôt, ou à partir de quand) peut-il vraiment en indiquer les moyens
aux bourreaux
sans se faire moralement leur complice ? Parmi les exemples de normes que
les économistes acceptent comme
allant de soi, sans les avoir
prouvées comme d'habitude, et que
Rothbard démolit, figure notamment
l'idée suivant laquelle il faudrait que les coûts
de collecte de l'impôt soient
les plus bas possibles :
il montre que certaines
personnes peuvent avoir un intérêt
au contraire. Dès lors qu'il existe un conflit d'intérêt, apparaissent les limites de tout
critère d'"efficacité[301]".
Rothbard en a rappelé
les conséquences :
"Le fait est que le savant ne peut jamais
échapper à la nécessité de porter des jugements de valeur
qui lui soient propres. L'individu
qui, en connaissance
de cause, conseillerait
une bande de délinquants sur la meilleure manière de forcer
un coffre prendrait implicitement à son compte
cet objectif : ouvrir
le coffre. Il est un instrument
du délit. L'économiste qui
conseille le public sur la meilleure manière de tendre à
l''égalité des revenus' assume pour lui-même
l'objectif 'égalitariste'.
L'économiste qui cherche à indiquer
au Système de la Réserve Fédérale comment manipuler
l'économie de la 'meilleure' manière possible accepte par là
l'existence du système et son objectif de 'stabilisation'. Un sociologue qui conseille
un 'service public' dans l'affectation de son personnel pour
le rendre plus efficace (ou moins
inefficace) approuve par là l'existence et les buts du monopole
d'Etat. Pour en être
convaincus, demandons-nous quel devrait
être le juste choix d'un économiste hostile à l'existence
du Système de Réserve Fédérale
ou du sociologue qui rêve de voir liquider le monopole en question. Ne trahirait-il pas ses principes
s'il contribuait à l'efficacité de ce à quoi
il s'oppose ? Son devoir
n'est-il pas plutôt, soit de lui
refuser ses conseils, soit
peut-être d'essayer de nuire à son efficacité, dans l'esprit
de cette fameuse remarque d'un industriel américain (sur la corruption des hommes
de l'état) :
"Heureusement, grand Dieu, que nous n'avons pas autant d'Etat que nous payons pour
en avoir[302]" ?
Emprunter ses valeurs à autrui ne permet
donc d'échapper à aucune responsabilité
morale ;
en outre, et contrairement
à ce que laissait entendre
Hayek, ce choix moral-là
ne présente représente pas un progrès décisif, le nombre de ceux qui
se trouvent les partager
ne les rendant guère
plus sûres : on peut
concéder à Hayek que des normes qui perdurent depuis longtemps ont moins de chances que
les autres d'être folles. Cependant, contrairement à Hayek, il n'y a
pas de sélection naturelle qui
permette d'éliminer les règles destructrices. Prenons le cas des "règles de juste
conduite" dont Hayek
se gargarise : il est certain
que le principe de la possession naturelle (le Droit des producteurs sur
leur production)
ne pourra jamais disparaître complètement :
les producteurs mourraient,
et le principe normatif
opposé, celui de la redistribution
politique, implique en outre
qu'il y ait toujours des producteurs que les puissants
puissent dépouiller : les règles qui permettent de produire
ne disparaîtront donc
jamais tout à fait.
Cependant, le pillage
institutionnel lui aussi peut
perdurer aussi longtemps qu'il n'extermine pas
les producteurs qu'il exploite. Aucune sélection naturelle n'éliminera donc l'injustice pillarde[303], laquelle
trouvera en outre
force procédés d'illusion fiscale
et valets de plume qui
la feront passer pour un "apport à la production" (au nom
des "Externalités, Biens
Publics[304]", etc.), ou pour une "forme supérieure
de justice" (au nom
de la "justice sociale",
du "service public",
de l'"égalité des chances", etc.,
etc.).
"Après tout,
l'assassinat
et le pillage systématique existent
depuis des siècles immémoriaux;
et comme on peut dire
qu'ils ont 'résisté à
la sélection naturelle',
au nom de quoi peut-on
dire qu'il faudrait
les combattre, sans parler
de les éliminer[305] ?
En conséquence,
poursuit Rothbard,
"[…] les jugements de valeur
ne deviennent pas justes ni légitimes, simplement parce qu'il se trouve exister beaucoup de gens qui
y croient ; qu'ils soient
populaires n'en fait pas
des évidences rationnelles.
L'économie politique est truffée d'exemples de jugements
de valeur arbitraires,
subrepticement glissés dans les travaux de gens qui ne songeraient jamais à étudier
la philosophie morale ni à proposer un système cohérent
de normes. La 'vertu égalitariste'
[…] est simplement tenue pour allant de soi, sans aucune tentative
de justification ; et
on la fonde, non sur
une expérience perçue de la réalité ni parce que
la nier serait contradictoire — les vrais critères
de l'évidence rationnelle — mais
en insinuant que celui qui n'est pas d'accord est
un minable et un salaud[306].
[A la différence de l'auteur — mais
celui-ci m'aurait probablement approuvé, j'ai inclus égalitariste dans les guillemets, parce qu'il s'agit en l'occurrence non pas de la vraie
égalité politique,
la seule concevable et réalisable, où personne n'a le pouvoir
de voler personne, mais du pseudo-égalitarisme, où les hommes de l'état
dépouillent sans limite les gens honnêtes sous prétexte
d'imposer une prétendue — et impensable —
"égalité des conditions". Que des gens puissent admettre que l'on dise
"égalitaire" une société
où la caste des puissants s'érige en esclavagiste absolue
et universelle du reste de la population, traduit le pouvoir de la propagande communiste, notamment dans le monopole d'état sur
l'enseignement]
Toujours est-il que,
si on peut se laisser intimider, c'est bien parce qu'on aura
abdiqué
sa responsabilité de penser en la matière. Ayn Rand,
qui voyait dans le refus de penser l'immoralité suprême, a pris soin de décrire
les conséquences
d'une abdication généralisée,
où l'on prétendrait remplacer l'objectivité par un subjectivisme collectif :
"Une école ultérieure de pragmatistes
kantiens amenda
cette philosophie comme
suit : si la réalité objective
n'existe pas, le choix
métaphysique des hommes est
de savoir si ce sont
les caprices égoïstes,
dictatoriaux d'un individu
ou les caprices
démocratiques
d'un collectif qui
devront façonner
cette guimauve que
les ignorants appellent 'la réalité', par conséquent
cette école décida que
l'objectivité consistait dans un subjectivisme collectif, que le moyen d'acquérir la connaissance
consistait à faire des sondages
auprès d'élites particulières
de 'chercheurs compétents',
qui pouvaient 'prédire' et 'contrôler' la réalité, que quoique les gens décident de croire vrai est vrai,
que quoiqu'ils décident qu'il
existe, existe bel et bien, et que quiconque possède
de fermes convictions personnelles
est un dogmatique
arbitraire et mystique, puisque
la réalité est indéterminée
et que ce sont les gens qui décident de sa véritable
nature[307]."
Voilà pourquoi, dans le contexte contemporain où le raisonnement
normatif ne passe pas ordinairement pour valide, celui qui
s'est astreint à raisonner sur
les normes réagit souvent aux apologies de la Wertfreiheit
en se disant qu'en effet,
si ses soi-disant adeptes
la respectaient vraiment dans les domaines politique et
moral, une telle ascèse
de leur part serait
la bienvenue, tant est vive son impression que cette fameuse Wertfreiheit ne leur sert qu'à dispenser de rigueur intellectuelle
les jugements de valeur qui surabondent dans
leurs écrits.
Que sauver de la Wertfreiheit ?
On objectera
certainement que
les adeptes affichés de la Wertfreiheit peuvent bien la violer dans la pratique, mais que cela ne prouve rien, ni en théorie ni en pratique contre le principe
lui-même : que tant qu'on n'a
pas prouvé que David Hume
a eu tort de renvoyer les jugements de valeur à la subjectivité pure,
il reste essentiel de distinguer entre les énoncés de fait, qui relèvent de la science (ceci est vrai, ceci est faux), et les normes ou jugements de valeur (ceci est bon, ceci est mauvais), dans
la mesure où la connaissance rationnelle ne peut pas les établir.
En outre,
il est de fait que
la méthode expérimentale ne peut établir que des énoncés de fait, et à partir d'un postulat strictement déterministe (du moins en ce qui concerne l'objet
de son étude) alors que
le raisonnement normatif,
s'il est possible,
ne saurait dépendre
de cette procédure puisqu'il présuppose
le libre arbitre :
ce qui, en soi, paraît justifier le maintien
d'une distinction stricte dans la science expérimentale. En outre, la plupart des savants
sont persuadés que
la science ne peut être qu'expérimentale : que gagnerait-on à leur révéler
qu'on n'adhère pas forcément
à cette conviction-là ?
Autant, pendant qu'on y
est, tenter de leur prouver
l'existence de Dieu.
Le pseudo-expérimentaliste
nie par principe la preuve philosophique, et refuse de considérer comme digne d'expertise savante tout objet
qui ne serait pas par hypothèse strictement déterminé
(à l'exception
en général de sa propre pensée, ce qui permet d'attirer leur attention sur
le fait que si
cette pensée-là n'est pas déterminée,
cela pourrait bien les confronter à la nécessité de faire
des choix moraux).
Un autre avantage pratique de la Wertfreiheit, étant données les faiblesses
de notre nature humaine, est
qu'elle nous épargne, en voulant
trop rapidement juger, certains
risques de ne pas comprendre. A ce titre,
la distinction des faits
et des normes,
et une discipline qui
consiste à s'en tenir à
des énoncés descriptifs, peuvent
former un principe heuristique
fécond, sans lequel bien des découvertes n'auraient pas été faites.
Cependant, que
l'on distingue entre la science descriptive et la science normative ne prouve pas que la seconde soit impossible. Par ailleurs, on ne saurait réduire la Wertfreiheit à ces exigences
de la logique que sont l'obligation de distinguer ce qui est
de ce qui devrait être
sous peine de méconnaître le réel, ou de ne pas laisser ses préférences influencer
ses conclusions. Certes, nombreux sont ceux qui rejettent les enseignements de telle ou telle science
sociale, non pas parce qu'ils ont
pu les prouver faux, mais parce
qu'ils leur déplaisent :
cependant,
il ne s'agit là que de respecter, ou non, les normes
de l'argumentation rationnelle (notez
cette expression).
Et la meilleure
illustration du fait que
la Wertfreiheit
ne se réduit pas à cela
est que ces exigences-là, dans la mesure où l'argumentation y serait
valide, s'appliqueraient au raisonnement normatif tout autant
qu'à la science descriptive.
En outre, ce n'est pas
seulement parce qu'elles sont
universelles que
ces exigences-là sont
indépendantes de la Wertfreiheit : c'est aussi
parce qu'elles sont
rationnellement nécessaires pour
rechercher la vérité.
Aïe ! Il faudrait
donc rechercher la vérité dans
les sciences ? Et pour
cela, il existerait
des normes rationnelles, dont
la science, qui plus est, aurait besoin ? Si on ne se retenait pas, on en conclurait non seulement qu'il peut mais qu'il doit y avoir
des normes objectives pour le savant.
Le doute s'accroît quand on vous fait
remarquer qu'il est toujours possible
de traduire l'énoncé
"ceci est bien, ceci est mal", par :
"il est vrai que
ceci est bien, ou que ceci est
mal". Un jugement
de valeur, comme
toute définition, est
donc normalement un "is-statement"
au sens de Hume, et devrait donc faire partie de la connaissance objective reconnue par ses partisans, accessible au discours rationnel — une autre manière
de dire que l'éthique existe bel
et bien en tant que science. Même les impératifs, comme "il faut" ou "tu dois" faire ceci ou cela, peuvent être précédés
de la formule il est
vrai que sans violer les règles de la langue ni les critères de la logique
formelle. Comment maintenir malgré cela
que les jugements de valeur
et même les impératifs
ne sont pas, eux aussi,
des énoncés de fait,
même d'un type particulier ?
On voudrait bien aussi tenir
pour assuré que le jugement
de valeur ne peut, logiquement, se confronter à aucune réalité. Mais voilà qu'arrive Ayn Rand avec son obstination à penser,
qui vous fait remarquer que
la conscience est identification : qu'une conscience sans rien dont il y ait à
être conscient n'est conscience
de rien du tout.
"la conscience est conscience de ce qui existe ; une proposition sans référent dans la réalité est une contradiction dans
les termes".
Appliqué
aux affirmations, cela veut
dire que pour qu'un énoncé ne soit pas une proposition authentique, il faudrait qu'il ne se rapporte à
rien d'autre que son propre contenu.
Sinon, on peut
la comparer à cette réalité
autre, et de ce fait il est nécessairement vrai ou faux. Or, les jugements de valeur
et les impératifs
ne se rapportent pas à leur seul contenu : pouvant se mettre sous la forme "il est vrai (ou faux) que…", ils font nécessairement référence à quelque chose d'identifiable en dehors d'eux-mêmes : comment dans ce cas, et au nom de quoi affirmer qu'ils ne sauraient être ni vrais
ni faux ? Comment prétendre,
dans ce cas, comme
l'affirment tant de philosophes
contemporains,
qu'"ils ne décrivent rien, ne sont que des expressions émotives, du bruit
avec la bouche, comme
un chien aboie", (condition
nécessaire pour qu'on ne puisse pas les soumettre au moins à un test de cohérence logique)
alors que ces philosophes,
on peut tous les prendre en flagrant délit
de parfaitement comprendre ce qu'ils veulent dire ? Arrivés à ce point, on pourra proposer la règle suivante, qui vaut ce qu'elle vaut mais qui a l'avantage provisoire
de concéder, pour ce qu'il
vaut, leur argument
aux philosophes contemporains précités : si on ne comprend
pas plus un jugement
de valeur ou un énoncé
impératif qu'on ne comprend
l'aboiement d'un chien,
on ne le soumettra
pas davantage à un test
de sa cohérence logique.
Si on est capable
d'aller au-delà, alors
il faudra bien admettre qu'il
leur soit appliqué,
quand on y risquerait de contracter — horresco referens — la certitude que certains d'entre eux
au moins sont faux.
Le dernier recours du subjectivisme
normatif est évidemment que
les jugements de valeur
dépendent des goûts
et que les goûts
ne se justifient pas.
De gustibus non disputandum
et on a donc prouvé,
en dernière analyse et fondamentalement, que les jugements de valeur sont subjectifs.
Ouf ! Mais voilà qu'un mauvais plaisant vous fait remarquer que si un goût ne se justifie pas, il peut se prouver : c'est une donnée de fait. Qu'un goût existe ou non n'est rien d'autre qu'un fait, que l'on peut prouver ou
réfuter : si je sais
que j'aime le chocolat,
ce goût, aussi bien
que la connaissance que j'en ai,
sont des faits objectifs,
même pas
difficiles à prouver vrais ou faux et dire "j'aime le chocolat" est un énoncé de fait qui,
ne disant rien du bien
ni du mal, et pas
davantage de ce qu'il faut en faire, n'est même pas un jugement
de valeur. Or,
de ces faits,
il se trouve que
les jugements de valeur non plus ne font rien d'autre que d'en tenir compte. Car à ces goûts ils ne sont pas asservis, ils ne se bornent pas à les transcrire automatiquement
dans le comportement : les jugements
de valeur sont les actes
d'une conscience conceptuelle qui tient seulement compte
de leur existence ; mais
on a souvent vu des gens surmonter
leur dégoût.
On se heurte à une autre impasse du subjectivisme normatif lorsqu'on tire les conséquences
du fait que
les jugements de valeur et
les impératifs inspirent des actes et que,
pour ce qui est des actes, l'économiste au moins
sait qu'ils débouchent
nécessairement sur le succès ou sur l'échec.
Serait-ce donc que
les jugements de valeur
sont plus ou moins adaptés au réel ? ce serait ennuyeux, parce que la correspondance au réel étant le critère de la vérité, il faudrait encore en déduire
qu'ils peuvent bel et bien être
plus ou moins vrais ou faux. Ah !
comme il serait plus
commode que l'action ne lie pas les jugements
de valeur au réel.
Les tenants de la Wertfreiheit dans leurs œuvres
Une des conséquences du fait qu'on n'échappe jamais à la responsabilité de faire
des choix est que
les théoriciens mêmes de la Wertfreiheit se font
prendre en flagrant délit de contradiction pratique au cours de leurs tentatives
mêmes pour la justifier : à tout seigneur, tout honneur,
commençons-donc par
Max Weber avec
sa prescription même. Nous
voyons un sujet qui prône une norme et en même temps qui disqualifie
tout jugement normatif ; mais
si le discours sur les valeurs
ne peut pas être rationnel, que vaut l'aune de sa prescription à lui ? Poser la question,
c'est y répondre.
On trouvera
d'autres exemples
de confusion sémantique dans les erreurs de catégorie
de Karl Popper.
Celui-ci, comme chacun
sait, voyait dans
l'"essentialisme" (l'idée réaliste
suivant laquelle les choses ont une nature, qui fonde objectivement
leur définition) la marque
de l'esprit non-scientifique ;
ce qu'il avait prétendu démontrer dans Conjectures and
Refutations[308] où
il opposait les définitions des concepts et les propositions
de fait en affirmant (en fait parce qu'il
ne savait pas comment on fait) que les premières
ne sauraient être
scientifiquement établies. Or, il se trouve bien sûr que les définitions (dont les jugements
de valeur font partie) sont des propositions
de fait :
elles prennent la forme
"A est A",
le premier et le second
A se rapportant à une réalité
présumée. D'où vient l'erreur
de Popper ?
Pour ce qui est des définitions, il confondait d'une part le concept tel qu'il est défini, qui est une case dans
un système de classifications,
système que l'analyse sémantique
a constitué à partir des observations du réel et qui doit y faire référence, et d'autre part le choix (historique et conventionnel) de l'étiquette qui désigne cette case, dans
le langage le symbole
linguistique qui représente le concept.
Quant aux jugements de valeur, il en donnait comme exemple
des injonctions
(les "ought-statements" de Hume) qui n'en sont que par implication (quoiqu'on puisse, grâce au critère de la contradiction
pratique, raisonner aussi sur
ces injonctions-là), ou
l'expression de goûts personnels
("j'aime le chocolat"). Bien entendu, les jugements de valeur ne sont pas
des injonctions, des propositions du type "il faut
faire ou ne pas faire ceci ou
cela", mais des propositions
du type : "ceci est
bon (ou mauvais)" (c'est-à-dire, comme on l'a vu, des "is-statements" au sens de Hume) et quant à l'expression des goûts
personnels
ils ne sont, comme
on l'a vu, que des affirmations
de pur fait
et donc même pas des jugements de valeur. Popper,
formé à la physique mais pas à la philosophie, confondait la sémantique avec
la linguistique,
et l'éthique avec certaines
affirmations de fait et
les éléments d'une déontologie qu'il croyait nécessairement
arbitraire. Pour lui, la science des définitions
n'existait pas. C'est ainsi qu'il contribuait
à détruire la philosophie morale,
avec d'autant plus d'effet
qu'il passait auprès de certains (parfois inconscients de toute pensée concurrente) pour un parangon
de la rationalité et
du bon sens.
Cependant,
nous n'avions pas besoin d'aller si loin de la science
économique : c'est chez
maître Ludwig von Mises
lui-même que
Murray Rothbard s'est vu contraint
d'observer cette démarche contradictoire : Mises,
tout en affirmant, comme
il l'a toujours fait, que
les jugements de valeur
ne pouvaient pas se prouver,
passait son temps à dénoncer
certaines politiques parce que leurs promoteurs ignoraient les faits les mieux établis
de la science économique.
Cependant, qu'affirmait-il donc
là ? Qu'ils auraient dû
les connaître alors
qu'il prétendait qu'aucune
norme ne saurait être justifiée ! Est-il donc si important que l'homme de l'état ruine son pays parce que ça lui plaît
de le ruiner, ou parce que
c'est d'ignorer la science économique qu'il a envie,
sachant qu'il pourra forcer les autres à payer les effets
de cette incompétence ?
Le fait est qu'à partir du moment où on s'est
interdit par principe de dire ce qu'on doit ou ne doit pas
faire, il est difficile
de comprendre ce qu'on
pourrait reprocher, et pourquoi, à l'analphabète économique au pouvoir, dans l'enthousiasme
de ses destructions. Ainsi
Rothbard, dans L'éthique de la liberté :
"[...]
une dernière tentative
de Mises pour fonder
sa position est encore moins
heureuse. Il rejette comme 'verbiage inspiré par l'émotion'
la thèse de l'intervention étatique au nom de l'égalitarisme ou d'autres considérations morales. [I]l insiste [...] sur l'idée que
'celui qui n'approuve pas
les conclusions de l'économie politique doit les réfuter
au moyen du raisonnement discursif, et non […] en ayant
recours à des normes prétendument éthiques et en fait arbitraires[309]'".
"A mon avis
pourtant, cela ne tient pas
debout. En effet, Mises
doit admettre que
personne ne peut évaluer aucune mesure politique à moins de poser un choix normatif ou jugement de valeur ultime.
Cela étant admis et comme, en outre, Mises définit comme arbitraire tout jugement de valeur ou norme éthique ultime,
comment alors peut-il dénoncer l'arbitraire
de ces jugements particuliers ?
Il est fort mal placé pour
condamner ces choix comme
'inspirés par l'émotion' alors que,
pour l'utilitariste qu'il est, la raison ne peut déterminer les principes éthiques ultimes, ce qui implique qu'ils relèvent forcément d'émotions subjectives. Que Mises enjoigne à ses critiques
de recourir au 'raisonnement
discursif' ne rime à rien, aussi
longtemps que lui-même nie
que cette méthode ait
une quelconque pertinence pour l'établissement des valeurs
normatives ultimes. Il devrait
aussi condamner comme 'arbitraire', 'émotive'
la personne que
ses principes normatifs ultimes
conduisent à prendre parti
en faveur du marché libre
alors même que son choix éthique à lui tiendrait dûment compte des lois
de la praxéologie. Enfin, nous avons vu plus haut que la majorité
de la population poursuit
souvent des objectifs différents que, dans une certaine mesure tout au moins, elle préfère à son
propre bien-être matériel[310]."
Il est vrai
que passer par la contradiction pratique n'était pas vraiment nécessaire
pour prouver cette conclusion-là,
car on aurait pu démontrer d'emblée que la Wertfreiheit
prise au sérieux rend toute
connaissance factuelle complètement vaine : en effet, si
les jugements de valeur
ne peuvent vraiment pas
être rationnels, alors qu'importe
que les énoncés de fait
supposés par celui qui agit
soient justes ou erronés, ou
même qu'il soit honnête ou malhonnête ? Car cela signifie que les actes
qu'ils inspirent ne peuvent
pas non plus être
plus ou moins conformes à une réalité objective quelconque. Si
les jugements de valeur
sont irrationnels,
cette irrationalité affecte l'ensemble
de ces jugements de valeur
ainsi que des actes qu'ils
inspirent, quelles que soient
les bribes de raisonnement objectif
employées à l'appui. En d'autres termes, si les jugements normatifs ne peuvent pas être rationnels,
la science, en fait, ne sert à rien.
Mais le plus
beau est quand même que des adeptes de la Wertfreiheit puissent exiger
du savant, conformément à
la nature de son état mais
contrairement à cette "neutralité" même, qu'il prenne les moyens de dire
la vérité et notamment qu'il soit honnête et respecte les règles de la logique. Cette fois-ci, le refus de l'engagement
normatif — si
on le prenait
au sérieux —
ne rendrait
pas seulement la science inutile : elle la tuerait, purement et simplement. Nous allons
voir cela plus avant.
Obligations morales
plus ou moins reconnues de la démarche scientifique
Une des raisons,
notait Hoppe, pour
lesquelles on falsifie
moins souvent la science expérimentale que les sciences humaines
tient au lien institutionnel
qui maintient généralement (mais
pas toujours et de moins
en moins comme le montre l'exemple de l'"écologie politique") la première dans un cadre de responsabilité :
"s'il essaie de produire
un phénomène naturel, personne
n'aime mieux s'inventer des excuses automatiques pour échouer, plutôt que d'y parvenir effectivement. Car c'est lui seul qui devrait payer le prix de cette obstination[311]."
En effet,
rappelle Hoppe,
"dans le domaine des sciences
morales, où l'on peut imposer aux autres les conséquences
de ses décisions,
la possibilité
d'immuniser ses hypothèses contre
toute réfutation offre
des occasions bienvenues pour les gens au pouvoir[312]."
C'est pourquoi
on risque moins à rappeler les présupposés de fait
logiquement nécessaires de l'expérience scientifique, qu'à décrire immédiatement
ses conditions morales.
Il sera donc plus risqué de rappeler aux savants, y
compris à ceux qui les respectent plus ou moins consciemment, quelles normes sont des conditions nécessaires
de toute approche
scientifique. Tout d'abord, comme nous venons
de le voir,
rechercher la vérité.
Ce n'est pas seulement
une nécessité inhérente à la science, déduite de sa définition comme connaissance correcte, c'est aussi — on le démontre
grâce à la notion de contradiction pratique et au fait que l'erreur conduit à
l'échec donc contredit le but
de l'action, une norme
humaine axiomatique. Et prendre
les moyens de trouver la vérité
implique aussi un autre choix, celui de reconnaître
l'obligation de cohérence logique ; la règle
de non-contradiction,
sans laquelle non seulement aucun raisonnement mais encore
— il faut le rappeler —
aucune expérience
n'est possible, et qui est
elle aussi une règle morale axiomatique. La logique, donc, fait partie
de ces présupposés nécessaires de l'argumentation,
de ces vérités a priori, que
personne ne pourrait tenter
de réfuter
sans les employer implicitement, c'est-à-dire sans les supposer
vraies.
Or, et
nous allons le constater
en examinant les présupposés politiques
de la science, c'est là
justement le principe auquel les gens se soumettent
le moins en matière politique. L'obligation morale de cohérence logique, parce qu'elle conduit à raisonner
en termes de principes, est
même le tabou majeur de la démocratie sociale contemporaine, la marque
de l'"extrémiste",
c'est-à-dire le motif principal de ses proscriptions. Qu'on ne soit donc pas surpris
que ce soit sur
la fin que j'ai enfoncé ce qui n'est finalement
qu'une porte ouverte, et que
je souligne
son importance malgré
le nombre de ceux qui peuvent le trouver évident.
La raison
compétente en philosophie morale
Même quand on croit que les jugements
de valeur reposent
en dernière analyse sur
la subjectivité, on ose
rarement nier que les contradictions en cette matière, comme dans d'autres, pourraient bien prouver qu'on s'est trompé — ne serait-ce que parce que
vouloir à la fois une chose et son contraire, poursuivre deux buts
contradictoires, ne peut mener ni à l'un, ni à l'autre et conduit à l'échec, dont nous venons de voir qu'il est
un des critères de l'erreur en philosophie morale (de sorte que s'initier à la susdite aurait
au moins permis d'échapper à
certaines incohérences et, partant, à certaines pertes ; il est vrai que cet échec-là fait partie
des résultats pleinement acceptables dans tous les idéalismes, mais il n'est pas interdit
non plus d'y voir la preuve de l'erreur
de ces idéalismes-là).
Et dans la mesure où des énoncés normatifs contradictoires traduisent une erreur,
même si on ne pouvait pas prouver qu'une norme est vraie, on pourrait toujours confronter entre eux
des énoncés normatifs, vérifier
leur cohérence logique.
Comme l'écrit Anthony de Jasay :
"L'énoncé d'une préférence ou, plus largement, un classement subjectif suivant
une dimension d'évaluation quelconque est plus difficile à juger.
Cependant, contrairement au jugement bien connu et
quelque peu facile à propos
des goûts et des couleurs,
lui aussi peut être 'testé'. Le test
n'est pas celui, exigeant, de la correspondance avec les faits ou,
à la mode poppérienne, de l'acceptation provisoire
en attendant de nouvelles
mises en cause. C'est
celui, moins exigeant,
de la cohérence
formelle. Certes, il est absurde d'affirmer
que Pierre aurait 'tort'
de placer le thé
avant le café,
Stendhal au-dessus de Flaubert,
la justice avant le bien-être. Cependant, si
on peut montrer que sa classification est incohérente (s'il préfère Stendhal à Flaubert, Flaubert à Maupassant et Maupassant
à Stendhal), on peut
le confronter à cette contradiction apparente et son explication
de la chose, s'il en a
une, peut s'examiner au moyen
des canons de l'argumentation
rationnelle. En outre, s'il affiche des préférences qui, prises ensemble, rendent incohérente toute
hiérarchie possible des valeurs
— s'il veut que la propriété soit inviolable, que le pouvoir politique soit limité
et en même temps que toute
inégalité matérielle
soit abolie —
on peut découvrir son incohérence, et l'exposer à l'aide d'une théorie économique et juridique assez élémentaire[313]."
Donc, les propositions normatives incompatibles
entre elles sont fausses, c'est-à-dire contraires à la science. Ce qui, de fil en aiguille, oblige
tout de même à
rassembler les normes en principes, puis à reconnaître la hiérarchie,
la dépendance réciproque, l'éventuelle incohérence
des concepts normatifs. Et
peut-être même, sans savoir
les nommer ni a fortiori en faire un système, à identifier quelques vols
de concepts et autres contradictions pratiques. En somme, à faire de la sémantique comme
Monsieur Jourdain faisait
de la prose, y compris
quand on se voudrait nominaliste : il arrive qu'à force
de vous servir des moyens
de rechercher la vérité
vous finissiez par la découvrir, quelles que soient les absurdes pétitions de principe
que vous puissiez par
ailleurs professer.
Nous y reviendrons, bien entendu,
puisque l'analyse
conventionnelle des "structures industrielles" dépend en fait de présupposés
normatifs qu'on aurait gagné à rendre explicites, puisqu'ils se contredisent la plupart du temps. Cependant,
nous avons vu que Milton Friedman lui-même, pseudo-expérimentaliste dogmatique, est capable de reconnaître que les théories
du libre échange, ont un caractère logique
et ne sont donc pas
testables. De même, l'œuvre
d'Anthony de Jasay montre à
quel point on peut faire
de la bonne philosophie politique
alors même que l'on continue d'adhérer à une conception intuitiviste
de la norme :
sans la rechercher,
il a retrouvé l'absurdité de toutes les définitions
de la justice autres
que le principe de non agression. Or, qu'a fait
de plus Rothbard, pour
sa part partisan déclaré
du Droit naturel, sinon constater
que c'est la bonne définition ? Et qu'ont ajouté
Rand et Hoppe en insistant sur le vol de concepts
et autres contradictions pratiques, sinon fournir des moyens de preuve plus directs, plus immédiats, supplémentaires, pour parvenir à une conclusion que
l'on peut découvrir sans eux ?
Le choix
n'est donc pas entre
avoir une norme et ne pas en avoir, comme il n'est pas d'avoir une philosophie ou de ne pas en avoir. Il est d'avoir des normes
explicites, conscientes et rationnelles ou des normes implicites
inconscientes et
incohérentes. Comme le disait Ayn Rand :
"Maintenant,
posez-vous la question :
si les idées abstraites
ne vous intéressent pas,
comment se fait-il que vous
soyez (comme tout autre être
humain) sans cesse contraints
de vous en servir ?
Le fait est que les idées abstraites sont des intégrations conceptuelles qui subsument un nombre incalculable de faits concrets — et que sans ces idées
abstraites vous ne seriez pas
capables de traiter des problèmes concrets, particuliers, dans la vie réelle. Vous seriez dans la situation d'un enfant
nouveau-né, pour lequel tout objet est un phénomène unique, sans précédent. La différence entre son état mental et le vôtre réside dans le nombre
des intégrations conceptuelles que
vous avez faites.
"Vous n'avez pas le choix quant à la nécessité d'intégrer
vos observations,
vos expériences,
votre information
en des idées abstraites
— à savoir des principes. Votre seul choix est
d'avoir des principes vrais ou
des principes faux :
représentent-ils des convictions
conscientes et
rationnelles, ou une mixture
de conceptions attrapées au passage, dont vous ne connaissez
ni l'origine, ni
la validité, ni
le contexte ni
les conséquences et que, plus souvent qu'à leur tour,
vous rejetteriez comme
des charbons ardents si vous
les connaissiez ?
"Cependant, les principes que vous acceptez (consciemment ou non)
peuvent se heurter ou se contredire : eux aussi, il faut les intégrer.
Qu'est-ce qui les intègre ? La philosophie.
Un système
philosophique est une vision
intégrée de l'existence.
En tant qu'être
humain, vous n'avez pas le choix d'avoir besoin ou non
d'une philosophie.
Le seul choix que vous ayez est de la définir par un processus de pensée
conscient, discipliné et rationnel et une délibération scrupuleusement logique — ou de laisser votre subconscient accumuler
un ramassis de conclusions arbitraires, de fausses
généralisations, de contradictions
non identifiées, de slogans mal digérés, de désirs,
de doutes et de peurs
non identifiées, rassemblés par
hasard mais collés ensemble par votre subconscient dans
une espèce de philosophie bâtarde,
et fusionnées dans une masse compacte : le doute, avec comme une chaîne
et un boulet à
l'endroit où des ailes auraient dû pousser[314]."
C'est quand on a compris cela
que l'on peut apprécier
l'ironie d'Anthony de Jasay à l'égard de la pensée politique
de Karl Popper, ou
de ce qui passe pour telle.
La conclusion de l'article cité plus haut, énoncée en présence
de l'intéressé, peut nous donner une idée
de l'ensemble, et montre bien a contrario à quoi se réduit une pensée normative qui ne se soucie ni de définir ses termes
de façon stable, ni d'énoncer
des aspirations qui tiendraient compte
des lois de la causalité sociale :
"Il n'est pas
a priori idiot de critiquer les propositions qui prétendent nous dire quelque chose sur l'existence. Aussi bien, elles pourraient être fausses. Il
n'est pas idiot non plus de mettre
en cause une hiérarchie
de préférences ou prétendue
telle : elle pourrait souffrir
d'incohérence interne et n'être
pas un véritable système. Ce qui serait en revanche
complètement idiot, c'est
de rejeter la pensée
politique de Sir Karl Popper, puisque
ce n'est ni
une hiérarchie cohérente
de normes ni
un mode d'emploi à l'usage de l'ingénieur pour améliorer la société. Il est
trop évident qu'il n'entendait
rédiger ni un Credo ni un manuel.
"Néanmoins,
ce serait passionnant de voir le même
Sir Karl Popper élaborer la déontologie de l'Etat. Il tirerait des principes premiers ce qu'il doit, ce qu'il peut et ce qu'il ne doit pas
faire — au lieu d'énumérer les nombreux
effets désirables que
nous en attendons. Quand
est-il juste — si ça l'est
jamais — que certaines
personnes, qu'elles soient dictateurs
ou majorités démocratiques,
emploient la force pour
obliger les autres à se soumettre
à leurs choix à eux ?
Qu'est-ce qui rend la violence
légitime ? Quand est-ce
notre devoir que d'obéir à l'autorité
politique, et quand est-il fondé à s'en servir pour distribuer des avantages aux dépens
de nos concitoyens ?
"Voilà,
me semble-t-il, les questions
fondamentales de la philosophie politique. Même le conséquencialiste, s'il veut de la cohérence
dans ses objectifs, doit
y répondre, au moins
implicitement. Les réponses explicites
valent encore mieux, car
elles sont plus ouvertes à l'examen
et à la critique. Sir Karl
Popper n'est pas libéral, au sens européen du terme. C'est un démocrate-social, même si
on n'est pas tout à fait
sûr de savoir pourquoi. Il
n'a aucune obligation
intellectuelle de fournir une déontologie de l'action
politique, et s'il en produisait
une, je serais le dernier à tenter de prédire
à quoi elle ressemblerait.
Cependant, comme je
souhaiterais que, libéral
ou pas, il trouve le loisir et l'intérêt de nous laisser quelques pistes pour le deviner[315] !"
Anti-concepts normatifs
La philosophie morale, comme la réalité,
est donc une. Le choix d'une norme incohérente, c'est-à-dire irrationnelle, conduit la pensée à l'erreur et l'action à l'échec. L'exemple
le plus évident est
cette falsification de la véritable égalité (laquelle,
comme nous l'avons vu,
consiste en ce que personne n'agresse personne) qu'est l'utopie pseudo-égalitaire : l'"égalité
des conditions", ou
la "justice sociale" sont ce que la philosophe
américaine Ayn Rand appelle des abstractions flottantes, c'est-à-dire des concepts (ou plutôt
ce qu'elle appelle des anti-concepts) dont on ne peut pas observer
concrètement dans la réalité les référents, c'est-à-dire les faits
authentiques auxquels l'éventuel concept valide se référerait.
On peut appliquer
directement
cette notion à
notre sujet en évoquant
la prétendue "égalité" des conditions de concurrence, laquelle bien entendu n'existe pas et ne peut pas
exister. Dans un monde d'"information parfaite", également impensable, il ne serait pas impossible
de concevoir des "fonctions de production" exclusivement déterminées par les lois universelles
de la nature et, de ce fait,
identiques pour tous. Cependant,
une des implications de cette condition
d'omniscience, à savoir que toutes
les lois de la causalité naturelle présentes et à découvrir
devraient être parfaitement connues de tous, peut attirer notre attention sur
le fait que dans la réalité
réelle, des entreprises, les conditions de production sont uniques selon la période,
l'emplacement, et surtout
ce qu'ont dans la tête les personnes qui la mettent en oeuvre.
Ces exemples d'abstractions flottantes montrent que celles-ci ne sont pas
déduites de l'observation non-contradictoire du réel, et elle ne peuvent pas s'y référer ; et ces abstractions flottantes, ces anti-concepts, détruisent la pensée puisqu'à partir du moment où celle-ci
s'en sert,
elle ne peut pas
se référer à la réalité : ce qui veut dire
qu'elle n'est plus une pensée. Pour lancer
la notion d'"anti-concept", évidemment, il fallait une philosophe encore formée à la sémantique.
Ce n'est pas un hasard
si Ayn Rand se réclame d'Aristote.
Il y a diverses sortes
d'abstractions flottantes, dont
nous avons vu la plus
importante avec le "concept volé".
"La théorie est faite d'abstractions à partir
d'abstractions. Un concept théorique
est volé par
quiconque s'en sert alors qu'il ne reconnaît pas la validité des notions dont ce concept dépend logiquement et ontologiquement[316]."
— Le plus amusant des vols de concepts,
nous l'avons déjà vu, c'est
de dire
"La propriété, c'est
le vol". Le concept
de "vol" est volé par
tous ceux qui
ne reconnaissent
aucun concept de propriété légitime (et par
implication la possession
naturelle). De même,
— le concept
de "production" est
volé par tous ceux qui ne tiennent
pas compte de ce que l'esprit humain
est la source de toute production et le siège de tout jugements
de valeur (les notions
de "richesse nationale"
ou de "richesse naturelle" sont dans ce cas) ;
— le concept de "morale" est volé
par tous les déterministes
(cela a été assez bien vu par Orwell) ; notamment,
le concept de "justice" est volé par
tous ceux qui
ne reconnaissent pas l'autonomie
de la volonté.
— Volent aussi
la définition de la science ceux qui prétendent que
les définitions seraient
arbitraires et conventionnelles. Et puisqu'ils s'imaginent qu'il n'y a pas d'autre connaissance
que celle, contingente, fournie
par la science expérimentale,
on peut leur demander dans quelle science, définie
selon quelle conception,
ils auraient trouvé les preuves de cet absolu
philosophique-là
(dans leur ignorance de la sémantique,
les pseudo-expérimentalistes sont de si grands voleurs de concepts qu'on peut parfois se demander si ce n'est pas justement pour couvrir leur pratique constante de contrevenir à
leurs propres préceptes qu'ils
dénoncent la logique comme une connaissance
"non scientifique").
Le concept de "science" est donc volé par ceux qui ne comprennent pas la capacité
de la logique à décrire
le réel.
— Et le concept
de "vérité" est volé par ceux
qui ne reconnaissent pas
la validité des définitions,
dont découlent les axiomes.
Fécondité du critère
de la contradiction pratique
On peut cependant
aller encore plus loin que Ayn Rand
et, avec Hoppe, étendre
la notion de contradiction pratique au maximum de ses implications
logiques. En effet, comme l'oublient opportunément
les économistes qui recommandent
certaines politiques tout en niant
la philosophie morale, toute
action par le fait même qu'on a choisi
de l'accomplir, qu'on a pensé devoir
le faire, affirme implicitement
certaines choses ;
au minimum, il postule
une causalité, affirme un Droit
de propriété, pose
des jugements de valeur
et même un impératif.
Il n'y a là rien de tiré par les cheveux, c'est au contraire une expérience
universelle à laquelle, comme l'oeuf de Colomb, il suffit de penser pour en avoir conscience : que font-ils, d'ailleurs, en tant
qu'économistes, sinon constater régulièrement
des contradictions entre
ce que le politique attendait implicitement
de son action et
ses effets tels qu'eux-mêmes
les prévoient ?
en outre, comme parler
n'est qu'une manière d'agir (en hébreu ancien c'est d'ailleurs
le même mot : ha-dabar), quiconque dit une chose en implique en même temps
d'autres par cet acte de parler. Il ne leur reste
qu'à reconnaître les autres énoncés implicites de telles
actions : quiconque agit dit en même temps (au moins) :
— "l'objet matériel de mon action est en ma possession",
— "j'attends tel ou tel
résultat de ce que je suis en train d'en faire :
— "et j'ai le Droit d'en faire ce que je fais
maintenant" ;
— "il est bon que je fasse ce que je suis en train
de faire maintenant
— "et je dois le faire maintenant comme
je le fais."
Libre aux économistes géniaux mais insuffisamment formés qui viennent de découvrir
ce principe d'en énumérer
d'autres, et d'en tirer
les conséquences théoriques appropriées ; avant de se précipiter, qu'ils commencent par lire Hoppe sur
ce point, pour ne pas avoir à
réinventer la roue.
En outre,
il arrive toutes ces affirmations, explicites ou implicites,
ne peuvent pas être vraies en même temps. Toutes les fois qu'un quidam dit
une chose que cet acte
de parler contredit
implicitement, la réfutation est
immédiate : nous pouvons
et devons constater
qu'il a réfuté cette chose ou parlé sans justification ; et c'est à nous de trouver en quoi consiste l'erreur, puisqu'elle existe certainement. Prenons le cas d'un homme
de l'état qui imposerait un salaire minimum plus élevé soi-disant "pour lutter contre le chômage" : ou bien il se trompe sur
la causalité sociale qu'implicitement il postule, ou bien il ment sur
ses véritables intentions. Contradiction
pratique ou "performative"
— et précieux moyen de détection philosophique pour reprendre l'expression de Ayn
Rand. Et cas, d'ailleurs,
on ne peut plus classique de la tradition
philosophique, puisqu'une
de ses manifestations est le fameux paradoxe du menteur, dont j'ai découvert naguère pourquoi ceux qui l'invoquent
se font un devoir,
depuis des millénaires,
d'y mettre en scène certaine nationalité[317] :
c'est encore une apparente contradiction pratique qui
y signale l'erreur, et celle-ci, comme dans la plupart
des paradoxes, tient à un faux
postulat implicite,
en l'occurrence la définition
du menteur :
le menteur n'est pas celui qui dit invariablement
le contraire de la vérité,
auquel cas il serait parfaitement
fiable (une telle définition est fausse, parce qu'elle conduit à
une contradiction), mais celui
qui mêle la vérité au mensonge de telle manière qu'on
ne puisse pas lui faire confiance quand il parle.
Celui qui dit : "je
suis un menteur" dit donc
en fait : "ce que
je dis est indigne de confiance",
message qui n'est ni ambigu ni incertain, et que prouve le fait même
de le dire. C'est d'ailleurs
pourquoi ce genre de déclarations, dans les faits, ne nous plonge pas dans l'abîme
de perplexité que suppose
le paradoxe mais suscite
simplement une méfiance justifiée.
Et cet exemple nous permet d'ailleurs d'identifier un autre énoncé
implicite de quiconque (et pas
seulement un savant) affirme
quelque chose, à savoir
qu'il aurait pris les moyens de dire la vérité. S'il ne l'a pas fait, la contradiction pratique
le disqualifie, que ce soit
de mensonge qu'il est
coupable, ou d'ignorance — n'ayant pas pris les moyens
de connaître la vérité
(on en profitera pour
définir le menteur par défaut
comme celui qui bafoue la vérité
parce qu'il a omis de la rechercher, et parmi les menteurs par défaut, le menteur par procuration qui a,
en toute connaissance de cause, choisi pour s'informer une source qu'il savait
suspecte).
Si la contradiction pratique a inspiré à la philosophie l'un de ses paradoxes classiques
les plus pittoresques,
il n'est pas certain qu'on
en ait tiré tous les enseignements possibles. Si l'on doit en juger par l'ampleur des découvertes que l'on peut faire à lire Ayn Rand et Hans-Hermann Hoppe, on pourrait au contraire supposer
que son efficacité et son utilité comme moyen de preuve
demeurent sous-estimées.
Si nous apprenons à
identifier les affirmations,
y compris normatives et impératives qui sont implicites dans toute action, nous nous découvrirons capables de prouver plus vite bien plus de choses que ce qui découle simplement
des contradictions plus classiques entre les énoncés
explicites, ou entre les buts
poursuivis, ou entre les moyens
et les fins. Hans-Hermann
Hoppe, rappelant que l'action
est l'occasion de confronter les énoncés de fait à la réalité concrète, est l'un de ceux qui en ont systématiquement exploré
les conséquences. Il existe
notamment des contradictions pratiques
qui sont automatiques,
notamment mais pas
exclusivement celles qu'implique l'acte de dire certaines choses : certaines propositions sont telles
qu'on ne peut jamais les affirmer, ou pour d'autres les nier,
sans que cela entraîne toujours
une contradiction pratique.
Exemple évident,
on ne peut pas
sans se contredire raisonner
à l'encontre du principe de non-contradiction : on en déduit que la loi fondamentale
de la cohérence logique, à
savoir qu'une même chose
ne peut pas à la fois
être et ne pas être, toute argumentation doit la supposer vraie au préalable . Or, pour paraphraser Ayn Rand et citer Rothbard, si on est obligé
de se servir
d'une proposition
au cours de toute tentative pour la réfuter, cela érige
cette proposition
au rang d'axiome.
Qu'il existe des contradictions pratiques automatiques a pour conséquence que tout
discours qui se veut
rationnel doit toujours
implicitement tenir pour vrais certains énoncés : on ne peut pas
argumenter sans que cet acte d'argumenter les implique effectivement, et on est donc
obligé de les tenir pour vrais comme conditions mêmes
d'une argumentation rationnelle.
Ce sont, pour reprendre
les termes de Hoppe, des énoncés vrais a priori, et qui sont définitivement justifiés, puisque
tout acte entrepris pour les réfuter les affirmerait
implicitement : une contradiction
pratique
(ou "performative")
que l'on ne peut jamais éviter est un moyen de preuve définitive,
irréfutable a contrario. Parmi les énoncés généraux de fait qu'il a
ainsi prouvés figurent par
exemple :
[Sur la connaissance de l'avenir] "l'idée d'une incertitude (ou d'une ignorance) 'parfaites'
est soit ouvertement
contradictoire dans la mesure où
elle veut dire 'tout est incertain de l'avenir sauf qu'il y aura de l'incertitude — et de cela nous sommes certains',
ou alors induit une contradiction implicite puisque
cela voudrait dire que 'tout est
certain mais le fait que tout est incertain est lui-même
incertain' (du type : 'je sais assurément que ceci ou cela est vrai,
et [simultanément] je
ne sais pas si ce même
ceci ou cela [la même
chose] est vrai ou faux'). Il n'y a qu'une position intermédiaire entre les deux extrêmes
de la 'connaissance parfaite'
et de l''ignorance parfaite'
qui soit défendable au nom
de la cohérence logique' :
l'incertitude existe, mais
cela nous le savons avec
certitude. En conséquence
de quoi, la certitude existe
tout autant, et la frontière entre
connaissance certaine et incertaine est
elle-même certaine (fondée sur une connaissance qui l'est aussi)[318]."
"Le modèle des 'anticipations
rationnelles' de l'homme comme machine dotée
d'une connaissance parfaite des distributions de fréquence
relative de toutes les classes d''actes' éventuels à venir […] cette représentation-là est condamnée par des contradictions internes irrémédiables. […] l'hypothèse
selon laquelle tous les acteurs posséderaient
une information identique [implique] une contradiction performative : [énoncer ces mots-là est démenti] par le fait même de les prononcer. Car il n'aurait aucun besoin de [le] dire si tous les autres [le] savaient. En fait, si tout
le monde savait exactement
les mêmes choses que tout
le monde, personne n'aurait besoin de communiquer
du tout. Le fait que
les gens, bel et bien, communiquent, prouve […] que
leurs informations ne sont pas identiques. Les théoriciens des anticipations
rationnelles eux-mêmes, en vertu du fait qu'ils présentent leurs idées au public qui lit, doivent
naturellement supposer que ledit public ne sait pas encore
ce qu'eux-mêmes savent déjà[319]."
[Sur les traits généraux de l'action humaine] "[si quelqu'un]
prétend savoir de science certaine que l'information à venir des gens, et par extension logique, leurs actes, ne peuvent pas
être connues […], c'est que
lui-même sait bel et bien
quelque chose [et qui n'est pas
près de changer] de la connaissance et de l'action à venir.
Il doit l'admettre dès
le départ : il existe
quelque chose [d'universel],
qu'il peut nous dire, parce
qu'il le sait, de la connaissance et de l'action en tant que tels. […] Ce qu'[on] doit présupposer
n'est pas seulement que
l'homme pourra changer dans
sa conduite ultérieure, mais
aussi que ces changements-là seront le fruit d'un processus d'apprentissage, c'est-à-dire qu'ils résulteront du fait que l'homme aura su distinguer
entre le succès et l'échec,
entre la confirmation
et la réfutation, et
tirer des conclusions de ces expériences catégoriquement distinctes ; que,
par conséquent, tous
les changements possibles dans la conduite de l'homme, si imprévisible que puisse être
leur contenu particulier,
sont soumises à
des lois prévisibles : une logique uniforme et constante de l'action et
de l'apprentissage humains." [mes italiques ; belle définition
de la praxéologie !]
[Sur la connaissance des énoncés à venir] "Je peux bel et
bien prédire, et en fait prédire avec une certitude parfaite […] que,
aussi longtemps que je
parlerai seulement, quelle que soit ma langue,
tout ce qu'aurai dit ou
écrit aura une structure logique
(propositionnelle) constante et
invariable : par exemple, qu'il me faudra employer des propositions
identifiantes, telles que des noms
propres, et des propositions
d'assertion pour affirmer ou nier
quelque propriété particulière de l'objet identifié ou nommé[320]
Voilà donc quelques illustrations des usages
du critère de la contradiction pratique et des conclusions générales qu'il permet plus facilement de tirer, les présupposés nécessaires
de l'action et de l'argumentation. Cependant,
nous avons vu que l'action
implique aussi des jugements
de valeur ; et Hoppe n'a pas
non plus omis de rechercher les éventuelles normes
générales présupposées par toute action, ce qui l'a conduit à ce que son propre maître Ludwig von Mises jugeait
impossible : une philosophie politique
vraie a priori[321].
Implication
inattendue de l'éthique scientifique
Jusqu'à présent,
nous étions encore dans
les limites de ce que le savant, quand il réfléchit
vraiment à ce qu'il fait,
accepte facilement. Mais, voilà : il se trouve aussi que ces règles mêmes de l'argumentation
rationnelle incluent aussi l'essentiel d'une définition rationnelle… et irréfutable de la justice. Michael Polanyi, utilisant l'analogie même
de leur propre découverte scientifique pour faire comprendre aux expérimentalistes le processus de marché avait déjà,
dans The Logic of Liberty[322], tenté
d'expliquer à ses savants collègues
qu'il fallait que
le marché fût libre
comme eux-mêmes l'étaient dans leur recherche
de la vérité. Nous pouvons établir définitivement cette comparaison sur l'identité des principes en cause, et démontrer que, parmi les présupposés logiquement nécessaires de toute
discussion rationnelle figure une doctrine politique déterminée.
En effet,
le devoir implicite de servir la vérité n'exige
pas seulement de la connaître : dans la société
des hommes, elle exige aussi de discuter
pacifiquement. L'argument
du gros bâton, qu'emploient aujourd'hui les hommes
de l'état pour imposer — directement par l'autorisation préalable (des radios, des télévisions, des écoles) et indirectement par l'impôt-subvention — leurs vérités officielles, est depuis les Grecs identifié…
pour ce qu'il vaut. Cela veut
dire que, parmi les moyens
de connaître la vérité
logiquement impliqués par
toute argumentation figure
le principe de non-agression :
en somme, que
le principe de non-agression
ne pourra jamais être réfuté.
Le principe de non-agression
est le même que celui de la propriété naturelle et s'énonce ainsi (c'est un rappel) :
"on a le droit de faire ce qu'on veut de ce qu'on n'a
pas volé, c'est-à-dire pris à
un autre contre
son gré".
Appliqué aux choses, le principe de la propriété naturelle
est le droit du premier utilisateur : on peut faire ce qu'on veut de ce qui n'est à personne, et rien de ce qui est à autrui — à moins qu'il n'y consente.
Considéré du point
de vue de la production,
ce principe établit le droit du producteur : celui qui a produit la première
valeur a le droit
de disposer du produit.
Appliqué au corps,
c'est le principe de la propriété de soi : en tant que premier utilisateur
de son corps, on en est
le propriétaire légitime, ce que
nous pouvons d'ailleurs démontrer par le critère de la contradiction pratique
universelle : quiconque entreprend de réfuter la propriété
de soi agit lui-même sur son propre
corps comme s'il en était
propriétaire. Cet acte même affirme implicitement le contraire de ce qu'il prétend
affirmer, contradiction pratique (et vol de concept) qui suffit à le réfuter. On pourra donc établir à la suite de Hoppe que quiconque accepte de participer à
une argumentation
rationnelle, en s'abstenant
d'agresser et de menacer
quiconque, traite son propre corps
et celui d'autrui (mais comme
on vient de le voir,
pour qui respecte l'universalité
du droit ce dernier
point n'est même pas logiquement nécessaire) comme si chacun en était
le propriétaire.
Qu'il soit impossible d'argumenter rationnellement
sans le faire établit
le principe de la propriété naturelle comme vérité axiomatique
ou a priori.
On voit bien des hommes de l'état qui acceptent de participer à
des discussions et qui, à ces occasions, traitent leurs sujets comme
s'ils étaient
leurs égaux et non
leurs esclaves ; ils ne
les agressent pas, il ne
les menacent pas :
en somme,
ils se conforment
au principe de non-agression. A ces occasions,
il les reconnaissent propriétaires d'eux-mêmes comme ils ne peuvent pas
ne pas le faire pour eux. Et
c'est dans l'inconséquence qu'ils manifestent ensuite qu'on peut trouver une
nouvelle preuve que leur étatisme est absurde : en effet,
une fois sortis de ces discussions, ils ne se gênent pas
pour confisquer leurs biens
par la force ni pour
les menacer de violence
afin de les dépouiller ; or, quand
ils acceptaient de respecter les règles
de la discussion civilisée,
ils ont bel et bien reconnu
implicitement principe de la propriété naturelle… et celui est
d'application universelle et exclusif
de tout autre. Or, en même temps, ils vivent suivant le principe opposé, puisque c'est ce qu'implique leur statut même d'hommes de l'état. Cette contradiction pratique démontre que l'homme de l'état, par définition, est un hypocrite ou un incohérent : respectueux du principe
de non-agression dans des discussions publiques, et même dans sa vie
de tous les jours, et
en tant qu'homme
de l'état violateur
du principe de la propriété naturelle — que lui-même et ses complices punissent d'ailleurs comme autant de délits et
de crimes lorsque ce sont
les autres qui les commettent.
On pourrait d'ailleurs commenter bien davantage cette schizophrénie
étatiste : nous reconnaissons
tous une morale dans nos relations avec les autres, sous peine
d'ailleurs de nous retrouver
rapidement à l'hôpital ou en prison. Or, la plupart d'entre nous acceptent que
les hommes de l'état agissent
de la manière même que
notre morale universelle et leurs propres lois nous désignent l'une et l'autre comme criminelle.
Parmi les présupposés logiques de tout
discours rationnel figure donc bien
le principe politique de non-agression, c'est-à-dire la définition
traditionnelle et universelle
de la justice :
non seulement comme
conséquence directe du fait que l'argument du gros bâton n'est pas recevable comme moyen de l'argumentation mais plus
immédiatement et universellement
encore, mais parce qu'ouvrir
la bouche pour argumenter implique
en soi-même d'accepter
implicitement ce principe. Max
Weber et les tenants
de la Wertfreiheit
sont donc bien plus encore dans
l'erreur qu'on ne pourrait
l'imaginer habituellement quand on ne
fait que traiter du devoir moral
chez le savant :
car la science ne peut se passer
de valeurs non seulement pour exister, mais aussi
pour avoir un sens.
Et parmi ces normes mêmes
figure un parti pris politique déterminé, unique
et absolu : celui
de la propriété naturelle.
Hans-Hermann Hoppe,
répondant aux critiques
de cette démonstration qui est la sienne[323],
confirme sa portée
universelle :
"Il faut considérer comme la défaite la plus absolue pour
une proposition normative que l'on puisse
démontrer que son énoncé est
logiquement incompatible avec
l'affirmation de son auteur comme
quoi sa validité pourrait être
constatée au moyen
d'une argumentation.
Démontrer une telle
incompatibilité équivaut à
une démonstration d'impossibilité ; et une telle démonstration est absolue dans le domaine
de la recherche
intellectuelle[324]."
En somme,
le principe de la propriété naturelle est… un principe : si on l'a reconnu
une fois, on ne peut
plus le méconnaître
sans contradiction. Notamment, on ne peut pas prétendre limiter le domaine des choses qui peuvent
faire l'objet de l'appropriation naturelle. En effet, prétendre empêcher un autre de disposer
d'une chose, c'est
s'en déclarer soi-même propriétaire : celui qui proposerait cette restriction aurait
par là l'inconséquence d'étendre ses propres prétentions au-delà des ressources que lui-même considérait avoir justement appropriées : les hommes
de l'état, par exemple, qui font des lois prétendant que personne ne saurait disposer
de tout ou partie de son
propre corps (doctrine
pseudo-juridique dite de l'"indisponibilité") se déclarent eux-mêmes ipso facto propriétaires
dudit corps.
En outre, prétendre
justifier cette extension
impliquerait d'invoquer un autre principe d'acquisition
légitime de la propriété, et
un principe qui contredirait celui fondé sur
le droit de la première
mise en valeur et
qu'il aurait déjà accepté.
On aurait pu imaginer qu'il existe un principe supérieur de justice, qui soit compatible avec
la propriété naturelle tout
en la limitant, comme
elle-même par exemple justifie
et borne à la fois la liberté des échanges. On pourrait invoquer
des nécessités telles que l'obligation
de preuve portant sur toute possession, y compris acquise selon la justice naturelle, ou "que la justice soit
forte", c'est-à-dire la nécessité pratique d'organiser
la société politique d telle manière que la justice
puisse effectivement régner
(principe que les hommes de l'état manipulent sous
l'appellation d'"ordre
public"). Cependant, ces exigences-là ne contredisent pas la propriété
naturelle comme seul principe de justice
rationnellement démontré. Elles
ne sont que des exigences de sa mise en oeuvre, à laquelle
elles sont subordonnées.
Mais
ce qu'on vient justement
de prouver, c'est que la propriété naturelle est le seul principe
de justice, universellement
applicable et exclusif
de tout autre, qui puisse
jamais être rationnellement justifié : elle est la justice même, et pas plus
la "justice sociale" des socialistes que leurs "droits sociaux", qui la nient et qui la violent,
ne peuvent se défendre
rationnellement. Il faut
rappeler notamment que la notion de "droits
sociaux" — l'idée suivant laquelle on pourrait avoir
des "droits" opposables
à la propriété naturelle
d'autrui n'est pas seulement incompatible avec
la propriété naturelle :
elle implique
en fait le principe
moral opposé : la propriété naturelle implique que
c'est parce qu'on a produit qu'on a des Droits. Or,
la seule conséquence pratique des prétendus
"droits à" serait que
de puissants non-producteurs dépouillent les faibles
producteurs au profit
(du moins ostensible) des pauvres : en somme, que ce serait parce
qu'on n'a pas produit
qu'on aurait des Droits.
Il est vrai que les socialistes continuent
à défendre de telles normes,
mais cela ne change rien à
la démonstration. Que deux et deux font quatre
n'empêche personne
de dire que cela fait trois ou
cinq, ni même d'essayer de faire
de "deux et deux font cinq"
le principe de l'arithmétique
nationale. Cependant, deux et deux font toujours
quatre. De manière strictement
analogue, Hoppe prétend "seulement" que toute
argumentation en faveur
du socialisme est
nécessairement absurde, et que comprendre cela est à la portée de tout homme compétent
et honnête.
De même, que
l'on puisse observer que la justice n'est pas respectée et que le socialisme règne malgré
tout n'a absolument aucune prise sur le fait que
la non-agression est
la seule norme politique rationnellement défendable. Qu'est-ce que
ça y change qu'il y a
des monopoles, de la censure
et des impôts ? Hoppe
nous présente
une démonstration
d'impossibilité, de nature
logique, comme
les démonstrations
mathématiques :
sa validité peut être
établie indépendamment de toute
expérience contingente. Celle-ci
a prétendu démontrer
qu'il est impossible,
par des propositions, de justifier
des institutions socialistes sans tomber dans
des contradictions, entre
autre des contradictions pratiques.
Et tout comme
la validité
d'une démonstration
mathématique n'est pas confinée à l'instant
où on l'énonce, celle
de la propriété naturelle
ne se limite pas non plus
aux situations où quelqu'un
participe à
une argumentation. S'il est
juste, l'argument démontre sa validité universelle, que l'on argumente ou qu'on n'argumente pas :
justifier quoi que ce soit
nécessite d'argumenter, et
ce qu'on doit supposer vrai comme préalable à toute espèce d'argumentation
est justifié pour toujours, c'est-à-dire que le reconnaître vrai est une condition préalable
nécessaire pour que tout
argument le soit ; et que
tout énoncé qui contredirait
les faits en question est à jamais réfuté comme impliquant une contradiction pratique.
Et elle n'est pas non plus affectée
en quoi que ce soit par
la question de savoir
si les gens
la trouvent ou non à leur goût, si elle a ou
non leur faveur, s'ils la comprennent ou non,
s'ils se mettent ou
non d'accord à son sujet et pas
davantage s'ils sont ou non
en train d'argumenter maintenant.
La philosophie politique
est la philosophie
politique, et
la psychologie sociale la psychologie sociale.
Comme la plus belle fille du monde, qui
ne peut donner que ce
qu'elle a, la raison ne peut
pas offrir davantage qu'une preuve
de la justice, si absolue et
définitive soit-elle. Elle n'est pas
un antidote contre l'incapacité de penser, la malhonnêteté et
la méchanceté :
celles-ci pourront toujours
continuer à exister et même
à l'emporter sur
la vérité et la justice.
L'implication la plus immédiate de cette
démonstration est que les politiques
de concurrence, puisqu'elles
violent le Droit de propriété naturelle, ne peuvent jamais
se justifier.
Conclusion
de la première partie
Nous avons
passé en revue quelques
exemples d'analyses qui sont à
la mode mais qui ne sont
pas scientifiques parce que,
préjugeant de la méthode
applicable,
se trouvent rejeter a priori
les seules qui puissent fournir des réponses cohérentes. Cela nous a permis de décrire
les principes d'une méthode réaliste, qui analyse l'action humaine
en termes des délibérations
qui y ont conduit, retrouvant
de ce fait, et
sans surprise,
les raisonnements qui sont
aussi ceux des juristes
véritables.
Cependant, le
pseudo-expérimentalisme n'entrave pas seulement le progrès : il provoque aussi maintes régressions car c'est, au fond des choses, de ce divorce entre
la logique et l'expérience, qui
affaiblit la capacité conceptuelle des savants, que souffrent aujourd'hui, comme la plupart des autres
sciences morales, l'économie comme
la philosophie politique. Si dans
ces disciplines les manuels
n'offrent plus de vision cohérente des choses mais acceptent de juxtaposer
des théories sans rapport
entre elles, voire contradictoires (on fait coexister, dans un même
ouvrage, la plomberie
keynésienne et les lois de la formation
des prix sur les marchés, le Droit naturel et la régression à l'infini
du positivisme juridique),
ce n'est pas seulement la loi du genre : c'est qu'à la suite d'un divorce
admis entre la logique et l'expérience, la loi aristotélicienne du Tiers Exclu, première loi de la logique, on ne la respecte
plus vraiment : passent
implicitement pour "également
acceptables" des visions du monde qui s'excluent,
alors que, de deux propositions contradictoires, il y en a forcément une au moins qui est fausse. Quatre faits peuvent
illustrer cet état
d'esprit :
— le fameux délire de Paul Samuelson à propos de Keynes : "avoir trente ans au moment
de la Théorie générale !" Pourquoi, que trouve-t-il
donc de si exaltant dans la Théorie susdite ?
"C'est un livre mal écrit, mal construit [...] il abonde en équivoques et
en confusions... en somme, c'est un livre de génie[325]".
Ergo, la confusion intellectuelle n'est plus
un motif de disqualification
et de ridicule, mais
la nouvelle marque du génie.
Il affirme aussi que
l'obscurité de l'ouvrage ne devrait pas embarrasser
ses partisans, mais
ses critiques :
"Il faut répéter que la Théorie générale est un livre obscur, si bien que quiconque voudrait s'opposer à Keynes devrait le faire largement
à ses propres risques[326]."
Si on a bien compris, le Maître échapperait
à toute censure, puisqu'il ne serait pas tenu à la cohérence logique et que d'ailleurs personne ne peut être sûr d'avoir compris ce qu'il disait.
— Des critères aussi incontestables
de la supériorité scientifique permettent d'expliquer pourquoi, à l'inverse, les manuels de notre
époque présentent Frédéric Bastiat comme à peine un économiste, au plus
un vulgarisateur de génie. C'est que lui
ne commettait pas de fautes de logique, et n'utilisait pas de termes qui ne fussent clairs. Sa défense du laissez-faire est aussi valide aujourd'hui qu'il y a cent cinquante ans ; à cette fin, il a inventé
la notion essentielle de "spoliation légale", par laquelle on peut distinguer les injustices et les destructions
de l'intervention étatique comme
résultant d'une interférence avec la possession de soi-même et des choses produites. Il avait prévu et réfuté la théorie marxiste à partir des erreurs
de Smith, Ricardo et Malthus dix-sept ans avant la parution du tome I du Capital[327]. C'est pour
cela qu'il passe pour un journaliste. A ce propos, il vient à l'esprit une réflexion
de Jean-Baptiste Say sur les successeurs de Ricardo (que Keynes a vilipendé, mais à qui il ressemble pour
son usage abusif de la mécanique des agrégats) :
"Plusieurs économistes anglais... accusent ceux de leurs
compatriotes qui font
de la métaphysique sur
l'économie politique de chercher dans l'obscurité même un moyen de succès : omne ignotum pro magnifico, dit l'un des plus récents, n'est pas sans exemple parmi
nous, et la réputation
d'un auteur pour
la profondeur des pensées est
souvent accrue par un petit
mélange d'inintelligible.
Des lecteurs
débonnaires attribuent
une sagacité peu commune à un homme qui a pu concevoir ce qu'ils ne peuvent
comprendre ; tandis qu'un arrangement des idées tel qu'elles s'enchaînent
naturellement, et
des expressions toutes
simples, leur semblent un résultat si facile, qu'ils
ne perçoivent pas qu'il est le fruit d'une forte conception
d'un travail opiniâtre[328]'."
A contrario,
Alain Besançon rappelait que :
"Les formulations les plus claires et les plus simples sont celles
qui viennent
en dernier,
au terme d'un long effort[329]."
— Troisième fait
significatif : Friedrich
Hayek présente lui-même
sa propre tendance à
rechercher la cohérence logique,
et son "incapacité" à maintenir dans son esprit
des conceptions incompatibles entre elles, non pas comme un minimum exigible de tout savant, mais comme un trait psychologique
personnel, une sorte
de manie dont il demande
presque qu'on veuille bien
l'excuser[330] (si cela
avait pu le rassurer, confirmons
ici que
sa philosophie politique ne présentait pas le caractère
de cohérence que lui-même imaginait[331]).
— Enfin,
que répond Kenneth Arrow au printemps 1990 à
un membre du public qui, après
qu'il vient de débattre
avec Murray Rothbard, lui pose
la question suivante :
"— mais, Monsieur le Professeur, votre théorème d'impossibilité ne nous dit-il pas que la démocratie ne peut pas marcher ?
Eh
bien, notre prix Nobel ne prend
pas lui-même au sérieux
la théorie pour laquelle on le connaît dans le monde
entier, et refuse d'en tirer
les conséquences :
"— si
vous prenez au pied de la lettre le théorème
d'impossibilité, je suppose que vous devez prendre quelques
précautions quand vous faites usage
de la démocratie[332]".
— Enfin,
les politiques de concurrence sont une occasion
privilégiée d'exposer les conséquences de cette évolution philosophique. Leonard Peikoff, dans un article visant à montrer à
quel point le divorce entre la logique et l'expérience est à l'origine des désordres
intellectuels et moraux dont les politiques de concurrence
ne sont qu'un aspect,
commence justement par l'anecdote suivante :
"Il y a quelques années, je défendais le capitalisme dans
une discussion avec
un éminent professeur de philosophie. En réponse à son accusation
comme quoi le capitalisme conduirait à des monopoles
coercitifs, j'expliquai que de tels monopoles sont dus à
l'intervention de l'Etat dans l'économie et sont logiquement impossibles
dans le capitalisme [...].
Le professeur en question
fut singulièrement insensible à
l'argument et répliqua, avec un air de surprise et de dédain : 'Logiquement impossible ? — Bien
sûr, à partir de vos
définitions. Tout ce que vous
dites c'est que, quelle que soit la part
de marché qu'elle contrôle, vous
n'appellerez pas une entreprise "monopole coercitif" si ça se passe dans un système que
vous appelez 'capitalisme'. Votre
opinion est vraie par décision arbitraire,
c'est une question de sémantique, elle est logiquement vraie,
elle ne l'est pas en fait. Laissez maintenant
la logique de côté ;
soyez sérieux et considérez
les véritables faits empiriques en la matière'[333]."
Juan Carlos Cachanosky avait inventé
un mot dépourvu de sens sauf pour lui, (le ?) pytaquí (pour illustrer le fait que les symboles de l'économie
mathématique n'ont pas de sens
en eux-mêmes, et n'en ont que si en ont eux-mêmes
les concepts qu'ils sont censés représenter — mais à condition
qu'ils représentent vraiment quelque chose), et qui peut nous aider à comprendre à quel point
les "faits empiriques"
supposés dépendent des définitions des mots dont elles sont faites :
"Si j'écris 'pytaquí', il sera difficile à quiconque de comprendre ce que
je veux dire […] cela peut donner
lieu à des milliers
d'interprétations. […] je suis le seul à connaître
la signification du symbole "pytaquí[334]".
Comment donc étudier, décrire, mesurer
(le ?) pytaquí si
on n'a aucune idée précise de ce que c'est ? On objectera qu'il n'est pas possible de s'en faire une idée si,
justement, on n'a
eu accès à aucune mesure : la perception consiste dans un ensemble
de mesures, au moins relatives. Cependant,
ce n'est pas la mesure
en soi qui est en cause : ce qui est en cause, c'est le refus de principe, inspiré par un préjugé philosophique qui se réfute lui-même, d'admettre que le processus
scientifique consiste, en même
temps qu'on étudie
les objets, à en proposer
des définitions successives,
et à vérifier leur cohérence logique, c'est-à-dire leur capacité à désigner des phénomènes vraiment
équivalents et de ce fait à
éviter confusions et conclusions
contradictoires. Or, ces définitions, si provisoires soient-elles, sont logiquement nécessaires à toute mesure
ultérieure. Ce qui est donc en cause, c'est le refus d'admettre que la science
des définitions existe, qui
procède du même pas que la science des propositions, chacune étant indispensable à
l'autre ; le refus a priori
de toute définition cohérente, de peur d'être confronté à
des conclusions certaines,
et qui conduit à une frénésie arbitraire
de "mesures"… sur
des choses dont ses adeptes affirment justement qu'on ne saurait
validement les définir, érigeant
le vol de concepts au rang de principe
absolu. Peikoff en développe les tenants et aboutissants :
"Pour les profanes en philosophie, ce serait là
une réponse renversante. Et
pourtant ils rencontrent partout
ses équivalents de nos jours.
Les prémisses qui
la sous-tendent imprègnent
notre atmosphère intellectuelle
comme les microbes d'une peste noire épistémologique, prête à infecter et à détruire toute idée qui se réclame
d'une argumentation logique
concluante, peste qui répand le subjectivisme et la dévastation conceptuelle dans
son sillage. Cette peste est une théorie formalisée dans
la philosophie technique :
on l'appelle la dichotomie
analytique-synthétique.
Elle est acceptée, sous
une forme ou sous une autre,
par tous les philosophes contemporains influents — qu'ils soient aussi bien
pragmatistes que
positivistes logiques,
analystes ou
existentialistes. La théorie
de la dichotomie
analytique-synthétique pénètre
chacun des recoins de notre culture,
affecte directement ou
indirectement toutes les vies
humaines,
tous les sujets,
toutes les préoccupations.
Ses porteurs sont nombreux,
ses formes subtilement diverses,
et ses premiers symptômes
banaux et apparemment bénins. Cependant,
elle est mortelle. […]
Aujourd'hui, [conclut Peikoff,] chacun doit être son propre protecteur
intellectuel. Sous quelque forme
qu'il soit confronté à [...] la dichotomie analytique-synthétique, il doit être capable
de la déceler, de la comprendre, et de lui répondre.
Ce n'est que de cette façon qu'il pourra résister à
l'agression et demeurer épistémologiquement intact[335]."
Que Peikoff ait pu présenter
le faux concept du "monopole de fait" comme
un exemple caractéristique de divorce entre la raison et
la réalité, illustre la raison la plus profonde pour laquelle l'analyse conventionnelle
des structures de marché est
intéressante. Si elle n'est
pas infiniment nuisible à
l'efficacité productive,
— quoiqu'elle compte parmi
ses exploits d'avoir détruit
la moitié de la valeur de Microsoft, elle traduit quand même
un mouvement d'idées qui pourrait
détruire toute pensée.
Elle a entre autres
une conséquence singulière,
laquelle reflète le mépris de la logique qui l'a
inspirée. A force de confondre
la concurrence, qui est
la liberté (liberté
de rechercher le mieux, qui oblige la rivalité entre
les hommes à se traduire par
des actes créatifs plutôt que
des actes destructeurs) avec
la pluralité des offreurs,
elle a contribué dans l'ordre de la connaissance et,
par conséquent, de l'éthique,
à accréditer la pseudo-norme du "pluralisme", qui donne à croire que ce serait
la pluralité des opinions
et non le Vrai,
la diversité des moeurs
et non le Bien, qui sont
des fins en soi. De même
que, sous couleur
de "maintenir la pluralité" des offreurs
les hommes de l'état violent
le droit de gérer librement son bien,
les "pluralistes"
militants disqualifient la vérité,
donc la connaissance,
la morale
et le Droit[336] .
Le refus de la logique
engendre celui des principes,
qui affecte la législation :
alors que les politiques de concurrence se permettent de punir
des "fautes" uniquement postulées, c'est un des domaines
où cette absence se révèle la plus directement
contraire à une définition
raisonnable, même positiviste
de la loi :
en effet, même
les juristes positivistes reconnaissent comme "critère"
de leur "état de Droit" la condition qu'il existe des règles
définies à l'avance,
qu'il s'agit de respecter.
Or, justement,
les politiques antitrust
ne remplissent même pas cette condition
minimale-là : quand il faut toujours
attendre la sentence pour soi-même savoir si on a
commis une "faute", peut-on encore parler
de "légalité", même formelle
? Elles impliquent une des confusions les plus
directement destructrices de la philosophie politique, oblitérant son critère essentiel, la distinction entre la violence
et la non-violence.
En faisant l'amalgame
du pouvoir économique avec
le pouvoir politique,
elles impliquent de censurer
comme des "écarts",
ou même des
"injustices" voire
des "violences" certaines manières d'exercer paisiblement leur Droit de propriété qu'ont
les possesseurs légitimes. Et
comme l'initiative de la violence
— à condition, comme
le note Rothbard, d'y inclure
les menaces crédibles :
"[L'] agression inclut […] deux variantes
de l'agression physique proprement
dite : l'intimidation, c'est-à-dire la menace directe
de violence physique ; et
la fraude, qui revient à s'approprier ce qui appartient
à autrui
sans son consentement
et s'assimile par
conséquent à un vol 'implicite'. Imaginons
quelqu'un qui vous aborde dans
la rue, brandit un revolver et réclame votre portefeuille. Il ne vous a peut-être pas molesté physiquement au cours de cette rencontre, mais s'il vous a pris de l'argent, c'est par la menace directe et
explicite de vous abattre
si vous désobéissiez à son injonction. La menace
d'agression dont
il a usé afin d'obtenir votre soumission équivaut
à l'agression elle-même[337]."
est la
définition même de l'injustice,
c'est un amalgame qui pourrait détruire
toute norme de Droit.
Ce procès,
cette confusion, ont d'ailleurs
un équivalent dans la théorie économique, qu'on pourrait d'ailleurs tout aussi bien inclure dans la sophistique antitrust, puisque
l'idée est de toute façon implicite dans les "politiques
de concurrence" réelles,
c'est l'argument des "externalités", la pierre
angulaire des autres rationalisations de l'étatisme. Insultant odieusement la mémoire de Jacques
de Chabannes (seigneur
de La Palice), cet argument
implique l'idée suivant laquelle ce qui n'est
pas possible serait possible, notamment
qu'on pourrait prétendre connaître et mesurer l'utilité, que l'on sait
de science certaine n'être ni mesurable ni connaissable. Car c'est bien ce qu'impliquent
ses "représentations" mathématiques les plus courantes.
La facilité
avec laquelle juristes et
économistes confondus ont cru à
la chimère d'un "monopole
de fait" supposé spoliateur
et destructeur, vient d'abord, encore une fois, de ce
qu'ils ne se soucient plus de définitions
cohérentes. La sémantique ne s'apprend plus aujourd'hui
puisque, selon la pétition
de principe dominante,
les définitions doivent être "arbitraires" et
conventionnelles".
Le résultat en est que
des notions se développent,
qui mélangent des objets
entièrement différents dans leur nature et dans leurs effets :
ce que Ayn Rand appelait
des "anti-concepts par amalgame" ("package-deals"), procédé excellent pour multiplier les confusions.
Hans-Hermann Hoppe
avait déjà accusé le positivisme-empirisme d'avoir éclipsé les moyens
intellectuels par lesquels, dès son apparition au XIXème siècle et avant le polylogisme de Marx,
les auteurs libéraux n'avaient eu
aucune peine à démontrer les contradictions du socialisme. Cependant,
nous avons aussi vu que
la science expérimentale
elle-même dépend
logiquement, pour être valide,
de présupposés que seule la philosophie peut établir (et a mis un certain temps à identifier). Il s'ensuit que
c'est en fait à toute science que
le pseudo-expérimentalisme s'attaque,
et que c'est uniquement pour
des raisons pratiques, parce que
les puissants gagnent moins à
falsifier les sciences de la nature qu'à nier directement la morale et le droit que ce dogme a surtout affecté
les sciences morales :
"Aucune doctrine philosophique moderne_ n'a davantage contribué à propager le relativisme que le positivisme. Enraciné dans les traditions
de l'empirisme de Locke [avant son initiation en 1666 à
la tradition du Droit naturel par Lord Shaftesbury[338]] et
de Hume, il est d'abord apparu à Vienne pour s'établir ensuite,
notamment dans le sillage de l'émigration
de ses chefs intellectuels,
comme croyance philosophique
dominante du monde occidental[339].
"Alors que les principes fondamentaux
du positivisme impliquent
la négation des affirmations
rationalistes aussi bien pour les sciences naturelles que pour les sciences
sociales, c'est sur les secondes que son impact a été le plus fort. Certes,
on ne saurait douter
que les sciences de la nature, notamment la logique
et la protophysique, aient
souffert de l'influence du positivisme[340].
Cependant, déloger
le rationalisme de ce domaine-là
de la connaissance
serait extrêmement ardu, pour les raisons que nous avons déjà vues. Faire sien le relativisme impliquerait d'abandonner sur l'heure
les moyens intellectuels
grâce auxquels on parvient à maîtriser la nature : quiconque a un intérêt
quelconque à distinguer le succès
de l'échec refusera de payer
ce prix-là. Dans les sciences
sociales, en revanche,
les choses sont différentes.
Il est vrai que,
jusqu'à présent, l'argument
purement intellectuel pour
appliquer le relativisme à
la société n'est guère apparu mieux fondé que
pour les sciences de la nature (j'entends d'ailleurs démontrer
[…] qu'il est entièrement dépourvu de fondement). Cependant,
prôner et pratiquer le relativisme dans les sciences
sociales ne conduit pas aussi automatiquement à l'échec immédiat que
dans les sciences de la nature.
Si on nie l'existence
de lois absolues de l'économie
ou de l'éthique et
la possibilité du progrès social,
il faut bien que
quelqu'un en paie aussi
le prix. Ce prix, en revanche, rien ne force à le payer soi-même, pas plus qu'à le faire payer par ceux
qui auront accepté cette opinion
et agi en conséquence. Bien au contraire, celui qui l'adopte peut éventuellement imposer aux autres ce qu'il en coûte de penser comme lui le fait. Ainsi, dans la mesure
où le relativisme
peut servir de moyen
pour accroître
son bien-être
aux dépens de celui des autres, certains individus
peuvent avoir un intérêt
majeur à prôner le relativisme social[341]. C'est cela qui explique pourquoi l'influence du positivisme s'est particulièrement fait sentir dans
les sciences sociales[342]."
Même constat
chez Mises[343]
"Dans la mesure où le principe empiriste du positivisme logique se réfère aux méthodes
expérimentales des sciences de la nature, il ne fait qu'énoncer ce que personne ne conteste. Dans la mesure où il rejette les principes
épistémologiques des sciences de l'action humaine, il n'est pas seulement
entièrement dans l'erreur.
Délibérément, en pleine
connaissance de cause, il est
aussi en train de saper les fondations intellectuelles
de la civilisation
occidentale[344]."
Très opposée à
Kant à l'inverse
de Hoppe,
Ayn Rand n'en fournit pas moins
une explication
similaire, quoique
plus psychologique :
"...
le but de Kant,
expressément indiqué, était
de sauver la déontologie de l'abnégation et du sacrifice de soi. Il savait qu'elle ne pouvait pas survivre sans une base mystique. Et que ce dont
on devait la sauver était la Raison[345]".
"La plupart des philosophes rejetèrent assez rapidement le monde 'nouménal' de Kant, mais ils acceptèrent son monde 'phénoménal' et le menèrent à ses conséquences logiques : la vision de la réalité comme
pure apparence, la faculté
conceptuelle de l'homme envisagée
comme une machine à produire des "constructions"
arbitraires, qui ne seraient
déduites ni de l'expérience
ni des faits.
La vision de la certitude rationnelle comme impossible,
de la science comme
non susceptible de preuve, de l'esprit de l'homme comme impuissant — et par-dessus
tout, l'équation
de la morale avec
l'abnégation[346]".
"[…]
Ils étaient prêts à douter
de l'existence des objets matériels,
ils étaient prêts à douter
de la validité de leurs sens,
ils étaient prêts à défier l'autorité des monarques
absolus, ils étaient prêts (à l'occasion) à se déclarer sceptiques ou agnostiques ou athées, mais ils n'étaient pas prêts à mettre en doute
la doctrine suivant laquelle
l'homme est une bête de sacrifice, qu'il n'a pas le Droit de vivre pour lui-même, que le service des autres est la seule justification de son
existence, et que le sacrifice
de soi est le plus grand
devoir moral, la plus grande
vertu et la plus haute valeur[347]".
Nous
verrons que ce moteur essentiel de l'étatisme, ce principe altruiste suivant
laquelle l'existence d'une personne ne saurait se justifier que par
le service d'autrui,
inspire bel et bien certaines analyses conventionnelles de la concurrence. Notamment,
la fameuse "souveraineté du consommateur" et son corollaire, la négation des Droits
du producteur. Une analyse
réaliste des structures de marché
saura remettre
ces principes à leur place,
et comme elle fait fi du pseudo-idéalisme dominant, remettra naturellement en question la plupart
des pseudo-concepts et
des prétendues "mesures" de l'analyse conventionnelle.
[1]
Faux concept que Hayek introduit dans sa Constitution
of Liberty, Chicago, University of Chicago Press, 1960,
pp. 20-21.
[2]
Cf. Murray N. Rothbard,
"Friedrich Hayek
et le concept de 'coercition'" in : L'éthique de la liberté, Paris,
Les Belles Lettres,
pp. 291-304
["F. A. Hayek and the Concept
of Coercion", in : The Ethics of Liberty, Atlantic Highlands, Humanities Press, 1981]. Il ne faisait en l'occurrence que reprendre Ronald
Hamowy, "Freedom
and the Rule of Law in F. A. Hayek", Il Politico, 1971-2, pp.
355-356 ; idem, "Hayek's Concept of Freedom: A Critique", New Individualist Review,
April 1961 ; idem, "Law and the Liberal Society: F. A. Hayek's Constitution
of Liberty," Journal of Libertarian Studies, 2,
Winter 1978.
[3] Puisqu'il passe pour avoir joué un rôle dans l'attribution du prix Nobel d'économie à Friedrich Hayek, c'est peut-être ici l'occasion de remercier le professeur Axel Leijonhufvud, alors à U.C.L.A., pour l'entretien qu'il a bien voulu m'accorder sur ce sujet alors qu'il était Visiting Professor à l'école supérieure de commerce de Saint-Gall.
[4] Notamment grâce à The Counter-Revolution of Science, dont Raymond Barre a traduit une partie sous le titre Scientisme et sciences sociales, Paris, Plon, 1952.
[5] Hans-Hermann Hoppe, "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft". Ayant reçu ce texte directement de l'auteur, sans autre indication, je l'ai traduit sous le titre "L'Ecole autrichienne et son importance pour la science économique moderne".
[6]
James M. Buchanan,
"Foreword" to Tomorrow Capitalism, Blacksburg,
Va., 1982.
[7] Ibid.
[8] Le texte fondamental de Rothbard sur la concurrence est "Monopoly and Competition,", chapitre 10 de son ouvrage de 1962 : Man, Economy and State, Princeton, Van Nostrand, 1962 (2° éd. Los Angeles, Nash, 1970), pp. 560-660 et 903-916. Avec la théorie de la "préférence démontrée", c'est sa contribution majeure à la science économique.
[9]
Dominic T. Armentano, Antitrust
and Monopoly. Anatomy of a Policy
Failure, New York, John Wiley & Sons, 1982.
[10] Henry Hazlitt, spécialiste des institutions monétaires et vulgarisateur du libéralisme, a été pendant des décennies éditorialiste à Newsweek. En français, son Economie politique en une leçon a été publié à Paris en 1949 aux éditions Marie-Thérèse Génin.
[11] Murray Rothbard avait quelque temps fréquenté à New York le cercle de Ayn Rand (où il a connu Alan Greenspan), mais a vite été dégoûté par l'atmosphère de secte qu'y faisait alors régner Nathaniel Branden.
[12] Dominic T. Armentano, "Entretien du Ludwig von Mises Institute", Liberté économique et progrès social, n° 93, juillet 2000, pp. 14-15. Traduction d'un texte recopié par Georges Lane sur le site Internet du LVMI en novembre 1998.
[13] L'expression de "science lugubre" apparaît pour la première fois sous sa plume dans le passage suivant :
"Assurément, mes bons amis philanthropes, la philanthropie d'Exeter Hall est remarquable [Exeter Hall était le centre moral du mouvement anti-esclavagiste évangéliste en Grande-Bretagne] et la Science sociale — non pas un "gai savoir" mais une science pitoyable — qui trouve le secret de cet univers dans l'"offre-et-la-demande" et réduit le devoir des gouvernants de l'homme au fait de le laisser en paix, est aussi digne d'étonnement. Non pas un "gai savoir", devrais-je dire, comme certain savoir dont nous avons entendu parler ; non, une science triste, désolée et en réalité tout à fait abjecte et affligeante ; ce que nous pourrions appeler, en raison de son éminence, la science lugubre. Ces deux-là, la philanthropie d'Exeter Hall et de la Science Lugubre, conduites par n'importe quelle cause sacrée de l'émancipation des Nègres, ou ce qui en tient lieu, à tomber amoureuses et à faire un mariage — vont nous faire des petits et autant de prodiges […]"
(Thomas Carlyle, "Occasional Discourse on the Negro Question", Fraser's Magazine For Town And Country, December 1849, pp. 672-73.)
[14]
Cf. Murray N. Rothbard,
Economic Thought Before Adam Smith et surtout Classical
Economics, Aldershot, Edward Elgar, 1995.
[15] Canon 5 du Concile de Trente (Fernand Hayward, Les Conciles œcuméniques, Paris, Arthème Fayard, 1961, p. 177).
[16]
Canon 6 (ibid.).
[17]
Canon 4 (ibid.).
[18] Alan Greenspan, "Antitrust",
texte tiré du discours fait à l'Antitrust Seminar de la National Association
of Business Economists,
Cleveland,
le 25 septembre 1961.
Publié
par le Nathaniel Branden Institute, New York,
1962 ; réédité dans Ayn Rand et al., Capitalism:
The Unknown Ideal,
New York, New American
Library, 1967, pp. 64-65.
[19] François Lefort (pseudonyme de François Lefebvre), Le Pouvoir d'entreprendre, Paris, Les Belles-lettres, 1993.
[20] En un peu plus de deux ans, le Commissaire européen "à la concurrence" aura empêché :
— La fusion entre Airtours et First Choice, le 22 septembre 1999,
— La fusion entre Volvo et Scania, le 14 mars 2000,
— La fusion entre MCI et WorldCom-Sprint le 28 juin 2000,
— La fusion Alcan-Pechiney-Algroup le 14 mars 2000,
— La fusion SCA-Mölnlycke-Metsä le 31 janvier 2001,
— La fusion General Electric-Honeywell, le 3 juillet 2001,
— La fusion Skandinaviska Enskilda Banken-Föreningssparbanken le 19 septembre 2001.
— La fusion Schneider-Legrand le 10 octobre 2001.
— La fusion Sidel-Tetra Laval le 31 octobre 2001.
[21] Joseph Stiglitz, "Vive la concurrence entre les politiques de concurrence", Les Echos, Paris, 13 août 2001, p. 37.
[22] Joe Dunn, Courrier des lecteurs de l'International Herald Tribune, 12 novembre 1999, p. 11.
[23]
Cf. Murray N. Rothbard, Man, Economy and State. A Treatise on Economic
Principles, 2° éd., Los Angeles, Nash Publishing,
1970, p. 652-660 ; Power and Market, Sheed Andrews & McMeel, Kansas City 1970, pp. 71-75 ;
"Information; True and False,
ch. 16 de The Ethics
of Liberty, Atlantic
Highlands, Humanities Press, 1981
["L’information, vraie ou fausse", chapitre 16 de L'Ethique
de la liberté, Paris, Les Belles-lettres, 1991].
[24] Professor Emeritus en économie à l'Université de Hartford (Connecticut, Etats-Unis), Dominic Armentano est aussi Adjunct Scholar au Ludwig Von Mises Institute (Auburn, Alabama, Etats-Unis), membre du comité éditorial du Quarterly Journal of Austrian Economics.
[25]
Cf. Dominic T. Armentano, Antitrust: The Case for Repeal, Ludwig
von Mises Institute, 1999.
[26]
Dominic T. Armentano, Antitrust
and Monopoly ; Anatomy of a
Policy Failure, New York, John Wiley & sons, 1982
(constamment réédité
depuis 26 ans).
[27] Yale Brozen, avec Robert Bork, William Bowman, Harold Demsetz et d'autres ont montré, entre autres, qu'il ne suffit pas que les marchés soient concentrés pour que les entreprises dominantes y obtiennent un taux de rentabilité exorbitant. Ils ont montré ce que la grande entreprise faisait en réalité : elle multipliait les innovations et maintenait les prix les plus bas. Ils ont montré que les fusions et acquisitions amélioraient l'efficacité productive.
On espère cependant qu'ils n'ont pas passé trop de temps sur les chiffres pour cela, étant donné que ces conclusions-là, on y parvient par le seul raisonnement. Ce n'est pas seulement que l'on va plus vite quand on passe par l'arithmétique pour prouver que deux et deux font quatre, c'est aussi qu'on ne peut pas imaginer l'expérience qui le réfuterait.
[28] Italiques ajoutés.
[29] Dominic T. Armentano, "Entretien du Ludwig von Mises Institute", texte téléchargé en novembre 1998 par Georges Lane sur le site Internet du LVMI et publié par Liberté économique et progrès social, n° 93, juillet 2000, pp. 10.
[30] Leonard Peikoff, "The Analytic-Synthetic Dichotomy", première publication dans The Objectivist de mai à septembre 1967 ; réédité
in : Ayn Rand et.
al., Introduction to
Objectivist Epistemology, 2° éd.
complétée par un entretien
avec Ayn Rand,
Meridian, Penguin Books, 1990,
pp. 117-118
(1° éd. New York, Mentor Books, New American Library, 1979).
[31]
Martin Hollis et Edward J.
Nell, Rational Economic Man, New York, Cambridge University Press,
1975, pp. 3 et suiv.
[32]
Cf. Ludwig von Mises, The Ultimate Foundation
of Economic Science, Kansas City, Sheed Andrews & McMeel, 1978 (1° éd. 1962).
[33] Hans-Hermann Hoppe, "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft". Ayant reçu ce texte directement de l'auteur, sans autre indication, je l'ai traduit sous le titre "L'Ecole autrichienne et son importance pour la science économique moderne".
[34] Hans-Hermann Hoppe, "Die österreichische Schule und
ihre Bedeutung für die moderne
Wirtschaftswissenschaft", loc.
cit.
[35]
Pour un exemple
des erreurs et impasses auxquelles conduit cette conception, cf. Friedrich A. Hayek, "The Uses of 'Gresham's
Law' as an Illustration
of 'Historical Theory'", History
and Theory, Vol. 1, 1962 ;
réédité comme
le ch. 24 de Studies
in Philosophy, Politics and Economics, Londres,
Routledge & Kegan Paul,
1967 [réimprimé
en 1978], pp. 318-320.
[36] Ayn Rand, "The Cognitive Role of Concepts", ch. 6 de Ayn Rand, Introduction to Objectivist Epistemology, première publication dans The Objectivist de juillet 1966 à février 1967 ; Leonard Peikoff, "The Analytic-Synthetic
Dichotomy", première
publication dans The
Objectivist de mai à septembre
1967. Réédités dans : Introduction to Objectivist Epistemology, 2° édition révisée par Harry Binswanger et Leonard Peikoff, New York Penguin Books USA, Meridian,
1990, pp. 1-87 et 88-121
(1° éd. New York, Mentor Books, New American Library,
1979).
[37]
Samuel Bostaph, "The
Methodological Debate Between Carl Menger
and the German Historicists",
Atlantic Economic Journal,
numéro consacré à "Carl Menger and Austrian
Economics", Vol. 6 Nr 3, September 1978.
[38] Ibid.
[39]
Gustav von Schmoller,
"Die Schriften von K.(sic) Menger und W. Dilthey
zur Methodologie der Staats- und Sozialwissenschaften," in : Gustav von Schmoller, Zur Litteraturgeschichte
der Staats- und Sozialwissenschaften,
réimpression
par Bibliography
and Reference Series,
N° 169, New York, Burt Franklyn, 1968
(1° éd. Leipzig, Duncker and Humblot, 1888),
p. 280. Réédition du même article paru
sous le titre
"Zur Methodologie der Staats-und
Sozialwissenschaften", Schmollers
Jahrbuch für Gesetzgebung,
Verwaltung und Volkswirtschaft,
7, 1883, p. 978.
[40]
Ayn Rand, "For the New
Intellectual" in : For The New Intellectual, New York, New American Library,
1961, pp. 29-30.
[41]
Murray N. Rothbard, Classical
Economics, Aldershot, Edward Elgar, 1995, p. 280.
[42]
Joseph A. Schumpeter, History
of Economic Analysis, London, Allen and Unwin, 1954,
p. 540.
[43]
Cf. Wilhelm Roscher, Principles
of Political Economy, 2
vols., traduit de la 13
édition allemande de 1877, Chicago,
Callaghan and Co., 1882, pp. 105-106.
[44]
Wilhelm Windelband, A History
of Philosophy, éd. rév., 2 vols.,
New York, Macmillan, 1901,
p. 635.
[45]
W. T. Jones, Kant to
Wittgenstein and Sartre, 2nd
ed., New York, Harcourt,
Brace and World, 1969, p. 164.
[46]
Gustav von Schmoller,
"Die Schriften von K.(sic) Menger und W. Dilthey zur Methodologie der Staats- und
Sozialwissenschaften," in :
Gustav von Schmoller, Zur Litteraturgeschichte
der Staats- und Sozialwissenschaften,
réimpression
par Bibliography
and Reference Series,
N° 169, New York, Burt Franklyn, 1968
(1° éd. Leipzig, Duncker and Humblot, 1888),
p. 281. Réédition du même article paru
sous le titre
"Zur Methodologie der Staats-und
Sozialwissenschaften", Schmollers
Jahrbuch für Gesetzgebung,
Verwaltung und Volkswirtschaft,
7, 1883, p. 979.
[47]
Samuel Bostaph, "The
Methodological Debate Between Carl Menger
and the German Historicists",
Atlantic Economic Journal,
numéro consacré à "Carl Menger and Austrian
Economics", Vol. 6 Nr 3 (September 1978) note 12.
[48]
Pour des exemples d'incompréhension, cf. Knut Wicksell,
"The New Edition of Menger's Grundsätze", in Knut Wicksell, Selected Papers on Economic Theory, Erik Lindahl (ed.), London,
George Allen and Unwin,
1958, p. 193 ; Charles Gide & Charles Rist, A History of Economic
Doctrines, 2nd English ed., Boston,
D. C. Heath, 1948, p. 400 ; Joseph A. Schumpeter, History
of Economic Analysis, London, Allen and Unwin, 1954,
p. 814 ;
Terence Wilmot Hutchison,
A Review of Economic Doctrines: 1870-1929, Oxford,
Clarendon Press, 1953, "Some Themes from 'Investigations
into Method'", in : John R. Hicks and W. Weber
(eds.), Carl Menger and the Austrian
School of Economics, London, Oxford University Press, 1973,
p. 34 ; Ben B.
Seligman, Main Currents in Modern
Economics, New York, Free Press of Glencoe, 1962,
p. 274 ; Robert Lekachman, A History of Economic Ideas, New York, McGraw-Hill, 1959, p. 249 ; Philip Charles Newman, The Development
of Economic Thought, New York, Prentice-Hall, 1952, p. 195 ; Harry Landreth, History of Economic Theory, Boston, Houghton
Mifflin, 1976, p. 275 ; Robert B. Ekeland,
Jr. and Robert
F. Hebert, A History
of Economic Theory and Method,
New York,
McGraw-Hill, 1975.
[49] Karl Popper, The Open Society And Its Enemies, Londres : Routledge & Kegan Paul, 4° éd. (rév.) 1962 (1945), t. II, p. 222.
[50]
Ibid., p. 143.
[51]
Ibid., p. 125.
[52] Anthony de Jasay, "Comment être un bon historiciste", § 2 de ""The Twistable is not Testable. Reflexions [sic] on the Political Thought of Karl Popper". Journal des Economistes, Volume 2, numéro 4, décembre 1991, pp. 499-512.
[53]
Ludwig von Mises, Theorie
des Geldes und der Umlaufsmittel, Jena, Dunckler
und Humblot, 1912 [The Theory of Money and Credit, Indianapolis, Liberty Press, 1978].
[54] Juan Carlos Cachanosky, "La ciencia económica vs la economía matemática", Buenos Aires, Libertas, n°4, mai 1986 p. 86.
[55] Cf. Ayn Rand, Introduction to Objectivist Epistemology, première publication dans The
Objectivist de juillet 1966 à février 1967 ; Leonard Peikoff, "The Analytic-Synthetic
Dichotomy", première
publication dans The Objectivist de mai à septembre 1967. Réédités dans : Introduction to Objectivist Epistemology, 2° édition révisée par Harry Binswanger et Leonard Peikoff, New York Penguin Books USA, Meridian,
1990, pp. 1-87 et 88-121
(1° éd. New York, Mentor Books, New American Library, 1979).
[56]
Ayn Rand, Atlas Shrugged, New York, New American
Library, 1957, 1985,
p. 965.
[57] Cf. Ayn Rand, "Philosophical Detection" in : Philosophy: Who Needs
It? New York, New American Library, 1982,
pp. 12-22.
[58]
Cf. Sir Isaiah Berlin, "Equality" in : Concepts
and Categories, Oxford University
Press, 1978.
[59]
Cf. Murray N. Rothbard,
"Egalitarianism as a Revolt Against Nature" in : Egalitarianism as a Revolt Against Nature
and Other Essays, Washington, D.C.
Libertarian Review Press, 1974.
[60]
"The Socialism of Social Engineering and the Foundations of Economic
Analysis", chapitre 6 de A
Theory of Socialism and Capitalism.
Auburn/Dordrecht/Boston, Ludwig von Mises Institute/Kluwer, 1989.
[61] Hans-Hermann Hoppe, "On Certainty and Uncertainty or: How Rational Can Our Expectations Be?", Review of Austrian Economics, Vol. 10, N°1 , Fall 1996 — N'ayant jamais reçu que le manuscrit original, je cite à partir de ma propre traduction du texte, c'est pourquoi il n'y a pas de référence de pages.
[62]
Cf. Murray N. Rothbard,
"Prophet of 'empiricism':
Sir Francis Bacon"
Chapitre 10 paragraphe 6 de : Economic Thought Before Adam Smith, Aldershot, Edward Elgar, 1995, pp. 292-295.
Sur la manière
dont Bacon avait
"immanentisé"
le sacré sous la forme
de la pseudo-science de la "Sagesse des Anciens", Rothbard invite à lire Stephen A. McKnight, Sacralizing the Secular: the Renaissance Origins
of Modernity, Baton
Rouge LA, Louisiana State
University Press, 1989,
pp. 92-97.
Il cite aussi Frances Yates,
"Francis Bacon, 'Under
the Shadow of Jehova's
Wings'", in
The Rosicrucian Enlightenment,
Londres, Routledge
& Kegan Paul, 1972 ; Paolo Rossi, Francis Bacon: From
Magic to Science, Chicago,
University of Chicago,
1968.
[63]
Hans-Hermann Hoppe,
"Austrian Rationalism in
the Age of the Decline of Positivism", chapitre 11 de : The Economics
and Ethics of Private Property,
Boston, Kluwer Academic
Publishers, 1993, p. 110.
[64]
Hans-Hermann Hoppe, "The
Socialism of Social
Engineering and
the Foundations of Economic
Analysis", chapitre 6 de : A Theory of Socialism and Capitalism. Auburn/Dordrecht/Boston, Ludwig von
Mises Institute/Kluwer, 1989, p. 109.
Hoppe cite à ce sujet P. Lorenzen, "Wie ist Objektivität
in der Physik
möglich" ; "Das
Begründungsproblem
der Geometrie
als Wissenschaft der
räumlichen Ordnung", in : Methodisches Denken, Frankfurt am Main, Suhrkamp,
1968 ; et Normative
Logic and Ethics, Mannheim, 1969 ;
F. Kambartel, Erfahrung
und Struktur, Frankfurt
am Main, Suhrkamp, 1986,
ch. 3 ; ainsi que
H. Dingler, Die Ergreifung des Wirklichen, München, 1955 ;
P. Janich, Protophysik
der Zeit, Mannheim, 1969.
[65]
Hans-Hermann Hoppe,
"Austrian Rationalism in
the Age of the Decline of Positivism", chapitre 11 de : The Economics
and Ethics of Private Property,
Boston, Kluwer Academic
Publishers, 1993, pp. 209-210.
[66]
P. Lorentzen, Normative
Logic and Ethics, Mannheim,
Bibliographisches Institut,
1969, p. 60.
[67]
Cf. Hans-Hermann Hoppe,
"On Certainty
and Uncertainty or: How Rational Can Our Expectations
Be?", Review
of Austrian Economics, Vol. 10, n° 1,
Fall 1996.
[68] Karen Vaughn, "The Rebirth of Austrian Economics: 1974-99", Economic Affairs, Londres, IEA, March 2000, p. 40. Karen Vaughn est par ailleurs l'auteur d'une histoire de l'économie autrichienne dans les pays anglo-saxons — que Hoppe critique pour ses tendances au subjectivisme à la Lachmann, Austrian Economics in America: The Migration of a Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.
[69] Friedrich A. Hayek, Scientisme et sciences sociales, 1ère édition Paris, Plon, Recherches en sciences humaines, 1953 ; 2ème édition Paris, Agora, 1987.
[70] John R. Hicks, Le Temps et le capital, Paris, Economica, 1975, p. 13.
[71]
Cité par Mario J. Rizzo,
"Is Interest the Price of a Factor
of Production ?" in : Mario J. Rizzo, ed.,
Time, Uncertainty and
Disequilibrium, Lexington
Books, 1979. p. 63.
[72]
Sir John Hicks, Capital and Time: A Neo-Austrian Perspective, Oxford,
Clarendon Press, 1973 [Le Temps et le capital, Paris,
Economica, 1975].
[73] Cf. James M. Buchanan, Cost and Choice: An Inquiry in Economic Theory, Chicago, Markham Publishing Co., Chicago, 1969, et J. M. Buchanan et G. F. Thirlby, LSE Essays on Cost, Weidenfeld & Nicolson, 1973. Voir aussi Jack Wiseman, "Costs and Decisions", Discours à la conférence AUTE, York, Mars 1978.
[74]
Au Center for the Study of Market Processes.
[75]
Sheed & Ward à Kansas
City.
[76]
Edwin Dolan (ed.), .The
Foundations of Modern Austrian Economics,
Kansas City, Sheed Andrews &
McMeel, 1976.
[77] Dont Edward Elgar, Blackwell, Routledge, Cambridge University Press, New York University Press, etc. L'University of Chicago Press prépare une édition des oeuvres complètes de Friedrich Hayek.
[78] Une bonne partie des études parues dans Market Process ont été rééditées dans Peter J. Boettke & David L. Prychiko (eds.), The Market Process: Essays in Contemporary Austrian Economics, Cheltenham, Edward Elgar, 1994.
[79] Dont Kyklos, Journal of Institutional and Theoretical Economics, Journal of Economics and Sociology, Journal of Economic Literature, South African Journal of Economics en plus des revues spécialisées dans l'histoire de la pensée économique.
[80] Serge Schweitzer, Le Programme de recherche autrichien en méthodologie économique; essai de définition, Université d'Aix-Marseille III, Thèse pour le doctorat en sciences économiques, 1987.
[81] Friedrich A. Hayek, "Préface" d'Economistes et charlatans, Paris, Les Belles Lettres, 1991.
[82] Georges Gusdorf, article "Interdisciplinaire" dans l'Encyclopedia Universalis, vol. 8, 1968.
[83] François Lurçat, La Science suicidaire, Paris, François-Xavier de Guibert, 1999, pp. 96-97.
[84]
Y. Bar-Hillel, "Present
Status of Automatic Translation of Languages", in : F. L. Alt
(éd.), Advances
in Computers,
vol. 1, New York, Academic Press, New York, 1960.
[85] François Lurçat, La Science suicidaire, Paris, François-Xavier de Guibert, 1999, pp. 156-157.
[86]
Nathaniel Branden, "The
Stolen Concept", The Objectivist
Newsletter, novembre 1962, p. 2.
[87] Ibid., p. 4.
[88] Sur cette précision, David Kelley cite et réfute les objections de J. Fodor, The Language
of Thought. New York,
Crowell, 1975, p. 97 ; Paul Churchland, Scientific
Realism and the Plasticity of Mind, Cambridge,
Cambridge University Press,
1979, Chap. 2, p. 160 ; Bertrand Russell, Problems
of Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 1959
(1° éd. 1912) ;
W. Sellars,
"Empiricism and the Philosophy of Mind" in : W. Sellars (ed.), Science, Perception and Reality, London,
Routledge and Kegan Paul,
1963.
[89]
David Kelley, "A Theory
of Abstraction" in : Cognition
and Brain Theory, volume vii, numbers 3 & 4, summer/fall 1984.
Cf. aussi David Kelley & J. Krueger, "The Psychology
of Abstraction", Journal
for the Theory of Social Behavior, 1994, 14, pp. 43-68.
[90]
Nathaniel Branden, "The
Stolen Concept", The Objectivist
Newsletter, novembre 1962, p. 4.
[91]
Nathaniel Branden, "The
Stolen Concept", The Objectivist
Newsletter, novembre 1962, p. 4.
[92] Hans-Hermann Hoppe, "Die österreichische Schule und
ihre Bedeutung für die moderne
Wirtschaftswissenschaft", loc.
cit.
[93] Hans-Hermann Hoppe, "Die österreichische Schule und
ihre Bedeutung für die moderne
Wirtschaftswissenschaft", loc.
cit.
[94]
Oskar Morgenstern,
"On Collaborating With von Neumann", in : Journal of Economic
Literature,
septembre 1976 ; cité
par E. R. Weintraub,
"On the Existence of a Competitive Equilibrium: 1930-1954", Journal of Economic Literature, vol. 21, 1983, p. 21.
[95] Hans-Hermann Hoppe, "Die österreichische Schule und
ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft", loc. cit.
[96] Juan Carlos Cachanosky, "La ciencia económica vs la economía matemática", Buenos Aires, Libertas, n°4, mai 1986.
[97] Friedrich August Hayek, "The Use of Knowledge in Society", in : Individualism and Economic Order, Gateway Editions, Ltd., 1948 et Londres, Routledge and Kegan Paul, 1949 ; réimprimé à Chicago, Chicago University Press, Midway Reprints 1980, p. 91. Hayek consacre cet article au thème de l'information imparfaite. Il a été traduit dans la Revue française d'économie sous le titre : "L'utilisation de l'information dans la société", été 1986.
James M. Buchanan analyse le problème dans le premier chapitre de son livre What Should Economists do? (Liberty Press, 1979) où il se gendarme : "[...] les économistes devraient assumer leur responsabilité élémentaire ; ils devraient, au moins, essayer de savoir quel est l'objet de leur étude", p. 18. Cet article n'est pas disponible en français, mais on peut le lire en espagnol sous le titre : "¿Qué deberían hacer los economistas?" dans Libertas, vol. 1, 1984, pp. 117-134.
[98] Pour un jugement comparable sur la "recherche scientifique" dans le domaine mathématique, cf. Friedrich Kambartel, Erfahrung und Struktur, Frankfurt am Main: Suhrkamp, 1968, ch. 6, particulièrement les pp. 236-42.
[99]
Cf. J. Greenwald, "The Forecasters Flunk", Time, 27 août 1984,
pp. 41-42.
[100]
Hans-Hermann Hoppe,
"Die österreichische Schule und ihre Bedeutung
für die moderne Wirtschaftswissenschaft", loc. cit.
[101]
Cf. J. Greenwald,
"The Forecasters Flunk",
Time,
27 août 1984, p. 40.
[102] R. E. Lucas, Jr. "Econometric Policy
Evaluation: a Critique" in : Karl Brunner & Allan H. Meltzer, eds.
The Phillips Curve and Labor Markets, North Holland Publishing Company, 1976,
p. 20.
[103]
Hans-Hermann Hoppe,
"Die österreichische Schule und ihre Bedeutung
für die moderne Wirtschaftswissenschaft", loc. cit.
[104]
M. J. Moroney, Facts
from Figures, Penguin Books, 1980,
p. 321.
[105]
Cf. Thomas Kuhn, The Structure of Scientific
Revolutions, Chicago, University of Chicago Press,
1962 [La Structure des révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1983 ;
Die Struktur
wissenschaftlicher Revolutionen,
Frankfurt am Main,
Suhrkamp, 1967].
[106]
Milton Friedman,
"The Resource Cost of Irredeemable Paper
Money", Journal
of Political Economy, 1986.
[107]
Pour une critique de ces courants cf. Murray N. Rothbard, "The Hermeneutical Invasion of Philosophy and Economics",
Review of Austrian Economics, Vol. 3, 1989; idem, "Intimidation by Rhetoric", Review of Austrian Economics, Vol. 9, no. 1,
1996 ; Hans-Hermann
Hoppe, "In Defense
of Extreme Rationalism: Thoughts on Donald McCloskey's
'The Rhetoric of Economics'",
Review of Austrian Economics,
Vol. 3, 1989.
[108]
Hans-Hermann Hoppe,
"Die österreichische Schule und ihre Bedeutung
für die moderne Wirtschaftswissenschaft", loc. cit.
[109]
Cf. aussi, sur
ce qui suit, Hans-Hermann
Hoppe, Kritik der
kausalwissenschaftlichen Sozialforschung ; Cf. aussi The Economics and Ethics of Private
Property, Boston, Kluwer Academic Publishers, 1993,
ch. 7.
[110]
Hans-Hermann Hoppe,
"Austrian Rationalism
in the Age of the Decline of Positivism", chapitre 11 de The Economics
and Ethics of Private Property,
Boston/Dordrecht/London,
Kluwer, 1993, pp. 221-224.
[111] Une bonne monographie sur les derniers développement de l'antitrust aux Etats-Unis, et l'état actuel des rationalisations qui prétendent le fonder, est The Antitrust Revolution de John E. Kwoka et Lawrence J. White, Oxford University Press, 1999.
[112]
Cf. Amartya Sen, "The
Impossibility of a Paretian Liberal",
Journal of Political Economy,
78, 1970, pp. 152-157.
[113]
Murray N. Rothbard,
"Toward a Reconstruction of Utility and Welfare
Economics" in : Mary
Sennholz ed., On Freedom and Free Enterprise: Essays in Honor of Ludwig von Mises, New York, Van Nostrand,
1956 ; réédité comme Toward
A Reconstruction of Utility and Welfare Economics, Occasional Paper # 3, Préfacé par Richard Ebeling, Center for Libertarian Studies, 1977 ;
traduit comme "Vers une reconstruction
de la théorie
de l'utilité et du bien-être", ch. 4 d'Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991,
p. 143.
[114] Murray N. Rothbard, "Les relations entre les personnes", ch. 8 de L'Ethique de la liberté, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 61-62.
[115] Cf. Anthony de Jasay, "Les Valeurs démocratiques", ch. 3 et "La Redistribution", ch. 4 de L'Etat,Paris, les Belles Lettres, 1994.
[116] Anthony de Jasay, L'Etat, Paris, Les Belles-Lettres, 1994, pp. 12-13.
[117] Karl R. Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Tome 2 : Hegel et Marx, Paris, Le Seuil, 1979, p. 157.
[118] Karl R. Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Tome 2 : Hegel et Marx, Paris, Le Seuil, 1979, p. 157.
[119]
Ayn Rand, Atlas Shrugged, New York, New American Library,
1957, p. 943.
[120] Ibid.
[121] Karl R. Popper, La Société ouverte et ses ennemis, Tome 2 : Hegel et Marx, Paris, Le Seuil, 1979, p. 150.
[122]
Ayn Rand, Atlas Shrugged, op. cit., p. 965.
[123] Ayn Rand et al., Introduction to Objectivist
Epistemology, 2° éd. complétée
par un entretien
avec Ayn Rand,
Meridian, Penguin Books, 1990,
pp. 59-60
(1° éd. New York, Mentor Books, New American Library,
1979).
[124]
Ayn Rand Introduction
to Objectivist Epistemology,
New York, Meridian, 1990,
pp. 67-68.
[125] François Lurçat, La Science suicidaire, Paris, François-Xavier de Guibert, 1999, p. 185.
[126] Cf. Karl Popper, La Connaissance objective, Paris, Editions Complexe 1978.
[127]
Ayn Rand, Introduction
to Objectivist Epistemology,
New York, Meridian, 1990,
p. 60.
[128]
Edward C. Moore, American
Pragmatism: Peirce, James, & Dewey, New York: Columbia University Press, 1961,
p. 27.
[129] Hannah Arendt, "Le Concept d'histoire" in : La Crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972, p. 75.
[130]
Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism, 3° ed., New York,
Harcourt, Brace &
World, 1966 (1° éd. 1951,
2° éd. 1958,
4° éd. 1968),
pp. 351, 457, 470,
471, 473.
[131] François Guillaumat "La Politique du Décalogue", préface à Patrick Simon et. al., Peut-on être catholique et libéral ? Paris, François-Xavier de Guibert, 1998, p. 10.
[132] Voir à ce sujet Ludwig von Mises, Theory and History, Westport CT, Arlington House Publishers, 6° impression, 1981, et le titre d'Arthur Koestler : Darkness at Noon.
[133] Murray N. Rothbard, L'Ethique de la liberté, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 3 et 383 (n.) ; c'est moi qui mets en petites capitales.
[134] Sur tous ces points, Cf. Leonard Peikoff, The Ominous Parallels. The End of Freedom in America New York, New American Library, 1983. Moins philosophique, mais plus riche historiquement sur les origines communes et l'impossibilité pratique de distinguer entre les effets pratiques du nazisme et des autres formes du socialisme, voir Friedrich A. Hayek, La route de la servitude Paris, PUF, 1985
[135]
Ayn Rand, "For the New
Intellectual" in : For The New Intellectual, New York, New American Library,
1961, p. 14.
[136]
Ayn Rand, "For the New
Intellectual", loc. cit., p. 15.
[137]
Ayn Rand, "For the New
Intellectual" in : For The New Intellectual, New York, New American Library,
1961, p. 29.
[138]
Ibid.
[139]
Murray N. Rothbard, Economic
Thought Before Adam Smith,
Aldershot, Edward Elgar, 1995,
ch. 10 § 6-7, pp. 292-305.
[140] Leonard Peikoff, The Ominous Parallels; The End of Freedom in America, New York, The American Library,
1982, pp. 256-257.
[141] Sur la position positiviste classique, Hoppe indique A. J. Ayer, Language, Truth and Logic, New York, 1950 ; sur le "rationalisme critique" Karl R. Popper, Logic of Scientific Discovery, London, 1959 [La Logique de la découverte scientifique] ; Conjectures and Refutations, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1976 [Conjectures et réfutations] ; et Objective Knowledge, Oxford, 1973 [La Connaissance objective] ; pour des présentations caractéristiques du positivisme-empirisme comme étant la méthode appropriée de l'économie politique, cf. par exemple Mark Blaug, The Methodology of Economics, Cambridge, 1980 ; Terence Wilmot Hutchinson, The Significance and Basic Postulates of Economic Theory, London, 1958 ; et Positive Economics and Policy Objectives, London, 1964 ; et Politics and Philosophy of Economics, New York, 1981 ; aussi Milton Friedman, "The Methodology of Positive Economics," in : Milton Friedman, Essays in Positive Economics, The University of Chicago Press, 1953 [Essais d'économique positive] ; H. Albert, Marktsoziologie und Entscheidungslogik, Neuwied, 1967.
[142] Sur la mécanique sociale au coup par coup, cf. Karl R. Popper, The Poverty of Historicism, London, 1957 [Misère de l'Historicisme, Plon, 1953].
[143]
Cf. G. Lührs (ed.), Kritischer
Rationalismus und Sozialdemokratie, 2 Band, Bonn,
1975-1976.
[144]
Hans-Hermann Hoppe,
"Austrian Rationalism
in the Age of the Decline of Positivism", chapitre 11 de The Economics
and Ethics of Private Property.
[145]
Cf. G. Lührs (ed.), Kritischer
Rationalismus und Sozialdemokratie, 2 Band, Bonn,
1975-1976.
[146]
Hans-Hermann Hoppe,
"Austrian Rationalism
in the Age of the Decline of Positivism", chapitre 11 de The Economics
and Ethics of Private Property.
[147]
Hans-Hermann Hoppe, "The
Socialism of Social
Engineering and
the Foundations of Economic Analysis", chapitre 6 de A Theory of Socialism and Capitalism. Auburn/Dordrecht/Boston, Ludwig
von Mises Institute/Kluwer,
1989, p. 101.
[148] Lysander Spooner, No Treason: The Constitution of No Authority, Colorado Springs, James J. Martin, ed. Ralph Myles, 1973, p. 15 ; Outrage à chefs d'Etat, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 39-42.
[149]
Ronald Dworkin, Taking Rights
Seriously, Londres, Duckworth,
1987
(1° impression 1977),
p. 264.
[150]
Anthony de Jasay, Social
Contract, Free Ride: A Study of the Public Goods Problem, Oxford,
Clarendon Press, 1989, p. 20.
[151]
Hans-Hermann Hoppe, "From
the Economics of Laissez-Faire
to the Ethics of Libertarianism", Ch. 8 de The Economics and Ethics of Private Property,
Boston/Londres/Dordrecht,
Kluwer, 1993, p. 185 n.
[152]
Hans-Hermann Hoppe, "Reply
to D. Conway, 'A Theory of Socialism
and Capitalism'", Austrian
Economics Newsletter, Hiver/printemps
1990.
[153] Cf. Richard Epstein, "Past and Future: The Temporal Dimension in the Law of Property", 1986, Washington University Law Quarterly, 64, pp. 667, 669-674, où il discute de la règle : "le premier dans le temps est le premier en Droit".
[154]
Randy Barnett, "Can Justice
and the Rule of Law be Reconciled?" Préface au Harvard Journal
of Law and Public Policy,
n°3, été 1988.
[155] Richard Epstein, "Time, Property Rights, and the Common Law: Round Table Discussion", 64, Washington University Law Quarterly, 1986, pp. 793, 801. Cf. aussi Rose, "Possession as the Origin of Property", University of Chicago Law Review 52, 1985, pp. 73, 77. Le principe de l'acte clair suggère que la Common Law définit les actes de prise de possession comme des sortes de déclarations. Comme le disait Blackstone, "l'acte doit être une déclaration de l'intention de s'approprier". (citation omise; italiques dans l'original) ; ibid. pp. 78-79 ("la possession commence maintenant à ressembler de plus en plus à une sorte de communication, et la prétention initiale à la propriété ressemble à une sorte de discours, le public étant composé de tous ceux qui pourraient être intéressés à réclamer pour eux-mêmes l'objet en question.").
[156] Cf. Randy Barnett, "A Consent Theory of Contract", Columbia Law Review 86, 1986, note 4, pp. 300-307 (description et défense de l'approche objective de l'interprétation contractuelle).
[157]
Cf. Randy Barnett,
"Squaring Undisclosed Agency With Contract Theory", California Law Review 75,
1969, pp. 1944-1997.
[158] Friedrich Hayek, "L'utilisation de l'information dans la société", Revue française d'économie, été 1986. Traduit de "The Use of Knowledge in Society", in : Individualism and Economic Order, Gateway Editions, Ltd., 1948 et Londres, Routledge and Kegan Paul, 1949 ; réimprimé à Chicago, Chicago University Press, Midway Reprints 1980, pp. 137-142. Le rôle de Friedrich Hayek dans l'explication des fonctions épistémologiques des institutions et des processus du marché est exposé dans John Gray, Hayek on Liberty, Oxford, Basil Blackwell, 1984, p. 40 et Don Lavoie, Rivalry and Central Planning: The Socialist Calculation Debate Reconsidered, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, pp. 106-66, 171-73. Pour une description concise du "problème de l'information", cf. Don Lavoie, National Economic Planning: What is Left?, 1985, pp. 51-92.
[159]
Hans-Hermann Hoppe,
"Rejoinder to Loren Lomasky,
'The Argument From Mere Argument'", Liberty, novembre
1989.
[160] Hans-Hermann Hoppe, "Marxist and Austrian Class Analysis", ch. 4 de The Economics and Ethics of Private Property, Boston, Kluwer Academic Publishers, 1993, p. 99 (1° publication dans Journal of Libertarian Studies, Vol IX n°2, automne 1990 ; traduit comme "L'Analyse de classe selon Marx… et selon l'école autrichienne", Liberté économique et progrès social, n° 75, septembre 1995).
[161] François Guillaumat, "Qui est propriétaire de mon corps ?" Libéral et croyant, 1998.
[162]
Cf. Jim Peron,
"The Pledge versus the Oath", Ideas on Liberty, May 2001,
p. 39.
[163] François Guillaumat, "Qui est propriétaire de mon corps ?" Libéral et croyant, 1998.
[164]
Hans-Hermann Hoppe,
"Marxist and Austrian Class Analysis", ch. 4
de The Economics and Ethics of Private Property, Boston,
Kluwer Academic Publishers,
1993, p. 99-100.
Cf. aussi
sur cette question
Hans-Hermann Hoppe, A
Theory of Socialism and Capitalism ; "The Justice of Economic Efficiency", Austrian Economics Newsletter, 1,
hiver 1988, Auburn, AL,
The Ludwig von Mises Institute,
reproduit comme
le ch. 9 de The Economics
and Ethics of Private Property ; "The Ultimate Justification of the Private
Property Ethics", Liberty, septembre 1988 (réédité
comme le ch. 10
de The Economics and Ethics of Private Property).
[165] François Guillaumat "La Politique du Décalogue", préface à Patrick Simon et. al., Peut-on être catholique et libéral ? Paris, François-Xavier de Guibert, 1998, p. 10.
[166] Pour une critique de Carnap et Wittgenstein, et une démonstration que l'inférence n'est pas une simple identité ou "tautologie", cf. André Lalande, "Tautologie" in André Lalande, éd., Vocabulaire technique et critique de la philosophie, 6° éd., Paris, 1951, pp. 1103-1104.
[167] Murray N. Rothbard, Economistes et charlatans, ch. 4 "vers une reconstruction de la théorie de l'utilité et du bien-être, 1° partie 'La Préférence démontrée', § B 'Le positivisme et l'accusation de tautologie', Paris, les Belles Lettres, 1991, pp. 110-111.
[168]
Leonard Peikoff, "The
Analytic-Synthetic Dichotomy", in : Ayn Rand et al., Introduction to Objectivist
Epistemology, 2° éd. rév., Penguin, 1990, pp. 118-119 (1° éd. New York, New American Library, 1979).
[169]
Ayn Rand,
"Definitions" in : Ayn Rand et al., Introduction to Objectivist
Epistemology, 2° éd. rév., Penguin, 1990 (1° éd. New York, New American
Library, 1979), p. 53-54.
[170]
Ayn Rand,
"Definitions", loc.
cit., pp. 47-48.
[171]
Ayn Rand, "This is John
Galt Speaking", in : For The New Intellectual, New York,
New American Library, 1961, p. 158.
[172]
Leonard Peikoff,
"The Analytic-Synthetic Dichotomy" in : Ayn Rand et al.,
Introduction to Objectivist Epistemology, 2° éd. rév., Penguin,
1990 (1° éd. New York,
New American Library,
1979), pp. 96-97.
[173]
Ibid., p. 97.
[174]
Ayn Rand,
"Definitions" in : Ayn Rand et al., Introduction to Objectivist
Epistemology, 2° éd. rév., Penguin, 1990 (1° éd. New York, New American
Library, 1979), p. 48.
[175]
Ibid., p. 53.
[176]
Leonard Peikoff,
"The Analytic-Synthetic Dichotomy" in : Ayn Rand et al.,
Introduction to Objectivist Epistemology, op. cit., p. 111.
[177]
Rothbard cite Joseph D. Hassett, Robert A. Mitchell et J. Donald Monan, The Philosophy of Human
Knowing, Westminster, Maryland Newman Press, 1953,
pp. 33-35 ; Phillips, Modern Thomistic Philosophy, 1,
pp. 50-51 ; Toohey, Notes on Epistemology, pp. 5,
36, 101, 107-108 ; et Thilly, History of Philosophy, p. 363.
[178] Murray N. Rothbard, Economistes et charlatans, ch. 1, "Les Oripeaux de la science", rubrique 2 'Le Problème du libre arbitre', Paris, Les belles Lettres, 1991, pp. 12-13.
[179] Murray N. Rothbard, "Vers une reconstruction de la théorie de l'utilité et du bien-être", ch. 4 d'Economistes et charlatans, Paris, les Belles Lettres, 1991, p. 143.
[180] Anthony de Jasay, L'Etat, Paris, Les Belles-lettres, 1994, pp. 279-280.
[181] Hans-Hermann Hoppe, "L'Analyse de classe
selon Marx… et selon l'école
autrichienne", Liberté
économique et progrès social,
n° 75, septembre 1995, p. 18.
Traduction
de "Marxist and Austrian Class Analysis", Journal of Libertarian Studies, Vol IX n°2, automne 1990. Repris
comme le ch. 4 de The Economics
and Ethics of Private Property,
Boston, Kluwer Academic
Publishers, 1993, p. 102. Cf. aussi Hans-Hermann Hoppe, Eigentum, Anarchie und Staat,
Opladen, Westdeutscher Verlag, 1987
et A Theory of Socialism and Capitalism, Boston
Kluwer, 1991.
[182] Franz Oppenheimer, System der Soziologie, t. II [Der Staat], pp. 322-23. Sur la relation entre droit privé et "droit" public, Hoppe cite aussi Friedrich A. Hayek, Law, Legislation and Liberty, 3 t., Chicago, University of Chicago Press, 1973-79, particulièrement le t. I ch. 6 et le t. II, pp. 85-88 [Droit, législation et liberté, Paris, PUF, 1980, 1982 et 1983].
[183] Hans-Hermann Hoppe, "Marxist and Austrian Class Analysis", The Economics and Ethics of Private Property, Boston, Kluwer Academic Publishers, 1993, p. 103 ["L'Analyse de classe selon Marx… et selon l'école autrichienne", Liberté économique et progrès social, n° 75, septembre 1995, p. 18].
[184]
Cf. James M. Buchanan et Gordon Tullock, The Calculus of Consent, Ann Arbor,
University of Michigan Press,
1962, p. 19.
[185]
Hans-Hermann Hoppe,
"Marxist and Austrian Class Analysis", loc. cit., pp. 103-104 ["L'analyse de classe" pp. 18-19]
[186] Ludwig von Mises, Socialism, 3° éd., Indianapolis, Liberty Classics, 1981, pp. 292-307. Le Socialisme, Paris, Librairie de Médicis, 1938, pp. 376-405.
[187]
Murray N. Rothbard,
"Concepts of the Role of Intellectuals in Social Change Toward Laissez-Faire", Journal of Libertarian Studies Vol. IX, N° 2,
Fall 1990, p. 66 n. 30. Cf. aussi Leonard P. Liggio,
"Charles Dunoyer and French
Classical Liberalism", Journal
of Libertarian Studies,
I, Summer 1977, pp. 153-178 ; Ralph Raico, "Classical Exploitation Theory: A Comment
on Professor Liggio's Paper",
ibid.,
pp. 179-183 ; Mark
Weinburg, "The Social
Analysis of Three Early 19th Century Liberals: Say, Comte and Dunoyer", ibid., II
(Winter 1978), pp. 45-63 et Mark Weinburg (trad.) Augustin
Thierry, Theory of Classical
Liberal "Industrielisme",
New York, Center
for Libertarian Studies,
1978 ; Ralph Raico, "Classical Liberal Roots
of the Marxist Doctrine of Classes" in Yuri Maltsev, ed.,
Requiem for Marx,
Auburn AL, Ludwig von Mises Institute, 1993,
pp. 189-220.
[188] Cf. François Lefort (pseudonyme du Préfet François Lefebvre), "La Panacée", ch. 4 de La France et ses entrepreneurs, fichier informatique dont sera tiré Le Pouvoir d'entreprendre, Paris, les Belles Lettres, 1993.
[189] Jean de La Fontaine, "Le Meunier, son fils et l'âne".
[190]
Ayn Rand, "Man's
Rights", The Objectivist
Newsletter avril 1963. Réédité dans The Virtue
of Selfishness,
New American Library,
New York, 1964.
[191] Benedetto Croce, "On the Economic Principle: I" (1900), International
Economic Papers, n°3 (1953), pp. 173, 175 ; sur
la conception que Croce
se faisait de la science économique, cf. Giorgio Tagliacozzo,
"Croce and the Nature of Economic Science", Quarterly Journal of Economics, 59,
mai 1945,
pp. 307-329. Sur le débat Croce-Pareto, cf. Israel Kirzner, The Economic Point of View, pp. 155-157.
[192] Vilfredo Pareto, "On
the Economic Phenomenon" (1900),
p. 87.
[193] Vilfredo Pareto, "On
the Economic Phenomenon" (1900),
pp. 190, 196.
[194]
Benedetto Croce, "On
the Economic Principle: II"
(1901), International Economic
Papers, n° 3, pp. 198-199.
[195]
Joseph A. Schumpeter, Das Wesen
und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie ["La nature et le contenu principal
de l'économique théorique"],
Leipzig, Dunkler
und Humblot, 1908.
[196]
Cf. Israel Kirzner, The Economic
Point of View, pp. 68-70.
[197] Friedrich A. Hayek, Le Mirage de la justice sociale, Paris, PUF, 1981, p. 94.
[198]
Thomas Sowell, Preferential
Policies, New York, William Morrow, 1990, p. 150.
[199]
Hans-Hermann Hoppe,
"Die österreichische Schule und ihre Bedeutung
für die moderne Wirtschaftswissenschaft", loc. cit.
[200] On peut trouver ses arguments dans The Ultimate Foundation of Economic Science. Kansas City, Sheed Andrews & McMeel, 1978, et Theory and History, Westport, Connecticut ; Arlington House Publishers, 6° impression, 1981 et Epistemological Problems of Economics, Princeton, N. J. : Van Nostrand, 1960. On les trouve aussi, sous forme plus résumée dans L'Action humaine, Paris, PUF, 1985.
[201] Friedrich A. Hayek, Droit, Législation et liberté, t. 1, Règles et ordre, Paris, PUF, 1980, pp. 4-5.
[202]
Federal Trade Commission.
[203] Dominic T. Armentano, "Entretien du Ludwig von Mises Institute", Liberté économique et progrès social, n° 93, juillet 2000, p. 9. Traduction d'un texte recopié par Georges Lane sur le site Internet du LVMI en novembre 1998.
[204] Murray N. Rothbard, "Monopoly and Competition", ch. 10 de Man, Economy and State, Economy and State, Princeton, Van Nostrand, 1962 (2° éd. Los Angeles, Nash, 1970), pp. 560-660 et 903-916.
[205] Dominic T. Armentano, "Entretien du Ludwig von Mises Institute", Liberté économique et progrès social, n° 93, juillet 2000, p. 10.
[206] Alain Besançon, Anatomie d'un spectre. L'économie politique du socialisme réel, Paris, Calmann-Lévy, 1981 pp. 26-27.
[207]
Friedrich A. Hayek,
"The Meaning of Competition", in : Individualism and Economic Order, Gateway Editions, Ltd., 1948 et Londres,
Routledge and Kegan Paul,
1949 ; réimprimé à
Chicago, Chicago University Press, Midway Reprints 1980, p. 92.
[208] Cf. Ludwig von Mises, L'Action humaine, Paris, PUF (collection libre-échange), 1985. Sur le développement de cette tradition en sociologie, voir Roger Daval, La logique de l'action individuelle, Paris, PUF (collection "Sociologies"), 1981.
[209]
Joseph A. Schumpeter, History
of Economic Analysis,
New York, Oxford University
Press, 1954 [Histoire
de l'analyse économique, Paris, Gallimard, 1983], notamment la première moitié
de la II° partie,
ch. 2 ; Emil
Kauder, "Genesis of the
Marginal Utility Theory", Economic
Journal, sept. 1953, pp. 638-650 ; Raymond De Roover,
"The Concept of Just Price:
Theory and Economic Policy",
Journal of Economic History, 18, décembre 1958, pp. 418-434 ; De Roover,
"Joseph A. Schumpeter and Scholastic Economics", Kyklos, 10, 1957-2, pp. 115-146 ; De Roover, "The Scholastics,
Usury and Foreign Exchange",
Business History Review,
41, Autumn 1967, pp. 257-271 ; De Roover, Business, Banking and
Economic Thought in Late Medieval and Early Modern Europe, J. Kirshner (ed.), Chicago,
The University of Chicago Press, 1974 ;
Cf. aussi
Barry Gordon, Economic
Analysis Before Adam Smith,
New York, Barnes &
Noble, 1975 ; John W. Baldwin, "The Medieval Theories of the
Just Price: Romanists, Canonists
and Theologians in the Twelfth and Thirteenth
Centuries", Transactions
of the American Philosophical Society, 49, 1959 ;
[210]
Cf. Marjorie Grice-Hutchinson,
The School of Salamanca: Readings in Spanish Monetary
Theory, 1544-1605, Oxford,
The Clarendon Press,
1952 ; Grice-Hutchinson, Thought in Spain, 1177-1740, Oxford, The Clarendon Press, 1952
(2° éd. Londres, George Allen & Unwin, 1978) ; Frank Bartholomew Costello,
S. J., The Political
Philosophy of Luis de Molina,
S. J., Spokane, Gonzaga University Press, 1974 ;
Bernice Hamilton, Political
Thought in Sixteen-Century Spain,
Oxford, The Clarendon
Press, 1963 ; Frederick Copleston, S. J.,
A History of Philosophy,
Vol III Ockham to Suarez, Westminster MD, The Newman Press, 1959 ;
Quentin Skinner, The Foundations
of Modern Political Thought,
Vol II, The Age
of Reformation,
Cambridge, Cambridge University
Press, 1978 ; l'ouvrage le plus à jour et le mieux développé sur les Scolastiques
espagnols, également fondé
sur des sources hispaniques et latines, qui s'impose désormais comme le meilleur
livre sur le sujet
est Alejandro Chafuen, Christians
for Freedom: Late-Scholastic Economics,
San Francisco, Ignatius
Press, 1986.
[211] Cf. Patrick Simon, "L'école de Salamanque", pp. 82-92 de Peut-on être catholique et libéral ?, Paris, François-Xavier de Guibert, 1999.
[212] Murray N. Rothbard, "Adam Smith Reconsidered", Austrian Economics Newsletter, Auburn, Ludwig von Mises Institute, Fall 1987 [publié en français sous le titre : "Adam Smith en examen", Liberté économique et progrès social, Paris, 1995].
[213]
Cf. Murray N. Rothbard,
Economic Thought Before Adam Smith, Aldershot,
Edward Elgar, 1995, pp. 60-62.
[214]
Cf. Raymond De Roover,
San Bernardino of Siena and Sant'Antonino of Florence: The Two Great Economic Thinkers
of the Middle Ages,
Boston, Baker library, 1967,
pp. 19-20, 37 et 41-42.
[215] Cf. Rothbard, "Adam Smith Reconsidered", loc. cit. ["Adam Smith en examen"].
[216]
Cf. A. L. C. Destutt de Tracy, Traité d'économie politique, Paris,
Bouguet et Lévi, 1825, pp. I-III.
[217]
Murray N. Rothbard, Economic
Thought Before Adam Smith,
Aldershot, Edward Elgar, 1995,
p. 403.
[218] Murray N. Rothbard, Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 60-61.
[219] François-René de Chateaubriand, Génie du Christianisme, 1804,
III° partie,
livre II, ch. 1, Ed. Garnier-Flammarion,
pp. 410-412.
[220] Jean-Baptiste Say, Traité d'économie politique, Paris, Calmann-Lévy, 1972, p. 10.
[221]
Ibid., p. 38.
[222]
Ibid., p. 10.
[223] Ibid., p. 9.
[224] Murray N. Rothbard, "La Praxéologie comme méthode des sciences sociales", ch. 2 d'Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 60-64.
[225]
J. B. Say, A
Treatise on Political Economy, Augustus
M. Kelley, 1964, p. xxvi.
[226] J. E. Cairnes, An Outline of the Science
of Political Economy,
1836, réimprimé à New York
par Augustus M. Kelley.
[227] Lionel Robbins, Essay on the Nature and Significance of Economic Science, London, 1934 [Essai sur la nature et la signification de la science économique, Paris, librairie de Médicis, 1947].
[228] J. E. Cairnes, The Character and Logical Method of Political Economy, 1857 (2° éd., Londres, Macmillan, 1875, reproduit en 1888), pp. 83, 87-88 (les italiques sont de Cairnes). On peut trouver une discussion semblable à celle de Cairnes dans F. A. Hayek, "La nature et l'historique du problème" in Hayek, ed. : L'économie dirigée en régime collectiviste. Paris, éd. de Médicis, 1939.
[229] Benedetto Croce, "On
the Economic Principle", International
Economic Papers n°3, 1953, pp. 173-175.
[230] Cf. Emil Kauder, "Intellectual and Political Roots
of the Older Austrian School",
Zeitschrift für Nationalökonomie 17, n° 4,
1958), Ludwig von Mises, The Ultimate Foundation
of Economic Science, 2nd
ed. Kansas City, Sheed Andrews & McMeel, 1978,
Friedrich Hayek et Murray
Rothbard (op. cit.).
[231] Cf. Sir John Hicks, "Is Economics a Science?" Discours prononcé à Lindau en juillet 1983 où cet économiste, qui se réclame aujourd'hui de la tradition "autrichienne", révélait encore une grande ignorance de la notion de science morale.
[232] Ludwig M. Lachmann, "Die geistesgeschichtliche Bedeutung der österreichischen Schule in der Volkswirtschaftslehre" ["L'importance de l'école autrichienne dans l'histoire de la pensée économique"], Zeitschrift für Nationalökonomie, 26, n°1-3, 1966), pp. 152-167.
Voir aussi Ludwig Lachmann, "Methodological Individualism and the Market Economy" in : Roads to Freedom: Essays in Honor of Friedrich
A. von Hayek,
ed. E. Streißler,
New York, Augustus
M. Kelley, 1969, pp. 89-103 et Israel M. Kirzner,
"Methodological Individualism,
Market Equilibrium, and Market
Process", Il Politico, 32,
n°4, décembre 1967, pp. 787-799.
[233]
Sir John Hicks, Capital
Growth, Oxford, Oxford University Press, 1965,
pp. 68-69.
[234] Philippe Nemo, La Société de droit selon F. A. Hayek, Paris, PUF, 1988, pp. 4-5.
[235] Ibid., p. 393. Philippe Nemo cite comme théoriciens de l'auto-organisation Henri Atlan, Entre le cristal et la fumée, Paris, Seuil, 1979 ; Francisco Varela, Principles of Biological Anatomy, New York, North Holland, 1979 ; Jean-Pierre Dupuy, Ordres et désordres, Paris, Seuil, 1983 ; Edgar Morin, La méthode, Seuil, 1977, 1980.
On peut naturellement aussi citer Raymond Boudon, La Place du désordre, Paris, PUF, 1984 et Ludwig von Bertalanffy, Théorie Générale des systèmes, Paris, Dunod, 1973.)
[236]
Friedrich A. Hayek,
"The Pretense of Knowledge", New Studies in Philosophy, Politics, Economics and
the History of Ideas,
Londres, Routledge & Kegan
Paul 1978, p. 28.
[237]
Cf. Hans-Hermann Hoppe,
"The Socialism of Social Engineering and the Foundations of Economic Analysis", chapitre 6 de A Theory
of Socialism and Capitalism. Auburn/Dordrecht/Boston, Ludwig von Mises Institute/Kluwer, 1989.
[238]
Ludwig von Mises, Human
Action, Henry Regnery Co., 1966,
p. 3.
[239] Juan Carlos Cachanosky, "La Ciencia Economica vs. la economía matemática", Libertas, Buenos Aires, n°4, mai 1986, p. 86. Cachanosky cite, comme autres critiques des positions déterministes, Karl R. Popper, Conocimiento objetivo, Editorial Tecnos, 1974 [Objective Knowledge, Oxford, 1973, La Connaissance objective, Paris, Editions Complexe 1978] ; Karl R. Popper et. J. C. Eccles, El yo y su cerebro, Labor Universitaria, 1982 ; et Gabriel J. Zanotti, "El libre albedrio y sus implicancias lógicas" ["Le libre arbitre et ses implications logiques"], Libertas, n°2, 1985.
[240] Murray N. Rothbard, "Les Oripeaux de la science", ch. 1 d'Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 16-17.
[241]
J.-B. Say, A Treatise on
Political Economy, Augustus M. Kelley,
1964, p. xxvi.
[242]
Ludwig von Mises, Human
Action, New Haven, Yale University Press, 1949,
p. 356-357.
[243] J. E. Cairnes, The Character and Logical Method
of Political Economy, 1857
(2° éd., Londres, Macmillan,
1875, reproduit en 1888),
pp. 83, 87-88.
[244] Juan Carlos Cachanosky, "La ciencia económica vs la economía matemática", Buenos Aires, Libertas, n°4, mai 1986.
Sur ces questions, Cachanosky renvoie à Israel M. Kirzner, Competition and Entrepreneurship, The University of Chicago Press, 1979 ; "Equilibrium Versus Market Process", in Perception, Opportunity and Profit, The University of Chicago Press, 1979 ; Ludwig M. Lachmann, Capital, Expectations and the Market Process, Sheed Andrews and McMeel, Inc. 1977, I° et III° parties ; Gerald P. O'Driscoll Jr., Economics as a Co-ordination Problem, Sheed Andrews et McMeel, Inc., 1977 ; Mario J. Rizzo, Time, Uncertainty and Disequilibrium, Lexington Books, 1979. Cachanosky rappelle que Frank H. Knight a réalisé une brillante critique des modèles de concurrence parfaite en 1921 dans son livre Risk, Uncertainty and Profit, et regrette que les représentants ultérieurs de l'école de Chicago, notamment Milton Friedman (dans sa Price Theory, Aldine Publishing Company, 1976), et George J. Stigler (dans sa Theory of Price, The Macmillan Company, 1942), aient plutôt oublié les idées de Knight.
[245] François Guillaumat, "Scientists and Socialists: What you Feel Like Saying After Ralph Raico and Madsen Pirie". Réunion Générale de la Mont Pèlerin Society à Cannes, septembre 1994.
[246]
Sur toutes ces questions,
Cf. Ludwig von Mises, Theory
and History, Westport, Connecticut ; Arlington House Publishers,
6° impression, 1981.
[247]
Ludwig von Mises, The Ultimate
Foundation of Economic Science,
2nd ed. Kansas City, Sheed Andrews & McMeel, 1978,
p. 7.
[248]
Faustino Ballvé, "On
Methodology in Economics", in : Mary Sennholz, éd. On
Freedom And Free Enterprise:
Essays in Honor of Ludwig von Mises, New York, Van
Nostrand, 1956, p. 129.
[249] Cachanosky cite comme exemples d'étude des phénomènes complexes Ludwig von Mises, The Ultimate Foundation of Economic Science, p. 74 ; Human Action, New Haven, Yale University Press, 1949, p. 31 ; Epistemological Problems of Economics, Princeton, N. J. : Van Nostrand, 1960, p. 12 ; Friedrich A. Hayek, "The Theory of Complex Phenomena", in Studies in Philosophy, Politics and Economics. ("La Ciencia Economica vs. la economía matemática", Libertas, Buenos Aires, n°4, mai 1986)
[250] Murray N. Rothbard, L'Ethique de la liberté, Paris, Les Belles-lettres, 1991, p. 271
[251]
Cf. Ronald Coase, The Firm, the Market, and the Law, Chicago: University of Chicago Press, 1988 ;
Harold Demsetz, Ownership, Control,
and the Firm, Oxford, Blackwell,
1988 ;
pour une critique
cf. Walter Block,
"Coase and Demsetz on Private Property Rights," Journal
of Libertarian Studies, 1,
n° 2, Printemps 1977.
[252] Sur le caractère sophistique de la notion d'"efficacité" envisagée sans référence au projet personnel auquel elle doit logiquement se référer, Cf. Murray N. Rothbard, " Le mythe de l''efficience'", ch. 6 d'Economistes et charlatans. Paris, Les Belles Lettres, 1995. Sur l'obstination des pseudo-expérimentalistes à faire semblant de "mesurer" ce qui n'est pas mesurable, et de "comparer" ce qui n'est pas comparable, cf. les autres chapitres, notamment le ch. 4, "Vers une reconstruction de la théorie de l'utilité et du bien-être".
[253]
Hans-Hermann Hoppe, "F. A.
Hayek on Government and Social Evolution:
A Critique", Review
of Austrian Economics,
Vol. 7, N° 1,
1994, pp. 67-93.
[254]
Friedrich A. Hayek,
"The Pretense of Knowledge", in New Studies in
Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas, Londres,
Routledge & Kegan Paul 1978,
p. 26.
[255] Ibid., p. 28-29.
[256] Juan Carlos Cachanosky, "La Ciencia Económica vs. la economía matemática", Libertas, Buenos Aires, n°4, mai 1986, p. 86.
[257] Murray N. Rothbard, Individualism and the Philosophy of the Social Sciences, Cato Paper n° 4, San Francisco, The Cato Institute, 1979, pp. 34-35. "L'individualisme et la philosophie des sciences sociales" in : Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 46-47.
[258] J.-B. Say, Traité d'économie politique, Paris, Calmann-Lévy, 1972, pp. 15-16.
[259]
Leland B. Yeager, "The
Methodology of Henry George and
Carl Menger", American Journal
of Economics and Sociology,
13, avril 1954, pp. 235, 238.
[260]
Madsen Pirie, "Reification", The Book of the Fallacy, Londres,
RKP, 1985, p. 148.
[261] Pierre Lemieux, "La société n'existe pas", in : Du libéralisme à l'anarcho-capitalisme, Paris, PUF, 1983, pp. 41 et suiv.
[262] Ayn Rand, "The Missing Link" in : Philosophy: Who Needs It? New York, New American Library, 1984. p. 38.
[263] François Lefort, La France et son Droit, Paris, les Belles Lettres, 1991.
[264] Cf. Igor Chafarevitch, Le Phénomène socialiste, Paris, Seuil, 1977 ; Murray N. Rothbard, "Communist Zealots: the Anabaptists" (pp. 146-150), "Totalitarian Communism in Münster" (pp. 150-159), "The roots of messianic communism" (pp. 159-164), in : Economic Thought Before Adam Smith, Aldershot, Edward Elgar, 1995 ; Murray N. Rothbard, "Roots of Marxism: Messianic Communism", Classical Economics, Aldershot, Edward Elgar, 1995, pp. 297-313 (et pp. 494-496 pour la bibliographie, ce qui est peut-être le plus utile, étant donné les centaines de milliers de pages écrites sur le sujet).
[265] dans Hans-Hermann Hoppe, Kritik der kausalwissentschaftlichen Wirtschaftsforschung et dans The Economics and Ethics of Private Property, Boston, Kluwer Academic Publishers, 1993 ; Cf. aussi Juan Carlos Cachanosky, "La ciencia económica vs. la economía matemática", Buenos Aires, Libertas, n°4, mai 1986.
[266]
François Guillaumat,
"Scientists and Socialists:
What you Feel Like Saying After Ralph Raico and Madsen Pirie". Réunion Générale de la Mont Pèlerin Society à Cannes, septembre 1994 sur
le thème : The Legacy
of Hayek. Session 3.1:
Intellectuals and the Marketplace.
[267] François Guillaumat, "Scientists and Socialists: What you Feel Like Saying After Ralph Raico and Madsen Pirie". Réunion Générale de la Mont Pèlerin Society à Cannes, septembre 1994.
[268]
Cf. Murray N. Rothbard,
"Egalitarianism as a Revolt Against Nature" in : Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other
Essays, Washington, D.C.
Libertarian Review Press,
1974, pp. 1-13.
[269] Anthony de Jasay, L'Etat, ch. 4 "La Redistribution", rubrique 'L'Achat d'une clientèle', Paris, les Belles Lettres, 1994, pp. 290-291.
[270] Cf. Karl R. Popper, Misère de l'historicisme, Paris, Plon, 1956.
[271] Karl R. Popper, The Open Society And Its Enemies, Londres, Routledge & Kegan Paul, 4° éd. (rév.) 1962 (1945), t. II., p. 88 et ch. 14.
[272]
Ibid., p. 94.
[273] Anthony de Jasay, "The Twistable is not Testable. Reflexions [sic]
on the Political Thought of Sir Karl Popper", Journal des Economistes, Volume 2,
numéro 4, décembre 1991, pp.
499-512.
[274] Anthony de Jasay, "Comment être un bon historiciste", § 2 de ""The Twistable is not Testable. Reflexions [sic] on the Political Thought of Karl Popper". Journal des Economistes, Volume 2, numéro 4, décembre 1991, pp. 499-512.
[275]
Randy Barnett, "Can Justice
and the Rule of Law be Reconciled?" Préface au Harvard Journal
of Law and Public Policy,
n°3, été 1988.
[276]
Lon Fuller, The Morality
of Law, New Haven, Yale University Press, 1964
(2° éd. 1969), pp. 33-94.
[277] Ibid., p. 110.
[278] Cf. Friedrich A. Hayek, Le Mirage de la justice sociale, Paris, PUF, 1982.
[279]
Ayn Rand, "An Untitled
Letter", Philosophy: Who Needs It? New York, New
American Library, 1982, pp. 108-119.
[280] Anthony de Jasay, L'Etat, chapitre 3 "Les Valeurs démocratiques", rubrique 'Vers l'utilité par l'égalité', Paris, les Belles Lettres, 1994.
[281] Cf. John Rawls, A Theory of Justice, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1972. Traduction française, Théorie de la Justice, Paris, Le Seuil, 1987.
[282] Cf. François Guillaumat, "Voleurs de pauvres", La Lettre de SOS Action Santé, n° 14, juillet 1998, pp. 2-11. Cf. aussi le chapitre "Robin des Bois est un vendu" in : David Friedman, Vers une société sans Etat, Paris, Les Belles Lettres, 1992.
[283] Pour une critique complète du caractère "général, également applicable
et prévisible"
de la règle de Droit
chez Hayek, aussi bien que des exceptions à ces critères qu'il a lui-même admises, cf. Hamowy, "Freedom and the Rule of Law
in F. A. Hayek", Il
Politico, 1970-71, pp. 359-376. Elle inclut cette critique fondamentale faite par Bruno Leoni : étant donnée l'existence (acceptée par Hayek) d'un pouvoir législatif capable,
d'un jour à l'autre,
de changer les lois en
vigueur, une prescription
légale ne peut guère être
que "prévisible" et non
"certaine"
quel que soit
le moment. Cf. Bruno Leoni, Freedom and the Law, Princeton NJ, Van Nostrand,
1961, p. 76 [note
de Rothbard].
[284]
Hans-Hermann Hoppe,
"Rejoinder to Loren
Lomasky, 'The Argument From Mere
Argument'", Liberty, septembre 1989 ; première publication ibid., novembre 1989.
[285] Cf. Anthony de Jasay, L'Etat, Paris, Les Belles-lettres, 1994, ch. 4.
[286]
Cf. Thomas Sowell, Knowledge
and Decisions, New York, Basic Books, 1980.
[287]
Cf. Arthur Okun, Equality
vs. Efficiency, The Big Tradeoff, Washington, Brookings
Institution, 1975 [Egalité vs. efficacité : comment trouver l'équilibre ? Paris,
Economica, 1982].
[288]
Murray N. Rothbard, Economic
Thought Before Adam Smith et Classical Economics,
Aldershot, Edward Elgar, 1995.
[289]
Hans-Hermann Hoppe,
"The Justice of Economic Efficiency", Austrian Economics Newsletter, 1,
hiver 1988, Auburn, AL,
The Ludwig von Mises Institute,
p. 1 ; reproduit comme le ch. 9 de The Economics
and Ethics of Private Property.
[290]
Cf. Ludwig von Mises, Human
Action, Henry Regnery Co., 1966
[Ludwig von Mises, L'Action
Humaine, Paris, PUF,
1985] ; voir aussi Murray
N. Rothbard, Man, Economy and State, 2nd ed. Nash, Los Angeles, 1970, notamment le Chapitre 1 : "Fundamentals of Human
Action" ; McKenzie et
Tullock, The New World
of Economics cité
par Henri Lepage dans Demain le Capitalisme.
[291] Sur l'histoire
de cette découverte progressive
du concept, cf.
la thèse de doctorat d'Israel Kirzner, publiée depuis sous le titre : The Economic Point of View, 2nd ed.
Kansas City, Sheed Andrews & McMeel, 1976.
[292]
Cf. Ludwig von Mises, Human
Action, Henry Regnery Co., 1966,
ch X, § 1 "Autistic exchange and interpersonal exchange" pp. 195-196.
[293]
James M. Buchanan, "Is
Economics the Science of Choice?"
in : Roads to
Freedom: Essays in Honour
of Friedrich A. von Hayek, Londres, RKP,
1969.
[294]
Cf. Ludwig von Mises, La
Bureaucratie, Paris, Librairie de Médicis, 1949
et Ayn Rand, Atlas
Shrugged, New York, Signet books, New American Library.
[295]
Ayn Rand, "Extremism: or the Art of Smearing" in
Capitalism: The Unknown Ideal (New York: Signet Books, New American Library,
1967.
[296]
Ayn Rand, "This Is John
Galt Speaking" reproduit
dans For the New Intellectual, New York, New
American Library, 1961, p. 120.
[297] Cf. François Lefort (pseudonyme du Préfet François Lefebvre), "D'Aristote à Pareto : la fermeture d'un système d'équations", ch. 3 de La France et ses entrepreneurs, fichier informatique dont sera tiré Le Pouvoir d'entreprendre, Paris, les Belles Lettres, 1993.
[298] Murray N. Rothbard, "La Science et les valeurs ou l'éthique arbitraire", ch. 1, section 6 d'Economistes et charlatans, Paris, les Belles Lettres, 1991, p. 36.
[299]
Anthony Standen, Science is a
Sacred Cow, New York, Dutton,
1958, p. 165.
[300] Murray N. Rothbard, "Science and Values: Arbitrary Ethics", Individualism and the Philosophy of the Social Sciences, San Francisco, The Cato Institute, Cato Paper n° 4, 1979, p. 25. ["La Science et les valeurs ou l'éthique arbitraire", ch. 1, section 6 d'Economistes et charlatans, Paris, les Belles Lettres, 1991, p. 32].
[301] Cf. Murray N. Rothbard, "Le mythe de l''efficience'", ch. 6 d'Economistes et charlatans, op. cit.
[302] Murray N. Rothbard, Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991, pp. 33-34.
[303] Cf. Hans-Hermann Hoppe, "F. A. Hayek on Government and Social Evolution: A Critique", Review of Austrian Economics, Vol. 7, N° 1 (1994), pp. 67-93.
[304] Le passage d'Adam Smith est bien connu:
"Ces travaux publics qui, quoiqu'ils puissent être avantageux au plus haut point à une grande société, sont néanmoins d'une telle nature que le profit ne pourrait jamais en rembourser la dépense à un individu ou à un petit nombre d'individus"
(Adam Smith, Wealth of
Nations, Book V, chap. i, Part II (II, 214).
Dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, l'autorité d'Adam Smith semble avoir découragé la curiosité critique des théoriciens.
[305] Murray N. Rothbard, préface à L'Ethique de la liberté, Paris, Les Belles-lettres, 1991, p. 377.
[306] Murray N. Rothbard, Economistes et charlatans, Paris, Les Belles-lettres, 1991, p. 34.
[307]
Ayn Rand, "For the New
intellectual" in For the New Intellectual, New York, New American Library,
1961, p. 34.
[308]
Karl R. Popper, Conjectures and Refutations, Londres,
Routledge & Kegan Paul,
1976, pp. 18-19.
[309]
Ludwig von Mises,
"Epistemological Relativism
in the Sciences of Human Action," in Helmut Schoeck et James W.
Wiggins, eds., Relativism and the Study
of Man, Princeton, N.J.,
D. van Nostrand, 1961, p. 133.
[310] Murray N. Rothbard, The Ethics of Liberty, Atlantic Highlands (N.J.), Humanities Press, 1982, pp. 205-212 [L'Ethique de la liberté,
Paris, Les Belles Lettres, 1991,
pp. 274-290].
[311] Hans-Hermann Hoppe, "Austrian Rationalism in the Age of the Decline
of Positivism",
ch. 11 de The Economics and Ethics
of Private Property,
Boston/Dordrecht/London,
Kluwer, 1993, p. 219.
[312] Ibid.
[313] Anthony de Jasay, "The Twistable is not Testable. Reflexions [sic] on the Political Thought of Karl Popper". Journal des Economistes, Volume 2, numéro 4, décembre 1991, pp. 499-512.
[314]
Ayn Rand, "Philosophy, Who Needs It?" in : Philosophy, Who Needs It?
New York, New American
Library, 1984 p. 5.
[315] Anthony de Jasay, "The Twistable is not Testable. Reflexions [sic] on the Political Thought of Karl Popper". Journal des Economistes, Volume 2, numéro 4, décembre 1991, pp. 511-512.
[316]
Cf. Ayn Rand:
"Abstractions from abstractions". Ch. 3 de Introduction
to Objectivist Epistemology,
New York, New American
Library, 1979.
[317] On attribue ce paradoxe à Epiménide de Cnossos, philosophe semi-légendaire du VIème siècle av. J.-C., qui était lui-même crétois.
[318]
Hans-Hermann Hoppe,
"On Certainty and Uncertainty
or: How Rational Can Our
Expectations Be?", Review
of Austrian Economics, Vol. 10, N° 1, Fall 1996.
[319]
Hans-Hermann Hoppe,
"On Certainty and Uncertainty
or: How Rational Can Our
Expectations Be?", Review
of Austrian Economics, Vol. 10, N° 1, Fall 1996.
[320] … et de citer des textes qui ont aussi exploré les présupposés logiques de l'argumentation comme Paul Lorenzen, Normative Logic and Ethics, Mannheim, Bibliographisches Institut, 1969 et Wilhelm Kamlah & Paul Lorenzen, Logische Propädeutik, Mannheim: Bibliographisches Institut, 1968, ch. 1.
[321] Cf. notamment Hans-Hermann Hoppe, "De la théorie économique du laissez-faire à la politique du libéralisme", traduction de "From the Economics of Laissez-Faire to the Ethics of Libertarianism", Ch. 8 de The Economics and Ethics of Private Property. Boston/Londres/Dordrecht, Kluwer, 1993.
[322] Karl Polanyi, The Logic of Liberty, Chicago, The University of Chicago Press, 1951 (rééd. Midway Reprints, 1980) [La Logique de la liberté, Paris, PUF, 1989].
[323] Hans-Hermann Hoppe,
"Reply to David Osterfeld, 'Comment
on Hoppe'", Austrian
Economics Newsletter,
Printemps/Été 1988 ; "Reply to 'Symposium on Hoppe's
Argumentation Ethic'", Liberty, novembre 1988 ; "Rejoinder to Loren Lomasky, 'The Argument
From Mere Argument'", Liberty, septembre 1989 ; "Reply
to D. Conway, 'A
Theory of Socialism and Capitalism'", Austrian Economics Newsletter, Hiver/printemps 1990.
[324] Hans-Hermann Hoppe, "Reply
to 'Symposium on Hoppe's Argumentation Ethic'", Liberty, novembre 1988.
[325] Paul A. Samuelson, The Development of Economic
Thought, W. H. Spiegel
ed. New York, Wiley 1952,
p. 767.
[326]
Paul A. Samuelson, The Development
of Economic Thought,
W. H. Spiegel ed.
New York, Wiley 1952, p. 768.
[327] Frédéric Bastiat, Harmonies économiques 6° éd. Paris, Guillaumin, 1870 (1° édition 1850), pp. 168-177, 236-239, et 312-325.
[328] Jean-Baptiste Say, A Critical dissertation on Value, 1825, p. XVII.
[329] Alain Besançon, "Préface" à Françoise Thom et Isabelle Stal, La Langue de bois, Paris, Julliard, 1995.
[330]
Cf. Friedrich A. Hayek,
"Two types of Mind" in : New Studies in Philosophy, Politics,
Economics and the History of Ideas, Londres, Routledge
& Kegan Paul, 1978.
[331]
Cf. Hans-Hermann Hoppe,
"F. A. Hayek
on Government and Social Evolution: A Critique", The Review
of Austrian Economics Vol. 7,
N°. 1, 1994, pp.
67-93.
[332]
"Austrian and Stanford Economists Featured in Dofflemeyer
Lecture Series", Austrian Economics
Newsletter, Auburn, AL,
Vol. 12, n° 1, Fall 1990,
p. 11.
[333] Leonard Peikoff, "The Analytic-Synthetic Dichotomy" in : Ayn Rand et al., Introduction to Objectivist Epistemology, New York, Mentor books, New American Library, 2° éd. augm. 1990, pp. 88-89.
[334] Juan Carlos Cachanosky, "La ciencia económica vs la economía matemática", Buenos Aires, Libertas, n°4, mai 1986.
[335]
Leonard Peikoff, "The
Analytic-Synthetic Dichotomy" in : Ayn Rand & Leonard Peikoff,
Introduction to Objectivist Epistemology, New York, Mentor books, New
American Library, 1979, pp. 119-120.
[336] On peut, bien entendu, se référer à Soljénitsyne, Nos pluralistes Paris, collection "Essais", Gallimard.
[337] Murray N. Rothbard, L'Ethique de la liberté, Paris, Les Belles-lettres, 1991, ch. 12 : "La légitime défense", pp. 104-105.
[338] Anthony Ashley Cooper, premier Comte de Shaftesbury, dont Locke était devenu le secrétaire. Cf. Murray Rothbard, Economic
Thought Before Adam Smith. Aldershot, Edward Elgar, 1995, pp. 315-316.
[339] Cf. V. Kraft, Der wiener Kreis, Vienne, Springer, 1968 ; W. Stegmüller, Hauptströmungen der Gegenwartsphilosophie, Vol. I, Stuttgart, Kröner, 1965, ch. IX-X.
[340] Cf. F. Kambartel, Erfahrung und Struktur, Francfort am Main, Suhrkamp, 1986, notamment le ch. 6 ; La conception rationaliste de la logique et des mathématiques est résumée par l'énoncé de G. Frege :
"il s'ensuit de la véracité des axiomes qu'ils ne se contredisent pas l'un l'autre".
L'interprétation positiviste-formaliste, en revanche, est formulée par le jeune D. Hilbert :
"si les axiomes arbitrairement postulés ne conduisent pas à des implications contradictoires, alors ils sont vrais, et les objets définis par les axiomes existent" (cités par Kambartel, p. 239).
[341]
Cf. Ludwig von Mises, Human
Action, Henry Regnery Co., 1966,
[L'Action Humaine, Paris, PUF,
1985], ch. III.
[342]
Hans-Hermann Hoppe,
"Austrian Rationalism in the Age of the Decline
of Positivism", ch. 11
de The Economics and Ethics of Private Property, 1993.
[343]
Cf. Ludwig von Mises, Human
Action, 7° partie. De même, The Ultimate Foundation of Economic Science, Kansas City, Sheed Andrews & McMeel,
1978 (1° éd. 1962), notamment
les ch. 5 à 8.
[344]
Ludwig von Mises, The
Ultimate Foundation of Economic Science,
op. cit., p. 133.
[345]
Ayn Rand, For the New
Intellectual, New York, New American Library, 1961,
p. 31.
[346] Ayn Rand, For the New Intellectual, New York, New American
Library, 1961, p. 32
(c'est moi qui souligne).
[347] Ibid., p. 35.