Université Paris-Dauphine

François GUILLAUMAT Thèse

 

Université Paris-Dauphine

U.F.R.  Sciences des organisations

 

Centre de théorie économique Jean-Baptiste Say

 

 

THESE

Pour l'obtention du titre de

DOCTEUR EN SCIENCES ECONOMIQUES

 

par

François GUILLAUMAT

 

Comment l'étude des structures industrielles  peut-elle être scientifique ?

 

 

JURY

 

 

Directeur de thèse :       Pascal Salin

                                           Professeur,  Université  Paris-Dauphine

                                           Place du Mal de Lattre de Tassigny,  75775 Paris CEDEX 16

Rapporteurs :                  Gérard BRAMOULLE

                                           Professeur,  Université Aix-Marseille III

                                           3,  avenue Robert Schuman,  13100 Aix-en-Provence

                                           Bertrand LEMENNICIER

                                           Professeur,  Université  Paris-II Assas

                                           92,  rue d'Assas,  75006 Paris

Suffragants                     Philippe STOFFEL-MUNCK

                                           Professeur,  Université  Paris-XII

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                                           Georges LANE

                                           Maître de conférences,  Université Paris-Dauphine

                                           Place du Mal de Lattre de Tassigny,  75775 Paris CEDEX 16

 

Présentée  et soutenue publiquement le 19 décembre 2001


Université Paris-Dauphine

Centre de Théorie économique Jean-Baptiste Say

 

 

 

 

Comment l'étude des structures industrielles  peut-elle être scientifique ?

 

THESE

 

de SCIENCES ECONOMIQUES

 

par :

François GUILLAUMAT

 

 

Directeur de thèse :

Pascal Salin

Professeur  à l'Université  Paris-Dauphine

 

 


 

 

 

 

L'Université n'entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les thèses :  ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs auteurs.

 

 


 

 

Comment l'étude des structures industrielles  peut-elle être scientifique ?

Pour en finir  avec les politiques de concurrence

 


Sommaire

Comment l'étude des structures industrielles  peut-elle être scientifique ?

Pour en finir  avec les politiques de concurrence

 

 

 

Sommaire................................................................................................................................................. 6

Remerciements..................................................................................................................................... 11

Introduction............................................................................................................................................ 19

Première partie : une étude est scientifique dans la mesure  où sa méthode  est capable de décrire  son objet             29

Chapitre 1. La méthode  conventionnelle  est-elle capable de répondre  à la question posée ? 33

A.  Les impasses du pseudo-expérimentalisme............................................................................ 33

L'"expérience cruciale"  est indéfinissable,  p. 35 ;  Le contre-exemple du libre-échangisme,  p. 44 ;  Il n'y a pas lieu de choisir l'expérience contre la logique,  p. 48.

B.  Ce n'est pas  sans inconvénients  que l'on ignore  l'approche  conceptuelle.................... 56

Il s'agit bien de répondre à des questions pratiques p. 72.

C.  Le laisser-aller philosophique des économistes techniques  fait perdre sa pertinence  au critère de Pareto............................................................................................................................................................. 73

La cohérence logique,  ennemi public de la démocratie sociale  p. 76 ;  La cohérence logique  disqualifiée comme "irrationnelle"  p. 78 ;  Le père de tous les vols de concepts  p. 83 ;  La cohérence logique  comme "source du totalitarisme"  p. 85 ;  Le subjectivisme démocrate-social impuissant face aux subjectivismes plus ouvertement violents  p. 90 ;  Le pseudo-expérimentalisme inspire le socialisme moderne  p. 95 ;  Définition cohérente de l'unanimité  p. 102 ;  Les contradictions du "consentement" à l'impôt  fondent le soupçon de vouloir détruire le concept  p. 102 ;  Le consentement,  défini sans contradiction  p. 105 ;  Le retour des morts-vivants  p. 128 ;  Pareto  avait sapé les fondements de son propre critère  p. 131.

D.  Les instruments d'étude conventionnels ne sont donc pas adaptés à leur objet........... 136

Chapitre 2  La Logique de l'action et la science du droit.............................................................. 141

A.  La méthode pour sortir de l'impasse............................................................................................ 141

La tradition praxéologique  p. 144 ;  L'école autrichienne  p. 150 ;  L'analyse inclut la création et la nouveauté  p. 151 ;  Etudier les actes de la pensée  p. 155 ;  A quoi servent les statistiques  p. 159 ;  La causalité sociale réelle  p. 160 ;  Les limites de la généralisation empirique  p. 162 ;  La méthode axiomatique  p. 168 ;  Imprécision des concepts  en "structures industrielles"  p. 171.

B.  La science du Droit permet d'éviter les erreurs de l'utopisme scientiste................................. 173

Application  à une utopie socialiste à la mode  p. 183 ;  Absurdité de l'idéalisme scientiste  p. 188 ;  Il n'y a pas de Droit cohérent  qui puisse imposer un état prédéterminé  à la coopération sociale  p. 190 ;  Des erreurs communes à l'économie et au droit  p. 193 ;  La pseudo-mesure  p. 195.

C.  Du doute  sur la Wertfreiheit  à l'absolu du critère de justice................................................... 196

Que sauver de la Wertfreiheit ?  p. 201 ;  Les tenants de la Wertfreiheit dans leurs œuvres  p. 204 ;  Obligations morales  plus ou moins reconnues de la démarche  scientifique  p. 207 ;  La raison compétente  en philosophie morale  p. 209 ;  Anti-concepts normatifs  p. 212 ;  Fécondité du critère de la contradiction pratique  p. 214 ;  Implication  inattendue de l'éthique scientifique  p. 219.

Conclusion de la première partie...................................................................................................... 225

 

Seconde partie  Application à l'étude des structures industrielles.............................................................. 235

Introduction........................................................................................................................................... 237

Chapitre 3  Etat de fait......................................................................................................................... 239

A.  Les politiques de concurrence  ne sont fondées sur aucun principe de droit..................... 239

Les politiques de concurrence constituent  une innovation contraire  à la tradition juridique française  p. 239 ;  Aux Etats-Unis,  les politiques de concurrence sont tout aussi arbitraires et imprévisibles  p. 242 ;  On ne peut pas trouver de règles communes aux politiques de concurrence  p. 243.

B.  La notion de "monopole de fait" suit les progrès  et les régressions de la philosophie morale   246

Le "monopole de fait" comme apparence universelle  p. 248 ;  On conteste enfin  la condamnation du "monopole de fait"  p. 256 ;  La tradition française des lumières exclut la notion de "monopole de fait"  p. 266 ;  A l'inverse de l'école française, les économistes d'inspiration anglo-saxonne retombent progressivement dans les confusions médiévales sur le monopole  p. 270 ;  La "synthèse néo-classique"  p. 283 ;  Aux Etats-Unis,  les étatistes à la prussienne  inventent le monopole naturel pour cause de rendements croissants  p. 285 ;  Même les auteurs libéraux contemporains n'échappent pas à la confusion  p. 292 ;  Aux Etats-Unis, les économistes autrichiens  retrouvent la définition institutionnelle du monopole  p. 308.

C. Le "compromis marshallien",  source majeure des malentendus  contemporains................. 315

La conscience humaine  vise l'objectivité  p. 318 ;  La valeur et le coût  sont de même nature  p. 321 ;  Le compromis marshallien  fige la représentation des choix humains  p. 323 ;  On peut analyser les échelles de préférences  en termes des raisonnements qui les ont élaborées  p. 327 ;  Les choix du producteur  sont de vrais choix humains  p. 331 ;  Le compromis marshallien  permet à la sophistique étatiste  d'opposer des représentations mécaniques absurdes  à la réalité des choix humains  p. 332 ;  Les jugements de valeur  se forment continuellement dans un cadre institutionnel  p. 345 ;  Le "socialisme de marché",  fils de la conception mécaniste de la production  p. 349 ;  C'est à cause du "compromis marshallien" que Keynes a fait régresser la science économique,  p. 354.

D.  Le fondement théorique de l'analyse des "structures industrielles"..................................... 366

Le "modèle de la concurrence parfaite"  p. 368 ;  La "tarification au coût marginal"  p. 374 ;  Comment le "monopole"  fixe son prix  p. 374 ;  "Profit de monopole".  Et "perte sociale"  p. 375 ;  La "concurrence destructrice"  p. 376.

E.  Les politiques de concurrence  qui en résultent........................................................................ 376

La "Concentration"  et "pouvoir de marché"  p. 377 ;  Les "barrières à l'entrée"  p. 377 ;  La prise en compte des coûts d'information et de surveillance  p. 379 ;  La réponse  au "Monopole naturel" et à la "Concurrence destructrice"  p. 380.

Chapitre 4  Retour  à l'approche réaliste........................................................................................ 383

A.  La théorie conventionnelle  repose sur des concepts contradictoires................................. 383

"Un produit est à la fois  lui-même  et un autre"  p. 395 ;  "Un monopoleur n'est pas un monopoleur,  mais c'est nous qui décidons quand il l'est"  p. 396 ;  La théorie secondaire du "prix limite"  p. 399 ;  On ne peut pas mesurer le "pouvoir de marché"  p. 400 ;  On ne peut pas non plus "mesurer la concurrence"  p. 400 ;  La concurrence existe toujours  p. 401 ;  "Personne ne devrait avoir le droit de choisir sa vie"  p. 403 ;  Reprocher aux gens ce qu'ils ne peuvent pas ne pas être  p. 405 ;  Conséquences judiciaires  p. 406 ;  La seule distinction pertinente,  l'analyse conventionnelle est incapable d'en rendre compte  p. 408 ;  L'"information parfaite" ?  Et pourquoi pas  la production  gratuite ?  p. 411 ;  La concurrence serait inutile si l'information était "parfaite"  p. 418 ;  Les impasses de la planification  révèlent les points aveugles de la théorie conventionnelle  p. 427 ;  Si l'information était "parfaite",  il ne pourrait jamais  y avoir de profit  et encore moins de gaspillage  p. 432 ;  Des conclusions incompatibles avec les hypothèses   p. 434 ;  La théorie conventionnelle  ne sait pas concevoir  la continuité de l'action productive  p. 439 ;  Irresponsabilité,  esclavagisme et illogisme  p. 442 ;  Une abolition du Droit,  au moins dans son principe  p. 444.

B.  La théorie conventionnelle évoque des éventualités de "gaspillages"  et de "gains indus"  qui ne peuvent avoir aucune existence sur un marché libre................................................................................ 444

La logique  ne convainct pas tout le monde  p. 445 ;  Que l'information  n'est pas gratuite  ne justifie pas l'intervention de l'Etat  p. 446 ;  De quelle "imperfection" parle-t-on ?  p. 448 ;  Faut-il le rappeler ?  Il n'y a pas de profit certain  p. 451 ;  Comment définir  un "gaspillage" sur un marché libre ?  p. 454 ;  Il n'y a pas d'"exploitation" sans agression ni tromperie  p. 463 ;  Toute rente  marchande  résulte  d'un acte productif  p. 469 ;  L'ennui,  c'est que toute richesse  est produite par quelqu'un  p. 470 ;  La théorie conventionnelle  ne peut même pas rendre compte de la production  p. 474 ;  La théorie conventionnelle  ne peut pas fonder la norme dont elle se sert pour juger les situations réelles  p. 476 ;  Il n'y a pas de "monopole naturel"  ni de "concurrence destructrice"   sur un marché libre  p. 483 ;  L'idée de "perte sociale" méconnaît  le fait  que les jugements de valeur  sont le fait des agents moraux  p. 484 ;  Les politiques de concurrence répriment des actes  qui sont  par nature inséparables de l'action concurrentielle  p. 486 ;  Certains investissements productifs ne sont pas reconnus comme tels  p. 486 ;  Réprimer la "vente à perte" au nom de la "concurrence"  est doublement absurde  p. 488 ;  La vente implique  le consentement du vendeur  p. 489 ;  Les hommes de l'état méconnaissent la rationalité de certains contrats  p. 491 ;  La crainte déraisonnable du "monopole" privé  p. 491 ;  Interdire les ententes  fausse la concurrence  et détruit la production  p. 493 ;  La raison d'être des actes concurrentiels  p. 497 ;  Toute intervention de l'Etat porte atteinte à la concurrence  p. 498 ;  Le monopole,  privilège restrictif,  est un vol  et une entrave  à la production  p. 500 ;  Les hommes de l'état  visent  à imposer  un contrôle  centralisé des contrats  p. 500 ;  Ce sont précisément les hommes de l'état qui ne disposent pas des informations pertinentes  et qui ne sont pas soumis  aux incitations nécessaires  p. 503 ;  Il n'existe pas de norme objective  par quoi  la violation du consentement d'autrui puisse être guidée  p. 503 ;  Les hommes de l'état  sont de plus mauvais  spéculateurs  que les capitalistes  p. 509 ;  Seule  la liberté des contrats  peut régler la coopération sociale  p. 512 ;  Le fondement du Droit  p. 517 ;  Toute la coopération sociale peut être réglée par le contrat  p. 520 ;  C'est une illusion de croire que l'interventionnisme public rendrait plus efficace la coopération sociale  p. 521 ;  En l'absence de tout critère objectif de décision,  c'est l'opportunité politique qui guide l'intervention de l'état  p. 522 ;  La politique réelle de la concurrence porte la rivalité dans l'arène politique,  où elle est exacerbée parce que destructrice  p. 525 ;  Quelle contenance prendre  quand on a découvert les contradictions de l'approche  conventionnelle ?  p. 526.

Conclusion de la seconde partie........................................................................................................ 529

"Couper la cinquième patte à tous les lapins"  p. 529

Conclusion générale.......................................................................................................................... 535

Bibliographie .....................................................................................................................................  547

Résumé/Summary.............................................................................................................................. 586


 

Remerciements

 

 

P

our remercier comme il se doit les dizaines d'auteurs  qui ont inspiré plusieurs années de découvertes,  il faudrait des pages de références.  En outre, les auteurs les plus importants  ou sont morts  comme Ludwig von Mises,  ou bien  savent déjà ce que je leur dois (Murray Rothbard,  qui inspire essentiellement cette étude,  se rangeant hélas dans les deux catégories).  Il faut néanmoins respecter les règles du genre,  et rendre leur dû  aux plus méritants. 

Les premiers auteurs à citer  sont peut-être,  paradoxalement,  ceux  auxquels  ma démarche s'oppose  le plus directement.  Ancien adepte de la secte pseudo-expérimentaliste,  c'est d'abord en son sein  que j'ai appris à raisonner.  Par exemple,  auprès de feu le professeur Pierre Debray-Ritzen,  qui eût peut-être été surpris d'apprendre  que c'est grâce à lui  que j'ai abandonné  son positivisme :  c'est lui qui m'a fait comprendre  que le bon sens peut être pris en défaut,  et que le raisonnement  doit suivre des règles  qui se discutent et s'apprennent  comme le reste.  Il n'était plus que d'appliquer plus avant ce principe de la cohérence logique  pour se rendre compte  que son propre positivisme  ne se conforme pas à son critère même de l'énoncé valide.  Le Professeur Frédéric Jenny,  le plus brillant des adeptes français de la théorie conventionnelle des structures de marché,  est à peu près dans le même cas :  je n'aurais pas mesuré l'intérêt des réfutations de Rothbard,  Lepage,  Armentano  et consorts,  si je n'avais pas assisté  à son cours.  De même,  de feu Christophe Riboud,  dont le pseudo-égalitarisme naïf  est venu à point nommé pour me faire apprécier  la rigueur et l'importance  de Rothbard.

C'est aussi,  curieusement,  en partie  le cas de Friedrich Hayek.  Ce n'est pas qu'il n'ait,  en théoricien de l'information,  dûment exploré,  et fait connaître,  les aspects essentiels de la concurrence réelle,  tels qu'Israel Kirzner les expose désormais systématiquement — alors que Rothbard lui-même  a pour sa part toujours jugé  ne pas devoir les développer  au-delà d'une réfutation des erreurs de l'époque : les textes de Hayek  sur la concurrence  sont irremplaçables  pour qui souhaite vraiment échapper à ses représentations mécanistes.  Cependant,  Hayek  n'était pas  celui qui pouvait  exterminer les sophismes de l'antitrust :  jusqu'au bout,  il aura refusé de renoncer  à son faux concept de "coercition[1]",  grave  erreur pour  un philosophe politique  et qui mélange le "pouvoir économique"  avec un "pouvoir politique",  et que Rothbard,  à la suite de Ronald Hamowy,  a bien sûr  réfuté  (cf. infra[2]).  Envers Hayek,  cependant,  j'ai une dette personnelle  et directe,  pour les deux entretiens  qu'il m'a accordés à Fribourg et à Lindau  sur la méthodologie autrichienne en septembre 1981 et en juillet 1983.  J'aurai finalement renoncé à son conseil de développer une critique de l'approche macroéconomique[3].  C'était un projet à la fois trop vaste dans son objet,  et trop limité quant aux principes  qu'il met en cause.  En effet,  cette critique-là n'est qu'une des applications de celle plus généralement adressée par la méthodologie autrichienne  à toute entreprise théorique  prétendant trouver  ses moyens de preuve dans l'observation,  comme Hayek  le disait lui-même, de "faits historiques complexes".  Or, si Hayek demeure,  pour un grand nombre d'économistes autrichiens,  le grand initiateur  à cette tradition-là[4],  il n'est pas exagéré de dire que lui-même s'était arrêté en chemin,  notamment sous l'influence de Karl Popper,  revenu trop tôt de Nouvelle-Zélande.  Hans-Hermann Hoppe affirme même qu'il ne représente  pas vraiment  la tradition autrichienne :

"… le fait qu'après l'attribution du prix Nobel d'économie à Hayek pour 1974,  le nom de ce dernier  l'emporta en popularité  sur celui des autres autrichiens y compris Mises  (à tel point  qu'il était devenu  synonyme d''école autrichienne'),  a conduit à une série d'erreurs de jugement et d'interprétation  à propos de cette dernière,  non seulement dans l'opinion publique  au sens large  mais aussi,  particulièrement, dans les sciences économiques et sociales.  Pour juger correctement l'école autrichienne  (quelle que soit la manière  dont on apprécie la contribution particulière des représentants de cette école)  il est indispensable de comprendre les raisons externes [historiques] et internes  [intellectuelles]  qui fondent la différence entre une lignée fondamentale — la lignée Menger—Böhm-Bawerk—Mises—Rothbard—  et les diverses branches annexes  — Wieser,  Schumpeter,  Hayek,  Kirzner  et Lachmann.  La raison ostensible tient à ce que cette différenciation-là  correspond aux interprétations mêmes des personnes en cause.  Böhm-Bawerk  se considérait comme le successeur de Menger,  et Mises  comme celui de Böhm-Bawerk  et de Menger.  Quant à Rothbard,  il se voyait comme le continuateur de Mises  et comme son élève.  Plus encore,  cette estimation personnelle de chacun des successeurs  correspondait exactement  avec l'appréciation correspondante  faite par les prédécesseurs directs.  Malgré une distanciation critique marquée,  Menger  reconnaissait Böhm-Bawerk  comme le plus important de ses disciples.  La même chose  vaut pour Böhm-Bawerk vis-à-vis de Mises,  et de même pour Mises en relation avec Rothbard.  En revanche,  malgré leurs rapports de maître à élève,  et une appréciation réciproque non dissimulée,  Böhm-Bawerk ne considérait nullement Schumpeter  comme son successeur,  pas plus que Schumpeter  ne se voyait comme tel.  Et de même,  Mises ne reconnaissait pas Hayek  comme son héritier intellectuel,  Hayek  ne se voyant pas non plus dans ce rôle-là.  Ils se considéraient plutôt  (réciproquement)  comme des 'déviants'.  En outre,  il existe  d'abord une raison interne — une raison logique —  pour cette différenciation  entre une lignée centrale  et diverses branches annexes.  Le courant  qui va de Menger à Rothbard  en passant par Böhm-Bawerk  et Mises  se reconnaît  à un mode de raisonnement  unitaire  qui le distingue  fondamentalement de tous les autres  courants de la tradition.  De Menger  à Rothbard,  on se considère  expressément  comme rationaliste,  et on refuse  catégoriquement de manipuler  aucune de ces cartes à jouer du relativisme  que sont l'historicisme,  le positivisme,  le 'falsificationnisme'  ou le scepticisme dans les sciences sociales[5]."

Il faut rappeler  que c'est Ludwig von Wieser qui avait initié Hayek  à la théorie économique  et que von Wieser,  beaucoup plus influencé par l'économie mathématique,  appartient comme Schumpeter  bien plus à l'école de Lausanne  qu'à l'école autrichienne proprement dite. 

Pour ce qui est de l'inspiration positive,  il faut commencer  par Henri Lepage,  sans lequel  je ne serais probablement pas devenu économiste autrichien  voire pas économiste du tout.  Des "intellectuels" français du milieu du siècle ont fait carrière  parce qu'ils avaient lu les auteurs étrangers dans le texte  mais ne citaient jamais  leurs sources.  Henri Lepage  a toujours fait le contraire,  faisant découvrir  à toute une génération des auteurs du monde entier,  derrière  lesquels  il s'est effacé  — alors que sa manière de les résumer  et de les lier entre eux  traduit  un puissant esprit,  synthétique  et original.  James Buchanan  s'en est bien rendu compte :

"Lepage  fait davantage que résumer  un ensemble de développements de l'économie moderne  sous une forme  accessible au lecteur profane.  Il associe ces découvertes  à une philosophie politique cohérente,  philosophie  qui fournit son soubassement intellectuel  à toute la structure des institutions sociales.  Sans cet étayage philosophique,  même les contributions les plus raffinées  à la technique de la "science économique"  n'ont aucun sens[6]."

Ce n'est pas un hasard si nombre de ses "compilations" supposées  ont été traduites  à l'étranger. 

"C'est un hommage personnel  rendu à Henri Lepage  que [Demain le capitalisme]  a été reçu en Europe  comme il l'a été  et que son compte rendu des contributions américaines récentes  à l'économie  est désormais traduit  pour les lecteurs  anglophones". 

"[…] Le moment est venu pour l'ouvrage d'exception  qui replace carrément  l'économie dans un cadre philosophique,  offre au lecteur  la "grande vision" qui fait la synthèse  entre des argumentations disparates,  et donne sa pertinence à la théorie économique.  Les livres correspondant à cette norme  se comptent sur les doigts de la main :  La Route de la servitude (1944) de F. A. Hayek,  Capitalisme et liberté (1960) de Milton Friedman,  La Liberté du choix (1980) de Milton  et Rose Friedman,  L'Heure de la vérité (1978) de William Simon […] Désormais,  il faudra  ajouter à cette liste  Demain le capitalisme [1978] de Henri Lepage[7]."

C'est notamment grâce aux ouvrages d'Henri Lepage que j'ai connu Murray Rothbard.  Sur les structures industrielles,  ce qui va suivre n'est pas seulement un développement des principes et démonstrations de Rothbard[8].  Ceux-ci ayant engendré une école de pensée,  notamment aux Etats-Unis,  on ne s'étonnera pas de trouver,  à sa suite, des auteurs  comme Dominic Armentano,  Professor Emeritus en économie de l'Université de Hartford (Connecticut,  Etats-Unis),  auteur du classique Antitrust and Monopoly:  Anatomy of a Policy Failure[9],  réédité  depuis 26 ans,  et qui dit de Rothbard :

"Il m'a énormément influencé.  Il cherchait toujours à découvrir la véritable histoire  qui se cachait  derrière un cas particulier d'intervention étatique.  Sa version à lui de l'histoire  n'était jamais  artificiellement reconstruite  comme l'histoire économique conventionnelle  peut l'être parfois.  Lire Rothbard  a bouleversé ma vision du monde  et a complètement transformé  l'idée que je me faisais de l'économie en tant que savant.  En fait,  il changé toute ma vie.  Non que je n'aie déjà été  convaincu des vertus du libéralisme :  je l'étais depuis le lycée.  Cependant,  je n'avais  aucune idée  qu'il existait des gens comme Rothbard.  Je me rappelle  qu'en lisant  Henry Hazlitt[10],  je me disais :  'c'est peut-être  la personnalité  la plus libérale  que je connaîtrai  jamais de toute mon existence'.  J'ai lu Ayn Rand,  qui parlait souvent de Mises,  mais de Rothbard,  jamais[11].  Son nom,  il me semble  que je l'ai trouvé quelque part dans une note de bas de page.  De sorte que,  quand je l'ai lu pour la première fois,  ça a été une découverte  formidable,  impressionnante.  Je n'oublierai jamais  le moment où je l'ai rencontré en 1972,  c'était lors d'une conférence à Philadelphie.  Quel honneur pour moi que de rencontrer  ce grand homme[12]."

S'il me fallait  prétendre à une idée personnelle,  peut-être ne pourrait-on mentionner  que le lien entre l'idéalisme paradoxal des pseudo-expérimentalistes  et les théories du monde comme intrinsèquement mauvais, dans la tradition de Ricardo  condamnant la rente du sol,  une des raisons  qui fait croire depuis plus d'un siècle et demi  que c'est pour cela que Thomas Carlyle avait appelé l'économie "la science lugubre[13]".  Cependant,  lier cette métaphysique du monde mauvais  à une fausse analyse économique  et à une politique d'esclavage,   n'est-ce pas encore  une idée digne de Rothbard ?  Celui-ci  (marié à la catholique Jo-Ann),  disait de ces théories qu'elles étaient "protestantes[14]",  et on trouve bien un tel pessimisme quant à la nature humaine dans certains textes de Luther et Calvin  — et s'il n'était  que secondaire,  pourquoi le Concile de Tente  se serait-il donné la peine,  contre les thèses de Luther,  Zwingli  et Calvin, de réaffirmer le libre arbitre  et la liberté de l'homme ?

"Quiconque  avance  que […]  le libre  arbitre de l'homme  a été  perdu  et éteint,  et qu'il n'est plus  qu'un mot ou un nom sans réalité,  une fiction enfin[15] […].  Quiconque soutient  qu'il n'est pas  au pouvoir de l'homme de rendre  ses voies  mauvaises […][16],  quiconque dit que le libre arbitre de l'homme,  mû et excité  par Dieu,  ne coopère  aucunement  […]  mais que,  à la façon d'un être sans vie,  il ne fait absolument rien  et se comporte d'une manière toute passive,  qu'il soit anathème[17].

Or,  qu'est-ce donc que l'approche antitrust,  sinon une conception de l'action humaine  qui suppose que l'entrepreneur,  en ne faisant que disposer paisiblement de sa propriété légitime,  peut faire le mal sans l'avoir voulu,  sans en avoir seulement conscience,  sans aucune participation consciente de sa part ?

Grâce à Rothbard,  qui s'y référait sans cesse alors que son a priorisme méthodologique  m'avait d'abord repoussé,  j'ai pu connaître Ludwig von Mises,  le plus grand économiste de tous les temps.  Rothbard  m'avait initié à la philosophie réaliste,  le second m'a permis de l'appliquer à l'économie.  La praxéologie,  leur approche commune,  permet de tirer  toutes les conséquences du fait que les objets de la science économique,  la production et les jugements de valeur,  sont directement le fruit d'actes de la pensée  — tandis que,  comme l'a montré  leur disciple commun Hans-Hermann Hoppe,  l'approche pseudo-expérimentaliste  ne se rend  même pas compte que,  pour être cohérente avec elle-même,  il lui faudrait  le nier absolument. 

Hoppe n'a pas seulement  dégagé un tableau systématique des énoncés véridiques  qui relèvent de la même méthode,  il a aussi rétabli,  par l'intermédiaire de l'action,  en recherchant les présupposés implicites  avec lesquels les énoncés et les actes  peuvent se trouver en contradiction pratique,  le lien logique entre l'économie et la philosophie politique  qui permet de lier les erreurs du raisonnement descriptif  à celles du raisonnement  normatif,  et vice-versa.  Après des décennies de pseudo-agnosticisme scientiste,  Rothbard  et Hoppe  auront donc, dans un retour à la philosophie classique,  réintégré certains jugements de valeur  au nombre des propositions de fait  qui relèvent  intégralement de la raison.

Les uns et les autres  méprisaient Ayn Rand.  Néanmoins sa démarche,  qu'elle appelait  objectiviste,  n'est pas si différente de la leur :  non seulement elle tentait aussi, dans la tradition classique, de fournir un système de pensée cohérent,  mais elle insistait de même  (c'est expressément  le thème de son plus gros roman,  Atlas Shrugged,  sur le rôle de l'esprit humain dans la société).  Il est donc normal  qu'elle ait entièrement rejeté  le raisonnement antitrust,  au point qu'elle avait publié des articles  dénonçant l'injustice des politiques qui s'en inspiraient aux Etats-Unis,  et que son disciple Alan Greenspan,  désormais mieux connu qu'elle dans le reste du monde,  y a lui-même consacré un article[18].  C'est pourquoi je suis reconnaissant  à Paul Blair pour me l'avoir  fait découvrir.

C'est d'ailleurs paradoxalement grâce à Ayn Rand,  dont il me semblait partager  la conception de la vérité,  que j'ai pu connaître Claude Tresmontant,  qui enseignait alors  la philosophie  (et la théologie,  contre la raison d'être du prétendu "service public")  à l'U.E.R. de philosophie  à Paris-IV Sorbonne.  Il m'a appris à raisonner en métaphysique,  discipline  dont Ayn Rand affirmait à juste titre  qu'elle existe et qu'on doit l'apprendre,  mais sans maîtriser  la question centrale de l'être.  C'est  grâce à ses écrits,  à ses cours,  et à nos entretiens  que j'ai pu ébaucher ce qu'on pourrait dans ce contexte appeler une "métaphysique de la production",  sans laquelle un exposé des limites de l'approche scientiste,  et notamment des malentendus  quant au caractère productif ou non des choix d'affectation des ressources  ne serait pas véritablement complet. 

Enfin,  je souhaite  particulièrement remercier les membres de mon jury de thèse,  notamment  Pascal Salin,  Professeur,  et Georges Lane,  maître de conférences à l'Université Paris-Dauphine.  Pascal Salin  a bien voulu  devenir mon directeur de thèse  et m'encourager, par divers moyens originaux,  à l'achever,  quand l'excitation de la découverte s'était affadie.  Alors que la perspective d'avoir à soutenir des opinions si différentes de ce qu'on m'avait enseigné  m'a toujours intimidé,  il leur porte  pour sa part  un tel intérêt,  il les comprend si bien  — au point de n'avoir,  à l'occasion d'un colloque,  trouvé de langage commun qu'avec Israel Kirzner,  il reconnaît tellement l'importance de Murray Rothbard  et,  plus généralement,  il représente  et défend  si hardiment l'école autrichienne dans les milieux internationaux où,  à la différence de son propre pays,  on le reconnaît  pour ce qu'il vaut,  que son exemple  a été pour moi  une inspiration  et un soutien.  De même,  Georges Lane me donne parfois  l'impression de mieux comprendre l'approche autrichienne que moi-même :  il a toujours  su critiquer mes écrits avec pertinence,  au point d'en tirer des implications nouvelles et de meilleures manières de les présenter.  En outre,  alors qu'il était bien placé pour mesurer la difficulté de la chose,  il a su me convaincre de mettre un point final à la présente étude.  Le Professeur Bramoullé est tout aussi expert de la méthodologie autrichienne,  et le Professeur  Lemennicier  n'a pas moins lu les auteurs qui m'inspirent  (pour quelques-uns,  je l'espère,  par la traduction que j'en ai faite)  et ne leur donne pas moins d'importance.  Ce serait un paradoxe,  mais il est presque à craindre  que les idées présentées ici  ne paraissent guère originales  à ce jury-là,  et que l'on déroge de ce fait  à la tradition,  que j'ai découverte lors de celle de Philippe Nemo,  qui veut que la soutenance soit un rite d'humiliation,  où le candidat se soumet à la critique d'individus  qui en savent moins que lui sur son sujet ;  il n'en sera que mieux placé  pour y mesurer les limites de mon apport personnel.  Le seul membre de ce jury  auquel j'espère  faire découvrir quelque chose en économie,  c'est peut-être M. Philippe Stoffel-Munck,  Professeur à l'Université Paris-XII,  qui a bien voulu en faire partie  à l'invitation du Professeur Salin,  malgré ses obligations  et ce qu'il dit être son "incompétence" ;  je crains plutôt qu'en ce qui concerne mes réflexions sur le Droit,  il ne trouve l'occasion de me rappeler la distance qui sépare le professionnel de l'amateur.  Je pourrais tenter de l'intimider  en soulignant  que cette réflexion,  je l'ai largement faite  et parfois rédigée en commun  avec le Préfet François Lefebvre,  que je remercie à cette occasion  pour avoir admis une partie de mes réflexions sur la norme  économique dans Le Pouvoir d'entreprendre[19] ;  cependant,  la dernière fois  que j'ai présenté  en public  le produit desdites réflexions,  Mme Berlioz-Houin,  alors Président de l'université  Paris-Dauphine,  m'a fait savoir que "je ne savais pas ce que c'est que le droit" ;  et comme c'était  sans me faire l'aumône  d'une explication,  je ne risque guère  d'avoir progressé depuis.


Introduction

 

 

Par défaut,  les politiques de concurrence,  qui prétendent s'inspirer  de l'analyse des "structures industrielles" que j'entends réfuter ici,  sont devenues un des plus importants instruments de la politique industrielle.  En trouvant les moyens de se soustraire aux effets des réglementations financières, les entrepreneurs-capitalistes  avaient progressivement forcé les hommes de l'état  à reculer sur bien des aspects de leur "répression financière" ;  face aux surprises de la conjoncture et des marchés,  ceux-ci avaient même fini par admettre  qu'ils ne sont  pas vraiment les mieux placés  pour choisir les productions de l'avenir. 

Or,  deux domaines  ont échappé à cette remise en cause de la politique industrielle : 

— le premier  tient au fait que,  il y a de nombreuses décennies, les hommes de l'état  ont confisqué tout l'espace hertzien,  sous prétexte que l'anarchie y aurait régné :  en conséquence,  à mesure que l'on découvre de nouvelles manières de l'utiliser,  la distribution politique des fréquences  est devenue un instrument de censure  (que ne disait-on pas  lorsque Ceausëescu  prétendait  distribuer lui-même le papier aux journaux  sous prétexte  que celui-ci  était rare)  et, de plus en plus,  un obstacle supplémentaire à la production :  au lieu de laisser chaque  nouvel utilisateur local des fréquences  s'y installer  et devenir propriétaire de la portion d'espace hertzien  qu'il a mis en valeur, les hommes de l'état  y distribuent  arbitrairement  ou y vendent des "droits"  d'accès.  L'effet est d'y créer une rareté artificielle et massive  qui,  lorsqu'ils mettent  ces "droits"  aux enchères,  équivaut à imposer une super-taxe sur le développement  des télécommunications. 

— Cependant,  l'autre obstacle artificiel  au développement, de plus en plus spectaculaire,  tient aux confiscations du pouvoir de gérer les entreprises  auxquelles,  sous prétexte de "protéger la concurrence",  se livrent les fonctionnaires des Etats-Unis et de l'Union Européenne.  De plus en plus d'entrepreneurs doivent désormais,  pour disposer de leurs biens,  en demander  la permission[20]  non pas à un mais à deux groupes d'individus armés,  lesquels sont même résolus à leur faire violence a posteriori  au cas où ces décisions  ne leur plairaient pas  — y compris en l'absence de tout avertissement préalable.  Les législations de la concurrence  donnent le pouvoir de disposer du bien d'autrui  à des personnages dont les décisions les plus récentes  (l'interdiction,  le 10 octobre 2001, de la fusion entre  Schneider et Legrand  par le Commissaire Monti,  est une catastrophe  pour les deux entreprises)  montrent qu'à part leur désir de se donner de l'importance  et le prétexte qu'ils invoquent,  ni leurs principes ni leurs raisonnements  ne sont assez prévisibles  pour qu'on puisse deviner ce qu'ils feront.  Interdisant à certains justiciables de savoir  à l'avance ce qui leur sera  permis  ou interdit,  elles instituent un état de non-droit circonscrit  qui discrimine contre un nombre limité de victimes,  mais qui a désormais  un impact considérable  par les richesses qu'elles usurpent  et qu'elles détruisent.

Outre leur caractère  également arbitraire et destructeur,  ces deux politiques  ont un autre  point commun,  à savoir qu'au lieu de les percevoir  comme un avatar de la politique industrielle,  qu'inspirent les illusions scientistes caractéristiques du socialisme,  on y voit très souvent  "une mise en oeuvre de principes libéraux".  Les hommes de l'état  rançonnent-ils l'accès  à l'espace hertzien  qu'ils ont volé et volent à ses premiers utilisateurs ?  C'est une "solution de marché",  y compris pour les éditorialistes du Wall Street Journal.  Les concurrents de Microsoft  obtiennent-ils que les hommes de l'état entreprennent d'en disposer,  à leur profit,  contre le Droit de celui qui l'a créé,  détruisant instantanément la moitié de la valeur de la plus grande entreprise du monde ?  Joseph Stiglitz,  tout juste distingué  par le prix Nobel,  affirme que c'est pour "établir les règles du jeu permettant à une économie de marché de fonctionner",  en maintenant "une concurrence vive mais loyale" :  violer le droit de propriété,  voilà l'"économie de marché" ;  employer la force contre ses rivaux,  c'est cela qui est "loyal".  Et de se réjouir que,  désormais,  ce ne soient pas  à un mais à deux groupes armés  que les grands entrepreneurs devront se soumettre pour pouvoir disposer en commun de leur propriété.  C'est  ce qu'il appelle  non pas l'addition des nuisances  mais la "concurrence entre les politiques de concurrence"  (un électricien,  pour sa part,  ne confondrait pas un branchement en série  avec un branchement parallèle).  Il implique aussi  que la "redistribution politique au service des lobbies industriels"  ce ne seraient pas les politiques de concurrence  qui la représentent,  mais la liberté des contrats  — en d'autres termes,  que violer les droits de propriété  ne serait plus une intervention redistributrice de l'état,  tandis que les respecter en serait[21].

On dirait  que la profession des économistes est aussi véhémentement attachée à l'idée des politiques de concurrence  qu'à la défense du libre échange.  Alors que les politiques de concurrence  contredisent  et nient tous les principes du libre échange. 

Elles ne les nient pas seulement  en fait et en Droit,  interdisant aux propriétaires légitimes  d'échanger paisiblement leurs biens  acquis sans violence ni tromperie,  ce qui doit bien,  en entravant leur industrie (comme disait Frédéric Bastiat),  créer une pseudo-rente protectionniste  au profit de leurs rivaux  (parce qu'elle ne rémunère  aucune production,  j'appelle ici "pseudo-rente"  la rente qui naît de la redistribution politique,  par opposition  à celle qui naît du capital authentique  — cf. infra) ;  elles méconnaissent tout autant  ses énoncés universels et ses moyens de preuve,  puisqu'elles refusent de voir que ces contrats-là,  comme tout échange volontaire,  sont forcément productifs  — puisque chacun,  conformément au principe universel de l'action volontaire,  attribue plus de valeur  à ce qu'il y reçoit  qu'à ce qu'il donne,  affirmant au contraire,  en dépit de l'évidence,  que si les hommes de l'état  ne les empêchaient pas,  la production serait "moindre" ;  et surtout,  elles n'admettent pas  que cela est vrai par définition,  puisqu'affirmer le contraire  est absurde :  elles se ruent au contraire dans l'étude des cas concrets,  avec force indices de Herfindahl  et modèles économétriques,  pour faire semblant de "mesurer les chiffres" qui "prouveront" l'absurdité précitée  — accédant dès lors de plein droit, dans la grande bibliothèque de la sophistique étatiste,  au meuble étiqueté :  "Je prouve  statistiquement  que deux et deux font cinq".

Lorsqu'on examine les persécutions antitrust contre Microsoft,  par exemple,  on constate  que le reproche principal qu'on lui fait,  c'est d'avoir ajouté des fonctions  à son système d'exploitation,  sans les facturer au consommateur.  Comme le disait Joe Dunn :

"Les hommes de l'état  menacent de casser Microsoft.  Pour quel crime ?  Jusqu'à présent,  on a entendu  que Microsoft  a combiné  plusieurs logiciels en un seul.  Misère !  Je ne savais plus  qu'on n'avait plus le droit  d'en donner davantage aux consommateurs  pour leur argent.  Ne serait-ce pas plutôt  un cas typique d'arrogance des hommes de l'état dans l'exercice de leur pouvoir[22] ?

Quant à l'accusation de "monopole",  elle repose sur une prétendue "mesure" de la "part de marché"  qui ne peut être qu'arbitraire :  tout produit  ayant nécessairement des substituts,  on peut toujours,  en jouant sur la classe de produits  que l'on considère,  manipuler l'étendue du "marché" de telle manière  qu'une marque paraisse le "monopoliser" :  c'est ce qu'on fait quand on n'examine,  comme l'a fait le juge Penfield Jackson,  que le marché des ordinateurs personnels "compatibles",  rien n'est alors  plus facile que de "constater" une "concentration" de plus de 90 %.  Or,  c'est entre produits  et,  en dernière analyse,  entre personnes  que la concurrence se fait. Faites par des gens différents, les productions d'une même société  rivalisent entre elles :  le plus grand rival des produits  que Microsoft vend aujourd'hui,  ne sont-ce pas les produits que Microsoft  a vendus hier,  sans compter les 30 %  dont les gens  se servent sans les avoir payés ?

Lorsque le discours antitrust  crie au "monopole" sur un marché libre, dans la mesure  où cela a un sens identifiable,  cela ne veut dire qu'une chose :  que dans cette démocratie qu'est le marché  — cent mille fois  plus démocratique  que n'importe quel simulacre électif, les acheteurs  choisissent librement de ne voter que pour un seul fournisseur  d'un certain produit.  Par ailleurs,  la liberté des échanges  ne fait que mettre en oeuvre  l'interdiction du vol  et de l'agression,  norme de justice naturelle  que tout le monde connaît,  et à laquelle chacun se soumet dans sa vie de tous les jours  (y compris d'ailleurs les hommes de l'état,  quand ils n'agissent pas en tant qu'hommes de l'état).  On peut toujours gloser  sur les termes de n'importe quel contrat,  trouver certains prix "trop différents",  et d'autres "trop bas"  ou encore "trop élevés" ;  par hypothèse,  ces conditions ont été voulues  comme clauses de l'échange libre : les capitalistes acceptent de vendre leurs titres de propriété lors des fusions  et acquisitions ; les contrats de distribution exclusive, les ventes liées  sont des accords  où l'on choisit,  comme dans n'importe quel  échange libre, de renoncer  à certains avantages  pour en obtenir d'autres.  La liberté des échanges  se définissant  comme la double mise en oeuvre du Droit de donner à autrui ce qu'on n'a volé à personne,  il s'ensuit que les politiques dites "de concurrence" violent nécessairement la justice naturelle  en même temps que la liberté des échanges. 

Comme tout producteur,  Microsoft possède un Droit de propriété  sur son produit.  Ce Droit  implique celui de le vendre,  ou pas,  à tout fabricant de matériel  aux conditions  acceptées par les deux.  Il implique aussi  d'intégrer son explorateur Web,  Internet Explorer, dans son système  d'exploitation Windows 98 ;  et de ne le vendre  qu'à la condition qu'on ne l'ampute pas d'une partie de son code de programmation.  Que les hommes de l'état  se mêlent de "régler" sa conduite en la matière  a pour effet  d'empêcher des échanges productifs  en violant ses Droits.  Et comme toute injustice,  la persécution antitrust,  en faussant les conditions de la concurrence,  institue un privilège de monopole :  en effet,  elle laisse les concurrents de Microsoft  parfaitement libres de se lancer dans les activités mêmes  qu'elle lui reproche à lui,  se gardant bien de leur chercher noise  quand ils ont aussi passé des contrats d'exclusivité avec des fabricants  ou interdit aux utilisateurs de supprimer une partie quelconque du code logiciel dont ils gardent la propriété ultime. 

Il n'est donc  que d'appliquer les principes du libre échange  et de la justice naturelle  aux "structures industrielles"  pour en déduire que Microsoft,  qui  n'a commis aucun acte de violence  ni trompé qui que ce soit,  n'est pas coupable  mais victime  d'injustice,  et qu'en l'occurrence  ce n'est pas Microsoft  mais les hommes de l'état  qui,  en censurant le libre échange,  détruisent la production et créent le monopole.

Comme chaque fois  qu'on croit voir persister  une anomalie dans l'ordre social,  ou bien  on ne le fait  que parce qu'on applique un système irrationnel de valeurs,  ou bien alors  le trouble existe  vraiment,  mais on le doit  à ce qu'une violence injuste  a usurpé  le pouvoir de le faire disparaître  à ceux qui le connaissent  et qui en souffrent.  Dans le cas  où Microsoft  aurait vraiment un monopole,  ce ne pourrait être  qu'un privilège institutionnel :  on a évoqué  le monopole  que les hommes de l'état  conféreraient  au détenteur d'un brevet d'invention[23].  Cependant,  plus certaine  est la législation antitrust elle-même qui,  toujours  en violation des principes de l'échange libre  et de la justice naturelle,  interdit à ses clients  ou à ses rivaux de constituer des cartels  pour faire pièce à son excès de puissance supposée.  Alors,  même si c'est pour faire le mal,  on ne peut qu'admirer la ruse :  que ce soit  pour dépouiller Bill Gates  ou le favoriser,  quel meilleur camouflage  pour le protectionnisme redistributeur  que de le faire  sous prétexte de "préserver la concurrence" ? 

Cependant,  lorsqu'on a compris  cela,  lorsqu'on a vu l'évidence des impasses  et des contradictions de la sophistique antitrust,  lorsqu'à partir des principes du libre échange,  universellement acceptés par les économistes (par définition de l'"économiste")  et de la justice naturelle,  universellement acceptés  par les gens normaux  (par définition des "gens normaux"),  on peut spontanément déduire  ce qu'on vient de conclure,  à savoir que les prétendues "politiques de concurrence"  ne sont pas seulement destructrices  mais qu'elles sont destructrices  parce que protectionnistes,  et protectionnistes  donc créatrices de monopoles institutionnels  — et qu'elles le sont par nature,  sans avoir besoin  d'observer un seul cas de "structure industrielle"…  on se rend compte aussi que l'on fait partie  d'une minorité.

En effet,  ce n'est pas  une affaire d'oeuf de Colomb  que de comprendre que l'approche conventionnelle des "structures industrielles" n'est pas scientifique,  mais sert seulement de rationalisation  à des politiques redistributrices banalisées  mais perverses  — parce qu'elles prétendent  faire le contraire de ce qu'elles font,  parce qu'elles persécutent ostensiblement les meilleurs.  Il devrait pourtant suffire de rappeler  aux économistes,  aux gens normaux,  aux économistes  qui sont des gens normaux, les principes susmentionnés  pour qu'ils en déduisent…  ce qui en découle.  Or,  justement,  cela ne suffit pas ;  ils ne déduisent pas.  Et soi-même  on en a mis, du temps,  à déduire,  alors même qu'on connaissait explicitement les principes de la justice naturelle  depuis l'âge de raison,  et ceux du libre échange  depuis la deuxième année.  Dominic Armentano[24],  auteur de Antitrust:  The Case for Repeal[25]  et du classique Antitrust and Monopoly :  Anatomy of a Policy Failure[26],  raconte l'anecdote suivante :

"L'école de Chicago  continue d'être mariée à la théorie néo-classique des prix.  Elle est toujours mariée  à la théorie de l'équilibre  et à une version de la 'concurrence parfaite'  comme modèle,  ou comme un critère de référence à quoi vous rapportez les résultats de la réalité concrète.  Et les économistes de Chicago continuent d'entretenir  une conception incorrecte du pouvoir de monopole.  Ils s'obstinent  à vouloir parler de parts de marché  et de taux de concentration.  Ils n'ont  toujours pas  adopté l'idée  que,  aussi longtemps  que  la loi  n'interdit pas l'entrée  sur les marchés,  ceux-ci  sont nécessairement concurrentiels  et dynamiques,  et qu'il n'y a pas lieu de les réglementer. 

"La conséquence  est la suivante :  Les économistes de Chicago  se refusent à dire  qu'il faut supprimer les politiques de concurrence.  Je me rappelle  avoir passé des heures à tenter de persuader Yale Brozen[27]  qu'il fallait supprimer les lois antitrust.  Il me suivait sur 99 % du chemin,  puis soudain il disait  'mais alors,  Dominic,  et les ententes sur les prix[28] ?'

"Pour l'école de Chicago,  il n'y a rien de plus indécent  ni de plus attentatoire  à la concurrence  que les ententes sur les prix.  Même  si vous recensez les études qui prouvent que ces ententes,  habituellement,  ne tiennent pas  (et cela,  même George Stigler  le reconnaît)  ils prétendent toujours  que c'est une activité improductive  et qu'elle ne rend  aucun service à la société.  L'école de Chicago  ne possède pas de théorie de l'efficacité productive  'à l'autrichienne',  fondée sur la coordination  [des projets],  qui reconnaîtrait que les marchés  connaissent un processus perpétuel de transformation.  Ces économistes  ne reconnaissent pas  qu'il est impossible de figer le marché,  pour décréter que telle ou telle  configuration  serait 'efficiente'  à l'aune d'un quelconque critère extérieur  au [processus de] marché.  Il importe de trouver un moyen  pour convaincre les gens de Chicago  qu'ils devraient  laisser tomber leurs modèles d'équilibre pour adopter  la théorie autrichienne.  Je doute  que  cela  arrive  un jour[29]."

C'est donc  qu'il faut trouver autre chose que la simple négligence intellectuelle,  ou l'incompréhension,  pour expliquer  que perdure voire prospère  un système d'abstractions aussi incohérent  et aussi chimérique  que la sophistique antitrust.  Pour réellement traiter  l'analyse conventionnelle des "structures industrielles",  il ne suffit pas de démasquer ses postulats incompatibles,  ses raisonnements incohérents,  ses normes arbitraires et absurdes,  et de se plaindre  qu'on ne puisse jamais identifier  la contrepartie de ses concepts dans l'expérience de l'action humaine :  il faut aussi expliquer pourquoi de supposés savants  ne se sont pas inquiétés de ces contradictions,  a fortiori pourquoi,  quand on leur met le nez dessus,  cela ne suffit pas  à les en détourner.  Pourquoi  cela ne les gêne pas que, dans l'approche conventionnelle des "structures industrielles",  on ne puisse pas,  qu'on ne puisse jamais  fournir  le critère objectif qui permettrait de trouver dans la réalité  ce à quoi se réfèrent les mots dont elle se sert,  de sorte que l'on puisse enfin  donner un sens précis à ses supposées "variables"  et à ses prétendues "mesures".  Pourquoi,  en somme,  toutes ses conclusions  et tous ses jugements dépendent de façon si cruciale de jugements subjectifs du soi-disant expert,  comme s'il suffisait de se dire "savant"  pour que ce que l'on fait  passe pour de la "science".  Pourquoi,  en somme,  sont désormais  déconsidérés les économistes qui,  conformément à la norme élémentaire de toute science  (a fortiori  expérimentale),  continuent à tenir la contradiction  pour une preuve immédiate et définitive de l'erreur,  et se soucient d'abord de ce fait,  toujours conformément à la norme susdite, de la validité des concepts  et la cohérence du raisonnement.

La réponse est que  la plupart des économistes  ont aujourd'hui  adopté  une conception perverse de la science.  Si la démonstration logique  ne les impressionne plus,  c'est qu'ils ont pris au sérieux des sophismes  qui présentent en fait la cohérence logique  non pas comme une exigence minimum  mais au contraire  comme un motif de disqualification  intellectuelle.  Des énoncés du type :  "deux et deux  font quatre",  proposition irréfutable et universelle  — universellement vraie,  ils déclarent  ne plus les tenir pour des vérités scientifiques mais pour des énoncés "vides de sens".  Si on inventait aujourd'hui  la théorie du libre échange,  elle ne survivrait pas  à l'aune de leur critère.

Cette déraison consciencieusement apprise et systématiquement entretenue,  a un fondement intellectuel,  c'est qu'ils prétendent pratiquer la méthode expérimentale,  qu'ils croient la seule "scientifique",  alors qu'ils ignorent ses conditions de validité  — non seulement les exigences déjà citées  mais aussi un certain nombre de présupposés  sans lesquels elle n'aurait pas de sens,  et qui limitent son champ d'application ;  elle a cependant aussi un fondement existentiel,  c'est qu'elle leur fournit des prétextes  pour se dispenser des contraintes de la cohérence logique  lorsqu'ils les trouvent gênantes :  leur illogisme de principe  ne pouvant,  à l'évidence,  ni se penser ni se vivre,  il ne leur sert que d'Echappatoire Intellectuel,  d'Inconséquence Optionnelle,  de Dispense de Respecter la Logique.  Enfin,  cette déraison  a un motif politique,  à savoir  que la plupart des économistes  vivent aujourd'hui  aux crochets de l'état,  alors que la cohérence logique  démontre pour sa part que l'impôt,  dont ils vivent,  et les interventions des hommes de l'état,  qui les paient  pour intimider leurs critiques,  ne sont jamais justifiées.  Leur pseudo-expérimentalisme  permet d'évincer  ou de dénaturer les concepts de la justice naturelle  au profit de notions  subjectives,  indéfinissables,  en harmonie  avec le n'importe quoi  redistributif de la démocratie sociale. 

On pourrait bien,  à l'occasion d'une thèse,  vouloir retracer le chemin des découvertes successives  qui part d'une admiration ébaubie  pour des experts de l'approche conventionnelle  (comme Frédéric Jenny)  et pour les doctrinaires du pseudo-expérimentalisme  (comme Milton Friedman),  pour se retrouver  à faire le détail de leurs contradictions.  On partirait des premiers doutes, des premières  observations empiriques  comme quoi la pratique antitrust  n'a jamais servi  qu'aux mauvais producteurs,  pour gêner l'industrie de leurs rivaux plus habiles ;  on continuerait  par la découverte de Rothbard,  démolissant l'ensemble des faux concepts du "monopole  sur un marché libre",  puis démontrant le laissez-faire  aussi bien en économie qu'en Droit ;  enfin,  avec Rothbard,  Rand et Hoppe,  on démontrerait  la fausseté du préjugé pseudo-expérimentaliste,  et la masse infinie des absurdités qu'il peut inspirer — et qu'il continue d'inspirer,  lentement  et sûrement. 

Ce projet  se heurte à deux obstacles,  un pratique et un logique :  l'obstacle  pratique est que,  lorsqu'on se trouve à l'issue d'un cheminement intellectuel,  on ne peut plus  se replacer au point de départ.  Les conclusions  les plus générales,  ou les plus bibliquement simples — comme l'opposition  entre l'antitrust et le libre échange —  qu'on a mis tant de temps  à trouver,  s'imposent  désormais spontanément à l'esprit  — et bientôt  au clavier,  car il s'agit encore de recherche,  et on ne veut pas perdre ce qu'on vient de découvrir.  L'obstacle logique  provient de la réaction prévisible de l'économiste conventionnel,  devant qui on démonterait,  abstraction flottante  après abstraction flottante,  l'ensemble des raisonnements dans lesquels  il a tellement investi.  Il hausserait automatiquement les épaules,  pour chercher un refuge farouche dans les pétitions de principe et l'Illogisme à Options du pseudo-expérimentalisme :  "une preuve logique irréfutable,  mais restons sérieux !"  Et de faire  remarquer  que,  par-dessus  le marché,  on ne lui présente  aucun modèle,  pas un seul chiffre,  ni le dernier effort des chercheurs  qui sont sur la brèche  depuis des années. 

Or,  la question posée  est de savoir  si ces modèles  eux-mêmes ont un sens,  si l'étude  historique permet de les valider,  et donc si les chercheurs en question  ne perdent pas tout simplement leur temps,  à s'approcher  asymptotiquement  ("à 99 %",  disait Armentano)  d'une vérité qui leur échappera  toujours  tant qu'ils n'auront pas changé de méthode ;  et à ces questions-là,  bien sûr,  on ne peut pas répondre par ces moyens-là : ce qu'il faut donc commencer  par démontrer ;  dans une première partie,  en commençant par poser la question des moyens de preuve recevables  pour justifier les politiques de concurrence,  amener l'adepte de l'approche conventionnelle des "structures industrielles"  à se rendre compte que ses méthodes conduisent à l'impasse,  pour lui présenter ensuite — de manière à l'allécher —  ce dont il s'est privé jusqu'à présent  en s'y accrochant.  Ce n'est qu'après l'avoir initié à tout cela  que l'on pourra,  dans la seconde partie,  prendre l'approche conventionnelle au piège de ses contradictions  et présenter à la place une conception réaliste de la concurrence,  pour prouver  qu'elle était  tout sauf scientifique :  ce qu'il s'agissait de démontrer.


Première partie

Une étude est scientifique dans la mesure  où sa méthode  est capable de décrire son objet

 


 

 

Lorsque,  après avoir étudié  l'analyse conventionnelle des "structures industrielles"  dans le cadre de ses présupposés  et en y adhérant pleinement,  on a fini par comprendre,  et mieux encore peut-être que lui-même,  ce que Ludwig von Mises  entendait par "la validité des concepts  et la cohérence du raisonnement",  on est au moins certain d'une chose :  pour faire comprendre  à un économiste habitué à cette analyse  que sa fameuse "science",  si fière de ses formalisations mathématiques,  n'a pas de concepts définis,  que son "expérimentalisme" dogmatique  ne fait que multiplier les faux "tests"  et des simulacres de "mesures"  et que, pour ce qui est de ses fameuses "normes",  elle ne saurait en fait les justifier,  il faut fournir de nombreuses explications préalables,  une sorte d'introduction à l'approche réaliste  que l'on veut présenter à la place

Cette première partie  entend donc d'abord attirer l'attention de l'économiste  sur le fait que le pseudo-expérimentalisme  ici critiqué  est bien incapable de valider les conclusions  qu'il prétend avoir établies.  Il s'agit de rappeler les conditions de la validation expérimentale, de constater  que la plupart des économistes  qui y croient  ne s'y conforment pas,  et même  que dans certains cas ils l'avouent.  Cependant,  comme ils sont loin d'en tirer toutes les conséquences,  on leur montrera dans le premier chapitre ce qui en découle :  impasses de l'étude théorique,  caractère non concluant de l'observation,  et plus que tout,  parce que c'est le but ultime de cette manipulation,  affirmations normatives qui sont contradictoires  — entre autres  parce qu'elles sont,  de leur propre aveu,  arbitraires.

Le deuxième chapitre  tentera d'initier l'économiste qui ne la connaîtrait pas  à l'approche réaliste de l'économie,  qui la conçoit  comme une analyse des lois générales de l'action humaine,  avec tout ce qui en découle :  l'objet de l'économie,  est le produit des actes de la pensée ;  il s'ensuit  que lui appliquer la méthode expérimentale  conduit à des contradictions  (qu'il suffit de voir),  mais que la discipline de la cohérence logique, de toutes façons  exigible du savant,  se trouve suffire  pour valider et les concepts  et les énoncés théoriques,  y compris normatifs.  L'économie et le droit  ayant le même objet  d'étude,  il se trouve aussi  que les analyses de la philosophie politique  rejoignent celles de l'économique  normative.

L'économiste qui ne les connaissait pas pourra,  à cette occasion,  s'initier à des types de raisonnement  à et des moyens de preuve  dont il n'a pas l'habitude  et dont on peut tirer  un certain parti  à partir du moment où on les a compris  — ce qui entend  représenter  l'apport essentiel de cette première partie. 


Chapitre 1. La méthode  conventionnelle  est-elle capable de répondre  à la question posée ?

Observez  l'inversion  mise en avant  par cette argumentation : 
une proposition  ne pourrait passer pour une vérité  factuelle,  empirique, 
que s'il était possible 
de faire abstraction des faits de l'expérience  et
d'inventer arbitrairement  un ensemble de circonstances  impossibles  qui contrediraient  ces faits. 
En revanche,  une vérité 
dont l'imagination humaine  elle-même  est impuissante  à concevoir  la négation,  cette vérité-là  est considérée  comme
indépendante des faits de la réalité  et
non-pertinente  à sa nature, 
c'est-à-dire  en fait  comme une "convention" arbitraire des hommes entre eux.

Leonard Peikoff[30] 

 

 

A.  Les impasses du pseudo-expérimentalisme

Tout le monde  connaît  la devinette :  "Un bateau  fait cinquante mètres de long,  quinze de large,  a quatre mètres de tirant d'eau,  etc.… quel est l'âge du capitaine ?  En économie,  quiconque n'a pas appris  — auprès de Mises,  Rothbard et Hoppe —  à quelles fins on peut ou ne peut pas l'employer,  et pour quel type de résultat,  risque régulièrement d'achever un test empirique avec l'impression,  plus ou moins vague  mais récurrente,  que cette méthode de recherche ne permettait pas vraiment de répondre  à la question posée.  Voilà qui met mal à l'aise,  pour qui s'était formé  à la méthodologie de Popper  et Friedman,  pour laquelle :

"la connaissance du réel,  que l'on appelle connaissance empirique,  doit être vérifiable  ou du moins réfutable par l'expérience ;  et l'expérience  est toujours d'une nature telle  qu'elle aurait pu être autre  qu'elle ne l'a  effectivement été, de sorte que personne  ne pouvait savoir à l'avance  — c'est-à-dire  avant de faire telle ou telle expérience particulière,  si le résultat  en irait dans un sens  ou dans l'autre.  Si,  toutes choses égales par ailleurs,  l'information  n'est pas vérifiable  ou réfutable par l'expérience,  alors elle ne concerne pas  quelque chose qui existe réellement  — c'est-à-dire  que ce n'est pas une connaissance empirique — mais une simple information sur les mots,  sur la manière dont les termes s'emploient,  sur des symboles et sur les règles de conversion qui les concernent  — ce qu'on appelle une connaissance analytique.  Et il est en fait  extrêmement douteux  qu'on puisse seulement ranger cette connaissance 'analytique'  parmi les 'connaissances' réelles[31]."

On peut toujours  choisir de faire comme si de rien n'était.  Cependant  Friedman,  tout en affirmant  qu'il n'y a pas  deux méthodes  en science  économique,  seulement de bons ou de mauvais économistes,  ne l'a jamais dit que pour nier la différence  entre sa propre école et l'école autrichienne.  Or,  une fois que,  grâce à cette caution,  on a lu des auteurs "autrichiens",  on se rend compte que pour eux,  la théorie économique  ne doit rien à l'observation des faits historiques contingents[32].  Cette affirmation,  si choquante,  conduit à se rappeler  ces occasions  où on avait vainement tenté de définir une expérience cruciale  pour tester une théorie,  une fois celle-ci formulée  avec cohérence.  C'était toujours l'un ou l'autre :  ou bien  la théorie  était cohérente  et on ne pouvait plus imaginer de situation  où elle ne serait pas vraie,  ou bien elle restait testable,  mais ne respectait plus les exigences de la logique.  En d'autres termes,  si elle était cohérente,  elle devenait irréfutable,  et si elle restait testable,  l'observation devenait inutile  puisque,  la contradiction  étant la preuve ultime de l'erreur,  on la savait fausse dès le départ  (ce qui n'empêchait pas  nombre d'individus de la conserver  comme une "bonne approximation",  notamment à des fins de "prévision").  Par exemple,  la proposition  suivant laquelle  "le salaire minimum crée du chômage involontaire"  est testable  parce qu'il faut  que le salaire imposé  soit supérieur  au salaire d'ajustement  pour qu'on observe  le chômage postulé.  Cependant,  elle n'est pas vraiment générale,  c'est-à-dire théorique.  La proposition théorique  est :  "si le salaire minimum  a des effets,  il ne peut les obtenir  que parce qu'il interdit effectivement à certains de travailler".  Cette proposition-là est nécessairement vraie,  et tout ce que l'observation peut établir,  c'est à combien de personnes  le salaire minimum  impose effectivement ses interdictions de travailler,  et aussi qui profite,  et de combien, de cette violence qu'il leur inflige.

L'"expérience cruciale"  est indéfinissable

L'insatisfaction ressentie  quand on cherche à "tester" statistiquement les propositions théoriques  se transforme  en conscience d'une impasse  dès lors qu'on a osé se rendre compte  que cette expérience cruciale  nécessaire à la méthode expérimentale,  observation censée permettre de départager des hypothèses concurrentes  en constatant  qu'un phénomène  est,  ou n'est pas là,  cette expérience-là,  on ne peut pas logiquement  la définir  dès lors que les propositions  traitent vraiment de tous les cas,  c'est-à-dire  lorsque la théorie  est correctement formulée. 

Prenons un autre exemple,  celui de la loi de la parité des pouvoirs d'achat,  qui affirme  que le taux d'échange entre deux monnaies  reflète leurs pouvoirs d'achat respectifs,  ne peut pas être testée :  si c'est des pouvoirs d'achat à l'extérieur  que l'on cherche un indicateur,  il n'en existe pas logiquement de meilleure expression  que le taux de change  lui-même.  S'il en existait une meilleure,  cela voudrait dire  qu'on pourrait faire un profit  en identifiant des paniers de biens  qui refléteraient ces pouvoirs d'achat  d'une manière plus fiable,  puis  en arbitrant indéfiniment ces paniers de biens  contre de la monnaie.  Comme il n'existe pas de profit certain  (autre proposition logique,  toujours non testable),  cette possibilité d'arbitrage indéfini  n'existe pas.  Si l'on prétend observer une déviation du taux de change  par rapport à la parité des pouvoirs d'achat,  cela ne signifie pas que la théorie soit fausse,  mais que les indicateurs de pouvoir d'achat retenus par le statisticien  ne reflètent pas fidèlement les pouvoirs d'achat extérieurs des monnaies.  Un résultat statistique en contradiction avec la loi ne permettrait pas de juger la loi,  mais la pertinence des indicateurs statistiques.  En particulier,  l'indice des prix à la consommation  est un indicateur  très grossier  et non fiable de la parité des pouvoirs d'achat  entre deux monnaies,  non seulement  parce qu'il ne reflète pas fidèlement  (aucun indice ne peut le faire) le pouvoir d'achat intérieur,  mais parce que cela n'a pas de sens de parler "du" pouvoir d'achat  intérieur  d'une monnaie.

Logiquement,  ces expériences-là  (car pour des expériences,  ce sont des expériences)  donnent à quiconque,  s'il les renouvelle,  autant d'occasions de se rendre compte qu'une telle théorie  n'est jamais  empiriquement testable : 

— soit  parce  qu'il se sera aperçu qu'elle était fausse  avant de faire quelque observation  que ce soit,  s'étant heurté aux contradictions auxquelles doivent conduire les concepts  mal définis  qui caractérisent une théorie fausse en économie. 

— soit  parce  qu'ayant mis au point  une théorie logiquement cohérente,  il se sera  rendu compte  que dans ce cas-là,  il ne peut plus imaginer un état du monde qui la contredirait, de sorte  que le test empirique  est non seulement inutile  mais impensable. 

Une fois  rendu à cette impasse,  si on demeure convaincu  qu'il ne saurait y avoir de science qu'expérimentale,  on partagera la tentation  éprouvée par tant de prédécesseurs,  à laquelle cèdent les historicistes,  qui est de renoncer de facto  à la théorie économique.  Ainsi, 

"en Allemagne, de la fin du XIXème siècle  jusqu'aux années  1920, les sciences économiques et sociales  furent dominées  par les représentants de ce qu'on a appelé  l'"école historique".  Gustav von Schmoller  [(1838-1917)]  passait pour être  le maître d'une "science économique de l'Etat [wirtschaftliche Staatswissenschaft]."  Son école,  celle des "Socialistes de la chaire" [Kathedersozialisten],  régnait  sur les universités  allemandes[33]." 

L'influence prépondérante de l'Ecole historique  sur les sciences économiques  et sociales  en Allemagne  était due aux relations d'amitié étroite que Schmoller  entretenait  avec Friedrich Althoff,  Directeur  chargé des questions universitaires  au Ministère des Cultes de l'Etat prussien  entre 1882  et 1908.

"Schmoller  et ses adeptes,  comme ses successeurs  dont par exemple  Werner Sombart,  tenaient pour établi  qu'il n'existait pas de lois  universellement valides en économie.  En économie  la théorie,  quand  elle était  le moins du monde  possible,  était  censée  ne pouvoir se déduire que de l'expérience historique.  L'histoire économique  était  la grande mode,  et le "savant"  était celui qui publiait des compilations  raboutées à partir de liasses de documents.  L'économie politique classique  abstraite et théorique,  et tout particulièrement  le rationalisme absolu de l'école autrichienne,  étaient tenus dans le plus grand mépris[34]".

L'historicisme  ne niait pas entièrement l'existence de lois économiques  mais,  ayant échoué  — comme nos "macroéconomistes" contemporains —  à trouver des lois empiriques  qui fussent stables,  il ne pouvait admettre  qu'une théorie  soit réellement possible,  au sens de relations causales  véritablement générales  et indépendantes des circonstances.  C'est ce qu'établit encore  Bostaph :

"Dans sa propre version de la 'méthode historique',  Schmoller niait entièrement  l'existence de lois non contingentes  en économie,  c'est-à-dire  l'existence d'aucune loi 'absolue'  […] impliquant un degré de nécessité  inexistant dans les lois 'relatives' ;  cependant, les écrits de Schmoller  contiennent les indices les plus représentatifs de la théorie historiciste des concepts  et les énoncés les plus explicites de leur conception des relations causales.  A partir des écrits de Schmoller,  on peut construire  pour l'ensemble de l'Ecole historiciste un cadre épistémologique ordonné,  raisonnablement cohérent,  qui explique les écrits de ses prédécesseurs  et, dans un certain sens,  leur fournit une cohérence  à un point  qu'ils n'avaient su atteindre.  Elle conserve  aussi leur identification  en tant qu'empiristes.

"Schumpeter  a bien fait d'appeler  la position historiciste  un 'collectivisme méthodologique'  à cause de sa concentration sur des institutions  ou des processus sociaux  qui sont des collectivités d'individus  ou de relations  entre ces individus.  Roscher  et l'ancienne école historique  s'intéressaient davantage  à l'étude de l''organisme' social tout entier  et de son évolution,  tandis que Schmoller  étudiait les institutions  et leurs relations réciproques,  ainsi que les processus sociaux  au sein de l'économie nationale.  Schmoller prônait  l'observation,  la classification  et la formation de concepts  relatifs aux institutions sociales,  leurs rapports réciproques,  et le rapport de l'état  à l'économie.  Il considérait  son travail descriptif  comme une préparation nécessaire  à la description de l''essence générale' des phénomènes économiques,  ou 'théorie générale'.

"Schmoller,  cependant,  en recherchant l''essence' de phénomènes spécifiques,  désirait  une description de l'ensemble de leurs caractéristiques dans la mesure du possible.  Plus complète  était la description,  plus exact  et représentatif  il croyait le concept.  On devait atteindre  cette 'essence'  en résumant  toutes les caractéristiques de l'ensemble de ces entités,  plutôt  qu'en appréhendant  ou percevant  une caractéristique  centrale  qui permettrait de la définir.  C'est pourquoi  la manière  la plus utile de classer Schmoller  est de l'identifier  comme 'nominaliste' dans sa théorie des universaux,  même  s'il serait difficile d'imaginer  un nominaliste  moins cohérent  et moins porté sur la recherche.  Les 'essences' de Schmoller  sont pratiquement encyclopédiques,  alors que la plupart des nominalistes  considéreraient comme inutile  un tel caractère exhaustif.

"([extrait de la note 11]  Désigner Schmoller  comme nominaliste  réconcilie sa position  sur la théorie des universaux  avec celle qu'il professait sur la nature de la causalité  — laquelle apparaît intégralement nominaliste  [cf. infra  sur la notion autrichienne de causalité réelle  par opposition  à la conception pseudo-expérimentaliste].  Pour un argument  comme quoi  l'historicisme  impliquerait en fait  l''essentialisme méthodologique'  d'Aristote  — voir Popper,  Misère de l'historicisme.  Il se peut  que ce que Popper  décrit  comme "essentialiste",  ce soient les éléments hégéliens de l'approche des premiers historicistes  ([Wilhelm] Roscher,  en particulier)  plutôt que l'école historiciste dans son ensemble.  Malheureusement  il n'identifie expressément aucun des membres de l'école historique).

"La conception  que Schmoller  se faisait de la causalité,  comme son idée des concepts,  est purement descriptive ;  elle désigne  une succession uniformément  observée  et vérifiée[35].  Pour Schmoller,  l'essence d'un concept  était sujette à modification  à mesure  que s'accroissait  le nombre d'existants auxquels il s'appliquait  [en décrivant  le rôle cognitif des concepts[36],  Ayn Rand a montré  qu'on choisit  au contraire  sa définition de façon telle  qu'on puisse accumuler la connaissance à son sujet  sans avoir à la remettre en cause,  sauf exceptionnellement  cf. infra].  Comme une théorie des concepts  est implicitement présupposée dans toute théorie de la causalité,  il s'ensuit  que,  pour quiconque  s'imagine  que les concepts  seraient  contingents,   les relations causales  entre existants  doivent aussi  — s'il est cohérent —  apparaître  comme dépendantes du contexte de l'expérience dans lequel  elles apparaissent.  En examinant l'expérience  au moyen  de la méthode comparative,  Roscher  avait espéré distiller des généralisations  à partir d'uniformités dans la succession,  sous  la forme de lois du développement.  Cependant,  Roscher  s'était attendu  à ce qu'elles fussent  des lois 'absolues',  alors que les lois que recherchait Schmoller  n'étaient pas entendues de cette manière.  Au contraire,  celui-ci confinait son attention à la recherche de lois empiriques 'à court terme[37]'".

Les historicistes qui finirent par vilipender l'Angleterre comme une "nation de boutiquiers"  méconnaissaient que leur propre pratique avait été inspirée à Schmoller  par l'empirisme anglo-saxon de David Hume,  par l'intermédiaire de John Stuart Mill :

"La conception de la causalité  qui explique le mieux les lois relatives 'à court terme'  recherchées  par l'ancienne École historique  et les lois empiriques  recherchées par Schmoller',  [explique  Samuel Bostaph,]  'est celle de David Hume.  C'est Hume qui le premier  avait avancé l'explication de la relation causale  comme celle d'une simple uniformité de séquence.  Dans cette théorie,  on perçoit les événements  soit comme simultanés  soit comme se succédant.  Tout ce qu'on y entend par 'causalité'  est que ces éléments ont été constatés dans ces conditions  et non qu'on aurait perçu qu'il existe  un lien intrinsèque et nécessaire  associant ces événements.  Les processus de la pensée humaine  interprètent cette succession  comme une relation de cause à effet.  Ainsi,  la nécessité est une chose qui n'existe  que dans l'esprit,  non dans les objets[38].  C'est à une telle 'nécessité interne' de la pensée  que Schmoller devait se référer  lorsqu'il prétendait que les 'lois' empiriques obtenues  par la 'méthode historique'  auraient possédé  le même degré de nécessité  que les lois déduites  par la méthode 'abstraite'  ou réaliste de Carl Menger[39]." 

De David Hume,  Ayn Rand écrivait  entre autres :

"S'il était possible à un animal de décrire  le contenu de sa conscience,  le résultat  serait une transcription de la philosophie de Hume.  Ses conclusions seraient celles d'une conscience  confinée au niveau de la perception,  réagissant passivement  à l'expérience des concrets immédiats,  sans aucune capacité  à former des abstractions,  d'intégrer dans des concepts les objets qu'elle a perçus,  attendant en vain  qu'apparaisse  un objet appelé 'causalité'  (sauf qu'une telle conscience  serait incapable de tirer aucune conclusion)[40]"

"La transmission[,  précise Bostaph,]  à l'école historique de l'épistémologie de Hume  s'était  plus que probablement  produite  par l'intermédiaire de John Stuart Mill  [et de ce que Murray Rothbard  appelait  sa 

'malheureuse méthodologie hypothétique du positivisme,  par opposition  au système praxéologique de déduction  à partir d'axiomes vrais et complets  recommandé et pratiqué  par Say  et Senior[41].']. 

"Schumpeter[42] affirme  que '...  [Wilhelm] Roscher...  s'était donné  beaucoup de mal  pour exprimer son accord avec la méthodologie de Mill[43]'.  Windelband[44]  et Jones[45]  mentionnent  expressément  l'influence de Hume  sur Mill.  Schmoller aussi  parle de Mill avec éloges[46].  Néanmoins,  l'identification […] de l'épistémologie historiciste  comme humienne  repose davantage sur la similitude des opinions exprimées  que sur un travail de 'détective' historique[47])."

L'école prussienne  ne faisant qu'appliquer  leur méthode même,  la différence  étant qu'elle ignorait la théorie économique — laquelle leur vient en fait d'une tradition autre, les empiristes ont rarement  su expliquer  son incompétence  et sa stérilité,  même lorsqu'ils les reconnaissaient[48].  Il arrive même que,  comme Karl Popper,  ils s'en prennent à l'historicisme  sans comprendre qu'il est l'expression pure de leur propre empirisme,  une fois transplanté dans un milieu dépourvu de culture théorique,  et où l'étatisme affaiblissait la responsabilité personnelle,  et qui s'y est développé  en l'absence de ces contraintes,  comme les lapins en Australie.  Ce qui avait d'ailleurs permis à Anthony de Jasay  d'attirer l'attention,  et en sa présence même,  sur son historicisme à lui :

"il est possible  de lire la politique de Popper  comme si ce qu'il disait,  ce n'est pas que l'historicisme a toujours tort,  mais que le truc est de savoir comment être un bon historiciste.

"Dans le fond,  l'historicisme traite l''histoire'  comme une suite d'événements  […]  qui présentent certaines régularités,  plus faciles à prévoir que d'autres.  Cette conception  peut être rapportée  à l'hypothèse inductiviste […] qui affirme  que les événements connus du passé  constitueraient un corpus suffisant  d'informations factuelles  pour qu'on puisse en tirer  des extrapolations valides  en ce qui concerne les événements  à venir  […].  En conséquence,  l'histoire  ou l'évolution  sociale  auraient  des lois  qui pourraient  être découvertes  et utilisées.

"Popper n'accepte rien  de tout cela.  […]  Mais alors,  si l'historicisme  n'a pas  de fondement  rationnel,  comment  est-il possible  de jouer les ingénieurs sociaux ?  […]  Pour l'anti-historiciste conséquent,  l'ingénierie sociale  devrait être impossible  pour la raison  fondamentale  que nous  ne pouvons pas  consciemment manipuler la société  à moins de nous autoriser  d'une hypothèse réfutable sur sa 'physique' ;  cependant,  toute hypothèse de ce genre  serait  historiciste  et,  en tant que telle,  se révélerait  irréfutable  et donc  dépourvue de sens.  […]

"On pourrait  le penser,  mais  on aurait tort.  Car,  loin de désespérer de la chose  comme nous pourrions l'attendre de son épistémologie,  Popper a une grande confiance dans l'ingénierie sociale.  Bien plus,  il y voit davantage  que le simple tripotage aveugle,  aléatoire,  d'une machine  qui fait des siennes,  que nous comprenions ou non  comment elle fonctionne.  […]  "Une compréhension  bien fondée  de la machine  est à la fois  possible  et nécessaire :  'Une technologie sociale  est nécessaire,  qui sera testée par une ingénierie  sociale  graduelle[49]''.  […] Il s'agit […] de contribuer à mettre sur pied,  par l'expérimentation  récurrente,  toute une 'technologie sociale',  […]  une technologie pour l'amélioration immédiate du monde où nous vivons […] pour une intervention  démocratique[50]'.

"Quelle est donc la différence  entre les 'lois du développement social',  que Popper  méprise,  et le corpus d'hypothèses  sur la manière dont la société fonctionne,  qu'il juge être possible et utile ?  Est-il,  ou  n'est-il pas,  historiciste ? […] Popper  ne nous a pas dit  de nous garder  des sophismes  historicistes  parce qu'ils embrassaient  une conception fallacieuse,  stérilement inductiviste  de la connaissance.  […]

"Mais alors,  pourquoi la prophétie historique […] est-elle fausse,  et la prédiction sociale  et l'intervention  qui se fonde sur elle,  rationnelle  et digne d'être encouragée ?  La réponse  polissonne  semble être  que même la prophétie historique  a raison lorsqu'elle prédit  correctement.  'Nous devons exiger que le capitalisme sans entraves  laisse la place à un interventionnisme  économique.  Et c'est précisément  ce qui est arrivé[51]'.  Mais si l'historicisme  n'a épistémologiquement aucun sens,  est-ce que ne c'est pas pour de mauvaises  raisons,  par pur hasard,  qu'il ne s'est pas  trompé ?  Ou alors,  est-ce que  ça n'a plus  d'importance ?

"La croyance en une technologie sociale  est incontestablement une croyance en une forme  d'historicisme.  [Pour Popper, ] une hypothèse [relative  à la causalité sociale]  appartient à la technologie sociale  lorsqu'elle est exposée au test du succès  ou de l'échec,  au tour de passe-passe lorsqu'elle ne l'est pas.  Cependant, les deux sont historicistes  en ce qu'elles présupposent une science [expérimentale] de la société[52]."

Mises,  dont la thèse portait,  elle,  sur la Théorie de la monnaie et du crédit[53] (1912),  donnait  (avec quel mépris)  un exemple d'une contribution à la science économique produite par la formation historiciste avec le doctorat d'économie  obtenu par Walter Rathenau,  grâce à sa fulgurante étude du "Commerce de la bière en bouteille à Berlin en 1905".  Abracadabras mathématico-statistiques  en plus,  la 'science économique' contemporaine à la française,  quand elle se réduit  à un commentaire favorable des politiques  et institutions de la redistribution politique,  ne pourrait-elle pas  facilement passer pour une héritière de cet 'idéal'  schmollérien-là,  l'essentiel  étant de 'partir des faits' ?

On a,  évidemment,  d'autant plus de chances d'adopter le rejet historiciste de l'approche logique  qu'on n'a pas eu l'occasion de l'apprendre :  ce qui permettait à Mises de remarquer  que les historicistes  (et Popper ne fait pas exception)  échappaient généralement au soupçon de la connaître.  Ceux qui l'ont quelque peu apprise,  en revanche,  remarquent que,  paradoxalement dans une optique empiriste,  la théorie économique,  toute "tautologique"  qu'elle soit  quand on l'a logiquement formulée,  marche remarquablement.  D'où la deuxième solution pratique,  tacitement adoptée par les économistes de Chicago,  et qui consiste,  omettant de tirer les déductions qui embarrassent,  à faire comme si ils testaient la théorie  quand ils y mêlent des éléments contingents dans un "modèle" censé rendre compte de la réalité :  le modèle sera testable,  et on "oubliera" de s'apercevoir que l'observation historique  ne permet de constater  que le caractère applicable de la théorie utilisée  (la théorie monétaire,  par exemple,  n'est utilisable que si une monnaie circule)  et que le test,  s'il est  bien mené,  ne peut indiquer  que l'ordre de grandeur des phénomènes de toutes façons prévus  par la théorie ;  et que,  pour ce qui est de la théorie même,  on ne l'aura  toujours pas,  on ne l'aura jamais testée.

Le contre-exemple du libre-échangisme

Cependant,  peut-être  parce  que c'est celui  où les premiers économistes  ont le plus bataillé  au départ,  et à une époque pas si lointaine  où le raisonnement logique allait de soi,  il existe  un domaine,  celui des échanges internationaux,  où les empiristes encore dominants  conçoivent  correctement  aussi bien les moyens de preuve de la théorie économique  que la théorie  elle-même.  Dans un fameux échange  avec le mathématicien Stanislas Ulam,  Milton Friedman  avait un jour admis,  tout en reconnaissant qu'elles sont vraies,  que les théories du libre-échange sont des tautologies.  Ce double caractère,  qu'il admettait,  était-il compatible  avec son parti pris pseudo-expérimentaliste ?  Quel dommage  qu'il n'ait pas saisi cette occasion,  pour nous faire savoir  quelles sont,  en économie politique, les propositions universellement vraies  qui ne présentent pas  le même caractère tautologique. 

Toujours est-il  que cette exception au dogme peut fournir aux économistes  que le raisonnement seul laisse sceptiques  une occasion de contempler de haut un cas,  qui pourra leur paraître évident,  d'erreurs de raisonnement  inspirées et entretenues par le préjugé expérimentaliste.  Car en économie,  à côté des "pseudo-expérimentalistes" par ailleurs convenablement instruits,  il en existe qui sont des amateurs,  voire des autodidactes.  Ces amateurs,  leur formation scientifique initiale les conduisait non seulement à penser  que la méthode expérimentale  est la seule scientifique,  mais aussi à admettre, du moins au départ,  que la théorie économique est possible :  elle les a seulement persuadés  qu'eux n'avaient pas besoin, du fait de leur formation scientifique avancée, de subir les apprentissages normaux en la matière :  ce sont les ingénieurs qui se prennent pour des économistes.  Ceux-là,  croyant naturel,  nécessaire, de "vérifier" statistiquement des théories du libre échange dont, dans leur inculture,  ils ignorent les moyens de preuve  (lesquels permettent,  à qui les connaît, de retrouver leurs énoncés valides),  adoptent spontanément une version falsifiée de leurs énoncés  pour les rendre testables :  ils dénaturent les concepts qui les fondent,  et se méprennent sur leurs conséquences.  Bien entendu,  une fois devenue "testable",  parce que fausse,  la théorie cesse évidemment  d'être universelle et certaine :  ils pourront d'autant plus facilement trouver des cas où "elle ne s'applique pas" qu'ils y l'auront davantage rendue "testable",  c'est-à-dire incohérente.  C'est ainsi que par exemple Christian Stoffaes, dans La Grande menace industrielle,  puis Maurice Allais, dans ses écrits contre le libre-échange,  ont fait passer pour "contingentes"  voire partiellement "réfutées" les propositions théoriques relatives à l'échange libre,  alors que celles-ci,  justement,  tous les économistes sérieux admettent,  pour une fois,  on ne peut pas les contredire  si on les a correctement formulées.  Et comment,  en effet,  imaginer  que les propositions  suivantes  puissent être fausses : 

— on donne plus de valeur  à ce qu'on reçoit  qu'à ce qu'on donne au cours de l'échange, de sorte  que l'échange  volontaire  est en lui-même  toujours  productif.

— tout le monde  a intérêt  à se spécialiser dans le domaine  où il est le mieux  placé,  c'est-à-dire  qui lui donnera  le plus de satisfactions,  étant donnés ses dons et les gratifications  qu'offre la société.

Comment "falsifie"-t-on,  aux deux sens du terme,  ces propositions-là ?  En refusant de les prendre en compte sous cette forme trop visiblement "tautologique".  La première,  tout d'abord,  on fera comme si elle n'existait pas,  alors qu'elle est suffisante pour prouver que le libre échange est productif  et le protectionnisme destructeur :  c'est qu'elle n'est pas  seulement vraie a priori,  elle l'est aussi  indépendamment de toute référence matérielle ;  admettre cela serait reconnaître que créer de la valeur  et en juger sont des actes de la pensée,  que la production  ne se mesure pas,  et que l'économie se conçoit donc en-dehors des modèles matérialistes  — ce que l'ingénieur n'apprend pas à faire.  Quant à la seconde,  cette vérité universelle  qui justifie la spécialisation dans son principe,  on omettra de la dégager des considérations contingentes sur les dotations en facteurs  et conditions de production  qu'y mêlent les formulations ricardiennes  et néo-ricardiennes,  et qui visent en fait,  pour leur part,  à guider l'opportunité de tel ou tel choix concret de spécialisation.  Quand on a une culture économique trop lacunaire  pour distinguer les propositions vraies a priori des généralisations qui demeurent contingentes,  on prend spontanément  pour une démonstration générale du caractère productif de l'échange volontaire  la question de deviner  si, dans tel ou tel  cas,  il sera opportun  d'échanger ;  erreur de catégorie, du genre de celle que commettrait quiconque confondrait  le mobile du crime avec sa qualification,  considérant par exemple l'esprit de lucre,  le préjugé racial  ou la passion amoureuse  comme criminels en soi,  sous prétexte  qu'il y a eu force crimes crapuleux,  racistes  ou passionnels.  L'erreur de catégorie  conduit à confondre les motifs d'un échange particulier  avec le jugement de principe que l'on peut porter  sur tout échange.  Et cela,  parce qu'un invincible préjugé pseudo-expérimentaliste  aura poussé à rechercher des faits  directement mesurables  avant toute réflexion cohérente :  "d'abord,  partir des faits".  De cette erreur de catégorie,  on déduira que l'échange libre n'est productif  que "dans certaines conditions" :  et le critère ne sera pas  ce qui demeure réellement incertain,  à savoir si les parties à l'échange en auront a posteriori tiré la satisfaction qu'elles en espéraient,  mais la présence ou l'absence de conditions préalables "objectivement" observables telles que la dotation en facteurs, les productivités et les prix,  censées, dans cette réduction forcée  à un calcul matérialiste,  conduire  à une augmentation  "mesurable" de "la production".  Et c'est ainsi  que,  d'une vérité simplissime,  universelle et certaine,  le préjugé pseudo-expérimentaliste  fait un ensemble de généralisations compliquées,  à jamais révisables  comme tout produit de la science expérimentale,  et dont tout le monde, de ce fait,  a le droit,  sinon  le devoir de douter.  Juan Carlos  Cachanosky  en décrit les conséquences :

"Supposons  qu'un quidam soutienne que le développement industriel des Etats-Unis  est dû à un certain degré de protectionnisme.  La seule chose  que l'on puisse réellement faire pour combattre  cet argument  est de démontrer par la raison,  c'est-à-dire  sans recourir à l'expérience,  que c'est en dépit du protectionnisme que l'industrie américaine  s'est développée  et que,  s'il n'y avait pas eu de protection,  il y aurait  une industrie différente  et plus efficace.  En revanche,  il n'existe aucun moyen de refaire l'histoire pour démontrer l'erreur de la thèse protectionniste.  On peut  encore moins  démontrer cette erreur  en prenant l'exemple  d'un pays  plus protectionniste  que les Etats-Unis  et de moindre potentiel industriel,  comme par exemple  l'Argentine.  Le protectionniste  pourrait arguer  que les conditions  n'étaient pas les mêmes,  parce que  l'Argentine  subissait d'autres facteurs  qui ont  fait plus que compenser les effets de la protection.  D'un autre côté,  un pays totalement libéral pourrait avoir un volume de production inférieur  à un autre  qui serait protectionniste  si les valeurs prédominant chez les membres de la société libre  favorisaient  l'oisiveté  et la méditation  plutôt que la production de biens et de services "matériels".  En résumé,  sans observation  ceteris paribus,  c'est-à-dire  avec des variables contrôlées,  il est impossible de réfuter  et encore moins de prouver des propositions.  A son tour,  cela rend possible  qu'apparaissent  et se maintiennent des théories fausses  avec la plus grande  facilité[54].

[Juan Carlos Cachanosky  est un disciple de Hans F. Sennholz,  l'une des quatre économistes à avoir passé son doctorat à New York University avec Ludwig von Mises.  Il est donc,  pour reprendre  une analogie  d'origine japonaise,  son "petit-élève".]

Et pour détruire ainsi  la science  la mieux établie,  en l'occurrence dans une secte  dont l'influence reste circonscrite,  il aura suffi qu'il ne vienne pas à l'idée des adeptes  qu'une autre méthode  était possible  et même nécessaire.  Il suffira en outre que s'y ajoute,  chez des gens  qui sont le plus souvent fonctionnaires,  le préjugé suivant lequel les hommes de l'état seraient mieux placés que les entrepreneurs  pour s'assurer de ces conditions-là,  pour en déduire que l'échange international  devrait être soumis à leur autorisation,  faute de quoi  il ne serait plus optimal.  Et, de dresser la liste des échanges  qui devraient être interdits  — ainsi que de ceux qu'il faudrait  subventionner.

Que rapport,  dira-t-on,  avec les politiques de concurrence ?  C'est qu'on devrait plutôt  s'interroger sur la différence :  pourquoi, dans les facultés,  enseigne-t-on  que le protectionnisme est mauvais,  alors que l'antitrust serait bon,  voire  indispensable ?  Lorsqu'on a remarqué que l'échange volontaire traverse une frontière,  l'entrave à la liberté d'échanger,  la confiscation des Droits de propriété par les hommes de l'état  passe pour protectionniste  et on la répute destructrice,  universellement et certainement ;  lorsque l'échange  ne traverse pas de frontière,  ou qu'on ne l'a pas remarqué,  on semble oublier que les saisies des hommes de l'état,  interdictions réglementaires  et autres impositions  dont les politiques de concurrence font partie,  détruisent de même la production,  tout aussi universellement et certainement.  Car la frontière,  bien entendu,  ne fait rien à l'affaire :  c'est au contraire  quand l'analyse s'en tient  à la réalité de l'action humaine,  et ne s'encombre pas de définir des "pays"  plus ou moins "dotés en facteurs",  qui "échangeraient"  (comme si "un pays" était un agent moral)  que la démonstration est la plus incontestable.  Ce que prouvent les démonstrations dites du libre échange  (démonstrations purement logiques comme même les pseudo-expérimentalistes le reconnaissent alors) :  que tout échange volontaire est ipso facto productif,  que par conséquent  toute interdiction d'échanger détruit la production,  et que quiconque supprime une interdiction d'échanger  permet d'accroître la production,  s'appliquent à tout échange  — on devrait dire à tout échange interpersonnel,  parce que l'échange se fait toujours entre des personnes,  et ne se fait jamais qu'entre des personnes.  Donc,  quand ils pensent que les échanges sur lesquels ils raisonnent  traversent les frontières, les économistes savent,  aussi vrai  que deux et deux font quatre  et pour les mêmes raisons — le nier serait absurde — que toute atteinte  à la liberté des échanges est destructrice.  Forts de cette certitude,  ils ont même su comprendre  que c'est aux entrepreneurs d'y faire eux-mêmes leurs choix de spécialisation,  que leur profit y traduit un progrès de la production,  que si celui-ci ne leur est pas garanti, les hommes de l'état ne sont pas les mieux placés  pour le prévoir  et pour en juger.  Cependant,  dès qu'aucune "frontière" n'est plus en cause,  ces certitudes  font place à la confusion ;  la liberté des contrats devient sujette à caution,  et les principes,  auparavant universels et certains,  rencontrent des exceptions,  se heurtent à d'autres "principes"  dont on ne s'est guère soucié de vérifier la cohérence.  A leur place,  la pseudo-"mesure"  surabonde,  l'économiste  se juge capable de refaire l'histoire  et de prévoir l'avenir,  et l'arbitrage des hommes de l'état  devient indispensable.  On ne parlerait pas de politique antitrust  si ce n'était pas le cas,  entre autres  quand il est question de structures industrielles :  par exemple,  comme nous le verrons,  on ne peut pas "démontrer" que sur un marché libre,  "un pouvoir de monopole"  pourrait conduire à une situation "sous-optimale"  si on ne se livre pas  à la même réification matérialiste des jugements de valeur  que celle qui conduit les ingénieurs qui se prennent pour des économistes à inventer des cas,  imaginaires et absurdes,  où les progrès de l'échange libre  ne permettraient pas nécessairement  d'accroître la production. 

Pourquoi cette inconséquence ?  La conscience des économistes  s'est-elle constituée  en strates successives,  a-t-elle hérité les certitudes du libre échange de l'époque  où on les formait encore au raisonnement logique,  et la prétendue "concurrence pure et parfaite"  à une autre,  où les abracadabras du scientisme  impressionnaient déjà ?  C'est une question pour le sociologue de la connaissance,  pour le psychologue  ou pour l'analyste politique  qui saura expliquer pourquoi on laisse subsister  ces contradictions-là.  Ici,  il ne s'agira que de tirer les conséquences du fait,  qu'admettent tous les économistes sérieux,  que l'échange libre produit en lui-même toujours de l'utilité,  parce qu'on ne peut pas imaginer  comment cette proposition  pourrait être fausse.  Et que,  ou plutôt de sorte que,  alors même que leur identité d'économistes se réfère,  aussi,  au moins implicitement,  à la prétendue "concurrence pure et parfaite", les principes qui fondent le libre échange  réfutent les politiques de concurrence.  Que  si dans le premier cas,  la théorie est correcte,  c'est parce qu'elle est cohérente,  ce pourquoi  on l'a admise comme vraie a priori,  alors que dans le second,  si elle est contradictoire,  c'est parce qu'on y a renoncé  à ce moyen de preuve-là  au profit de pseudo-mesures  censées  "faire scientifique".

Il n'y a pas lieu de choisir l'expérience contre la logique

Percevant un dilemme entre la logique et l'expérience,  et croyant qu'admettre des vérités purement logiques implique de croire aux idées innées,  le pseudo-expérimentaliste  a par hypothèse  fait "le choix de l'expérience" qui lui paraît le moins déraisonnable des éléments du "dilemme".  Cependant,  que faire quand on tombe sur des auteurs  qui affirment  que ledit dilemme n'existe pas,  qu'il n'y a pas  à choisir entre la logique  et l'expérience ?  Qui affirment,  comme Ayn Rand  et Leonard Peikoff,  que la logique  doit autant à l'expérience  que n'importe  quelle proposition  prétendument "empirique[55]" ?  Qui rappellent que le postulat pseudo-expérimentaliste,  suivant lequel  il n'y aurait de connaissance valide qu'issue de la méthode expérimentale,  n'est pas issu de cette méthode :  d'où les pseudo-expérimentalistes le tirent-ils,  et pourquoi y croient-ils,  si on ne peut pas le prouver  par la seule manière qu'ils reconnaissent ?  Qui prouvent ensuite  que toute expérience,  a fortiori une expérience  qui prétend "confirmer"  ou "réfuter" une généralisation théorique  doit toujours tenir  pour absolument vrais  a priori un certain nombre d'énoncés ?  Ayn Rand en donne pour sa part  une définition  et un exemple premier,  celui dont on déduit par exemple la proposition déjà citée comme quoi deux et deux font quatre :  proposition vraie,  certaine,  non déduite de la science expérimentale puisque  celle-ci  ne peut ni la confirmer ni la réfuter,  mais sans laquelle  elle n'aurait aucun sens :

"Un axiome  est un énoncé  qui identifie  le fondement de la connaissance  et de tout énoncé  ultérieur  relatif à cette connaissance ;  un énoncé  nécessairement impliqué  par tous les autres,  qu'un locuteur particulier  choisisse de l'identifier  ou non.  Un axiome  est une proposition  qui met ses adversaires  en déroute  par le fait même  qu'ils sont obligés de l'accepter  et de s'en servir  au cours de toute tentative  pour la réfuter. 

"Que l'homme des cavernes  qui ne choisit pas  d'accepter l'axiome de l'identité  essaie de présenter sa théorie  sans se servir du concept d'identité  ni d'aucun concept qui en serait  déduit[56]...".

[Nous verrons quel intérêt présente,  pour le "détective philosophique[57]"  la traque de ces concepts  — et des raisonnements qui en dépendent,  qui sont faux parce qu'ils nient implicitement  la validité d'autres concepts qui sont valides,  qu'ils le reconnaissent ou non.  On peut,  en attendant,  en donner un bon exemple à propos d'une pseudo-norme qui,  étant une dénaturation perverse de l'une de ses applications  (l'universalité de la règle de droit)  nie implicitement cette loi universelle de l'identité,  et qui est de ce fait forcément absurde,  impensable et de ce fait inutilisable en raison :  c'est la prétendue "égalité des conditions".  Nombre d'auteurs,  y compris Isaiah Berlin[58],  ont fait remarquer que,  chaque fois qu'on choisit une acception de l'"égalité",  on en sacrifie d'autres  qui,  d'après eux,  n'auraient pas moins de titres à passer pour la bonne.  Nous verrons qu'en fait,  ce prétendu dilemme  n'en est pas  un,  puisqu'il n'y a que l'égalité politique,  où personne n'a le pouvoir de faire ce qui est interdit aux autres,  qui soit concevable et réalisable.  Cependant,  de la remarque précitée,  on ne tire pas toujours la conséquence à propos des autres "définitions" de l'égalité,  à savoir que dans leur cas,  l'"égalitarisme" si souvent prôné implique l'absurdité  de nier la loi de l'identité elle-même,  qui est elle-même la loi fondamentale de l'existence.  En effet,  si l'"égalité des conditions"  est typiquement une "abstraction flottante"  — une notion sans rapport avec le réel,  par nature impensable —  ce n'est pas uniquement parce qu'elle implique une contradiction,  l'"égalité" matérielle étant incompatible avec l'"égalité" politique ;  c'est en fait une infinité de contradictions qu'elle entraîne,  parce qu'elle fait totalement l'impasse sur la nécessité logique de définir la "mesure" supposée  à l'aune de laquelle cette prétendue "égalité" des conditions pourrait s'apprécier.  En effet,  pour seulement concevoir une telle "égalité",  il faudrait logiquement que l'on puisse réduire ces "conditions-là à une dimension unique.  Or,  bien entendu,  comme toutes les choses qui existent,  toute personne,  toute situation sociale,  ont une identité :  ce qui les distingue des autres.  Et cette identité s'exprime par des traits innombrables,  qu'on ne saurait réduire à une mesure unique.  La notion d'"égalité des conditions" est donc le comble du concept absurde,  puisqu'elle présuppose  une unicité de "mesure" contraire  à la loi première de l'existence.  L'"égalitarisme"  (ou plutôt le pseudo-égalitarisme puisqu'on a vu  que,  si celle-là n'a pas de sens,  on peut définir une "égalité" justifiée et réalisable)  n'est donc pas seulement une révolte contre la nature des choses[59],  c'est une révolte contre l'essence de l'existence  — et il traduit une haine de l'existence concrète,  souvent associée  à la haine de soi. 

Ce qui veut dire que,  de l'axiome irréfutable  que les choses sont ce qu'elles sont,  on peut déduire, dans l'ordre du raisonnement normatif,  cette conclusion,  tout aussi irréfutable,  que la pseudo-norme de l'"égalité  des conditions"  n'a pas de sens identifiable,  de sorte que ses tenants  sont irrationnels  et irrationalistes.  On voit tout de suite  qui a intérêt,  en l'occurrence,  à faire passer les axiomes pour "facultatifs"  voire "arbitraires"  et pourquoi.]

Quant à Hoppe,  il attire l'attention  sur le fait que :

"la position empiriste  se révèle contradictoire  à l'examen  parce qu'elle-même est obligée,  au moins implicitement,  d'admettre, de présupposer l'existence d'une connaissance non expérimentale  comme une connaissance de la réalité.  […] non seulement  une telle connaissance  est concevable  et doit être supposée  a priori,  mais [il] en existe des manifestations précises  qui peuvent justement représenter  — qui ont en fait toujours  représenté — le fondement épistémologique inébranlable sur lequel se fonde  la condamnation  économique du socialisme[60]."

Hoppe énonce  un certain nombre de ces présupposés :

"du monde extérieur, du monde physique,  [on peut connaître avec certitude] les faits  plutôt abstraits  mais universels  et "réels"  qui sont déjà impliqués  par notre connaissance certaine de l'acte d'agir  et[ des implications] de l'action :  à savoir,  que ce monde-là  doit nécessairement  être un monde d'objets singuliers  dotés de qualités  (de prédicats),  d'unités dénombrables, de grandeurs physiques,  et de déterminisme quantitatif  (la régularité des causes).  En l'absence d'objets ou de leurs attributs,  il ne peut pas y avoir de propositions ;  en l'absence  d'objets dénombrables,  il ne peut pas y avoir  d'arithmétique ;  et sans déterminisme quantitatif  — le fait  que des quantités définies de causes  ne peuvent avoir  que des effets définis  (limités) —  il ne peut pas  y avoir  ni moyens  ni projets  (ni biens  ni services),  c'est-à-dire  pas d'intervention active dans le cours des événements extérieurs,  afin d'obtenir un résultat  auquel on donne  plus de valeur  (un effet  que l'on préfère)[61]."

"En outre, des disciplines  telles que la logique des propositions,  l'arithmétique,  la géométrie euclidienne,  la mécanique rationnelle (la mécanique classique hormis la gravitation  [la première découverte de la méthode expérimentale  qui ait donné massivement crédit  à la prétention scientiste,  déjà exprimée au début du XVIIème siècle par le pseudo-savant occultiste  Francis Bacon[62],  à s'en servir pour remplacer l'ensemble des principes,  y compris moraux,  connus jusqu'alors])  et la chronométrie,  tout ce qu'on a appelé  la "protophysique",  semblent fournir de parfaits exemples de la conception rationaliste d'une connaissance définitivement établie :  si l'on veut dire  quoi que ce soit de sensé,  ou pour faire une mesure empirique quelconque de l'espace, du temps  et de la matière,  on ne saurait  se dispenser de poser a priori  la validité de la logique  et de la protophysique ; de sorte  qu'on ne peut pas  imaginer  qu'elles puissent  être réfutées  par une quelconque expérience  ou mesure faite par l'homme[63].

"La géométrie euclidienne,  par exemple,  peut se concevoir  comme un ensemble de normes idéales  dont nous ne pouvons éviter de nous servir  lorsque nous construisons les instruments de mesure  qui rendent possibles les mesures de l'espace  (de sorte  qu'à ce titre  même,  on ne peut pas dire  que la théorie de la relativité  ait jamais "réfuté"  la géométrie euclidienne ;  bien au contraire,  cette théorie  présuppose  que celle-ci  est valide  par le fait  qu'elle se sert des instruments de mesure[64].;  Lorenzen;. Lorenzen;. Lorenzen;  . Lorenzen;  . Kambartel;.;. Dingler;.;Janich;.;).

"Bien au contraire,  en parfait accord  avec les affirmations du rationalisme,  il appert  que c'est précisément  le statut de la logique et de la protophysique  comme théories  absolument valides a priori  qui rend le progrès dans les sciences naturelles empiriques systématiquement possible[65]. 

De même,  P.  Lorentzen :

"la géométrie,  la chronométrie  et l'hylométrie  [la mécanique rationnelle]  sont des théories  a priori  qui rendent 'possible' la mesure empirique de l'espace, du temps et de la matière.  Elles doivent être établies  avant que la physique, dans le sens moderne  d'une connaissance  empirique,  avec ses champs de forces hypothétiques,  puisse seulement commencer.  C'est pourquoi  je souhaite ranger ces disciplines  sous le nom commun de 'protophysique'.  Les propositions  vraies de la protophysique  sont celles qui peuvent être fondées  par la logique,  l'arithmétique  et l'analyse, les définitions  et les normes idéales  qui rendent  la mesure  possible[66]". 

Dès lors  qu'on a admis que l'approche  expérimentale  doit absolument,  pour être valide,  présupposer  un certain nombre  d'énoncés  que la logique seule  peut et doit identifier,  le dilemme disparaît alors,  et le choix est facilité :  d'un côté  la logique et l'expérience, de l'autre  l'abandon de toute prétention à la vérité quelle qu'elle soit.  Il ne s'agit que d'abandonner le préjugé pseudo-expérimentaliste  — "pseudo"  parce que l'approche expérimentale  prise au sérieux  nous fournit à répétition  l'expérience de vérités nécessaires a priori[67] —  et c'est ainsi  qu'on se retrouve  économiste autrichien.

L'approche autrichienne non seulement réhabilite la preuve philosophique en économie,  mais la tient pour la seule admissible,  et affirme que l'"essentialisme"  que Popper dénonçait  y est en fait la seule manière scientifique de théoriser.  Lorsqu'on comprend  qu'elle a raison,  on se sent tout-à-coup  bien seul :  quand on part soi-même d'une formation scientifique,  quand la première approche de la science  qu'on ait jamais apprise  était pseudo-expérimentaliste  et de ce fait scientiste,  on sait bien  quel mépris  cela inspire pour l'"essentialisme"  et autres "philosophades".  Or,  il fallait désormais  choisir  entre faire semblant de pratiquer une méthode qui paraîtrait désormais absurde à chacune de ses étapes,  et l'éventualité  d'avoir  à défendre les résultats d'une approche philosophique  face à des examinateurs fermés  à toute méthode  autre que pseudo-expérimentale. 

"[…] on aurait pu penser que trouver des économistes  disposés à braver les railleries de la profession  pour s'appeler eux-mêmes 'autrichiens'  serait des plus difficile[68]".

C'est progressivement que j'ai découvert que Raymond Boudon admettait la méthode praxéologique de von Mises,  et trouvé un groupe d'économistes prêts à prendre au sérieux la méthodologie nouvelle.  Aujourd'hui,  heureusement,  on ne peut plus  se permettre de traiter  l'approche autrichienne comme une extravagance.  Hayek,  qui l'avait défendue dans Scientisme et sciences sociales[69]  avant de tomber sous l'influence de Karl Popper  mais qui reste  le disciple le plus connu de Mises,  a reçu le prix Nobel d'économie  en 1974.  On sait moins  que Sir John Hicks  aussi,  se rétractant de sa position antérieure,  avait fini par se rallier à l'école autrichienne,  affirmant même  que c'est elle qui constitue le tronc central de la science économique :

'Dans le sous-titre,  et dans le texte du chapitre I,  j'ai manifesté la filiation 'autrichienne' de mes idées ;  l'aveu de reconnaissance  à Böhm-Bawerk et à ses successeurs  est un tribut  que je m'enorgueillis de payer.  Je suis dans sa lignée ;  bien plus,  je l'ai vérifié  pendant mes recherches,  c'est une tradition plus étendue et développée  qu'il n(y paraît de prime abord.  Les autrichiens  n'ont pas été une secte particulière,  en marge du courant principal ;  ils étaient  au centre.  C'étaient les autres  qui étaient  à l'écart'[70]". 

Hicks  avait été influencé  par Hayek  quand celui-ci  occupait  la chaire Tooke d'économie  à la London School of Economics, de 1931 à 1940.  Il écrit aussi par ailleurs : 

"(...)  je pense  avoir montré  pourquoi  je place maintenant Walras et Pareto,  mes premières amours,  bien au-dessous de Menger.  J'espère avoir montré  combien j'ai appris  en le lisant  et en réfléchissant à son sujet[71]". 

C'est en 1973  que Sir John Hicks  (Prix Nobel en 1972)  avait publié Capital and Time:  A Neo-Austrian Perspective[72].  James Buchanan,  prix Nobel en 1986, dans Cost and Choice:  An Inquiry in Economic Theory avait en 1969  développé une conception de la valeur et du coût qui présente une cohérence typiquement autrichienne[73].  George Mason University,  grâce à Buchanan[74],  et New York University grâce à Israel Kirzner,  produisent des doctorats  en économie  qui se réclament de la méthode  autrichienne.  Le Ludwig von Mises Institute  opère à Auburn,  Alabama  depuis plus de dix ans,  et la Society for the Development of Austrian Economics  vient de se former.  En 1976,  le seul éditeur  qui voulût bien  publier les débats de la conférence de South Royalton,  organisée dans le Vermont par l'Institute for Humane Studies  en juin 1974  était spécialisé dans les ouvrages religieux[75],  et il exigea  en outre une subvention pour imprimer l'ouvrage[76].  Aujourd'hui, les éditeurs les plus ordinaires[77]  publient des textes  consacrés à des thèmes autrichiens.  Au cours de la décennie écoulée,  plus de 30 ouvrages  et deux douzaines de volumes de mélanges  ont été publiés  sur des thèmes autrichiens.  Outre les périodiques spécialisés dans les études autrichiennes,  comme la Review of Austrian Economics  qui succède à l'Austrian Economics Newsletter  et à Market Process[78],  ou Ideas on Liberty de la beaucoup plus ancienne Foundation for Economic Education  (elle date de l'époque  où Ludwig von Mises  enseignait  à New York University), des articles aux thèmes ouvertement "autrichiens"  sont parus dans 19 autres revues[79],  et plus de 31 publications ont consacré  plus de 100 articles  au seul Hayek.

En France,  lorsque Serge Schweitzer  présentait l'approche autrichienne à ses lecteurs  en 1987,  il faisait encore oeuvre de pionnier[80].  En 1994,  à l'issue d'une réunion consacrée à Hayek,  la Société du Mont Pèlerin,  la plus crédible des associations scientifiques d'économistes,  élisait Président Pascal Salin,  économiste autrichien désormais affiché,  qui devait la diriger jusqu'à la réunion de Vienne en 1996.  A de telles réunions,  il faut désormais aux Friedman  et autres Stigler  admettre les disciples de Mises,  et leur donner du "cher collègue",  à eux dont ils prétendent soit  (conformément à leurs préjugés philosophiques)  que leur méthodologie n'est pas scientifique du tout  soit  (inconséquence typique de Chicago)  qu'elle n'aurait  rien de distinct.  Ils sont donc forcés de les traiter en égaux  malgré  ce qu'ils doivent tenir  pour la pire des hérésies. 

 

B.  Ce n'est pas  sans inconvénients  que l'on ignore  l'approche  conceptuelle

A ceux  qui partageraient  leurs convictions  sans avoir leur patience,  on peut objecter  le discours qui suit.  Dans son introduction à la réédition par le Cato Institute de Individualism and the Philosophy of the Social sciences de Murray Rothbard[81],  Friedrich Hayek rappelait  que :

"des problèmes différents  peuvent nécessiter  l'emploi de procédures autres pour parvenir à une solution.  Si on a pu faire de grands progrès dans certaines disciplines  en se servant de certaines méthodes,  il n'y a pas de raison  a priori  d'en attendre un succès égal dans d'autres domaines."

Une telle opinion  n'est pas  le seul fait d'un économiste hostile  à l'invasion de sa discipline  par la méthode des sciences physiques.  Dans ce dernier domaine même,  le physicien François Lurçat  critique tout autant  ce qu'il appelle  pour sa part le "physicalisme" :

"Si on regarde sans préjugé l'histoire des sciences,  on trouve autant d'exemples  où le progrès est venu de la reconnaissance des limites d'un concept,  d'une théorie  ou d'une méthode  que d'exemples  où il est venu  d'une extension de leur domaine de validité initial.  Après Newton, les physiciens  étaient interdisciplinaires à outrance :  ils croyaient que le maître  avait trouvé  la clé de l'univers  et qu'il suffisait d'appliquer ses principes dans tous les domaines de la physique  (les sciences humaines en gestation connaissaient aussi  d'ailleurs  la tentation newtonienne,  je crois,  mais ceci est une autre histoire.  Les grandes avancées de la physique  ont consisté  à se libérer de l'emprise du newtonianisme,  et à créer des concepts et des théories spécifiques  (électromagnétisme  physique statistique,  relativité,  théorie quantique).

"[…]  L'idée  suivant laquelle 'la science ne progresse  qu'aux frontières entre les disciplines'  est devenue  une banalité de base.  C'est vrai,  sauf quand c'est faux…  Loin de constituer un progrès,  l'exigence d'interdisciplinarité  entendue en ce sens  'n'est que le symptôme de la situation pathologique dans laquelle  se trouve le savoir',  écrivait Georges Gusdorf[82].  Comme pratique concrète,  l'interdisciplinarité  est légitime dans bien des cas,  injustifiée dans beaucoup d'autres.  Comme dogme,  elle sert par exemple à justifier le physicalisme,  c'est-à-dire  le refus de tenir compte de la spécificité de l'humain  et l'application machinale de méthodes  et de concepts  qui singent  la physique[83]."

"Quand on s'autorise de l'exemple supposé de la physique  pour justifier des thèses réductionnistes  en biologie  ou dans les sciences humaines,  on prend des affirmations non justifiées pour des propositions scientifiques démontrées.  Il s'agit  le plus souvent  d'extrapolations téméraires,  ou plus précisément de ce que Bar-Hillel  appelle  le 'sophisme du premier pas[84]' :  puisqu'aujourd'hui  je franchis aisément  la barre  placée à un mètre et demi du sol,  pourquoi ne bondirais-je pas jusqu'au ciel l'an prochain ?

"[…]  Tirer argument de cas  d'une extrême simplicité  […]  ou de situations hautement idéalisées  […]  pour affirmer  qu'il existe aujourd'hui de véritables cas de réduction d'une théorie  à une autre,  c'est pratiquer le sophisme du premier pas.  On peut discuter  d'une hypothétique réduction future ;  […]  en attendant la première  réduction véritable  en physique — peut-être un jour,  peut-être jamais — les physiciens  devraient se donner plus de mal  pour révéler  la situation réelle.  Ne sont-ils pas les premiers responsables du préjugé réductionniste,  c'est-à-dire de la croyance,  aujourd'hui banale,  à une réduction universelle[85] ?"

De ces observations  on peut tirer deux conséquences :  la première  est qu'on doit choisir les instruments d'investigation appropriés à l'objet de sa recherche.  La seconde est que les études  qui se sont abandonnées à une méthode sans examen préalable  ne sont pas  forcément les plus rigoureuses ni les plus fécondes,  et qu'on peut les soumettre à réexamen :  c'est alors que connaître les méthodes concurrentes  devient utile  (ou que les ignorer  devient vraiment gênant).  L'économiste qui ne sait pas  — ou ne sait plus —  raisonner verbalement  peut-il suffisamment  se dégager des postulats nécessaires à la formalisation mathématique  pour remettre en cause  une théorie  qui en est issue ?  Sait-il,  comme le sait quiconque étudie l'action humaine dans les termes mêmes de la délibération qui y a conduit,  qu'il n'y a pas,  et qu'il ne peut pas y avoir d'"effet de revenu" dans l'hypothèse d'"information parfaite" ?  De même,  comment un savant  qui rejette  comme "non scientifique" le raisonnement a priori  peut-il être certain  que son propre discours  n'emprunte  jamais rien à ce qui,  logiquement,  en dépend ?  On a déjà vu des raisonnements  qui relèvent de la seule logique  et dont la science expérimentale  fait sans cesse usage,  que ses adeptes  en aient conscience ou non.  S'il peut exister deux types de savant,  la différence  n'est donc pas entre celui  qui fait de la science expérimentale  et celui qui se sert de raisonnements logiques ;  elle est  entre celui  qui maîtrise celle-ci  parce qu'il se plie à ceux-là,  et celui qui,  pour avoir refusé d'admettre  la logique  au rang des connaissances scientifiques,  omet de s'y soumettre  alors qu'elle est nécessaire  ou,  quand il s'en sert  (comment faire autrement  si on veut raisonner  en quoi que ce soit ?),  y commet toutes sortes d'erreurs grossières.  Et celui  qui se trouve dans ce dernier cas,  doit-il vraiment être surpris  qu'on le moque  parce que ces raisonnements-là,  pour avoir refusé de les reconnaître pour ce qu'ils sont,  il ne les maîtrise pas du tout ?  Que penser de l'économiste  qui prétend,  alors que c'est inimaginable,  qu'il faudrait "tester" empiriquement des propositions théoriques  dont l'analyse logique  préalable  a conclu  qu'elles sont axiomatiques,  c'est-à-dire ont le même statut scientifique  (quoi qu'il en pense)  que l'expression arithmétique  2 + 2 = 4  (a fortiori  s'il fait semblant de le faire) ?  Et s'il se sert de propositions de ce genre,  alors que pour lui,  en principe,  "ce n'est pas de la science",  sait-il  que cela s'appelle une "contradiction pratique",  en l'occurrence  le "vol de concepts"  dénoncé  par Ayn Rand :

"Le sophisme  consiste dans le fait de se servir  d'un concept  tout en méconnaissant,  contredisant  ou niant  la validité des concepts  dont,  logiquement,  il dépend[86]."

"[Lorsque Bertrand Russell écrit] :  'il n'y a pas d'impossibilité logique  à ce que le fait de marcher  se produise  comme phénomène isolé,  sans qu'il fasse partie  d'une de ces séries  que nous appelons personne',  [il évacue]  le fait  que seule l'existence d'entités  rend possibles les concepts de mouvement  ou de changement ;  que le "changement",  le "mouvement"  présupposent des entités  qui changent  et se meuvent ;  et que celui qui prétend se dispenser du concept d''entité'  perd son droit logique  aux concepts de 'changement'  et de 'mouvement' ;  ayant coupé  leur racine  génétique,  il n'a plus aucun moyen de leur donner  un sens  intelligible  (Nathaniel Branden)[87]."

En effet, 

"Toute la connaissance de l'homme, de même  que ses concepts,  forme une construction  hiérarchisée.  La fondation,  la base ultime de cette connaissance  est faite des perceptions de nos sens ;  celle-ci constituent  le point de départ de sa réflexion.  A partir de ces perceptions,  l'homme  constitue ses premiers concepts  et définitions  (ostensibles),  puis continue  à construire l'édifice de sa connaissance  en identifiant et en intégrant de nouveaux concepts  sur une échelle de plus en plus large"

[David Kelley fait remarquer  que cela n'implique pas d'avoir formé le concept de similitude  (sinon,  il ne pourrait être justifié à ce stade,  ce qui conduirait à une "définition circulaire[88]")  mais d'être seulement conscient de certaines d'entre elles  (et rien n'empêche d'imaginer,  en fait  on constate  que le cerveau  est préformé pour les percevoir :  à défaut que les idées  soient innées,  certains mécanismes mentaux  qui permettent de les former  peuvent parfaitement l'être).  Évidemment,  une fois qu'on aura formé ce concept-là,  a fortiori tous les autres,  il sera  plus facile de mettre en cause les similitudes apparentes,  sur la base de l'information accumulée  et organisée entre-temps[89]]. 

"Le processus  construit donc  ses identifications les unes  sur les autres  et les unes  à partir des autres.  Il s'agit de déduire des abstractions plus larges  à partir d'abstractions  déjà connues,  ou de diviser des abstractions  plus larges  en distinctions plus fines.  Les concepts de l'homme  sont déduits,  ou dépendent, de concepts  plus fondamentaux  qui sont  leurs racines génétiques.  Par exemple,  le concept de "parent"  est présupposé  par le concept  d''orphelin' ;  si on n'a pas compris  le premier,  on ne comprendra  pas le second,  et celui-ci  ne saurait avoir de sens[90]. 

Pour apprendre  à distinguer  un vrai concept d'un faux,  il faut progressivement reconnaître la hiérarchie des classifications que représentent ces concepts,  admettre une fois pour toutes  que se servir d'un mot  alors qu'on a nié la validité d'un autre dont sa validité dépend  est une erreur de logique,  et admettre au rang des moyens de la preuve scientifique  toutes les formes de cette contradiction pratique.

"La nature  hiérarchisée du savoir humain  implique un important principe  qui doit guider  le raisonnement de l'homme :  quand on se sert de concepts,  il faut absolument reconnaître  leurs racines génétiques,  ce dont ils dépendent logiquement  et qu'ils présupposent.  Méconnaître  ce principe — comme dans le slogan :  'la propriété c'est le vol' — constitue  le sophisme du vol de concepts[91]."

Le "vol"  se définissant comme  le fait de s'emparer de la propriété légitime d'autrui sans son consentement,  il ne peut plus y avoir de "vol",  le mot n'a plus aucun sens  si on ne reconnaît aucune propriété légitime.  L'économiste  qui a rejeté la preuve "purement logique"  se rend-il compte  parce qu'en ignorant le critère de la contradiction pratique  comme preuve absolue  d'une erreur,  il court le risque,  non seulement de commettre ou d'admettre des erreurs de raisonnement  sans aucun moyen de les corriger,  mais de se priver  d'un moyen de recherche  dont les autres disposent ?  A mesure  que les erreurs  conceptuelles  se multiplient pour n'être jamais corrigées,  ne risque-t-il pas de se former une masse critique de chercheurs  qui,  ayant vu  quel filon  elles doivent représenter pour la recherche,  réussiront  non seulement  à refouler les intimidations  qui se fondent  sur la pétition de principe pseudo-expérimentaliste,  mais à déconsidérer les pseudo-expérimentalistes eux-mêmes,  comme autant de chercheurs  entravés dans le domaine théorique  par une formation tronquée ? 

Hans-Hermann Hoppe  déborde d'une conviction  que ses pairs  ne récompensent pas toujours  à la hauteur de son originalité et de sa rigueur  (il a le tort d'être d'abord philosophe,  et seulement ensuite économiste)  mais si on peut contester la portée de ce qu'il décrit,  on peut admettre  d'en examiner le sens :

"[…]  sous l'influence du positivisme  et du poppérisme, les sciences économiques  [sont devenues]  soit  une sorte de jeu mathématique  soit  une version  "économique" de la "recherche expérimentale"  pour laquelle — et en cela  elle est étroitement liée à l'Historicisme — il n'existe  aucune espèce de différence  systématique  entre la théorie  et l'histoire,  l'histoire  passant en outre pour un fondement  indispensable  et un terrain d'essais  pour toute théorie.  En tant que discipline analytique,  l'économie  a de plus en plus  dégénéré  en "économie mathématique",  en branche secondaire des Mathématiques  — largement  ignorée  par les 'vrais' mathématiciens[92]. 

Cette dernière  remarque  rappelle la confidence de John von Neumann  à Oskar Morgenstern  en 1941 :

 "Tu sais,  Oskar,  si on déterrait ces livres  au bout de quelques centaines d'années, les gens ne croiraient pas  qu'ils datent de notre époque.  On penserait plutôt  qu'ils ont été écrits par quelque contemporain de Newton,  tant leurs mathématiques sont primitives.  L'économie se trouve à des millions de kilomètres de la situation dans laquelle se trouve une science avancée comme la physique[94]".

"Libérés[,  poursuit Hoppe,] de toute obligation de justifier  d'un lien quelconque  avec la réalité de l''activité économique'  proprement dite, les 'économistes'  mathématiciens  s'affairent depuis  sur des systèmes d'hypothèses arbitraires,  à développer et à démontrer  leurs implications logico-mathématiques  et leur cohérence interne.  Ils analysent  — dans les cas extrêmes  sans aucun recours à la langue naturelle,  par des moyens  exclusivement mathématiques — les propriétés  d'objets  et de situations  postulés à discrétion  — c'est dire  qu'ils n'existent pas :  l'"équilibre",  l'"indifférence",  l'"information parfaite"[95]. 

Juan Carlos Cachanosky  faisait la même remarque :

"Les hypothèses sur lesquelles ils se fondent les privent de la validité pratique  que doit avoir toute théorie.  En particulier,  le postulat de "connaissance parfaite" change la nature de l'objet de l'étude.  C'est ce point-là qui fut signalé avec insistance par les économistes de l'école autrichienne[96]. 

'Toute approche(,  dit Hayek),  comme celle d'une bonne partie de l'économie mathématique avec ses équations simultanées,  qui part en fait de l'hypothèse que l'information  dont les gens disposent correspondrait  aux faits objectifs de la situation,  laisse systématiquement de côté ce qu'il est notre premier devoir  d'expliquer[97]'.

L'usage normatif  qu'on en fait  nous conduira à observer  maints autres exemples des contradictions amusantes auxquelles conduit un postulat  aussi impossible à imaginer sérieusement  que celui d'"information parfaite".  Hoppe poursuit :

"Ils font des calculs :  additionnent,  soustraient,  multiplient,  divisent,  différencient,  intègrent  — avec des unités d'objets  imaginés pour la convenance —  (l''utilité'),  et font  force suppositions  et opérations  sur des relations arbitraires — inexistantes :  fonctions  et déterminations simultanées —  entre des objets  et des propriétés  non moins arbitrairement postulés.  Le résultat,  comme l'établit un coup d'œil sur n'importe laquelle des revues internationales spécialisées  soi-disant en pointe,  est un flot ininterrompu  d'exercices symboliques  littéralement dépourvus de toute signification  et de toute applicabilité  — des jongleries  mathématiques  en lieu et place  d'une science sérieuse et authentique,  sans même  la plus petite ressemblance  avec ce qui,  jadis  — jusqu'à  il y a quelques décennies —  passait pour être  la science économique,  et que l'ensemble des 'économistes classiques'  entendaient d'ailleurs par là.

"(Le caractère absolument vain de l'économie mathématique ne peut se dissimuler  et demeurer  à l'écart de la conscience publique  que parce que le monde de l'enseignement  et de la recherche dans l'ensemble des pays occidentaux  est largement étatisé  (payé par l'impôt),  et que cela  dispense entièrement  la plus grande part de ce qu'on appelle la "recherche scientifique" de toute — de sa — justification pratique.   Bien au contraire,  on a des raisons de supposer  que si les hommes de l'état  entretiennent de la sorte l'économie mathématique,  c'est précisément parce qu'elle n'a absolument aucune portée[98] .)

Wassily Leontief  disait, de même,  en 1984 :

"les revues d'économie sont pleines de formules mathématiques  qui conduisent le lecteur d'un ensemble de présupposés plus ou moins plausibles mais complètement arbitraires à des conclusions théoriques  sans intérêt  mais précisément exposées[99]."

"De l'autre côté[,  poursuit Hoppe,]  en tant que discipline 'empirique',  la science économique  dégénérait  toujours davantage  en une 'recherche quantitative'  ou encore en 'économétrie'.  Puisque,  soi-disant,  il ne pouvait y avoir de connaissance de la réalité  qui ne soit  hypothétique et que toute connaissance empirique  ne pouvait  prétendument  être qu'hypothétique,  alors on pouvait  — on devait —  procéder dans le domaine des sciences économiques et sociales  exactement  comme dans celui des sciences naturelles  expérimentales :  par la méthode de l'essai et de la découverte des erreurs.  On formule donc des hypothèses  (des modèles)  au choix  sur les rapports  entre certaines grandeurs  (variables) empiriques,  puis on 'observe'  ou on 'n'observe pas' les données qui devraient y correspondre,  pour finalement 'tester' les hypothèses à l'aune de ces données-là.  Que les prédictions  déductibles des hypothèses  'correspondent'  avec les données effectives,  et voilà l'hypothèse confirmée  jusqu'à nouvel ordre ;  qu'elles n'y correspondent pas,  et voilà que l'hypothèse  est réfutée  et doit être soumise à révision.  Les conséquences de cette forme  ([pseudo-]expérimentaliste) de la science économique,  on peut de même les constater par un simple coup d'oeil dans les périodiques les plus en vue du monde universitaire.  Entre deux exercices de jonglerie mathématique,  on n'y trouve guère autre chose  que de la 'construction de modèles'  et des 'tests'.  Cependant, les résultats  suffisent à dégriser n'importe qui[100]." 

Martin Feldstein, de Harvard,  qui fut Président du Council of Economic Advisers de Ronald Reagan,  ne disait-il pas : 

"Une des grandes erreurs de la politique économique des trente dernières années a été une confiance excessive dans la capacité de prédire[101]."

De son côté,  R. E. Lucas,  représentant connu de l'école des anticipations rationnelles,  avait dit que les grands modèles économétriques  utilisés pour faire des simulations

"[...] ne peuvent pas donner d'informations utiles quant aux conséquences réelles de politiques économiques concurrentes[102]."

"La capacité à prévoir des modèles économétriques,  [poursuit Hoppe,]  — comme  l'opinion générale  elle-même  le reconnaît d'ailleurs de plus en plus —  est un sujet de rigolade  proverbial.  Tout profane un peu dégrossi,  sans y avoir le moins du monde recours,  peut produire des pronostics aussi bons  (ou aussi mauvais)  voire bien meilleurs.  La recherche quantitative en économie  n'a  jusqu'à présent  jamais produit  une seule  nouvelle idée fondamentale  — cependant  qu'au cours d'une multitude innombrable  d''études scientifiques'  entreprises à cette fin,  [cette même recherche quantitative] contribuait à ce que même les fondements les plus apparemment inébranlables de l'économie politique  soient remis en question  par des entreprises 'expérimentales'.  Cependant que, dans le domaine des sciences économiques et sociales,  il ne se trouvait  guère de proposition,  si incroyable  ou folle  qu'elle ait semblé être,  qui n'ait trouvé diverses études 'empiriques'  pour,  simultanément,  aussi bien  la 'confirmer'  que la 'réfuter' par l'expérience.

("Dans le meilleur des cas,  ces études consistent à réaffirmer les vieilles vérités fondamentales  par des moyens inappropriés — d'une certaine manière  comme si on 'prouvait'  à nouveau  le théorème de Pythagore  par des moyens empiriques,  en faisant des mesures de longueur et d'angle.  Et, dans le pire des cas,  elles consistent à "réfuter"  ces anciennes vérités fondamentales  par des moyens empiriques  en fait inopérants  et à "découvrir" sans arrêt des théories 'nouvelles',  'jamais vues'.  Et ce,  d'autant plus qu'on est moins familier de l'histoire de la pensée économique  — des Classiques[103].)"

En d'autres termes, les pseudo-expérimentalistes passeraient leur temps à "prouver"  statistiquement  que deux et deux font quatre  mais,  comme leurs moyens de preuve  sont  par essence  inadéquats  (et comme ils vivent d'argent pris aux autres par la force),  il leur arrive aussi forcément de "prouver",  à l'occasion,  que cela fait cinq  (du moins,  "dans les conditions de l'expérience") — et c'est en cela  que consisterait l'essentiel de leurs "contributions originales"  à la science économique.  M. J. Moroney  écrivait en 1980 : 

"Il fut un temps où les papes et les rois avaient des astrologues à la cour pour les aider à planifier l'avenir.  Aujourd'hui, les directions de l'Etat ont des statisticiens pour le même usage.  Un beau jour,  on les reléguera dans les journaux du dimanche pour chasser les astrologues de leur dernier refuge[104]".

"(La recherche  économique  [pseudo-]expérimentale[,  poursuit Hoppe,  ]  est elle aussi largement  [entretenue] par l'impôt  et n'est soumise à aucune contrainte de justification pratique,  et elle est également,  pour les mêmes raisons,  largement dépourvue de toute valeur  et utilité.  L'intérêt que les hommes de l'état trouvent à soutenir  la recherche économique  [pseudo]expérimentale  se trouve plutôt dans le fait qu'elle seule, du fait de ses partis pris  méthodologiques,  se prête à la légitimation de l'intervention étatique en tant que telle  — quelle  que celle-ci puisse être.  L'interventionnisme étatique  comme mise en application de la recherche sociale empirique,  et la science  comme technique de l'intervention au coup par coup dans la société !)"

"Vu  l'insignifiance patente de l'économie mathématique,  le caractère de plus en plus visiblement  arbitraire des objets  et des résultats de la recherche empirique  et la perte  d'intérêt,  la dévalorisation de la recherche scientifique  en économie en tant que telle  qui en sont résultées,  l'économie,  à partir de la fin des années 70,  s'est retrouvée dans une 'crise  scientifique'  au sens de Thomas     Kuhn[105],  crise qui  s'aggrave toujours  depuis lors.  En dépit de leur échec  manifeste, les économistes quantitativistes  et mathématiciens  n'ont naturellement pas abandonné  leurs postes  et règnent  toujours  aujourd'hui  sur les universités en vue  et sur les publications  scientifiques.  Mais  parmi les étudiants  et les savants des générations montantes,  il est depuis  apparu de plus en plus de contestataires,  qui rejetaient  l'ensemble du programme de recherche  (le paradigme) positiviste-falsificationniste  comme stérile  et même catégoriquement vicié,  et se tournaient  vers un autre,  ou se consacraient  à la recherche  d'une porte de sortie analogue.  De même  a-t-on pu  constater  une reprise dans la création de nouvelles revues spécialisées,  qui ne se présentaient  plus seulement  comme des concurrentes directes des périodiques établis  avec leurs auteurs et/ou lecteurs  et le même programme de recherche  (mais en mieux  et en plus mathématiquement compliqué  —ou au contraire plus mauvais  et plus simple),  mais entendaient offrir à la place  un produit entièrement autre,  fabriqué  par des auteurs différents  et adressé à des lecteurs différents  (ou du moins convertis).  Du côté autrichien,  cela s'est  d'abord produit en 1976  avec la fondation du Journal of Libertarian Studies.  An Interdisciplinary Review,  et en 1987  est apparu entre autres la Review of Austrian Economics.  Le fondateur et le rédacteur en chef des deux périodiques était Murray Rothbard.  .  An Interdisciplinary Review;      .

"La crise du programme de recherche  positiviste  s'aggrava  au cours des années 80,  après  que les prédictions mêmes des monétaristes,  qui avaient entre-temps  supplanté les keynésiens  comme école 'dominante' de la science officielle,  s'étaient révélées d'une fausseté patente      ,         

"(Comme meilleur témoin,  voir [ce que dit en 1986] Milton Friedman,  chef de l'école monétariste[106].  [Il] n'échappe pas  à l'aveu que l'ensemble de ses prédictions  sur les avantages  d'un système de monnaies-papier nationales  non convertibles  et de taux de change flottants  — notamment  comparé avec un étalon-or classique,  au vu des expériences accumulées depuis 1971 — avec la mise en oeuvre des idées monétaristes —  se sont révélées complètement erronées.  Friedman  n'admet à ce propos  que son embarras.  Il n'envisage pas de reconnaître  […]  qu'il pourrait bien  y avoir quelque chose ne va pas dans la méthode de recherche positiviste  qu'il propage  depuis le début de sa carrière).

"Dans cette situation de crise,  on n'a pas seulement vu ressusciter les autres versions du relativisme dans les sciences sociales,  étouffées  au cours des hautes eaux du positivisme : de l'économie néo-institutionnaliste,  rhétorique,  interprétativiste,  herméneutique,  post-moderne  ou ultra-subjectiviste.  Rothbard;    .  Rothbard;    [107] ;  on a surtout assisté  à la redécouverte de la tradition de l'école autrichienne  et de la différence essentielle de son programme de recherche  rationaliste[108]."

Pour illustrer les inconvénients du parti pris pseudo-expérimentaliste  et donner une idée de leur ampleur,  nous pouvons présenter quelques-unes des branches de la logique  systématiquement ignorées  par les tenants du parti pris pseudo-expérimentaliste.  Et pour commencer,  réfutons-le  en donnant comme exemple la manière dont Hoppe  démontre que la science expérimentale dépend logiquement,  pour être valide,  d'absolus d'origine philosophique,  dont la régularité des phénomènes qu'elle étudie  (leur caractère  absolument  et universellement déterminés)  et en même temps,  aussi absolument nécessaire et systématiquement oublié,  le libre arbitre de l'espèce humaine  dont certains spécimens  se livrent  aux expériences en cause : 

"Quant à la classification censément exhaustive  entre les propositions  analytiques,  empiriques  et émotives,  on est bien forcé de demander : 

'mais quel est donc  le statut de cet axiome même ?' 

"Il faut bien que ce soit une proposition analytique ou alors empirique ;  à moins  qu'il ne s'agisse  d'une émotion qu'on exprime. 

"— Si on la tient  pour analytique,  alors  il ne s'agit  que de bla-bla verbal  sans contenu,  qui ne dit rien  d'une réalité vraie,  mais se bornant  à définir  un son,  ou un symbole,  à l'aide  d'un autre.  De sorte  qu'on n'aurait plus  qu'à hausser les épaules  et à répondre :  'et alors ?'

"— La même réponse serait appropriée si on tenait l'affirmation positiviste pour une proposition 'empirique'.  Si c'était le cas,  il faudrait admettre  que cette proposition  pourrait bien être erronée,  et qu'on aurait bien le droit de connaître le critère sur la foi duquel  on devrait décider  si elle l'est ou non.  Et,  ce qui est encore plus déterminant,  en tant que proposition empirique  elle ne saurait décrire  qu'un fait historique,  et serait  tout à fait inutilisable  pour décider  si oui ou non  il serait possible,  à l'avenir,  que quelqu'un produise jamais des propositions  qui décrivent  le réel  mais qui  ne soient pas  réfutables,  ou normatives  sans être émotionnelles. 

"— Enfin,  s'il se trouvait  qu'on tient le slogan positiviste  pour une proposition émotive,  alors  d'après sa propre doctrine  elle serait sans valeur du point de vue de la connaissance,  ne pourrait prétendre énoncer une vérité quelconque,  et on n'aurait pas à lui prêter  davantage d'attention  qu'à un chien qui aboie.

"De sorte  qu'on est forcé de conclure d'emblée  que le positivisme est un échec total.  Il ne prouve en rien  qu'une éthique rationnelle soit impossible.  Et  on ne peut pas non plus  le considérer comme une épistémologie,  comme une théorie acceptable de la connaissance.  Car s'il l'était,  il faudrait que la prémisse  la plus fondamentale du positivisme soit un énoncé  synthétique a priori  (décrivant le réel,  mais irréfutable),  ce dont [justement elle nie] l'existence même,  et on se retrouverait  donc dans le camp du rationalisme social.

"De même,  l'affirmation positiviste  suivant laquelle toutes les propositions scientifiques seraient hypothétiques  se détruit elle-même  (quel est,  en effet,  le statut de cette explication-[109] ?).

"Pour comprendre cet argument,  imaginons  une explication établissant un lien  entre deux ou plusieurs événements  et supposons  qu'on ait réussi à la faire 'coller' à un ensemble de données.  On l'applique ensuite à un autre ensemble de données,  apparemment  pour réaliser  un autre test empirique.  Maintenant,  on est tenu de se demander : 

'que sommes-nous tenus de présupposer  pour lier  la seconde expérience  à la première de telle manière  qu'elle la confirme  ou qu'elle l'infirme ?' 

"On pourrait croire d'emblée que,  si la seconde expérience répétait les observations de la première,  ce serait une confirmation,  et sinon,  une réfutation  — et il est clair  que cela,  la méthodologie  positiviste  le présume vrai.  Or, dans ce cas,  rien en fait n'autorise à le dire.  En effet,  tout ce que l'expérience  révèle à l'observateur vraiment 'neutre',  c'est que l'on peut classer en tant que 'répétition',  ou au contraire que 'non-répétition'  deux ou plusieurs  observations  sur la succession dans le temps de deux ou plusieurs types d'événements.  Une simple répétition  ne devient 'confirmation' positive  et une non-répétition 'réfutation'  négative  que si l'on suppose,  indépendamment de tout ce qu'il est réellement possible de confirmer par l'expérience,  qu'il existe des causes  invariantes,  opérant indépendamment du temps.  Si on suppose au contraire  qu'au cours du temps  la causalité opère quelquefois  d'une manière  et quelquefois d'une autre,  alors ces cas de répétition  ou de non-répétition  ne sont que des expériences datées,  enregistrées,  mais ne peuvent avoir  aucun sens particulier  ni lien réciproque.  Il n'existe entre elles  aucun lien logique de confirmation  ou de réfutation réciproque.  Il y a une expérience,  puis il y en a une autre ;  elles sont semblables,  ou elles sont différentes ;  mais c'est tout ce qu'on peut trouver à en dire.  Rien d'autre ne s'ensuit.

"De sorte qu'il n'est possible de parler de 'confirmation' ou de 'réfutation'  que si l'on présuppose le principe de régularité :  que si l'on est convaincu  que les phénomènes  observables  sont en principe  déterminés par des causes  qui demeurent constantes  et indépendantes du moment dans la manière dont elles opèrent.  Il faut absolument  supposer vrai  le principe de régularité  pour pouvoir déduire  qu'une hypothèse est bancale du fait  qu'on échoue à reproduire une expérience ;  et c'est à cette condition seule  qu'on peut l'interpréter  comme confirmée  parce qu'on y parvient.  Or,  il est évident que ce principe de régularité,  on ne l'a pas déduit de l'expérience  et que celle-ci  ne pourrait pas  le confirmer.  Ce lien  entre les événements  n'est pas observable.  Et même si on l'observait,  l'expérience  ne pourrait pas révéler  s'il est ou non indépendant du temps.  On ne peut pas non plus  le réfuter par l'expérience,  puisque  si un événement semblait le réfuter  (par exemple  si on ne pouvait pas reproduire un résultat),  on pourrait  toujours dire d'emblée  que c'était  le type particulier d'événement censé en causer un autre  qui n'était pas le bon.  Et comme cette expérience  ne prouve pas non plus  qu'une autre succession d'événements  ne puisse pas se révéler  invariante avec le temps dans sa manière d'opérer,  on ne peut pas  prouver non plus  que le principe de régularité  ne soit pas valide. 

"Et cependant,  alors  qu'il n'est ni déduit de l'expérience  ni réfutable par elle,  le principe de régularité  n'est rien de moins  que la présupposition logiquement nécessaire  pour réaliser des expériences  dont on puisse dire  qu'elles se confirment  ou se réfutent  mutuellement  (par opposition  à des expériences  sans lien logique entre elles).  Ainsi,  puisque  le positivisme  suppose  qu'il existe de telles expériences  logiquement liées,  alors on doit en conclure  qu'il admet aussi l'existence d'une connaissance non hypothétique à propos du réel.  Il doit  bel et bien  supposer  qu'il existe des causes  invariantes avec le temps,  et doit le supposer  alors même  qu'il est impossible  d'imaginer  que l'expérience  le confirme  ou l'infirme.  une fois de plus,  le positivisme  apparaît  comme une doctrine  incohérente,  contradictoire.  Des explications  non hypothétiques  pour des faits réels,  ça existe  bel et bien. 

"Enfin  (et désormais  sans surprise pour nous),  la thèse positiviste de l'unité de la science  se révèle  elle aussi  contradictoire.  Le positivisme  prétend  que les actions, de même  que tout phénomène,  peuvent  et doivent  être expliquées  au moyen  d'hypothèses.  Si c'était le cas,  alors,  et de nouveau  contrairement à sa propre doctrine  suivant laquelle  il ne saurait  y avoir  aucune connaissance a priori de la réalité,  le positivisme  serait forcé de supposer  que les actions humaines aussi  sont strictement déterminées  par des causes invariantes,  indépendantes du temps.  Car  si nous devions procéder comme le positivisme nous demande de le faire  — établir  entre différentes expériences  un lien de confirmation ou de réfutation supposée —  alors il faudrait,  comme nous venons de l'expliquer,  présupposer  que la causalité  y opère  avec une régularité  absolue.  Mais alors,  si c'était vraiment vrai,  et s'il était  vraiment possible de concevoir les actions des hommes  comme entièrement gouvernées  par une causalité  invariante avec le temps,  alors  comment expliquer les explicateurs ?  Comment  rendre compte du comportement de ceux qui exécutent ce processus même de formation des hypothèses, de vérification  et de réfutation ?  A l'évidence,  pour faire toutes ces belles choses,  pour prendre en compte les expériences de 'confirmation'  ou de 'réfutation',  pour remplacer les vieilles hypothèses  par des nouvelles  — il faut bien  qu'on soit capable d'apprendre.  Mais si l'on peut apprendre de l'expérience,  ce que le positiviste  est bien obligé  d'admettre,  alors  à aucun moment  on ne peut savoir à l'avance  ce qu'on ne saura que plus tard,  ni ce que l'on fera une fois  qu'on l'aura su.  En fait,  la seule chose qui soit possible  est de reconstruire la séquence des causes de ses actions,  et cela après les faits,  car on ne peut expliquer sa propre connaissance  que si on la possède déjà.  Ainsi,  la méthodologie positiviste  appliquée  au domaine de la connaissance et de l'action,  qui contient  la connaissance  comme ingrédient nécessaire,  est purement  et simplement contradictoire  — une absurdité logique de plus. 

"Le principe de régularité  peut et même doit être supposé dans le domaine des objets naturels,  c'est-à-dire  pour des phénomènes  qui ne sont pas constitués de notre propre connaissance  ni d'actions manifestant cette connaissance  (dans ce domaine,  la question de savoir s'il existe des lois constantes  à partir desquelles il est possible de faire des prévisions ex ante  est positivement déterminée  indépendamment de l'expérience,  et les facteurs empiriques  ne jouent de rôle  que pour déterminer quelles sont les variables concrètes  qui ont,  ou n'ont pas,  un lien de cause à effet avec quelles autres variables).  En ce qui concerne  la connaissance et l'action,  en revanche,  le principe de régularité  ne peut pas être valide  — dans ce domaine,  la question de savoir  s'il existe ou non des constantes  est en elle-même  empirique  par nature  et ne peut être déterminée  pour une variable donnée que sur la base de l'expérience passée,  c'est-à-dire ex post.  Et tout cela,  qui est une connaissance authentique de quelque chose de réel,  peut être connu  apodictiquement ; de sorte  que c'est le dualisme méthodologique,  et non le monisme  que l'on doit accepter  et admettre  comme absolument vrai  a priori[110]."

Nous avons déjà énuméré,  pour y trouver les moyens de mettre en cause  l'analyse conventionnelle des structures industrielles,  certaines des erreurs auxquelles  le savant s'expose  quand il refuse d'apprendre sérieusement la logique  (la logique,  c'est comme les mathématiques :  cela s'apprend).  Et que les scientifiques  qui s'en sont crus dispensés  sous prétexte  que la science des définitions  n'existerait pas  n'ignorent pas seulement  que la science expérimentale  dépend de démonstrations philosophiques  pour être valide :  ils violent les exigences mêmes de cette science,  même s'il n'en existait pas d'autre.  Car c'est dans tous les domaines  que la contradiction est la preuve absolue  d'une erreur. 

Il s'agit bien de répondre à des questions pratiques

Une étude classique des "structures industrielles"  s'interroge sur les concentrations,  étudie les variations de prix.  Elle s'enquiert des derniers développements  sur la manière d'éprouver  la "contestabilité" des marchés,  ou l'arbitrage  entre des contraintes a priori,  dont on reconnaît  qu'il est difficile de prouver d'avance qu'elles rapprocheront de l'optimum présumé,  et des décisions a posteriori,  bureaucratiques et soi-disant jurisprudentielles,  qui maintiennent les entrepreneurs dans l'incertitude,  correspondant au plus bas degré de prévisibilité  que puisse offrir une "règle de droit".  La présente étude  ne laissera pas de répondre à ces préoccupations classiques-là :  par exemple,  pour ce qu'on appelle la "contestabilité" des marchés,  elle affirme  qu'on n'en peut donner  aucune "mesure" objective,  et que c'est une des raisons  pour lesquelles  on ne doit en tenir aucun compte  pour dire le Droit.  Quant au "dilemme"  entre règles a priori  et jugements a posteriori,  elle affirme qu'il n'y en a pas :  que les unes et les autres sont injustifiés,  puisqu'ils bafouent la seule règle objective,  qui est le principe de non agression : de ce fait, les prétendues "règles de droit" n'en sont pas et, quant à l'étude des situations,  elle ne saurait guider aucune intervention :  tout au plus ce genre d'expériences  peut-il guider la négociation des contrats à venir.  Ces résultats-là,  cependant,  elle les obtient  par des moyens différents :  elle ne se soucie pas trop  d'étudier l'histoire récente des politiques de concurrence[111],  puisqu'elle entend conclure  que l'expérience ne peut ni justifier  ni guider ces politiques  parce que,  comme on prétend les asseoir  sur des raisonnements absurdes,  rien ne pourrait les justifier :  ce sont les théories mêmes  qui prétendent fonder  ces politiques  qui n'ont pas  d'existence rationnelle.

A cet égard, les adeptes de l'antitrust  se sont trompés  au moins  à deux titres :  ils n'ont pas seulement  prêté  aux politiques de concurrence des effets sur l'efficacité productive  (l'"efficience"  ou l'"optimum social"),  qui contredisent les conceptions mêmes de la valeur qu'ils admettent expressément ;  ils ont surtout conclu ainsi  parce qu'ils se sont dispensés de ce que Mises présentait à juste titre  comme les deux moyens de preuve du raisonnement économique :  la validité des concepts et la cohérence du raisonnement.  Et pour commencer,  ils ont prétendu déduire des normes d'action de la seule théorie économique,  alors que celle-ci en tant que science descriptive,  est automatiquement wertfrei  (dans ses seules conclusions,  comme on le verra)  et ne peut donc pas  à elle seule fournir de normes.  Si l'on veut affirmer  que des politiques ou des institutions sont bonnes,  ou qu'on doit les imposer,  même au nom d'un optimum "économique"  quelconque,  on ne peut pas  logiquement  se dispenser de prouver  que ce qu'on juge "bon"  est bon,  et qu'il faut  faire ce qu'on est censé  "devoir" faire.  Si pertinentes  soient-elles,  le détour  qu'on aura fait  par les considérations de fait  et de cause  ne réussira pas indéfiniment à détourner l'attention du fait que c'est une norme  ou un impératif  qu'il s'agit de justifier,  que cette justification  n'est pas fournie,  et en tout cas,  que si ce jugement,  cette recommandation  se prétendent "scientifiques",  cela présuppose  que de telles démonstrations normatives  appartiennent  à une science rationnelle,  objective et valide.  Or,  si un tel raisonnement normatif  peut être rationnel,  objectif et valide,  il ne saurait relever d'une définition pseudo-expérimentaliste de la science,  y compris  économique,  comme incapable de décrire autre chose  que des causes et leurs effets :  cette expertise appartient par définition à la philosophie morale ;  la définition des normes  relève toujours de la philosophie.

 

C.  Le laisser-aller philosophique des économistes techniques  fait perdre sa pertinence  au critère de Pareto

Une solution  que les économistes,  pour échapper à cette conclusion gênante,  avancent souvent  à la place  est de "définir"  la situation  "économiquement efficace",  celle qui "maximise  l'utilité sociale",  conduit à la "production maximum"  et,  au prix d'une seule supposition non démontrée,  comme quoi ce qui est "efficace"  serait "bon"  ou "juste",  d'affirmer  que tel choix  serait meilleur que tel autre.  Tout d'abord,  cela  ne répond en rien  à la condition logique  énoncée  plus haut :  prouver que ce qu'on juge bon  est bon ;  tout au plus  cela montre-t-il  à quel point les économistes  se sont habitués à tricher  en faisant comme si les obstacles logiques  qui devraient les bloquer n'existaient pas :  il faut donc leur rappeler que,  quand toutes vos conclusions  dépendent d'un postulat  que vous ne pouvez pas prouver,  vous n'avez rien prouvé.  En outre,  cette habitude de se tirer d'un mauvais pas  par une pirouette  (avec la complicité tacite des collègues  bien contents de pouvoir frauder à leur tour de leur côté)  habitue les économistes  à sous-estimer l'expertise philosophique nécessaire  pour définir  même cette norme d'"efficacité productive".  Les dénaturations du critère de Pareto vont nous permettre de l'illustrer. 

Ce critère de la production  — ou de l'"utilité sociale" maximum,  qui passe aussi pour un critère d'unanimité,  représente le repère purement technique,  auquel l'économiste  pourra se référer  sans se croire compromis par des jugements de valeur.  Or,  ce critère,  au départ entendu  comme un substitut scientiste  aux arguments de Droit des libéraux,  sert désormais de prétexte  à toutes sortes d'argumentaires étatistes  — et,  comme on le verra,  contradictoires,  dont le fameux Quatrain,  la Ritournelle des Externalités, des Biens Publics  et bien sûr,  puisque la sophistique antitrust  s'en réclame davantage, des Rendements Croissants  et des Monopoles Naturels.  Le deuxième type de rationalisations,  qui conduit essentiellement à opposer des élucubrations sur leurs prétendues "fonctions d'utilité"  aux choix que les gens feraient vraiment  s'ils étaient libres de choisir,  traduit le glissement insidieux d'une conception prétendument technique à une approche matérialiste de la valeur.  Le premier  tire des conclusions arbitraires d'une définition idéaliste,  c'est-à-dire irréalisable  parce qu'en fait contradictoire, de l'unanimité :  Amartya Sen, dans son fameux article "The Impossibility of a Paretian liberal[112]",  a même prétendu en déduire que le libéralisme ne pouvait pas maximiser l'utilité sociale.  Il est vrai que si,  comme Sen et la plupart des "économistes du bien-être",  l'on prétend spéculer  sur la satisfaction des gens qui n'agissent pas,  voire contre les préférences que démontrent  leurs actes concrets  (cf. la première rationalisation),  rien n'est plus facile  que de définir l'"unanimité" de telle manière  que celle-ci soit réputée "ne pas exister"  dès lors que certains se plaignent,  voire pourraient seulement se plaindre, de l'usage que les autres font de leurs possessions légitimes.  Il n'en reste pas moins que,  même dans cette interprétation-là de l'"unanimité",  ce n'est pas dû,  comme l'implique la conclusion de Sen,  au fait  (définissant le libéralisme)  que ces possessions-là sont légitimes :  on ne peut certes pas  empêcher les gens  d'être jaloux,  ni de se mêler des affaires des autres,  ni même,  Dieu sait, de s'imaginer qu'ils auraient le droit de les dépouiller ;  mais cela,  c'est vrai sous tous les régimes ; dans cette affaire  le libéralisme,  lequel n'a qu'une norme,  la propriété naturelle,  c'est-à-dire  qu'un souhait,  "que personne ne vole,  n'agresse personne",  peut seulement accroître les chances de l'"unanimité" entendue dans ce sens-là,  puisqu'il incarne  le seul principe politique sur lequel tout le monde,  s'il était rationnel  (et si on lui demandait son avis),  pourrait se mettre d'accord. 

L'essentiel,  cependant,  est que  cette "unanimité"-là,  on ne l'a jamais observée.  Et si on ne l'a jamais observée,  c'est parce que si elle existait,  on ne pourrait pas la constater.  On n'a aucune possibilité de s'assurer de l'unanimité  ainsi "définie" parce qu'il n'y a aucun moyen de lire dans la tête des gens.  Prenons l'exemple de Rothbard, 

"[…] le jaloux qui étouffe de rage à voir la bonne fortune d'autrui ? Nous ne nous soucions pas de ses opinions sur les […] autres,  puisque son action ne démontre pas ces préférences-là,  et qu'elles ne peuvent par conséquent pas être prises en compte.  Comment pouvons-nous savoir […] ? Consulter verbalement ses opinions ne suffit pas,  puisque  sa jalousie proclamée  peut  être une plaisanterie,  ou un jeu littéraire,  ou un mensonge délibéré[113]."

Impossible à prouver,  l'autre raison  pour laquelle on n'a jamais observé l'"unanimité" des démocrates-sociaux  est qu'elle est essentiellement contradictoire :  elle implique qu'avant toute action,  je doive m'assurer la permission de quiconque pourrait en prendre ombrage.  Mais dans ce cas-là,  tous les autres sont dictateurs absolus sur moi-même,  et c'est une piètre consolation que je puisse à mon tour les empêcher de vivre ;  et d'unanimité,  point,  puisque mon propre consentement  est radicalement bafoué par l'obligation de recueillir celui de tous les autres ;  si on le présente clairement  (ce qui est évidemment rare,  puisque la démocratie sociale dominante  craint et proscrit le raisonnement  en termes de principes),  on a peu de chances de voir accepter "unanimement"  un esclavagisme aussi mortel  et,  comme l'a bien vu Rothbard,  la prétendue propriété de tous sur tous se traduirait dans la pratique  par la domination de quelques-uns  sur tous les autres : 

"Dans cette conception personne  […]  ne possède un Droit de propriété à 100 % sur sa propre personne ;  [c]ette thèse offre au moins  le mérite de constituer une règle universelle,  appliquée à chaque personne dans la société ;  cependant,  elle a bien d'autres problèmes à résoudre.  Une objection pratique se présente immédiatement :  si la société dépasse  la poignée d'individus,  cette solution s'effondre nécessairement et se transforme  [en] domination partielle de certains par d'autres.  En effet,  il est matériellement impossible pour chacun de surveiller continuellement tous les autres pour exercer sa part égale de propriété  sur chacun des autres hommes.  C'est dire qu'en pratique,  cette idée de propriété altruiste universelle  et égalitaire est utopique  et irréaliste ;  la surveillance  d'autrui,  et par conséquent  l'exercice de la propriété sur autrui  devient forcément  une activité spécialisée  aux mains d'une classe dirigeante[114]."

On voit bien que, dans cette acception,  l'"unanimité"  n'est pas seulement "pratiquement" impossible à réaliser :  elle est impensable,  ce pourquoi  on devrait toujours absolument  s'interdire de l'utiliser.  Pourquoi donc  s'accroche-t-on à une pseudo-définition de l'unanimité,  aussi visiblement absurde ?  Parce que,  depuis qu'ils passent pour "arbitraires  et conventionnels",  on ne vérifie plus  la cohérence des concepts.  Les faux concepts s'accumulent donc,  surtout dans le domaine normatif  où le positivisme,  en réputant impossible la recherche  d'aucune vérité,  dissuade de rechercher  même les erreurs  qu'il serait prêt  à reconnaître. 

La cohérence logique,  ennemi public de la démocratie sociale

Les puissants de la démocratie sociale,  qui ont mis la main sur la plus grande partie de l'enseignement  à des fins évidentes de censure  (celle-ci s'ensuit nécessairement  puisque qui paie commande,  qu'il existe d'autres moyens de réaliser les buts  qui en sont le prétexte  et que l'histoire politique  montre clairement,  au moins dans le cas des Etats-Unis  et de la France,  que c'était le but de l'opération) ont d'ailleurs un intérêt pragmatique direct à ce que ces pseudo-normes  prolifèrent,  puisque leur arbitraire se développe et perdure à mesure que ces inconséquences se répandent.  Dans L'Etat,  Anthony de Jasay appelle valeurs démocratiques[115] les normes que ses principes de fonctionnement  (notamment l'obligation de constituer des coalitions gagnantes  pour dépouiller les perdants  et le rôle que joue  le chantage des groupes de pression sur qui cherche à les former)  ont contraint la démocratie sociale à faire siennes,  alors que seule une minorité les partage  et qu'on  ne peut pas les justifier rationnellement. 

"Le chapitre 3,  'Les valeurs démocratiques' traite des valeurs démocrates-sociales qui règnent  sans partage  lorsque l'Etat, de plus en plus dépendant de l'adhésion populaire et obligé de se battre pour l'obtenir,  finit par envahir complètement  la vie des personnes en prétendant accomplir leurs idéaux. 

"En acceptant,  en se faisant même  l'auxiliaire actif de cette démocratie […]  où il voit un moyen de remplacer la répression par l'adhésion,  l'Etat s'engage à respecter certaines règles et procédures  (par exemple un homme-une voix,  la règle majoritaire) pour obtenir le pouvoir.  […] Dès lors […]  ses politiques,  s'il veut rester au pouvoir,  seront condamnées à vouloir faire davantage de gagnants que de perdants.  Il devra par exemple renoncer  à favoriser les plus méritants,  […]  ou à promouvoir  quelque autre objectif moins grossier.  [… C]ela rapporte bien plus de faire que les perdants soient un certain nombre de riches  plutôt que le même nombre de pauvres.  Une telle règle n'en est  pas moins strictement opportuniste,  et risque de ne pas obtenir  l'assentiment […].  D'autres penseurs […]  chercheront [d'ailleurs]  à ajouter des clauses telles que "à condition que les droits naturels  soient respectés",  voire "à moins qu'il n'y ait atteinte à la liberté",  […] suffisamment contraignantes  pour étouffer dans l'œuf nombre de politiques démocratiques. 

"Par conséquent,  l'idéologie démocrate-sociale  a tout intérêt à bâtir un argumentaire,  ou  (pour plus de sûreté)  plusieurs types  d'argumentaires  afin de 'démontrer'  que les politiques démocratiques  ne font rien de moins que de réaliser  en elles-mêmes des valeurs démocratiques,  autre manière de dire que l'opportunité politique doit être tenue pour une norme suffisante du bien commun  et des idéaux universels[116]."

Ces "valeurs démocratiques",  Jasay décrit leur nature et leurs lois du développement historique,  la manière dont un nombre croissant d'aspirations minoritaires et indéfendables en raison  passe du statut de "valeurs progressistes" à celles de "valeurs démocratiques",  à mesure que l'intimidation des activistes  contraint d'abord les élus à taire le mépris  qu'elles leur inspirent,  puis à se prosterner devant elles,  enfin à en imposer le culte  par la contrainte légale.  C'est ainsi que les puissants du moment  définissent les "catégories",  à qui ils infligent des persécutions ostensibles  ou attribuent des privilèges prétendus,  aux clameurs d'un système de rationalisations  d'autant plus riche et multiple  qu'ils n'auront pas laissé la logique entraver son développement.  On peut parfois prendre conscience de ce qu'elles valent  lorsque des différences institutionnelles les amènent à se répandre  plus vite dans certains pays :  c'est ainsi qu'aux Etats-Unis les dirigeants politiques semblent encore pouvoir se permettre de traiter comme absurde le "principe de précaution"  qui exige qu'on ne tienne compte des risques  que de l'un des deux termes d'une alternative  — celui que l'arbitraire politique  aura désigné  (quand ce "principe"-là  ne disait pas encore son nom,  il avait entre autres  conduit à rendre obligatoire  l'emploi de l'amiante dans le bâtiment),  alors que, dans l'Union Européenne,  il est inscrit dans la loi  depuis déjà plusieurs années.  Dans l'autre sens,  on assiste seulement aujourd'hui en France,  sous la dénomination de "discrimination positive",  aux ballons d'essais d'une législation expressément raciste  (ou plutôt raciste criminelle d'état,  cf. les précisions infra),  alors qu'aux Etats-Unis  elle figure dans les textes depuis plus d'un siècle,  d'abord aux dépens des uns,  puis aux dépens des autres  (les Asiatiques en sont toujours victimes, de nouveaux prétextes  ayant remplacé les anciens).

 La cohérence logique  disqualifiée comme "irrationnelle"

Voilà pourquoi  la démocratie sociale organise depuis des lustres,  et avec d'autant plus de véhémence  que progressent de conserve valeurs démocratiques  et redistribution politique socialiste,  l'intimidation  contre quiconque  s'obstine à demander quels principes inspirent son action.  C'est juste après la Seconde guerre mondiale  que les démocrates-sociaux  se sont mis à accuser expressément  la cohérence logique d'avoir favorisé le développement des socialismes totalitaires — surtout, naturellement,  de celui qu'ils avaient vaincu.  Affichant  l'incapacité de tout pseudo-expérimentaliste à reconstituer,  au moins dans son principe,  le lien entre l'expérience et les concepts  — pourtant formés à la suite  d'une succession d'essais  et de tentatives de réfutation —  Karl Popper, dans La Société ouverte et ses ennemis,  tout en affirmant défendre le rationalisme,  reprochait aux rationalistes de n'avoir pas su défendre le rationalisme  parce qu'ils l'auraient pris trop au sérieux,  qu'ils refusaient de voir qu'en définitive,  le rationalisme repose sur un "acte de foi" indémontrable.  Karl Popper commence  par définir le "rationaliste non critique"  comme quiconque  rejetterait en bloc  toute proposition "qui ne peut pas être vérifiée par le raisonnement ou par l'expérience[117]"  — c'est-à-dire  une proposition apparemment arbitraire  d'après la connaissance disponible du moment.  Puis  il s'en prend à ce même "rationalisme non critique"  comme si sa définition (implicite)  était tout autre,  celle de quiconque considère  toute proposition contradictoire  comme définitivement réfutée,  et en déduit  que les propositions  qu'on ne peut nier sans contradiction  (c'est-à-dire les axiomes)  sont,  elles,  définitivement prouvées : 

"Ce qui caractérise  la position rationaliste,  c'est l'importance donnée au raisonnement  et à l'expérience du raisonnement.  Il faudrait donc  commencer par y recourir  afin de vérifier  si la position rationaliste,  en tant que telle,  est fondée,  ce qui est évidemment impossible  [cette phrase n'est intelligible, de la part d'un individu sain d'esprit,  que si le "fondement"  en question  ne consiste pas dans la cohérence logique,  laquelle est par hypothèse satisfaite,  mais dans le test empirique].  La position rationaliste n'est pas logiquement défendable,  faute de pouvoir satisfaire  à sa propre exigence  [encore une fois,  c'est la position pseudo-expérimentaliste  qui ne l'est pas,  parce qu'elle ne le peut pas :  et cela ne vaut pas dire qu'elle repose sur un acte de foi,  mais qu'elle est réfutée].  Celui qui se prévaut de ce rationalisme intransigeant  est donc,  ou inconsciemment,  parti d'un postulat  par définition improuvable,  dont irrationnel.  Il a,  pour ainsi dire,  fait un acte de foi irrationnel  en la raison.  Ce fait  a été souvent  perdu de vue par les rationalistes  et les a exposés  à se faire battre sur leur propre terrain  et avec leurs propres armes,  par des adversaires  prompts  à constater  qu'on peut parfaitement rejeter tout argument ou certains arguments [sic (???)]  sans pour autant tomber dans l'illogisme  [on voit  que Popper n'avait guère  l'habitude de se soucier de contradiction pratique :  car multiplier les déclarations arbitraires affirme un irrationalisme implicite ;  et l'irrationaliste  est celui qui refuse la logique][118]."

Ce qui voudrait dire  que l'absurdité évidente de l'irrationalisme  ne prouve pas son contraire :  comme si l'expérience elle-même nous avait jamais fourni  la moindre occasion d'observer  une chose  qui,  à la fois,  serait et ne serait pas.  Comme le rappelle Ayn Rand :

"Une contradiction ne peut pas exister.  Un atome est lui-même,  et c'est aussi le cas de l'univers.  Ni l'un ni l'autre ne peuvent contredire  leur propre identité.  Et une partie ne peut pas non plus contredire l'ensemble.  Aucun concept formé par l'homme n'est valide  si celui-ci ne l'intègre pas dans la totalité de sa connaissance.  Arriver à une contradiction,  c'est avouer une erreur dans sa propre pensée ;  affirmer une contradiction,  c'est abdiquer son propre esprit  et s'évincer soi-même du domaine de la réalité[119]."

"Dans la réalité, les contradictions ne peuvent pas exister ; dans un processus cognitif,  une contradiction est la preuve d'une erreur.  D'où la méthode que l'homme doit suivre :  identifier les faits observés,  d'une manière non-contradictoire.  Cette méthode est la logique :  "l'art de l'identification non-contradictoire[120]". 

A l'appui de sa critique du rationalisme "non critique",  Karl Popper cite Einstein  qui,  en montrant

'qu'à la lumière de l'expérience,  il était possible de mettre en doute  nos présuppositions concernant l'espace et le temps,  [aurait réfuté l'idée suivant laquelle]  nos présuppositions ne peuvent pas  être modifiées par nous  ni réfutées par l'expérience[121].'

Karl Popper commet deux erreurs à cette occasion :  tout d'abord  il ne distingue pas les concepts axiomatiques des concepts simplement anciens.  Les concepts axiomatiques  ne peuvent  se réfuter  mais "mettent toujours leurs adversaires en déroute[122]",  parce que

"Comme les concepts axiomatiques  se rapportent aux faits de la réalité  et ne sont pas une question de 'foi'  ni d'un choix arbitraire de l'homme,  il y a une manière de s'assurer  si un concept donné  est axiomatique ou non :  on s'en assure  en observant qu'on ne peut pas échapper à un concept axiomatique,  qu'il est implicite dans toute connaissance,  et qu'on est obligé de l'accepter  et de s'en servir  y compris  au cours de toute tentative  pour le nier.

"Par exemple,  lorsque des philosophes modernes  déclarent que les axiomes  sont une question de choix arbitraire,  et poursuivent  en choisissant des concepts complexes,  dérivés,  comme prétendus 'axiomes' de leur prétendu raisonnement,  on peut observer  que leurs affirmations  impliquent l''existence',  la 'conscience',  l''identité'  et en dépendent logiquement,  alors  qu'ils font profession de les nier,  mais les introduisent en fraude dans leurs arguments  sous la forme de concepts non reconnus, de concepts 'volés[123]'."

L'autre erreur  est de considérer comme une "réfutation"  toute occasion de réviser  le contenu des concepts que nous donnent les progrès de la connaissance.  Dans le domaine de la réflexion logique,  s'opposer par principe à la critique des énoncés  serait un vol de concepts  puisque  ce serait renier  le moyen même  qui a permis de les établir,  ceux-ci  étant eux-mêmes le dernier produit de millénaires de pensée critique.  La connaissance logique,  si elle est une condition préalable de toute pensée  quand elle est réellement axiomatique,  ne s'identifie qu'à l'issue du processus d'abstraction conceptuelle,  et par des hommes faillibles ;  et les rationalistes sont les premiers à connaître le danger des démonstrations logiques apparemment irréfutables… jusqu'à ce qu'on les réfute par le même moyen de la démonstration logique :  voir la condamnation de l'usure par Aristote.  De même que la mise en cause  d'un concept  et la réfutation d'une erreur de logique  constituent des progrès en philosophie, de même,  quand une nouvelle expérience  permet de réviser  un concept des sciences de la nature,  ce n'est pas un échec,  ni une réfutation de la logique  (il est toujours contradictoire,  donc faux,  on s'en veut d'avoir à le rappeler,  d'invoquer les résultats d'un processus rationnel contre la raison elle-même  — c'est encore un vol de concepts,  on n'en sort pas quand on discute des thèses pseudo-expérimentalistes) :  c'est une simple illustration du fait  que la science des définitions procède du même pas que la science des propositions,  l'une étant inséparable de l'autre en réfutation des positivistes,  empiristes,  nominalistes  et autres pseudo-expérimentalistes.  Einstein,  n'a donc pas réfuté  le concept de "temps" tel que l'avaient défini les physiciens avant lui :  il a d'ailleurs bien dû s'en servir pour faire ses observations, de sorte que ses conclusions,  logiquement,  en dépendent :  il l'a,  naturellement,  élargi.  Et ceux qui voient  "réfutée" la fonction cognitive des concepts  chaque fois qu'une information nouvelle donne l'occasion de modifier le contenu de l'un d'entre eux,  commettent un contresens non seulement sur leur formation,  mais sur leur raison d'être,  comme l'explique  Ayn Rand :

"L'étendue de la confusion actuelle  sur la nature de la faculté conceptuelle de l'homme  est démontrée avec éloquence  par ce qui suit :  c'est précisément le caractère 'ouvert' des concepts,  [qui est] l'essence de leur fonction cognitive,  que les philosophes modernes citent dans leurs tentatives  pour démontrer  que les concepts  n'auraient aucune validité  pour la connaissance.  Quand pouvons-nous  prétendre que nous savons  ce que désigne un concept ?  clament-ils  — et présentent,  comme exemple de cette fâcheuse condition de l'homme,  le fait  qu'on pourrait bien croire  que tous les cygnes sont blancs,  et puis découvrir l'existence d'un cygne noir et se retrouver avec son concept invalidé.  Cette conception  implique la présupposition inavouée  que les concepts ne seraient pas  l'instrument cognitif  d'une conscience de type humain,  mais l'entrepôt d'une omniscience close,  indépendante de tout contexte  — et que les concepts  se réfèrent,  non aux existants du monde extérieur,  mais à un état figé de la connaissance,  à une conscience  qui se serait bloquée à un moment donné,  quel qu'il soit.  A partir d'une telle prémisse,  tout progrès de la connaissance est un échec,  une démonstration de l'ignorance de l'homme.  Par exemple, les sauvages  savaient que l'homme  possède une tête et un torse,  deux jambes et deux bras ;  lorsque les savants de la Renaissance ont commencé  à disséquer des cadavres  et ont découvert la nature des organes internes de l'homme,  ils auraient invalidé le concept d''homme'  défini  par les sauvages ;  et lorsque les savants modernes ont découvert que l'homme possédait des glandes,  ils auraient invalidé  le concept d''homme' de la Renaissance,  etc.

"Comme un enfant gâté  et déçu,  pour s'être attendu à des gélules pré-digérées de connaissance automatique,  le positiviste [68] logique  trépigne face à la réalité,  et geint  que le contexte,  l'intégration,  l'effort intellectuel  et la recherche de première main,  c'est trop lui demander,  qu'une manière si éprouvante d'apprendre,  il n'en veut pas,  et que puisque c'est comme ça,  il va fabriquer ses 'constructions'  à lui  (ce qui revient en fait  à déclarer :  'puisque l'intrinsèque  nous a fait défaut,  le subjectif  est notre seule porte de sortie').  Ceux qui l'écoutent,  c'est tant pis pour eux :  c'est ce porte-parole d'un désir primitif,  [pseudo-] mystique d'une omniscience automatique,  figée,  obtenue sans effort  que les hommes de notre temps  prennent pour le partisan  d'une science libre,  dynamique  et progressiste.

"Or,  c'est [justement]  le caractère ouvert des concepts  qui permet  la division du travail intellectuel  entre les hommes.  Un savant ne pourrait pas se spécialiser dans un domaine d'étude  particulier  s'il n'avait un contexte plus large,  si son travail n'était pas  corrélé avec  (et intégré dans) les autres aspects du même sujet.  Considérez,  par exemple,  la science de la médecine.  Si le concept d''homme' n'était pas là comme concept unificateur de cette science  (si certains savants  n'étudiaient que les poumons de l'homme ;  d'autres seulement son abdomen ;  d'autres encore  la seule circulation du sang ;  et d'autres enfin  la rétine de l'oeil),  et si on ne devait pas  attribuer toutes ces nouvelles découvertes  à une seule entité, de sorte  qu'on ne puisse les intégrer  en conformité stricte  avec le principe de non-contradiction,  l'effondrement de la médecine  ne mettrait pas longtemps pour s'ensuivre[124]."

On n'est donc pas obligé de prendre au sérieux les affirmations répétées des irrationalistes et autres sceptiques qui,  depuis plus d'un siècle nous affirment, de certaines découvertes des mathématiques et de la physique,  qu'elles auraient "réfuté la logique".  Pour parvenir à leurs conclusions,  elles ont pourtant  bien dû s'y soumettre,  au principe de non-contradiction  — sinon,  d'ailleurs,  on ne les aurait pas prises au sérieux.  Ce qu'elles affirment en fait  c'est que les conceptions  anciennes de l'espace, du temps, de l'objectivité  auraient été "réfutées" :  elles traduisent bien  la conception fermée des concepts  que dénonce Ayn Rand,  et qui semble tenir toute découverte vraiment nouvelle comme une catastrophe logique,  lui prêtant plus de conséquences qu'elle n'en a.  En effet,  comme l'a déjà rappelé Hoppe,  pour obtenir leurs résultats expérimentaux, les physiciens ont bien dû tenir pour vraies les présuppositions nécessaires à la mise au point des expériences  et à la mesure des résultats.  Elles demeurent donc valides. 

"La physique quantique  […]  n'a pas  détruit la physique classique.  Elle ne l'a pas non plus rabaissée  au rang de cas limite,  valable pour les phénomènes macroscopiques  et qui se déduirait de la nouvelle doctrine.  La physique classique,  aujourd'hui encore,  conserve  sa validité  pleine et entière dans le vaste domaine du macroscopique.  Elle fut l'origine de la nouvelle physique ;  elle en demeure le préalable,  la condition de possibilité ou plus précisément la source de sens[125]'".

Le père de tous les vols de concepts

Karl Popper  termine  par sa définition de son engagement "rationaliste" :

"Si le rationalisme absolu n'est pas logiquement défendable  [il n'explique toujours pas ce 'logiquement' :  il faut toujours supposer qu'il pense au critère pseudo-expérimental],  ce n'est pas une raison pour capituler devant l'irrationalisme.  Le rationalisme critique  peut parfaitement  admettre l'existence d'une affirmation a priori  [c'est-à-dire,  aux yeux du pseudo-expérimentaliste,  "arbitraire"  quoique irréfutable  — ou plutôt  parce qu'irréfutable]  qui n'est autre qu'un acte de foi dans la raison.  A nous de choisir  entre l'irrationalisme,  absolu ou non  [quelle est la différence,  puisqu'on peut être inconséquent dans son inconséquence même,  la Dispense de se Soumettre à la Logique n'étant pas une Obligation de Bafouer la Logique ?],  et une forme critique de rationalisme."

La boucle est bouclée :  le refus de reconnaître l'objectivité des définitions,  en amenant à tenir pour "arbitraires" les concepts axiomatiques dont la raison dépend,  conduit à faire passer  toute la fameuse connaissance objective[126],  toute c'est-à-dire y compris expérimentale,  pour le produit ultime d'un choix irrationnel et subjectif.  L'expression "soi-disant défenseur de la raison"  dont se sert Ayn Rand  semble ici approprié :

"Il vaut  la peine de noter,  ici,  que ce que les ennemis de la raison  semblent savoir,  mais que ses soi-disant défenseurs  n'ont pas découvert,  est le fait que les concepts axiomatiques sont les gardiens de l'esprit de l'homme et les fondements de la raison  — La pierre d'angle,  la pierre de touche  et le signe distinctif de la raison  — et que,  s'il s'agit de détruire  la raison,  ce sont les concepts axiomatiques  qu'il faut détruire.

"Observez le fait  que dans les écrits de toute école du [pseudo-]mysticisme  et de l'irrationalisme,  au milieu de tout le verbiage  lourdement inintelligible  d'offuscations, de rationalisations et d'équivoques  (qui incluent des protestations de fidélité à la raison,  et des appels à quelque forme "supérieure" de rationalité  [dans le cas qui nous occupe,  une falsification de la science expérimentale]),  on trouve,  tôt ou tard,  une négation claire,  simple,  explicite de la validité  (ou du statut métaphysique ou ontologique) des concepts axiomatiques,  le plus souvent de l''identité'  (par exemple,  voir les œuvres de Kant et Hegel).  Vous n'avez pas besoin de deviner,  d'inférer ni d'interpréter :  c'est eux qui vous le disent ;  mais ce que vous devez absolument  savoir  c'est toute la signification,  toutes les implications  et toutes les conséquences de telles dénégations  — que, dans l'histoire de la philosophie, les ennemis de la raison  semblent mieux  comprendre  que ses défenseurs[127]."

Les rationalistes "non critiques" sus-critiqués pourront pour une fois  se mettre d'accord  avec les irrationalistes susmentionnés  (à qui leur irrationalisme  n'interdit aucun syllogisme valide :  il ne s'agit jamais que d'une exemption,  d'une échappatoire,  d'un "joker"  comme on dit dans les jeux télévisés)  pour faire remarquer  que,  si elle dépend en dernière analyse  d'un choix arbitraire  et subjectif,  la "connaissance objective" ne vaut pas plus cher que la patte de lapin  qui porte bonheur.  Le postulat de base du pseudo-expérimentalisme,  lui-même issu d'un vol de concepts,  conduit donc  à faire de toute connaissance  une connaissance volée  — une connaissance dont ses adeptes  ont nié le fondement rationnel :  ce qui réfute une fois de plus non pas le rationalisme,  mais l'idée absurdement tronquée qu'ils en ont.  Qu'est-ce qui les empêchait,  pourtant, de comprendre cette évidence  d'Edward Moore :

"Toute connaissance  s'énonce  en termes de concepts.  Si ces concepts correspondent  à quelque chose  que l'on peut trouver dans la réalité,  ils sont réels  et la connaissance humaine  est fondée en fait ;  s'ils ne correspondent à rien dans la réalité,  ils ne sont pas réels  et la connaissance  humaine  est faite de pures créations de son imagination[128]."

La cohérence logique  comme "source du totalitarisme"

Hannah Arendt elle aussi appartient bien à cette tradition :  dans La Crise de la culture,  volant les concepts de vérité,  d'erreur et d'illusion,  lesquels  présupposent au moins qu'il est possible de mieux connaître les faits,  elle prétendait que la révolution copernicienne  aurait appris à l'homme

"que ses sens n'étaient pas ajustés à l'univers,  que son expérience quotidienne,  loin de pouvoir constituer  le modèle de la réception de la vérité  et de l'acquisition du savoir,  était une source constante d'erreur et d'illusion[129]"

Elle ne se contente pas,  comme Popper,  d'accuser les "extrémistes" du rationalisme de l'avoir discrédité.  L'une des plus soucieuses pourtant d'analyser les origines intellectuelles du socialisme national hitlérien,  elle jugeait en 1951 que si Adolf Hitler  avait commis tous ses crimes  c'était parce qu'il prenait  la logique trop au sérieux.  Les socialistes nationaux,  et les masses qu'ils avaient séduites,  auraient été influencés par la "tyrannie de la logique",  auraient abandonné  la liberté de penser  au profit de la "camisole de force de la logique".  Ils n'avaient,  disait-elle,  pas admis  que la cohérence complète  n'existe nulle part dans le domaine de la réalité,  laquelle "foisonne au contraire de phénomènes  sans raison apparente[130]." 

Hannah Arendt commettait aussi une erreur de catégorie sur un autre point :  un des "principes" qu'elle reprochait au socialisme hitlérien d'avoir pris "trop au sérieux"  était le "racisme".  Or,  celui-ci n'est même pas criminel en lui-même :  on peut craindre,  mépriser  ou haïr telle ou telle personne,  parce qu'on tient  sa race pour "inférieure",  sa religion pour "dangereuse",  ou parce qu'elle est plus riche  ou plus intelligente,  sans commettre aucun crime ni délit ;  en outre,  qu'on l'entende comme un sentiment  ou comme une "doctrine" de l'"infériorité" ou de la "supériorité" de tel ou tel groupe pour telle ou telle raison,  le racisme  n'implique pas logiquement  que les membres de ce groupe auraient des droits différents des autres êtres humains  — en fait,  comme elle dépend des actes passés  et non des attributs des personnes,  aucune définition cohérente du droit  ne peut impliquer une telle différence :  en outre,  comme nous le verrons,  on ne peut pas sans contradiction argumenter en faveur de l'oppression des faibles  par les puissants.  La seule échappatoire logique pour le "justifier"  est de nier l'humanité des faibles en question,  ce qui se produit effectivement  (quoique  souvent de manière implicite),  mais ne fait que fournir  une preuve de plus du caractère irrationnel de la criminalité d'état,  car si ce procédé  permet de retrouver l'universalité formelle  qui caractérise la norme politique non contradictoire,  c'est au prix d'une négation de l'évidence factuelle. 

En outre,  bien sûr,  on peut encore moins définir un critère unique de "supériorité raciale"  qu'on ne peut le faire de l'impensable "égalité des conditions" :  non seulement la "mesure" unique  est inconcevable,  mais il est a fortiori  impensable qu'on puisse l'appliquer  à plusieurs personnes à la fois  — à ce titre le racisme ethnique est encore plus irrationnel que le racisme social du pseudo-égalitarisme,  avec pour compensation  qu'il est moins immoral :  en effet,  le racisme ethnique n'est qu'aléatoire,  dépendant de l'accident  qui fait naître dans telle communauté  plutôt que dans tel autre,  tandis que le racisme social pseudo-égalitariste  est pervers,  qui  entend punir certains membres de la société parce qu'ils possèdent des attributs qu'il reconnaît lui-même  comme les plus désirables.

Puisque  ni le racisme ethnique ni le racisme social  (pseudo-égalitariste),  quoique absurdes et immoraux,  ne sont en eux-mêmes criminels,  il s'ensuit que ce qui fait l'injustice des racistes criminels,  c'est la violence agressive avec laquelle ils séparent  (ou complotent de séparer)  l'humanité  en castes prédatrices et castes persécutées  et non pas le racisme lui-même.  Dépouiller,  molester,  déporter,  torturer  ou assassiner des innocents  est criminel  quel qu'en soit le motif :  quel que soit le mobile  qui l'inspire,  haine raciale,  haine sociale  ou simple cupidité,  c'est le crime qui fait le crime.  De sorte qu'il est erroné et trompeur de voir dans le "racisme"  le principe essentiel du socialisme national hitlérien :  il s'agit d'un racisme criminel,  dont le crime  lui vient de l'idée suivant laquelle  on pourrait justifier de s'attaquer  à la personne  et aux biens d'individus qui n'ont fait de mal à personne.  En l'occurrence,  c'est un racisme criminel d'état,  dont la scélératesse tient,  et tient uniquement,  à la criminalité d'état,  consistant en ce que les hommes de l'état s'attaquent à la personne  et aux biens d'individus  qui n'ont  fait de mal à personne,  comme s'il existait

"un chapeau magique,  avec marqué dessus 'Homme de l'état',  qui transformerait  tous les mensonges,  tous les pillages,  tous les meurtres,  en une forme de 'justice supérieure'  à condition de le porter[131]."

C'est aussi pourquoi Hannah Arendt  avait raison de ne pas voir,  à la différence  d'autres démocrates-sociaux moins lucides, dans la discrimination violente  et le racisme  ce qui distinguait essentiellement  le socialisme hitlérien du socialisme démocrate-social.  En effet,  la démocratie sociale aussi,  comme tout système de redistribution politique,  divise par la force l'humanité  en castes prédatrices et castes persécutées ;  et comme nous l'avons vu,  rien n'empêche non plus cette criminalité d'état de s'exercer suivant des critères racistes :  si elle institue désormais la haine et la persécution contre les "riches"  plutôt que contre les juifs,  aux Etats-Unis elle discrimine aussi contre les jaunes et contre les blancs.  En fait,  si la démocrate-sociale Hannah Arendt voyait dans la cohérence logique  la différence spécifique du totalitarisme par apport au genre "socialisme",  c'est parce que,  à la différence du socialiste  consciemment totalitaire,  le démocrate-social  entretient une croyance subjective dans la démocratie  ce qui introduit, dans ce qui lui tient lieu de pensée,  la contradiction essentielle d'une adhésion simultanée  à des principes démocratiques  et à des principes antidémocratiques.  En effet,  ce qui fonde et justifie la démocratie n'est qu'une conséquence de la propriété naturelle :  si "les gens ont le Droit de décider de leurs propres affaires",  seule définition non contradictoire  du principe démocratique,  c'est parce que "les gens ont le droit de faire ce qu'ils veulent avec ce qui est à eux"  (seule définition non contradictoire de la propriété légitime).  Décomposée par son subjectivisme,  la démocratie sociale ne sait plus identifier,  ni justifier ni appliquer ces principes,  ayant entre autres  perdu de vue que la propriété naturelle est première  et corrompu la notion de consentement qui les fonde.  Il s'ensuit que ses tenants,  intellectuellement désarmés  contre les pressions du système majoritaire,  qui exigent d'eux la redistribution politique socialiste,  ne peuvent ni ne veulent  plus voir  que sa manière d'opérer  ("sous les prétextes à la mode, les puissants dépouillent les faibles")  est contraire aux principes de cette démocratie  qu'il professent par ailleurs de chérir,  que son application croissante  — comme nous l'avons vu — la détruit progressivement  et que les concepts normatifs  qui les guident et prétendent s'en inspirer  — les "valeurs démocratiques" —  sont contradictoires ; de sorte qu'ils réagissent par la peur et la répression envers quiconque attire l'attention sur ces contradictions  et s'inquiète de leurs effets.  L'"extrémiste",  pour le démocrate-social,  c'est l'incroyant qui ne croit pas en ses faux concepts  ni ses fausses valeurs  parce qu'il prend,  ou s'imagine prendre,  la logique au sérieux.  Et,  parmi les "extrémistes",  le "populiste"  est celui qui constate  à trop haute voix  que la redistribution politique de la démocratie sociale  viole ses principes justificateurs supposés. 

La différence spécifique  entre la philosophie politique du socialisme démocrate-sociale  et celle du socialisme national,  et que Hannah Arendt  n'a pas bien caractérisée,  est donc que le subjectivisme hitlérien  traduit un rejet de l'objectivité plus radical que le subjectivisme démocrate-social.  Ce dernier point  lui ayant échappé,  au lieu de dénoncer le pseudo-principe  qui définit le crime du socialisme hitlérien,  la croyance  selon laquelle certaines personnes "auraient le Droit" d'en dépouiller  et plus généralement d'en menacer et d'en agresser d'autres,  pseudo-principe dont on peut difficilement nier que Hitler l'ait appliqué au-delà de ses prédécesseurs,  Arendt s'imaginait que c'était le fait de prendre un principe,  n'importe quel principe au sérieux  qui constituait l'essence du totalitarisme.  Pensait-elle vraiment, les démocrates-sociaux qui ont parlé de "libéralisme totalitaire"  pensaient-ils vraiment qu'une société organisée selon le principe opposé,  c'est-à-dire où personne,  réellement,  ne menacerait,  ne volerait,  n'agresserait personne,  pourrait être "totalitaire" ?  Ne savent-ils pas  qu'en lançant en 1928 l'adjectif totalitaire,  Mussolini entendait au contraire  désigner l'étatisme absolu ?

Le relativiste rétorquera peut-être que ce dont s'effraient les démocrates-sociaux,  et qu'ils combattent,  c'est le danger que représente pour la cohésion sociale quiconque refuse de reconnaître que ses valeurs ne sont que des croyances,  et voudrait les imposer aux autres.  On lui répondra d'abord que la "cohésion sociale" dépend au moins autant de la nature des convictions politiques que de leur force ;  que ceux,  par exemple  qui,  niant a priori les Droits existants,  prétendent  que le "produit national"  — c'est-à-dire  la production d'autrui —  soit "distribué"  au gré des rapports de force de la politique,  qui croient  et ont fait croire au chapeau magique  créent des pommes de discorde  et ouvrent des boîtes de Pandore dont la paix civile pouvait aussi bien se passer ;  et que ceux  qui accusent les autres de vouloir leur imposer leurs choix politiques  feraient bien de se demander d'abord,  comme test de leur propre innocuité en la matière,  si eux-mêmes seraient prêts à conclure  l'accord qui suit  avec quiconque ne partage pas ce qu'ils appellent eux-mêmes leur "sensibilité"  (euphémisme pour "croyances subjectives" — cf. infra sur la conception démocrate-sociale du "droit à la différence") : 

"faites  comme si je n'étais pas là  et moi,  en échange,  je ferai  comme si vous n'étiez pas là"

Ensuite,  on lui fera remarquer  que,  aussi contradictoires que soient ses propres croyances  en matière normative,  il n'ose généralement pas se déclarer ouvertement hostile à la logique  — n'oublions pas qu'il est scientiste,  qu'il cherche à se faire passer pour "rationnel"  (même si c'est de manière "critique") :  il nie l'objectivité du bien,  il n'a pas admis que,  ce faisant,  c'est la cohérence logique  qu'il jette par-dessus bord.  Dans ces conditions,  quiconque  fait remarquer au relativiste  que ses partis pris  normatifs se contredisent,  ou ne conduisent pas  aux résultats qu'il prétend rechercher,  ou qu'il ne peut "justifier" les choix dont il prétend  par ailleurs qu'ils ne sauraient être qu'"arbitraires et subjectifs", de sorte,  entre autres,  qu'on ne peut justifier d'y soumettre quiconque ne les partage pas,  celui-là demeure dans la limite des énoncés  que le relativiste  est obligé d'admettre  comme recevables,  et ne lui fournit  donc pas de prétexte valable  pour le combattre comme "extrémiste"  s'il refuse de s'y soumettre.

Il faut enfin rappeler que,  pas plus que le subjectivisme n'implique le respect des droits de l'homme  (bien au contraire)  le relativisme n'entraîne pas la modération :  ce qui modère  et règle le mieux le comportement,  c'est la responsabilité,  certitude qu'on subira les conséquences de ses actes :  condition institutionnelle inséparable du strict respect de la propriété privée,  et qui fait défaut  par définition à la décision étatique ;  et quant à la notion de "droits de l'homme"  opposable aux puissants, les démocrates-sociaux  peuvent bien  — conséquence inéluctable de leur rejet de la logique,  rédiger des déclarations des Droits  comme on écrit une lettre au Père Noël,  elle ne peut être subjectiviste sans contradiction :  si leur définition  ne dépend que de la subjectivité de ceux qui les évoquent,  au nom de quoi  peuvent-ils les opposer à une autre définition tout aussi subjective  (mais plus entreprenante,  plus dynamique,  en somme plus musclée),  qu'auraient définie d'autres puissants ?

Le subjectivisme démocrate-social impuissant face aux subjectivismes plus ouvertement violents

Les socialistes totalitaires,  marxiste  et hitlérien,  ont toujours été des irrationalistes  conscients,  et avaient pris bien soin, dans leurs écrits, de disqualifier expressément la logique.  Ils prétendaient le démontrer  parce qu'étant des scientistes  moins inconséquents  (ou plutôt : différemment inconséquents)  que les démocrates-sociaux contemporains,  ils tiraient partiellement les conséquences du déterminisme scientiste  en affirmant que les gens étaient  déterminés à penser comme ils le faisaient.  Le premier,  sous l'influence occulte des "forces matérielles productives",  le second  sous celle d'un déterminisme biologique  propre à la race.  C'est pourquoi  Marx et son émule Hitler étaient explicitement polylogistes,  c'est-à-dire qu'ils croyaient à la coexistence possible de logiques inconciliables,  ce qui nie le principe aristotélicien de non-contradiction[132].  Le prolétariat,  ou la race aryenne,  n'ont donc pas raison  suivant les critères de "la validité des concepts  et [de] la cohérence du raisonnement",  comme le croyait  le bourgeois juif Ludwig von Mises,  mais parce que le prolétariat  est la classe dirigeante à venir,  ou que la race aryenne est la race supérieure qui doit dominer le monde : les deux doctrines  récusent donc expressément les contraintes de la rigueur logique  au profit,  comme eût dit cette autre bourgeoise juive d'Ayn Rand,  d'une version on the rocks et d'une version straight d'une même "philosophie",  connue depuis les Grecs comme l'argument du gros bâton.  Le refus de l'objectivité  et de la logique  est donc,  contra  Hannah Arendt,  inhérent au totalitarisme ;  par ailleurs  Mussolini,  dont les écrits "théoriques" ne donnent guère l'impression d'une construction intellectuelle,  était un admirateur avéré du philosophe pragmatique William James.

Une des conséquences de la théorie subjectiviste des concepts,  c'est que ses tenants  ne peuvent rien opposer à ceux qui,  comme le subjectivisme hitlérien  ou même  le subjectivisme  mussolinien,  ont simplement laissé tomber la croyance,  également "subjective"  pour les démocrates-sociaux,  en la démocratie.  Et comme les démocrates-sociaux  professent eux-mêmes  que les engagements politiques,  comme les autres jugements de valeur,  seraient "subjectifs",  que peuvent-ils  réellement reprocher  à ces frères en subjectivisme-là,  et au nom de quoi ?  De même,  au nom de quoi Hannah Arendt  aurait-elle pu s'opposer aux socialistes hitlériens qui,  pour rationaliser leur criminalité socialiste,  niaient l'humanité de leurs victimes ?  Rothbard rappelait naguère  une croyance caractéristique des démocrates-sociaux  en la matière :

"'Il n'y a pas de nature humaine!',  voilà un cri de ralliement de l'époque moderne.  A quel point cette opinion domine chez les philosophes politiques contemporains fut bien illustrée il y a quelques années par une éminente participante à une réunion de l'Association américaine de science politique : 'la nature de l'homme',  affirma-t-elle,  'est un concept  purement théologique  qui doit être proscrit dans une discussion scientifique digne de ce nom.'

"(Il s'agissait  de Hannah Arendt[133])"

De même  que seuls les voleurs  et les assassins  ont intérêt à ce que la définition du vol et de l'assassinat passe pour une question d'opinion subjective,  l'expérience des différents socialismes  montre aussi que bien des voleurs et des assassins ont intérêt à ce que la définition de l'être humain passe pour une question d'"opinion subjective".  Et pour s'opposer à ceux-là,  il faut être capable de définir objectivement,  et le voleur,  et l'assassin,  et cet être humain lui-même.  Ce que,  par hypothèse,  on ne saurait faire  si on tient les définitions  pour "arbitraires" et "subjectives".

L'interprétation de Arendt,  parce qu'elle procède du même divorce entre la raison et la réalité qui a conduit au communisme et au nazisme,  traduit donc son adhésion aux prémisses philosophiques fondamentales  de ces mouvements politiques dont elle condamne par ailleurs certaines des conséquences  (attitude typique des démocrates-sociaux[134]).  L'auteur qui a le premier  et le mieux compris  ce que la force brute des subjectivismes  totalitaires et semi-totalitaires de notre époque doit au pseudo-expérimentalisme  c'est,  sans trop de surprise,  encore une fois Ayn Rand :

"Attila,  l'homme qui règne  par la force brutale,  qui agit  sur le moment,  qui ne se soucie  que de la réalité  physique immédiate  à laquelle  il est confronté,  ne respecte  que le muscle  et considère un poing,  un gourdin  ou un pistolet  comme la seule réponse  à n'importe quelle question[135]… C'est  contre [la] capacité de raisonner  qu'Attila […]  est en révolte,  […] regrettant de ne pas disposer de la conscience  sans effort,  irresponsable,  automatique  d'un animal.  [Il] cherche  à exister,  non en maîtrisant la nature,  mais en s'ajustant  au donné,  à l'immédiat,  au connu.  Il n'y a qu'un moyen de survie  pour ceux  qui ne choisissent pas de maîtriser la nature :  s'imposer à ceux qui le font[136]

"Attila,  le type d'individu qui voudrait vivre au niveau perceptif de la conscience,  sans l''interférence' d'aucun concept,  agir suivant son caprice et à vue de nez,  sans la contrainte gênante  d'aucun principe  ni théorie,  sans la nécessité d'intégrer une expérience  avec une autre,  ni un instant  avec celui d'après  — vit sa chance  d'échapper à sa dépendance vis-à-vis du Chamane [le pendant d'Attila dans l'analyse de Ayn Rand,  l'escroc qui prétend détenir un 'accès direct' à la connaissance],  à qui il en avait toujours voulu (pour s'imposer dans le racket),  et d'obtenir de la science la sanction de ses actes et de sa psycho-épistémologie.  Attila,  qui haïssait et craignait les sujets intellectuels,  vit sa chance de prendre la pensée d'assaut  et trouva  son porte-voix :

"Lorsque Hume  déclarait qu'il voyait des objets en mouvement,  mais n'avait jamais observé aucune 'chose' qui se serait appelée 'causalité'  — c'était la voix d'Attila que les hommes  entendaient[137].  C'est l'âme même d'Attila qui parlait lorsque Hume déclara qu'il sentait sous son crâne un flux d'états transitoires tels que des sensations, des sentiments ou des souvenirs,  mais qu'il n'avait jamais fait l'expérience d'une conscience ou d'un moi.  Lorsque Hume  déclarait que l'existence apparente d'un objet  ne garantissait pas qu'il ne disparaîtrait pas subitement d'un moment à l'autre,  et que le lever de soleil de ce matin  ne garantissait pas que le soleil se lèverait demain ;  lorsqu'il déclarait que la spéculation philosophique était un jeu  comme les échecs ou la chasse,  n'ayant aucune signification d'aucune sorte  pour le cours pratique de l'existence  humaine,  puisque la raison prouvait  que l'existence était inintelligible  et que seuls les ignorants entretenaient l'illusion de la connaissance — tout cela  accompagné d'une véhémente opposition au mysticisme du Chamane  et par des protestations de loyauté  envers la Raison et la Science —  ce que les hommes entendaient  était le manifeste d'un mouvement philosophique  qu'on ne saurait décrire que comme de l'Attila-isme[138].

Paradoxalement,  donc,  le refus d'appliquer à la théorie sociale une philosophie réaliste de la connaissance  y développe un clivage artificiel  entre un pseudo-expérimentalisme empiriste qui prétend tout "mesurer" directement  (Bacon,  Hume) et un pseudo-rationalisme idéaliste,  indifférent  à l'expérience  (Descartes),  le tout étant aujourd'hui fortement mathématisé.  L'un et l'autre sont également destructeurs de la pensée et se nourrissent mutuellement :  l'empirisme interdit de valider les concepts,  et l'idéalisme disqualifie le raisonnement logique  par son incapacité à maintenir le lien entre les abstractions et la réalité.  L'empirisme et l'idéalisme étant en fait les deux conséquences inévitables d'une même incapacité à fonder ce lien entre la pensée et le réel,  il est naturel que l'histoire nous les révèle  non pas aux antipodes l'un de l'autre,  comme le croyait Popper,  mais au contraire intimement liés.  Pour ne prendre qu'un exemple,  voici ce que Rothbard nous révèle du fameux polygraphe Sir Francis Bacon,  qui inspire encore  — à travers Sir William Petty,  "inventeur de l'économétrie",  en fait, de la sophistique intéressée à base de statistiques fabriquées — la quantophrénie et la métromanie de nos statisticiens qui se prennent pour des économistes :

"l''empirisme' tant vanté de l'intéressé n'était pas de la science ordinaire,  oh non ! C'était un galimatias prétendument empirique que divers auteurs de la Renaissance avaient rapetassé à partir de la prétendue 'Sagesse des Anciens'.  Le mysticisme de la Renaissance était une pseudo-science qui combinait la tradition magique et occultiste de la littérature hermétique avec une version christianisée de la Kabbale hébraïque.  Un an après la mort de Bacon,  on publia son utopie despotique,  la Nouvelle Atlantide  (1627).  [...]  Il y use lourdement de symboles - tels qu'une croix 'rose' ou 'rosée'  — qui révèlent  la proximité de Bacon  avec le mystérieux Ordre des Rose-Croix,  récemment fondé[139]."

Il n'est donc pas si paradoxal que cela que les idéalistes hégéliens de l'Ecole "historique" prussienne se soient,  complus dans une pratique amorphe  — c'est-à-dire en fait achevée —  du pseudo-expérimentalisme empiriste.  Après tout,  le "prix naturel" et autres coût réel"  (matériels) chers aux Classiques smithiens sont aussi à la fois des erreurs pseudo-expérimentalistes  et de faux concepts idéalistes. 

Quant aux néoclassiques contemporains,  eux aussi laissent parfois ce clivage artificiel leur inspirer erreurs et chimères.  Ne prétendent-ils pas "mesurer" des "phénomènes" qui se dissolvent à l'examen rationnel,  ou "tester" statistiquement des relations qui sont,  logiquement,  impossibles ou nécessaires ? Qu'est-ce donc,  sinon de pures visions,  que ces prétendus "monopoles" sur un marché libre et autres "défaillances du marché",  ou cette prétendue "efficacité économique",  qu'ils opposent à la morale commune et au Droit naturel ?  Et comment croire  à la rationalité de théoriciens  qui prétendent que le taux d'intérêt pourrait être "nul à l'équilibre"  (impliquant une surabondance absolue de tous les biens)  ou que la violence agressive  (des hommes de l'état)  pourrait "produire"  quoi que ce soit ? 

On peut laisser  à Leonard Peikoff,  disciple d'Ayn Rand qui, dans The Ominous Parallels  rend compte de l'irrationalisme nazi  et des malentendus démocrates-sociaux,  le soin de conclure :

"Comme la plupart des commentateurs  mais de façon encore plus marquée,  Hannah Arendt  ne se démarque pas du courant intellectuel moderne,  acceptant sans aucune critique  toutes ses idées fondamentales,  y compris  la diffamation convenue de la logique.  Cela explique pourquoi  elle ne voit pas la conclusion que son propre ouvrage  rendait pourtant  presque inéluctable :  que l'essence des théories hitlériennes  n'était pas la logique  mais la déraison ;  que ce qui est sans raison visible  n'est pas la réalité  mais le socialisme national ;  et que la logique  n'est pas la tyrannie,  mais l'arme  qui permet de la combattre.

"C'est un péché  que de se pencher  sur l'agonie d'un continent de victimes  pour se retrouver  à proposer,  en guise d'explication,  l'équivalent intellectuel d'un remède de bazar,  ou pire :  se retrouver à recommander,  pour tout antidote,  un principe essentiel des assassins.  C'est un péché  et un avertissement.  La bataille contre le socialisme national  n'est pas encore gagnée[140]."

Le pseudo-expérimentalisme inspire le socialisme moderne

Disqualifier l'usage de la raison  a donc fait le lit du socialisme,  en l'espèce "national".  Aujourd'hui,  la contrefaçon pseudo-expérimentaliste de la science  continue à immuniser ce dernier  contre les réfutations définitives  que la science morale rationnelle lui oppose toujours  opposées.  Hans-Hermann Hoppe  raconte comment  il a contribué à le développer  sous son avatar plus sournois,  celui de la démocrate sociale :

"[…]  que cela ait été ou non  l'intention des positivistes,  leur message philosophique  a immédiatement été reconnu par les pouvoirs en place  comme une puissante arme  idéologique  au service de leur propre ambition de dominer toujours davantage les autres,  et de s'enrichir à leurs dépens.  De sorte que  la plus grande prodigalité fut déployée  pour soutenir le mouvement positiviste,  lequel mouvement renvoya  bien entendu l'ascenseur  en détruisant notamment  l'économique et l'éthique  comme les bastions  traditionnels du rationalisme social,  effaçant de la conscience publique  un immense corps de connaissance  qui constituait  un élément croyait-on permanent de l'héritage de la pensée  et de la civilisation  occidentales."

"[…] dans le domaine de l'économie  politique,  le socialisme  a repris du poil de la bête,  et ce qui a rendu cela possible  est que le socialisme  a combiné ses forces avec l'idéologie de l'empirisme,  traditionnellement puissant dans le monde anglo-saxon  et qui,  notamment par l'influence de ce qu'on a appelé le Cercle de Vienne des philosophes positivistes,  est devenue la philosophie-épistémologie-méthodologie dominante du XXème siècle,  non seulement dans le domaine des sciences naturelles  mais aussi dans celui des sciences sociales  et économiques.  Cela ne concerne pas seulement les philosophes et les méthodologistes de ces sciences  (lesquels,  soit dit en passant,  se sont entre-temps  libérés de l'envoûtement  positiviste-empiriste),  mais probablement  davantage encore les praticiens de ces sciences  (qui se trouvent encore  très soumis à cette influence).  En combinant sa force  avec l'empirisme  ou positivisme,  lequel inclut  pour notre propos  le prétendu 'rationalisme critique' de Karl R. Popper.;  et de ses adeptes,  le socialisme  est devenu  ce que j'appellerai désormais  le 'socialisme des ingénieurs sociaux[141]. J.;. J.  Ayer;.;  .  Popper;.  Popper;  .  Popper;  .  Popper;.  Popper;  .  Popper;              ,  . Albert;  .;". 

"C'est une forme de socialisme  très différent du marxisme traditionnel dans sa manière de raisonner,  qui était  beaucoup plus rationaliste et déductive  — Marx  l'avait empruntée à l'économiste classique  David Ricardo,  source la plus importante de ses écrits économiques.  Cependant,  il semble que ce soit précisément à cause de cette différence de style  que le socialisme des ingénieurs sociaux  a pu recevoir  un soutien croissant dans le camp des socialismes traditionnels,  démocrate-social et [pseudo-] conservateur.  En Allemagne de l'Ouest,  par exemple,  l'idéologie de la 'mécanique sociale  au coup par coup',  comme Karl R. Popper.;  a nommé sa philosophie sociale,  est maintenant,  pour ainsi dire,  devenue[142]  le lieu commun de tous les 'modérés' dans l'ensemble des partis politiques,  et seuls,  du moins le semble-t-il, les doctrinaires des deux bords  semblent ne pas la reprendre à leur compte.  Helmut Schmidt,  ancien chancelier SPD d'Allemagne  a même  publiquement assumé le poppérisme  comme sa propre philosophie[143]. Lührs  (ed.);.;.  Cependant,  c'est probablement  aux Etats-Unis que cette philosophie  est la plus profondément enracinée,  étant donné qu'elle est presque taillée sur mesure  pour s'adapter à la manière américaine de penser  en termes de problèmes pratiques  et de pragmatisme dans la méthode  et dans les solutions[144]."

[Le texte original  parle d'empiricists-positivists et d'empiricism-positivism.  En français,  je traduis par "positivistes-empiristes" et "positivisme-empirisme",  parce que l'empirisme  est plutôt anglo-saxon  alors que ce qui lui ressemble le plus en France  est d'abord le positivisme d'Auguste Comte et successeurs,  bonne incarnation locale du scientisme  dont est né le socialisme contemporain,  comme Hayek l'a montré dans The Counter-Revolution of Science ;  cependant,  j'emploierai plus volontiers l'expression "pseudo-expérimentalisme"  parce que ni la forme  du mot "positivisme"  ni celle du mot "empirisme"  n'indiquent  ce que désignent  exactement  ces types d'opinion,  alors que "pseudo-expérimentalisme"  parle de lui-même :  il s'agit d'une méthodologie  qui prétend faussement  (toj yeu~do" =  le mensonge)  pratiquer la méthode expérimentale  (parce qu'elle méconnaît ses conditions de validité),  et procède à des simulacres d'expérience  (parce que ses concepts n'ont pas de référents identifiables dans la réalité).]

"Comment le positivisme-empirisme  a-t-il seulement pu contribuer  à sauver le socialisme ?  [Si on se place] à un niveau  [suffisamment] élevé  d'abstraction,  la réponse est claire.  Il faut que le positivisme-empirisme  puisse expliquer pourquoi tous les arguments contre le socialisme  présentés jusqu'ici  [au cours des chapitres précédents]  n'ont pas pu être décisifs ;  il doit pouvoir prouver  comment  on peut éviter de tirer les conclusions  que moi j'ai tirées,  tout en continuant  à prétendre qu'on serait rationnel,  qu'on se conformerait  aux règles de la recherche scientifique.  Mais comment,  concrètement,  peut-on y parvenir ?

"Les arguments  [démontrant le caractère essentiellement destructeur du socialisme] prétendaient évidemment être vrais a priori,  c'est-à-dire non réfutables  par quelque expérience  que ce soit,  mais au contraire  connus comme vrais préalablement à toute expérience  ultérieure.  Mais  si c'est bien le cas,  alors  d'après la doctrine première,  le postulat central du positivisme-empirisme,  cette argumentation ne saurait contenir aucune information sur la réalité.  Il faudrait au contraire  la considérer  comme un bavardage  purement verbal  — un jeu de conversions  tautologiques  entre des mots  comme 'coût',  'production',  produit',  ou 'consommation'—  qui ne nous dirait rien  en fait de la réalité.  L'empirisme en conclut que, dans la mesure où la réalité,  c'est-à-dire les conséquences effectives du socialisme réel  sont vraiment  en cause, les arguments [a priori]  n'auraient  aucune espèce de valeur probante.  Bien au contraire,  pour pouvoir dire  quoi que ce soit de convaincant  à propos du socialisme,  c'est l'expérience  et l'expérience seule  qui serait  l'élément déterminant  à considérer.

"Si tout cela  était réellement vrai  (comme je vais continuer à le supposer),  cela balaierait  d'un seul coup  l'ensemble des arguments économiques  contre le socialisme que j'ai présentés  comme étant de nature catégorique.  On ne pourrait  tout simplement  rien dire de catégorique  à propos de la réalité.  Cependant,  le positivisme-empirisme  ne devrait-il  pas même alors  affronter les conséquences réelles du socialisme concret  et ce résultat-là  ne serait-il pas  tout aussi  déterminant ?  Dans les chapitres  qui précèdent,  […]  je n'avais mentionné l'expérience  que de manière  non systématique,  pour habiller  une thèse  dont la validité  peut finalement  être établie indépendamment des faits employés  pour l'illustrer.  Mais alors,  même cette expérience historique  présentée à l'occasion ne pourrait-elle pas  suffire  pour faire au socialisme  son affaire ?

"La réponse à ce genre de question  est un 'non' définitif […]  Donner  une explication causale  à un phénomène réel,  ou le prédire,  c'est  soit formuler un énoncé du type :  'si A,  alors B'  ou bien,  si les variables se prêtent à la mesure quantitative,  'si A  s'accroît  (ou diminue),  alors  B augmente  (ou baisse).'  [D'après le dogme pseudo-expérimentaliste],  on ne saurait  jamais  établir sa validité avec certitude,  c'est-à-dire  en se bornant à examiner  la proposition seule  ou toute proposition  dont celle-ci pourrait à son tour se déduire logiquement :  il s'agit,  et s'agira  toujours de propositions hypothétiques,  tributaires du résultat d'expériences à venir dont  on ne peut connaître le résultat à l'avance.  Si l'expérience  devait confirmer une explication causale  hypothétique,  par exemple si on devait,  conformément à la prédiction,  observer un cas où B succéderait effectivement  à A,  cela  ne prouverait pas  que l'hypothèse  soit vraie, dans la mesure où A et B  sont des termes abstraits généraux [et où] des expériences ultérieures  pourraient toujours  éventuellement la réfuter.  Et si une expérience  réfutait une hypothèse,  par exemple  si on observait un cas où A ne serait pas suivi de B,  cela ne serait pas décisif  non plus,  car il serait  encore possible que les phénomènes  hypothétiquement liés le soient en fait,  par une relation de cause  à effet,  mais que quelque autre circonstance  (ou "variable")  jusqu'alors négligée,  non prise en compte,  ait simplement empêché d'observer effectivement  la causalité postulée  [de sorte que,  contrairement à Popper,  la réfutation n'est pas plus  décisive que la "confirmation"  qu'il dénonce.  Il n'en a pas moins raison de définir l'approche scientifique  comme celle qui tente de réfuter un postulat  plutôt que de le confirmer  — et c'est vrai que l'on croie ou non à la possibilité de la connaissance a priori,  puisque cette dernière n'est aucunement infaillible,  et qu'elle est d'autant plus risquée qu'elle paraît irréfutable  — voir encore la condamnation de l'usure par Aristote].  Une observation  contraire à la prédiction  prouverait seulement que l'hypothèse particulière examinée  n'était pas complètement correcte  telle qu'on l'avait formulée,  mais nécessitait quelque raffinement,  c'est-à-dire que l'on spécifie des variables supplémentaires  qu'il faudrait surveiller et prendre en compte  pour pouvoir observer la relation postulée entre A et B.  Cependant,  à l'évidence,  une telle contradiction par les faits  ne prouverait jamais  une fois pour toutes  qu'une relation  n'existe pas entre des phénomènes donnés.

"Si  cette présentation  positiviste-empiriste de l'explication causale  était exacte,  il est facile de voir comment on pourrait  mettre le socialisme à l'abri d'une critique assise sur les faits.  Ces faits,  bien sûr,  un socialiste empiriste ne les nierait pas.  Il ne contesterait pas  que le niveau de vie  est effectivement plus bas en Europe de l'Est  qu'à l'Ouest,  et qu'on a bel et bien observé une corrélation entre une imposition accrue  ou une politique [pseudo-] conservatrice de réglementations et de contrôles  et un retard voire une baisse dans la production de la richesse.  Malgré tout,  dans le cadre de sa méthodologie,  il pourrait parfaitement nier que l'on puisse se servir de ces expériences pour formuler  une argumentation de principe contre le socialisme  et sa prétention à offrir une voie  plus prometteuse vers la prospérité.  Car il peut minimiser les expériences  (apparemment)  contraires,  ainsi que toute autre que l'on pourrait présenter,  comme de purs accidents,  comme des expériences induites par quelque circonstance  malheureusement négligée  et pas encore prise en compte,  et qui disparaîtront  en fait  pour se transformer carrément  en leur contraire,  révélant enfin  la relation réelle  qui existe  entre le socialisme  et une production accrue de richesses,  aussitôt que ces circonstances-là  auront été  prises en compte.  Même les différences,  qui sont frappantes,  entre le niveau de vie de l'Allemagne de l'Ouest  et celui de l'Est  (exemples  sur lesquels j'ai si lourdement insisté  parce que c'est ce qui se rapproche  le plus d'une expérience sociale contrôlée)  pourraient être rationalisées de cette manière :  en prétendant,  par exemple,  qu'il faut expliquer  le niveau de vie  plus élevé  à l'Ouest,  non pas  par son mode de production capitaliste,  mais par le fait  que le Plan Marshall  avait bénéficié  à l'Ouest  alors que l'Est  était forcé de payer des réparations  à l'Union soviétique ;  ou par le fait que,  dès le départ,  l'Allemagne de l'Est  comprenait les provinces les plus agricoles de l'Allemagne  et n'était donc  jamais partie du même point ;  ou que, dans les provinces orientales,  la tradition du servage  n'avait été  abandonnée  que beaucoup plus tard, de sorte  qu'en fait  la mentalité des gens  était différente  à l'Est  et à l'Ouest de l'Allemagne,  etc.';

"En fait,  quelles que soient les preuves factuelles que l'on puisse avancer  à l'encontre du socialisme,  à partir du moment  où l'on adopte la philosophie positiviste-empiriste,  c'est-à-dire à partir du moment où l'on abandonne l'idée de formuler une argumentation de principe  pour ou contre le socialisme  comme vaine et mal inspirée,  et où l'on accepte seulement de reconnaître  qu'il est,  bien sûr possible de se tromper sur les détails de quelque projet de planification socialiste  mais qu'on sera assez souple pour amender  sa politique sur certains points si le résultat n'était pas satisfaisant,  le socialisme est immunisé contre toute critique décisive,  parce qu'il est toujours possible  d'attribuer  n'importe quel échec  à quelque variable  non encore prise en compte.  Remarquons que même l'expérience  la plus parfaitement menée,  la mieux contrôlée,  ne pourrait  absolument rien changer  à la situation.  En effet,  il demeurerait à jamais impossible de prendre en compte  absolument toutes les variables  dont on pourrait imaginer  qu'elles aient quelque influence  sur la variable à expliquer  — pour la raison pratique  que cela impliquerait littéralement de contrôler l'univers tout entier,  et pour la raison  théorique  qu'il est impossible,  à quelque moment que ce soit, de connaître la totalité des variables  qui composent  cet univers.  C'est une question  dont la réponse  doit demeurer à jamais ouverte  à de nouvelles expériences,  découvertes et reconnues.  Ainsi,  la stratégie  d'immunisation  décrite plus haut  fonctionne  infailliblement  et sans aucune exception[147]."

Cette démonstration vaut,  évidemment,  pour toutes les politiques socialistes,  à commencer par les politiques de concurrence  (puisque c'est sous ce prétexte,  il faut le rappeler,  que la politique industrielle est apparue aux Etats-Unis,  et qu'elle se maintient partout).  Si,  en examinant  leur histoire,  on pouvait observer  que celles-ci  n'ont jamais accru mais diminué la production,  jamais fait baisser mais fait monter les prix,  on pourrait toujours prétendre  qu'elles ont été mal menées,  qu'on a mal observé  leurs effets,  ou qu'elles ont été victimes de circonstances politiques  qui les ont fait échouer.  Les économistes de Chicago  ont d'ailleurs trouvé dans la capture systématique  de cette réglementation par les entrepreneurs inefficaces et politiquement puissants  un prétexte automatique  pour éviter de se demander si,  même si on les menait de façon idéale,  des politiques de ce genre  pourraient logiquement  avoir d'autres effets  que de créer des privilèges de monopole qui détruisent la production.  Après tout,  pour diverses raisons,  l'affirmation élémentaire suivant laquelle  le salaire minimum  détruit l'emploi  se voit périodiquement démentir,  par d'ingénieux sophistes, dans les publications spécialisées.  Et il est de fait,  comme nous l'avons vu,  que cette formulation-là  est bel et bien réfutable.

Il faut quand même rappeler que,  pour immuniser ainsi  le pouvoir arbitraire des hommes de l'état  contre la démonstration rationnelle de son caractère injustifié,  il faut tenir fermement le doigt sur l'interrupteur de la logique :  une fois on s'y soumet  — quand ça vous arrange,  ou quand  il faut faire des calculs,  une autre fois  on invoque le dogme pseudo-expérimentaliste  pour refuser d'admettre ses conclusions,  ou pour donner une "expression chiffrée" à des choses  dont on sait qu'elles ne sont pas mesurables  ou à des objets  qu'on ne saurait "définir"  qu'arbitairement,  une fois encore,  on profite de ce que personne ne vérifie plus  la cohérence du discours  pour faire avaler d'énormes non sequitur.  En somme,  le rejet de la logique  doit s'étendre à la manière dont on s'en sert,  et l'inconséquence de principe qu'il affirme n'interdit pas,  mais au contraire  implique de la reconnaître  voire de l'invoquer  à l'occasion : 

Si on note :

IDP  l'Inconséquence De Principe, 

IO  l'Inconséquence Optionnelle,

DSL  la Dispense de se Soumettre à la Logique,

OCL l'Obligation de Contredire la Logique,  on a :

 

(1) IDP = IO = DSL  et

(2) DSL ≠ OCL

La solution au fameux paradoxe du menteur ne consiste-t-elle pas à rappeler que pour mentir efficacement,  le menteur doit multiplier les apparences de respecter la vérité ?  (cf. infra  le paradoxe du menteur  comme exemple traditionnel de contradiction pratique).  Amartya Sen nous en a justement donné un bon exemple :  non seulement l'"unanimité" dont il se sert est un anti-concept,  intrinsèquement contradictoire,  mais elle a beau l'être,  ça ne change toujours rien  au fait  que les hommes de l'état,  dont l'action viole toujours  le consentement de quelqu'un,  ne peuvent jamais s'y conformer  — or, de cette vérité essentielle,  Sen ne tire aucune conséquence :  il ne se soucie que de faire remarquer  que les gens honnêtes  ne s'y conforment pas nécessairement,  et d'en tirer faussement  sa fameuse conclusion comme quoi le libéralisme empêcherait la production maximale.  Le discours anti-conceptuel  étant par nature  contradictoire et vide de sens,  on peut lui faire dire n'importe quoi,  une chose et son contraire  — ce qui compte,  c'est de mettre la main sur son interprétation.  Par exemple,  l'"unanimité" anti-conceptuelle des démocrates-sociaux  servira pour faire oublier aux uns  qu'ils n'ont pas à demander la permission pour faire ce qu'ils veulent  avec ce qui est à eux  — comme si cette exigence même,  en bafouant leur propre consentement,  ne démontrait pas l'absurdité du concept ;  aux autres,  il servira pour faire croire que l'unanimité est "impossible",  et les désarmer moralement  en tant que propriétaires légitimes  face aux procédures de décision moins exigeantes,  prétendument majoritaires et démocratiques  qu'on invoquera pour les dépouiller :  il s'agit d'empêcher de penser  la solution rationnelle :  que chacun soit libre de faire  ce qu'il veut  avec ce qui est à lui.

Définition cohérente de l'unanimité

En effet,  la notion d'unanimité  n'aurait pas traversé les siècles  si elle était aussi contradictoire que dans l'acception implicite  qu'en donnent les démocrates-sociaux à la Sen.  Bien au contraire,  contre cet idéalisme,  contre les pseudo-normes  dépourvues de prise sur l'action humaine réelle  (dont l'"équilibre général" est un autre exemple),  un concept valide d'unanimité  demeure,  que l'on peut restaurer  quand on n'a pas perdu de vue la dépendance,  la hiérarchie des classifications  qui constituent  la science des définitions.  La notion d'"unanimité"  dépend de celle de "consentement",  on reconnaîtra  au moins cela ;  cependant,  ce consentement  lui-même implique,  pour avoir un effet,  un pouvoir d'empêcher  qui équivaut à un Droit de propriété légitime :  c'est parce qu'elle implique simultanément  la propriété individuelle  sur soi-même  et la propriété esclavagiste de tous sur tous  que l'"unanimité" des démocrates-sociaux  est contradictoire.  Le "consentement" n'a aucun sens  s'il ne porte pas sur une propriété légitime, de sorte que,  pour reprendre les expressions de Ayn Rand,  si les démocrates-sociaux  à la Sen  ont fait de leur "unanimité" un anti-concept,  une notion qui égare définitivement  la pensée  au lieu de contribuer à la mettre en ordre  pour tout ce qui en dépend,  c'est parce qu'ils ont volé le concept de propriété légitime dont elle dépend  (et qu'ils veulent attaquer) :  parce qu'ils ont omis  la nécessité logique  d'établir au préalable à quel titre les participants ont le droit de donner ou de refuser leur consentement.  Une fois exposé  le mode de falsification,  rien n'est plus facile que d'y remédier :  il suffit que la propriété légitime soit définie  (là encore, de manière non contradictoire),  et que cette propriété-là  ne soit jamais violée  pour que règne l'unanimité,  au seul sens que ce mot puisse avoir. 

Les contradictions du "consentement" à l'impôt  fondent le soupçon de vouloir détruire  le concept

Que la falsification d'Amartya Sen n'est pas fortuite mais systématique,  parce que les démocrates-sociaux  ne songent qu'à détruire le concept de consentement  (parce qu'il fonde un Droit objectivement définissable  qui s'oppose à leur arbitraire),  c'est ce que nous pouvons montrer  en établissant que l'une de leurs croyances centrales,  comme quoi le "droit de vote" établirait le "consentement à l'impôt",  implique lui aussi de l'exterminer.  Concrètement,  Tartempion,  candidat à l'élection  ou organisateur de référendum,  prétend me demander  en tant qu'électeur,  la "permission" de prendre mon argent,  ainsi que celui de Machin, de Truc, de Chose,  etc.  à des fins qu'il dit louables.  Or,  cette idée de "permission" est une farce,  puisqu'elle présuppose  qu'on aurait consenti  quand on n'a pas consenti,  et en outre  qu'on pourrait consentir  quand on ne peut pas consentir. 

En ce qui concerne  la réalité du prétendu "consentement",  j'ai plus de chances de gagner au Loto de la Française des Jeux que de déterminer réellement l'action de Tartempion.  Dans un "intervalle de confiance"  bien plus large que les 99 %  dont un économètre se satisferait et au-delà,  il agira quoi que j'aie voté  ou pas voté,  et entretient d'ailleurs à mes frais  plusieurs armées à sa solde pour,  si je m'en tiens simplement à mon premier "non" à la permission  qu'il avait fait mine de me demander,  me prendre par la force l'argent que je lui refuse,  et me punir éventuellement pour l'avoir pris au mot  — le fait,  rappelle Spooner, de participer au vote  n'impliquant en aucune manière  que l'on accepte son résultat :

"[…]  il n'y a pas de raison d'interpréter le fait que les gens votent bel et bien comme une preuve de leur approbation.  Il faut au contraire considérer que,  sans qu'on lui ait demandé son avis,  un homme se trouve encerclé par les hommes d'un Etat auquel il n'a pas le pouvoir de résister ; des hommes d'un Etat qui le forcent à verser de l'argent,  à exécuter des tâches  et à renoncer  à l'exercice d'un grand nombre de ses Droits naturels,  sous peine de lourdes punitions.  Il constate aussi  que les autres exercent  cette tyrannie à son égard par l'utilisation qu'ils font du bulletin de vote.  Il se rend compte ensuite que s'il se sert  à son tour du bulletin en question,  il a quelque chance d'atténuer leur tyrannie à son endroit,  en les soumettant à la sienne.  Bref,  il se trouve malgré lui dans une situation telle que s'il use du bulletin de vote,  il a des chances de faire partie des maîtres,  alors que s'il ne s'en sert pas il deviendra  à coup sûr un esclave.  Il n'a pas d'autre alternative  que celle-là.  Pour se défendre,  il en choisit  le premier terme.  Sa situation  est analogue à celle d'un homme qu'on a mené de force sur un champ de bataille,  où il doit tuer les autres,  s'il ne veut pas être lui-même tué.  Ce n'est pas  parce qu'au cours d'une bataille  un homme cherche à prendre la vie d'autrui pour sauver la sienne  qu'il faudrait en inférer que la bataille  elle-même  serait le fait de son propre choix.  Il en est de même des batailles électorales,  qui ne sont que des substituts à la guerre ouverte.  Est-ce parce que sa seule chance de s'en tirer passe par l'emploi du bulletin de vote qu'on devrait en conclure  que c'est un conflit où il a choisi  d'être partie prenante ?  Qu'il aurait de lui-même mis en jeu ses propres Droits naturels contre ceux des autres,  à perdre ou à gagner  selon la loi du nombre ?

"On ne peut douter que le plus misérable des hommes,  soumis à l'Etat le plus oppressif de la terre,  se servirait du bulletin de vote  si on lui en laissait l'occasion,  s'il pouvait y voir la moindre chance d'améliorer son sort.  Mais ce n'en serait pas pour autant la preuve qu'il aurait volontairement  mis en place les hommes de l'état qui l'opprime,  ni qu'il l'accepte  en quoi que ce soit[148] ."

Les Grands-Prêtres de la démocratie sociale  serinent aux citoyens que "la démocratie"  leur permettrait mieux de maîtriser leur existence que le vil "marché" ;  que le "citoyen"  perdrait  à se voir "réduit" au statut de vulgaire "consommateur" :  cela présuppose que le "droit de vote"  vaudrait davantage que les impôts qu'il est censé autoriser.  Or, les théoriciens des choix publics  débattent de l'irrationalité du vote depuis assez de lustres  pour que l'économiste sache que le vote individuel ne vaut qu'une fraction infinitésimale des impôts en question.  De sorte que le citoyen maîtrise plusieurs centaines de milliers de fois  mieux les affaires qui le concernent  en tant que "consommateur"  que comme "électeur".  Et que,  lorsque les hommes de l'état,  au nom de la "démocratie",  s'emparent de décisions qui appartenaient au "marché",  ils confisquent  aux citoyens la quasi-totalité de leur pouvoir de décider en la matière,  et à leur seul profit :  ce qui,  si on la définit d'après sa justification officielle et d'ailleurs valide  comme un régime où les gens décideraient de leurs propres affaires,  constitue une régression décisive de la démocratie.  C'est pourquoi on n'a jamais vu les démocrates-sociaux accepter que les citoyens puissent,  en échange d'une renonciation à leur "droit de vote" (et aux "services publics"),  se voir dispensés de tout impôt :  un trait caractéristique des socialistes contemporains est qu'ils n'envisagent jamais de vivre le socialisme entre socialistes,  mais entendent bien que tout le monde y soit soumis  qu'il y consente ou pas :  leur "droit à la différence"  ne s'étend pas  à ce que l'on puisse,  en la matière,  vivre  selon des convictions  dont ils font encore semblant de tolérer  qu'on les exprime.  N'est-ce pas le Grand-Prêtre Ronald Dworkin qui le dit :

"c'est une idée idiote que de croire que les vrais démocrates  devaient respecter la liberté économique  autant que la liberté intellectuelle[149]."

Nous verrons que ce lien n'est "une idée idiote"  que pour ceux qui,  comme Emerson,  tiennent  que la cohérence logique  est "le démon familier des petits esprits".

Le deuxième simulacre du "consentement à l'"impôt"  tient à ce qu'il est absurde d'envisager  que moi je puisse "consentir" à ce que Tartempion prenne l'argent de Machin, de Truc, de Chose,  etc.  En réalité,  il n'est rien que je puisse faire en la matière,  étant donné je n'ai aucun Droit sur cet argent-là.  Cela devient évident dès lors que l'on envisage la chose en-dehors des litanies officielles.  Si un quidam,  que vous ne connaissez ni d'Eve ni d'Adam,  vous aborde dans la rue pour vous demander la permission d'aller à Knokke-le Zoute,  ou d'acheter un pantalon,  vous croirez à un fou,  ou à une mystification.  Vous savez que pour qu'on vous demande de "consentir" à ce qu'on fasse quelque chose,  il faut que vous en ayez le Droit  (c'est pourquoi l'adepte de la "solidarité",  qui vote pour que les hommes de l'état prennent son argent  et celui des autres à des fins supposées charitables,  se croit "généreux" à bon compte :  ce qu'il voudrait,  c'est en avoir pour cent mille fois plus  que son argent,  et il se fait pour cela  le complice moral d'un système d'extorsion violente).

Le consentement,  défini sans contradiction

Il reste qu'on n'a pas encore fourni la définition non contradictoire de la propriété légitime  dont le consentement dépend.  Le critère nécessaire de la non contradiction se révèle suffisant,  puisqu'il dicte une réponse unique :  la propriété légitime est celle qui n'a pas été volée.  A son tour,  quelle définition du vol  respecte l'obligation de n'être pas contradictoire ?  Celle d'un acte qui,  implicitement,  nie la propriété légitime  d'un d'autre :  est un voleur quiconque s'empare de la propriété d'autrui  sans son consentement.  On voit que le consentement  définit le vol,  qui définit la propriété légitime,  laquelle à son tour définit le champ du consentement :  la cohérence logique est bien servie,  mais le pseudo-expérimentaliste pressent peut-être son triomphe ultime,  et s'apprête à dénoncer la définition circulaire qui lui fournit  ses échappatoires.  Anthony de Jasay le rappelle :

"Les Droits  ne peuvent servir de point fixe d'Archimède que s'ils ne souffrent pas  à leur tour de cette infirmité  qui fait du raisonnement sur la liberté  un raisonnement circulaire[150]".

Or,  il n'en est rien :  cette définition-là  n'est pas circulaire,  parce qu'elle dépend d'un fait objectif  et universel,  le fait que tout objet possédé  a eu un premier utilisateur,  qui en est de ce fait devenu propriétaire légitime  sans le devoir au consentement d'autrui.  Cette propriété est légitime  parce qu'elle ne peut avoir été volée à personne et,  en même temps,  ne peut rien devoir au consentement d'un tiers  puisque cela supposerait  que ce tiers-là  en était déjà propriétaire légitime.  Celui qui s'approprie un objet sans maître  ne peut pas être un voleur,  puisqu'on ne peut voler  que ce qui appartient déjà à quelqu'un :  lui,  par conséquent,  ne peut voler personne.  De même,  envisager qu'un autre "donne son consentement" à une appropriation initiale entraîne  une contradiction pratique  et vole le concept de consentement :  si cette prétention était valide,  elle impliquerait en fait  que cet autre-là  aurait soi-même déjà réalisé  l'appropriation initiale de la chose en question :  interdire à quelqu'un de disposer d'une chose,  c'est s'en déclarer soi-même propriétaire légitime. 

"C'est,  par exemple,  la position prise  par Jean-Jacques Rousseau,  quand il nous exhorte  à résister aux tentatives faites pour s'approprier des ressources tirées de la nature,  par exemple  en y mettant  une clôture.  'Gardez-vous',  nous dit-il dans son fameux passage,  'd'écouter cet imposteur ;  vous êtes perdus  si vous oubliez  que les fruits de la terre appartiennent  à tous,  et que la terre n'est à personne"  (Discours sur l'origine de l'inégalité...)  Hélas,  raisonner ainsi  n'est possible  que si l'on suppose  que les prétentions  à la propriété  pourraient être [fondées par de simples déclarations].  Car autrement,  comment serait-il possible  que 'tout le monde'  possède une chose  (c'est-à-dire  y compris  ceux qui n'ont jamais rien fait des ressources en question)  ou que personne'  (donc même pas  ceux qui les ont mises en valeur)  n'y ait droit  — à moins que ce ne soit par [déclaration arbitraire]  que les titres de propriété  sont établis[151] ?"

Et  bien entendu, des déclarations arbitraires  sont le plus mauvais des critères  pour départager les prétentions qui en résulteraient,  puisqu'il conduirait à d'autant plus de contradictions insolubles  qu'il existerait de déclarations rivales d'appropriation :  le contraire parfait d'une définition non contradictoire de la propriété légitime.  En outre,  une bonne partie de ces déclarations sont des tentatives de vol, dans la mesure où elles réclament certains objets déjà appropriés par d'autres  qu'elles traitent  implicitement de voleurs,  alors que ceux-ci  n'avaient pu les "voler" à personne  puisque personne,  alors,  ne les réclamait :  quiconque prétend saisir une chose déjà appropriée par un autre sans vol  est lui-même un voleur,  puisqu'il cherche à s'emparer de la propriété légitime  d'autrui  sans son consentement.

"[en raisonnant ainsi]  personne ne pourrait prétendre qu'il le fait au nom d'un principe  universellement valide,  et [il impliquerait]  toujours [de] confisquer quelque chose à quelqu'un  dont les appropriations  n'avaient eu lieu  aux dépens de personne. 

"En effet,  l'appropriation initiale  porte par définition sur des ressources  qui n'appartenaient  à personne auparavant  c'est-à-dire sur des choses que personne n'avait jusqu'à présent  reconnues comme rares,  et que n'importe qui d'autre  aurait pu s'approprier  s'il avait reconnu  leur valeur  plus tôt.  Y compris  [ceux  qui se préoccupent]  tellement du sort des derniers arrivés  qu'il[s] souhaiterai[en]t  réserver des ressources pour leur bénéfice ultérieur[152]." 

Ce que ne semblent pas comprendre les jaloux de la première appropriation  (non seulement les successeurs de Rousseau,  mais Locke lui-même,  avec sa "clause de réserve),  c'est que les premiers arrivés  n'ont aucun avantage particulier  par rapport  à ceux qui viennent après,  a fortiori  aucun privilège.  Il n'est pas vrai  qu'ils auraient eu la chance de tomber  sur une "richesse naturelle" préexistante.  C'est leur intervention  en tant que premiers utilisateurs  qui leur a donné  leur valeur.  Comme l'a bien vu Frédéric Bastiat, les choses qui font l'objet de l'appropriation  initiale  n'avaient aucune valeur  avant cette appropriation.  La richesse,  ce sont eux qui l'ont créée  au départ,  comme pourront le faire les derniers arrivés,  avec les choses auxquelles les autres  ne donnent pas de valeur non plus,  et auxquelles  ils seront les premiers à en donner.  Les derniers arrivés  ne sont donc pas,  à cet égard, dans une situation différente des premiers arrivants.  Si on pouvait  "mesurer" les situations  — mais c'est impossible,  on pourrait même dire que,  profitant indirectement voire directement du capital accumulé par leurs prédécesseurs, les derniers arrivés sont mieux lotis que les premiers.

C'est la notion de "richesse naturelle",  l'idée matérialiste  d'une "valeur inhérente" aux objets  qui est fallacieuse,  et de ce fait fausse le jugement.  En réalité,  la valeur n'apparaît qu'à partir du moment où une conscience humaine  a reconnu qu'un objet  pouvait servir son projet particulier.  La valeur est une création de l'esprit humain ;  elle procède  d'un acte de la pensée,  et tout être humain,  quelle que soit la date de son arrivée,  peut et doit créer ainsi la valeur.  Outre qu'elles représentent des déclarations arbitraires  qui n'entraînent aucune obligation pour le raisonnement, les notions de "ressources nationales"  et autres "patrimoine commun de l'humanité"  volent tout autant le concept de propriété,  en ne reconnaissant pas  que celle-ci consiste en une relation singulière  entre personne agissante et objet possédé.  Aucune chose n'est véritablement appropriée  si personne ne connaît son existence,  ou si personne ne l'a effectivement incluse  comme moyen de son projet spécifique,  ou si personne n'en a la maîtrise effective.  Une nécessité objective de l'état de droit  fait même que l'on doit,  comme le rappelle Randy Barnett,  laisser des preuves matérielles de cette appropriation :

"Supposons maintenant  que la règle est tout simplement  le droit du premier utilisateur[153].  […]  cette règle même  ne suffit pas  parce qu'elle ne décrit pas  le moyen de faire savoir  qui est 'le premier utilisateur'.  Elle serait améliorée si elle impliquait l'exigence  que la surface défrichée soit enclose,  ou que ses limites fassent l'objet  d'un marquage  ou d'un bornage artificiel  par [le premier utilisateur]  afin d'établir  la date de son appropriation.  Si bien que le meilleur précepte serait :  'le premier à afficher une marque d'appropriation identifiable  est le premier  en droit'[154]."

Barnett cite  à ce propos  Richard Epstein :

'La manière habituelle  dont on traitait le problème de la démarcation était que,  au lieu d'avoir une règle de première possession pure,  on avait une règle qui faisait afficher des déclarations de propriété dans les angles,  représentant une barrière visible et reconnaissable.  A ce moment-là,  tout le monde était au courant et pouvait modifier sa conduite  en conséquence[155].'

Et de rappeler  la Common Law anglaise :

"Ce précepte offre des avantages épistémiques  significatifs par rapport  à d'autres solutions concurrentes.  Il permet aux prétendants bien intentionnés de juger par eux-mêmes les mérites relatifs de leurs prétentions et facilite l'estimation de ces mérites par les tiers.

"([Note de Barnett]  En droit civil,  cet exemple se reproduit dans tous les domaines de la théorie.  En droit des contrats,  par exemple,  on demande une manifestation ou communication du consentement[156].  En droit de la représentation,  nous avons une doctrine de la délégation 'apparente[157]'.  Cela suggère que la justice,  aussi bien dans sa forme que dans son fond,  est influencée par le problème de l'information dans la société  (l'étude moderne la plus fondamentale sur cet aspect du problème de l'information se trouve chez Friedrich Hayek,  'L'utilisation de l'information dans la société[158]')." 

Les vrais juristes,  qui tirent les conséquences du fait qu'il est nécessaire,  pour définir une norme sociale objective, de disposer de l'information pertinente,  contrastent avec les adeptes des théories normatives  (ou crypto-normatives quand ils sont subjectivistes)  qui prétendent rapprocher la société  (ou l'"économie")  d'un état imaginé à l'avance  — et dont les politiques de concurrence  ne sont qu'un cas particulier.  Cette information-là,  ils refusent d'y voir une question essentielle,  quand ils ne supposent pas  qu'on pourrait savoir ce que personne ne peut connaître.  Nous verrons que cette prétention,  justement,  ils ne peuvent  l'entretenir  que parce qu'ils ont refusé d'envisager ce problème, de sorte qu'ils ne peuvent qu'échouer à définir  l'acte conforme  — nous dirons l'acte juste puisque  cette question relève de la philosophie politique —  dont on pourrait dire sans ambiguïté  qu'il rapproche effectivement de l'"idéal" supposé.  De sorte,  pour reprendre les termes de Hoppe,  qu'elles…

"passent complètement à côté de leur objet  et doivent par conséquent  être rejetées d'emblée  comme un verbiage dépourvu de sens  pour une théorie de l'action[159]."

Dans l'autre sens,  contrairement à Marx et à ses imitateurs  plus ou moins conscients de la sophistique antitrust,  on ne peut jamais voler  si on ne fait que disposer de ses possessions propres sans mettre en cause  celles d'autrui :

"l'exploitation  caractérisait bel et bien la relation entre l'esclave et son maître ainsi qu'entre le serf et le seigneur féodal.  En revanche,  on n'a trouvé aucune exploitation possible dans le capitalisme propre.  Quelle est la différence de principe  entre les deux cas ?  la réponse est :  la reconnaissance ou non dans son principe du Droit de la première mise en valeur.  Le paysan féodal  est exploité parce qu'il n'a pas  la maîtrise exclusive de la terre  qu'il avait été  le premier à mettre en valeur,  et l'esclave n'est pas maître de son propre corps  dont il était  [c'est le cas de le dire]  le premier occupant[160]. 

On notera donc  que la manifestation la plus universelle du Droit du premier utilisateur  concerne l'appropriation  par chacun de son propre corps.  Il faut rappeler  à cette occasion que toute chose qui fait l'objet de l'action est forcément en possession de quelqu'un,  et que cette possession  est nécessairement juste  ou injuste. 

"Le corps humain, dans son être matériel,  non seulement  peut être  l'objet de l'action  mais il est un instrument nécessaire de cette action.  Et cela veut dire que, dans la mesure où il est employé  pour agir,  il est forcément possédé  par quelqu'un.  Ce que le corps  peut être d'autre  qu'un objet matériel,  aussi crucial que cela soit par ailleurs,  n'est donc pas en l'espèce  logiquement pertinent :  car il suffit que le corps  soit un objet matériel nécessaire à l'action humaine  pour qu'il soit  nécessairement  la propriété d'un être humain.  Propriété,  parce que l'acte de posséder  est forcément juste ou injuste :  le subjectivisme normatif  étant faux,  le juste est une catégorie du vrai  […] :  si ce n'est pas  moi-même  qui suis  mon possesseur légitime  il faut,  en vertu de la nature de l'action humaine,  que ce soit  un autre[161]." 

Certains religieux autoritaires objectent  que nous appartenons à notre Créateur,  et sommes obligés de faire Sa volonté  (en 1889,  une Society for Christian Socialists fut fondée à Boston ; les principes de l'association affirmaient que "les droits et pouvoirs économiques  sont des dons de Dieu,  et ne sont pas là pour le seul avantage du récipiendaire,  mais pour celui de la société dans son ensemble[162]").  En déduire que les hommes de l'état  devraient nous forcer dans ce sens est un non sequitur gravissime,  mais l'essence de l'étatisme clérical est de n'en tenir aucun compte ;  c'est pourquoi il est utile de rappeler que le raisonnement qui démontre l'existence de Dieu affirme aussi le libre arbitre ;  il s'ensuit que,  si nous Lui appartenons,  Il nous confère aussi,  et en permanence,  par un Acte de Sa libre Volonté,  le pouvoir de Lui désobéir :  c'est donc blasphémer,  en usurpant Son autorité,  et en bafouant Son Choix exprès  que vouloir,  soi-disant en Son Nom,  nous forcer à faire ce qu'Il souhaite que nous fassions.  Dieu étant assez grand pour faire seul Ses Commissions, dans notre monde sublunaire  le corps humain  demeure dans tous les cas propriété légitime de quelque personne humaine :  si ce n'est pas celui qui l'habite,  c'est forcément quelqu'un d'autre. 

"puisqu'un être humain  est forcément mon propriétaire,  je suis forcément mon propre maître  ou la propriété légitime  d'un autre :  et quiconque nie la propriété de soi  justifie donc l'esclavage  (souvent,  comme par hasard,  à son propre profit).  Si une autre personne  m'empêche concrètement de traiter mon corps  comme s'il était  à moi  […],  elle en dispose  bel et bien  comme d'un objet matériel  et d'ailleurs  […]  comme de rien d'autre.  Et cela  ne peut pas signifier  que ce corps  n'aurait pas de propriétaire humain :  parce que cela veut dire, dans la réalité concrète des actes,  que le propriétaire  en question  c'est lui-même,  ou un autre que,  soi-disant,  il représenterait.  Quoi qu'il puisse  raconter par ailleurs,  et quelles que soient les contraintes  sur la manière  d'exercer  cet esclavagisme  que lui inspirent  ces rationalisations[163]."

Les hommes de l'état,  par exemple,  qui prétendent interdire aux autres de vendre des parties de leur corps,  ou d'offrir leur travail à des conditions qui déplaisent à MM. les syndicalistes,  ou les forcer à leur livrer tout ou partie de leur rémunération,  s'en déclarent implicitement eux-mêmes propriétaires.  Ces prétentions esclavagistes  entrent dans la définition  non contradictoire du vol :  on vient de voir que le corps de tout individu  est forcément  la propriété légitime de quelqu'un,  la question devient  celle de savoir si c'est forcément de l'individu  en question  qu'il s'agit.  En effet,  on ne peut être propriétaire naturel de soi-même que si on en est effectivement  le premier utilisateur.  Or,  à la naissance,  l'enfant  ne dispose pas de lui-même,  ce sont des tiers,  le plus souvent les parents,  qui ont le pouvoir d'en disposer.  L'enfant  est-il  la propriété naturelle de ses parents ?  En tous cas,  il ne serait  pas celui des hommes de l'état,  dont les prétentions esclavagistes  entrent donc bel et bien dans les limites de la définition du vol.

"Si,  à l'inverse,  [poursuit Hoppe,]  chacun a la maîtrise exclusive de son propre corps  (c'est à dire s'il est un travailleur libre)  et agit lui-même  en respectant le Droit du premier utilisateur,  alors il ne peut pas y avoir d'exploitation.  Il est logiquement absurde de prétendre que celui qui s'empare d'objets qui n'appartiennent encore  à personne,  ou qui emploie ces biens  à des productions futures,  ou épargne des biens  ainsi appropriés  ou produits  pour accroître  la disponibilité à venir des produits,  pourrait exploiter qui que ce soit en le faisant.  Personne n'a rien pris à personne au cours de ce processus,  et on y a même produit davantage de biens.  Et il serait également absurde de prétendre  qu'un accord entre différents propriétaires initiaux,  épargnants et producteurs quant à l'usage de leurs biens ainsi appropriés sans exploitation  pourrait impliquer une injustice quelconque dans ce cas.  Bien au contraire,  c'est lorsqu'un écart,  quel qu'il soit,  se produit par rapport au principe de la première mise en valeur que l'exploitation a lieu.  C'est de l'exploitation,  lorsqu'une personne  fait prévaloir  ses prétentions à une maîtrise totale ou partielle de biens qu'elle n'a pas été  la première  à mettre en valeur,  qu'elle n'a pas produits,  ou qu'elle n'a pas acquis par contrat auprès d'un producteur-propriétaire antérieur.  L'exploitation,  c'est l'expropriation des premiers utilisateurs,  producteurs et épargnants  par des non premiers utilisateurs, des non producteurs, des non épargnants  arrivés par la suite.  C'est l'expropriation de gens  dont les prétentions sur leur propriété  se fondent sur le travail et le contrat  par des gens  dont les prétentions sortent on ne sait d'où,  et qui ne tiennent absolument aucun compte du travail  et des contrats  d'autrui[164]."

Comme on eût dit de M. de la Palice,  ombre décidément tutélaire de l'école autrichienne,  on n'est pas un voleur quand on n'est pas un voleur ;  et l'inverse  est aussi vrai :  on est un voleur  quand on est un voleur.  Encore une fois,

"le voleur est celui qui s'empare du bien d'autrui sans son consentement ;  quels que soient l'agresseur,  la victime,  le motif du vol,  la destination du butin, les 'besoins' des receleurs,  ou encore  le nombre de personnes  qui approuvent ce vol  ou nient qu'il en est un.  Et selon les mêmes principes rationnels de l'objectivité et de l'universalité,  est un assassin quiconque tue délibérément un innocent.  Point final :  définitions nécessaires et suffisantes[165].

Les êtres humains prennent assez souvent possession d'eux-mêmes pour qu'on ne puisse pas nier qu'il existe une possession naturelle,  possession qui ne dépend du consentement de personne.  Et comme toute richesse est produite  par quelqu'un,  et se retrouve  une fois produite  en possession de quelqu'un,  il s'ensuit qu'une bonne partie des produits aliénables ("volables",  pourrait-on dire,  puisque c'est bien l'ambition des étatistes)  se retrouve à l'origine  en possession de quelqu'un qui ne la doit à personne.  La possession naturelle est donc un fait  universel.  Par ailleurs,  tout ce qui a une valeur  a un jour fait l'objet  d'une appropriation initiale  qui ne devait rien non plus  à personne.  La possession naturelle,  fait universel,  est donc première :  elle existe nécessairement,  et son possesseur  ne la doit à personne d'autre  que lui-même.  D'après  la définition  non contradictoire du vol  comme ce qu'on a pris à un autre  contre son consentement  et de la propriété légitime comme celle qu'on n'a pas volée,  la possession naturelle est propriété légitime.  La propriété naturelle légitime  est donc un fait universel,  et elle est première.  Et toutes les autres formes de la propriété légitime  découlent de cette appropriation initiale,  par transfert consenti  (c'est pourquoi on peut  aussi les inclure dans la définition de la propriété naturelle).  Définir le consentement  n'est donc pas nécessaire  pour définir la première propriété légitime,  tandis que celle-ci est nécessaire pour définir un consentement qui ait un sens,  a fortiori unanime ;  et avec celui-ci,  pour définir le vol,  lequel constitue  la violation de l'unanimité. 

Nous avons donc une définition objective,  non contradictoire et non circulaire, de la propriété légitime  comme réalité de fait première et universelle.  Une théorie sociale  qui n'en tiendrait aucun compte  admettrait une ou plusieurs  définitions contradictoires  et serait donc anti-scientifique ;  en outre,  elle méconnaîtrait des réalités substantielles  qui ont forcément des conséquences sur la société,  et c'est pourquoi  un économiste doit en tenir compte dans toute description de la société  qui en dépendrait :  en effet,  la propriété naturelle étant un fait  réel et premier,  on ne peut pas la voler sans que cela entraîne des conséquences sur la production.  Dans une certaine mesure,  c'est ce que l'économie politique  fait depuis toujours,  et prétend même faire dans ses simulacres scientistes,  en choisissant le marché libre  (la société sans vol)  comme point de départ de ses analyses,  y compris pour décrire les institutions  qui s'en écartent fortement  (cf. plus loin, dans En l'absence de tout critère objectif de décision,  c'est l'opportunité politique qui guide l'intervention de l'état,  la critique d'une théorie des choix publics  qui ne tient pas compte de la possession naturelle).

Ceux que l'on a habitués  à spéculer sur l'"utilité" des gens en-dehors de leurs choix effectifs  voire contre eux,  objecteront que cette solution-là ne prétend résoudre le problème de l'unanimité  qu'en la distinguant de l'utilité sociale maximale,  qui peut bel et bien  n'être pas  réalisée dans cette unanimité-là.  Or,  leur conception de l'utilité sociale,  a fortiori quand ils prétendent  s'en servir semblablement  pour "justifier" les interventions de l'état,  impliquent  autant de contradictions pratiques  et de vols de concepts  que l'"unanimité"  à la Sen,  et relève de la même correction.  En effet,  l'habitude qu'on leur a donnée de gloser sur de prétendues  "fonctions d'utilité"  ne leur a pas conféré la faculté magique de lire les préférences et autres variations de l'utilité dans la tête des gens :  elle leur a seulement fait oublier  que leurs semblables  ne sont pas les robots élémentaires,  incapables de toute pensée  que décrivent leurs "modèles",  et notamment  que dans la réalité  on n'a aucun moyen de connaître les préférences des gens  à moins qu'ils n'agissent réellement,  et qu'il est absurde de supposer  qu'ils pourraient agir à l'encontre de leurs préférences réelles.  En d'autres  termes,  comme le rappelle Rothbard,  que l'action,  et l'action seule  révèle les préférences. 

Les pseudo-expérimentalistes conscients et organisés  n'ont pas attendu Rothbard  pour reprocher à cet axiome d'en être un,  c'est-à-dire de manquer de "signification opérationnelle" :  "définition arbitraire,  impossible  à fonder sur l'expérience".  Si on se rappelle ce qui précède,  "pas fondé  sur l'expérience" signifie en l'occurrence que,  même dans une bande dessinée,  pour reprendre l'expression de Georges Lane,  on ne pourrait pas imaginer de situation où elle ne serait pas vraie : 

"Le concept crucial des positivistes,  qui forme la base de leur attaque contre la préférence démontrée,  est celui de la 'signification opérationnelle'.  En fait,  leur épithète désobligeante favorite est que telle ou telle formule ou loi serait 'opérationnellement vide de sens'.  Le critère de la 'signification' opérationnelle est exclusivement tiré des procédures de la physique telles que décrites ci-dessus.  une loi explicative doit être exposée de manière testable, de sorte qu'on puisse observer si  elle est fausse.  Toute loi qui prétend être absolument vraie de sorte qu'on ne puisse concevoir un test empirique qui la réfuterait serait par conséquent 'dogmatique' et 'opérationnellement vide de sens'— d'où l'idée des positivistes que si une proposition ou une loi ne peut pas être réfutée par l'expérience,  il faut que ce soit une 'définition arbitraire'.  D'où encore la tentative faite par Sweezy de réduire la phrase de Fisher à une identité 'sans signification'. 

"(Les héros du positivisme,  Rudolf Carnap  et Ludwig Wittgenstein,  méprisaient l'inférence déductive,  l'accusant de se borner à déduire des 'tautologies'  à partir des axiomes.  Or,  tout raisonnement est déductif,  et c'est un processus particulièrement vital pour aboutir à la vérité[166].)

"Sweezy objecte que la phrase de Fisher :  'tout individu agit comme il le désire' serait un raisonnement 'circulaire',  puisque l'action implique le désir et pourtant les désirs ne peuvent pas être découverts indépendamment,  mais uniquement  en observant l'action elle-même. 

"On ne voit pas  ce qu'il pourrait y avoir de circulaire là-dedans.  En effet,  nous connaissons les désirs  en vertu du concept de l'action humaine,  parce qu'ils sont impliqués par l'existence de l'action.  Car c'est précisément  la caractéristique de l'action humaine que d'être motivée par des désirs et des buts,  à la différence des corps qu'étudie la physique,  et qui n'ont pas de raison d'agir.  Par conséquent,  nous pouvons tout à fait affirmer que l'action est motivée par des désirs,  et qu'il suffit d'observer les actions concrètes pour connaître les désirs spécifiques de ceux qui agissent[167]."

Les pseudo-expérimentalistes  prennent typiquement pour des propositions arbitraires  (telles qu'on ne peut pas imaginer de critère  qui permette de les confirmer ou les réfuter) les propositions irréfutables (où ce critère est celui de la validité des concepts et de la cohérence du raisonnement,  qu'ils ne reconnaissent pas comme moyen de preuve).  Par exemple,  Karl Popper,  disait "irréfutables" les énoncés arbitraires de la psychanalyse  (ou plutôt, des diverses psychanalyses)  et ceux,  absurdes, du marxisme.  De cette confusion,  Leonard Peikoff  disait :

"Si une proposition se démontre de façon concluante, de sorte que la nier impliquerait à l'évidence d'accepter une contradiction logique...  alors,  en vertu même de ce fait,  on disqualifie  cette proposition  comme le produit d'une pure convention  ou d'un caprice arbitraire.  Cela signifie ceci :  que l'on tient une proposition pour arbitraire précisément parce qu'elle a été logiquement prouvée.  Le fait qu'une proposition ne peut pas se réfuter...  la réfuterait  (c'est-à-dire qu'il l'effacerait de la réalité).  Une proposition  ne pourrait conserver  un rapport avec les faits  que dans la mesure où on ne l'aurait pas validée par la manière  dont les hommes séparent  le vrai et le faux,  à savoir la logique.  Ainsi,  la démonstration logique deviendrait  l'élément disqualifiant de la connaissance,  tandis que la connaissance n'existerait qu'à la mesure de l'ignorance humaine.

"Cette théorie constitue une inversion épistémologique radicale :  elle punit le succès dans la recherche de la vérité parce que c'est un succès.  Tout comme la mentalité altruiste pénalise le bien parce qu'il est le bien,  [l'opposition de la logique et de l'expérience]  condamne la connaissance parce qu'elle est connaissance.  De même que d'après l'altruisme,  un homme n'aurait de droits  que sur ce qu'il n'a pas gagné, de même,  d'après cette théorie,  un homme n'aurait le droit d'appeler "connaissance" que ce qu'il n'a pas prouvé[168]."

Si le pseudo-expérimentaliste  prend les axiomes pour des propositions arbitraires,  c'est qu'il ne comprend pas  d'où peut venir le contenu empirique des définitions  dont on a tiré les axiomes,  comme si ces définitions étaient indépendantes de toute expérience.  Les objectivistes en voient une explication dans la théorie nominaliste des concepts :

"Les écoles nominaliste  et conceptualiste  considèrent  les concepts  comme subjectifs,  c.-à-d.  comme des produits de la conscience humaine  sans rapport avec les faits de la réalité,  choisis  au petit bonheur,  sur le fondement de vagues  et inexplicables  ressemblances,  sans rapport avec les faits de la réalité,  comme de simples ' noms'  ou notions  que l'on assigne arbitrairement  à des groupes de concrets,  sur le fondement de vagues et inexplicables  ressemblances.

"L'école réaliste extrême essaie,  en réalité, de conserver la primauté de l''existence'  (de la réalité)  en se dispensant de la conscience  —c.-à-d. en transformant le concept  en existants concrets,  ce qui réduit la conscience au niveau des perceptions,  c.-à-d.  à la fonction automatique de l'appréhension perceptive  (par des moyens [qui doivent être] surnaturels,  puisqu'il n'y a rien de tel à ' percevoir' ).

"L'école nominaliste extrême  (contemporaine)  tente d'affirmer la primauté de la conscience  en se dispensant de l''existence'  (de la réalité —c.-à-d.  en refusant le statut d'existants  même aux faits concrets)  et en transformant les concepts  en conglomérats de fantaisies,  construits  à partir des débris  d'autres produits de l'imagination, de rang inférieur,  telles que des mots  dépourvus de référents  ou l'incantation de sons  qui ne correspondent à rien, dans une réalité que nul  ne peut connaître.

"Pour ajouter au chaos,  il faut noter que l'Ecole platonicienne  commence par accepter le primat de la conscience,  en inversant le rapport de la conscience à l'existence,  en supposant  que c'est la réalité  qui doit se conformer  au contenu de la conscience,  et non l'inverse  — sur le principe  comme quoi  la présence de toute notion dans l'esprit de l'homme  prouverait  l'existence  d'un référent qui y correspondrait dans la réalité.  Cependant,  l'Ecole platonicienne  conserve encore  quelque vestige de respect  pour cette réalité,  même si c'est seulement avec une intention inavouée :  elle déforme la réalité  en une construction mystique  pour lui arracher sa sanction  et valider son subjectivisme.  L'école nominaliste  commence,  avec l'humilité de l'empiriste,  par nier le pouvoir qu'a la conscience de former  aucune généralisation valide  à propos de l'existence  — et se retrouve  avec un subjectivisme  qui se passe de toute sanction,  avec une conscience  libérée de la ' tyrannie' du réel.

"Aucune de ces écoles  ne considère les concepts comme objectifs,  c.-à-d. comme ni révélés ni inventés,  mais comme produits par la conscience de l'homme  conformément aux faits de la réalité,  comme des intégrations mentales d'informations factuelles  élaborées par l'homme :  comme les produits d'une méthode cognitive de classification  dont les processus  doivent être accomplis par l'homme,  mais dont le contenu  est dicté par la réalité[169]." 

"Les nominalistes de la philosophie moderne,  en particulier les adeptes du positivisme logique  et de l'analyse linguistique,  prétendent que l'alternative  vrai/faux  ne serait pas  applicable  aux définitions,  qu'elle ne le serait qu'à des propositions 'de fait'.  Puisque les mots,  affirment-ils,  ne représentent  que des conventions  (sociales) arbitraires  et que les concepts  n'ont pas de référents objectifs dans la réalité,  une définition  ne pourrait pas  être vraie  ni fausse.  Jamais les attaques  contre  la raison  n'ont atteint  un tel niveau  — ou une telle bassesse.

"Les propositions se composent de mots  — et la question de savoir  comment une suite de bruits  sans rapport avec les faits de la réalité  pourrait donner une 'proposition de fait',  ou établir un critère de discrimination  entre le vrai  et le faux,  n'est pas  une question qui vaille qu'on en discute.  Et on ne pourrait pas en débattre non plus  à l'aide de sons inarticulés  qui changeraient de sens  suivant les caprices de l'humeur, de l'abrutissement  ou de l'opportunisme de quiconque  se trouve en train de parler  à quelque moment que ce soit  (néanmoins, les effets de cette notion peuvent s'observer dans les salles de classe des universités, dans le cabinet des psychiatres,  ou à la une des journaux  d'aujourd'hui[170]).

La conséquence de cette "théorie" des concepts ?

"En guise de révolte  contre les affirmations non prouvées,  ils proclament qu'il n'y a rien que l'on puisse prouver ;  en guise de révolte contre la croyance surnaturelle,  ils proclament  qu'aucune connaissance  n'est possible ;  en guise de révolte contre les ennemis de la science,  ils proclament  que la science  [est affaire de foi]…[171]"

En épistémologie comme en politique,  le pseudo-expérimentalisme rejoint l'idéalisme, dans leur impuissance commune à concevoir  l'objectivité de la connaissance  (en l'occurrence de la science des définitions) :

"Dans les temps modernes,  le réalisme conceptuel platonicien a perdu la faveur des philosophes ;  c'est le nominalisme qui est progressivement devenu la théorie dominante des concepts.  Les nominalistes rejettent le surnaturalisme comme non-scientifique,  et l'appel à l'intuition' comme un subjectivisme à peine voilé.  Ils ne rejettent pas pour autant la conséquence cruciale de la théorie platonicienne :  la séparation des caractéristiques d'une entité en deux groupes,  dont l'un est exclu du concept désignant l'entité. 

"Niant que les concepts ont une base objective dans les faits de la réalité, les nominalistes déclarent que leur origine est une décision subjective de l'homme : les gens choisissent arbitrairement certaines caractéristiques  ( = 'essentielles') qui serviront de base à la classification ;  à la suite de quoi,  ils se mettent d'accord pour appliquer le même terme à tout concret qui se trouvera présenter ces caractéristiques 'essentielles',  quelle que soit la diversité de leurs autres caractéristiques.  Dans cette optique,  le concept (le terme) ne représente que les caractéristiques initialement  décrétées comme 'essentielles'.  Les autres caractéristiques des concepts subsumés n'ont pas de rapport nécessaire avec les caractéristiques 'essentielles',  et sont exclues de la signification du concept.

"Observez que,  tout en condamnant la conception mystique que Platon avait du sens  d'un concept, les nominalistes adoptent la même dans une version sceptique.  Condamnant la dichotomie platonicienne de l'essence et de l'accident  comme implicitement arbitraire,  ils instituent un équivalent  explicitement arbitraire.

"Condamnant la sélection 'intuitive' des essences de Platon  comme un subjectivisme déguisé,  ils rejettent ce déguisement  et adoptent le subjectivisme  en tant que doctrine officielle,  comme si un vice caché était détestable,  mais rationnel un vice impudemment affiché.  Condamnant les essences à détermination surnaturelle,  ils déclarent qu'elles sont socialement déterminées,  transférant ainsi dans le domaine du caprice humain  ce qui avait été la prérogative du monde divin de Platon.  L''avancée' des nominalistes par rapport à Platon  aura consisté à laïciser sa théorie.  Or,  laïciser une erreur,  c'est toujours la commettre.

"Sa forme change,  cependant.  Les nominalistes ne disent pas qu'un concept désigne seulement l''essence' d'une entité,  excluant ses 'accidents'.  Leur version laïcisée  est la suivante :  'un concept n'est qu'une étiquette commode pour désigner les caractéristiques énoncées dans la définition ;  un concept et sa définition sont interchangeables ;  un concept ne signifie  rien d'autre  que sa définition[172].

C'est ainsi qu'on se retrouve à dénoncer comme "vide"  toute proposition vraie par définition. 

"C'est l'approche platonicienne-nominaliste de la formation des concepts,  exprimée dans des visions  telles que celles-ci,  qui fait naître la théorie de la dichotomie analytique-synthétique[173]." 

"La dichotomie analytique-synthétique",  c'est-à-dire  l'opposition factice entre proposition "logiques"  et propositions "tirées de l'expérience"  qu'il s'agit de réfuter ici.  L'ennui,  pour ses tenants,  c'est  qu'ils ne sauraient  l'appliquer sérieusement,  puisqu'il leur suffit d'ouvrir la bouche  pour la réfuter par une contradiction pratique.  En effet :

"La vérité est le produit d'une reconnaissance  (c.-à-d. d'une identification) des faits de la réalité.  C'est au moyen de concepts  que l'homme identifie  et intègre  ces faits de la réalité.  Et ces concepts,  c'est à l'aide de définitions qu'il les conserve à l'esprit.  Et il les organise,  ces concepts,  pour former des propositions  — et que ces propositions  soient vraies  ou fausses dépend,  non seulement de leur rapport  aux faits  qu'il énonce,  mais aussi de la véracité  ou de la fausseté des définitions des concepts  dont il se sera servi  pour les affirmer,  qui elles-mêmes  dépendent de  la pertinence  ou de l'incompétence du choix  qu'il aura fait  pour désigner  leurs caractéristiques  essentielles.

"Tout concept  représente un certain nombre de propositions.  Un concept identifiant des concrets  perceptibles  implique un certain nombre d'énoncés ;  cependant,  à un niveau d'abstraction plus élevé,  un concept  traduit des enchaînements,  et des paragraphes,  et des pages de propositions explicites  qui se réfèrent à des données de fait complexes.  Une définition est la quintessence d'un vaste corpus d'observations  et elle tiendra ou non  suivant que ces observations  auront été correctes ou incorrectes.  Répétons-le :  une définition  est le produit d'une distillation.  En guise de préambule à la loi  (en l'occurrence,  à la loi de l'épistémologie),  toute définition  commence  par la proposition implicite  suivante :  'après  que tous les faits connus  relatifs  à ce groupe d'existants  ont été pris en considération,  il a été démontré  que ce qui suit représente  leur caractéristique essentielle,  qui permet  par conséquent de les définir[174]'..."

"L'Objectivisme  tient que l'essence d'un concept est la (les) caractéristique(s)  fondamentale(s) de chacune de ses unités  dont dépend logiquement  le plus grand nombre de ses autres caractéristiques,  et qui distingue ces unités-là de tous les autres existants dans le champ de la connaissance humaine.  Ainsi,  l'essence d'un concept  se détermine dans un contexte  et peut se modifier  à mesure que croît la connaissance humaine.  Le référent métaphysique des concepts de l'homme n'est pas une essence  spéciale,  qui serait à part,  mais l'ensemble total des faits de la réalité  qu'il a observés,  et c'est ce total  qui détermine  celle des caractéristiques  d'un groupe donné  d'existants  qu'il considère  comme essentiel.  Une caractéristique essentielle est factuelle,  au sens où elle existe réellement,  qu'elle conditionne véritablement les autres caractéristiques et qu'elle permet effectivement de distinguer d'un autre  un groupe d'existants ;  elle est épistémologique dans ce sens que sa classification comme 'caractéristique essentielle'  est un procédé de la méthode humaine de cognition  — un moyen de classifier, de condenser et d'intégrer un corpus toujours  croissant de connaissances[175]."

Il s'ensuit du fait que les définitions  peuvent et doivent refléter  l'observation des faits de la réalité,  à commencer par les lois générales  qu'on a pu y trouver,  que lesdites définitions peuvent et doivent refléter  tout ce qu'on sait sur les expériences que vise à organiser  le système de classement  qu'elles construisent,  que les définitions  ont la même origine,  et le même statut épistémologique  que les (autres) énoncés de la science  (et comme eux,  elles peuvent faire l'objet de remises en cause et d'améliorations,  à mesure que l'on découvre de nouveaux faits  ou d'anciennes erreurs de rangement) :

"On ne peut pas invoquer  l'existence de la volonté humaine  comme prétexte pour justifier la théorie  comme quoi  il existerait une dichotomie entre des propositions ou entre des vérités.  Les propositions  quant aux faits de nature,  et celles  qui décrivent des faits issus de l'action humaine,  ne diffèrent pas  par leurs caractéristiques  en tant que propositions.  Elles ne différent que par le sujet dont elles traitent,  mais c'est aussi ce que font les propositions de l'astronomie relativement à celles de l'immunologie.  Des vérités  quant aux faits de nature  et à ceux de l'action humaine s'apprennent et se valident par le même processus :  par l'observation.  Et en tant que vérités,  elles sont également nécessaires.  Certains faits ne sont pas nécessaires,  mais toutes les vérités le sont[176].

A toute accusation de circularité  portant sur les concepts de l'action humaine,  qui sont issus  d'une expérience et d'une réflexion millénaires de l'action humaine,  et qui s'élaborent progressivement  à mesure  que l'on apprend à mieux distinguer  et à classer ses différents aspects  (rappelons  que la notion du profit comme valeur actuelle nette de toute action n'apparaît  qu'au XXème siècle),  on répondra  que la caractéristique nécessaire d'une définition circulaire,  et la raison pour laquelle elle est anti-conceptuelle,  c'est qu'on ne peut pas savoir quels objets  elle désigne dans la réalité.  Quiconque introduit un mot inconnu  et l'explique par une définition circulaire  laisse son auditoire  aussi peu éclairé qu'auparavant.  Or,  tout le monde comprend parfaitement  ce que veulent dire la valeur,  la satisfaction et le choix volontaire tels qu'on vient de les définir ici.  Et quiconque,  bien sûr,  prétend que ces notions  n'auraient pas de "portée opérationnelle"  parce qu'on ne saurait les asseoir sur l'expérience  tombe dans une contradiction pratique  parce qu'il vole le concept d'expérience.  En l'occurrence  l'expérience intime de la conscience de chacun,  dont le pseudo-expérimentaliste  voudrait bien  se passer et (nous allons voir  que Pareto est bien pseudo-expérimentaliste à ce titre)  nous faire croire  qu'il n'y aurait d'expérience  que d'objets externes  et mesurables.  Contre cela,  Rothbard  a déjà rappelé que :

"L'existence de la conscience n'est pas seulement évidente à chacun d'entre nous par introspection directe :  c'est aussi un axiome fondamental,  car le fait même de douter de la conscience doit lui-même être un acte délibéré par une conscience[177].  Ainsi le béhavioriste,  qui affecte de mépriser la conscience au nom de l''objectivité' sacro-sainte de ses données de laboratoire n'en est pas moins forcé de compter sur...  la conscience de ses subordonnés,  et sur la sienne propre,  pour qu'ils lui fassent part des résultats en question[178]."

C'est pourquoi gloser sur les préférences des gens en-dehors de ce que démontrent  leurs actions effectives est anti-scientifique parce que  c'est rejeter ce dont on peut être certain au profit de ce qu'on ne peut pas savoir  — conduisant naturellement à des conclusions contradictoires :  autre illustration des absurdités auxquelles conduit le parti pris de rejeter les propositions irréfutables  au profit de généralisations approximatives.  Réfutables,  celles-là le sont au plus haut point…  puisqu'elles ne sont jamais vraies.  Est-ce là  le critère  contemporain de la science ?

En revanche,  quand on s'en tient aux "gains d'utilité" démontrés  par les seuls choix volontaires,  l'"utilité sociale" maximum redevient possible  et définissable d'après le seul élément objectif dont on puisse jamais disposer :  que personne n'agisse jamais que volontairement,  c'est-à-dire  (car c'est la seule condition observable)  qu'aucun autre ne s'empare des ses possessions légitimes  contre son gré.  Cette condition,  naturellement,  s'appliquant  aussi bien  pour le passé  que dans l'avenir,  parce qu'il n'y a pas de raison  (autre que l'incapacité des économistes mathématiciens  à raisonner autrement qu'en termes de "conditions initiales"  dont ils ne savent pas expliquer l'origine),  quand on a défini un principe, de ne pas  l'appliquer  universellement.  à ces conditions,  donc,  à partir du moment  où on s'est vraiment soucié de prouver le consentement de manière  observable  et cohérente,  ce qui se trouve  être aussi la seule définition non contradictoire de l'unanimité,  on retrouve le respect de la propriété naturelle,  qui restaure le libéralisme initial de Pareto.  Et Rothbard de conclure  que c'est cette définition-là,  réaliste et scientifique, de l'unanimité  qui maximise l'utilité sociale :

"Nous sommes […]  inéluctablement conduits  à conclure  que les processus du marché libre conduisent toujours à un gain d'utilité sociale.  Et nous pouvons dire cela avec une validité absolue en tant qu'économistes,  sans nous engager dans des jugements éthiques[179].

Ayant compris  qu'il existe une unanimité à la fois scientifiquement constatable  et réalisable  — pour peu que les puissants  s'abstiennent d'agresser les autres,  et que celle-ci  non seulement coïncide avec la production maximale mais la définit,  on comprend  la deuxième fonction du tabou contre la validation des concepts.  La première raison de dénaturer la norme d'unanimité,  c'est qu'elle condamne automatiquement  toute redistribution politique.  Il faut donc amener les gens à y renoncer.  Cependant,  en remplaçant dans leur tête la vraie notion d'unanimité  par un ersatz contradictoire et (donc) opposable à la norme commune,  on fait d'une pierre deux coups :  non seulement ceux qui ont compris que cet ersatz  est irréalisable  (mais qu'il empêche toujours de penser la vraie norme)  se convainquent  que l'unanimité  est impossible  et renoncent à la liberté,  mais ceux qui ne l'ont pas compris  acceptent  le procès  à la propriété privée  dont il est  le prétexte  et renoncent aussi à la liberté  — sans voir,  parce qu'on le leur cache toujours,  que l'ersatz aussi  condamnait la redistribution politique :  dès lors  qu'on a réussi à le faire gober,  un concept contradictoire  peut servir  pour justifier n'importe quoi,  mais aussi  pour condamner  n'importe quoi :  c'est le n'importe quoi qui compte  (et c'est une piètre consolation que l'on puisse aussi s'en servir  pour "prouver" le contraire  de ce n'importe quoi,  parce que la malhonnêteté  est de toutes façons  propre à l'étatisme  et contraire à l'option libérale).  Dans La France et ses entrepreneurs,  François Lefebvre  appelle vampirisme normatif  la manière  dont les hommes de l'état  falsifient  la norme sociale  à ces deux fins  successives :  ils commencent par substituer  leur propre caricature de règles  à celles du droit commun : 

"[…] c'est le statut public,  institué  pour prendre aux uns  [et] donner aux autres,  qui permet de multiplier  à l'infini les abus  et les faveurs politiques.  On le voit bien assez  à notre époque post-bolchevique où,  confondant décidément  l'esprit d'entreprise avec l'enrichissement  par tous les moyens, les dirigeants de certains 'services publics',  sans céder d'un pouce sur leurs privilèges monopolistiques,  multiplient les tarifications 'différentielles'  et discriminent de plus en plus  entre leurs types d'usagers.

"A toutes les fausses valeurs du 'service public',  pures rêveries ou perversions plus ou moins conscientes de valeurs authentiques,  on trouve des précurseurs dans les pratiques du marché concurrentiel.  Ce sont les entreprises de droit commun qui ont inventé les pratiques d'égalité de rémunération des prestations et de prix de vente, de continuité de l'action, de libre concurrence,  etc.  Ce sont elles qui en ont développé  l'application par des contrats de toute nature,  et les anti-concepts 'publics' de 'non-discrimination',  d''égalité de traitement  ou d'accès',  ou de 'continuité',  en sont de simples perversions. 

"[…] dans la mesure où elle permet à certains de faire impunément violence  à des innocents,  l'intervention étatique dans l'économie viole forcément les principes généraux du Droit.  Cette violence, les hommes de l'état ont besoin de la faire passer pour "juste".  Pour cela,  ils inventent des normes auxquelles  ses résultats  seront censés se conformer.  A cette fin,  ils soumettent les actes de leurs agents à certaines règles,  dites de "droit public",  dont la dénomination prouve en elle-même  qu'ils cherchent à les faire passer pour des règles de droit."

Il s'agit,  précise Anthony de Jasay, de rassurer les victimes probables de la redistribution politique :

"Accepter des garanties constitutionnelles  sera alors une démarche astucieuse,  un geste pour assurer la minorité qu'aucun mal ne lui sera vraiment fait.  Dans la mesure où désarmer la méfiance de la minorité éventuelle est en quelque sorte une condition nécessaire pour obtenir  la signature de tous au bas du contrat social,  il peut fort bien se trouver des situations historiques dans lesquelles il sera en fait rationnel pour l'Etat de proposer de lui-même des limites à son propre pouvoir si ce qu'il souhaite est de le maximiser.  On sait depuis longtemps qu'il peut être rationnel pour le loup de se vêtir d'une peau de mouton et de se retenir pour quelque temps de manger des moutons.  On sait depuis toujours qu'il peut être rationnel de faire un pas en arrière pour faire deux pas en avant[180]"

Hans-Hermann Hoppe le confirme dans "L'Analyse de classe selon Marx… et selon l'école autrichienne" :

"La classe dirigeante  se met  elle-même à part  et protège sa situation dominante  en adoptant une constitution  pour le fonctionnement interne de son entreprise.  D'un certain côté,  en formalisant le fonctionnement interne de l'Etat de même que ses relations avec la population exploitée,  une constitution crée un certain degré de stabilité juridique.  Plus on incorpore de notions familières  et populaires du droit privé dans le "droit" public  et constitutionnel,  et plus cela contribuera à créer les conditions d'une opinion publique favorable.  En revanche,  toute constitution  ou "droit" public formalise  en même temps le statut d'exemption de la classe dirigeante en ce qui concerne  le principe de l'appropriation non agressive.  Ils rationalisent le "droit" des représentants de l'état de se livrer  à des acquisitions de propriété non contractuelles  et non productives  et la subordination finale du droit privé  au "droit" public[181]." 

Et de citer Franz Oppenheimer,  pour qui :

"la loi pousse sur deux racines essentiellement différentes :  d'un côté le droit qui naît d'une association entre égaux,  que l'on pourrait appeler 'droit naturel'  même s'il n'y a pas de 'droit naturel',  et de l'autre de la loi de violence  transformée  en pouvoir légal,  le droit des inégaux[182]".

Et comme ce "droit public",  crée nécessairement deux castes,  l'une soumise à la loi commune de l'appropriation non violente,  l'autre par définition exempte de cette règle,  il introduit dans l'ordre juridique une contradiction irrémédiable,  qui affecte tous les actes de la caste privilégiée  et entache toutes leurs rationalisations.  Fraus omnia corrumpit : les notions de "droit public"  imitées du droit cohérent  en sont forcément des dénaturations incohérentes.  Par exemple,  la "non-discrimination"  traduit le désir qu'ont les hommes de l'état de simuler un "traitement égal" de leurs sujets.  Cela  ne correspond à rien de réel,  puisque c'est la raison d'être de l'action étatique  que de faire des exploiteurs et des exploités :  le seul "racisme" social  dont on puisse lui faire grief,  dont on puisse faire grief  à qui que ce soit,  consiste dans l'expropriation violente de certains par et au profit de quelques autres,  qu'elle est justement là  pour imposer.  Que les hommes de l'état parlent de "non-discrimination"  n'est donc  (du moins au départ,  voir infra)  qu'un hommage de l'irrationnel  à la raison,  une concession verbale à l'universalité du Droit,  qu'ils violent dans tout ce qu'ils font :  ce que Hoppe, dans sa critique du marxisme,  désigne comme la véritable  justice de classe :

"Une justice de classe,  c'est-à-dire un dualisme qui institue un ensemble de lois pour les dirigeants  et un autre pour les dirigés,  finit par marquer ce dualisme entre 'droits' public et privé,  cette domination  et cette infiltration du droit privé  par le 'droit' public.  Ce n'est pas,  comme le croient les marxistes,  parce que la loi reconnaît les droits de propriété  qu'il y a  une justice de classe.  Bien au contraire,  la justice de classe apparaît  chaque fois qu'il existe  une distinction légale  entre une classe de personnes agissant  selon le 'droit' public  et protégée par lui  et une autre classe agissant selon une catégorie de droit privé  qui lui est subordonnée,  alors qu'il est censé la protéger.  Plus particulièrement,  donc,  la proposition fondamentale de la théorie marxiste de l'Etat,  (entre autres)  est fausse.  L'Etat  n'est pas exploiteur parce qu'il protège les droits de propriété des capitalistes,  mais parce qu'il est lui-même exempt de la contrainte d'avoir à acquérir sa propriété par la production et le contrat[183]. 

"En dépit de cette méprise fondamentale,  [poursuit Hoppe]  le marxisme,  parce qu'il interprète à juste titre l'état comme exploiteur  — contrairement,  par exemple,  à l'école des choix publics,  qui a tendance à le donner  pour une entreprise comme les autres[184],  a bien compris certains principes fondamentaux de son fonctionnement.  Pour commencer,  il reconnaît la fonction stratégique des politiques redistributrices de l'Etat.  En tant qu'entreprise exploiteuse,  l'Etat est à tout moment intéressé à ce qu'un bas niveau de conscience de classe règne parmi ses sujets.  La redistribution de la propriété et du revenu  — une politique du 'diviser pour régner' —  est le moyen que l'Etat utilise pour jeter des pommes de discorde au sein de la société  et détruire la formation d'une conscience de classe unificatrice  chez les exploités.  En outre,  la redistribution du pouvoir d'Etat lui-même en démocratisant la constitution de l'Etat,  en ouvrant à tous les postes de pouvoir  et en donnant  à tout le monde  le droit de participer au choix du personnel  et de la politique de l'Etat,  est un moyen de réduire la résistance à l'exploitation en tant que telle.  Deuxièmement,  l'Etat est bel et bien,  comme les marxistes le conçoivent,  le grand centre de la propagande et de la mystification idéologiques :  l'exploitation,  c'est la liberté ; les impôts sont des contributions volontaires ; les relations non contractuelles sont 'conceptuellement' contractuelles ;  personne ne commande à personne,  nous nous dirigeons nous-mêmes ;  sans l'Etat,  il n'y aurait  ni droit ni sécurité ;  et les pauvres mourraient de faim,  etc.  Tout cela appartient à la superstructure idéologique  qui vise  à légitimer  une infrastructure  d'exploitation économique[185]." 

L'apport du marxisme au vampirisme normatif  aura donc finalement été,  en dénonçant  — et avec quelles conséquences sanglantes — de faux "exploiteurs" et une fausse "exploitation" à la place des vrais,  et d'affaiblir la conscience de classe des victimes de la redistribution politique  en discréditant  la notion libérale de la lutte des classes .  Rothbard  rappelle en quoi  celle-ci consistait : 

"Les théoriciens français  avaient développé l'idée que l'Europe  avait d'abord été gouvernée  par une classe dirigeante de rois,  ou de noblesse féodale.  Ils étaient persuadés  qu'avec  l'avènement du capitalisme  et de la liberté, de l''industrielisme',  il n'y aurait plus de classe dirigeante,  et que l'état de classe dépérirait,  avec pour résultat une société 'sans classes',  sans état.  Saint-Simon  était à l'origine un libéral à la manière de [Charles] Comte  et [Charles] Dunoyer,  mais plus tard,  lui-même,  et particulièrement ses adeptes,  modifièrent l'analyse de classe  tout en conservant les catégories d'origine,  pour affirmer que les employeurs,  d'une certaine manière,  'domineraient' ou 'exploiteraient' les ouvriers dans une relation salariale contractuelle libre.  Marx avait [à son tour]  adopté  l'analyse de classe des Saint-simoniens de sorte que le marxisme,  jusqu'à ce jour,  conserve une définition totalement incohérente de la classe :  sur le despotisme asiatique et la féodalité,  le vieux concept libéral  d'une classe comme détentrice du pouvoir d'état se maintient ;  puis,  lorsqu'on discute du capitalisme,  brusquement la définition glisse  vers les patrons qui formeraient une 'classe dominante' vis-à-vis des travailleurs sur le marché.  La prétendue domination de classe des capitalistes sur l'état  n'est qu'une cerise de plus sur ce gâteau-là,  la 'surexploitation'  par un 'conseil exécutif' d'une classe dominante  déjà constituée sur le marché  (Pour une brillante critique des incohérences dans la théorie de classe des marxistes,  voir Ludwig von Mises,  Le Socialisme,  [ch. 4[186]])[187]."

Le retour des morts-vivants

Cependant,  François Lefebvre  a aussi  dévoilé  la deuxième phase du vampirisme  normatif,  la deuxième raison  pour laquelle les hommes de l'état tendent  à substituer de fausses normes  aux vraies : 

"les tenants du 'service public' tirent prétexte,  pour violer la liberté des contrats, de sa prétendue incapacité  à réaliser une norme qu'ils croient propre  au 'droit public',  alors que celle-ci est en réalité  tant bien que mal copiée  sur les pratiques de la société non-violente  à laquelle ils font  en permanence ce procès.  Une telle perversion du raisonnement caractérise d'ailleurs un grand nombre de principes,  ou supposés tels, du 'droit public',  à l'aune desquels les hommes de l'état  prétendent juger la société civile.  C'est ce qu'on pourrait appeler la vampirisation du droit  par l'appareil d'Etat […].  Une bonne partie de ces règles  n'ont aucun sens identifiable  et ne servent que de prétexte à l'arbitraire.  Nous en avons vu  quelques-unes :  la notion de 'besoin' en fait partie,  comme celle de 'défaillance du marché',  ou de 'justice sociale'.  Nous verrons que c'est aussi le cas du 'service public'  lui-même.  La norme d''égalité d'accès'  est légèrement différente :  comme le principe 'à travail égal,  salaire égal',  l'idée de ne pas faire payer des prix différents  pour un même produit,  fait partie des résultats qu'un processus concurrentiel réalise approximativement,  c'est-à-dire qui,  sans être en eux-mêmes des normes de justice,  sont suffisamment inséparables d'une société juste  pour qu'on puisse les confondre avec elle.  L'astuce consiste  à faire passer ces résultats  pour la justice elle-même,  et à prétendre les réaliser au moment même où,  par leur intervention,  ils détruisent les conditions de leur véritable réalisation spontanée. 

"Au départ, les hommes de l'état prétendent les réaliser malgré la violence de leurs procédés.  Il s'agit alors de faire croire  qu'on peut obtenir les effets sans accepter les causes,  et la justice  sans se conformer au Droit des gens.  Puis les années passent et,  dûment élevés dans la religion étatiste  par le monopole d'Etat sur l'école, les citoyens finissent par oublier  ce que signifiait pour eux la liberté d'entreprendre.  C'est alors qu'on leur présente les 'principes' du 'droit public',  non plus comme une limite posée à l'arbitraire étatique,  mais comme un idéal que le 'secteur privé' devrait atteindre,  et qu'on lui fait grief de ne pas réaliser.  Pour qu'on puisse faire croire qu'elles en avaient un dans le 'service public', les normes en question  ont nécessairement dû  être privées de leur sens réel :  toujours aussi impossibles à identifier,  elles restent à l'évidence strictement irréalisables  par qui que ce soit,  le 'secteur privé'  ne faisant pas exception.  La différence est que,  désormais,  [on les accepte] sans examen.  Elles peuvent donc servir de prétexte automatique  à toutes sortes  d'interventions abusives  contre [les gens] honnêtes. 

"Le vampirisme normatif  est donc constitué :  le 'droit public'  se développe  par assassinat du Droit authentique,  puis se sert de son cadavre pour [tourmenter] ceux qu'il avait épargnés[188]. 

Reprenons la pseudo-norme de "non-discrimination",  dont nous avons vu qu'elle vise  à masquer  l'institution bien réelle  d'une caste dominante et d'une caste dominée  inhérente à l'action étatique.  C'est aussi une notion  que l'on peut retourner contre les gens honnêtes,  qui ne font que disposer paisiblement de leurs biens  justement acquis.  Car la "discrimination" ne désigne rien d'autre  qu'un choix  que vous désapprouvez :  toute action discrimine,  parce que tout choix "préfère et écarte"  (von Mises)  et qu'on ne peut pas contenter tout le monde et son père  (La Fontaine[189]).  La notion vise à détourner l'attention du Droit d'agir  pour insister sur le mobile de l'action,  alors que c'est justement quel que soit le motif moral de celui qui agit  que ce Droit existe,  ou n'existe pas :  méconnaître l'autonomie du Droit  au sein des règles morales  est la contradiction fondamentale de tous les tenants des politiques de pseudo-ordre moral  — "pseudo",  parce qu'il est contradictoire de prétendre "imposer la morale" en violant le Droit.  Il s'agit là d'ailleurs d'un héritage,  d'une transposition aux nouvelles croyances, de l'étatisme clérical,  qui ne reconnaissait aucune limite au pouvoir du "souverain",  pourvu qu'il fasse et impose le bien.  Le "souverain",  sous le masque de l'élection,  s'incarne désormais dans la bureaucratie d'état,  et son "bien" consiste dans les "valeurs démocratiques",  produits de son vampirisme normatif propre  (notamment les "droits sociaux"  qui l'autorisent à violer ad libitum  la propriété naturelle),  et qui détruisent à nouveau  l'autonomie du droit  par rapport à la morale  que la première notion de droits de l'homme  avait permis pour un temps d'opposer entre autres aux politiques de pseudo-ordre moral.  En invoquant,  donc,  à l'encontre de leurs sujets,  le prétexte de les empêcher de "discriminer", les hommes de l'état cherchent  à leur imposer un pseudo-ordre moral  qui viole leurs Droits,  et pourrait en principe détruire toute leur liberté de choix.  Le même procédé s'emploie  (à partir  d'analyses plus ou moins marxistes,  d'ailleurs),  pour l'exploitation elle-même,  pour la censure,  etc.  La politique antitrust  n'est qu'un cas particulier de ce procès permanent  et multiforme  fait aux personnes  privées  au nom de concepts normatifs dénaturés,  et que Ayn Rand  dénonçait dès 1962  à propos d'un avatar particulier du procès en "abus de position dominante" :  le "pluralisme" de l'information  :

"L'astuce consiste à accuser les citoyens privés de violations spécifiques du Droit  que [la Déclaration des Droits] interdit  à juste titre aux [seuls] hommes de l'état  parce que les citoyens privés,  eux,  n'ont aucun pouvoir de les commettre.  Cela permet de délier les hommes de l'état de toute entrave à leurs interventions[190]."

Pareto  avait sapé les fondements de son propre critère

Pour oser  rappeler des axiomes,  et balayer l'idéalisme arbitraire  auquel le scientisme  conduit paradoxalement,  il faut avoir appris à raisonner logiquement,  et pour cela  avoir admis de le faire.  Les dérives du critère parétien  traduisent d'abord un manque de rigueur conceptuelle.  Or, de ce manque de rigueur,  Pareto  en avait lui-même semé les germes,  puisqu'il refusait, de manière typiquement scientiste, de définir les objets premiers de la science économique,  comme le rappelle Rothbard :

"[…]  un débat de méthodologie économique […] eut lieu au début du XXème siècle entre Pareto et le philosophe Benedetto Croce.  Croce […]  reprochait à Pareto d'avoir prétendu que la théorie économique était une variante de la mécanique.  [il fit] remarquer qu'en mécanique un fait n'est jamais rien d'autre qu'un fait,  qui n'a pas à être commenté,  ni pour l'approuver ni pour le condamner,  alors qu'il est tout à fait possible de juger en bien ou en mal  un fait économique.  La raison en est que les véritables données de l'économie ne sont pas 'des entités physiques mais des actions.  L'objet matériel n'est que la matière brute d'un acte économique[191]'  Ce sont par conséquent les actes des personnes qui constituent les faits de l'économie,  et ces actes résultent de choix délibérés.

"Dans sa laborieuse réplique,  Pareto réaffirme la similitude entre l'économique et la mécanique et,  à l'image des positivistes d'aujourd'hui,  défend l'utilisation d'hypothèses mécanistes irréalistes comme étant de simples abstractions de la réalité,  à la manière supposée des sciences de la nature.  Prétendant,  en positiviste typique,  "ne pas comprendre" le concept de valeur,  Pareto écrit : 

'Je vois...  que vous vous servez du terme de valeur...  je ne l'emploie plus parce que je ne sais pas ce que cela signifierait pour d'autres personnes...  Le concept de valeur est vague,  complexe et ne peut être soumis à la mesure ;  par conséquent les équations de l'économique pure établissent des relations entre les quantités des choses,  c'est-à-dire des relations objectives,  et non des relations entre des concepts  plus ou moins précis dans nos esprits[192]'. 

Merci à Pareto de bien vouloir admettre que nous avons un esprit :  tous les scientistes  ne font pas  cette concession-là à la réalité  — du moins en ce qui concerne les autres qu'eux-mêmes.  Cependant,  Pareto  ne prouve pas pour autant  que le concept de valeur  ne puisse pas se définir précisément de manière généralement compréhensible.  Il lui reproche seulement de ne pas être mesurable  (ce qu'on ne saurait,  en effet,  trop souligner).  Le postulat implicite  est que "la science,  c'est la mesure"  (la devise de l'Econometric Society),  et qu'on ne saurait établir des vérités  à partir des seuls concepts.  Or,  c'est le genre d'affirmation  qu'un seul contre-exemple  permet de réfuter :  et de ces contre-exemples,  disons,  L'Action humaine de von Mises est une véritable mine,  qui établit à la fois  une définition de la valeur  que l'on ne peut réfuter sans contradiction — ce qui établit au moins  qu'elle est définie   ainsi que l'ensemble des conséquences  qui en découlent. 

Rothbard poursuit :

"Critiquant la manière  dont Croce,  à l'évidence,  se concentre sur l'essence des actions économiques,  dont témoigne son insistance sur le fait qu''il ne faut pas étudier les choses qui résultent des actions mais les actions elles-mêmes',  Pareto se plaint que cette méthode serait une vieille erreur scientifique :

'Les anciens imaginaient des cosmogonies plutôt que d'étudier l'astronomie,  s'interrogeaient sur les éléments de l'eau et du feu plutôt que d'étudier la chimie.  La méthode ancienne  voulait partir de l'origine pour arriver aux faits.  La science moderne part des faits et progresse  très lentement vers l'origine.'

"De façon caractéristique,  Pareto met en avant la position matérialiste,  positiviste,  tirant ses arguments d'une analogie avec la méthode des sciences naturelles,  préjugeant entièrement de la question de savoir si les méthodes des sciences de la nature et celles de l'homme doivent ou non être les mêmes.  Il conclut alors  en affirmant que 'la science procède en remplaçant les relations entre les concepts de l'homme  (lesquelles relations sont les premières qui viennent à notre esprit) par des relations entre les choses[193]'.

"Dans sa réponse,  Croce dénonce comme arbitraire  le choix que fait Pareto de limiter l'objet de la science économique à des quantités mesurables ;  quid alors des situations économiques  où les objets de l'action  ou de l'échange ne sont pas mesurables ?  Croce avance que c'est plutôt Pareto  qui se conduit  en 'métaphysicien'  alors que lui,  Croce,  est le véritable empiriste.  En effet, 

'le postulat métaphysique implicite que vous faites est...  le suivant :  que les faits de l'activité humaine  sont de même nature que les faits matériels ;  que dans un cas comme dans l'autre nous pouvons compter sur la régularité des phénomènes et en déduire des conséquences,  sans jamais pénétrer la véritable nature des faits...  comment pouvez-vous défendre un tel postulat sans choisir délibérément une métaphysique particulière,  qui est celle du monisme […] ?  A l'inverse,  poursuit Croce,  moi je m'en tiens à l'expérience.  Elle m'atteste la différence fondamentale entre l'expérience externe et l'expérience intérieure,  entre le physique et le mental,  entre le mécanique  et l'intentionnel,  entre la passivité et l'activité […]'  Quant à la valeur,  elle n'est qu'un concept simplissime,  inséparable de toute activité humaine :  'la valeur,  nous l'observons immédiatement  en nous-mêmes, dans notre propre conscience[194]'. 

"Pareto réplique par un exemple type d'incompréhension métaphysique :  il ne croit pas que les faits de l'activité humaine soient de même nature  que les faits matériels,  parce qu'il ne sait pas ce que c'est que la 'nature'.  Il poursuit par une répétition de divers exemples exclusivement tirés des sciences physiques,  pour montrer  quelle est la méthodologie applicable à toutes les disciplines.  Il prétend vouloir suivre les 'maîtres de la science positive' plutôt que de vulgaires philosophes. 

Rothbard  donne en note un autre exemple du scientisme de l'époque :

"Il est intéressant de noter que l'économiste walrasien Joseph A. Schumpeter, dans le seul de ses livres qui n'ait jamais été traduit,  Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie  ["La nature et le contenu principal de l'économique théorique[195]"],  ait explicitement déclaré que l'économiste ne doit s'occuper que de changements dans les "quantités économiques"  comme si elles étaient le produit d'automatismes,  sans référence aux êtres humains qui pourraient avoir été impliqués dans de tels changements.  Ainsi,  la causalité et l'intention seraient remplacés dans la théorie économique par des relations fonctionnelles formalisées mathématiquement[196]."

On notera  tout de même que Schumpeter,  au moins,  admet de se servir du mot Wesen  (ici,  "nature"),  même si  c'est pour errer à son sujet.  C'est que,  logiquement,  définir ce qui est productif  et ce qui ne l'est pas est une entreprise essentialiste,  donc pour le pseudo-expérimentaliste  un affreux tissu de philosophades.  Il faut pour cela admettre,  et maîtriser  cette branche de la philosophie  qui s'appelle la sémantique :  c'est-à-dire,  au lieu de professer  qu'il ne s'agit  que de conventions arbitraires,  reconnaître  que certains concepts  sont valides  et que d'autres ne le sont pas,  et apprendre à distinguer les vrais des faux. 

Hayek qui,  comme s'il voulait d'abord  se conformer  aux usages contemporains,  a mis  soixante-quinze ans  à examiner le concept  pour le découvrir  défectueux,  en donne  un exemple à propos de la prétendue "justice sociale" :  un concept de justice  qui ne peut décrire  comme bonne,  comme conforme,  aucune action précise,  est automatiquement faux  puisque la justice ou l'injustice doivent être  un attribut de tous les actes :

"Il n'y a pas de critère  par quoi  nous pourrions découvrir  ce qui est 'socialement injuste'  parce qu'il n'y a pas de sujet  qui puisse commettre une telle injustice,  et qu'il n'y a pas de règles d'action personnelle  qu'il suffirait d'observer dans l'ordre de l'interaction sociale  pour assurer  aux individus et aux groupes  la position qui,  en tant que telle […]  nous apparaîtrait comme juste.  Cela  ne relève pas de la catégorie de l'erreur,  mais de celle du non-sens,  comme le fait de parler d'une 'pierre morale[197]'."

Comme le disait Thomas Sowell :

"Un engagement passionné  en faveur de la 'justice sociale'  ne peut jamais  être un substitut pour le fait de savoir de quoi on parle[198]."

Quand,  à la différence de nombre d'économistes et,  s'il faut en croire la renommée de Bertrand Russell, de nombre de philosophes,  on a compris cela  et progressivement appris à en tirer les conséquences,  c'est alors que l'on pourra  commencer à pratiquer la branche de la philosophie morale qui s'occupe de définir  le bon et le mauvais en politique,  c'est-à-dire le juste et l'injuste,  et qui s'appelle la philosophie politique :  philosophie politique  dont on ne peut pas se passer pour justifier ou condamner une politique économique quelconque,  pour la prôner ou la déconseiller  — et si le raisonnement  est bien conduit,  cela veut aussi dire  que,  logiquement,  elle y suffit.  Il est vrai que dans la pratique,  seul un génie peut faire de la bonne philosophie politique,  c'est-à-dire juger les politiques et les institutions,  s'il ne connaît pas leur effets  c'est-à-dire s'il n'est pas un économiste professionnel ;  cependant, les philosophes politiques n'ont pas logiquement besoin,  même s'ils le ressentent, de connaître les conséquences des normes qu'ils envisagent,  pour pouvoir les juger :  il suffit que la définition du juste  respecte les règles  — toutes les règles — de la cohérence logique  pour être valide.  Quoi qu'ils aient pu eux-mêmes en dire, les développements  avancés par Rothbard et par Hoppe en la matière  ne nécessitent logiquement  rien de plus  que cette cohérence logique-là.  Il est vrai  que s'ils n'avaient pas connu  la causalité sociale  ni la définition valide de la production,  c'est-à-dire  s'ils n'avaient pas été  économistes,  ils n'auraient  pas trouvé cette définition cohérente.  Cependant,  Hoppe  est bien plus philosophe qu'économiste  et c'est un indice du fait que pour prouver la justice,  connaître les lois de la causalité sociale n'est pas  logiquement nécessaire.  Il se trouve être vrai que ce qui est injuste est destructeur et vice-versa,  et c'est d'ailleurs  un bon résumé des raisons  pour lesquelles  on trouve des économistes  qui se trompent moins sur ce qui est juste que de supposés philosophes ;  cependant,  pour savoir cela,  il faut posséder la définition valide de la justice  tout autant que celle de la production  et cette définition-là,  c'est un raisonnement de philosophie politique  qui est censé la fournir.  C'est seulement  quand,  en associant la philosophie à l'économie,  on a pour tous les cas prouvé ce lien  qu'il devient possible,  si l'on veut  juger bonne une politique quelconque, de se contenter d'un jugement  éclairé  d'économiste,  sur ce qui est  "destructeur"  et de ce qui ne l'est pas.  Il reste  que ce lien entre justice et production  est inséparable de leur nature en tant qu'attributs des actes,  c'est-à-dire en tant qu'aspects différents d'une même action humaine, de sorte que le jugement politique  fondé sur le critère de la production,  pas plus que le jugement fondé sur celui de la justice  ne peut porter sur autre chose  que ces actes-là.  De même que ce sont les actions qui sont justes ou injustes,  ce sont les actes qui sont productifs ou destructeurs :  lorsque,  pour avoir étudié l'histoire d'une politique donnée,  on prétend,  sur la foi de statistiques par exemple,  qu'elle aurait "augmenté la production"  alors que tous les actes qui la constituaient étaient destructeurs  (comme toute politique qui interdirait l'échange volontaire alors que celui-ci  est productif par définition)  c'est une étude qui a toutes les chances d'avoir confondu  une augmentation de la rareté avec celle de la production,  en tombant dans l'un des sophismes bien connus qu'engendre toute tentative,  par essence  matérialiste, de "mesurer" la valeur.  Ce qui illustre une conclusion  plus générale,  à savoir que,  pour juger bonne une politique économique,  pour la justifier en tant qu'économiste  (parce qu'on sait prouver  que ce qui est productif  est juste),  on n'est jamais dispensé de prouver sans contradiction  que les actes qui la constituent  conduisent eux-mêmes à une production accrue  — ou plus exactement,  s'agissant de politiques économiques,  à une moindre destruction.  Et d'ailleurs,  comme ce qui résulte d'actes justes est nécessairement juste lui-même,  cette preuve-là  sera  en même temps suffisante.  De sorte  que l'économiste  se trouve dans la même situation que le juriste  pour porter ses jugements :  c'est toujours  en dernière  analyse des actes  qu'il doit juger,  et au nom de principes généraux.  C'est-à-dire que la recommandation de l'économiste,  comme le jugement du juriste,  doit pouvoir se traduire  en règles de conduite identifiables.

 

D.  Les instruments d'étude conventionnels ne sont donc pas adaptés à leur objet

Comme le présent propos est de démontrer  qu'en matière de concurrence,  les rationalisations "scientifiques" de l'étatisme  sont incohérentes et arbitraires,  les moyens de preuve utilisés  sont ceux qui permettront de démontrer cette incohérence et cet arbitraire :  la démonstration logique  et la réduction à l'absurde  pour la première,  et pour la seconde la preuve qu'il est impossible d'identifier dans la réalité aucun critère objectif correspondant aux conclusions normatives de la théorie conventionnelle.  Le fonds empirique n'a donc nul besoin de consister  en une expérience historique  telle que la statistique  peut la mettre en forme ;  l'expérience quotidienne,  universelle, de l'action,  suffit,  qui a progressivement  conduit les économistes  à former les classifications conceptuelles  qu'ils y associent.  Comme le rappelle Hoppe :

"à la différence de ce que font les économistes mathématiciens,  la tradition centrale de l'école autrichienne,  de Menger à Rothbard,  avait toujours inébranlablement affirmé  que l'ensemble des concepts,  opérations et relations de l'économie  possèdent un contenu empirique  voire opérationnel  parfaitement clair et déterminé.  Ce n'est qu'en tant  que science de la réalité  que l'économie peut justifier son existence ; de sorte qu'en économie  tous les concepts et relations conceptuelles  doivent se rapporter à des objets et à des événements  réels  — ou du moins  qui peuvent exister.  Parmi les concepts qui peuvent prétendre à un contenu empirique et opérationnel  sans la moindre ambiguïté  figurent entre autres  l'action  (la poursuite délibérée d'un objectif avec des moyens rares),  l'appropriation,  la propriété  et l'agression  (la violation de la propriété) ;  la consommation,  la production  et les moyens de production ;  l'échange direct, les prix et la contrainte (l'échange forcé) ;  l'échange indirect, les instruments d'échange  (la monnaie)  et le calcul en monnaie ;  l'intérêt,  le crédit  (l'échange inter-temporel) et le capital ;  le profit,  la perte,  l'accumulation et la consommation du capital  ainsi que la faillite[199]."

L'instrument de recherche  est dicté par l'objet de la recherche.  S'il est vrai  que mes lectures m'ont convaincu que les statistiques et l'étude historique  sont en théorie économique  beaucoup moins nécessaires  et même moins légitimes  qu'on ne me l'avait appris,  même  le plus empiriste des positivistes — ou le plus positiviste des empiristes —  peut reconnaître qu'au moins  pour répondre à ces questions-là,  la méthode choisie est nécessaire  et suffisante. 

Après avoir lu toutes ces hérésies,  le pseudo-expérimentaliste conscient  et organisé  pourra objecter  ce qui,  pour lui,  est l'argument ultime :  "tout le monde,  dira-t-il,  sait bien  qu'une question  dont la solution repose  sur la seule argumentation logique  n'est en définitive  qu'affaire de convention,  n'a donc "pas de signification opérationnelle" et par conséquent  pas de place dans la science.  Qu'il examine donc son propre "comportement",  et se demande,  lui qui prétend  que les énoncés irréfutables ne veulent rien dire,  s'il se souvient seulement de la dernière fois où,  entendant dire que deux et deux font quatre,  ou quelque autre énoncé  équivalent,  il ne l'avait pas parfaitement compris :  en effet,  si ces pétitions de principe de sa part n'étaient pas pure bravade,  et un tantinet irréfléchie,  les énoncés a priori  qu'il prétend  disqualifier,  à commencer par les concepts les plus élémentaires de l'action humaine,  lui seraient aussi incompréhensibles que l'énoncé suivant :  "Kosova mora postati nezavisnom" — comme Pareto prétendait,  sans davantage de vraisemblance,  qu'ils l'étaient pour lui-même.  Quoi qu'il en soit,  ce qu'il s'agit de prouver ici,  c'est seulement  que les raisonnements avancés  à l'appui des politiques de concurrence sont arbitraires,  ne sont pas scientifiques,  ne peuvent pas  se justifier.  Par conséquent,  si une telle objection de principe  pouvait lui permettre de juger que la démonstration est inutile,  elle ne devrait que davantage  le conduire à partager ses conclusions :  car si les jugements normatifs  ne sont pas scientifiques mais arbitraires,  parce que les définitions  sont conventionnelles,  etc.,  tout cela doit aussi être vrai des arguments qui prétendent justifier les politiques en question.  Et ceux qui,  refusant d'admettre que l'argumentation logique directe appartient à la science,  prônent à la place d'"examiner les chiffres"  pour porter ensuite des jugements d'opportunité  sur le produit de cette recherche,  devraient admettre que,  selon leur propre parti pris philosophique,  ces recommandations-là  demeurent subjectives,  comme ils prétendent que les jugements philosophiques directs  le seraient.  Il est vrai que,  d'après eux,  une meilleure connaissance des faits  est censée permettre de réduire la part d'arbitraire que comportent les jugements de valeur ;  ils affirmeront même  que c'est en cela que la science éclaire nos choix.  Cependant,  n'est-il pas tout aussi utile  — on hasardera même :  "scientifique" — de vérifier la cohérence des raisonnements  qui prétendent les fonder ?  On ne propose  rien d'autre  ici. 

Peut-être l'aura-t-on déjà compris :  si un économiste  non formé à l'école autrichienne  peut se plaindre de ne pas trouver dans la présente analyse  ce qu'il attend d'une étude économique de la concurrence,  il peut néanmoins admettre que ce choix est justifié  par les questions posées.  Et s'il veut comprendre ce qui prétend être un progrès conceptuel,  c'est-à-dire une tentative pour classer différemment des éléments déjà connus de l'expérience,  il admettra que l'on raisonne dans un cadre conceptuel différent.  Après tout,  c'est à l'école historique allemande que Mises lui-même avait originellement été formé ;  et c'est seulement  une fois parvenu  à une impasse dans ses recherches  que la lecture du Methodenstreit des années 1880,  entre Carl Menger et Gustav Schmoller  a pu le convaincre de changer de méthode[200].  Le refus de principe  d'employer sans nécessité équations et graphiques  (sans parler des statistiques)  n'est donc pas seulement un parti pris dogmatique ni une coquetterie :  car ces béquilles  intellectuelles ne sont pas seulement,  en l'espèce,  inutiles au raisonnement :  on peut même prétendre qu'elles nuisent à la compréhension des aspects pertinents de la réalité.  De même,  le choix constant d'une référence au Droit  n'est pas seulement guidé par le désir d'intimider l'économiste en lui rappelant sans cesse  qu'en fait c'est de justice qu'il s'agit quand on prétend justifier des politiques,  domaine qui ne relève pas directement de sa compétence supposée :  il s'agit aussi de l'habituer,  en matière normative,  à raisonner dans les termes plus réalistes d'une action humaine concrète.  En effet,  la formalisation mathématique  l'a par trop habitué à représenter les choix de l'homme par la mécanique indigente des "fonctions d'utilité".  Or,  celle-ci,  par construction,  fait abstraction du libre arbitre  sans lequel,  justement, les questions de norme ne se poseraient pas :  il est des ornières mentales où nous sommes sûrs de retomber  si nous n'employons pas quelque système pour nous en garder.  Employer une autre démarche  pour répondre aux questions  posées ici  serait  aussi utile  que de chercher à déduire  l'âge du capitaine des caractéristiques de son bateau.  C'est dire si,  en l'occurrence,  il aurait été vain de la conformer aux canons  d'une approche pseudo-expérimentale.

 


Chapitre 2  La Logique de l'action et la science du droit

"...  bien que le problème  d'un ordre social  approprié  s'étudie de nos jours sous les angles distincts de l'économie, du droit, de la science politique, de la sociologie et de l'éthique,  c'est un problème  qu'on ne peut embrasser efficacement  que comme un tout"

Friedrich A. Hayek[201] 

 

 

A. La méthode pour sortir de l'impasse

Qu'une étude de théorie économique pure  s'intéresse au Droit est là pour surprendre.  On s'étonnera de ne pas trouver les savants développements sur les coûts et les avantages respectifs des diverses politiques,  sur lesquels  on fonderait des recommandations de politique économique.  C'est qu'il faut d'emblée tirer les conséquences intellectuelles du parti méthodologique qui a été pris ici.  Tout le monde reconnaît désormais que l'analyse de la "concurrence parfaite" qui sert presque toujours,  y compris implicitement, de point de départ à l'étude de la concurrence,  et fonde dans son principe la prétention de l'améliorer,  ne rend pas compte d'un grand nombre des phénomènes  qui la caractérisent.  On a donc raffiné  l'approche  et peut aujourd'hui prétendre traiter des questions exclues du modèle de base,  telles que la production  et de la transmission des informations  (qui explique le rôle des marques  et certaines formes d'organisation),  ou celle de la possibilité d'entrer sur un marché  (traitée  par la théorie des marchés "contestables").  Les spécialistes  n'en partent pas moins  toujours du même modèle de référence  pour en tirer des normes,  quitte à lui apporter ensuite des améliorations  ou des corrections  pour mieux le conformer aux observations.  S'il n'existait pas une tradition autre,  cette étude  (à supposer qu'elle eût alors été entreprise) reprendrait certainement ces analyses  alors qu'elle ne fait ici  que mentionner leur existence.  Tout au plus mettrait-elle l'accent,  par souci de tempérer l'intervention de l'Etat,  sur les risques de voir les déterminismes propres à la décision publique  éloigner celle-ci de ce que la théorie présente comme désirable.  Et il est de fait  que les politiques antitrust,  notamment sous les administrations  républicaines de Reagan et Bush,  ont su,  prenant en compte les ajouts  successifs au tronc principal de la doctrine,  prendre leurs distances  avec l'interventionnisme a priori de leurs prédécesseurs.  Au point que Dominic Armentano  a pu dire :

"Oui,  nous faisions bien des progrès.  Le nombre des plaintes  d'origine privée  avait diminué.  Le nombre des grosses affaires  visant au démantèlement  introduites par le Justice Department  était lui aussi tombé.  La FTC[202]  se tenait  relativement tranquille.  La critique des politiques de concurrence  par l'école autrichienne et celle de Chicago  avait eu  quelque effet  sur les autres universitaires,  sur la communauté des juristes  et même dans le monde des tribunaux[203]. 

Aux Etats-Unis,  au moins, les journalistes économiques  savent désormais  que les libéraux s'opposent aux politiques antitrust, les uns parce qu'ils les voient toujours "détourner" par les puissants afin d'entraver la concurrence  (ce sont les empiristes), les autres  parce qu'ils rejettent le modèle de départ,  et depuis longtemps :  n'oublions pas  que sa réfutation par Rothbard  date presque de quarante ans[204] !  Armentano rappelle qu'il écrivait déjà  en 1986…

"que,  si nous nous imaginions que les politiques de concurrence étaient mortes,  nous nous préparions une grosse déception pour l'avenir.  Nous avions pourtant une occasion en or d'abolir la législation antitrust.  J'avais affirmé que si nous ne la supprimions pas,  nous finirions par nous retrouver,  après la relève des bureaucrates,  avec une nouvelle fournée de poursuites."

… Lesquels nouveaux bureaucrates sont en effet venus,  qui aux sophismes anciens  ont inventé de nouveaux avatars,  et réussi à casser l'essor de l'industrie informatique ;  d'où  la nécessité de leur tordre définitivement  le cou :

"[… N]ous  ne nous débarrasserons jamais de ces politiques  tant que nous n'aurons pas  éliminé les théories fausses de la concurrence et du monopole  qui inspirent l'establishment  en la matière.  Ce à quoi nous avons affaire  en l'espèce,  ce sont des théories de la concurrence qui sont fausses  et des conceptions du "pouvoir de monopole" qui sont détestables.  Aussi longtemps que ces idées mal fondées perdureront,  nous aurons de mauvaises politiques[205]. 

Alain Besançon,  en présentant  sa propre explication,  fort réaliste, de l'économie soviétique,  décrivait en ces termes  une théorie dominante  au moment où l'on ressent le besoin de la remplacer : 

"Ce schéma permet d'organiser les faits  d'une façon assez satisfaisante,  tout comme le système ptoléméen rendait compte du mouvement des planètes,  à condition d'ajouter un nombre suffisant  d'épicycles.  Cependant,  les dissidents ont les yeux fixés sur d'autres faits,  ou bien  pondèrent différemment les mêmes faits, de sorte que les épicycles  ne parviennent plus à remplir leur fonction,  et que le schéma en perd tout crédit.  On ne sortira du dialogue de sourds  que si le contestataire fait l'effort de proposer un autre schéma théorique d'ensemble,  capable de rendre compte de ces mêmes faits  plus exactement,  plus logiquement  et surtout plus économiquement.  Il faut parvenir à un gain 'copernicien' de clarté, de simplicité, de précision,  de prévision.  C'est un tel schéma  que j'ai  l'intention d'esquisser[206].

C'est que cette étude propose :  il s'agit d'abord de contester  le choix de fonder l'analyse des structures industrielles sur une référence à la "concurrence parfaite",  ainsi que les conséquences  qu'on prétend  en tirer.  Parce qu'elle n'avait  pas du tout  été élaborée pour cela,  celle-ci fait complètement abstraction des raisons pour lesquelles la concurrence concrète existe  sous les traits  que nous lui connaissons dans l'expérience  directe :

"Il semble qu'on se rend de plus en plus compte  parmi les économistes  que ce dont ils ont débattu  au cours des années récentes  sous le nom de 'concurrence' n'est pas  la même chose  que ce qu'on appelle ainsi  en langage ordinaire [...  C]e dont discute  la théorie de la 'concurrence parfaite'  a aussi peu de titres  que possible  à se faire appeler 'concurrence'  et […] ses conclusions sont de peu d'utilité  pour guider la politique.  La raison  me semble en être  que cette théorie suppose de bout en bout  que l'état du monde  que la concurrence  est précisément censée  réaliser  (ou approcher)  existe déjà,  et que si la situation  postulée  par la théorie de la 'concurrence parfaite'  existait jamais,  non seulement  cela  rendrait vaines toutes les activités  que le verbe 'rivaliser' implique,  mais les rendrait  virtuellement  impossibles  (Friedrich Hayek[207])."

La tradition praxéologique 

Ces activités,  notre critique se référera au contraire à une tradition qui les a maintenues  au centre de l'analyse,  en faisant passer au second plan d'autres aspects en fait moins pertinents,  tels que le souci de l'"équilibre général",  celui du "long terme",  ou celui de la prévision.  Cette tradition,  issue des sciences morales,  on l'appellera,  à la suite de Ludwig von Mises et Murray Rothbard,  la tradition "praxéologique",  parce qu'elle se veut la théorie de l'action humaine.  Elle définit l'objet de l'économie politique comme l'étude des conséquences logiques du fait que l'homme agit[208].  A la suite de Schumpeter,  Emil Kauder,  Raymond de Roover[209],  et Marjorie Grice-Hutchinson[210],  Rothbard  fait remonter  cette tradition  au moyen-âge :

"Il convient désormais de trouver la genèse de la théorie économique,  ainsi que de l'approche libérale, dans la Scolastique médiévale.  Contrairement aux idées reçues,  la Scolastique  ne s'arrête pas  à saint Thomas d'Aquin.  Elle commence,  certes,  avec lui ;  cependant,  elle se développe par la suite.  Et c'est en Espagne qu'elle culmine au XVIème siècle,  avec l'Ecole de Salamanque[211].  Bien loin d'être des adeptes de la valeur-travail, du coût de production et du statut personnel, les Scolastiques étaient ce que nous pourrions  appeler des proto-autrichiens.  Le but de la production  est la consommation,  et ils avaient  découvert  que la valeur et le prix des produits est déterminé par leur utilité telle que les consommateurs  la perçoivent,  en interaction avec la rareté relative des biens et autres ressources[212]. 

Parmi ces scolastiques,  on peut mentionner Pierre de Jean Olivi,  Franciscain de Narbonne du début du XIIème siècle  et auteur d'une analyse de la valeur comme phénomène de la conscience  et presque déjà comme portant sur l'objet de l'action  plutôt que sur une classe de produits[213].  Un siècle et demi plus tard,  Saint Bernardin de Sienne reprend cette analyse[214],  qui a d'ailleurs permis à la plupart des économistes antérieurs à Adam Smith d'expliquer  le paradoxe de la valeur par l'utilité  et la rareté relative,  sans aller plus loin.  C'est Adam Smith,  en introduisant la notion purement hypothétique  d'"équilibre de long terme"  et Ricardo,  en inventant une "valeur naturelle" sans rapport non plus avec les prix réellement pratiqués,  qui devaient accréditer l'idée  d'un "paradoxe de la valeur"  non encore résolu[215].

Les économistes français,  au début du XIXème siècle,  n'ont fait que continuer cette tradition.  Le principe  en est posé  par Destutt de Tracy,  dont le Traité  d'économie politique  constitue  la quatrième partie des Elémens d'idéologie (sic),  l'"idéologie" étant entendue,  même si l'on y trouve parfois  quelques traces de scientisme  (nous sommes à l'époque où l'on rédige  le Code civil),  comme l'"étude des idées" :

"Le Traité qu'on va lire  forme la quatrième partie de mes Elémens d'Idéologie  (les trois premières composent le traité de l'entendement,  et celle-ci est la première du Traité de la Volonté) ;  et peut-être tire-t-il quelque avantage d'être ainsi placé.  Car après avoir vu comment se forment nos connaissances et toutes nos idées,  et comment de ces idées naissent  tous nos besoins  et tous les moyens que nous avons d'y pourvoir,  le lecteur se trouve naturellement très-bien disposé à examiner  quelle est la meilleure manière d'employer toutes nos facultés physiques et intellectuelles à la satisfaction de nos divers besoins.  Or c'est là l'objet d'un Traité spécial d'Economie politique.  Cependant,  comme beaucoup de personnes désirent  étudier directement  cette utile science,  et ne se soucient pas de remonter plus haut et de se livrer à des recherches qu'ils croient être de la métaphysique,  et qui ne sont que de la vraie logique  (...),  je crois leur être agréable,  en leur présentant cet ouvrage  séparé de ses antécédens.  J'ai seulement eu la précaution d'y laisser une Introduction, dans laquelle j'explique comment, de notre faculté d'avoir des volontés  et des sentimens,  naissent en nous les idées de propriété, de richesse, de liberté, de droit  et de devoirs,  et quelques autres[216]."

De la praxéologie française,  Jean-Baptiste Say

"C'est Say qui fut l'héritier authentique de la tradition française,  proto-autrichienne, du laissez-faire développée au XVIIIème siècle[217]."

et Frédéric Bastiat  sont les plus grands représentants.  Pour eux,  la théorie économique  se déduisait naturellement de l'expérience personnelle commune  à chaque être humain.  Rothbard  note que, 

"dans l'imposante introduction de son magnum opus,  le Traité d'économie politique,  Jean-Baptiste Say se plaint que : 

'[Des] personnes habiles dans d'autres sciences et trop étrangères à celle-ci,  s'imaginent, de leur côté,  qu'il n'y a d'idées positives  que les idées mathématiques  et les observations faites avec soin dans les sciences naturelles ;  elles s'imaginent qu'il n'y a pas de faits constants et de vérités incontestables dans les sciences morales et politiques ;  qu'elles ne sont point  par conséquent de véritables sciences,  mais seulement des corps d'opinions hypothétiques[218]...'

Il est vrai que c'était une époque  où l'on était suffisamment formé aux humanités  pour que  Chateaubriand  puisse écrire :

"Les mathématiques,  loin  […] de prouver l'étendue de l'esprit dans la plupart des hommes qui les emploient,  doivent être considérées,  au contraire,  comme l'appui de leur faiblesse,  comme le supplément de leur insuffisante capacité,  comme une méthode d'abréviation  propre à classer les résultats dans une tête incapable d'y arriver d'elle-même.  Elles ne sont que les signes généraux d'idées qui nous épargnent la peine d'en avoir, des étiquettes numériques  d'un trésor que l'on n'a pas compté, des instruments avec lesquels on opère,  et non des choses  sur lesquelles on agit.  Supposons  qu'une pensée  soit représentée  par A  et une autre  par B :  quelle prodigieuse différence n'y aurait-il pas entre l'homme qui développera ces deux pensées, dans leurs différents rapports moraux,  politiques et religieux,  et l'homme qui,  la plume  à la main,  multipliera patiemment son A et son B,  en trouvant des combinaisons curieuses,  mais sans avoir autre chose  devant l'esprit  que les propriétés de deux lettres stériles ?

"Mais si,  exclusivement à toute autre science,  vous endoctrinez un enfant dans cette science qui donne peu d'idées,  vous courez les risques de tarir la source même des idées de cet enfant, de gâter le plus beau naturel,  d'éteindre l'imagination la plus féconde, de rétrécir l'entendement le plus vaste.  Vous remplissez cette jeune tête d'un fracas de nombres et de figures qui ne lui représentent rien du tout ;  vous l'accoutumez à se satisfaire d'une somme donnée,  à ne marcher qu'à l'aide d'une théorie,  à ne jamais faire usage de ses forces,  à soulager sa mémoire et sa pensée par des opérations artificielles,  à ne connaître et finalement  à n'aimer que ces principes rigoureux  et ces vérités absolues  qui bouleversent  la société. 

"On a dit que les mathématiques servent à rectifier dans la jeunesse les erreurs du raisonnement.  Cependant,  on a répondu très ingénieusement  et très solidement à la fois que pour classer les idées,  il faut premièrement en avoir ;  que prétendre arranger l'entendement d'un enfant,  c'était vouloir arranger une chambre vide.  Donnez-lui d'abord des notions claires de ses devoirs moraux et religieux ;  enseignez-lui les lettres humaines et divines :  ensuite,  quand vous aurez donné les soins nécessaires à l'éducation du coeur de votre élève,  quand son cerveau sera suffisamment rempli d'objets de comparaison  et de principes certains,  mettez-y de l'ordre,  si vous le voulez,  avec la géométrie.

"En outre,  est-il bien vrai que l'étude des mathématiques  soit si nécessaire dans la vie ?  S'il faut des magistrats, des ministres, des classes civiles et religieuses,  que font à leur état les propriétés d'un cercle ou d'un triangle ?  On ne veut plus,  dit-on,  que des choses positives.  Hé,  grand Dieu ! qu'y a-t-il de moins positif  que les sciences,  dont les systèmes changent plusieurs fois  par siècle[219] ?"

"[Justement,  remarque Rothbard,  Say note  par ailleurs,  comme Ludwig von Mises  le fera  un siècle et demi plus tard,  que]  la différence entre l'économie politique  et la statistique est la même qu'entre la théorie et l'histoire économiques.  La première est fondée avec certitude sur des principes généraux universellement observés et reconnus ;  par conséquent, 

'l'économie politique,  au contraire [des généralisations empiriques fondées sur la statistique]  est établie sur des fondements inébranlables, du moment que les principes  qui lui servent de base sont des déductions rigoureuses de faits généraux incontestables[220].  Parmi ces sciences [morales et politiques],  l'économie politique est peut-être celle où l'on est parvenu  à établir avec le plus de sûreté ces principes  qui ont le caractère de certitude[221]'.  La statistique,  à l'inverse,  ne fait que rapporter les traits sans cesse changeants des événements particuliers,  'les faits qu'elle nous rapporte,  comme ceux que rapporte l'histoire,  sont plus ou moins incertains et nécessairement incomplets[222].'

"Outre cela,  [poursuit Rothbard,]  Jean-Baptiste Say avait pressenti la conception praxéologique des événements historiques et des données statistiques,  qui les désigne eux-mêmes comme des faits complexes  nécessitant une explication. 

'Elle [la statistique] peut plaire à la curiosité,  mais ne la satisfait pas utilement quand elle n'indique pas l'origine et les conséquences des faits qu'elle consigne ;  et lorsqu'elle en montre l'origine et les conséquences,  elle devient de l'économie politique[223]". 

"Say,  poursuit Rothbard,  présente un aperçu extrêmement judicieux de la nature et des conséquences probables de l'application des mathématiques à l'économie politique.  Il avance que la méthode mathématique,  avec son apparence d'exactitude,  ne peut que fausser gravement  l'analyse de l'action humaine qualitative  en exagérant et en simplifiant  à l'excès les principes correctement fondés de l'économie politique[224].  Ceux qui ont prétendu le faire

'n'ont pu énoncer ces problèmes en langage analytique sans les défaire de leur complexité naturelle,  au moyen de simplifications  et de suppressions arbitraires,  avec les conséquences,  insuffisamment appréciées,  qu'ils changeaient toujours la condition du problème et viciaient toutes ses résultats ;  cela fait  qu'on ne peut déduire de tels calculs  aucune autre inférence  que celles  qui se dégagent de la formule  arbitrairement postulée[225]."

Et  c'est ainsi  qu'on en vient  à théoriser la concurrence  à partir de postulats  qui vident de sens tous les actes qui la constituent dans la réalité.  D'autres tenants conscients  d'une économie fondée  sur le fait de la pensée humaine sont en Grande-Bretagne J. E. Cairnes,  Nassau William Senior[226]  et Lionel Robbins  (celui de 1934)[227].  Cairnes,  rappelle Rothbard,  insiste sur la méthode spécifique des sciences morales :

"après avoir convenu avec Mill  qu'il ne peut y avoir d'expériences contrôlées dans les sciences sociales,  ajoute que ces dernières ont en revanche un avantage décisif sur les sciences physiques,  à savoir que dans ces dernières, 

"les hommes n'ont aucune connaissance directe des principes premiers de la physique.  […]  la preuve ultime de toutes ces lois est en dernière analyse que,  si nous supposons qu'elles existent,  elles rendent compte des phénomènes observés."

"A l'inverse,  cependant, 

"L'économiste part d'une connaissance certaine des causes ultimes.  Il est déjà,  dès le début de son entreprise, dans la position que le physicien n'atteint qu'après des décennies de recherche laborieuse.  Si quiconque doute de cela,  il lui suffit de se demander ce que sont... les principes ultimes qui gouvernent les phénomènes économiques :  certaines sensations de l'esprit  ou certaines tendances […] des êtres humains [...] il suffit […] que nous nous posions  la question pour pouvoir déduire une connaissance directe de ces causes à partir du contenu de notre conscience,  et de notre perception des événements extérieurs.  Quiconque se lance dans une industrie quelconque est conscient des motifs qui le poussent  à agir de la sorte.  Il sait  qu'il le doit à un désir de posséder de la richesse,  pour une raison ou pour une autre.  Il sait que suivant ses lumières  il s'acheminera  vers cette fin  par le chemin le plus court  qui lui sera ouvert[228]."

Senior  insiste  pour sa part  sur le rôle de l'esprit humain :

"Les sciences physiques,  […] qui ne traitent que de grandeurs et de tentatives d'explication...  Passent  presque complètement  sous silence  le phénomène de la conscience […] à l'inverse, les sciences  et les arts de l'esprit tirent leurs prémisses  presque exclusivement de la conscience humaine.  Les principaux sujets qui leur sont familiers traitent du fonctionnement de l'esprit humain."

Et nous avons vu la praxéologie s'opposer  au positivisme naissant dans la critique de Vilfredo Pareto par Benedetto Croce  en 1900[229].

L'école autrichienne 

L'école de pensée  qui maintient  aujourd'hui  cette conscience aiguë du fait  que la théorie sociale  doit partir du fait de la pensée  est l'école autrichienne,  celle de Carl Menger,  Eugen von Böhm-Bawerk,  Ludwig von Mises,  Murray Rothbard,  Hans-Hermann Hoppe[230].  Aujourd'hui,  c'est principalement aux Etats-Unis que les économistes autrichiens la conservent :  ils s'opposent à la science économique pseudo-expérimentaliste  en affirmant que son objet n'est pas de rechercher des lois déterministes entre des grandeurs mesurables[231]  mais d'étudier  la société  comme un processus d'interaction entre des personnes,  guidées par des idées conscientes.  C'est dire que l'économie autrichienne rétablit l'activité de l'esprit au centre des phénomènes économiques.  L'esprit humain y est — parce qu'il l'est dans les faits —  à la fois  la source de la production  et le siège des jugements de valeur. 

L'analyse inclut la création et la nouveauté 

La conséquence est que la notion de création,  aussi bien de valeur que d'information,  c'est-à-dire de nouveauté  et d'histoire vécue,  peut y demeurer centrale dans l'analyse  alors que dans le modèle de l'équilibre général,  il ne se passe par définition  rien de ce qui  n'était pas décrit  au départ.  Comme le dit Ludwig Lachmann :

"C'est le contraste  entre ceux [de Lausanne]  qui se limitent  à déterminer les grandeurs appropriées des éléments d'un système  (les conditions de l'équilibre)  et ceux  (les autrichiens)  qui cherchent à expliquer les éléments  en termes des actes de la pensée des individus qui les forment.  La plupart des penseurs autrichiens  étaient vaguement conscients de ce contraste,  mais avant Hans Mayer,  Mises  et Hayek  ils étaient incapables de l'exprimer de façon concise.  La validité du modèle de Lausanne est limitée à un monde stationnaire.  L'arrière-plan de la théorie autrichienne,  par contraste,  est un monde de changement continuel dans lequel les plans doivent être conçus et sans arrêt révisés[232]."

L'approche mécaniste de l'équilibre général  appartient à la tradition newtonienne,  qui se représente le changement  (ou,  suivant l'idée qu'on s'en fait,  échoue à le représenter)  suivant les termes d'Henri Bergson :

"comme une succession d'états,  dont chacun  est homogène...  et par conséquent  n'est pas  en lui-même  sujet  au changement."  (L'évolution créatrice).

C'est aussi  ce que remarquent  Gerald P. O'Driscoll  et Mario Rizzo dans The Economics of Time and Ignorance : 

"Par conséquent,  tout mouvement  doit trouver sa source  en-dehors du système,  en somme il doit être exogène.  Un système newtonien  n'est qu'une juxtaposition d'états statiques  et ne peut  engendrer  le changement de manière endogène.  Chaque période (ou point)  est donc isolée.

"En conséquence,  ou bien nous avons la simple continuation d'une période  (absence de changement)  ou bien nous avons du changement sans la capacité de savoir  comment la période précédente  pourrait l'avoir engendré.  C'est le problème fondamental de la méthode de la dynamique comparative  qui est déduite de la théorie de l'équilibre partiel de Lindahl[233].

"Comme chaque période est en équilibre temporaire,  nous ne pouvons examiner le changement  qu'en nous demandant  ce que serait le nouvel 'équilibre'  si un autre ensemble de données  était appliqué  au système."

A la conception du temps de Newton,  où rien de nouveau  ne se passe  après que les "conditions initiales"  ont été posées, les autrichiens O'Driscoll et Rizzo opposent  le temps "réel" familier aux philosophes,  où la présence de l'esprit humain  compose une histoire  parce qu'il crée sans arrêt de la nouveauté  — "à titre secondaire",  aurait dit saint Thomas d'Aquin.  Si on veut symboliser cette opposition  par deux figures dans l'histoire de la connaissance,  on peut dire que l'économie autrichienne  choisit l'"évolution créatrice" de Bergson  contre le déterminisme mécaniste de Laplace et,  s'il lui fallait choisir entre deux scientismes,  préfère au scientisme du XIXème siècle  celui du XXème  que décrit  Philippe Nemo  et qui,  au moins,  reconnaît en principe  que prévoir exactement  l'état de la société  à venir  est pour toujours  impossible :

"C'est le paradigme méta-scientifique des 'ordres polycentriques' formulé dans les années 1940 notamment  par Michael Polanyi  et développé  depuis une trentaine d'années par les théoriciens des 'systèmes auto-organisés' qui voient dans la représentation d'un ordre non commandé de l'extérieur la clé de l'explication rationnelle des phénomènes complexes[234]."

"La théorie de l'ordre spontané  est reprise  par Karl Popper,  Karl Nagel,  Michael Polanyi.  Elle débouche sur la cybernétique et la théorie des systèmes auto-organisés.  Hayek a connu de longue date les auteurs  qui devaient avoir un rôle dans l'histoire de ces dernières théories,  par exemple Ludwig von Bertalanffy  ou John von Neumann...  Pour les théoriciens de l'auto-organisation,  l''autonomie' des systèmes [...]  signifie  qu'ils se sont faits 'tout seuls'  et continuent  à se réguler  'tout seuls'.  Ces systèmes  se distinguent  radicalement des artefacts cybernétiques  à 'entrée-sortie'  qui sont programmés d'avance  par l'ingénieur  pour obéir  à des 'commandes'  ou à des 'asservissements' venus de l'extérieur[235]."

Certains auteurs ont vu dans l'"équilibre général" lui-même un ordre interactif.  Hayek lui-même,  disciple de von Wieser,  ne le trouvait pas mauvais comme illustration du principe :

"Je considère même que le grand avantage de la technique mathématique est de nous permettre de décrire,  au moyen d'équations algébriques,  le caractère général d'un système même lorsque nous sommes ignorants des valeurs numériques  qui détermineront sa concrétisation particulière.  Nous aurions difficilement pu atteindre cette image globale des interdépendances mutuelles entre les différents éléments  d'un marché  sans cette technique algébrique[236]."

C'est tout de même encore un paléo-scientisme :  le modèle,  s'il abandonne ses prétentions  à prédire,  n'en demeure pas moins une mécanique déterministe,  où tout acte  — on devrait plutôt dire  tout mouvement — trouve en fait sa source en dehors de lui-même,  et qui exclut précisément  la question de l'information qui intéresse si fort les théoriciens de la complexité ;  aussi emprunte-t-elle encore  beaucoup plus au rêve panoptique du début du XIX ème siècle  qu'à la théorie contemporaine des systèmes.  Il est vrai que Hayek admet encore une approche expérimentale de l'économie théorique,  alors que les autrichiens purs tels que Mises,  Rothbard  et maintenant Hoppe  la rejettent,  en expliquant très exactement pourquoi[237].  Il faut rappeler  qu'à l'Université de Vienne,  Hayek était démocrate-social et disciple de von Wieser,  économiste de l'école de Lausanne avant de rencontrer von Mises à l'Institut für Konjunkturforschung,  et de comprendre l'impossibilité des plans socialistes. 

C'est pourquoi  il y a lieu de conserver aussi l'appellation de "scientisme" pour les métaphores biologiques de l'économie, dans la mesure  où celles-ci continuent,  selon la définition de Rothbard,  "d'appliquer inconsidérément  certaines méthodes des sciences de la nature  au domaine de l'action humaine."  Néanmoins,  elles constituent un progrès par rapport à un scientisme  dont le modèle  serait l'astronomie  et plus généralement la physique mécanique,  et pour qui  le rêve ultime  serait que la description d'un état du système permette de rendre compte de la totalité de ses états  antérieurs et subséquents. 

De même des tentatives que font les économistes mathématiciens  pour introduire l'incertitude dans leurs modèles consistent à remplacer des variables certaines  par des variables aléatoires :  c'est une formalisation de l'ignorance  qui peut bien tenter de décrire la manière dont les gens prennent des décisions en incertitude,  mais préjuge encore de notre connaissance de l'avenir.  Elle ne peut pas introduire l'essentiel,  à savoir la création continue de valeur et d'information.

Un nouveau type de modèles est récemment apparu en théorie financière,  qui consiste à décrire un flux continu de changements sur le marché comme une suite de signaux imprévisibles.  Cette approche a l'immense avantage d'habituer les théoriciens à reconnaître,  du moins dans certains domaines,  que la société est opaque à l'ambition de la maîtriser intellectuellement et que les effets combinés des décisions personnelles de chacun sont trop complexes pour être précisément prévus.  Elle a l'avantage de systématiser l'idée qu'il n'existe pas de profit certain,  la proposition probablement la plus féconde  de l'économie politique,  puisque non seulement elle permet de prouver qu'il n'y a ni gaspillage ni exploitation sur un marché libre  mais en plus,  comme on peut aussi l'appliquer en-dehors du marché,  elle peut servir à décourager  les ambitions prédatrices  de ceux  qui voudraient porter  leurs efforts vers la spoliation légale.  A cet égard,  elle illustre bien à quel point les recherches faites par les théoriciens de la finance pour gagner de l'argent éliminent les erreurs plus rapidement que celles qui sont commandées aux économistes par les hommes de l'Etat pour rationaliser et prétendre guider leurs ingérences (nous verrons ce point plus tard à propos des effets de l'étatisme sur la perception des phénomènes économiques).

Etudier les actes de la pensée

L'approche suivie ici,  l'approche autrichienne,  entend proscrire tout scientisme ;  analyser les idées plutôt que de quantifier,  décrire les choix fondés sur l'information produite plutôt que des automatismes,  apprécier l'efficacité productive  à partir de normes cohérentes  plutôt que  de porter des appréciations subjectives  sur des grandeurs qu'on aura fait semblant de mesurer.  Ce qui est en question,  c'est de juger une politique,  et c'est une méthode qui permet de définir  l'optimum économique de façon objective et non contradictoire.  Cela a plusieurs conséquences :  tout d'abord,  au lieu de s'interdire de raisonner  sur ce qui ne peut s'y prêter,  on se passera au contraire de ce qui suppose une mesure chiffrée.  Une théorie économique  qui reconnaît,  comme Destutt de Tracy,  que son objet est d'abord l'étude des idées qui guident l'action,  idées créées à tout moment  (aussi bien les informations particulières  que les jugements de valeur),  s'accommode mal de techniques qui supposent la possibilité d'une mesure.

Comme  on ne mesure pas une idée,  on ne mesure  ni la valeur ni le coût : les prix ne sont  que des repères des préférences,  et non pas des mesures de la valeur.  Il est vrai qu'à la fin  d'un échange marchand dans un cadre concurrentiel,  la valeur des objets échangés  est aussi proche que possible  aux yeux de chacune des parties,  et que d'autre part  l'action incessante des personnes  tend à égaliser la valeur,  toujours à leurs yeux, des biens substituables  comme le sont les unités monétaires.  Cependant,  cela ne permet pas de faire de la monnaie  une "mesure" de la valeur.  Ce qui se rapproche  le plus d'une "mesure" est le rang  auquel  l'action observée se place implicitement sur l'échelle de préférences de celui qui agit  au moment  où il agit.  Ainsi,  le prix en monnaie d'un produit  signale  que l'acheteur  préféré  ce dernier à la quantité d'argent donnée en échange,  et que le vendeur  a fait l'inverse.  On s'en veut d'avoir  à rappeler ces faits,  que reconnaissent d'ailleurs  la plupart des économistes ;  mais c'est que  la plupart font ensuite  comme s'il n'y avait pas lieu d'en tirer aucune conséquence :  l'innovation,  ici,  consistera donc à tirer les conséquences en question. 

Reconnaître que ce sont les idées qui guident l'action et que de l'information,  à savoir des idées nouvelles apparaissent sans arrêt,  implique aussi  que les gens réagiront de manière nécessairement différente  à des instants donnés face à des situations  apparemment semblables.  Comme l'explique Cachanosky :

"C'est justement sur ce point, du déterminisme contre l'indéterminisme,  qu'apparaît  la différence de nature  entre les sciences naturelles  et les sciences de la société :  alors  qu'il est présent dans les sciences de la nature,  il ne l'est pas dans les sciences sociales.  La découverte de la théorie "subjective" de la valeur  signifiait "bien plus que la substitution d'une théorie  plus satisfaisante du marché  à une autre  qui l'était moins[238]."

"La révolution marginaliste n'a pas seulement fait apparaître  que les phénomènes du marché  sont les conséquences logiques de jugements de valeur  personnels,  mais a révélé  en outre  que les problèmes épistémologiques  [d]es sciences  naturelles  et sociales  sont différents.  Les idées épistémologiques de J. B. Say,  N. W. Senior,  et J. S. Mill  y ont gagné  un nouvel élan  et une nouvelle  solidité.

"Le point-clé est que les facteurs extérieurs à l'esprit  ne déterminent pas les évaluations  subjectives  qui sont la base fondamentale de la théorie économique.  A la différence des objets et des animaux,  l'homme peut décider de sa propre conduite.  'Libre arbitre'  signifie  que les idées qui sont engendrées dans l'esprit de l'homme ne sont pas déterminées de la même manière que le sont les phénomènes de la nature.  La présence ou l'absence  d'un certain facteur peut affecter de manières différentes les évaluations de chacune des personnes à des moments différents.  A l'évidence,  cela ne veut pas dire  que les facteurs externes  n'aient pas d'influence sur la pensée  et notamment les jugements de valeur,  ni sur les actions des individus ;  ils le font sans l'ombre d'un doute.  Ce que l'on veut dire  par 'indéterminisme de la pensée' est que ces facteurs externes  n'influencent pas de manière univoque le résultat des idées  et des jugements de valeur.

"Il existe évidemment des gens  qui nient que l'homme agit librement  et soutiennent  au contraire  que sa conduite est déterminée.  Des exemples de cette position  sont le polylogisme de Marx,  d'après lequel  la classe sociale à laquelle un homme appartient  déterminerait ses idées ;  en psychologie  nous avons  le béhaviorisme,  qui soutient  que la conduite humaine  est déterminée  par les influences du milieu ambiant externes à l'individu[239]."

Alors que l'économie mathématique et l'économétrie s'attachent à décrire les aspects déterministes de l'action  (si l'on peut appeler "action" des mouvements déterminés),  le cadre de l'analyse autrichienne  est d'emblée indéterministe ;  cela veut dire que la notion de "fonction" qui suppose l'existence de constantes,  devient elle aussi inutilisable.  Comme le disait Murray Rothbard : 

"les relations mathématiques  sont fonctionnelles,  à savoir  que les variables  sont interdépendantes,  et identifier la variable causale  dépend de celle  que l'on tient  pour donnée  et de celle que l'on change.  Cette méthode est appropriée en physique,  où les entités  ne fournissent pas en elles-mêmes les causes de leurs actions  mais sont au contraire  déterminées  par des lois  quantitatives exactes  qu'on peut découvrir  quant à leur nature  et à celle de leurs relations.  En revanche, dans l'action humaine,  le libre choix de la conscience humaine  est la véritable cause,  et cette cause-là entraîne certains effets.  Le concept mathématique de 'fonction' interdéterminante  est donc inapproprié.  A la vérité,  le concept même de 'variable'  utilisé si fréquemment en économétrie  est illégitime,  car la physique ne peut déduire des lois  qu'en découvrant des constantes.  Le concept de variable  n'a de sens  que s'il y a des choses  qui ne sont pas variables,  mais constantes.  Or dans l'action humaine,  le libre arbitre  interdit toute constante quantitative  (y compris des unités constantes de mesure).  Toutes les tentatives  pour découvrir de telles constantes  (telle que la stricte  théorie quantitative de la monnaie  ou la 'fonction de consommation' keynésienne )  étaient  par leur nature même  vouées à l'échec[240]."

Ce que les pseudo-expérimentalistes considèrent comme une limite à l'approche expérimentale, les praxéologistes  le tiennent pour une impossibilité.  Et s'ils peuvent le dire avec confiance,  c'est parce qu'ils savent la remplacer  avantageusement :  car de son côté,  le raisonnement logique est,  pour sa part  parfaitement approprié à une théorie de l'action volontaire :  en effet,  sa nature est la même  — la pensée conceptuelle,  le langage naturel —  que celle des raisonnements  qui conduisent à l'action  (et c'est aussi pourquoi ils ne voient pas  ce que peuvent gagner les économistes mathématiciens  qui prétendent rendre compte des jugements de valeur en d'autres termes  que ceux dans lesquels  on les formule).  Ceux-ci  peuvent expliquer  que leur formation les amène  à se trouver  plus à l'aise dans le raisonnement mathématique  que dans le raisonnement logique  (quand  ils ne commettent pas  la faute de l'appeler "intuitif").  Ils sont libres d'essayer de leur côté de décrire les mêmes phénomènes ;  mais ils risquent fort de perdre de vue la réalité concrète  sans décrire pour autant des phénomènes  que le langage naturel  ne saurait décrire  — car en économie,  c'est de pensées  et d'actes  qu'il s'agit.  Nous avons déjà vu Jean-Baptiste Say, dans son Traité d'économie politique  (1803) rappeler les faux postulats que doivent admettre  ceux qui veulent employer les mathématiques en économie  ainsi que les faits dont ils ne peuvent plus tenir compte,  et conclure :

"qu'on ne peut tirer d'autre conclusion de ce genre de calculs  que celle qu'on aurait déduites de ces formules arbitrairement postulées[241]  (cf.  supra).

Ludwig von Mises  en déduisait  que l'économie  mathématique  est une approche  stérile,  parce que : 

"Les problèmes de l'analyse du processus [de marché],  à savoir le seul problème  économique  qui ait une importance,  défient toute approche mathématique […] les équations différentielles de la mécanique  sont censée décrire précisément les mouvements concernés  à tout instant vécu.  Les équations des économistes  n'ont aucun rapport avec les conditions telles qu'elles existent réellement  à chaque instant de l'intervalle de temps  entre l'état de non-équilibre et l'état d'équilibre.  Il n'y a que ceux qui sont complètement obnubilés par la pétition de principe que la théorie économique doit être une pâle copie de la mécanique,  pour sous-estimer  le poids de cette objection[242]."

Mises ne faisait d'ailleurs  que rappeler,  à presque un siècle d'intervalle, les limites posées  par J. E. Cairnes : 

"à moins que l'on puisse démontrer  soit que les sensations mentales  peuvent s'exprimer sous des formes quantitatives précises,  soit que les phénomènes économiques  ne dépendent pas des sensations mentales,  je suis incapable de voir comment on pourrait éviter  d'arriver à cette conclusion  [que la mathématique  est inutilisable][243]

C'est pourquoi,  explique  Juan Carlos Cachanosky :

"Les économistes autrichiens  Ludwig von Mises  et Friedrich A. Hayek,  depuis plusieurs décennies,  ont analysé 'verbalement' les implications logiques du comportement humain dans des conditions réelles,  dont on pourrait dire  qu'elles sont opposées  à celles du modèle de l'équilibre général.  Cette méthode leur a permis  d'arriver  à une théorie d'une haute valeur explicative[244]."

A quoi servent les statistiques

Si les praxéologistes successifs ont tellement attiré l'attention sur les limites de l'emploi des statistiques,  c'est parce que le fait de la pensée,  le fait que l'économie traite des actes de la pensée,  a au moins deux conséquences :  l'approche  statistique ne peut jamais rendre compte  directement de la causalité sociale,  et se retrouve  confrontée à un objet essentiellement fuyant.  Si le praxéologiste insiste  pour remettre la statistique à sa place,  ce n'est pas seulement  parce que l'expérience universelle  de la pensée et de l'action lui suffit  pour tirer les concepts et,  partant, les axiomes et les conclusions de l'économie politique.  C'est aussi parce qu'en tant que théoricien de l'action,  il conçoit l'économie comme un système d'interactions entre des esprits singuliers,  et voit l'objet premier de son étude dans les actes de la pensée  qui motivent et informent les actes,  productifs  ou destructeurs des personnes.  Ces actes, les statistiques s'abstiennent par construction de les décrire.  Elles donnent une description certes chiffrée,  mais appauvrie voire méconnaissable de leurs conséquences,  et surtout  (ce qui explique leur incapacité à fonder des lois générales de l'économie),  elles ne peuvent pas directement rendre compte de la causalité réelle. 

 La causalité sociale réelle

En effet,  la vraie origine des événements  dont traite la théorie économique,  ce ne sont pas les "conditions initiales",  alibi à l'impuissance du scientisme,  ce n'est pas davantage "la nature",  car l'économie  ne traite rien qui ne soit issu de l'action humaine.  La vraie origine des faits dont s'occupe l'économie,  c'est l'information créée par les actes de la pensée,  pensée qui conçoit les projets et les jugements de valeur,  raison d'être des actes concrets.  Dans l'économie réelle,  tout consiste  en une information spécifique,  dont la source est toujours sa création par l'esprit humain.  Cette création, les scientistes la nient par méthode et s'interdisent donc  d'en faire la théorie.  Les praxéologistes,  pour leur part,  conçoivent  la relation causale concrète  comme la transmission effective de cette information créée par la pensée  aux objets de l'action.  Et comme c'est de cette information spécifique, de la manière dont l'esprit la crée,  l'utilise  et la transmet à la matière  qu'ils doivent faire la théorie,  ils commencent,  conformément à la tradition philosophique réaliste  qui est la leur,  par ses lois les plus universelles  et appelleront "causalité" les lois universelles qui régissent la transmission de l'information,  et "identité"  celles de sa conservation.  Suivant la loi de l'identité, les choses sont ce qu'elles sont,  c'est-à-dire  contiennent toute l'information qu'elles contiennent,  et aucune autre  (M. de La Palisse,  rappelons-le,  est le saint patron de la praxéologie) ;  suivant la loi de causalité,  le changement vient toujours  d'une information nouvelle,  qui le détermine. 

Cette notion de causalité réelle s'oppose à la "causalité" des scientistes,  laquelle ne traduit jamais qu'une information préexistante,  puisque la méthode expérimentale  porte par construction sur un système déterminé,  c'est-à-dire où rien de nouveau  n'est jamais censé  pouvoir apparaître.  Et bien entendu, de cette causalité réelle, les statisticiens ne rendent pas directement compte :  ils doivent s'en tenir  à des substituts  ne traduisant  que certaines de ses conséquences logiques,  notamment le fait que l'information,  la forme des Aristotéliciens,  n'apparaît dans l'objet trans-formé qu'après sa transmission.  Souvent, les empiristes contemporains,  comme leur grand inspirateur David Hume,  ne reconnaissent pas d'autre définition de la "causalité" que ce caractère superficiellement "successif" des événements.

Il faut rappeler que le libre arbitre,  la capacité de l'esprit humain  à créer de l'information nouvelle,  qui est déjà,  comme l'a démontré Hoppe,  un présupposé absolu de toute science,  l'est doublement de toute réflexion normative  c'est-à-dire de la morale  et du droit : 

— tout d'abord,  pour reprendre  le raisonnement de Hoppe,  si le "comportement" humain était entièrement "déterminé"  non seulement  l'homme ne pourrait pas  apprendre,  mais il ne pourrait pas non plus décider d'admettre que telle proposition  est vraie ou fausse :  si une personne  dit "blanc"  et l'autre "noir",  et que ces deux opinions soient le produit du déterminisme,  alors il n'y aurait aucun moyen de les convaincre,  ni de les départager.  Quiconque prétendrait donner raison à l'une ou à l'autre  serait lui-même réputé déterminé, de sorte que la connaissance objective serait impossible.  Et cela s'applique aussi bien,  naturellement,  aux propositions  du type  "ceci  est bon",  "ceci  est juste",  "je dois le faire"

— Ensuite,  comme ces derniers jugements de valeur  sont toujours  implicitement présents dans toute action,  cela voudrait dire  que l'homme ne serait  jamais  libre  d'agir,  et que cela n'aurait  aucun sens de se demander  s'il faut agir dans tel ou tel  sens :  le comportement humain  serait,  il ne pourrait être  que ce qu'il est.  Tout  jugement normatif,  toute prétention à dire le bien et le mal de la part de quiconque nie le libre arbitre  est une double contradiction pratique :  non seulement parce que  toute prétention  à la connaissance objective  le présuppose implicitement,  mais parce que le jugement normatif  présuppose  en outre  que le "comportement" de l'homme pourrait être autre que ce qu'il est,  ce qui n'aurait aucun sens s'il était déterminé.

On peut en trouver  une illustration dans la manière  dont les idéologues soi-disant déterministes ont prétendu,  à leur manière typiquement contradictoire,  nier la rationalité d'autrui (la véritable définition du constructivisme identifié mais mal défini par Hayek) :  ils ont d'abord affirmé  que le Droit n'existait pas,  puisque l'homme était déterminé,  mais cela ne les a pas  empêchés ensuite de prétendre incarner le bien et de punir  les désobéissants,  en prétendant  à un statut spécial  pour elles-mêmes,  une sorte de passe-droit épistémologique et moral,  qui leur permettrait de prétendre  avoir raison indépendamment de toute objectivité.  C'est notamment le cas des deux mouvements politiques soi-disant déterministes parvenus au pouvoir au XXème siècle,  le marxisme-léninisme  et son émule  le socialisme national hitlérien.

Cependant,  ce qu'on reconnaît rarement,  et dont en tous cas les adeptes de l'"équilibre général"  ne tiennent aucun compte,  c'est  qu'on ne peut,  logiquement,  développer aucune espèce de réflexion normative  à partir d'une représentation déterministe de la réalité :  s'il n'est pas forcément absurde de ne chercher à décrire  que les aspects déterminés,  mécaniques,  automatiques de la réalité humaine,  c'est en revanche un vol de concepts  caractérisé  que de prétendre déduire une norme de telles représentations.  En économie mathématique,  cette contradiction  se traduit ainsi : les économistes mathématiciens  prétendent que l'on juge les "états finaux" de leurs "modèles" mécanistes,  tout en s'interdisant,  sous prétexte que les jugements de valeur  seraient "arbitraires et subjectifs", de juger leurs "conditions initiales".  Or,  non seulement  il serait,  d'après leurs propres pétitions de principe,  tout aussi "arbitraire et subjectif" de juger les "états finaux"  que les "conditions initiales"  mais en outre,  étant donné que ces "modèles"  sont mécanistes, les "états finaux" y sont entièrement déterminés  par lesdites "conditions initiales" :  aussi vrai que c'est tuer quelqu'un que de lui couper la tête.  Par conséquent,  juger les "états finaux" de ces "modèles" mécanistes  équivaut à juger leurs conditions initiales.  Cependant,  leurs adeptes ont bien raison,  pour une fois, de s'interdire de juger  lesdites "conditions initiales"  puisque, dans la mesure où elles peuvent  exister  — ce qui,  on ne verra,  n'est pas garanti—  elles sont le produit de la pensée  et de l'action humaine,  dont leurs modèles  font abstraction et dont,  par conséquent,  ils ne peuvent  aucunement rendre compte.  Là où ils se trompent,  par conséquent,  c'est quand ils prétendent que l'on juge les états finaux. 

Il s'ensuit que, de l'économie mathématique,  on ne peut jamais déduire aucune norme,  et que les économistes mathématiciens  qui prétendent le faire  bafouent la logique  et se moquent du monde.  Il s'ensuit aussi d'ailleurs, du fait que leurs "modèles" ne peuvent en aucune manière rendre compte de la genèse de leurs "conditions initiales",  qu'ils sont essentiellement contradictoires :  ce qui limite sérieusement  le caractère "général"  ou "essentiel"  qu'ils se plaisent à leur prêter.

Les limites de la généralisation empirique

Une deuxième raison  pour laquelle les statistiques sont désavantagées  par rapport  au raisonnement logique  pour fonder des propositions théoriques en économie,  c'est que les gens peuvent changer d'idée  — ce qui est dans la nature de leur conscience conceptuelle.  De ce fait, les corrélations que l'économétrie et la statistique  s'attachent à fixer entre des grandeurs statistiques observables  ne peuvent être que temporaires,  voire fugaces :  et celle-ci ne peuvent rechercher que ce qui, dans l'action humaine,  se trouve être routinier,  automatique,  temporairement déterminé :  en somme,  ce qui n'est pas spécifique à l'homme.  Une étude des faits sociaux  peut bien  prendre le parti  d'une approche déterministe  (et se tenir  à l'écart des faits  qui sont le produit du libre arbitre,  soit parce que  ses praticiens  en ont compris les conséquences,  soit parce que,  comme tant de "macroéconomistes",  ils ont fini par se lasser des échecs  auxquels les condamnait  l'incompréhension qu'ils en avaient).  Après tout, 

"les êtres humains aussi  sont des objets  matériels,  et en tant que tels  sont soumis  aux lois de la nature  (pour reprendre l'exemple de Murray Rothbard,  essayez seulement de voler  jusqu'à la Lune  en battant des bras).  Il était donc naturel  que l'on cherche à appliquer les méthodes des sciences physiques  à l'étude de la société.  Laisser de côté  ces aspects  spécifiquement humains de la conduite de l'homme  que sont :  la recherche  d'informations nouvelles,  la prise de décisions  ou l'invention de nouveaux projets,  en somme,  le choix authentique,  c'est là  une abstraction  parfaitement légitime.  A condition,  bien sûr,  qu'on ne la confonde pas  avec l'ensemble de la réalité.  Et même si  la prévision économique  "scientifique"  affiche des résultats accablants,  cela ne fournit pas  la 'preuve' empirique  que celle-ci  ne pourra jamais marcher.  La seule démonstration que nous en ayons  est fournie  par la logique,  c'est-à-dire  par le raisonnement  philosophique[245]."

Une telle entreprise  pourrait essentiellement  s'essayer à la prévision.  Ce serait une science historique,  qui s'appuierait sur la physiologie,  la technologie,  la psychologie  et,  tenant compte de ce que les idées  mettent du temps à naître et à changer,  extrapolerait les jugements de valeur du passé  pour essayer de prévoir les actions à venir.  Elle n'en serait pas moins contrainte de laisser de côté  l'essentiel,  ce que nous avons vu du caractère conceptuel de la conscience de l'homme, de sa capacité rationnelle[246].  Elle ne pourrait  en effet  décrire que des réactions  quasi-mécaniques  à des événements accomplis,  qui n'ont en principe  qu'un effet indirect  sur les choix personnels :  ceux-ci sont guidés  par des intentions d'agir à l'avenir,  elles-mêmes guidées par des prévisions dans l'incertain.  La pensée de l'homme le rend capable de prévoir  ce qu'il fera  quand ce qu'il imagine  se sera ou non produit,  et cette estimation et ce choix  sont par définition indéterminés :  le passé récent ne saurait suffire à les expliquer.  C'est ce qu'explique encore  Cachanosky :

"Ainsi,  nous pouvons conclure que,  alors que les phénomènes des sciences de la nature  se caractérisent par la causalité [déterministe],  ceux des sciences de la société  sont téléologiques[247],  c'est-à-dire que les choix humains ne sont pas guidés par des causes (passées)  mais par des objectifs ou des finalités  — ce qui est à venir[248].  C'est donc de manière indéterminée  que les conditions  régnant à un moment et dans un lieu donné  influencent la conduite des hommes.  Par conséquent, les faits de la société sont le résultat de phénomènes complexes[249].

Rothbard  en fournit un exemple  quand il critique une définition de l'unanimité  qui se fonderait,  comme les économistes mathématiciens en ont la manie,  sur une "situation initiale"  dont on ne s'interrogerait ni sur l'origine  ni sur la légitimité :

"Le caractère moral que l'on attribue  aux contrats librement conclus  et aux changements approuvés à l'unanimité dépend entièrement du caractère  juste ou non de la situation de départ, de son caractère légitime ou illégitime.  Or,  l'optimalité de Pareto  ou le principe d'unanimité n'ont rien à dire concernant la moralité ou la justice du statu quo puisque,  justement,  ils ne concernent que les écarts par rapport à cette situation.  Qui plus est,  exiger l'approbation unanime de tout changement favorise forcément  le maintien du statu quo.  Si le statu quo est injuste  ou liberticide,  le principe d'unanimité se révélera alors,  plutôt qu'un rempart de la justice  et de la liberté,  un obstacle majeur  à celles-ci.  L'économiste  qui prône le principe d'unanimité  en croyant affirmer une liberté qui ne reposerait sur aucune valeur pose,  en réalité,  un jugement de valeur énorme  — et totalement indémontrable — en faveur du statu quo[250].

[…à condition de définir  l'"unanimité"  aussi mal que les économistes post-parétiens  — travers dans laquelle lui-même, dans ses analyses de l'utilité et du bien-être,  n'est justement  pas tombé.]

Deux "situations initiales"  qui seraient les mêmes  au sens matériel  voire au sens "moral" de la possession  (si ambigu que soit le traitement de cette possession-là  par les modèles des économistes mathématiciens),  ne peuvent donc  pas avoir les mêmes effets  si elles résultent  d'actes différents dans le passé.  Ces réalités morales-là,  y compris  lorsqu'on se trompe  à leur sujet,  parce qu'elles sont passées par le filtre du mythe,  pèsent  parfois lourdement  sur les choix  et la satisfaction des gens  et affectent l'avenir  rationnellement prévisible.  Ce n'est pas seulement  la source de contradictions normatives  chez les empiristes  théoriciens des "droits de propriété"  comme le leur reprochent Rothbard et Hoppe,  c'est aussi une des grandes limites à leur pouvoir explicatif :  si le "passage au capitalisme"  déçoit tellement dans les anciens pays communistes  c'est parce qu'apparemment  il ne suffit pas,  contrairement  à ce que croyait Coase,  que certains titres de propriété  soient attribués,  surtout  si cette attribution  ne fait  que perpétuer le recel d'un vol antérieur  — outre le fait que politiquement,  reconnaître les possessions  qui en résultent  ne peut que jeter le doute  sur sa pérennité. 

"Il  n'y a pas de justice  à Chicago.  Qui possède quoi  et qui ne le possède pas,  et de même  qui est l'attaquant  et qui est la victime,  n'est pas  pour Coase et ses collègues  déterminé  une fois pour toutes,  et ne dépend pas de qui a fait quoi dans le passé[251].  Non,  il faut que les titres de propriété soient distribués parmi les gens,  et redistribués si les conditions  changent, de telle manière que l'efficacité économique soit maximisée.  La personne censée  faire l'usage le plus efficace des ressources  —"mesuré" en termes pécuniaires[252] — devient  propriétaire ;  celui qui aurait à subir les coûts monétaires les plus faibles  s'il lui fallait  abandonner l'activité en litige  est déclaré 'agresseur' dans un conflit sur les droits de propriété.  Et  chaque fois  qu'au cours du temps les rôles de l'utilisateur le plus 'efficient'  ou de celui à qui il en coûterait  le moins de renoncer  changent d'une personne à l'autre,  il faut redistribuer les titres de propriété  en conséquence[253]."

["distribués",  "redistribués",  "maximisée",  "censée",  "mesuré",  "déclaré"… — par qui ?  — Par les hommes de l'état ;  ce qui en fait logiquement les propriétaires réels de ces titres octroyés.  Quoi que leurs auteurs puissent en penser,  la théorie demeure socialiste,  non seulement  parce qu'elle trouve sa norme  non dans un jugement moral sur les actes passés mais dans une estimation arbitraire portée sur la pseudo-mesure d'une situation à venir,  mais aussi dans sa conception implicite de la propriété légitime ultime,  qu'elle semble bien  attribuer aux hommes de l'état]. 

Il faut aussi tirer toutes les conséquences du fait qu'en économie, les statisticiens  ne trouvent guère de propositions authentiquement générales  à tester.  D'abord,  parce qu'on ne peut pas examiner séparément les lois  et les conditions de leur application  — par exemple,  l'idée  suivant laquelle les anticipations d'inflation  influencent le taux d'intérêt  ne pourrait  se "tester"  que s'il était possible  d'observer celles-ci.  C'est là un exemple du fait  que, dans un grand nombre de cas, les conditions du choix sont de nature morale :  elles consistent  en des opinions, des estimations, des prévisions, des promesses, des plans, des idées  sur les relations de cause à effet  explicites  ou tacites  (cf. infra les opinions que toute action  exprime implicitement) ;  et aussi en des goûts et des préférences plus ou moins conscients :  rien de tout cela ne peut s'observer directement.  Il faut aussi tenir compte de ce que les statistiques sont capables d'appréhender : des phénomènes de masse,  supposés homogènes,  alors que ce qui compte  pour chaque  décision concrète,  c'est le réseau complexe des relations interpersonnelles inspirées par ces anticipations,  ces promesses  et ces plans.

Comme le dit Hayek :

"La complexité organisée [à laquelle nous avons affaire dans les sciences sociales]  signifie que le caractère des structures  qui la présentent  ne dépend pas seulement des propriétés des éléments individuels  qui les composent,  et de la relative fréquence de leur apparition,  mais aussi de la manière  dont les éléments individuels  sont liés les uns aux autres.  Pour cette raison,  nous ne pouvons pas,  à la recherche d'une explication pour ces structures,  remplacer l'information sur les éléments individuels par une information statistique,  mais nous avons besoin de toute l'information  sur chacun  si nous voulons déduire des prédictions spécifique  sur des événements individuels...  nous [...]  ne pouvons donc  pas connaître  tous les déterminants d'un tel ordre,  et en conséquence nous ne pouvons pas non plus savoir  pour quelle structure  particulière de prix  et de salaires les demandes  seraient partout  égales aux offres.  Nous ne pouvons donc pas non plus mesurer les déviations par rapport à cet ordre ;  et nous ne pouvons pas davantage tester statistiquement  notre théorie  selon laquelle ce sont les déviations vis-à-vis de cet "équilibre"  qui empêchent de vendre certains des biens et services  aux prix  où ils sont offerts[254].

Hayek poursuit :

"Il est possible  qu'il n'y ait  qu'un petit nombre de cas où la superstition  selon laquelle  seules les grandeurs mesurables seraient importantes  a fait un mal décisif dans le domaine économique :  cependant,  la [coexistence persistante] de l'inflation et du chômage  en est  un exemple très sérieux.  Son effet a été  que ce qui est probablement la véritable cause du chômage massif  a encouru le mépris de la majorité scientiste des économistes,  parce que  sa manière d'opérer  ne pouvait pas être confirmée  par des relations directement observables  entre des grandeurs mesurables,  et qu'une concentration presque exclusive sur des phénomènes superficiels  mais qu'on pouvait mesurer en termes quantitatifs  a engendré  une politique  qui aggravait les choses...

"En fait, dans le cas en discussion, les mesures mêmes  que la théorie 'macroéconomique'  dominante a recommandées comme un remède au chômage,  à savoir l'augmentation de la demande globale,  sont devenues la cause d'un détournement massif des ressources  [engendrant]  non pas tant un niveau d'emploi  qu'on n'aurait pu atteindre par d'autres moyens,  qu'une distribution des emplois  qui ne peut pas indéfiniment se conserver  et qu'à partir  d'un certain moment on ne peut plus maintenir  que par un taux d'inflation conduisant rapidement  à désorganiser toute activité économique[255]."

De même Juan Carlos Cachanosky : 

"[les faits sociaux]  reflètent seulement les événements uniques qui répondent à un instant déterminé,  à un endroit déterminé,  à des circonstances et des jugements de valeur jamais reproductibles.  La Révolution Française,  la bolchevique,  la crise de 1929,  etc.  sont des événements singuliers  qui ne peuvent pas  se répéter.  Le fait  que les événements sociaux  sont des phénomènes complexes  et singuliers  rend impossible  la confrontation empirique des hypothèses  à la réalité.

"[…]  Le développement de théories  qui incorporent  le sophisme  post hoc,  ergo propter hoc,  est fort commun.  Ainsi,  par exemple,  nous avons le cas de la théorie qui soutient  que dans certains cas,  l'inflation est causée par l'augmentation des salaires, du prix des combustibles ou aux coûts en général.  Sans contrôle de ces variables,  il est impossible de démontrer empiriquement  l'erreur de la théorie de l'inflation  par les coûts  [qui explique la hausse des prix… par la hausse de certains prix].

"C'est pour ces raisons que l'histoire reste sujette à de multiples interprétations.  Chaque historien ou économiste  explique les événements  d'une certaine période  sur la base de relations différentes de cause à effet.  Par exemple,  John M. Keynes,  Milton Friedman  et Benjamin M. Anderson  attribuent des causes différentes à la crise des années trente,  et plus de cinquante ans  après ces événements,  il continue  à y avoir  une divergence dans les interprétations.  Ces divergences  seraient terminées  s'il était possible de contrôler les variables  et si le comportement des individus  était déterminé,  s'il y avait une régularité dans la relation stimulus-réponse.  Ces deux conditions  étant données,  il suffirait de recréer  certaines périodes historiques,  changer les variables  désirées,  contrôler le reste,  et étudier les conséquences[256]."

La méthode axiomatique

Aucun  raisonnement scientifique  ne peut admettre les contradictions.  La question  n'est donc pas de savoir  s'il existe ou non des énoncés  dont la preuve  dépend de la logique :  tous en dépendent.  Par conséquent,  lorsque l'on cherche à prouver un énoncé  dont on ne peut imaginer  qu'il soit réfuté par les faits,  cela veut dire  que l'observation  en est incapable  alors que la logique demeure valide.  Un examen rationnel  permet donc d'établir  quels sont les énoncés  qui ont un sens  et que l'on peut prouver  par la logique  et elle seule  et quels sont ceux  pour lesquels l'observation des faits historiques est nécessaire.  Les praxéologistes  sont ceux qui concluent,  à l'issue de l'examen rationnel préalable — lequel  est d'ailleurs  nécessaire  pour définir au départ l'expérience cruciale  sans laquelle  il n'y a pas de validation expérimentale des théories,  que les propositions générales de l'économie politique  ne dépendent pas pour leur validité des observations historiques.  A la différence des historicistes,  cependant,  ils pensent  qu'on peut établir des propositions universelles  en observant les traits généraux de l'action.  C'est ce que développe Murray Rothbard : 

"Les praxéologistes partagent la conviction  que le test empirique est impossible  avec d'autres critiques du positivisme,  tels que les Institutionnalistes,  qui pour cette raison  abandonnent complètement  la théorie économique  et se confinent  à un reportage purement empirique  ou institutionnel.  Toutefois,  le praxéologiste ne désespère pas ;  il se tourne au contraire vers une autre méthodologie qui peut fournir un corps correct de théorie économique.  Cette méthode commence par la conviction  que si l'économiste,  à la différence du physicien,  ne peut pas  tester ses hypothèses dans des expériences contrôlées,  il est, dans un certain sens, dans une meilleure situation que l'économiste.  En effet,  alors que le physicien est certain de ses lois empiriques mais hypothétique et incertain dans ses généralisations explicatives,  l'économiste est dans la situation inverse :  il commence,  non pas avec des régularités empiriques quantitatives et détaillées,  mais avec de larges  généralisations explicatives.  Ces prémisses fondamentales,  il les connaît avec certitude ;  elles ont le statut d'axiomes apodictiques,  sur lesquels il peut construire avec confiance… Le positiviste,  à travers les oeillères que lui impose sa conception de la physique,  ne peut pas comprendre comment une science peut commencer par les axiomes explicatifs et descendre vers des lois plus concrètement empiriques.  Il disqualifie donc  l'approche praxéologique  pour son "mysticisme"  et son "apriorisme[257]". 

Ils pensent cependant,  cette fois-ci à la différence des empiristes,  que les seules  propositions  vraiment générales  sont de nature  logique, de sorte  qu'on ne peut pas  définir de test expérimental  qui permettrait de les valider  ou de les réfuter ;  a fortiori,  bien sûr,  ils ne partagent donc pas  non plus  l'opinion  comme quoi les énoncés  qui relèvent de la seule logique  n'auraient pas de sens,  c'est-à-dire  ne se référeraient  à rien  d'identifiable dans la réalité.  Comme le disait  Jean-Baptiste Say : 

"les lois générales  dont se composent les sciences  politiques  et morales  existent  en dépit des disputes.  […]  Elles dérivent de la nature des choses,  tout aussi sûrement  que les lois du monde physique ;  on ne les imagine pas,  on les trouve ;  elles gouvernent les gens qui gouvernent les autres,  et jamais on ne les viole  impunément[258].

Considérer la théorie économique comme une science des idées,  affirmer qu'elle est une branche de la logique,  conduit à s'interroger sur le caractère scientifique de ses propositions.  On méconnaît aujourd'hui,  quand on ne la rejette pas,  l'idée d'une science qui consisterait à organiser l'expérience sensible dans un système de définitions et,  partant,  l'existence d'une science morale définissant le bien et le mal,  le juste et l'injuste.  En particulier,  l'idée de "nature" d'une chose choque beaucoup d'économistes  formés à l'empirisme,  au positivisme  ou au pragmatisme.  C'est le prototype même du vol de concepts :  comment employer un terme si on ne connaît pas les objets  qu'il désigne  — que dis-je,  si on affirme  qu'on ne peut pas savoir  quels objets  elle désigne ?  Reprenons  la citation de Hannah Arendt :

"la nature de l'homme",  affirmait-elle,  "est un concept  purement théologique  qui doit être proscrit dans une discussion scientifique digne de ce nom."

Dans ces conditions,  comment peut-il y avoir des "sciences humaines",  puisque celles-ci  ne sauraient avoir d'objet ?  Quiconque nie que "l'homme" a une nature ne s'interdit pas seulement de défendre les hommes concrets  contre quiconque  leur dénie la qualité d'homme,  mais s'interdit aussi,  logiquement,  d'employer le mot lui-même :  comment parler de ce qu'on ne saurait définir ?  Nous verrons de ceux  qui ne reconnaissent pas  que la philosophie morale  décrit la réalité,  que c'est parce qu'ils ne comprennent pas  comment on tire les propositions universelles de l'expérience sensible :

"Ne comprenant pas...  comme Menger,  d'où la théorie des "économistes de salon"  tire son contenu empirique,  nombre d'économistes actuels  considèrent  le travail théorique  et le travail empirique  comme deux domaines différents.  Manipuler des relations  fonctionnelles  postulées arbitrairement  est justifié dans l'esprit de ces gens-là  par l'idée que le test empirique  vient après[259] .

Ils ne voient pas comment certaines choses,  par exemple des règles morales,  peut exister objectivement  sans être pour autant des entités perceptibles.  Les admirateurs de David Hume,  comme le Professeur Madsen Pirie,  semblent typiquement confondre la notion de "chose" avec celle d'"entité",  ce qui semble  vouloir dire  qu'il n'existerait rien d'autre à connaître que ces entités-là[260].  La conséquence  est que les abstractions,  qui organisent dans une construction intellectuelle de plus en plus générale  certains attributs de ces entités,  ont pour eux perdu toute base épistémologique.  Nombre de nos contemporains respectables tombent dans ce travers, du moins verbalement :  ainsi,  lorsque Margaret Thatcher  disait,  lorsque Pierre Lemieux  écrivait que "la société n'existe pas[261]".  Ils entendaient par là  qu'elle n'est pas un être pensant,  un agent moral,  c'est-à-dire un type d'entité.  Or,  si c'est on ne peut plus exact  et digne qu'on le rappelle,  cette façon-là de le dire  est néanmoins incorrecte  et pourrait traduire ce que Ayn Rand appelait une philosophie "anti-conceptuelle",  approche de la connaissance  qui sape le fondement rationnel des mots dont la pensée est faite[262].

Imprécision des concepts  en "structures industrielles"

Cette étude prétend avoir identifié des contradictions dans la théorie conventionnelle  dite "des structures industrielles",  et observé que les spécialistes de la chose  ne sont même pas toujours au fait des questions qu'ils traitent effectivement  quand ils font de la théorie :  par exemple,  ils raisonnent  sur la "rente" associée au monopole  (quand ils ne parlent pas de "profit" !)  en dissertant  sur le "pouvoir de marché"  alors qu'une question essentielle  porte par exemple sur l'origine du capital  correspondant à cette rente.  La thèse présentée ici est qu'on doit pouvoir expliquer pourquoi les contradictions de cette théorie conventionnelle ont échappé à la censure de la logique,  en constatant que cette dernière  est devenue le parent pauvre de la théorie sociale ;  que cela  est dû  à ce qu'on ne reconnaît généralement plus qu'elle fait partie de la science, de même que la philosophie morale,  parce qu'on ne reconnaît pas  l'objectivité des définitions  dont elles sont issues  (sur ce refus  s'est développée la "logique formelle",  coquille vide de tout sens  avec laquelle on tend à la confondre).  De telles confusions  ont deux conséquences pour la recherche :  la première,  c'est qu'aujourd'hui,  on a probablement plus de chances de faire faire des progrès à la science économique  en examinant sa cohérence logique et la validité de ses concepts  (d'après le critère  consistant à y rassembler des objets de même nature) qu'en accumulant des observations historico-statistiques ou en élaborant des formalisations  symboliques  compliquées  au prix de prémisses délibérément fausses. 

Pour le sujet qui nous occupe,  ne s'agit pas  seulement du fait  que l'analyse  théorique des structures de marché  relève d'abord de l'examen rationnel.  Cela n'est que trop évident,  et justement,  ceux qui n'ont pas consacré assez d'efforts  à une réflexion logique préalable  se sont encombrés de conceptions contradictoires,  leurs observations  portant dès lors sur des objets mal définis  et donnant des indications problématiques de ce qu'ils prétendaient mesurer.  La conséquence en est  que la réflexion logique,  indiscutablement nécessaire à toute science,  suffit  à la fois pour juger  et pour remplacer ces théories mal formées :  encore une fois,  à quoi servirait de "tester" empiriquement des propositions générales  qui ne sont "réfutables"  que parce que la logique les a déjà réfutées ? 

La seconde conséquence  est qu'on a des chances de trouver dans les sciences morales classiques,  qui savaient  mettre en ordre leurs notions, de bons moyens  et de bonnes raisons  d'identifier  et de juger les erreurs des économistes.  En effet,  si la théorie économique  est une science de l'action humaine,  c'est aussi le cas des autres sciences morales :  la philosophie de la connaissance  et la philosophie morale,  dont la morale et la science du Droit ou philosophie politique.  Si l'on définit le bon et le mauvais en économie,  alors  on peut  en principe le définir en Droit.  Nous avons montré  qu'il est vain pour les économistes de tenter d'établir des normes économiques  sans admettre la possibilité d'une réflexion normative rationnelle.  François Lefebvre a reformulé cette contradiction en faisant remarquer  qu'ils semblent penser que dans le domaine de l'action humaine  (l'objet de la théorie économique)  on pourrait dire le bon et le mauvais,  et qu'en même temps, dans le domaine de l'action humaine  (l'objet de la philosophie morale)  on ne pourrait jamais dire  quelle chose,  ou plutôt  quel acte  peut être dit  bon ou mauvais.

"la théorie de l''équilibre général' fut développée  par imitation inconsidérée des sciences de la nature  et elle entretient les économistes, de moins en moins formés  à la philosophie morale  (quand ils reconnaissent  seulement  son existence), dans l'illusion  qu'ils pourraient  définir des normes  en économie politique  en se passant de l'éthique  (et donc de la philosophie politique) :  c'est-à-dire définir le bon et le mauvais dans la théorie de l'action humaine  tout en refusant qu'on ait à définir le Bien et le Mal dans les actions des hommes[263]."

C'est ce que font  bien des économistes :  et comment ne pas considérer avec soupçon  leurs analyses économiques,  lorsqu'on a découvert  avec manque de rigueur logique  ils traitent  le raisonnement normatif ?

 

B.  La science du Droit permet d'éviter les erreurs de l'utopisme scientiste

Les philosophes politiques,  même incohérents comme Hayek,  peuvent nous éclairer  sur les raisons  pour lesquelles les politiques de concurrence  sont définitivement vaines :  analyser les diverses versions de la prétendue  "justice sociale"  attire en effet  l'attention  sur le fait  que toute tentative  pour imposer à la société  un état défini à l'avance  doit nier la capacité de penser de l'homme,  ou son libre arbitre,  ou encore l'obligation de cohérence logique  qui s'impose à tout raisonnement :  bref,  elle est irrationnelle et irrationaliste.  Elles permettent d'illustrer  l'importance de ce libre arbitre, de cette capacité de penser de l'homme,  pour l'étude de la causalité sociale.

Le socialisme contemporain,  avec sa croyance essentielle  en la "justice sociale",  est un produit du scientisme.  Celui-ci,  cependant ne le définit pas :  relativement à l'alternative essentielle de la réflexion politique normative,  qui est le choix  entre la violence  et la non-violence  ou plutôt,  puisque cette formulation équivalente apparaît plus claire,  le choix de respecter  ou de violer les possessions d'autrui,  le socialisme est un phénomène  universel :  est socialiste  toute croyance qui oppose à la justice naturelle,  celle qui interdit de voler  et plus généralement d'agresser  ses semblables,  une norme prétendument "supérieure",  censée affranchir les hommes  — ou du moins,  une partie d'entre eux — de ces obligations communes de la morale et du droit ;  jusqu'aux Temps modernes, de telles croyances  étaient le fait de sectes pseudo-mystiques,  lesquelles attendaient du mépris de ces règles qu'il libère magiquement l'humanité de sa condition,  en changeant les lois de la nature[264].  Depuis,  c'est  sur de prétendues lois de la nature  que se fonde la croyance magique,  le déterminisme scientisme  niant par définition toutes les raisons pour lesquelles  la morale  et le Droit existent.

"Pour Chafarevich,  le socialisme  était un phénomène universel.  Pour Hayek,  […]  c'était un sous-produit de la révolution scientifique des Temps modernes […]  ces deux opinions  sont également justes  pour l'essentiel.  Le socialisme règne  chaque fois  que l'idéologie dominante  fournit  aux hommes de pouvoir des prétextes  pour faire comme si  la capacité rationnelle de l'homme  n'existait pas,  mépris  qui tend  à détruire  tout système de droit.  Empêcher les gens de choisir leurs propres projets  et les soumettre à la volonté arbitraire  d'autres personnes  équivaut, dans cette mesure même,  à traiter en animaux  une partie de l'humanité, les autres se complaisant dans un sentiment de supériorité illusoire.  Fondé sur une négation de la nature humaine,  c'est un système  profondément  irrationnel.  Il est également irrationaliste, dans la mesure  où il refuse de laisser la plupart des êtres humains  se servir de leur propre cerveau dans des domaines entiers de leur existence.  Hayek  était [donc]  trop généreux  en appelant 'rationaliste'  l'erreur du constructivisme.  On est libre  d'appeler cela du 'rationalisme',  si par 'rationalisme'  on entend la surestimation,  voire l'idolâtrie, de sa propre capacité de penser.  Cependant,  ce n'est pas moins absolument  une négation de la capacité des autres à [le faire].  Et cette négation  conduit à une méprise  sur la manière  dont la société fonctionne  que nous sommes bien obligés d'appeler,  à la suite de Hayek lui-même,  une superstition. 

"[…]  en présentant le scientisme  comme la source essentielle de l'irrationalité socialiste  actuelle,  Hayek  était parfaitement dans le vrai.  Le scientisme,  bien entendu,  n'a rien à voir  avec la science authentique.  Ce qu'il exprime,  c'est l'application naïve  à d'autres domaines de recherche de méthodes  qui se sont révélées efficaces dans l'étude de la nature,  erreur  dont les savants authentiques  sont parfaitement capables de se préserver.  Hans-Hermann Hoppe  a magistralement développé l'idée de von Mises dans L'Action humaine,  consistant à dire que la méthode expérimentale,  pour être valide,  présuppose la capacité de penser et d'apprendre des êtres humains,  laquelle condamne à l'avance  toute tentative  pour découvrir dans l'action humaine les régularités  que [postule  et] recherche  la méthode expérimentale[265].  Quant au mathématicien  John von Neumann,  il comparait  la croyance dans le socialisme  avec l'incapacité à comprendre  une équation du premier degré.  Et bien sûr,  Hayek  décrivait  le socialisme  comme bien davantage inspiré  par l'interprétation que certains amateurs  avaient faite de la science  que par d'authentiques savants  réfléchissant sur leur profession.  Cependant,  si nous observons le résultat final,  il nous faut bien expliquer ce paradoxe  que la science moderne,  avec tout son prestige,  a pu être invoquée pour justifier[,  comme l'avait vu Tocqueville,  'une nouvelle forme de servitude'],  donnant une nouvelle jeunesse  à [la croyance primitive dans le pouvoir magique de la violence et du vice].  C'est elle qui a fourni  ses prétextes  au nouvel irrationalisme socialiste  pour détruire la morale et le droit.  Et,  bien entendu,  elle continue à le faire,  à un degré  parfois  insoupçonné. 

"Le scientisme  était probablement  une tentation irrésistible pour certains :  il faut se rappeler  quelle libération c'était de pouvoir dépasser l'autorité d'Aristote dans les sciences physiques,  et quelle sorte de supériorité automatique  cela donnait.  [Et,  apparemment,]  un sentiment de supériorité  est une des choses que recherchent les intellectuels.  Or,  le postulat heuristique du déterminisme volait de succès en succès dans les sciences de la nature.  Il déplaçait constamment les limites de la régularité identifiable :  il a donc semblé  à certains  qu'aucune autre méthode  n'était applicable.  Quel moyen  d'aiguillonner les chercheurs !  A ce titre,  il n'y a guère que le postulat de rationalité  en économie avec lequel nous puissions le comparer.  Les scientistes se sentent en fait justifiés de l'utiliser comme un axiome incontestable.  Cela  ne les gêne nullement,  par exemple, de maintenir des explications douteuses  pour les phénomènes observés,  pourvu qu'elles soient seulement  compatibles  avec le dogme déterministe.  Dès les années 1920,  G. K. Chesterton  s'émerveillait de la manière  dont la génération spontanée  — la métaphysique  passablement inconcevable de l'information  "émergeant"  mystérieusement du chaos —  avait pu perdurer,  une fois étirée sur des millions d'années  par le camouflage  néo-darwiniste.

"Il est vrai que,  si l'anthropomorphisme est anti-scientifique  quand on traite d'objets inanimés,  il pourrait bien l'être un peu moins  quand il s'agit d'action humaine intentionnelle[266]." 

En effet,  la capacité de l'homme à penser,  qui est un présupposé nécessaire de toute science vraie,  fait que les normes socialistes,  qui prétendent imposer un projet de société au moyen de la violence politique,  sont contradictoires  et vouées à l'échec.  Toute tentative  pour imposer  à la société un état de choses défini à l'avance  nécessite que les hommes de l'état  soient les seuls à prendre les décisions, les autres n'étant que des marionnettes  ou des mécaniques  dont le comportement est à 100 % prévisible.  Ou alors,  que les hommes de l'état sont Dieu,  Omniscient et Omnipotent,  ce qu'ils ne peuvent pas être,  malgré qu'ils en aient. 

"Etant incapable de rendre compte de ce qui résulte  d'une pensée,  ni d'une action  au service d'un projet,  la pseudo-rationalité du scientisme  est obligée de les abandonner  aux "conditions initiales",  espèce de no man's land  qu'il s'interdit à jamais d'explorer,  perpétuel  point aveugle  qui fait du passé  une sorte de décharge publique épistémologique,  terrain nourricier des pires erreurs scientifiques  — généralement  au service du socialisme.  Car […]  leur nécessaire  complément dans ce rôle  est 'l'Etat',  qui se trouve alors  être le seul agent moral  dont l'existence  soit jamais reconnue dans des modèles de ce genre.

"On peut aussi  observer  directement les […] conséquences  collectivistes du matérialisme scientiste dans les prétendues normes de politique économique  déduites [des représentations mécanistes de la société.  L]es Etats  (c'est-à-dire les hommes de l'état),  que leurs conclusions  autorisent déjà  à faire  tout ce qui leur plaît,  sont nécessairement  élevés  par leurs hypothèses  au statut d'entités quasi-divines, de deus ex machina.  En effet,  [on les y présente] implicitement  comme les seules causes authentiques de tout ce qui pourrait arriver dans cette fantasmagorie économique.  De tels raisonnements ne postulent pas seulement  l'omniscience  (et l'omnipotence) des hommes de l'état,  y compris la capacité de lire dans la tête des autres  ces fameuses 'courbes d'indifférence'  dont ceux-ci pourraient bien  ne pas être  eux-mêmes conscients.  En fait,  le postulat crucial  sur lequel  ils reposent,  la prétendue existence de 'fonctions d'utilité'  stables,  définies  (et implicitement mesurables),  implique la réduction de l'esprit humain à un automate  tout juste capable de réactions réflexes. 

"Cette négation de la capacité de penser des personnes ordinaires  est évidemment  une inversion de la réalité :  ce sont les hommes de l'état  qui sont bien moins capables de penser […]  que des individus normaux,  étant irresponsables par définition.  En outre,  elle éjecte d'emblée  la seule contribution directe que la théorie économique  puisse faire à l'analyse normative :  faire savoir  que c'est l'esprit des producteurs individuels  pacifiques,  et non  l'ingérence des hommes de l'état,  nécessairement violente  et donc destructrice,  qui est la source  — la vraie cause — de la richesse.  Bien au contraire,  en traitant l'Etat comme le seul agent moral,  elle le présente  comme le seul détenteur possible de quelque droit que ce soit.  La [recherche de l''optimum économique et social']  apparaît donc  comme une théocratie,  [et qui comme toute théocratie,  est en même temps hérétique] :  car elle implique  une encore plus grande distance entre l'Etat et les autres agents économiques  qu'entre Dieu et Sa créature humaine.  La théologie orthodoxe  (du moins dans le Catholicisme romain)  reconnaît à l'Homme  la dignité d'être cause,  même si c'est à titre secondaire.  Rien de tel  n'existe dans un modèle  par ailleurs totalement mécaniste  qui introduit l'Etat  comme la seule entité  qui agisse réellement[267]."

Dans la réalité,  bien entendu,  on ne peut jamais  savoir  d'un seul acte  individuel  s'il rapprochera  ou éloignera de l'état de choses  imaginé par les tenants de la norme sociale  asservie  à un "optimum"  imaginé dans l'avenir[268]. 

— Tout d'abord parce que cet "optimum"-là  n'est généralement pas observable  (voir  plus haut les confusions démocrates-sociales  sur l'"unanimité"  ou communistes  sur l'"égalité") ;  en outre,  on ne pourrait jamais définir  l'"optimum" que pour un bref instant,  à l'issu duquel  il disparaîtrait  instantanément :  il n'y a que chez des mécanistes  habitués  à ne raisonner  que sur des "modèles"  où par construction  jamais  rien de nouveau n'apparaît,  que l'on peut omettre de définir le moment  où on souhaite réaliser un état pré-défini de la société,  et oublier que celui-ci  doit disparaître l'instant d'après.  Anthony de Jasay  l'avait bien  noté  à propos de l'utopie socialiste de l'"égalité des chances" : 

"La question n'est  pas seulement  que l'"égalité des chances"  est un concept douteux,  ni qu'en pratique les égalitaristes conséquents  doivent se soucier des résultats finaux  (car en réalité  c'est bien comme ça  qu'on fait pour "égaliser les chances"),  même si ces deux conclusions-là sont  assez bien établies.  Le problème est plutôt  qu'à chaque fois que l'on égalise des résultats,  il subsiste  une inégalité des chances  sous-jacente suffisante pour faire rapidement réapparaître des résultats inégaux.  Ce ne seront pas les mêmes résultats,  à l'identique.  Qu'on l'ait cherché ou non,  il faut bien que la redistribution ait quelque influence sur les déterminants d'une répartition,  ne serait-ce que par ses effets si souvent mentionnés sur la motivation,  l'idée étant que si on passe son temps à lui piquer ses oeufs d'or,  la poule finira par cesser d'en pondre.  Il n'empêche,  une nouvelle distribution inégale  se produira presque instantanément.  Il faudrait  que la redistribution  soit périodique  (déterminée annuellement ?)  ou parfaitement continue  (par prélèvement à la source).  De toutes manières,  il n'y a aucun danger que l'Etat,  ayant eu raison des inégalités de fortune,  vide de sens son propre rôle  sans le faire exprès  et "se mette lui-même au chômage[269]".

[C'est bien  la raison d'être de ces "normes" irréalisables-là :  fournir indéfiniment des prétextes illimités  à la redistribution politique.]

— Ensuite,  parce que si l'on peut imaginer  que l'ordre social tende vers certains "états",  cela  ne pourra se produire qu'au travers de nombreuses interactions entre les choix personnels.  Or,  ces choix-là,  personne ne peut les prédire :  on ne peut donc  aucunement prévoir les conséquences successives à venir  d'un choix particulier quelconque.  Même le semi-scientiste devra admettre  cette conclusion,  non seulement  parce qu'il suffit  que la prévision des actes  successifs  ne soit pas certaine  pour qu'on ne puisse jamais lier de façon  univoque  un acte à ses conséquences,  mais aussi  parce qu'étant par définition  inconséquent,  il peut lui arriver de comprendre,  comme Karl Popper dans Misère de l'historicisme[270],  que l'histoire future,  c'est-à-dire l'action à venir des hommes,  sera forcément inspirée  par des informations qui sont encore à découvrir.  Le fait que les actes  ne sont pas déterminés,  mais dépendent des informations,  sans cesse renouvelées,  sur la foi desquelles les gens agissent,  interdit  donc de prévoir les effets d'un acte personnel  sur les situations respectives des uns et des autres.  Toute  ingénierie sociale est donc  vaine,  y compris,  comme Popper la prônait,  à la petite semaine.  Prenant Popper  au piège de ses contradictions,  Anthony de Jasay constate qu'il les camoufle, de manière  typiquement contemporaine  (à la Marx  ou Keynes)  par des définitions fluctuantes  et que Jasay  appelle réversibles :

"Dans sa théorie sociale,  [Popper]  donne une place d'honneur aux conséquences  non désirées et non prévues de l'action humaine ;  ce sont ces conséquences  qui font de la théorie sociale  un domaine distinct de recherche  et l'empêchent de s'effondrer en une sorte de 'psychologisme méthodologique[271]'.  Il est aussi  très conscient du caractère "… peu maniable,  persistant  ou fragile du tissu social,  sa résistance  aux tentatives  que nous faisons  pour le façonner[272]",  — perspective  bien peu favorable,  pourrait-on  penser,  pour entreprendre des travaux de réfection  prétendant  justement  le refaçonner […].

"Sir Karl  avait une autre objection,  plus particulière,  envers l'historicisme :  le fait  qu'il raisonnait  sur une matière  qui était faite d'événements uniques et singuliers  comme s'ils étaient répétables,  reproductibles.  […]  Or,  en prônant une 'technologie sociale',  Popper semble affirmer que la 'logique de la découverte  scientifique'  serait parfaitement applicable à l'évolution sociale[273] […].  Mais alors,  pourquoi  la prophétie historique  sans fondement  est-elle fausse,  et la prédiction sociale  et l'intervention qui se fonde sur elle,  rationnelle  et digne  d'être encouragée ? …] comme les termes  que Popper utilise  pour caractériser  l'historicisme d'un côté,  et la technologie sociale de l'autre  sont quelque peu réversibles  (pile  la prophétie  déterministe,  face  un ensemble d'hypothèses  prédictives  accessibles  au test),  on peut avoir  l'impression  qu'ils sont  à des années-lumière  l'un de l'autre.  Mais  ce n'est  le cas  que  parce que Popper décrit  la même opération linguistique  comme de la métaphysique  ou comme de la science réfutable,  suivant ce qu'elle prédit,  ou pourquoi,  ou dans combien de temps.

"A l'évidence,  il y a des types de prophétie qui sont essentiellement  impossibles à tester.  […]  'confiture demain'  [demeurera]  à jamais compatible avec 'jamais avoir confiture aujourd'hui'.  Ce truc-là est vieux comme Hérode,  et si l'historicisme n'était jamais rien d'autre que de la prophétie qui ne se laisse jamais réfuter,  nous pourrions aller vaquer.  Cependant,  lorsqu'une prédiction n'est plus 'métaphysique'  mais 'observationnelle',  s'agit-il  de l'abracadabra de la prophétie historiciste  ou de la prédiction scientifique de la technologie sociale ?  Popper implique  que c'est le tour de passe-passe  lorsqu'elle est à grande échelle,  et la science lorsqu'elle porte  sur le détail  […].  Mais le mot-clé du 'détail', dans ce contexte,  n'est rien d'autre  qu'un procédé-clé  pour se dispenser  de répondre  à la question.

"Autant  que j'aie pu  m'en assurer,  Sir Karl  ne définit  nulle part  ce que c'est qu'un  'détail' ;  lire le mot  comme s'il se rapportait à la taille  ou à l'ampleur des chantiers de réforme  serait  évidemment erroné ;  pas à pas  ou petit à petit,  tout cela  est bien trop  subjectif et réversible  pour nous laisser dire  d'une mesure sociale  si c'est ou non  une mesure de détail.  En fait,  Sir Karl  emploie le mot  comme un synonyme pour 'testable'.  Un acte 'détaillé' d'ingénierie sociale  est un acte dont nous pouvons discerner  et juger les effets dans un avenir fini, de préférence  avant que nous ne soyons tous morts.  […]  Cependant,  si c'est ainsi que nous devons comprendre  […]  le terme de 'détail',  c'est une pétition de principe,  préjugeant de la question  qu'elle est censée  résoudre.  L'ingénierie sociale est 'de détail'  lorsqu'elle est testable ;  et elle est testable  lorsqu'elle est 'de détail' ;  la technologie sociale  est testable  lorsqu'elle est testable[274]."

Comme nous l'avons vu,  on ne résout définitivement ce dilemme  que si on reconnaît  qu'il n'y a pas de généralités empiriques  qui tiennent dans le domaine de la causalité sociale,  à moins qu'elles ne soient logiquement déductibles de la nature de l'action humaine  — et si on tire  toutes les conséquences du fait  que l'un des traits permanents de cette nature-là  est que cette action-là n'est pas déterminée. 

Une autre obligation essentielle de la norme politique,  qu'on regrette d'avoir encore  à rappeler  mais l'expérience y contraint,  est évidemment qu'on la plie aux exigences de la logique,  y compris pour discourir sur les normes :  ce qui interdit d'imaginer  arbitrairement  une règle applicable aux uns  et une autre applicable aux autres,  c'est-à-dire sans qu'un principe commun  et lui-même cohérent  permette de les fonder l'une et l'autre :  autre manière de dire que la justice doit être définie en principe.  L'obligation minimale de cohérence  conduit donc au critère de l'universalité,  ce qui suffirait d'ailleurs  à rendre  ses règles prévisibles  — caractère que l'on peut d'ailleurs,  comme l'a fait Randy Barnett,  justifier indépendamment  par des considérations pratiques : 

"Ce n'est […] pas un hasard  si un trait permanent de la règle de droit  est la communication avant les faits.  Si la règle n'est pas transmise  avant que les gens n'agissent,  une information vitale sur la justice manque  à ceux qui agissent,  et ils risquent  sans le vouloir  d'entrer  en conflit les uns avec les autres.  La communication préalable ne fait pas seulement partie d'une définition formelle du droit.  Et elle n'est pas non plus seulement un effet de l'idée qu'il serait 'injuste' d'opposer aux gens une règle de conduite qu'ils ne pouvaient pas connaître.  La communication préalable est une nécessité pratique pour ceux qui veulent savoir comment éviter le coût des litiges,  et les injustices qu'ils entraînent.

"Pour réaliser cette communication préalable de manière efficace,  le droit doit satisfaire à certaines conditions de forme.  Lon Fuller a dressé une liste de huit exigences que la règle de droit doit satisfaire pour être acceptée comme du droit[275] :

'Avoir été promulguée,  être générale,  ne concerner que les actions à venir  (non-rétroactivité);  la clarté,  la cohérence,  la possibilité effective de s'y soumettre,  la constance au cours du temps et la conformité de l'action publique aux règles annoncées[276].'"

En effet,  souligne Lon Fuller, 

"le citoyen ne peut orienter sa conduite  d'après la loi si ce qu'on appelle loi  ne fait que le confronter  à une suite d'actes de pouvoir,  sporadiques  et désordonnés[277]."

L'obligation de respecter la logique  interdit de même à tout soi-disant philosophe politique de prétendre que des actes qu'on ne peut condamner pourraient engendrer une situation condamnable.  Et comment juger un acte pour une situation sociale  censée en résulter,  à moins de ne tenir aucun compte de l'autonomie des personnes  — y compris  lui-même —  dont les actes ultérieurs  ont pu entre-temps affecter  le résultat,  a fortiori  quand ce jugement-là,  on prétend  le porter à l'avance,  c'est-à-dire par hypothèse  à un moment où ces autres-là  n'ont pas encore agi ?  Imaginons concrètement l'homme de l'état  qui vient dépouiller un quidam  au nom de la "justice sociale" : 

— ou bien il le fait  parce qu'il lui reproche  un acte injuste,  mais dont celui-ci  ne pouvait pas savoir,  au moment de l'accomplir,  qu'on le jugerait tel  (sinon,  il s'agirait de justice naturelle  et non de "justice sociale") ; 

— ou bien  l'homme de l'état  prétend "remédier à une situation injuste"  quoi qu'il n'ait  aucune "injustice" particulière  à reprocher  au quidam en question  — ce qui veut dire  qu'il renie la logique ; 

— ou bien  encore  il prétend avoir tous les droits de disposer à sa guise de la production  dudit quidam,  ce qui équivaut  à le déclarer,  lui,  son cheptel humain. 

Dans tous ces cas, les gens normaux  en déduiront que ce que les hommes de l'état  appellent "justice"  implique l'absence de règles,  l'arbitraire érigé en principe  et l'esclavagisme violent  — on peut alors  se demander à quoi sert le mot de "justice"  et comment parler encore de règles ?  Il s'ensuit que,  d'un état de la société  imaginé dans l'avenir,  on ne peut déduire  sans contradiction  aucune norme générale d'action.  Même  lorsque cet état-là  est imaginable — et nous avons déjà vu  plusieurs exemples d'utopies  qui sont à la fois contradictoires  et impossibles à constater,  on ne peut en tout état de cause  établir aucun lien assuré  entre une règle hypothétique  et son résultat social supposé. 

 C'est au premier titre  le cas des règles de droit :  Hayek a démontré  l'absurdité du concept de "justice sociale"  en rappelant  qu'aucun juge ne pourrait décider objectivement, dans l'ignorance de l'ensemble de ses effets  sur la situation de chacun,  si un acte donné était ou non  conforme  à ladite "justice sociale[278]".  Et on ne peut pas s'en tirer en rétorquant  que ce dont il s'agit,  c'est justement de remplacer la conception obscurantiste,  dépassée, de la justice  comme un attribut des actes,  par une conception progressiste,  scientifique,  qui la définit à partir d'un projet de société défini à l'avance.  Si on veut que le mot de "justice"  ait un sens  — c'est-à-dire  ne désigne pas  automatiquement n'importe quel acte que les puissants approuvent  (auquel cas  il deviendrait  totalement superflu,  ce qui suffit aussi pour disqualifier un concept),  il faut nécessairement  un critère  qui permette de juger  si des actes de n'importe quelle personne  sont justes ou injustes :  même si on croit possible de "juger des situations",  même si l'on imaginait possible de lier de façon univoque les actes aux situations  qu'ils sont censés produire,  il faudrait de toutes façons  juger les actes qui y ont conduit ou ceux qui prétendraient la réformer.  Donc,  à moins de supposer  que "la société" serait un agent moral,  ce qu'elle n'est pas  — l'expression serait alors une simple contradiction dans les termes —  on ne peut parler de "société juste ou injuste"  que dans la mesure  où les individus singuliers  qui la constituent  agissent justement  ou injustement,  étant entendu qu'ils sont les seuls  à pouvoir le faire. 

Toute définition de la justice  doit donc passer par une définition de principe de l'acte juste,  et toute ambition de s'en dispenser  est vouée à l'échec.  Et le raisonnement,  bien entendu,  vaut pour toute norme sociale,  quel que soit le nom  dont on ait choisi de l'affubler, de la "morale sociale"  à l'"efficacité économique",  en passant par tous les avatars d'un "optimum" postulé.  On peut  rappeler  qu'il a fallu  quelque septante années  à Hayek  pour examiner,  et réfuter,  la validité du concept de "justice sociale",  et encore  l'a-t-il fait  pour ainsi dire  accidentellement.  Or,  examiner  la validité des concepts  est la seule fonction du philosophe politique,  qui est tout de même là pour définir la justice !  Et  c'est évidemment  la première chose  que font les philosophes dignes de ce nom qui sont,  comme Ayn Rand,  formés à la sémantique.  C'est dire  le temps  que fait gagner  cette branche-là de la philosophie.

Application  à une utopie socialiste à la mode

Pour illustrer l'intérêt de cette démarche,  nous pouvons recenser  quelques concepts volés dans une version molle de la "justice sociale",  qui se trouve aujourd'hui  à la mode  chez les démocrates-sociaux,  et que Ayn Rand[279],  avant Anthony de Jasay[280]  a depuis longtemps démolie :  la "théorie de la justice" de John Rawls[281],.  En tant  que "justice sociale",  la "justice" de Rawls  s'expose d'emblée à toutes les réfutations susmentionnées.  Tout comme les économistes qui chargent "l'Etat" d'assurer l'"allocation optimale" des ressources "de la société",  Rawls  est explicitement esclavagiste,  affirmant que les gens  ne sont pas propriétaires d'eux-mêmes, dans l'idée que les talents personnels  n'étant pas mérités,  "on" ne saurait  laisser  leurs possesseurs  en profiter :  cela veut dire  que les gens  ne s'appartiennent pas  à eux-mêmes.  A qui sont-ils ?  Rawls a des projets pour eux.  De même,  (et d'ailleurs, de ce fait)  il est implicitement déterministe et nie la responsabilité personnelle.  C'est donc  doublement  qu'il affirme que les gens n'ont pas naturellement de Droits,  mais cela  ne l'empêche pas de prétendre que la source du droit se trouverait dans un "contrat unanime"  que les gens devraient avoir signé.  Son déterminisme lui permettant de faire bon marché des conditions dans lesquelles l'information  est réellement créée et transmise dans la société,  il suppose que lesdits "constituants"  savent tout de ce que sera la société  une fois leurs règles établies,  mais rien de ce qu'ils y seront eux-mêmes.  Rawls appelle cela  un "voile d'ignorance",  et c'est ainsi  qu'il réussit à transformer en abstraction flottante,  qu'on ne peut ni concevoir  ni identifier, les critères immémoriaux de généralité et d'universalité du Juste  — lesquels sont d'ailleurs,  on va le voir,  tout à fait suffisants  pour le définir,  et dans un sens inverse du sien.  Pour compléter  la panoplie habituelle d'un programme socialiste,  Rawls  entend  évidemment  que sa "justice"  soit asservie à un projet de société,  lequel entend, de façon tout aussi  classiquement socialiste,  séparer la société  en deux castes, les producteurs-esclaves  et les parasites sociaux maîtres d'esclaves.  Ce que son projet  a de spécifique,  et c'est peut-être pourquoi  il plaît  à l'inconséquence démocrate-sociale,  c'est que les producteurs-esclaves sont censés  devoir y être les plus productifs possibles,  alors que le sésame  pour accéder  à la caste privilégiée  sera,  le plus explicitement du monde,  l'incapacité à produire. 

Pour continuer la démonstration sur cet exemple,  énumérons les vols de concepts  que Rawls  doit commettre  pour présenter sa théorie.  Tout d'abord,  conformément au scientisme contemporain,  Rawls  prétend se servir du concept de "justice"  alors qu'il nie les faits  qui le rendent  nécessaire et valide :  si,  comme il le postule,  l'homme était déterminé,  il n'y aurait pas de problème moral  et donc pas besoin de philosophie politique  et pas de justice,  puisque l'objet de la philosophie politique  est de définir le choix de l'acte juste.  Rawls concède à la rationalité de l'universalisme  que les membres de la société politique devraient avoir signé  un "contrat social unanime".  Cependant,  la question se pose :  comment les a-t-il recrutés  et selon quels critères ?  Qui fait partie de sa prétendue  société politique  et pourquoi  l'accepterait-il ?  Si un tel contrat n'a jamais existé  et n'existera jamais,  n'est-ce pas parce qu'il y aura toujours des gens  pour refuser de s'y soumettre ?  L'étendue de cette société politique  n'est pas seulement  un concept emprunté  mais un concept volé,  puisque les descendants des premiers co-"contractants"  y seraient soumis  alors qu'ils ne pouvaient pas l'avoir signé :  en réalité,  pour que ce contrat  soit valide  suivant un critère d'unanimité  (dont nous avons vu  à quelles manipulations il se prête),  il faudrait  qu'il soit signé en permanence  (comme  il se trouve que les contrats volontaires  qui constituent la société civile  le sont effectivement).  Par ailleurs,  qui acceptera les nouveaux arrivants,  et de quel droit,  a fortiori s'ils viennent grossir les rangs de la caste parasitaire ?  Cependant,  il y a plus directement contradictoire :  chez Rawls l'esclavagiste, les gens ne sont pas  propriétaires d'eux-mêmes,  et c'est le prétendu "contrat" qui est censé  fonder le Droit.  Or, dans ces conditions,  l'idée même de ce "contrat" vole le concept du consentement :  comment  et à quoi pourrais-je consentir si je n'ai aucun Droit de propriété préalable sur l'objet de l'accord ?  Comme Rawls ne reconnaît aucune définition de la propriété légitime  préalable  à son "contrat unanime",  c'est l'idée même de ce "contrat unanime" qui n'a pas de sens.  Toute théorie du "contrat social"  viole semblablement la logique,  si elle en fait la seule source du droit,  et ne reconnaît pas  aux "co-contractants" supposés  le Droit de contracter,  c'est-à-dire  un droit de propriété préexistant sur l'objet du contrat : les contractualistes purs à la Rawls  sont tous des voleurs de concepts,  typiques de l'époque moderne.  Ensuite,  sur quels critères  passera-t-on d'une caste à l'autre ?  Suivant la définition  qu'on en donne,  il est soit logiquement  soit pratiquement contradictoire  d'affirmer  que la société politique devrait être ordonnée  à l'avantage des "plus défavorisés".  Si on entend "défavorisés" au sens littéral,  comme les perdants  au jeu de la recherche du pouvoir,  cela veut dire que les perdants du système politique doivent gagner,  ce qui contredit clairement  le but et l'essence de la politique.  Dans la redistribution politique, les forts dépouillent les faibles,  parce qu'ils sont là pour cela,  et qu'il n'y a pas de meilleure définition du "fort et du "faible" en politique  que celle qui implique cet axiome-là.  C'est d'ailleurs pourquoi on ne devrait pas être surpris qu'un grand nombre de politiques  réputées prendre aux riches pour donner aux pauvres fassent exactement l'inverse :  le salaire minimum,  la retraite par répartition,  l'université pseudo-gratuite,  le soutien aux prix agricoles,  la politique culturelle, les subventions aux transports  en commun,  le "logement social",  etc.,  etc.,  etc[282].  Un trait commun de tous  ceux qui prétendent définir la "norme" sociale  à partir  d'un "projet de société"  est qu'ils se soucient aussi peu des véritables lois de la causalité politique  qu'ils méconnaissent  la causalité économique réelle  — et nous verrons que les politiques de concurrence aussi  s'inspirent  d'une théorie économique  arbitraire et absurde.  Et si,  par "défavorisé",  on veut dire  "pauvre",  cela veut dire  que les plus pauvres  doivent être assez forts  pour détrousser le reste de la société.  Comment donc  réaliser ce programme-là ? 

Il reste en outre  que,  comme toute idéologie esclavagiste,  le programme rawlsien  est absolument impossible à justifier,  c'est-à-dire en l'occurrence à présenter comme une définition de la justice  qui ne conduise pas à des contradictions :  certains producteurs  n'y auraient pas le droit de conserver le fruit de leurs efforts,  alors que certains  non-producteurs  auraient celui de vivre par la force  sur leur dos :  racisme social  qui viole le critère d'universalité du Droit :  certains sont soumis  à une "définition de la justice", les autres à une autre qui la contredit.  Il est vrai que ce critère d'universalité,  Rawls a pris la précaution de le neutraliser  en le dénaturant en "voile d'ignorance" ;  et que,  comme on l'a déjà vu à propos d'égalité et d'unanimité,  le socialisme ne se contente plus  (comme le faisaient les premiers socialistes,  par exemple Auguste Comte qui avait au moins cette franchise) de nier les Droits de l'homme :  il entend  désormais les remplacer  par des ersatz  qui les détruisent tout autant  puisqu'ils sont contradictoires,  mais à qui les gens sans méfiance peuvent trouver  suffisamment de similitude  avec le concept originel  pour que la majorité  ne voie pas  qu'on l'a dénaturé. 

Pour comprendre  en quoi,  il faut peut-être  rappeler  sur quoi doit porter ce principe d'universalité.  On rencontre trop souvent des définitions de la norme politique que leurs partisans  (ou leurs adversaires)  présentent comme "universelles"  alors qu'en fait elles violent  ce critère.  Par exemple,  ne voyant pas  que le reproche  principal  qu'il faudrait  adresser aux règles "générales" à la Hayek  est qu'elles ne le sont,  justement,  pas assez.  Rothbard  le critique ainsi : 

"Comment alors  pouvons-nous croire  à la supériorité des règles générales  à la Hayek.;  par rapport  à d'autres formes  d'arbitraire ?  Imaginons deux sociétés.  L'une est gouvernée  par un vaste réseau de règles  hayékiennes générales,  également  applicables à tous  — du genre :  'tous les trois ans,  chacun sera réduit  à l'esclavage pour un an ;  nul  ne critiquera le gouvernement sous peine de mort ;  nul ne prendra de breuvages alcoolisés ;  chacun doit se prosterner  en direction de la Mecque  trois fois par jour à des heures  déterminées ;  tout le monde  doit porter l'uniforme vert réglementaire ;  etc.'  Il est clair  que cette société,  même si  elle satisfait à tous les critères hayékiens de règne du Droit  sans coercition,  est parfaitement despotique et totalitaire.  La seconde société est,  au contraire,  totalement libre,  chaque personne  ayant licence de faire ce qu'elle veut  d'elle-même et de sa propriété, de conclure des échanges à son gré,  etc.,  mais à une exception près :  une fois l'an,  le monarque  (qui ne fait littéralement rien du tout  pendant le reste de l'année)  commet  un acte d'agression  tout à fait gratuit  contre un seul individu,  qu'il a  arbitrairement choisi.  Laquelle des deux sociétés  doit-on considérer  comme la plus libre,  la plus libertarienne[283] ? .;    " 

Cependant,  en admettant ici  la "généralité" des prétendues "règles générales" de Hayek,  Rothbard  méconnaît  cette vérité  on ne peut plus essentielle  que son disciple  Hoppe  énoncera plus tard,  à savoir  que :

"toute philosophie politique  qui n'est pas construite  comme une théorie des droits de propriété  passe complètement  à côté de son objet  et doit  par conséquent  être rejetée  d'emblée  comme un verbiage  dépourvu de sens  pour une théorie de l'action[284]."

En effet :  nous avons vu  que toute définition de la justice doit passer par une définition de principe de l'acte juste :  ce qui implique de dire  qui a le droit de faire quoi,  avec quoi et quand.  Or,  préciser cela,  c'est  définir la propriété légitime  (qui équivaut à définir le vol  réputé condamnable),  et c'est cette définition-là  qui relève du critère de l'universalité.  En l'occurrence,  la question  que ne posent jamais  ceux qui discutent de ces pseudo-règles  universelles  (et c'est pourquoi  ils les prennent pour telles),  c'est  "qui donc impose  ces règles-là,  et de quel droit ?  C'est le pouvoir  d'imposer ainsi  sa volonté  qu'il faut soumettre  au critère de l'universalité,  et pas du tout les obligations spécifiques  qu'il impose.  Nous le verrons  à propos de la "discrimination"  entre clients  à laquelle  pourrait  se livrer  le prétendu "monopoleur" :  si on adopte les conceptions relâchées de l'"universalité" des règles,  le prétendu "monopoleur" ne saurait être justifié en Droit,  s'il propose des conditions différentes  à des clients  qui ne diffèrent entre eux que par l'intensité de leur demande.  En revanche, dans la mesure où  le prétendu "monopoleur"  ne fait que disposer  d'une propriété  acquise  légitimement,  en vertu de principes  cohérents  donc universels,  nul ne peut  lui imposer de vendre  à d'autres conditions,  sans violer,  justement,  ces mêmes  principes cohérents de la propriété légitime.  La question de savoir  qui est le patron et qui ne l'est pas,  qui est chez lui et qui n'y est pas,  qui possède quoi  et de quel droit,  en vertu de quel(s) principe(s)  et à la suite de quels  types d'actes,  justes  ou injustes,  est donc la question fondamentale de la réflexion politique normative ;  et c'est en fait  la seule  qu'il faille soumettre au critère de la cohérence et de l'universalité :  non seulement  parce que cette question  se pose nécessairement  mais encore  parce que  la réponse à cette question  exclut la plupart des solutions  qui prétendent se conformer  au critère d'universalité  mais ne se la sont pas posée  alors  qu'on ne peut pas éviter de le faire  pour définir la justice. 

Si on a le plus souvent oublié cette évidence rationnelle,  c'est  parce que la démocratie sociale,  et l'arbitraire  auquel contraint la nécessité de se soumettre à l'électeur médian,  ainsi  qu'à tous les groupes de pression  qui menacent d'occuper sa place[285],  décourage la carrière de tout politicien  qui s'interrogerait sur la cohérence des règles,  et s'opposerait  à la prolifération des pseudo-critères du type "non-discrimination",  qui permettent  non seulement de singer la raison tout en préservant  l'arbitraire,  mais encore de chercher noise à des gens qui n'ont rien fait de mal,  comme les politiques de concurrence  en donnent justement l'exemple.  La plupart des raisonnements de la sophistique  étatiste  reposent de même  sur ce que Thomas Sowell  appelait le "sophisme d'auto-exemption[286]",  où ceux qui voudraient  disposer  pour l'ensemble des hommes  s'excluent eux-mêmes des normes ou des déterminismes  auxquels  ils prétendent que les autres  soient soumis. 

Absurdité de l'idéalisme scientiste

Une autre conséquence du scientisme  qui prétend  asservir la nome sociale  à une utopie  définie à l'avance  est que cette utopie-là l'est,  justement,  utopique :  pour développer  ses modèles de la société  avec un semblant de cohérence  (nous verrons  ce qu'en vaut l'aune),  le scientiste,  comme nous l'avons vu,  est obligé de faire abstraction de ce que nous avons appelé l'essentiel,  à savoir  toutes les conséquences du fait  que l'homme est capable de penser.  Et une des raisons de l'appeler l'essentiel  c'est que,  sans cet essentiel-là,  il ne peut pas y avoir de questions normatives  et,  bien entendu,  quiconque a refusé de le considérer  ne saurait pas les résoudre non plus.  Le jour du jugement apparaît évidemment  dès lors que,  contredisant ses postulats de départ,  le scientiste prétend déduire des "normes" de son "modèle" :  car non seulement  la réalité à laquelle il prétend appliquer ces "normes" s'obstine à contenir les réalités  que le modèle nie toujours,  mais c'est parce que ces réalités-là existent  qu'on a besoin de normes et qu'on peut les définir.  De sorte qu'il est logiquement impossible de déduire des normes valides de "modèles" pareils,  que celles qu'on prétendrait en avoir tirées  sont nécessairement fausses,  avec pour conséquence — la vérité étant la correspondance avec le réel —  qu'aucune d'entre  elle ne peut s'appliquer.  Tous ceux  qui s'obstinent à fonder des utopies  sur ce genre d'analyses,  au lieu de voir  qu'elles ne peuvent pas  être recevables,  ne peut que les habituer à considérer l'échec comme normal,  puisqu'il découle de toute  tentative sérieuse  pour appliquer la norme.  Ce que nous sommes bien obligés  d'appeler "l'idéalisme" du scientiste.  Par exemple  ceux qui,  comme Arthur Okun,  prétendent opposer la "justice"  (qu'il confond typiquement avec le pseudo-égalitarisme)  à l'"efficacité[287]",  impliquent que la norme de justice est celle de l'échec,  puisqu'on n'y saurait  à la fois  être justifié  et réussir dans ce qu'on entreprend :  conception  bien particulière,  qu'on est en droit de juger absurde.  Ce culte de la norme impossible,  cette rationalisation de l'échec,  ne sont pas innocents.  Prétendre  que l'injustice serait inéluctable  est bien entendu  la meilleure manière de rationaliser  celle qu'on commet vraiment,  d'où la faveur  où les amateurs de pouvoir arbitraire  tiennent les prescriptions politiques idéalistes,  et plus généralement les acceptions de la justice qui rendent celle-ci irréalisable :  à l'impossible nul n'est tenu,  et ces définitions-là oblitèrent le critère de non-agression  qui est,  lui,  toujours  entièrement à portée du choix de l'homme.  C'est quand les citoyens ont fini par croire qu'ils auraient un "droit à la santé" qu'ils acceptent de l'état  le favoritisme  et le vol.

Cette idée d'une norme  imposée,  contraire aux buts normaux de la vie humaine  a une longue histoire  (et dans le cas d'Okun,  bien entendu,  nous sommes en plein dans la définition,  puisqu'Okun croit voir la "justice" dans notre pseudo-"égalité des conditions",  comme il se doit strictement impensable).  Comme le montre Rothbard dans son histoire de la pensée économique[288],  cet idéalisme  est souvent passé dans notre culture occidentale  sous l'influence d'idées religieuses  (métaphysiques,  anthropologiques  et théologiques)  procédant d'un augustinisme mal compris,  qui répute en fait la nature humaine intrinsèquement corrompue,  et où aucun acte humain ne peut être justifié, de sorte que personne ne pourrait faire le bien  sans faire  en même temps  le mal. 

Avec l'altruisme,  c'est une autre conception religieuse que le scientiste  Auguste Comte  aura à son tour dénaturée.  Rejetant  la métaphysique du christianisme ambiant,  où l'existence de tout être singulier est créée et voulue par Dieu,  ce qui fait de lui une fin en soi,  il va faire de "l'humanité" la référence du Bien.  Ce qui le conduira  à invertir la norme de charité,  invitation  à faire du bien de l'autre  son bien propre  (de telle sorte qu'on se serve soi-même en servant autrui  — ce que le marché libre réalise,  intentionnellement  ou non :  "ce n'est pas de la bienveillance du boucher,  etc.").  Son altruisme  consiste à dire qu'on ne peut se justifier  que si on sert les autres :  prescription absurde,  puisque si l'égoïsme est injustifié,  au nom de quoi peut-on justifier que l'Autre se laisse servir ?  Cependant,  en politique,  l'absurdisme systématique n'est jamais innocent :  comme son scientisme  l'empêche de se rappeler que le Droit de choisir est une condition nécessaire de tout acte moral,  Comte confondra  la morale avec le Droit  aussi spontanément que les étatistes cléricaux  le font depuis toujours,  et n'aura aucune peine à envisager  que sa prétendue norme altruiste  fonde des contraintes légales.  Ce qui veut dire que dans son système,  on n'aura de Droit  que sur ce qu'on n'a rien fait  pour mériter.

Il n'y a pas de Droit cohérent  qui puisse  imposer  un état prédéterminé  à la coopération sociale

Les politiques de concurrence, dans la mesure où elles prétendent  réaliser un "état du marché"  imaginé à l'avance,  s'exposent évidemment au même ensemble de critiques :  on ne sera donc  pas surpris de voir qu'elles conduisent à des impasses juridiques et à l'inverse des buts proclamés.  En fait,  si les jugements normatifs  sont faux dans une discipline,  ils le seront dans l'autre ; 

Le problème des politiques de concurrence  est analogue à celui de la "justice sociale" :  on ne peut pas  définir  quels actes personnels  conduiraient  à une situation sociale donnée  et par conséquent  il n'est pas possible en Droit de définir  ni de faire respecter des règles qui y mèneraient.  La "concurrence",  que ces politiques  prétendent promouvoir,  parce  qu'elle n'est pas  un état du droit  mais  une situation imaginaire de la société,  prend donc  pour le droit  le caractère d'une abstraction flottante.  L'approche traditionnelle,  déterministe,  implique que la théorie économique  échapperait au moins en partie à cette indétermination-là.  Cependant,  concevoir  l'économie  comme une science de l'action humaine  n'est pas un simple complément,  utile et éclairant :  le fait est qu'on ne peut éviter d'en passer par là  — ne serait-ce  que parce qu'on doit agir sur la foi de la connaissance économique ;  c'est pourquoi  la théorie économique,  elle non plus,  ne peut pas sans contradiction prétendre définir la concurrence  sans se référer à un type d'actes.  Et  comme il n'y a ni déterminisme ni connaissance parfaite dans l'action humaine,  il en est de la norme "économique"  comme de la "justice sociale" :  on ne peut pas  non plus  la définir  comme une situation  dont on pourrait  déduire les actes  qui y mèneraient.  Il n'y a pas de norme possible  pour la concurrence  autre que celle qui définit a priori des actes  comme concurrentiels.

La théorie sociale  est une,  et les erreurs morales  et politiques  ont leurs contreparties dans les autres domaines de l'action humaine.  Donc  si la théorie économique du monopole  est absurde,  ses conclusions fausses,  et infondées les politiques  qu'elle prétend  justifier,  on doit  retrouver des erreurs  correspondantes  en examinant les principes de droit  qui sont en cause.  En somme,  une mauvaise théorie sociale  inspire des injustices.  On le constatera  pour les politiques de concurrence.  C'est pour cela  que cette étude prend la peine d'analyser  lesdites politiques  en termes de principes du Droit,  et ne s'abstient pas de considérer la philosophie morale.  Tout d'abord,  il suffit d'examiner les politiques de concurrence pour constater qu'on ne peut pas les fonder sur un ensemble cohérent de principes.  Elles sont  incompatibles  avec un système ordonné de droit,  voire  non susceptibles  d'une expression juridique compréhensible  pour les parties  concernées.  Or,  le Droit  comme la théorie économique  doivent tous deux  faire référence à des actes personnels,  employant des ressources rares.  Le droit positif  est la définition de ce qu'il est permis  ou interdit de faire,  la science du Droit  (la philosophie politique),  celle de ce qu'il est juste ou injuste de faire,  et quand,  avec les mêmes  ressources rares.  "Ressources rares"  parce que,  comme le rappelle  Hans-Hermann Hoppe,  ces deux disciplines  n'auraient nulle raison d'être,  n'était  le problème de la rareté.   : 

"Tout d'abord,  que j'éclaire une ressemblance essentielle  entre le problème de l'économie politique  et celui de la philosophie politique...  la reconnaissance de la rareté  n'est pas seulement  le point de départ de [la première].  C'est aussi celui de [la seconde].  A l'évidence,  s'il y avait une surabondance de biens,  il ne pourrait  y avoir  aucun problème  économique.  Et s'il y avait  une surabondance de biens telle que mon utilisation actuelle  ne réduirait  ni ma faculté  d'en disposer  à l'avenir,  ni celle,  présente  ou future,  d'aucune autre personne, les problèmes éthiques du bon et du mauvais, du juste  et de l'injuste n'émergeraient  pas non plus,  puisqu'aucun conflit  quant à l'utilisation de ces biens  ne pourrait jamais apparaître.  Ce n'est  que dans la mesure  où les biens  sont rares  que la théorie économique  et l'éthique sont nécessaires.  Et,  semblablement, de même  que la solution  au problème de l'économie politique doit  se formuler  en termes de règles  contraignant  l'utilisation possible des ressources  en tant que ressources rares,  la philosophie politique  doit elle aussi  répondre  en termes de droits de propriété[289]."

C'est  ce dont  l'économie politique  tient compte  depuis qu'il existe une théorie des Droits de propriété.  Cependant,  on ne considère encore celle-ci  que comme une branche spécialisée de la science économique.  Or,  cette dernière  a pour but premier,  sinon ultime, de décrire les effets des politiques et des institutions.  Et dans la mesure où tout acte implique l'affirmation  d'un Droit de propriété,  ne peut-on pas  dire de l'ensemble de la théorie économique  qu'elle est une théorie des droits de propriété, dans la mesure  où elle ne fait finalement  que décrire les conséquences  sur les actes  personnels des possibilités  d'agir dans la société ? 

(Ce n'est pas  la seule définition valide possible :  la théorie économique  est aussi  la science de l'action humaine  considérée du point de vue de la fin  et des moyens.  On ne peut d'ailleurs  manquer de rapprocher l'extension  par Mises de la théorie économique  à tous les choix personnels  avec son emploi progressif  pour décrire des questions dont elle se désintéressait auparavant,  comme le mariage  ou la délinquance[290].  Le fait est que l'analyse  en termes de valeur  et de coût aussi  définit bien  l'objet de la théorie économique[291].  Cependant,  on aurait tout aussi tort d'opposer cette définition  à celle de Robbins  — la science des choix  en situation de rareté,  ou celle qui y voit  la théorie de la valeur.  Même la définition de l'économique  comme la science des échanges  est acceptable,  si l'on considère toute action comme un échange[292].  Le fait est que toutes ces définitions sont valides,  elles présentent le même concept sous des points de vue  qui s'impliquent mutuellement ;  l'action implique la rareté,  ne se conçoit pas  sans jugements de valeur  qu'elle est seule à pouvoir exprimer authentiquement ;  elle consiste à échanger un état du monde contre un autre.  Ce sont des définitions essentielles,  c'est-à-dire  qu'elles mentionnent  une caractéristique nécessaire et suffisante pour définir  le concept.  En revanche,  est trop partielle la conception de Buchanan dans "Is Economics the Science of Choice[293]?" où il définit la science des choix  comme la mathématique de la maximisation,  idée qu'il a d'ailleurs abandonnée depuis :  le choix implique  la participation de l'esprit,  notamment dans la recherche de l'information  et la formation des jugements de valeur ;  il ne concerne que secondairement les conséquences mécaniques de cette activité intellectuelle.  Buchanan  aurait dû  y être  d'autant plus attentif  qu'en tant que théoricien des choix publics,  ils s'est intéressé aux conditions institutionnelles de la décision.  Celles-ci ne sont pas  sans conséquence  sur la formation des jugements de valeur[294].)

Que le droit de la concurrence ait le mal  que l'on sait  à se traduire en termes de principes d'action  peut donc attirer l'attention  sur les contradictions  éventuelles de la théorie économique  sous-jacente.  Ne peut-on alors  s'apercevoir que celle-ci  n'est pas moins incohérente,  et que ses concepts essentiels eux-mêmes  ne sont pas identifiables ?  Soit que,  comme le "monopole",  on ait détourné leur sens  en les définissant par des traits purement secondaires  (dénaturation d'un concept autrefois valide par ce que Ayn Rand appelle "definition by non-essentials[295]"),  tout en conservant les jugements de valeur qui s'attache à la seule définition  qui les rende objectivement identifiables,  soit qu'ils ne puissent  pas du tout  se définir  concrètement.

Des erreurs communes à l'économie et au droit 

Ce trait commun  aux sciences économique et juridique  apparaît d'abord naturellement à propos du Droit parce que,  même si les hommes de l'état  ne réussissent pas toujours  à faire accepter comme "du Droit"  n'importe laquelle de leurs décisions arbitraires,  il leur faut bien  donner une expression juridique concrète  à ces politiques-là.  Cependant,  c'est tout au long de l'étude  que leur objet apparaît commun,  au point que la distinction d'une partie juridique  et d'une partie économique  est largement conventionnelle :  nous-mêmes  serons amenés à exposer les fondements économiques d'un système de Droit,  à partir de ces deux présupposés :  (1) qu'on ne doit pas chercher à réaliser des choses impossibles  et (2) que la création  est bonne et la destruction mauvaise  (postulats qui paraîtront certes bien engagés  à une époque  où la seule éthique reconnue  est relativiste  et émotive).  En effet,  c'est  pour avoir perdu son sens dans la théorie économique  que la notion de "monopole" l'a de nouveau perdu dans le Droit.  Si les situations  et les actes reprochés aux "monopoleurs"  ne peuvent pas  se définir  comme des violations du Droit,  et si les prétendus "écarts"  par rapport  à l'optimum  économique  ne sont pas identifiables,  c'est pour les mêmes raisons.  Ce sont les mêmes causes  qui ont détourné les économistes de leur tradition laissez-fairiste  originelle,  fait perdre aux juristes  le sens de la responsabilité personnelle  et affaibli chez tous  celui de la cohérence logique  et de la systématisation nécessaires :

C'est d'abord l'ambition  — déjà réfutée  ici —  d'organiser  la société  comme si  elle était suffisamment contrôlable  pour qu'on lui impose des résultats prédéterminés.  Elle fait l'impasse  sur l'autonomie des acteurs,  nie leur rationalité  et les limites que celle-ci impose à la sienne propre,  comme si  un contrôle total de tous les faits  sociaux  était possible.  Pour croire  à la nécessité des politiques de concurrence,  il faut nécessairement  méconnaître au moins en partie les raisons d'agir des personnes et s'imaginer qu'on aura un pouvoir  et une connaissance  dont on ne peut pas  véritablement disposer.

L'enseignement traditionnel des sciences morales  avait au contraire  comme point de départ  le fait même  qui rend possible  et nécessaire  la réflexion en la matière,  c'est-à-dire  l'autonomie de la volonté,  à la fois source de la production  et origine du Droit.  Il conclut  à la nécessité de respecter ses produits.  On le méconnaît  aujourd'hui  parce que  le caractère conceptuel de la conscience humaine  (point de départ de toute science humaine,  qu'elle soit descriptive  ou normative),  est ce dont fait abstraction  la science sociale  qui vise exclusivement  à la prédiction  et au contrôle.  Comme le dit Ayn Rand, dans son grand roman Atlas Shrugged,  qui est au semi-esclavagisme démocrate-social  ce que L'Archipel du goulag  est au socialisme réel :

"Le secret de Polichinelle  avec lequel vous vivez,  sans jamais oser  en faire mention,  est que l'homme  est un être de conscience délibérée.  La raison ne fonctionne pas  automatiquement...  Un être de conscience volontaire  n'a pas de comportement prédéterminé[296]."

On pourrait  ajouter  à sa suite  "et pas de connaissance automatique  non plus".  Car il semble bien  qu'une "connaissance automatique" soit une condition de la formalisation  nécessaire à la mécanique de l'"équilibre général",  lui-même confondu  avec l'"optimum économique".  Quoiqu'il existe des ingénieurs sociaux compétents,  qui tiennent compte des nécessités de la rétroaction  par un système d'incitations  approprié  (par exemple les rédacteurs du Code civil  ou les économistes de Chicago),  la conception de l'homme  dont s'inspire  l'ingénieur social  n'est pas  particulièrement faite  pour maintenir  la responsabilité personnelle,  y compris la sienne,  au coeur de sa réflexion juridique :  ne serait-ce  que parce qu'aujourd'hui,  elle vise  par définition  à usurper l'initiative sociale  au profit des hommes de l'état  (et assimilés,  voir le mouvement  saint-simonien  colonisant l'industrie française  au XIXème siècle),  ce qui a conduit à ouvrir les bras  aux conceptions de l'homme  qui minimisent l'autonomie des autres  acteurs sociaux. 

C'est une conception de la société  que sa rivale praxéologique  aurait pu contenir dans ses limites de validité  si le respect de la cohérence logique,  qui avait paru aller de soi jusqu'à la fin du XVIIIème siècle,  n'avait été relégué  par des philosophies  qui lui opposaient "l'expérience",  en attendant  l'activisme  et le pur sentiment.  C'est que  la logique de l'action humaine  prouvait trop visiblement la vanité,  voire l'absurdité des ingérences dont les politiques  avaient désormais  l'ambition. 

La pseudo-mesure 

C'est pour cela qu'aujourd'hui, les politiques économiques  s'inspirent d'une conception  singulière de la science :  c'est notamment  la prétention de fournir des estimations chiffrées de l'efficacité productive,  alors  qu'il n'est  pas possible de faire des mesures agrégées de ce qui compte vraiment,  à savoir l'utilité fournie  par les services rendus.  C'est un produit de l'ambition  — à jamais frustrée mais tenace —  d'appliquer les méthodes de la science expérimentale aux aspects de la réalité  dont elle ne peut pas  rendre compte.

Il faut aussi mentionner  le rôle de la politisation de l'économie :  plus les hommes de l'état interviennent,  plus ils passent pour responsables de la prospérité générale,  et plus ils ont besoin de statistiques  à la fois comme instrument  et comme enjeu de leurs logomachies.  Comme par ailleurs ils ne paient les économistes que pour justifier et guider leurs politiques,  cela explique  que ceux  qui restent en place  "mesurent"  ce qu'on leur demande de mesurer,  et "justifient" ce qu'on leur demande de justifier,  que la vérité  y trouve  ou non  son compte.  François Lefort  propose  une explication institutionnelle à cette attitude :

"On peut  tout à fait attribuer  cette contradiction  [entre la théorie de la valeur comme acte de la pensée et la prétention de la 'mesurer']  à une sorte de sélection naturelle des économistes :  comme ceux  qui sont  à la fois  honnêtes et compétents  ne pourraient  que contester  leur pouvoir  d'intervention,  ce n'est pas à eux  que les hommes de l'état  ont envie de donner,  en guise de crédits de recherche,  l'argent  qu'ils ont pris  par la force  au contribuable.  On ne peut pas  non plus  sous-estimer les effets de ce qui est aujourd'hui  la plaie de la profession économique,  et qui pourrait bien être une conséquence du déterminisme  précité :  une obsession dogmatique de la mesure,  au prix des pires contradictions pour ce qui est de la logique[297]."

Ces idées-là  ne peuvent  engendrer  que contradictions  et conflits.  Cependant,  nous avons vu qu'il existe  d'autres traditions morales  qui conduisent  à une définition  cohérente et conjointe du juste  et du productif,  où une politique  injuste  est en même temps  destructrice.  La justice, dans cette tradition,  on peut  à la fois  l'identifier  et la réaliser dans notre monde  sublunaire, de sorte  qu'il revient  à toute personne de la choisir  ou non.  Ceux qui,  comme Frédéric Bastiat,  furent formés à la philosophie classique,  ne s'y sont pas  trompés.

 

C. Du doute  sur la Wertfreiheit  à l'absolu du critère de justice

Et il est de fait  qu'une fois  qu'on a pris  conscience du critère de la contradiction  pratique,  on découvre des erreurs  que l'on passait son temps  à commettre,  et on se rend compte  aussi  que s'ouvrent  à la recherche des domaines  dont on tenait pour allant de soi  qu'ils étaient fermés  à l'investigation rationnelle.  Nous avons trouvé un premier exemple de contradiction pratique chez ces penseurs sociaux qui rejettent  la possibilité d'une réflexion normative rationnelle,  mais qui  au lieu de s'interdire de ce fait  tout jugement de valeur  et toute recommandation,  se conduisent  comme si  cela les autorisait  à dire n'importe quoi  — sinon  à en imposer les conséquences aux autres.  Pour Rothbard : 

"La théorie économique  abonde en jugements de valeur  arbitraires  glissés dans des oeuvres dont les auteurs qui ne penseraient jamais  à se lancer dans une analyse  ou à mettre en avant  un système normatif.  Même les plus petites bribes de jugement de valeur  sont complètement  illégitimes dans la science économique  proprement dite.  Et ils sont illégitimes  que l'on croie  à la Wertfreiheit  ou à la possibilité  d'une éthique rationnelle ;  car ces jugements  ad hoc  violent les canons des deux écoles.  Ils ne sont  ni wertfrei  ni soutenus  par aucune  analyse  systématique[298]."

L'échappatoire classique  consiste  pour l'économiste  à se présenter comme un pur "technicien",  laissant aux autres  la responsabilité de porter à sa place les jugements de valeur  qui compromettraient  pour sa "pureté" scientifique,  pour se borner  à leur indiquer  comment atteindre leurs objectifs.  Ces "autres"-là peuvent être un employeur,  ou "la société" toute entière  ("quand ils se souviennent de leurs promesses  d'être objectifs,  ils demandent aux autres de faire les jugements  pour eux[299]"). 

"Depuis Max Weber  [poursuit Rothbard],  la position dominante dans les sciences sociales,  au moins de jure,  a été la Wertfreiheit,  l'idée  suivant laquelle la science en elle-même devrait  s'interdire de porter des jugements de valeur  mais se confiner  à de purs énoncés de fait,  puisque les fins ultimes ne sauraient être que de simples préférences personnelles,  non susceptibles d'une argumentation rationnelle.  L'opinion de la philosophie classique,  selon laquelle un système de normes rationnelles  (c'est-à-dire, dans le sens large du terme,  'scientifiques')  est possible,  a été largement abandonnée.  Le résultat est que les critiques partisans de la Wertfreiheit,  ayant rejeté la possibilité d'une norme rationnelle comme discipline distincte,  se sont mis  à introduire en fraude des jugements de valeur dans chacune des sciences de l'homme.  La mode courante  est de conserver une façade de Wertfreiheit,  tout en adoptant sans l'avouer des jugements de valeur qui se présentent,  non comme les choix personnels du savant,  mais comme un consensus sur les valeurs des autres.  Au lieu de choisir  ses propres fins et de juger en conséquence,  le savant passe pour maintenir sa neutralité en adoptant les valeurs du gros de la société.  Bref,  présenter ses propres jugements de valeur  est désormais réputé partial et 'non-objectif'  alors qu'adopter  sans examen les slogans d'autres personnes  serait le summum de l''objectivité'.  L'objectivité scientifique  ne consisterait donc plus à chercher la vérité,  où que cela puisse mener,  mais à se soumettre  aux produits de sondages d'opinion  sur la subjectivité des autres,  lesquels  en savent moins que vous[300]". 

On pourrait,  par analogie avec le "vol de concepts",  appeler  cette attitude un "emprunt de concepts" :  "je ne fais qu'emprunter  aux autres  leurs jugements de valeur,  dont je ne suis pas responsable".  Cependant,  cet emprunt-là  sera-t-il remboursé ?  L'"emprunt"  est-il autre chose  qu'un vol,  à peine camouflé ?  En effet, dans aucun cas  la subordination  ne décharge d'aucune responsabilité morale.  Il ne suffit pas de dire :  "je n'ai fait qu'obéir aux ordres".  Un économiste à qui les hommes de l'état demanderaient comment exterminer le plus économiquement possible une population innocente,  voire simplement la dépouiller  (voir les experts en fiscalité,  y compris leurs débats pour esclavagistes sur la question de savoir  si l'impôt tue l'impôt,  ou à partir de quand)  peut-il vraiment en indiquer les moyens aux bourreaux  sans se faire moralement leur complice ?  Parmi les exemples de normes que les économistes  acceptent comme allant de soi,  sans les avoir prouvées comme d'habitude,  et que Rothbard démolit,  figure  notamment  l'idée  suivant laquelle  il faudrait que les coûts de collecte de l'impôt  soient les plus bas possibles :  il montre  que certaines personnes  peuvent avoir un intérêt au contraire.  Dès lors  qu'il existe un conflit d'intérêt,  apparaissent les limites de tout critère d'"efficacité[301]".  Rothbard  en a rappelé les conséquences : 

"Le fait est que le savant ne peut jamais échapper à la nécessité de porter des jugements de valeur qui lui soient propres.  L'individu qui,  en connaissance de cause,  conseillerait une bande de délinquants sur la meilleure manière de forcer un coffre prendrait implicitement à son compte cet objectif :  ouvrir le coffre.  Il est un instrument du délit.  L'économiste qui conseille le public sur la meilleure manière de tendre à l''égalité des revenus' assume pour lui-même l'objectif 'égalitariste'.  L'économiste qui cherche à indiquer  au Système de la Réserve Fédérale comment manipuler l'économie de la 'meilleure' manière possible accepte par là l'existence du système et son objectif de 'stabilisation'.  Un sociologue qui conseille un 'service public' dans l'affectation de son personnel pour le rendre plus efficace  (ou moins inefficace) approuve par là l'existence et les buts du monopole d'Etat.  Pour en être convaincus,  demandons-nous quel devrait être le juste choix d'un économiste hostile à l'existence du Système de Réserve Fédérale  ou du sociologue qui rêve de voir liquider  le monopole en question.  Ne trahirait-il pas ses principes s'il contribuait à l'efficacité de ce à quoi il s'oppose ?  Son devoir n'est-il pas plutôt,  soit de lui refuser ses conseils,  soit peut-être d'essayer de nuire à son efficacité, dans l'esprit de cette fameuse remarque d'un industriel américain  (sur la corruption des hommes de l'état) :  "Heureusement,  grand Dieu,  que nous n'avons pas  autant d'Etat  que nous payons  pour en avoir[302]" ?

Emprunter ses valeurs  à autrui  ne permet donc d'échapper à aucune responsabilité  morale ;  en outre,  et contrairement à ce que  laissait entendre Hayek,  ce choix  moral-là  ne présente représente pas un progrès décisif,  le nombre de ceux qui se trouvent les partager  ne les rendant  guère plus sûres :  on peut concéder  à Hayek  que des normes qui perdurent  depuis longtemps  ont moins de chances que les autres d'être folles.  Cependant,  contrairement  à Hayek,  il n'y a pas de sélection naturelle  qui permette d'éliminer les règles destructrices.  Prenons le cas des "règles de juste conduite"  dont Hayek se gargarise :  il est certain que le principe de la possession naturelle  (le Droit des producteurs sur leur production)  ne pourra  jamais  disparaître complètement : les producteurs mourraient,  et le principe normatif  opposé,  celui de la redistribution politique,  implique en outre qu'il y ait toujours des producteurs  que les puissants  puissent dépouiller : les règles  qui permettent de produire  ne disparaîtront donc  jamais tout à fait.  Cependant,  le pillage institutionnel lui aussi  peut perdurer  aussi longtemps  qu'il n'extermine pas les producteurs qu'il exploite.  Aucune sélection naturelle  n'éliminera donc l'injustice pillarde[303],  laquelle trouvera en outre  force procédés d'illusion fiscale  et valets de plume  qui la feront passer pour un "apport à la production"  (au nom des "Externalités,  Biens Publics[304]",  etc.),  ou pour une "forme supérieure de justice"  (au nom de la "justice sociale",  du "service public",  de l'"égalité des chances",  etc.,  etc.). 

"Après tout,  l'assassinat  et le pillage systématique existent depuis des siècles immémoriaux;  et comme on peut dire  qu'ils ont  'résisté à la sélection naturelle',  au nom de quoi  peut-on dire  qu'il faudrait les combattre,  sans parler de les éliminer[305] ?

En conséquence,  poursuit Rothbard, 

"[…] les jugements de valeur ne deviennent pas justes ni légitimes,  simplement parce qu'il se trouve exister  beaucoup de gens qui y croient ;  qu'ils soient populaires  n'en fait pas des évidences rationnelles.  L'économie politique est truffée d'exemples de jugements de valeur arbitraires,  subrepticement glissés dans les travaux de gens  qui ne songeraient jamais à étudier la philosophie morale ni à proposer un système cohérent de normes.  La 'vertu égalitariste' […] est simplement tenue pour allant de soi,  sans aucune tentative de justification ;  et on la fonde,  non sur une expérience perçue de la réalité  ni parce que  la nier serait contradictoire — les vrais critères de l'évidence rationnelle —  mais en insinuant que celui qui n'est pas d'accord est un minable et un salaud[306]. 

[A la différence de l'auteur  — mais  celui-ci m'aurait probablement approuvé,  j'ai inclus égalitariste dans les guillemets,  parce qu'il s'agit  en l'occurrence  non pas de la vraie égalité politique,  la seule concevable et réalisable,  où personne n'a le pouvoir de voler personne,  mais du pseudo-égalitarisme,  où les hommes de l'état dépouillent sans limite les gens honnêtes sous prétexte d'imposer une prétendue — et impensable —  "égalité des conditions".  Que des gens puissent admettre que l'on dise "égalitaire"  une société où la caste des puissants s'érige en esclavagiste absolue et universelle du reste de la population,  traduit le pouvoir de la propagande communiste,  notamment dans le monopole d'état sur l'enseignement] 

Toujours est-il que,  si on peut se laisser intimider,  c'est bien  parce  qu'on aura  abdiqué  sa responsabilité de penser en la matière.  Ayn Rand,  qui voyait dans le refus de penser  l'immoralité suprême,  a pris soin de décrire les conséquences  d'une abdication généralisée,  où l'on prétendrait remplacer l'objectivité  par un subjectivisme collectif : 

"Une école ultérieure de pragmatistes kantiens  amenda cette philosophie  comme suit :  si la réalité  objective  n'existe pas,  le choix métaphysique des hommes  est de savoir  si ce sont les caprices égoïstes,  dictatoriaux d'un individu  ou les caprices  démocratiques  d'un collectif  qui devront  façonner cette guimauve  que les ignorants appellent 'la réalité',  par conséquent  cette école décida  que l'objectivité consistait dans un subjectivisme collectif,  que le moyen  d'acquérir la connaissance  consistait à faire des sondages  auprès d'élites particulières de 'chercheurs compétents',  qui pouvaient 'prédire' et 'contrôler' la réalité,  que quoique les gens  décident de croire vrai  est vrai,  que quoiqu'ils décident  qu'il existe,  existe  bel et bien,  et que quiconque  possède de fermes convictions personnelles  est un dogmatique  arbitraire  et mystique,  puisque  la réalité est indéterminée  et que ce sont les gens qui décident de sa véritable nature[307]."

Voilà pourquoi, dans le contexte  contemporain  où le raisonnement  normatif  ne passe pas  ordinairement pour valide,  celui qui  s'est astreint  à raisonner sur les normes  réagit souvent  aux apologies de la Wertfreiheit en se disant qu'en effet,  si ses soi-disant adeptes  la respectaient vraiment dans les domaines politique et moral,  une telle ascèse de leur part  serait la bienvenue,  tant est vive  son impression  que cette fameuse Wertfreiheit  ne leur sert  qu'à dispenser de rigueur intellectuelle les jugements de valeur qui surabondent dans leurs écrits. 

Que sauver de la Wertfreiheit ?

On objectera  certainement  que les adeptes affichés de la Wertfreiheit  peuvent bien  la violer dans la pratique,  mais que cela ne prouve rien,  ni en théorie ni en pratique  contre le principe  lui-même :  que tant qu'on n'a pas prouvé  que David Hume a eu tort de renvoyer les jugements de valeur  à la subjectivité  pure,  il reste essentiel de distinguer  entre les énoncés de fait,  qui relèvent de la science  (ceci  est vrai,  ceci est faux),  et les normes  ou jugements de valeur  (ceci est bon,  ceci est mauvais), dans la mesure où la connaissance rationnelle  ne peut pas les établir. 

En outre,  il est de fait  que la méthode expérimentale  ne peut établir que des énoncés de fait,  et à partir d'un postulat  strictement déterministe  (du moins  en ce qui concerne  l'objet de son étude)  alors que le raisonnement normatif,  s'il est possible,  ne saurait  dépendre de cette procédure  puisqu'il présuppose le libre arbitre :  ce qui,  en soi,  paraît justifier le maintien d'une distinction stricte dans la science expérimentale.  En outre,  la plupart des savants  sont persuadés  que la science ne peut être qu'expérimentale :  que gagnerait-on  à leur révéler  qu'on n'adhère pas forcément  à cette conviction-là ?  Autant,  pendant qu'on y est,  tenter de leur prouver l'existence de Dieu.  Le pseudo-expérimentaliste  nie par principe la preuve philosophique,  et refuse de considérer  comme digne d'expertise savante  tout objet  qui  ne serait pas  par hypothèse strictement  déterminé  (à l'exception  en général de sa propre pensée,  ce qui permet  d'attirer leur attention sur le fait  que si cette pensée-là  n'est pas  déterminée,  cela pourrait bien les confronter à la nécessité de faire des choix moraux).

Un autre avantage pratique de la Wertfreiheit,  étant données les faiblesses de notre nature humaine,  est qu'elle nous épargne,  en voulant trop rapidement juger,  certains risques de ne pas comprendre.  A ce titre,  la distinction des faits  et des normes,  et une discipline  qui consiste  à s'en tenir à des énoncés descriptifs,  peuvent former un principe heuristique  fécond,  sans lequel  bien des découvertes  n'auraient pas  été faites. 

Cependant,  que l'on distingue entre la science descriptive  et la science normative  ne prouve pas  que la seconde  soit impossible.  Par ailleurs,  on ne saurait réduire la Wertfreiheit  à ces exigences de la logique  que sont  l'obligation de distinguer ce qui est de ce qui devrait être  sous peine de méconnaître le réel,  ou de ne pas laisser ses préférences influencer ses conclusions.  Certes,  nombreux sont ceux  qui rejettent les enseignements de telle ou telle science sociale,  non pas parce qu'ils ont pu les prouver faux,  mais parce qu'ils leur déplaisent :  cependant,  il ne s'agit là que de respecter,  ou non, les normes de l'argumentation rationnelle  (notez cette expression).  Et la meilleure  illustration du fait  que la Wertfreiheit  ne se réduit pas à cela  est que ces exigences-là, dans la mesure  où l'argumentation y serait valide,  s'appliqueraient  au raisonnement normatif  tout autant  qu'à la science descriptive.  En outre,  ce n'est pas seulement  parce qu'elles sont universelles  que ces exigences-là  sont indépendantes de la Wertfreiheit  :  c'est aussi  parce qu'elles sont  rationnellement nécessaires  pour rechercher la vérité.  Aïe !  Il faudrait donc  rechercher la vérité dans les sciences ?  Et pour cela,  il existerait des normes rationnelles,  dont la science,  qui plus est,  aurait besoin ?  Si on ne se retenait pas,  on en conclurait  non seulement qu'il peut  mais qu'il doit y avoir des normes objectives pour le savant.

Le doute s'accroît quand on vous fait remarquer  qu'il est toujours possible de traduire l'énoncé  "ceci  est bien,  ceci est mal",  par :  "il est vrai  que ceci est bien,  ou que ceci est mal".  Un jugement de valeur,  comme toute définition,  est donc normalement  un "is-statement"  au sens de Hume,  et devrait donc  faire partie de la connaissance objective  reconnue par ses partisans,  accessible au discours rationnel  — une autre manière de dire  que l'éthique existe bel et bien  en tant que science.  Même les impératifs,  comme "il faut"  ou "tu dois"  faire ceci ou cela,  peuvent être précédés de la formule  il est vrai que sans violer les règles de la langue  ni les critères de la logique formelle.  Comment maintenir  malgré cela  que les jugements de valeur  et même les impératifs  ne sont pas,  eux aussi, des énoncés de fait,  même d'un type particulier ?  On voudrait bien aussi  tenir pour assuré  que le jugement de valeur  ne peut,  logiquement,  se confronter à aucune réalité.  Mais voilà qu'arrive Ayn Rand  avec son obstination à penser,  qui vous fait remarquer  que la conscience est identification :  qu'une conscience sans rien  dont il y ait  à être conscient  n'est conscience de rien du tout. 

"la conscience  est conscience de ce qui existe ;  une proposition  sans référent dans la réalité  est une contradiction dans les termes". 

Appliqué  aux affirmations,  cela veut dire que pour qu'un énoncé ne soit pas  une proposition authentique,  il faudrait qu'il ne se rapporte à rien d'autre que son propre contenu.  Sinon,  on peut la comparer  à cette réalité autre,  et de ce fait  il est nécessairement  vrai ou faux.  Or, les jugements de valeur et les impératifs  ne se rapportent pas à leur seul contenu :  pouvant se mettre sous la forme  "il est vrai (ou faux) que…",  ils font nécessairement référence  à quelque chose d'identifiable  en dehors d'eux-mêmes :  comment dans ce cas,  et au nom de quoi  affirmer qu'ils ne sauraient être ni vrais ni faux ?  Comment prétendre, dans ce cas,  comme l'affirment  tant de philosophes contemporains,  qu'"ils ne décrivent rien,  ne sont que des expressions émotives, du bruit avec la bouche,  comme un chien aboie",  (condition nécessaire pour qu'on ne puisse pas les soumettre au moins  à un test de cohérence  logique)  alors que ces philosophes,  on peut tous les prendre en flagrant délit de parfaitement comprendre ce qu'ils veulent dire ?  Arrivés à ce point,  on pourra proposer  la règle suivante,  qui vaut ce qu'elle vaut  mais qui a l'avantage provisoire de concéder,  pour ce qu'il vaut,  leur argument aux philosophes contemporains précités :  si on ne comprend  pas plus  un jugement de valeur  ou un énoncé impératif  qu'on ne comprend l'aboiement d'un chien,  on ne le soumettra  pas davantage  à un test de sa cohérence logique.  Si on est capable  d'aller au-delà,  alors il faudra bien admettre  qu'il leur soit appliqué,  quand on y risquerait de contracter  — horresco referens   la certitude  que certains d'entre eux  au moins  sont faux.

Le dernier recours du subjectivisme normatif  est évidemment que les jugements de valeur  dépendent des goûts  et que les goûts  ne se justifient pas.  De gustibus non disputandum  et on a donc prouvé,  en dernière analyse et fondamentalement,  que les jugements de valeur sont subjectifs.  Ouf !  Mais voilà qu'un mauvais plaisant  vous fait remarquer que si un goût  ne se justifie pas,  il peut se prouver :  c'est une donnée de fait.  Qu'un goût existe ou non  n'est rien d'autre qu'un fait,  que l'on peut prouver ou réfuter :  si je sais que j'aime le chocolat,  ce goût,  aussi bien que la connaissance que j'en ai,  sont des faits objectifs,  même pas  difficiles à prouver vrais ou faux  et dire "j'aime le chocolat" est un énoncé de fait  qui,  ne disant rien du bien  ni du mal,  et pas davantage de ce qu'il faut en faire,  n'est même pas un jugement de valeur.  Or, de ces faits,  il se trouve  que les jugements de valeur non plus  ne font rien d'autre que d'en tenir compte.  Car à ces goûts  ils ne sont pas asservis,  ils ne se bornent pas  à les transcrire automatiquement dans le comportement : les jugements de valeur  sont les actes d'une conscience  conceptuelle  qui tient seulement compte de leur existence ;  mais on a souvent  vu des gens surmonter leur dégoût. 

On se heurte  à une autre impasse du subjectivisme normatif  lorsqu'on tire les conséquences du fait  que les jugements de valeur  et les impératifs  inspirent des actes  et que,  pour ce qui est des actes,  l'économiste au moins  sait qu'ils débouchent  nécessairement sur le succès  ou sur l'échec.  Serait-ce donc  que les jugements de valeur  sont  plus ou moins adaptés  au réel ?  ce serait ennuyeux,  parce que la correspondance  au réel  étant le critère de la vérité,  il faudrait  encore  en déduire qu'ils peuvent  bel et bien  être  plus ou moins  vrais ou faux.  Ah !  comme il serait  plus commode  que l'action  ne lie pas les jugements de valeur au réel.

Les tenants de la Wertfreiheit dans leurs œuvres

Une des conséquences du fait  qu'on n'échappe jamais  à la responsabilité de faire des choix  est que les théoriciens mêmes de la Wertfreiheit se font prendre en flagrant délit de contradiction pratique  au cours de leurs tentatives mêmes  pour la justifier :  à tout seigneur,  tout honneur,  commençons-donc  par Max Weber  avec sa prescription même.  Nous voyons  un sujet  qui prône une norme  et en  même temps qui disqualifie tout jugement normatif ;  mais si le discours sur les valeurs  ne peut pas être  rationnel,  que vaut l'aune de sa prescription  à lui ?  Poser la question,  c'est y répondre. 

On trouvera  d'autres  exemples de confusion sémantique dans les erreurs de catégorie de Karl Popper.  Celui-ci,  comme chacun sait,  voyait dans l'"essentialisme"  (l'idée réaliste suivant laquelle les choses ont une nature,  qui fonde objectivement leur définition)  la marque de l'esprit non-scientifique ;  ce qu'il avait prétendu démontrer dans Conjectures and Refutations[308]  où il opposait les définitions des concepts et les propositions de fait  en affirmant  (en fait parce qu'il ne savait pas comment on fait)  que les premières  ne sauraient  être scientifiquement établies.  Or,  il se trouve bien sûr que les définitions  (dont les jugements de valeur  font partie)  sont des propositions de fait :  elles prennent la forme  "A est A",  le premier  et le second A  se rapportant à une réalité présumée.  D'où vient l'erreur de Popper ?  Pour ce qui est des définitions,  il confondait  d'une part le concept tel qu'il est défini,  qui est une case dans un système de classifications,  système que l'analyse sémantique  a constitué à partir des observations du réel  et qui doit y faire référence,  et d'autre part le choix  (historique et conventionnel) de l'étiquette  qui désigne cette case, dans le langage  le symbole linguistique qui représente le concept.  Quant aux jugements de valeur,  il en donnait comme exemple des injonctions  (les "ought-statements" de Hume)  qui n'en sont que par implication  (quoiqu'on puisse,  grâce au critère de la contradiction pratique,  raisonner aussi sur ces injonctions-là),  ou l'expression de goûts personnels  ("j'aime le chocolat").  Bien entendu, les jugements de valeur  ne sont pas des injonctions, des propositions du type "il faut faire ou ne pas faire ceci  ou cela",  mais des propositions du type :  "ceci est bon  (ou mauvais)"  (c'est-à-dire,  comme on l'a vu, des "is-statements"  au sens de Hume)  et quant à l'expression des goûts personnels  ils ne sont,  comme on l'a vu,  que des affirmations de pur fait  et donc même pas des jugements de valeur.  Popper,  formé  à la physique mais pas à la philosophie,  confondait la sémantique avec la linguistique,  et l'éthique  avec certaines affirmations de fait  et les éléments d'une déontologie qu'il croyait nécessairement arbitraire.  Pour lui,  la science des définitions n'existait pas.  C'est ainsi qu'il contribuait à détruire la philosophie morale,  avec d'autant plus d'effet  qu'il passait auprès de certains  (parfois inconscients de toute pensée concurrente)  pour un parangon de la rationalité  et du bon sens. 

Cependant,  nous n'avions pas besoin d'aller si loin de la science économique :  c'est chez maître Ludwig von Mises  lui-même  que Murray Rothbard s'est vu contraint  d'observer cette démarche contradictoire :  Mises,  tout en affirmant,  comme il l'a toujours fait,  que les jugements de valeur  ne pouvaient pas se prouver,  passait son temps à dénoncer  certaines politiques parce que leurs promoteurs  ignoraient les faits les mieux établis de la science économique.  Cependant,  qu'affirmait-il donc là ?  Qu'ils auraient les connaître  alors qu'il prétendait  qu'aucune norme  ne saurait  être justifiée !  Est-il donc si important  que l'homme de l'état  ruine son pays  parce que ça lui plaît de le ruiner,  ou parce que c'est d'ignorer la science économique  qu'il a envie,  sachant qu'il pourra forcer les autres à payer les effets de cette incompétence ?  Le fait est qu'à partir du moment où on s'est interdit  par principe de dire  ce qu'on doit ou ne doit pas faire,  il est difficile de comprendre  ce qu'on pourrait  reprocher,  et pourquoi,  à l'analphabète économique au pouvoir, dans l'enthousiasme de ses destructions.  Ainsi Rothbard, dans L'éthique de la liberté  :

"[...]  une dernière  tentative de Mises  pour fonder sa position  est encore moins heureuse.  Il rejette  comme 'verbiage  inspiré par l'émotion'  la thèse de l'intervention étatique  au nom de l'égalitarisme  ou d'autres considérations morales.  [I]l insiste [...]  sur l'idée  que 'celui  qui n'approuve pas les conclusions de l'économie politique  doit les réfuter  au moyen du raisonnement discursif,  et non […]  en ayant recours  à des normes  prétendument éthiques  et en fait arbitraires[309]'".

"A mon avis  pourtant,  cela ne tient pas debout.  En effet,  Mises  doit admettre  que personne  ne peut évaluer  aucune mesure politique  à moins de poser  un choix normatif  ou jugement de valeur  ultime.  Cela étant admis  et comme,  en outre,  Mises  définit  comme arbitraire  tout jugement de valeur  ou norme éthique ultime,  comment alors  peut-il  dénoncer l'arbitraire de ces jugements particuliers ?  Il est fort mal placé  pour condamner ces choix  comme 'inspirés  par l'émotion'  alors que,  pour l'utilitariste  qu'il est,  la raison  ne peut déterminer les principes éthiques ultimes,  ce qui implique  qu'ils relèvent forcément  d'émotions subjectives.  Que Mises enjoigne à ses critiques de recourir  au 'raisonnement discursif' ne rime à rien,  aussi longtemps  que lui-même  nie  que cette méthode  ait une quelconque  pertinence  pour l'établissement des valeurs normatives ultimes.  Il devrait aussi  condamner comme 'arbitraire',  'émotive'  la personne  que ses principes normatifs ultimes  conduisent à prendre parti  en faveur du marché libre  alors même que son choix éthique à lui tiendrait  dûment compte des lois de la praxéologie.  Enfin,  nous avons vu plus haut  que la majorité de la population  poursuit souvent des objectifs différents que, dans une certaine mesure  tout au moins,  elle préfère  à son propre bien-être  matériel[310]."

Il est vrai  que passer par la contradiction pratique  n'était pas vraiment nécessaire  pour prouver cette conclusion-là,  car on aurait pu démontrer d'emblée que la Wertfreiheit prise au sérieux  rend toute connaissance factuelle complètement vaine :  en effet,  si les jugements de valeur  ne peuvent vraiment pas  être rationnels,  alors qu'importe que les énoncés de fait  supposés  par celui  qui agit  soient justes ou erronés,  ou même qu'il soit honnête ou malhonnête ?  Car  cela signifie  que les actes qu'ils inspirent  ne peuvent pas non plus  être plus ou moins conformes à une réalité objective quelconque.  Si les jugements de valeur  sont irrationnels,  cette irrationalité affecte l'ensemble de ces jugements de valeur  ainsi que des actes  qu'ils inspirent,  quelles que soient les bribes de raisonnement objectif  employées  à l'appui.  En d'autres termes,  si les jugements normatifs  ne peuvent pas  être rationnels,  la science,  en fait,  ne sert à rien.

Mais le plus  beau  est quand même  que des adeptes de la Wertfreiheit  puissent exiger du savant,  conformément à la nature de son état  mais contrairement à cette "neutralité" même,  qu'il prenne les moyens de dire la vérité  et notamment qu'il soit honnête  et respecte les règles de la logique.  Cette fois-ci,  le refus de l'engagement normatif  — si on le prenait  au sérieux —  ne rendrait  pas seulement la science inutile :  elle la tuerait,  purement et simplement.  Nous allons  voir cela  plus avant.

Obligations morales  plus ou moins reconnues de la démarche  scientifique

Une des raisons,  notait Hoppe,  pour lesquelles  on falsifie moins souvent  la science  expérimentale  que les sciences humaines  tient au lien institutionnel  qui maintient généralement  (mais pas toujours  et de moins en moins comme le montre l'exemple de l'"écologie politique")  la première dans un cadre de responsabilité :

"s'il essaie de produire un phénomène naturel,  personne n'aime mieux s'inventer des excuses automatiques  pour échouer,  plutôt que d'y parvenir effectivement.  Car c'est lui seul  qui devrait payer  le prix de cette obstination[311]."

En effet,  rappelle Hoppe, 

"dans le domaine des sciences morales,  où l'on peut imposer  aux autres les conséquences de ses décisions,  la possibilité  d'immuniser  ses hypothèses  contre  toute réfutation  offre des occasions  bienvenues  pour les gens  au pouvoir[312]."

C'est pourquoi  on risque moins à rappeler les présupposés de fait logiquement nécessaires de l'expérience scientifique,  qu'à décrire  immédiatement  ses conditions morales.  Il sera donc plus risqué de rappeler  aux savants,  y compris  à ceux  qui les respectent  plus ou moins consciemment,  quelles normes  sont des conditions nécessaires de toute approche  scientifique.  Tout d'abord,  comme nous venons de le voir,  rechercher la vérité.  Ce n'est pas seulement  une nécessité inhérente à la science,  déduite de sa définition comme connaissance correcte,  c'est aussi  — on le démontre  grâce à la notion de contradiction pratique  et au fait  que l'erreur  conduit à l'échec  donc contredit le but de l'action,  une norme humaine axiomatique.  Et prendre les moyens de trouver la vérité  implique aussi un autre choix,  celui de reconnaître  l'obligation de cohérence logique ;  la règle de non-contradiction,  sans laquelle non seulement aucun raisonnement  mais encore  — il faut le rappeler —  aucune expérience  n'est possible,  et qui est elle aussi une règle morale axiomatique.  La logique,  donc,  fait partie de ces présupposés nécessaires de l'argumentation, de ces vérités a priori,  que personne  ne pourrait tenter de réfuter  sans les employer  implicitement,  c'est-à-dire sans les supposer vraies.

Or,  et nous allons  le constater en examinant les présupposés politiques de la science,  c'est là justement  le principe  auquel les gens se soumettent le moins en matière politique.  L'obligation morale de cohérence logique,  parce qu'elle conduit à raisonner en termes de principes,  est même le tabou majeur de la démocratie sociale contemporaine,  la marque de l'"extrémiste",  c'est-à-dire  le motif  principal de ses proscriptions.  Qu'on ne soit donc  pas surpris  que ce soit  sur la fin  que j'ai enfoncé  ce qui n'est finalement qu'une porte ouverte,  et que je souligne  son importance  malgré le nombre de ceux qui peuvent le trouver  évident.

 La raison compétente  en philosophie morale

Même quand on croit que les jugements de valeur  reposent en dernière analyse  sur la subjectivité,  on ose rarement nier que les contradictions en cette matière,  comme dans d'autres,  pourraient bien prouver qu'on s'est trompé  — ne serait-ce que parce que vouloir à la fois une chose et son contraire,  poursuivre deux buts contradictoires,  ne peut mener  ni à l'un,  ni à l'autre et conduit à l'échec,  dont nous venons de voir qu'il est un des critères de l'erreur en philosophie morale  (de sorte que s'initier  à la susdite aurait au moins permis d'échapper  à certaines incohérences et,  partant,  à certaines pertes ;  il est vrai  que cet échec-là  fait partie des résultats pleinement acceptables dans tous les idéalismes,  mais il n'est pas interdit non plus d'y voir la preuve de l'erreur de ces idéalismes-là).  Et dans la mesure où des énoncés normatifs  contradictoires  traduisent une erreur,  même si on ne pouvait pas prouver  qu'une norme est vraie,  on pourrait toujours confronter entre eux des énoncés normatifs,  vérifier leur cohérence logique.  Comme l'écrit Anthony de Jasay :

"L'énoncé d'une préférence ou,  plus largement,  un classement subjectif  suivant  une dimension d'évaluation quelconque  est plus difficile à juger.  Cependant,  contrairement  au jugement  bien connu  et quelque peu facile  à propos des goûts et des couleurs,  lui aussi  peut être 'testé'.  Le test  n'est pas  celui,  exigeant, de la correspondance  avec les faits  ou,  à la mode poppérienne, de l'acceptation  provisoire  en attendant de nouvelles  mises en cause.  C'est celui,  moins exigeant, de la cohérence  formelle.  Certes,  il est absurde  d'affirmer  que Pierre  aurait 'tort' de placer le thé  avant le café,  Stendhal au-dessus de Flaubert,  la justice avant le bien-être.  Cependant,  si on peut montrer  que sa classification  est incohérente  (s'il préfère Stendhal à Flaubert,  Flaubert à Maupassant  et Maupassant à Stendhal),  on peut le confronter à cette contradiction apparente  et son explication de la chose,  s'il en a une,  peut s'examiner au moyen des canons de l'argumentation  rationnelle.  En outre,  s'il affiche des préférences qui,  prises ensemble,  rendent incohérente  toute hiérarchie possible des valeurs  — s'il veut que la propriété soit inviolable,  que le pouvoir politique  soit limité  et en même temps  que toute inégalité matérielle  soit abolie —  on peut découvrir son incohérence,  et l'exposer à l'aide d'une théorie  économique et juridique  assez élémentaire[313]."

Donc, les propositions normatives incompatibles entre elles  sont fausses,  c'est-à-dire  contraires à la science.  Ce qui, de fil en aiguille,  oblige  tout de même  à rassembler les normes  en principes,  puis à reconnaître  la hiérarchie,  la dépendance  réciproque,  l'éventuelle incohérence des concepts normatifs.  Et peut-être même,  sans savoir les nommer  ni a fortiori  en faire un système,  à identifier quelques vols de concepts  et autres contradictions pratiques.  En somme,  à faire de la sémantique comme Monsieur Jourdain  faisait de la prose,  y compris quand on se voudrait nominaliste :  il arrive qu'à force  de vous  servir des moyens de rechercher la vérité  vous finissiez par la découvrir,  quelles que soient les absurdes pétitions de principe que vous puissiez  par ailleurs  professer. 

Nous y reviendrons,  bien entendu,  puisque  l'analyse conventionnelle des "structures industrielles"  dépend en fait de présupposés normatifs  qu'on aurait  gagné à rendre explicites,  puisqu'ils se contredisent  la plupart du temps.  Cependant,  nous avons vu que Milton Friedman lui-même,  pseudo-expérimentaliste dogmatique,  est capable de reconnaître  que les théories du libre échange,  ont un caractère  logique  et ne sont donc  pas testables.  De même,  l'œuvre  d'Anthony de Jasay  montre à quel point  on peut faire de la bonne philosophie politique  alors même que l'on continue d'adhérer  à une conception intuitiviste de la norme :  sans la rechercher,  il a retrouvé l'absurdité de toutes les définitions de la justice  autres que le principe de non agression.  Or,  qu'a fait de plus Rothbard,  pour sa part  partisan déclaré du Droit naturel,  sinon constater que c'est la bonne définition ?  Et qu'ont ajouté  Rand  et Hoppe  en insistant  sur le vol de concepts  et autres contradictions pratiques,  sinon fournir des moyens de preuve  plus directs,  plus immédiats,  supplémentaires,  pour parvenir  à une conclusion  que l'on peut découvrir sans eux ? 

Le choix  n'est donc pas  entre avoir  une norme  et ne pas en avoir,  comme il n'est pas  d'avoir une philosophie  ou de ne pas en avoir.  Il est d'avoir des normes explicites,  conscientes  et rationnelles  ou des normes implicites  inconscientes  et incohérentes.  Comme le disait  Ayn Rand : 

"Maintenant,  posez-vous la question :  si les idées abstraites  ne vous intéressent pas,  comment se fait-il  que vous soyez  (comme tout autre être humain)  sans cesse contraints de vous en servir ?  Le fait est que les idées abstraites  sont des intégrations conceptuelles  qui subsument  un nombre incalculable de faits concrets  — et que sans ces idées abstraites  vous ne seriez pas capables de traiter des problèmes concrets,  particuliers, dans la vie réelle.  Vous seriez dans la situation d'un enfant nouveau-né,  pour lequel tout objet  est un phénomène unique,  sans précédent.  La différence  entre son état mental et le vôtre  réside dans le nombre des intégrations conceptuelles  que vous avez  faites.

"Vous n'avez pas le choix  quant à la nécessité  d'intégrer  vos observations,  vos expériences,  votre information  en des idées abstraites  — à savoir des principes.  Votre seul choix  est d'avoir des principes vrais  ou des principes faux :  représentent-ils des convictions  conscientes  et rationnelles,  ou une mixture de conceptions  attrapées  au passage,  dont vous ne connaissez  ni l'origine,  ni la validité,  ni le contexte  ni les conséquences  et que,  plus souvent  qu'à leur tour,  vous rejetteriez  comme des charbons ardents  si vous les connaissiez ?

"Cependant, les principes  que vous acceptez  (consciemment ou non)  peuvent  se heurter  ou se contredire :  eux aussi,  il faut les intégrer.  Qu'est-ce qui les intègre ?  La philosophie.  Un système  philosophique  est une vision intégrée de l'existence.  En tant  qu'être humain,  vous n'avez  pas le choix  d'avoir besoin  ou non  d'une philosophie.  Le seul choix que vous ayez est de la définir  par un processus de pensée conscient,  discipliné  et rationnel  et une délibération scrupuleusement logique  — ou de laisser  votre subconscient  accumuler  un ramassis de conclusions arbitraires, de fausses généralisations, de contradictions  non identifiées, de slogans mal digérés, de désirs, de doutes  et de peurs non identifiées,  rassemblés par hasard  mais collés ensemble  par votre subconscient dans une espèce de philosophie bâtarde,  et fusionnées dans une masse compacte :  le doute,  avec comme une chaîne  et un boulet  à l'endroit  où des ailes  auraient dû pousser[314]."

C'est quand on a compris  cela  que l'on peut  apprécier l'ironie  d'Anthony de Jasay  à l'égard de la pensée politique de  Karl Popper,  ou de ce qui passe pour telle.  La conclusion de l'article cité plus haut,  énoncée en présence de l'intéressé,  peut  nous donner une idée de l'ensemble,  et montre bien  a contrario  à quoi se réduit  une pensée normative  qui ne se soucie  ni de définir ses termes de façon stable,  ni d'énoncer des aspirations  qui tiendraient compte des lois de la causalité sociale :

"Il n'est pas  a priori idiot de critiquer les propositions  qui prétendent nous dire  quelque chose  sur l'existence.  Aussi bien,  elles pourraient  être fausses.  Il n'est  pas idiot  non plus de mettre en cause  une hiérarchie de préférences  ou prétendue telle :  elle pourrait  souffrir  d'incohérence interne  et n'être pas  un véritable système.  Ce qui serait  en revanche  complètement idiot,  c'est de rejeter  la pensée politique de  Sir Karl Popper,  puisque ce n'est  ni une hiérarchie  cohérente de normes  ni un mode d'emploi à l'usage de l'ingénieur  pour améliorer  la société.  Il est trop évident  qu'il n'entendait rédiger  ni un Credo  ni un manuel. 

"Néanmoins,  ce serait passionnant de voir le même Sir Karl Popper  élaborer  la déontologie de l'Etat.  Il tirerait des principes premiers  ce qu'il doit,  ce qu'il peut  et ce qu'il  ne doit pas  faire — au lieu d'énumérer les nombreux effets désirables  que nous en attendons.  Quand est-il juste  — si ça l'est jamais —  que certaines personnes,  qu'elles soient  dictateurs  ou majorités démocratiques,  emploient la force  pour obliger les autres à se soumettre  à leurs choix à eux ?  Qu'est-ce qui rend la violence  légitime ?  Quand est-ce notre devoir  que d'obéir à l'autorité politique,  et quand  est-il fondé à s'en servir  pour distribuer des avantages  aux dépens de nos concitoyens ?

"Voilà,  me semble-t-il, les questions  fondamentales de la philosophie politique.  Même le conséquencialiste,  s'il veut de la cohérence dans ses objectifs,  doit y répondre,  au moins implicitement.  Les réponses  explicites  valent encore mieux,  car elles sont  plus ouvertes  à l'examen  et à la critique.  Sir Karl Popper  n'est pas libéral,  au sens européen du terme.  C'est un démocrate-social,  même si  on n'est pas  tout à fait sûr de savoir pourquoi.  Il n'a  aucune obligation intellectuelle de fournir une déontologie de l'action politique,  et s'il en produisait une,  je serais  le dernier  à tenter de prédire  à quoi elle ressemblerait.  Cependant,  comme je souhaiterais  que,  libéral  ou pas,  il trouve  le loisir  et l'intérêt de nous laisser  quelques pistes  pour le deviner[315] !"

Anti-concepts normatifs

La philosophie morale,  comme la réalité,  est donc une.  Le choix  d'une norme incohérente,  c'est-à-dire irrationnelle,  conduit la pensée à l'erreur  et l'action à l'échec.  L'exemple  le plus évident  est cette falsification de la véritable égalité  (laquelle,  comme nous l'avons vu,  consiste en ce que personne n'agresse personne)  qu'est l'utopie pseudo-égalitaire :  l'"égalité des conditions",  ou la "justice sociale" sont ce que la philosophe américaine Ayn Rand appelle des abstractions flottantes,  c'est-à-dire des concepts  (ou plutôt  ce qu'elle appelle des anti-concepts)  dont on ne peut pas observer concrètement dans la réalité les référents,  c'est-à-dire les faits authentiques  auxquels l'éventuel  concept valide  se référerait.  On peut appliquer  directement  cette notion  à notre sujet  en évoquant la prétendue "égalité" des conditions de concurrence,  laquelle bien entendu  n'existe pas et ne peut pas exister.  Dans un monde  d'"information parfaite",  également impensable,  il ne serait pas impossible de concevoir des "fonctions de production"  exclusivement déterminées  par les lois universelles de la nature et, de ce fait,  identiques  pour tous.  Cependant,  une des implications de cette condition d'omniscience,  à savoir que toutes les lois de la causalité naturelle  présentes et à découvrir  devraient être parfaitement connues de tous,  peut attirer notre attention sur le fait  que dans la réalité réelle, des entreprises, les conditions de production  sont uniques  selon la période,  l'emplacement,  et surtout ce qu'ont dans la tête les personnes  qui la mettent en oeuvre. 

Ces exemples d'abstractions flottantes  montrent que celles-ci ne sont pas déduites de l'observation non-contradictoire du réel,  et elle ne peuvent pas s'y référer ;  et ces abstractions flottantes,  ces anti-concepts,  détruisent la pensée  puisqu'à partir du moment  où celle-ci  s'en sert,  elle ne peut pas  se référer à la réalité :  ce qui veut dire  qu'elle n'est plus une pensée.  Pour lancer  la notion d'"anti-concept",  évidemment,  il fallait  une philosophe  encore formée  à la sémantique.  Ce n'est pas un hasard  si Ayn Rand  se réclame  d'Aristote.  Il y a diverses sortes  d'abstractions flottantes,  dont nous avons vu  la plus importante  avec le "concept volé". 

"La théorie est faite  d'abstractions  à partir d'abstractions.  Un concept  théorique  est volé  par quiconque  s'en sert alors  qu'il ne reconnaît pas  la validité des notions  dont ce concept  dépend logiquement  et ontologiquement[316]."

— Le plus amusant  des vols de concepts,  nous l'avons déjà vu,  c'est de dire  "La propriété,  c'est le vol".  Le concept de "vol"  est volé par tous ceux  qui ne reconnaissent  aucun concept de propriété  légitime  (et par implication  la possession naturelle).  De même, 

— le concept de "production"  est volé  par tous ceux qui ne tiennent pas compte de ce que l'esprit humain  est la source de toute production  et le siège de tout jugements de valeur  (les notions de "richesse nationale"  ou de "richesse naturelle"  sont dans ce cas) ; 

— le concept de "morale"  est volé  par tous les déterministes  (cela a été assez bien vu par Orwell) ;  notamment,  le concept de "justice"  est volé  par tous ceux  qui ne reconnaissent  pas l'autonomie de la volonté. 

— Volent aussi  la définition de la science  ceux qui prétendent que les définitions  seraient arbitraires  et conventionnelles.  Et puisqu'ils s'imaginent  qu'il n'y a pas d'autre connaissance que celle,  contingente,  fournie  par la science expérimentale,  on peut leur demander dans quelle science,  définie  selon quelle conception,  ils auraient trouvé les preuves de cet absolu philosophique-là  (dans leur ignorance de la sémantique, les pseudo-expérimentalistes sont de si grands  voleurs de concepts  qu'on peut parfois  se demander  si ce n'est pas justement  pour couvrir leur pratique constante de contrevenir à leurs propres préceptes  qu'ils dénoncent la logique comme une connaissance "non scientifique").  Le concept de "science" est donc volé  par ceux qui ne comprennent pas  la capacité de la logique  à décrire le réel. 

— Et le concept de "vérité"  est volé  par ceux  qui ne reconnaissent pas  la validité des définitions,  dont découlent les axiomes.

Fécondité du critère de la contradiction pratique 

On peut cependant  aller encore plus loin que Ayn Rand  et,  avec Hoppe,  étendre  la notion de contradiction pratique  au maximum de ses implications logiques.  En effet,  comme l'oublient opportunément les économistes  qui recommandent certaines politiques tout en niant  la philosophie morale,  toute action par le fait même qu'on a choisi de l'accomplir,  qu'on a pensé devoir le faire,  affirme implicitement certaines choses ;  au minimum,  il postule une causalité,  affirme un Droit de propriété,  pose des jugements de valeur  et même un impératif.  Il n'y a là rien de tiré par les cheveux,  c'est au contraire une expérience universelle  à laquelle,  comme l'oeuf de Colomb,  il suffit de penser  pour en avoir conscience :  que font-ils,  d'ailleurs,  en tant qu'économistes,  sinon constater régulièrement des contradictions  entre ce que le politique attendait implicitement de son action  et ses effets  tels qu'eux-mêmes les prévoient ?  en outre,  comme parler n'est qu'une manière  d'agir  (en hébreu ancien c'est d'ailleurs le même mot :  ha-dabar),  quiconque dit une chose  en implique en même temps d'autres  par cet acte de parler.  Il ne leur reste qu'à reconnaître les autres énoncés implicites de telles actions :  quiconque agit  dit en même temps  (au moins) : 

— "l'objet matériel de mon action  est en ma possession", 

— "j'attends  tel ou tel  résultat de ce que je suis en train d'en faire :

— "et j'ai le Droit  d'en faire  ce que je fais  maintenant" ;

— "il est bon  que je fasse ce que je suis en train de faire  maintenant

— "et je dois  le faire  maintenant  comme je le fais."

Libre aux économistes géniaux  mais insuffisamment formés  qui viennent de découvrir ce principe  d'en énumérer d'autres,  et d'en tirer les conséquences théoriques appropriées ;  avant de se précipiter,  qu'ils commencent par lire Hoppe sur ce point,  pour ne pas avoir à réinventer la roue. 

En outre,  il arrive toutes ces affirmations,  explicites ou implicites,  ne peuvent pas être vraies en même temps.  Toutes les fois qu'un quidam dit une chose  que cet acte de parler  contredit implicitement,  la réfutation est immédiate :  nous pouvons et devons constater  qu'il a réfuté cette chose  ou parlé sans justification ;  et c'est à nous de trouver en quoi consiste l'erreur,  puisqu'elle existe certainement.  Prenons le cas d'un homme de l'état  qui imposerait  un salaire minimum plus élevé  soi-disant "pour lutter contre le chômage" :  ou bien il se trompe sur la causalité sociale qu'implicitement il postule,  ou bien il ment sur ses véritables intentions.  Contradiction pratique ou "performative"  — et précieux moyen de détection philosophique  pour reprendre l'expression de Ayn Rand.  Et cas,  d'ailleurs,  on ne peut plus classique de la tradition philosophique,  puisqu'une de ses manifestations est le fameux paradoxe du menteur,  dont j'ai découvert naguère  pourquoi ceux qui l'invoquent se font un devoir,  depuis des millénaires,  d'y mettre en scène certaine nationalité[317] :  c'est encore une apparente contradiction pratique qui y signale l'erreur,  et celle-ci,  comme dans la plupart des paradoxes,  tient à un faux postulat implicite,  en l'occurrence la définition du menteur :  le menteur  n'est pas  celui qui dit invariablement le contraire de la vérité,  auquel cas  il serait parfaitement fiable  (une telle définition est fausse,  parce qu'elle conduit à une contradiction),  mais celui qui mêle la vérité au mensonge de telle manière qu'on ne puisse pas lui faire confiance  quand il parle.  Celui qui dit :  "je suis un menteur"  dit donc en fait :  "ce que je dis est indigne de confiance",  message qui n'est ni ambigu ni incertain,  et que prouve le fait même de le dire.  C'est d'ailleurs pourquoi ce genre de déclarations, dans les faits,  ne nous plonge pas dans l'abîme de perplexité  que suppose le paradoxe  mais suscite simplement une méfiance justifiée.  Et cet exemple nous permet d'ailleurs  d'identifier un autre énoncé implicite de quiconque  (et pas seulement un savant)  affirme quelque chose,  à savoir qu'il aurait pris les moyens de dire  la vérité.  S'il ne l'a pas fait,  la contradiction pratique le disqualifie,  que ce soit de mensonge  qu'il est coupable,  ou d'ignorance  — n'ayant pas pris les moyens de connaître la vérité  (on en profitera  pour définir le menteur par défaut  comme celui qui bafoue la vérité  parce qu'il a omis de la rechercher,  et parmi les menteurs par défaut,  le menteur par procuration  qui a,  en toute connaissance de cause,  choisi pour s'informer une source qu'il savait suspecte).

Si la contradiction pratique  a inspiré à la philosophie  l'un de ses paradoxes classiques les plus pittoresques,  il n'est pas certain  qu'on en ait tiré tous les enseignements possibles.  Si l'on doit en juger  par l'ampleur des découvertes  que l'on peut faire à lire Ayn Rand  et Hans-Hermann Hoppe,  on pourrait au contraire  supposer  que son efficacité et son utilité  comme moyen de preuve  demeurent sous-estimées.  Si nous apprenons  à identifier les affirmations,  y compris normatives et impératives  qui sont implicites dans toute action,  nous nous découvrirons  capables de prouver plus vite  bien plus de choses  que ce qui découle simplement des contradictions plus classiques entre les énoncés explicites,  ou entre les buts poursuivis,  ou entre les moyens et les fins.  Hans-Hermann Hoppe,  rappelant que l'action est l'occasion de confronter les énoncés de fait  à la réalité concrète,  est l'un de ceux  qui en ont systématiquement exploré les conséquences.  Il existe notamment des contradictions pratiques  qui sont automatiques,  notamment  mais pas exclusivement  celles qu'implique  l'acte de dire  certaines choses :  certaines propositions  sont telles  qu'on ne peut jamais les affirmer,  ou pour d'autres les nier,  sans que cela entraîne toujours  une contradiction pratique.  Exemple évident,  on ne peut pas  sans se contredire  raisonner à l'encontre du principe de non-contradiction :  on en déduit  que la loi fondamentale de la cohérence logique,  à savoir qu'une même chose  ne peut pas à la fois  être  et ne pas être,  toute argumentation  doit la supposer vraie  au préalable .  Or, pour paraphraser Ayn Rand  et citer Rothbard,  si on est obligé de se servir  d'une proposition  au cours de toute tentative pour la réfuter,  cela érige cette proposition  au rang d'axiome.  Qu'il existe des contradictions pratiques automatiques  a pour conséquence que tout discours  qui se veut rationnel  doit toujours implicitement  tenir pour vrais  certains énoncés :  on ne peut pas argumenter  sans que cet acte  d'argumenter les implique  effectivement,  et on est donc  obligé de les tenir pour vrais  comme conditions mêmes  d'une argumentation rationnelle.  Ce sont,  pour reprendre les termes de Hoppe, des énoncés vrais a priori,  et qui sont définitivement justifiés,  puisque  tout acte entrepris pour les réfuter les affirmerait implicitement :  une contradiction pratique  (ou "performative")  que l'on ne peut jamais éviter  est un moyen de preuve définitive,  irréfutable  a contrario.  Parmi les énoncés généraux de fait  qu'il a  ainsi prouvés  figurent par exemple :

[Sur la connaissance de l'avenir]  "l'idée d'une incertitude  (ou d'une ignorance)  'parfaites'  est soit  ouvertement contradictoire dans la mesure  où elle veut dire 'tout est incertain de l'avenir  sauf qu'il y aura de l'incertitude  — et de cela  nous sommes certains',  ou alors  induit  une contradiction implicite  puisque  cela voudrait dire  que 'tout est certain  mais le fait  que tout est incertain est lui-même incertain'  (du type :  'je sais assurément  que ceci ou cela  est vrai,  et [simultanément]  je ne sais pas  si ce même ceci ou cela  [la même chose]  est vrai ou faux').  Il n'y a qu'une position intermédiaire  entre les deux extrêmes de la 'connaissance parfaite'  et de l''ignorance parfaite'  qui soit défendable  au nom de la cohérence logique' :  l'incertitude existe,  mais cela  nous le savons avec certitude.  En conséquence de quoi,  la certitude existe tout autant,  et la frontière entre connaissance certaine  et incertaine est elle-même certaine  (fondée sur une connaissance  qui l'est aussi)[318]."

"Le modèle des 'anticipations rationnelles' de l'homme comme machine dotée d'une connaissance parfaite des distributions de fréquence relative de toutes les classes d''actes' éventuels  à venir […] cette représentation-là  est condamnée  par des contradictions internes  irrémédiables.  […]  l'hypothèse  selon laquelle tous les acteurs  posséderaient  une information identique [implique]  une contradiction performative :  [énoncer ces mots-là  est démenti]  par le fait même de les prononcer.  Car il n'aurait  aucun besoin de [le] dire  si tous les autres  [le] savaient.  En fait,  si tout le monde  savait exactement les mêmes choses  que tout le monde,  personne  n'aurait besoin de communiquer du tout.  Le fait que les gens,  bel et bien,  communiquent,  prouve […]  que leurs informations ne sont pas identiques.  Les théoriciens des anticipations rationnelles  eux-mêmes,  en vertu du fait  qu'ils présentent  leurs idées au public qui lit,  doivent  naturellement supposer que ledit public  ne sait pas encore  ce qu'eux-mêmes  savent déjà[319]."

[Sur les traits  généraux de l'action humaine]  "[si quelqu'un]  prétend savoir de science certaine  que l'information à venir des gens,  et par extension logique,  leurs actes,  ne peuvent pas  être connues […],  c'est que lui-même sait bel et bien  quelque chose  [et qui n'est pas près de changer] de la connaissance  et de l'action à venir.  Il doit l'admettre  dès le départ :  il existe quelque chose [d'universel],  qu'il peut nous dire,  parce qu'il le sait, de la connaissance  et de l'action  en tant que tels.  […] Ce qu'[on] doit  présupposer  n'est pas seulement  que l'homme  pourra changer dans sa conduite ultérieure,  mais aussi  que ces changements-là  seront le fruit  d'un processus  d'apprentissage,  c'est-à-dire  qu'ils résulteront du fait  que l'homme  aura su  distinguer  entre le succès et l'échec,  entre la confirmation  et la réfutation,  et tirer des conclusions de ces expériences  catégoriquement distinctes ;  que,  par conséquent,  tous les changements possibles dans la conduite de l'homme,  si imprévisible  que puisse être  leur contenu particulier,  sont soumises  à des lois  prévisibles :  une logique  uniforme et constante de l'action et de l'apprentissage  humains."  [mes italiques ;  belle définition de la praxéologie !]

[Sur la connaissance des énoncés  à venir]  "Je peux  bel et bien  prédire,  et en fait  prédire  avec une certitude parfaite […]  que,  aussi longtemps  que je parlerai seulement, quelle que soit ma langue,  tout ce qu'aurai dit  ou écrit  aura  une structure logique  (propositionnelle) constante  et invariable :  par exemple,  qu'il me faudra  employer des propositions identifiantes,  telles que des noms propres,  et des propositions d'assertion  pour affirmer  ou nier  quelque propriété particulière de l'objet  identifié  ou nommé[320].

Voilà donc quelques illustrations des usages du critère de la contradiction pratique  et des conclusions générales  qu'il permet  plus facilement de tirer, les présupposés nécessaires de l'action et de l'argumentation.  Cependant,  nous avons vu  que l'action implique  aussi des jugements de valeur ;  et Hoppe n'a pas non plus omis de rechercher les éventuelles normes générales  présupposées  par toute action,  ce qui l'a conduit à ce que son propre maître  Ludwig von Mises  jugeait  impossible :  une philosophie politique  vraie a priori[321].

Implication  inattendue de l'éthique scientifique

Jusqu'à présent,  nous étions  encore dans les limites de ce que le savant,  quand  il réfléchit vraiment à ce qu'il fait,  accepte facilement.  Mais,  voilà :  il se trouve aussi  que ces règles mêmes de l'argumentation rationnelle incluent aussi l'essentiel d'une définition rationnelle  et irréfutable de la justice.  Michael Polanyi,  utilisant  l'analogie même de leur propre découverte scientifique  pour faire comprendre aux expérimentalistes  le processus de marché  avait déjà,  dans The Logic of Liberty[322],  tenté d'expliquer  à ses savants  collègues  qu'il fallait  que le marché  fût  libre  comme eux-mêmes l'étaient dans leur recherche de la vérité.  Nous pouvons  établir définitivement  cette comparaison  sur l'identité des principes  en cause,  et démontrer  que,  parmi les présupposés  logiquement nécessaires de toute discussion rationnelle  figure  une doctrine politique  déterminée.

En effet,  le devoir implicite de servir la vérité  n'exige  pas seulement de la connaître : dans la société des hommes,  elle exige aussi de discuter pacifiquement.  L'argument du gros bâton,  qu'emploient  aujourd'hui les hommes de l'état  pour imposer  — directement  par l'autorisation préalable  (des radios, des télévisions, des écoles)  et indirectement  par l'impôt-subvention —  leurs vérités officielles,  est depuis les Grecs  identifié…  pour ce qu'il vaut.  Cela veut dire que,  parmi les moyens de connaître la vérité  logiquement impliqués  par toute argumentation  figure le principe de non-agression :  en somme,  que le principe de non-agression  ne pourra jamais être réfuté.  Le principe de non-agression  est le même que celui de la propriété naturelle  et s'énonce ainsi  (c'est un rappel) : 

"on a le droit de faire  ce qu'on veut de ce qu'on n'a pas  volé,  c'est-à-dire  pris à un autre  contre son gré".

Appliqué aux choses,  le principe de la propriété  naturelle  est le droit du premier utilisateur :  on peut faire ce qu'on veut  de ce qui n'est à personne,  et rien de ce qui est à autrui  — à moins  qu'il n'y consente.  Considéré  du point de vue de la production,  ce principe  établit  le droit du producteur :  celui qui a produit la première valeur  a le droit de disposer du produit.  Appliqué au corps,  c'est le principe de la propriété de soi :  en tant que premier utilisateur de son corps,  on en est le propriétaire légitime,  ce que nous pouvons d'ailleurs démontrer par le critère  de la contradiction pratique universelle :  quiconque  entreprend de réfuter la propriété de soi  agit lui-même sur son propre corps  comme s'il en était propriétaire.  Cet acte même  affirme implicitement  le contraire de ce qu'il prétend affirmer,  contradiction pratique  (et vol de concept)  qui suffit à le réfuter.  On pourra donc  établir à la suite de Hoppe  que quiconque accepte de participer à une argumentation  rationnelle,  en s'abstenant d'agresser  et de menacer quiconque,  traite son propre corps et celui d'autrui  (mais comme on vient de le voir,  pour qui respecte  l'universalité du droit  ce dernier point  n'est même pas logiquement nécessaire)  comme si chacun en était le propriétaire.  Qu'il soit impossible d'argumenter rationnellement sans le faire  établit le principe de la propriété naturelle  comme vérité axiomatique  ou a priori. 

On voit bien des hommes de l'état  qui acceptent de participer à des discussions  et qui,  à ces occasions,  traitent leurs sujets comme s'ils étaient  leurs égaux  et non leurs esclaves ;  ils ne les agressent pas,  il ne les menacent pas :  en somme,  ils se conforment  au principe de non-agression.  A ces occasions,  il les reconnaissent propriétaires d'eux-mêmes  comme ils ne peuvent pas ne pas le faire pour eux.  Et c'est dans l'inconséquence qu'ils manifestent ensuite  qu'on peut trouver  une nouvelle preuve que leur étatisme est absurde :  en effet,  une fois sortis de ces discussions,  ils ne se gênent  pas  pour confisquer leurs biens  par la force  ni pour les menacer de violence  afin de les dépouiller ;  or,  quand ils acceptaient de respecter les règles de la discussion civilisée,  ils ont bel et bien  reconnu implicitement principe de la propriété naturelle… et celui est d'application universelle et exclusif  de tout autre.  Or,  en même temps,  ils vivent suivant le principe opposé,  puisque c'est ce qu'implique leur statut même  d'hommes de l'état.  Cette contradiction pratique  démontre que l'homme de l'état,  par définition,  est un hypocrite ou un incohérent :  respectueux du principe de non-agression dans des discussions publiques,  et même dans sa vie de tous les jours,  et en tant  qu'homme de l'état  violateur du principe de la propriété naturelle  — que lui-même et ses complices punissent  d'ailleurs comme autant de délits et de crimes  lorsque ce sont les autres qui les commettent.  On pourrait d'ailleurs commenter bien davantage cette schizophrénie étatiste :  nous reconnaissons tous une morale dans nos relations avec les autres,  sous peine  d'ailleurs de nous retrouver  rapidement  à l'hôpital  ou en prison.  Or,  la plupart  d'entre nous  acceptent  que les hommes de l'état  agissent de la manière même  que notre morale  universelle  et leurs propres lois  nous désignent  l'une et l'autre  comme criminelle.

Parmi les présupposés logiques de tout discours rationnel  figure  donc bien  le principe politique de  non-agression,  c'est-à-dire  la définition  traditionnelle  et universelle de la justice :  non seulement  comme conséquence  directe du fait  que l'argument du gros bâton  n'est pas recevable  comme moyen de l'argumentation  mais plus  immédiatement  et universellement encore,  mais parce qu'ouvrir la bouche pour argumenter  implique en soi-même  d'accepter implicitement ce principe.  Max Weber  et les tenants de la Wertfreiheit  sont donc  bien plus encore dans l'erreur  qu'on ne pourrait l'imaginer habituellement  quand on ne fait que traiter du devoir moral  chez le savant :  car  la science  ne peut se passer de valeurs  non seulement  pour exister,  mais aussi  pour avoir un sens.  Et parmi ces normes mêmes  figure un parti pris politique déterminé,  unique  et absolu :  celui de la propriété naturelle.  Hans-Hermann Hoppe,  répondant  aux critiques de cette démonstration  qui est la sienne[323],  confirme  sa portée universelle :

"Il faut considérer  comme la défaite la plus absolue pour une proposition normative  que l'on puisse démontrer que son énoncé  est logiquement incompatible  avec l'affirmation de son auteur  comme quoi sa validité  pourrait être constatée  au moyen d'une argumentation.  Démontrer  une telle incompatibilité  équivaut à une démonstration  d'impossibilité ;  et une telle démonstration  est absolue dans le domaine de la recherche  intellectuelle[324]."

En somme,  le principe de la propriété naturelle  est… un principe :  si on l'a reconnu une fois,  on ne peut plus le méconnaître  sans contradiction.  Notamment,  on ne peut pas  prétendre limiter  le domaine des choses qui peuvent faire l'objet de l'appropriation naturelle.  En effet,  prétendre  empêcher un autre de disposer d'une chose,  c'est s'en déclarer soi-même propriétaire :  celui qui proposerait cette restriction  aurait  par là  l'inconséquence  d'étendre ses propres prétentions  au-delà des ressources  que lui-même considérait avoir  justement appropriées : les hommes de l'état,  par exemple,  qui font des lois prétendant  que personne  ne saurait  disposer de tout  ou partie de son propre corps  (doctrine pseudo-juridique  dite de l'"indisponibilité")  se déclarent eux-mêmes  ipso facto  propriétaires  dudit corps.  En outre,  prétendre justifier cette extension  impliquerait d'invoquer un autre principe d'acquisition légitime de la propriété,  et un principe qui contredirait  celui fondé  sur le droit de la première  mise en valeur  et qu'il aurait déjà  accepté. 

On aurait pu imaginer  qu'il existe un principe supérieur de justice,  qui soit  compatible  avec la propriété naturelle  tout en la limitant,  comme elle-même  par exemple  justifie  et borne  à la fois  la liberté des échanges.  On pourrait invoquer des nécessités  telles que l'obligation de preuve  portant  sur toute possession,  y compris acquise  selon la justice naturelle,  ou "que la justice soit forte",  c'est-à-dire  la nécessité pratique d'organiser la société politique d telle manière  que la justice  puisse effectivement régner  (principe que les hommes de l'état  manipulent  sous l'appellation  d'"ordre public").  Cependant,  ces exigences-là  ne contredisent pas la propriété naturelle comme seul principe de justice  rationnellement démontré.  Elles ne sont que des exigences de sa mise en oeuvre,  à laquelle  elles sont subordonnées. 

Mais  ce qu'on vient  justement de prouver,  c'est  que la propriété naturelle  est le seul principe de justice,  universellement applicable  et exclusif de tout autre,  qui puisse jamais  être rationnellement justifié :  elle est la justice même,  et pas plus  la "justice sociale" des socialistes  que leurs "droits sociaux",  qui la nient  et qui la violent,  ne peuvent se défendre  rationnellement.  Il faut rappeler  notamment  que la notion de "droits sociaux"  — l'idée  suivant laquelle  on pourrait  avoir des "droits" opposables  à la propriété naturelle  d'autrui  n'est  pas seulement  incompatible  avec la propriété naturelle :  elle implique  en fait  le principe moral  opposé :  la propriété naturelle implique que c'est  parce qu'on a produit  qu'on a des Droits.  Or,  la seule conséquence pratique des prétendus "droits à"  serait que de puissants  non-producteurs  dépouillent les faibles producteurs  au profit (du moins ostensible) des pauvres :  en somme,  que ce serait  parce qu'on n'a pas produit  qu'on aurait des Droits.

Il est vrai que les socialistes  continuent  à défendre de telles normes,  mais cela ne change rien  à la démonstration.  Que  deux et deux  font quatre  n'empêche  personne de dire  que cela fait trois ou cinq,  ni même d'essayer de faire de "deux et deux font cinq"  le principe de l'arithmétique  nationale.  Cependant,  deux et deux font toujours quatre.  De manière  strictement  analogue,  Hoppe prétend  "seulement" que toute argumentation  en faveur du socialisme  est nécessairement  absurde,  et que comprendre cela  est à la portée de tout homme  compétent  et honnête. 

De même,  que l'on puisse  observer  que la justice n'est pas respectée  et que le socialisme règne  malgré  tout n'a  absolument  aucune prise  sur le fait  que la non-agression  est la seule  norme politique  rationnellement  défendable.  Qu'est-ce que ça y change  qu'il y a des monopoles, de la censure  et des impôts ?  Hoppe nous présente  une démonstration  d'impossibilité, de nature  logique,  comme les démonstrations  mathématiques :  sa validité peut  être établie  indépendamment de toute expérience  contingente.  Celle-ci  a prétendu démontrer  qu'il est impossible,  par des propositions, de justifier des institutions  socialistes  sans tomber dans des contradictions,  entre autre des contradictions pratiques. 

Et  tout comme la validité  d'une démonstration  mathématique  n'est pas confinée  à l'instant  où on l'énonce,  celle de la propriété naturelle  ne se limite pas non plus  aux situations  où quelqu'un participe  à une argumentation.  S'il est juste,  l'argument  démontre sa validité universelle,  que l'on argumente ou qu'on n'argumente  pas :  justifier quoi que ce soit  nécessite d'argumenter,  et ce qu'on doit supposer vrai comme préalable  à toute espèce d'argumentation  est justifié pour toujours,  c'est-à-dire  que le reconnaître vrai  est une condition  préalable  nécessaire  pour que tout argument le soit ;  et que tout énoncé  qui contredirait les faits  en question  est à jamais réfuté  comme impliquant  une contradiction pratique. 

Et elle n'est pas non plus  affectée  en quoi que ce soit  par la question de savoir  si les gens  la trouvent  ou non  à leur goût,  si elle a  ou non  leur faveur,  s'ils la comprennent  ou non,  s'ils se mettent  ou non  d'accord  à son sujet  et pas davantage  s'ils sont  ou non  en train d'argumenter maintenant.  La philosophie politique  est la philosophie  politique,  et la psychologie  sociale  la psychologie  sociale.  Comme la plus belle fille du monde,  qui  ne peut donner  que ce qu'elle a,  la raison ne peut pas  offrir  davantage  qu'une preuve de la justice,  si absolue et définitive soit-elle.  Elle n'est pas un antidote contre l'incapacité de penser,  la malhonnêteté  et la méchanceté :  celles-ci  pourront  toujours  continuer  à exister  et même  à l'emporter  sur la vérité  et la justice. 

L'implication la plus immédiate de cette démonstration  est que les politiques de concurrence,  puisqu'elles violent le Droit de propriété naturelle,  ne peuvent jamais  se justifier. 


Conclusion de la première partie

 

 

Nous avons  passé en revue  quelques exemples d'analyses  qui sont à la mode  mais qui ne sont pas  scientifiques  parce que,  préjugeant de la méthode  applicable,  se trouvent  rejeter  a priori  les seules qui puissent fournir des réponses cohérentes.  Cela nous a permis de décrire les principes d'une méthode réaliste,  qui analyse l'action humaine  en termes des délibérations  qui y ont conduit,  retrouvant de ce fait,  et sans surprise,  les raisonnements  qui sont aussi ceux des juristes  véritables. 

Cependant,  le pseudo-expérimentalisme n'entrave pas seulement le progrès :  il provoque aussi  maintes régressions car c'est,  au fond des choses,  de ce divorce entre la logique et l'expérience,  qui affaiblit la capacité conceptuelle des savants,  que souffrent aujourd'hui,  comme la plupart des autres sciences morales,  l'économie comme la philosophie politique.  Si dans ces disciplines les manuels  n'offrent plus de vision cohérente des choses  mais acceptent de juxtaposer des théories  sans rapport entre elles,  voire contradictoires  (on fait coexister, dans un même ouvrage,  la plomberie keynésienne  et les lois de la formation des prix  sur les marchés,  le Droit naturel  et la régression à l'infini du positivisme juridique),  ce n'est pas seulement la loi du genre :  c'est qu'à la suite d'un divorce admis entre la logique et l'expérience,  la loi aristotélicienne du Tiers Exclu,  première loi de la logique,  on ne la respecte plus vraiment :  passent implicitement  pour "également acceptables" des visions du monde  qui s'excluent,  alors que, de deux propositions contradictoires,  il y en a forcément  une au moins  qui est fausse.  Quatre faits  peuvent illustrer  cet état d'esprit : 

 — le fameux délire de Paul Samuelson  à propos de Keynes :  "avoir trente ans au moment de la Théorie générale !"  Pourquoi,  que trouve-t-il donc de si exaltant dans la Théorie susdite ?

"C'est un livre mal écrit,  mal construit [...]  il abonde  en équivoques  et en confusions...  en somme,  c'est un livre de génie[325]". 

Ergo,  la confusion intellectuelle  n'est plus  un motif de disqualification  et de ridicule,  mais la nouvelle marque du génie.  Il affirme aussi  que l'obscurité de l'ouvrage ne devrait pas embarrasser ses partisans,  mais ses critiques :

"Il faut répéter que la Théorie générale  est un livre obscur,  si bien que quiconque  voudrait s'opposer à Keynes  devrait le faire  largement  à ses propres risques[326]."

Si on a bien compris,  le Maître échapperait  à toute censure,  puisqu'il  ne serait pas tenu  à la cohérence logique  et que d'ailleurs personne  ne peut être sûr  d'avoir compris  ce qu'il disait.

— Des critères aussi incontestables de la supériorité scientifique permettent d'expliquer pourquoi,  à l'inverse, les manuels de notre époque  présentent  Frédéric Bastiat  comme à peine un économiste,  au plus  un vulgarisateur de génie.  C'est que lui  ne commettait pas de fautes de logique,  et n'utilisait pas de termes  qui ne fussent clairs.  Sa défense du laissez-faire  est aussi valide aujourd'hui  qu'il y a cent cinquante ans ;  à cette fin,  il a inventé  la notion essentielle de "spoliation légale",  par laquelle  on peut distinguer les injustices  et les destructions de l'intervention étatique  comme résultant  d'une interférence  avec la possession de soi-même  et des choses produites.  Il avait prévu et réfuté  la théorie marxiste  à partir des erreurs de Smith,  Ricardo et Malthus  dix-sept ans  avant la parution du tome I du Capital[327].  C'est pour cela qu'il passe pour un journaliste.  A ce propos,  il vient à l'esprit une réflexion de Jean-Baptiste Say sur les successeurs de Ricardo  (que Keynes a vilipendé,  mais à qui il ressemble pour son usage abusif de la mécanique des agrégats) :

"Plusieurs économistes anglais...  accusent ceux de leurs compatriotes  qui font de la métaphysique  sur l'économie politique de  chercher dans l'obscurité même  un moyen de succès :  omne ignotum pro magnifico,  dit l'un des plus récents,  n'est pas  sans exemple  parmi nous,  et la réputation d'un auteur  pour la profondeur des pensées  est souvent accrue  par un petit mélange d'inintelligible.  Des lecteurs  débonnaires  attribuent une sagacité  peu commune  à un homme  qui a pu  concevoir  ce qu'ils ne peuvent comprendre ;  tandis  qu'un arrangement des idées  tel qu'elles s'enchaînent naturellement,  et des expressions  toutes simples,  leur semblent  un résultat  si facile,  qu'ils ne perçoivent pas  qu'il est le fruit  d'une forte conception d'un travail opiniâtre[328]'."

A contrario,  Alain Besançon rappelait que : 

"Les formulations les plus claires  et les plus simples  sont celles  qui viennent  en dernier,  au terme  d'un long effort[329]."

— Troisième fait  significatif :  Friedrich Hayek  présente  lui-même  sa propre tendance  à rechercher la cohérence logique,  et son "incapacité" à maintenir dans son esprit des conceptions incompatibles entre elles,  non pas  comme un minimum  exigible de tout savant,  mais comme un trait psychologique personnel,  une sorte de manie  dont il demande presque  qu'on veuille bien l'excuser[330]  (si cela avait pu le rassurer,  confirmons ici  que sa philosophie politique ne présentait pas le caractère de cohérence que lui-même imaginait[331]).

— Enfin,  que répond  Kenneth Arrow  au printemps  1990  à un membre  du public qui,  après  qu'il vient de débattre  avec Murray Rothbard,  lui pose la question suivante :

"— mais,  Monsieur le Professeur,  votre théorème d'impossibilité  ne nous dit-il pas  que la démocratie  ne peut pas marcher ?

Eh bien,  notre prix Nobel ne prend pas lui-même au sérieux  la théorie pour laquelle on le connaît dans le monde entier,  et refuse d'en tirer les conséquences :

"— si vous prenez  au pied de la lettre le théorème d'impossibilité,  je suppose  que vous devez prendre quelques précautions  quand vous faites usage de la démocratie[332]".

— Enfin, les politiques de concurrence sont une occasion privilégiée d'exposer les conséquences de cette évolution philosophique.  Leonard Peikoff,  dans un article visant à montrer à quel point le divorce entre la logique  et l'expérience est à l'origine des désordres intellectuels  et moraux  dont les politiques de concurrence ne sont qu'un aspect,  commence justement par l'anecdote suivante :

"Il y a quelques années,  je défendais le capitalisme dans une discussion  avec un éminent professeur de philosophie.  En réponse à son accusation  comme quoi le capitalisme conduirait à des monopoles coercitifs,  j'expliquai  que de tels monopoles sont dus à l'intervention de l'Etat dans l'économie et sont logiquement impossibles dans le capitalisme [...].  Le professeur en question  fut singulièrement insensible  à l'argument  et répliqua,  avec un air de surprise  et de dédain :  'Logiquement impossible ? — Bien sûr,  à partir de vos définitions.  Tout ce que vous dites c'est que,  quelle que soit la part de marché qu'elle contrôle,  vous n'appellerez pas une entreprise "monopole coercitif"  si ça se passe dans un système que vous appelez 'capitalisme'.  Votre opinion est vraie par décision arbitraire,  c'est une question de sémantique,  elle est logiquement vraie,  elle ne l'est pas en fait.  Laissez maintenant  la logique de côté ;  soyez sérieux  et considérez les véritables faits empiriques en la matière'[333]." 

Juan Carlos Cachanosky avait  inventé  un mot dépourvu de sens sauf pour lui,  (le ?) pytaquí (pour illustrer le fait  que les symboles de l'économie mathématique  n'ont pas de sens en eux-mêmes,  et n'en ont  que si en ont eux-mêmes les concepts qu'ils sont censés représenter  — mais à condition  qu'ils représentent vraiment quelque chose),  et qui peut nous aider à comprendre  à quel point  les "faits empiriques"  supposés dépendent des définitions des mots  dont elles sont faites : 

"Si j'écris 'pytaquí',  il sera difficile à quiconque de comprendre ce que je veux dire  […] cela peut donner lieu  à des milliers d'interprétations.  […]  je suis le seul à connaître la signification du symbole "pytaquí[334]".

Comment donc étudier,  décrire,  mesurer (le ?) pytaquí  si on n'a aucune idée précise de ce que c'est ?  On objectera  qu'il n'est pas possible de s'en faire une idée  si,  justement,  on n'a eu accès à aucune mesure :  la perception consiste dans un ensemble de mesures,  au moins relatives.  Cependant,  ce n'est pas  la mesure en soi  qui est en cause :  ce qui est en cause,  c'est le refus de principe,  inspiré par un préjugé philosophique  qui se réfute lui-même,  d'admettre que le processus scientifique consiste,  en même temps  qu'on étudie les objets,  à en proposer des définitions successives,  et à vérifier leur cohérence logique,  c'est-à-dire leur capacité  à désigner des phénomènes vraiment équivalents  et de ce fait à éviter  confusions et conclusions contradictoires.  Or,  ces définitions,  si provisoires  soient-elles,  sont logiquement nécessaires à toute mesure ultérieure.  Ce qui est donc  en cause,  c'est le refus d'admettre que la science des définitions existe,  qui procède du même pas que la science des propositions,  chacune étant indispensable à l'autre ;  le refus a priori de toute définition cohérente, de peur d'être confronté à des conclusions certaines,  et qui conduit à une frénésie arbitraire de "mesures"…  sur des choses dont ses adeptes affirment justement qu'on ne saurait validement les définir,  érigeant le vol de concepts au rang de principe absolu.  Peikoff  en développe les tenants  et aboutissants : 

"Pour les profanes en philosophie,  ce serait là une réponse renversante.  Et pourtant ils rencontrent partout  ses équivalents de nos jours.  Les prémisses  qui la sous-tendent  imprègnent notre atmosphère intellectuelle  comme les microbes d'une peste noire épistémologique,  prête à infecter  et à détruire toute idée qui se réclame d'une argumentation  logique concluante,  peste  qui répand le subjectivisme  et la dévastation conceptuelle dans son sillage.  Cette peste  est une théorie formalisée dans la philosophie technique :  on l'appelle  la dichotomie analytique-synthétique.  Elle est acceptée,  sous une forme ou sous une autre,  par tous les philosophes contemporains influents  — qu'ils soient aussi bien pragmatistes  que positivistes logiques,  analystes  ou existentialistes.  La théorie de la dichotomie  analytique-synthétique  pénètre chacun des recoins de notre culture,  affecte directement  ou indirectement  toutes les vies humaines,  tous les sujets,  toutes les préoccupations.  Ses porteurs sont nombreux,  ses formes subtilement diverses,  et ses premiers symptômes  banaux  et apparemment bénins.  Cependant,  elle est mortelle.  […] Aujourd'hui,  [conclut Peikoff,]  chacun doit être son propre protecteur intellectuel.  Sous quelque forme qu'il soit confronté à [...] la dichotomie analytique-synthétique,  il doit être capable de la déceler, de la comprendre,  et de lui répondre.  Ce n'est que de cette façon qu'il pourra résister à l'agression et demeurer épistémologiquement intact[335]."

Que Peikoff ait pu présenter le faux concept du "monopole de fait" comme un exemple caractéristique de divorce entre la raison et la réalité,  illustre  la raison la plus profonde  pour laquelle l'analyse conventionnelle des structures de marché  est intéressante.  Si elle n'est pas infiniment nuisible  à l'efficacité productive,  — quoiqu'elle compte  parmi ses exploits  d'avoir détruit la moitié de la valeur de Microsoft,  elle traduit quand même un mouvement d'idées  qui pourrait détruire toute pensée.

Elle a entre autres  une conséquence singulière,  laquelle reflète le mépris de la logique qui l'a inspirée.  A force de confondre la concurrence,  qui est la liberté  (liberté de rechercher  le mieux,  qui oblige la rivalité entre les hommes  à se traduire par des actes créatifs  plutôt que des actes destructeurs)  avec la pluralité des offreurs,  elle a contribué dans l'ordre de la connaissance  et,  par conséquent, de l'éthique,  à accréditer la pseudo-norme du "pluralisme",  qui donne à croire  que ce serait  la pluralité des opinions  et non le Vrai,  la diversité des moeurs  et non le Bien,  qui sont des fins en soi.  De même que,  sous couleur de "maintenir la pluralité" des offreurs les hommes de l'état  violent le droit de gérer librement son bien, les "pluralistes"  militants disqualifient la vérité,  donc la connaissance,  la morale  et le Droit[336] .  Le refus de la logique  engendre celui des principes,  qui affecte la législation :  alors que les politiques de concurrence  se permettent de punir des "fautes" uniquement postulées,  c'est un des domaines  où cette absence se révèle la plus directement contraire  à une définition raisonnable,  même positiviste de la loi :  en effet,  même les juristes positivistes reconnaissent comme "critère" de leur "état de Droit"  la condition qu'il existe des règles définies à l'avance,  qu'il s'agit de respecter.  Or,  justement, les politiques antitrust  ne remplissent même pas cette condition minimale-là :  quand il faut toujours attendre  la sentence  pour soi-même savoir si on a commis  une "faute",  peut-on encore parler de "légalité",  même formelle ?  Elles impliquent  une des confusions les plus directement destructrices de la philosophie politique,  oblitérant son critère essentiel,  la distinction entre la violence et la non-violence.  En faisant  l'amalgame du pouvoir économique  avec le pouvoir politique,  elles impliquent de censurer  comme des "écarts",  ou même  des "injustices"  voire des "violences" certaines manières d'exercer paisiblement  leur Droit de propriété qu'ont les possesseurs légitimes.  Et comme l'initiative de la violence  — à condition,  comme le note Rothbard,  d'y inclure les menaces  crédibles : 

"[L'] agression inclut  […]  deux variantes de l'agression physique  proprement dite :  l'intimidation,  c'est-à-dire la menace directe de violence physique ;  et la fraude,  qui revient  à s'approprier  ce qui appartient  à autrui  sans son consentement  et s'assimile  par conséquent  à un vol 'implicite'.  Imaginons  quelqu'un  qui vous aborde dans la rue,  brandit  un revolver  et réclame votre portefeuille.  Il ne vous a peut-être pas molesté physiquement  au cours de cette rencontre,  mais s'il vous a pris de l'argent,  c'est par la menace directe et explicite de vous abattre  si vous désobéissiez à son injonction.  La menace  d'agression  dont il a usé  afin d'obtenir  votre soumission  équivaut  à l'agression elle-même[337]."

est  la définition même de l'injustice,  c'est un amalgame qui pourrait détruire  toute norme de Droit.

Ce procès,  cette confusion,  ont d'ailleurs un équivalent dans la théorie économique,  qu'on pourrait d'ailleurs tout aussi bien  inclure dans la sophistique antitrust,  puisque  l'idée est de toute façon implicite dans les "politiques de concurrence" réelles,  c'est l'argument des "externalités", la pierre angulaire des autres rationalisations de l'étatisme.  Insultant odieusement  la mémoire de Jacques de Chabannes  (seigneur de La Palice),  cet argument implique l'idée  suivant laquelle ce qui n'est pas possible  serait possible,  notamment  qu'on pourrait prétendre connaître et mesurer l'utilité,  que l'on sait de science certaine n'être ni mesurable  ni connaissable.  Car c'est bien ce qu'impliquent ses "représentations" mathématiques les plus courantes.

La facilité  avec laquelle  juristes et économistes confondus  ont cru à la chimère  d'un "monopole de fait"  supposé spoliateur et destructeur,  vient d'abord,  encore une fois, de ce qu'ils ne se soucient plus de définitions cohérentes.  La sémantique  ne s'apprend plus aujourd'hui puisque,  selon la pétition de principe dominante,  les définitions doivent être "arbitraires" et conventionnelles".  Le résultat  en est que des notions se développent,  qui mélangent des objets  entièrement différents dans leur nature  et dans leurs effets :  ce que Ayn Rand  appelait des "anti-concepts par amalgame"  ("package-deals"),  procédé excellent  pour multiplier les confusions.

Hans-Hermann Hoppe  avait déjà accusé le positivisme-empirisme  d'avoir éclipsé les moyens intellectuels  par lesquels,  dès son apparition au XIXème siècle  et avant le polylogisme de Marx, les auteurs libéraux  n'avaient eu aucune peine à démontrer les contradictions du socialisme.  Cependant,  nous avons aussi vu  que la science expérimentale  elle-même  dépend logiquement,  pour être valide, de présupposés que seule la philosophie peut établir  (et a mis un certain temps  à identifier).  Il s'ensuit  que c'est en fait  à toute science que le pseudo-expérimentalisme s'attaque,  et que c'est uniquement  pour des raisons pratiques,  parce que les puissants gagnent moins  à falsifier les sciences de la nature qu'à nier directement  la morale et le droit  que ce dogme a surtout affecté les sciences morales : 

"Aucune doctrine philosophique moderne_  n'a davantage contribué  à propager le relativisme  que le positivisme.  Enraciné dans les traditions de l'empirisme de Locke [avant son initiation en 1666 à la tradition du Droit naturel par Lord Shaftesbury[338]]  et de Hume,  il est d'abord  apparu à Vienne  pour s'établir ensuite,  notamment dans le sillage de l'émigration de ses chefs intellectuels,  comme croyance philosophique  dominante du monde occidental[339].

"Alors que les principes fondamentaux du positivisme  impliquent la négation des affirmations  rationalistes  aussi bien  pour les sciences naturelles  que pour les sciences sociales,  c'est  sur les secondes  que son impact  a été le plus fort.  Certes,  on ne saurait douter  que les sciences de la nature,  notamment  la logique et la protophysique,  aient souffert de l'influence du positivisme[340].  Cependant,  déloger le rationalisme de ce domaine-là de la connaissance  serait  extrêmement ardu,  pour les raisons  que nous avons déjà vues.  Faire sien le relativisme  impliquerait  d'abandonner sur l'heure  les moyens intellectuels  grâce auxquels on parvient à maîtriser la nature :  quiconque a un intérêt quelconque  à distinguer le succès de l'échec  refusera de payer ce prix-là.  Dans les sciences sociales,  en revanche, les choses sont différentes.  Il est vrai que,  jusqu'à présent,  l'argument purement intellectuel  pour appliquer  le relativisme à la société  n'est guère apparu  mieux fondé que pour les sciences de la nature  (j'entends d'ailleurs démontrer  […] qu'il est entièrement dépourvu de fondement).  Cependant,  prôner et pratiquer le relativisme dans les sciences sociales ne conduit pas aussi automatiquement  à l'échec immédiat  que dans les sciences de la nature.  Si on nie  l'existence de lois absolues de l'économie  ou de l'éthique  et la possibilité du progrès social,  il faut bien  que quelqu'un  en paie aussi le prix.  Ce prix,  en revanche,  rien ne force à le payer soi-même,  pas plus qu'à le faire payer  par ceux  qui auront accepté cette opinion  et agi  en conséquence.  Bien au contraire,  celui qui l'adopte  peut éventuellement imposer aux autres  ce qu'il en coûte de penser  comme lui le fait.  Ainsi, dans la mesure où le relativisme  peut servir de moyen  pour accroître  son bien-être  aux dépens de celui des autres,  certains individus  peuvent avoir  un intérêt majeur  à prôner  le relativisme social[341].  C'est cela  qui explique pourquoi  l'influence du positivisme  s'est particulièrement fait sentir dans les sciences sociales[342]."

Même constat  chez Mises[343] 

"Dans la mesure  où le principe empiriste du positivisme logique  se réfère aux méthodes expérimentales des sciences de la nature,  il ne fait qu'énoncer  ce que personne ne conteste.  Dans la mesure où il rejette les principes épistémologiques des sciences de l'action humaine,  il n'est pas seulement entièrement dans l'erreur.  Délibérément,  en pleine connaissance de cause,  il est aussi en train de saper les fondations intellectuelles de la civilisation  occidentale[344]."

Très opposée  à Kant  à l'inverse de .iHoppe;,  Ayn Rand  n'en fournit  pas moins  une explication  similaire,  quoique plus psychologique :

"...  le but de Kant,  expressément indiqué,  était de sauver la déontologie de l'abnégation  et du sacrifice de soi.  Il savait  qu'elle ne pouvait pas survivre  sans une base mystique.  Et que ce dont  on devait la sauver était la Raison[345]". 

"La plupart des philosophes  rejetèrent assez rapidement  le monde 'nouménal' de Kant,  mais ils acceptèrent  son monde 'phénoménal'  et le menèrent  à ses conséquences logiques :  la vision de la réalité comme pure apparence,  la faculté conceptuelle de l'homme envisagée  comme une machine à produire des "constructions" arbitraires,  qui ne seraient déduites ni de l'expérience  ni des faits.  La vision de la certitude rationnelle comme impossible, de la science  comme non susceptible de preuve, de l'esprit de l'homme  comme impuissant — et par-dessus tout,  l'équation de la morale  avec l'abnégation[346]". 

"[…]  Ils étaient prêts  à douter de l'existence des objets matériels,  ils étaient prêts  à douter de la validité de leurs sens,  ils étaient prêts à défier l'autorité des monarques absolus,  ils étaient prêts  (à l'occasion)  à se déclarer  sceptiques ou agnostiques ou athées,  mais ils n'étaient pas prêts  à mettre en doute  la doctrine suivant laquelle  l'homme est une bête de sacrifice,  qu'il n'a pas le Droit de vivre pour lui-même,  que le service des autres  est la seule justification de son existence,  et que le sacrifice de soi  est le plus grand devoir moral,  la plus grande vertu  et la plus haute valeur[347]".

Nous  verrons  que ce moteur  essentiel de l'étatisme,  ce principe  altruiste  suivant laquelle  l'existence  d'une personne  ne saurait se justifier  que par  le service d'autrui,  inspire  bel et bien  certaines analyses  conventionnelles de la concurrence.  Notamment,  la fameuse "souveraineté du consommateur"  et son corollaire,  la négation des Droits du producteur.  Une analyse réaliste des structures de marché  saura remettre  ces principes à leur place,  et comme elle fait fi du pseudo-idéalisme dominant,  remettra naturellement en question  la plupart des pseudo-concepts  et des prétendues "mesures" de l'analyse  conventionnelle. 


 



[1]   Faux concept  que Hayek introduit  dans sa Constitution of Liberty,  Chicago,  University of Chicago Press,  1960,  pp. 20-21.

[2]  Cf. Murray N. Rothbard,  "Friedrich Hayek  et le concept de 'coercition'"  in :  L'éthique de la liberté,  Paris,  Les Belles Lettres,  pp. 291-304  ["F. A. Hayek and the Concept of Coercion",  in :  The Ethics of Liberty,  Atlantic Highlands,  Humanities Press,  1981].  Il ne faisait  en l'occurrence  que reprendre  Ronald Hamowy,  "Freedom and the Rule of Law in F. A. Hayek",  Il Politico,  1971-2,  pp. 355-356 ;  idem,  "Hayek's Concept of Freedom:  A Critique",  New Individualist Review,  April 1961 ;  idem,  "Law and the Liberal Society:  F. A. Hayek's Constitution of Liberty," Journal of Libertarian Studies,  2,  Winter 1978.

[3]  Puisqu'il passe pour avoir  joué un rôle  dans l'attribution  du prix Nobel d'économie  à Friedrich Hayek,  c'est peut-être  ici  l'occasion  de remercier  le professeur Axel Leijonhufvud,  alors à U.C.L.A.,  pour l'entretien qu'il a bien voulu m'accorder  sur ce sujet en juillet 1983 alors  qu'il était Visiting Professor  à l'école  supérieure  de commerce  de Saint-Gall.

[4]  Notamment  grâce  à The Counter-Revolution  of Science,  dont Raymond Barre  a traduit  une partie sous le titre  Scientisme  et sciences sociales,  Paris,  Plon,  1952.

[5] Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft".  Ayant reçu  ce texte directement  de l'auteur,  sans autre indication,  je l'ai traduit  sous le titre "L'Ecole autrichienne et son importance  pour la science économique moderne".

[6]  James M. Buchanan,  "Foreword" to Tomorrow Capitalism,  Blacksburg,  Va.,  1982.

[7]  Ibid.

[8]  Le texte fondamental  de Rothbard  sur la concurrence  est "Monopoly and Competition,",  chapitre 10 de son ouvrage  de 1962 :  Man,  Economy  and State,  Princeton,  Van Nostrand,  1962  (2° éd.  Los Angeles,  Nash,  1970),  pp. 560-660  et 903-916.  Avec la théorie de la "préférence démontrée",  c'est sa contribution majeure  à la science économique.

[9]  Dominic T. Armentano,  Antitrust and Monopoly.  Anatomy of a Policy Failure,  New York,  John Wiley & Sons,  1982.

[10]  Henry Hazlitt,  spécialiste des institutions monétaires  et vulgarisateur du libéralisme,  a été pendant des décennies  éditorialiste  à Newsweek.  En français,  son Economie politique  en une leçon  a été publié  à Paris  en 1949  aux éditions  Marie-Thérèse Génin.

[11]  Murray Rothbard  avait quelque temps  fréquenté  à New York  le cercle de Ayn Rand  (où il a connu Alan Greenspan),  mais  a vite  été dégoûté  par l'atmosphère  de secte  qu'y faisait alors régner Nathaniel Branden.

[12]  Dominic T. Armentano,  "Entretien du Ludwig  von Mises Institute",  Liberté économique et progrès social,  n° 93,  juillet 2000,  pp. 14-15.  Traduction d'un texte recopié par Georges Lane  sur le site Internet  du LVMI  en novembre 1998.

[13]  L'expression de "science lugubre"  apparaît pour la première fois  sous sa plume  dans le passage  suivant :

"Assurément,  mes bons amis  philanthropes,  la philanthropie d'Exeter Hall  est remarquable  [Exeter Hall était  le centre moral  du mouvement  anti-esclavagiste évangéliste  en Grande-Bretagne]  et la Science sociale  — non pas  un "gai savoir"  mais une science pitoyable —  qui trouve  le secret  de cet univers  dans l'"offre-et-la-demande"  et réduit le devoir  des gouvernants  de l'homme au fait  de le laisser en paix,  est aussi digne  d'étonnement.  Non pas  un "gai savoir",  devrais-je  dire,  comme  certain savoir  dont nous avons entendu parler ;  non,  une science triste,  désolée et en réalité  tout à fait abjecte  et affligeante ;  ce que nous pourrions  appeler,  en raison  de son éminence,  la science lugubre.  Ces deux-là,  la philanthropie  d'Exeter Hall  et de la Science Lugubre,  conduites  par n'importe quelle cause  sacrée  de l'émancipation des Nègres,  ou ce qui en tient lieu,  à tomber amoureuses  et à faire un mariage — vont nous faire  des petits  et autant  de prodiges  […]"

(Thomas Carlyle,  "Occasional Discourse  on the Negro Question",  Fraser's Magazine  For Town And Country,  December 1849,  pp. 672-73.)

[14]  Cf. Murray N. Rothbard,  Economic Thought Before Adam Smith  et surtout  Classical Economics,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995.

[15]  Canon 5  du Concile de Trente  (Fernand Hayward,  Les Conciles œcuméniques,  Paris,  Arthème Fayard,  1961,  p. 177).

[16]  Canon 6  (ibid.).

[17]  Canon 4  (ibid.).

[18]  Alan Greenspan,  "Antitrust",  texte tiré du discours fait à l'Antitrust Seminar  de la National Association of Business Economists,  Cleveland,  le 25 septembre 1961.  Publié par le Nathaniel Branden Institute,  New York,  1962 ;  réédité  dans Ayn Rand  et al.,  Capitalism:  The Unknown Ideal,  New York,  New American Library,  1967,  pp. 64-65.

[19]  François Lefort  (pseudonyme de François Lefebvre),  Le Pouvoir d'entreprendre,  Paris,  Les Belles-lettres,  1993.

[20]  En un peu plus de deux ans,  le Commissaire européen  "à la concurrence"  aura empêché :

— La fusion  entre Airtours  et First Choice,  le 22 septembre 1999,

— La fusion entre Volvo  et Scania,  le 14 mars 2000,

— La fusion entre MCI et WorldCom-Sprint le 28 juin 2000,

— La fusion Alcan-Pechiney-Algroup  le 14 mars 2000,

— La fusion SCA-Mölnlycke-Metsä  le 31 janvier 2001,

— La fusion General Electric-Honeywell,  le 3 juillet 2001,

— La fusion Skandinaviska Enskilda Banken-Föreningssparbanken  le 19 septembre 2001.

— La fusion Schneider-Legrand  le 10 octobre 2001.

— La fusion  Sidel-Tetra Laval  le 31 octobre 2001.

[21]  Joseph Stiglitz,  "Vive la concurrence  entre les politiques  de concurrence",  Les Echos,  Paris,  13 août 2001,  p. 37.

[22]  Joe Dunn,  de Des Moines,  Iowa :  Courrier  des lecteurs  de l'International Herald Tribune,  12 novembre 1999,  p. 11.

[23]  Cf. Murray N. Rothbard,  Man,  Economy and State. A Treatise on Economic Principles,  2° éd.,  Los Angeles,  Nash Publishing,  1970,  p. 652-660 ;  Power and Market,  Sheed Andrews & McMeel,  Kansas City 1970,  pp. 71-75 ;  "Information;  True  and False,  ch. 16  de The Ethics of Liberty,  Atlantic Highlands,  Humanities Press,  1981  ["L’information, vraie ou fausse",  chapitre 16  de L'Ethique de la liberté,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991].

[24]  Professor Emeritus en économie  à l'Université de Hartford (Connecticut,  Etats-Unis),  Dominic Armentano  est aussi Adjunct Scholar  au Ludwig Von Mises Institute (Auburn,  Alabama,  Etats-Unis),  membre  du comité éditorial  du Quarterly Journal of Austrian Economics. 

[25]  Cf. Dominic T. Armentano,  Antitrust:  The Case for Repeal,  Ludwig von Mises Institute,  1999.

[26]  Dominic T. Armentano,  Antitrust and Monopoly ;  Anatomy of a Policy Failure,  New York,  John Wiley & sons,  1982  (constamment réédité  depuis 26 ans).

[27]  Yale Brozen,  avec Robert Bork,  William Bowman,  Harold Demsetz  et d'autres ont montré,  entre autres,  qu'il ne suffit pas  que les marchés soient concentrés  pour que les entreprises  dominantes  y obtiennent  un taux de rentabilité exorbitant.  Ils ont montré  ce que la grande entreprise  faisait  en réalité :  elle multipliait les innovations  et maintenait  les prix  les plus bas.  Ils ont montré  que les fusions  et acquisitions  amélioraient l'efficacité  productive.

On espère cependant  qu'ils n'ont pas  passé trop de temps  sur les chiffres pour cela,  étant donné  que ces conclusions-là,  on y parvient  par le seul raisonnement.  Ce n'est pas  seulement  que l'on va plus vite  quand on passe  par l'arithmétique  pour prouver  que deux et deux font quatre,  c'est aussi  qu'on ne peut pas  imaginer  l'expérience  qui le réfuterait.

[28]  Italiques  ajoutés.

[29]  Dominic T. Armentano,  "Entretien du Ludwig  von Mises Institute",  texte téléchargé  en novembre 1998  par Georges Lane  sur le site Internet  du LVMI  et publié  par Liberté économique et progrès social,  n° 93,  juillet 2000,  pp. 10.

[30]  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy",  première publication  dans The Objectivist  de mai à septembre 1967 ;  réédité  in :  Ayn Rand et. al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  2° éd. complétée par un entretien  avec Ayn Rand,  Meridian,  Penguin Books,  1990,  pp. 117-118  (1° éd. New York,  Mentor Books,  New American Library,  1979).

[31]  Martin Hollis  et Edward J. Nell,  Rational Economic Man,  New York,  Cambridge University Press,  1975,  pp. 3  et suiv.

[32]  Cf. Ludwig von Mises,  The Ultimate  Foundation  of Economic  Science,  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1978  (1° éd. 1962).

[33] Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft".  Ayant reçu  ce texte directement  de l'auteur,  sans autre indication,  je l'ai traduit  sous le titre "L'Ecole autrichienne et son importance  pour la science économique moderne".

[34] Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[35]  Pour un exemple  des erreurs et impasses auxquelles conduit  cette conception,  cf. Friedrich A. Hayek,  "The Uses of 'Gresham's Law'  as an Illustration of 'Historical Theory'",  History and Theory,  Vol. 1,  1962 ;  réédité  comme le ch. 24  de Studies in Philosophy,  Politics and Economics,  Londres,  Routledge & Kegan Paul,  1967  [réimprimé en 1978],  pp. 318-320.

[36] Ayn Rand,  "The Cognitive Role of Concepts",  ch. 6 de Ayn Rand,  Introduction to Objectivist Epistemology,  première publication  dans The Objectivist  de juillet 1966  à février 1967 ;  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy",  première publication  dans The Objectivist  de mai à septembre 1967.  Réédités dans :  Introduction to Objectivist  Epistemology,  2° édition révisée par Harry Binswanger  et Leonard Peikoff,  New York Penguin Books USA,  Meridian,  1990,  pp. 1-87  et 88-121  (1° éd. New York,  Mentor Books,  New American Library,  1979). 

[37]  Samuel Bostaph,  "The Methodological Debate Between Carl Menger  and the German Historicists",  Atlantic Economic Journal,  numéro consacré à "Carl Menger and Austrian Economics",  Vol. 6 Nr 3,  September 1978.

[38]  Ibid.

[39]  Gustav von Schmoller,  "Die Schriften von K.(sic) Menger  und W. Dilthey zur Methodologie der Staats- und Sozialwissenschaften," in :  Gustav von Schmoller,  Zur Litteraturgeschichte der Staats- und Sozialwissenschaften,  réimpression  par Bibliography  and Reference Series,  N° 169,  New York,  Burt Franklyn,  1968  (1° éd.  Leipzig,  Duncker and Humblot,  1888),  p. 280.  Réédition  du même article  paru  sous le titre  "Zur Methodologie der Staats-und Sozialwissenschaften",  Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung,  Verwaltung und Volkswirtschaft,  7,  1883,  p. 978.

[40]  Ayn Rand,  "For the New Intellectual"  in :  For The New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  pp. 29-30.

[41]  Murray N. Rothbard,  Classical Economics,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  p. 280.

[42]  Joseph A. Schumpeter,  History of Economic Analysis,  London,  Allen and Unwin,  1954,  p. 540.

[43]  Cf. Wilhelm Roscher,  Principles of Political Economy,  2 vols.,  traduit de la 13 édition allemande  de 1877,  Chicago,  Callaghan and Co.,  1882,  pp. 105-106.

[44]  Wilhelm Windelband,  A History of Philosophy,  éd. rév.,  2 vols.,  New York,  Macmillan,  1901,  p. 635.

[45]  W. T. Jones,  Kant to Wittgenstein and Sartre,  2nd ed.,  New York,  Harcourt,  Brace and World,  1969,  p. 164.

[46]  Gustav von Schmoller,  "Die Schriften von K.(sic) Menger  und W. Dilthey  zur Methodologie der Staats- und Sozialwissenschaften," in :  Gustav von Schmoller,  Zur Litteraturgeschichte der Staats- und Sozialwissenschaften,  réimpression  par Bibliography  and Reference Series,  N° 169,  New York,  Burt Franklyn,  1968  (1° éd.  Leipzig,  Duncker and Humblot,  1888),  p. 281.  Réédition  du même article  paru  sous le titre  "Zur Methodologie der Staats-und Sozialwissenschaften",  Schmollers Jahrbuch für Gesetzgebung,  Verwaltung und Volkswirtschaft,  7,  1883,  p. 979.

[47]  Samuel Bostaph,  "The Methodological Debate Between Carl Menger  and the German Historicists",  Atlantic Economic Journal,  numéro consacré à "Carl Menger and Austrian Economics",  Vol. 6 Nr 3  (September 1978)  note 12.

[48]  Pour des exemples d'incompréhension,  cf. Knut Wicksell,  "The New Edition of Menger's Grundsätze",  in Knut Wicksell,  Selected Papers on Economic Theory,  Erik Lindahl (ed.),  London,  George Allen and Unwin,  1958,  p. 193 ;  Charles Gide & Charles Rist,  A History of Economic Doctrines,  2nd English ed.,  Boston,  D. C. Heath,  1948,  p. 400 ;  Joseph A. Schumpeter,  History of Economic Analysis,  London,  Allen and Unwin,  1954,  p. 814 ;  Terence Wilmot Hutchison,  A Review of Economic Doctrines: 1870-1929,  Oxford,  Clarendon Press,  1953,  "Some Themes from 'Investigations into Method'",  in :  John R. Hicks  and W. Weber  (eds.),  Carl Menger and the Austrian School of Economics,  London,  Oxford University Press,  1973,  p. 34 ;  Ben B. Seligman,  Main Currents in Modern Economics,  New York,  Free Press of Glencoe,  1962,  p. 274 ;  Robert Lekachman,  A History of Economic Ideas,  New York,  McGraw-Hill,  1959,  p. 249 ;  Philip Charles Newman,  The Development of Economic Thought,  New York,  Prentice-Hall,  1952,  p. 195 ;  Harry Landreth,  History of Economic Theory,  Boston,  Houghton Mifflin,  1976,  p. 275 ;  Robert B. Ekeland,  Jr.  and Robert F. Hebert,  A History of Economic Theory and Method,  New York,  McGraw-Hill,  1975.

[49]  Karl Popper,  The Open Society  And Its  Enemies, Londres :  Routledge & Kegan Paul, 4° éd. (rév.) 1962 (1945), t. II,  p. 222.

[50]  Ibid.,  p. 143.

[51]  Ibid.,  p. 125.

[52]  Anthony de Jasay,  "Comment être un bon historiciste",  § 2 de ""The Twistable  is not Testable.  Reflexions [sic]  on  the Political Thought of Karl Popper". Journal des Economistes, Volume 2, numéro 4, décembre 1991, pp. 499-512.

[53]  Ludwig von Mises,  Theorie des Geldes und der Umlaufsmittel,  Jena,  Dunckler und Humblot,  1912  [The Theory of Money and Credit,  Indianapolis,  Liberty Press,  1978].

[54]  Juan Carlos Cachanosky,  "La ciencia económica vs la economía matemática",  Buenos Aires,  Libertas,  n°4,  mai 1986  p. 86.

[55]  Cf. Ayn Rand,  Introduction to Objectivist Epistemology,  première publication dans The Objectivist  de juillet 1966  à février 1967 ;  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy",  première publication  dans The Objectivist  de mai à septembre 1967.  Réédités dans :  Introduction to Objectivist  Epistemology,  2° édition révisée par Harry Binswanger  et Leonard Peikoff,  New York Penguin Books USA,  Meridian,  1990,  pp. 1-87  et 88-121  (1° éd. New York,  Mentor Books,  New American Library,  1979).

[56]  Ayn Rand,  Atlas Shrugged,  New York,  New  American Library,  1957,  1985,  p. 965.

[57] Cf. Ayn Rand,  "Philosophical Detection"  in :  Philosophy:  Who Needs It?  New York,  New American Library,  1982,  pp. 12-22.

[58]  Cf. Sir Isaiah Berlin, "Equality"  in :  Concepts and Categories,  Oxford University Press,  1978.

[59]  Cf. Murray N. Rothbard,  "Egalitarianism as a Revolt Against Nature" in :  Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other Essays,  Washington,  D.C.  Libertarian Review Press,  1974.

[60]  "The Socialism of Social Engineering  and the Foundations of Economic Analysis",  chapitre 6 de A Theory of Socialism and Capitalism.  Auburn/Dordrecht/Boston,  Ludwig von Mises Institute/Kluwer,  1989.

[61]  Hans-Hermann Hoppe,  "On Certainty  and Uncertainty  or:  How Rational  Can Our Expectations Be?",  Review of Austrian Economics,  Vol. 10,  N°1 ,  Fall 1996  — N'ayant jamais reçu  que le manuscrit original,  je cite à partir  de ma propre traduction  du texte,  c'est pourquoi il n'y a pas  de référence de pages.

[62]  Cf. Murray N. Rothbard,  "Prophet of 'empiricism':  Sir Francis Bacon"  Chapitre 10 paragraphe 6 de :  Economic Thought Before Adam Smith,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  pp. 292-295.

Sur la manière dont Bacon  avait "immanentisé"  le sacré  sous la forme de la pseudo-science de la "Sagesse des Anciens",  Rothbard invite à lire  Stephen A. McKnight,  Sacralizing the Secular:  the Renaissance Origins of Modernity,  Baton Rouge LA,  Louisiana State University  Press,  1989,  pp.  92-97.  Il cite aussi Frances Yates,  "Francis Bacon,  'Under the Shadow  of Jehova's Wings'",  in The Rosicrucian Enlightenment,  Londres,  Routledge & Kegan Paul,  1972 ;  Paolo Rossi,  Francis Bacon:  From Magic  to Science,  Chicago,  University of Chicago,  1968.

[63]  Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism  in the Age of the Decline of Positivism",  chapitre 11 de : The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  p. 110.

[64]  Hans-Hermann Hoppe,  "The Socialism of Social  Engineering  and the Foundations  of Economic Analysis",  chapitre 6 de :  A Theory of Socialism and Capitalism.  Auburn/Dordrecht/Boston,  Ludwig von Mises Institute/Kluwer,  1989,  p. 109.

Hoppe cite à ce sujet  P. Lorenzen,  "Wie ist Objektivität  in der Physik  möglich" ;  "Das Begründungsproblem  der Geometrie  als Wissenschaft  der räumlichen Ordnung",  in :  Methodisches Denken,  Frankfurt am Main,  Suhrkamp,  1968 ;  et Normative Logic and Ethics,  Mannheim,  1969 ;  F. Kambartel,  Erfahrung und Struktur,  Frankfurt am Main,  Suhrkamp,  1986,  ch. 3 ;  ainsi que H. Dingler,  Die Ergreifung  des Wirklichen,  München,  1955 ;  P. Janich,  Protophysik der Zeit,  Mannheim,  1969.

[65]  Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism  in the Age of the Decline of Positivism",  chapitre 11 de : The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  pp. 209-210.

[66]  P. Lorentzen,  Normative Logic  and Ethics,  Mannheim,  Bibliographisches Institut,  1969,  p. 60.

[67]  Cf. Hans-Hermann Hoppe,  "On Certainty  and Uncertainty  or:  How Rational  Can Our Expectations  Be?",  Review of Austrian Economics,  Vol. 10,  n° 1,  Fall 1996.

[68]  Karen Vaughn,  "The Rebirth of Austrian Economics:  1974-99",  Economic Affairs,  Londres,  IEA,  March 2000,  p. 40.  Karen Vaughn  est par ailleurs  l'auteur d'une histoire de l'économie autrichienne  dans les pays anglo-saxons  — que Hoppe critique  pour ses tendances au subjectivisme à la Lachmann,  Austrian Economics  in America:  The Migration of a Tradition,  Cambridge,  Cambridge  University Press,  1994.

[69]  Friedrich A. Hayek,  Scientisme  et sciences sociales,  1ère édition  Paris,  Plon,  Recherches en sciences humaines,  1953 ;  2ème édition  Paris,  Agora,  1987.

[70]  John R. Hicks,  Le Temps et le capital,  Paris,  Economica,  1975,  p. 13.

[71]  Cité par Mario J. Rizzo,  "Is Interest the Price of a Factor of Production ?"  in :  Mario J. Rizzo,  ed.,  Time,  Uncertainty and Disequilibrium,  Lexington Books,  1979.  p. 63.

[72]  Sir John Hicks,  Capital and Time:  A Neo-Austrian Perspective,  Oxford,  Clarendon Press,  1973  [Le Temps et le capital,  Paris,  Economica,  1975].

[73]  Cf. James M. Buchanan,  Cost and Choice:  An Inquiry in Economic Theory,  Chicago,  Markham Publishing Co., Chicago, 1969,  et J. M. Buchanan et G. F. Thirlby,  LSE Essays on Cost,  Weidenfeld & Nicolson, 1973.  Voir aussi Jack Wiseman, "Costs and Decisions",  Discours à la conférence AUTE,  York,  Mars 1978. 

[74]  Au Center for the Study of Market Processes.

[75]  Sheed & Ward  à Kansas City.

[76]  Edwin Dolan (ed.),  .The Foundations of Modern Austrian Economics,  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1976.

[77]  Dont Edward Elgar,  Blackwell,  Routledge,  Cambridge University Press,  New York University Press,  etc.  L'University of Chicago Press  prépare une édition des oeuvres complètes de Friedrich Hayek.

[78]  Une bonne partie des études parues dans Market Process  ont été rééditées dans Peter J. Boettke & David L. Prychiko (eds.),  The Market Process:  Essays in Contemporary Austrian Economics,  Cheltenham,  Edward Elgar,  1994.

[79]  Dont Kyklos,  Journal of Institutional and Theoretical Economics,  Journal of Economics  and Sociology,  Journal of Economic Literature,  South African Journal of Economics  en plus des revues spécialisées  dans l'histoire de la pensée économique.

[80]  Serge Schweitzer,  Le Programme de recherche autrichien en méthodologie économique;  essai de définition,  Université d'Aix-Marseille III,  Thèse pour le doctorat en sciences économiques,  1987.

[81]  Friedrich A. Hayek,  "Préface"  d'Economistes  et charlatans,  Paris,  Les Belles Lettres,  1991.

[82]  Georges Gusdorf,  article  "Interdisciplinaire"  dans l'Encyclopedia Universalis,  vol. 8,  1968.

[83]  François Lurçat,  La Science suicidaire,  Paris,  François-Xavier de Guibert,  1999,  pp. 96-97.

[84]  Y. Bar-Hillel,  "Present Status of Automatic Translation of Languages",  in :  F. L. Alt  (éd.),  Advances in Computers,  vol. 1,  New York,  Academic Press,  New York,  1960.

[85]  François Lurçat,  La Science suicidaire,  Paris,  François-Xavier de Guibert,  1999,  pp. 156-157.

[86]  Nathaniel Branden,  "The Stolen Concept",  The Objectivist Newsletter,  novembre 1962,  p. 2.

[87]  Ibid.,  p. 4.

[88]  Sur cette précision,  David Kelley  cite et réfute les objections  de J. Fodor,  The Language of Thought.  New York,  Crowell,  1975,  p. 97 ;  Paul Churchland,  Scientific Realism and the Plasticity of Mind,  Cambridge,  Cambridge University Press,  1979,  Chap. 2,  p. 160 ;  Bertrand Russell,  Problems of Philosophy,  Oxford,  Oxford University Press,  1959  (1° éd. 1912) ;  W. Sellars,  "Empiricism and the Philosophy of Mind"  in :  W. Sellars (ed.),  Science,  Perception and Reality,  London,  Routledge and Kegan Paul,  1963.

[89]  David Kelley,  "A Theory of Abstraction"  in Cognition and Brain Theory,  volume vii,  numbers 3 & 4,  summer/fall 1984.  Cf. aussi David Kelley & J. Krueger,  "The Psychology of Abstraction",  Journal for the Theory of Social Behavior,  1994,  14,  pp. 43-68.

[90]  Nathaniel Branden,  "The Stolen Concept",  The Objectivist Newsletter,  novembre 1962,  p. 4.

[91]  Nathaniel Branden,  "The Stolen Concept",  The Objectivist Newsletter,  novembre 1962,  p. 4.

[92] Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[93] Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[94]  Oskar Morgenstern,  "On Collaborating With von Neumann",  in : Journal of Economic Literature,  septembre 1976 ;  cité par E. R. Weintraub,  "On the Existence of a Competitive Equilibrium:  1930-1954",  Journal of Economic Literature,  vol. 21,  1983,  p. 21.

[95] Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loccit.

[96]  Juan Carlos Cachanosky,  "La ciencia económica vs la economía matemática",  Buenos Aires,  Libertas,  n°4,  mai 1986.

[97]  Friedrich August Hayek,  "The Use of Knowledge in Society",  in :  Individualism and Economic Order,  Gateway Editions,  Ltd.,  1948  et Londres,  Routledge and Kegan Paul,  1949 ;  réimprimé à Chicago,  Chicago University Press,  Midway Reprints  1980,  p. 91.  Hayek consacre cet article au thème de l'information imparfaite.  Il a été traduit dans la Revue française d'économie sous le titre :  "L'utilisation de l'information dans la société",  été 1986. 

James M. Buchanan analyse le problème  dans le premier chapitre de son livre What Should Economists do? (Liberty Press,  1979) où il se gendarme :  "[...] les économistes devraient assumer leur responsabilité élémentaire ;  ils devraient,  au moins,  essayer de savoir quel est l'objet de leur étude",  p. 18.  Cet article n'est pas disponible en français,  mais on peut le lire en espagnol sous le titre :  "¿Qué deberían hacer los economistas?"  dans Libertas,  vol. 1,  1984,  pp. 117-134.

[98]  Pour un jugement  comparable sur la "recherche scientifique" dans le domaine mathématique,  cf. Friedrich Kambartel,  Erfahrung und Struktur,  Frankfurt am Main: Suhrkamp,  1968,  ch. 6,  particulièrement  les pp. 236-42.

[99]  Cf. J. Greenwald,  "The Forecasters Flunk",  Time,  27 août 1984,  pp. 41-42.

[100]  Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[101]  Cf. J. Greenwald,  "The Forecasters Flunk",  Time,  27 août 1984,  p. 40.

[102]  R. E. Lucas,  Jr.  "Econometric Policy Evaluation:  a Critique"  in :  Karl Brunner & Allan H. Meltzer,  eds.  The Phillips Curve and Labor Markets,  North Holland Publishing Company,  1976,  p. 20.

[103]  Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[104]  M. J. Moroney,  Facts from Figures,  Penguin Books,  1980,  p. 321.

[105]  Cf. Thomas Kuhn,  The Structure of Scientific Revolutions,  Chicago,  University of Chicago  Press,  1962 [La Structure des révolutions  scientifiques,  Paris,  Flammarion,  1983 ;  Die Struktur  wissenschaftlicher Revolutionen,  Frankfurt am Main,  Suhrkamp,  1967].

[106]  Milton Friedman,  "The Resource Cost of Irredeemable Paper Money",  Journal of Political Economy,  1986.

[107]  Pour une critique de ces courants  cf. Murray N. Rothbard,  "The Hermeneutical Invasion  of Philosophy  and Economics",  Review of Austrian Economics,  Vol. 3,  1989;  idem,  "Intimidation by Rhetoric",  Review of Austrian Economics,  Vol. 9,  no. 1,  1996 ;  Hans-Hermann Hoppe,  "In Defense of Extreme  Rationalism:  Thoughts on Donald McCloskey's 'The Rhetoric of Economics'",  Review of Austrian Economics,  Vol. 3,  1989.

[108]  Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[109]  Cf. aussi,  sur ce qui suit,  Hans-Hermann Hoppe,  Kritik der kausalwissenschaftlichen Sozialforschung ;  Cf. aussi The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  ch. 7.

[110]  Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism  in the Age of the Decline of Positivism",  chapitre 11 de The Economics and Ethics of Private Property,  Boston/Dordrecht/London,  Kluwer,  1993,  pp. 221-224.

[111]  Une bonne monographie  sur les derniers développement de l'antitrust aux Etats-Unis,  et l'état actuel  des rationalisations  qui prétendent  le fonder,  est The Antitrust Revolution  de John E. Kwoka  et Lawrence J. White,  Oxford University Press,  1999.

[112]  Cf. Amartya Sen,  "The Impossibility of a Paretian Liberal",  Journal of Political Economy,  78,  1970,  pp. 152-157.

[113]  Murray N. Rothbard,  "Toward a Reconstruction of Utility and Welfare Economics" in :  Mary Sennholz  ed.,  On Freedom and Free Enterprise:  Essays in Honor of Ludwig von Mises,  New York,  Van Nostrand,  1956 ;  réédité comme Toward A Reconstruction of Utility and Welfare Economics,  Occasional Paper # 3,  Préfacé par Richard Ebeling,  Center for Libertarian Studies,  1977 ;  traduit comme "Vers une reconstruction de la théorie  de l'utilité et du bien-être",  ch. 4 d'Economistes et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  p. 143.

[114]  Murray N. Rothbard,  "Les relations entre les personnes",  ch. 8  de L'Ethique de la liberté,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 61-62.

[115]  Cf. Anthony de Jasay,  "Les Valeurs démocratiques",  ch. 3 et "La Redistribution",  ch. 4  de L'Etat,Paris,  les Belles Lettres,  1994.

[116]  Anthony de Jasay,  L'Etat,  Paris,  Les Belles-Lettres,  1994,  pp. 12-13.

[117]  Karl R. Popper,  La Société ouverte  et ses ennemis,  Tome 2 : Hegel et Marx,  Paris,  Le Seuil,  1979,  p. 157.

[118]  Karl R. Popper,  La Société ouverte  et ses ennemis,  Tome 2 : Hegel et Marx,  Paris,  Le Seuil,  1979,  p. 157.

[119]  Ayn Rand,  Atlas Shrugged,  New York,  New American Library,  1957,  p. 943.

[120]  Ibid.

[121]  Karl R. Popper,  La Société ouverte  et ses ennemis,  Tome 2 : Hegel et Marx,  Paris,  Le Seuil,  1979,  p. 150.

[122]  Ayn Rand,  Atlas Shrugged,  op. cit.,  p. 965.

[123]  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  2° éd. complétée par un entretien  avec Ayn Rand,  Meridian,  Penguin Books,  1990,  pp. 59-60  (1° éd. New York,  Mentor Books,  New American Library,  1979).

[124]  Ayn Rand  Introduction to Objectivist Epistemology,  New York,  Meridian,  1990,  pp. 67-68.

[125]  François Lurçat,  La Science suicidaire,  Paris,  François-Xavier de Guibert,  1999,  p. 185.

[126]  Cf. Karl Popper,  La Connaissance objective,  Paris,  Editions Complexe 1978.

[127]  Ayn Rand,  Introduction to Objectivist Epistemology,  New York,  Meridian,  1990,  p. 60.

[128]  Edward C. Moore,  American Pragmatism: Peirce,  James,  & Dewey,  New York: Columbia University Press,  1961,  p. 27.

[129]  Hannah Arendt,  "Le Concept d'histoire"  in :  La Crise de la culture,  Paris,  Gallimard,  1972,  p. 75  et 119-120.

[130]  Hannah Arendt,  The Origins  of Totalitarianism,  3° ed.,  New York,  Harcourt,  Brace & World,  1966  (1° éd. 1951,  2° éd. 1958,  4° éd. 1968),  pp. 351,  457,  470,  471,  473.

[131]  François Guillaumat  "La Politique du Décalogue",  préface à Patrick Simon  etal.,  Peut-on  être catholique  et libéral ?  Paris,  François-Xavier  de Guibert,  1998,  p. 10.

[132]  Voir à ce sujet Ludwig von Mises,  Theory and History,  Westport CT,  Arlington House Publishers,  6° impression,  1981,  et le titre  d'Arthur Koestler :  Darkness at Noon.

[133]  Murray N. Rothbard,  L'Ethique de la liberté,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 3 et 383 (n.) ;  c'est moi qui mets  en petites capitales.

[134]  Sur tous ces points,  Cf. Leonard Peikoff,  The Ominous Parallels.  The End of Freedom  in America New York,  New American Library,  1983.  Moins philosophique,  mais plus riche historiquement sur les origines communes et l'impossibilité pratique de distinguer entre les effets pratiques du nazisme et des autres formes du socialisme,  voir Friedrich A. Hayek,  La route de la servitude  Paris,  PUF,  1985

[135]  Ayn Rand,  "For the New Intellectual"  in :  For The New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 14.

[136]  Ayn Rand,  "For the New Intellectual",  loc. cit.,  p. 15.

[137]  Ayn Rand,  "For the New Intellectual"  in :  For The New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 29.

[138]  Ibid.

[139]  Murray N. Rothbard,  Economic Thought Before Adam Smith,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  ch. 10 § 6-7,  pp. 292-305.

[140]  Leonard Peikoff,  The Ominous Parallels;  The End of Freedom in America,  New York,  The American Library,  1982,  pp. 256-257.

[141]  Sur la position positiviste classique,  Hoppe indique  A. J. Ayer,  Language,  Truth and Logic,  New York,  1950 ;  sur le "rationalisme critique"  Karl R. Popper,  Logic of Scientific Discovery,  London,  1959  [La Logique de la découverte scientifique] ;  Conjectures  and Refutations,  Londres,  Routledge & Kegan Paul,  1976  [Conjectures et réfutations] ;  et Objective Knowledge,  Oxford,  1973  [La Connaissance objective] ;  pour des présentations  caractéristiques  du positivisme-empirisme  comme étant la méthode appropriée de l'économie politique,  cf. par exemple  Mark Blaug,  The Methodology of Economics,  Cambridge,  1980 ;  Terence Wilmot Hutchinson,  The Significance and Basic Postulates of Economic Theory,  London,  1958 ;  et Positive Economics and Policy Objectives,  London,  1964 ;  et Politics and Philosophy of Economics,  New York,  1981 ;  aussi Milton Friedman,  "The Methodology of Positive Economics," in : Milton Friedman,  Essays in Positive Economics,  The University of Chicago Press,  1953  [Essais d'économique positive] ;  H. Albert,  Marktsoziologie und Entscheidungslogik,  Neuwied,  1967.

[142]  Sur la mécanique sociale au coup par coup,  cf. Karl R. Popper,  The Poverty of Historicism,  London,  1957  [Misère de l'Historicisme,  Plon,  1953].

[143]  Cf. G. Lührs (ed.),  Kritischer Rationalismus und Sozialdemokratie,  2 Band,  Bonn,  1975-1976.

[144]  Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism  in the Age of the Decline of Positivism",  chapitre 11 de The Economics and Ethics of Private Property.

[145]  Cf. G. Lührs (ed.),  Kritischer Rationalismus und Sozialdemokratie,  2 Band,  Bonn,  1975-1976.

[146]  Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism  in the Age of the Decline of Positivism",  chapitre 11 de The Economics and Ethics of Private Property.

[147]  Hans-Hermann Hoppe,  "The Socialism of Social  Engineering  and the Foundations of Economic Analysis",  chapitre 6 de A Theory of Socialism and Capitalism.  Auburn/Dordrecht/Boston,  Ludwig von Mises Institute/Kluwer,  1989,  p. 101.

[148]  Lysander Spooner,  No Treason: The Constitution of No Authority,  Colorado Springs,  James J. Martin,  ed.  Ralph Myles,  1973,  p. 15 ;  Outrage à chefs d'Etat,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 39-42.

[149]  Ronald Dworkin,  Taking Rights Seriously,  Londres,  Duckworth,  1987  (1° impression 1977),  p. 264.

[150]  Anthony de Jasay,  Social Contract,  Free Ride:  A Study of the Public Goods Problem,  Oxford,  Clarendon Press,  1989,  p. 20.

[151]  Hans-Hermann Hoppe,  "From the Economics of Laissez-Faire  to the Ethics of Libertarianism",  Ch. 8 de The Economics  and Ethics  of Private Property,  Boston/Londres/Dordrecht,  Kluwer,  1993,  p. 185 n.

[152]  Hans-Hermann Hoppe,  "Reply to D. Conway,  'A Theory of Socialism and Capitalism'",  Austrian Economics Newsletter,  Hiver/printemps 1990.

[153]  Cf. Richard Epstein,  "Past and Future: The Temporal Dimension in the Law of Property",  1986,  Washington University Law Quarterly,  64,  pp. 667,  669-674,  où il discute de la règle : "le premier dans le temps  est le premier  en Droit".

[154]  Randy Barnett,  "Can Justice and the Rule of Law be Reconciled?"  Préface au Harvard Journal of Law and Public Policy,  n°3,  été 1988.

[155]  Richard Epstein,  "Time,  Property Rights,  and the Common Law:  Round Table Discussion",  64,  Washington University Law Quarterly,  1986,  pp. 793,  801.  Cf. aussi Rose,  "Possession as the Origin of Property",  University of Chicago Law Review 52,  1985,  pp. 73,  77.  Le principe  de l'acte clair  suggère  que la Common Law  définit  les actes de prise  de possession  comme des sortes  de déclarations.  Comme  le disait Blackstone,  "l'acte doit être une déclaration de l'intention  de s'approprier". (citation omise; italiques dans l'original) ;  ibid. pp. 78-79 ("la possession commence maintenant  à ressembler  de plus en plus à une sorte de communication,  et la prétention initiale  à la propriété ressemble  à une sorte de discours,  le public  étant composé  de tous ceux qui pourraient être intéressés  à réclamer pour eux-mêmes  l'objet en question.").

[156]  Cf. Randy Barnett,  "A Consent Theory of Contract",  Columbia Law Review  86,  1986,  note 4,  pp. 300-307  (description  et défense  de l'approche objective  de l'interprétation contractuelle).

[157]  Cf. Randy Barnett,  "Squaring Undisclosed Agency With Contract Theory",  California Law Review  75,  1969,  pp. 1944-1997.

[158]  Friedrich Hayek,  "L'utilisation de l'information dans la société",  Revue française d'économie,  été 1986. Traduit de "The Use of Knowledge in Society",  in :  Individualism and Economic Order,  Gateway Editions,  Ltd.,  1948  et Londres,  Routledge and Kegan Paul,  1949 ;  réimprimé à Chicago,  Chicago University Press,  Midway Reprints  1980,  pp. 137-142.  Le rôle de Friedrich Hayek  dans l'explication des fonctions épistémologiques  des institutions et  des processus du marché est exposé  dans John Gray,  Hayek on Liberty,  Oxford,  Basil Blackwell,  1984,  p. 40  et Don Lavoie,  Rivalry and Central Planning:  The Socialist Calculation Debate Reconsidered,  Cambridge,  Cambridge University Press,  1985,  pp. 106-66,  171-73.  Pour une description  concise  du "problème de l'information",  cf. Don Lavoie,  National Economic Planning: What is Left?,  1985,  pp. 51-92.

[159]  Hans-Hermann Hoppe,  "Rejoinder to Loren Lomasky,  'The Argument From Mere Argument'",  Liberty,  novembre 1989.

[160]  Hans-Hermann Hoppe,  "Marxist and Austrian Class Analysis",  ch. 4  de The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  p. 99  (1° publication dans Journal of Libertarian Studies,  Vol IX n°2,  automne 1990 ;  traduit comme "L'Analyse de classe selon Marx…  et selon l'école autrichienne",  Liberté économique et progrès social,  n° 75,  septembre 1995).

[161]  François Guillaumat,  "Qui est propriétaire  de mon corps ?"  Libéral et croyant,  1998.

[162]  Cf. Jim Peron,  "The Pledge versus the Oath",  Ideas on Liberty,  May 2001,  p. 39.

[163]  François Guillaumat,  "Qui est propriétaire de mon corps ?"  Libéral et croyant,  1998.

[164]  Hans-Hermann Hoppe,  "Marxist and Austrian Class Analysis",  ch. 4  de The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  p. 99-100.

Cf. aussi sur cette question  Hans-Hermann Hoppe,  A Theory of Socialism and Capitalism ;  "The Justice of Economic Efficiency",  Austrian Economics Newsletter,  1,  hiver 1988,  Auburn,  AL,  The Ludwig von Mises Institute,  reproduit  comme le ch. 9  de The Economics and Ethics of Private Property ;  "The Ultimate Justification of the Private Property Ethics",  Liberty,  septembre 1988  (réédité  comme le ch. 10  de The Economics and Ethics of Private Property).

[165]  François Guillaumat  "La Politique du Décalogue",  préface à Patrick Simon  etal.,  Peut-on  être catholique  et libéral ?  Paris,  François-Xavier  de Guibert,  1998,  p. 10.

[166]  Pour une critique de Carnap et Wittgenstein,  et une démonstration que l'inférence n'est pas une simple identité ou "tautologie",  cf. André Lalande,  "Tautologie" in André Lalande,  éd.,  Vocabulaire technique  et critique de la philosophie,  6° éd.,  Paris,  1951,  pp. 1103-1104.

[167]  Murray N. Rothbard,  Economistes et charlatans,  ch. 4 "vers une reconstruction de la théorie de l'utilité  et du bien-être,  1° partie 'La Préférence démontrée',  § B 'Le positivisme  et l'accusation  de tautologie',  Paris,  les Belles Lettres,  1991,  pp. 110-111.

[168]  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy",  in :  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  2° éd.  rév.,  Penguin,  1990,  pp. 118-119  (1° éd. New York,  New American Library,  1979).

[169]  Ayn Rand,  "Definitions"  in :  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  2° éd.  rév.,  Penguin,  1990  (1° éd. New York,  New American Library,  1979),  p. 53-54.

[170]  Ayn Rand,  "Definitions",  loc. cit.,  pp. 47-48.

[171]  Ayn Rand,  "This is John Galt Speaking",  in :  For The New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 158.

[172]  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy"  in :  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  2° éd.  rév.,  Penguin,  1990  (1° éd. New York,  New American Library,  1979),  pp. 96-97.

[173]  Ibid.,  p. 97.

[174]  Ayn Rand,  "Definitions"  in :  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  2° éd.  rév.,  Penguin,  1990  (1° éd. New York,  New American Library,  1979),  p. 48.

[175]  Ibid.,  p. 53.

[176]  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy"  in :  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  op. cit.,  p. 111.

[177]  Rothbard cite Joseph D. Hassett,  Robert A. Mitchell et J. Donald Monan,  The Philosophy of Human Knowing,  Westminster,  Maryland Newman Press,  1953,  pp. 33-35 ;  Phillips,  Modern Thomistic Philosophy,  1,  pp. 50-51 ; Toohey,  Notes on Epistemology,  pp. 5,  36,  101,  107-108 ; et Thilly,  History of Philosophy,  p. 363.

[178]  Murray N. Rothbard,  Economistes et charlatans,  ch. 1,  "Les Oripeaux de la science",  rubrique 2 'Le Problème du libre arbitre',  Paris,  Les belles Lettres,  1991,  pp. 12-13.

[179]  Murray N. Rothbard,  "Vers une reconstruction de la théorie  de l'utilité et du bien-être",  ch. 4 d'Economistes et charlatans,  Paris,  les Belles Lettres,  1991,  p. 143.

[180]  Anthony de Jasay,  L'Etat,  Paris,  Les Belles-lettres,  1994,  pp. 279-280.

[181]  Hans-Hermann Hoppe,  "L'Analyse de classe selon Marx…  et selon l'école autrichienne",  Liberté économique et progrès social,  n° 75,  septembre 1995,  p. 18.  Traduction de "Marxist and Austrian Class Analysis",  Journal of Libertarian Studies,  Vol IX n°2,  automne 1990.  Repris comme le ch. 4  de The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  p. 102.  Cf. aussi  Hans-Hermann Hoppe,  Eigentum,  Anarchie und Staat,  Opladen,  Westdeutscher Verlag,  1987  et A Theory of Socialism and Capitalism,  Boston  Kluwer,  1991.

[182]  Franz Oppenheimer,  System der Soziologie,  t. II  [Der Staat],  pp. 322-23.  Sur la relation entre droit privé et "droit" public,  Hoppe cite aussi Friedrich A. Hayek,  Law,  Legislation and Liberty,  3 t.,  Chicago,  University of Chicago Press,  1973-79,  particulièrement  le t. I ch. 6 et le t. II,  pp.  85-88  [Droit,  législation et liberté,  Paris,  PUF,  1980,  1982 et 1983].

[183]  Hans-Hermann Hoppe,  "Marxist and Austrian Class Analysis",  The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993,  p. 103  ["L'Analyse de classe selon Marx…  et selon l'école autrichienne",  Liberté économique et progrès social,  n° 75,  septembre 1995,  p. 18].

[184]  Cf. James M. Buchanan et Gordon Tullock,  The Calculus of Consent,  Ann Arbor,  University of Michigan Press,  1962,  p. 19.

[185]  Hans-Hermann Hoppe,  "Marxist and Austrian Class Analysis",  loc. cit.,  pp. 103-104  ["L'analyse de classe" pp. 18-19]

[186]  Ludwig von Mises,  Socialism,  3° éd.,  Indianapolis,  Liberty Classics,  1981,  pp. 292-307.  Le Socialisme,  Paris,  Librairie  de Médicis,  1938,  pp. 376-405.

[187]  Murray N. Rothbard,  "Concepts of the Role of Intellectuals  in Social Change Toward Laissez-Faire",  Journal of Libertarian Studies Vol. IX,  N° 2,  Fall 1990,  p. 66 n. 30.  Cf. aussi  Leonard P. Liggio,  "Charles Dunoyer and French Classical Liberalism",  Journal of Libertarian Studies,  I,  Summer 1977,  pp. 153-178 ;  Ralph Raico,  "Classical Exploitation Theory: A Comment on Professor Liggio's Paper",  ibid.,  pp. 179-183 ;  Mark Weinburg,  "The Social Analysis of Three Early 19th Century Liberals:  Say,  Comte  and Dunoyer",  ibid.,  II (Winter 1978),  pp. 45-63  et Mark Weinburg (trad.) Augustin Thierry,  Theory of Classical Liberal "Industrielisme",  New York,  Center for Libertarian Studies,  1978 ;  Ralph Raico,  "Classical Liberal Roots of the Marxist Doctrine of Classes"  in Yuri Maltsev,  ed.,  Requiem for Marx,  Auburn  AL,  Ludwig von Mises Institute,  1993,  pp. 189-220.

[188]  Cf. François Lefort  (pseudonyme du Préfet François Lefebvre),  "La Panacée",  ch. 4  de La France  et ses entrepreneurs,  fichier informatique  dont sera tiré  Le Pouvoir d'entreprendre,  Paris,  les Belles Lettres,  1993.

[189]  Jean de La Fontaine,  "Le Meunier,  son fils et l'âne".

[190]  Ayn Rand,  "Man's Rights",  The Objectivist Newsletter  avril 1963.  Réédité dans The Virtue of Selfishness,  New American Library,  New York,  1964.

[191]  Benedetto Croce,  "On the Economic Principle:  I" (1900),  International Economic Papers,  n°3 (1953),  pp. 173,  175 ;  sur la conception  que Croce se faisait de la science économique,  cf. Giorgio Tagliacozzo,  "Croce and the Nature of Economic Science",  Quarterly Journal of Economics,  59,  mai 1945,  pp. 307-329.  Sur le débat Croce-Pareto,  cf. Israel Kirzner,  The Economic Point of View,  pp. 155-157.

[192]  Vilfredo Pareto,  "On the Economic Phenomenon" (1900),  p. 87.

[193]  Vilfredo Pareto,  "On the Economic Phenomenon" (1900),  pp. 190,  196.

[194]  Benedetto Croce,  "On the Economic Principle:  II" (1901),  International Economic Papers,  n° 3,  pp. 198-199.

[195]  Joseph A. Schumpeter,  Das Wesen und der Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie  ["La nature  et le contenu principal  de l'économique théorique"],  Leipzig,  Dunkler und Humblot,  1908.

[196]  Cf. Israel Kirzner,  The Economic Point of View,  pp. 68-70.

[197]  Friedrich A. Hayek,  Le Mirage  de la justice sociale,  Paris,  PUF,  1981,  p. 94.

[198]  Thomas Sowell,  Preferential Policies,  New York,  William Morrow,  1990,  p. 150.

[199]  Hans-Hermann Hoppe,  "Die österreichische Schule und ihre Bedeutung für die moderne Wirtschaftswissenschaft",  loc. cit.

[200]  On peut trouver ses arguments  dans The Ultimate Foundation  of Economic Science.  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1978,  et Theory and History,  Westport,  Connecticut ;  Arlington House Publishers,  6° impression,  1981  et Epistemological Problems of Economics,  Princeton, N. J. :  Van Nostrand, 1960.  On les trouve aussi,  sous forme plus résumée  dans L'Action humaine,  Paris,  PUF,  1985.

[201]  Friedrich A. Hayek,  Droit,  Législation et liberté,  t. 1,  Règles et ordre,  Paris,  PUF,  1980,  pp. 4-5.

[202]  Federal Trade Commission.

[203]  Dominic T. Armentano,  "Entretien  du Ludwig von Mises Institute",  Liberté économique et progrès social,  n° 93,  juillet 2000,  p. 9.  Traduction d'un texte recopié par Georges Lane  sur le site Internet  du LVMI  en novembre 1998.

[204]  Murray N. Rothbard,  "Monopoly and Competition",  ch. 10  de Man,  Economy and State,  Economy and State,  Princeton,  Van Nostrand,  1962  (2° éd.  Los Angeles,  Nash,  1970),  pp. 560-660  et 903-916.

[205]  Dominic T. Armentano,  "Entretien  du Ludwig von Mises Institute",  Liberté économique et progrès social,  n° 93,  juillet 2000,  p. 10.

[206]  Alain Besançon,  Anatomie d'un spectre.  L'économie politique  du socialisme réel,  Paris,  Calmann-Lévy,  1981  pp. 26-27.

[207]  Friedrich A. Hayek,  "The Meaning of Competition",  in :  Individualism and Economic Order,  Gateway Editions,  Ltd.,  1948  et Londres,  Routledge and Kegan Paul,  1949 ;  réimprimé à Chicago,  Chicago University Press,  Midway Reprints  1980,  p. 92.

[208] Cf. Ludwig von Mises,  L'Action humaine,  Paris,  PUF (collection libre-échange),  1985.  Sur le développement  de cette tradition en sociologie,  voir Roger Daval,  La logique de l'action individuelle,  Paris,  PUF (collection "Sociologies"),  1981.

[209]  Joseph A. Schumpeter,  History of Economic Analysis,  New York,  Oxford University Press,  1954 [Histoire de l'analyse économique,  Paris,  Gallimard, 1983],  notamment la première moitié  de la II° partie,  ch. 2 ;  Emil Kauder,  "Genesis of the Marginal Utility Theory",  Economic Journal,  sept. 1953,  pp. 638-650 ;  Raymond De Roover,  "The Concept of Just Price:  Theory and Economic Policy",  Journal of Economic History,  18,  décembre 1958,  pp. 418-434 ;  De Roover,  "Joseph A. Schumpeter and Scholastic Economics",  Kyklos,  10,  1957-2,  pp. 115-146 ;  De Roover,  "The Scholastics,  Usury and Foreign Exchange",  Business History Review,  41,  Autumn 1967,  pp. 257-271 ;  De Roover,  Business,  Banking and Economic Thought in Late Medieval and Early Modern Europe,  J. Kirshner (ed.),  Chicago,  The University of Chicago Press,  1974 ;  

Cf. aussi  Barry Gordon,  Economic Analysis Before Adam Smith,  New York,  Barnes & Noble,  1975 ;  John W. Baldwin,  "The Medieval Theories of the Just Price:  Romanists,  Canonists  and Theologians in the Twelfth and Thirteenth Centuries",  Transactions of the American Philosophical Society,  49,  1959 ;

[210]  Cf. Marjorie Grice-Hutchinson,  The School of Salamanca: Readings in Spanish Monetary Theory,  1544-1605,  Oxford,  The Clarendon Press,  1952 ;  Grice-Hutchinson,  Thought in Spain,  1177-1740,  Oxford,  The Clarendon Press,  1952  (2° éd.  Londres,  George Allen & Unwin,  1978) ;  Frank Bartholomew Costello,  S. J.,  The Political Philosophy of Luis de Molina,  S. J.,  Spokane,  Gonzaga University Press,  1974 ;  Bernice Hamilton,  Political Thought in Sixteen-Century Spain,  Oxford,  The Clarendon Press,  1963 ;  Frederick Copleston,  S. J.,  A History of Philosophy,  Vol III  Ockham to Suarez,  Westminster MD,  The Newman Press,  1959 ;  Quentin Skinner,  The Foundations of Modern Political Thought,  Vol II,  The Age of Reformation,  Cambridge,  Cambridge University Press,  1978 ;  l'ouvrage le plus à jour  et le mieux développé  sur les Scolastiques espagnols,  également fondé sur des sources hispaniques et latines,  qui s'impose désormais comme le meilleur livre sur le sujet  est Alejandro Chafuen,  Christians for Freedom: Late-Scholastic Economics,  San Francisco,  Ignatius Press,  1986.

[211]  Cf. Patrick Simon,  "L'école de Salamanque",  pp. 82-92  de Peut-on être catholique  et libéral ?,  Paris,  François-Xavier  de Guibert,  1999.

[212]  Murray N. Rothbard,  "Adam Smith Reconsidered",  Austrian Economics Newsletter,  Auburn,  Ludwig von Mises Institute,  Fall 1987  [publié  en français sous le titre :  "Adam Smith en examen",  Liberté économique et progrès social,  Paris,  1995].

[213]  Cf. Murray N. Rothbard,  Economic Thought Before Adam Smith,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  pp. 60-62.

[214]  Cf. Raymond De Roover,  San Bernardino of Siena and Sant'Antonino of Florence:  The Two Great Economic Thinkers of the Middle Ages,  Boston,  Baker library,  1967,  pp. 19-20,  37  et 41-42.

[215]  Cf. Rothbard,  "Adam Smith Reconsidered",  loc. cit.  ["Adam Smith en examen"].

[216]  Cf. A. L. C.  Destutt de Tracy,  Traité d'économie politique,  Paris,  Bouguet et Lévi,  1825,  pp. I-III.

[217]  Murray N. Rothbard,  Economic Thought Before Adam Smith,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  p. 403.

[218]  Murray N. Rothbard,  Economistes et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 60-61.

[219]  François-René de Chateaubriand,  Génie du Christianisme,  1804,  III° partie,  livre II,  ch. 1,  Ed. Garnier-Flammarion,  pp. 410-412.

[220]  Jean-Baptiste Say,  Traité d'économie politique,  Paris,  Calmann-Lévy,  1972,  p. 10.

[221]  Ibid.,  p. 38.

[222]  Ibid.,  p. 10.

[223]  Ibid.,  p. 9.

[224]  Murray N. Rothbard,  "La Praxéologie comme méthode des sciences sociales",  ch. 2 d'Economistes et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 60-64. 

[225]  J. B. Say,  A Treatise on Political Economy,  Augustus M.  Kelley,  1964,  p. xxvi.

[226] J. E. Cairnes,  An Outline of the Science of Political Economy,  1836,  réimprimé  à New York par Augustus M. Kelley.

[227]  Lionel Robbins,  Essay on the Nature and Significance of Economic Science,  London,  1934  [Essai sur la nature et la signification de la science économique,  Paris,  librairie de Médicis,  1947].

[228] J. E. Cairnes,  The Character and Logical Method of Political Economy,  1857 (2° éd.,  Londres,  Macmillan,  1875,  reproduit  en 1888),  pp. 83,  87-88  (les italiques  sont de Cairnes).  On peut trouver  une discussion semblable  à celle de Cairnes  dans F. A. Hayek,  "La nature et l'historique du problème" in Hayek,  ed. :  L'économie dirigée en régime collectiviste.  Paris,  éd.  de Médicis,  1939.

[229]  Benedetto Croce,  "On the Economic Principle",  International Economic Papers n°3,  1953,  pp. 173-175.

[230] Cf. Emil Kauder,  "Intellectual and Political Roots of the Older Austrian School",  Zeitschrift für Nationalökonomie 17,  n° 4,  1958),  Ludwig von Mises,  The Ultimate Foundation of Economic Science,  2nd ed.  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1978,  Friedrich Hayek  et Murray Rothbard (op. cit.). 

[231] Cf. Sir John Hicks,  "Is Economics a Science?"  Discours prononcé  à Lindau en juillet 1983  où cet économiste,  qui se réclame  aujourd'hui  de la tradition "autrichienne",  révélait encore  une grande ignorance  de la notion  de science morale.

[232] Ludwig M. Lachmann,  "Die geistesgeschichtliche Bedeutung der österreichischen Schule in der Volkswirtschaftslehre"  ["L'importance de l'école autrichienne dans l'histoire de la pensée économique"],  Zeitschrift für Nationalökonomie,  26,  n°1-3,  1966),  pp. 152-167.

Voir aussi Ludwig Lachmann,  "Methodological Individualism  and the Market Economy"  in :  Roads to Freedom:  Essays in Honor of Friedrich A. von Hayek,  ed. E. Streißler,  New York,  Augustus M. Kelley,  1969,  pp. 89-103  et Israel M. Kirzner,  "Methodological Individualism,  Market Equilibrium,  and Market Process",  Il Politico,  32,  n°4,  décembre 1967,  pp. 787-799.

[233]  Sir John Hicks,  Capital Growth,  Oxford,  Oxford University Press,  1965,  pp. 68-69.

[234]  Philippe Nemo,  La Société de droit selon F. A. Hayek,  Paris,  PUF,  1988,  pp. 4-5.

[235]  Ibid., p. 393.  Philippe Nemo  cite  comme théoriciens  de l'auto-organisation  Henri Atlan,  Entre le cristal et la fumée,  Paris,  Seuil,  1979 ;  Francisco Varela,  Principles of Biological Anatomy,  New York,  North Holland,  1979 ;  Jean-Pierre Dupuy,  Ordres et désordres,  Paris,  Seuil,  1983 ;  Edgar Morin,  La méthode,  Seuil,  1977,  1980.

On peut naturellement aussi citer  Raymond Boudon,  La Place du désordre,  Paris,  PUF,  1984  et Ludwig von Bertalanffy,  Théorie Générale des systèmes,  Paris,  Dunod,  1973.)

[236]  Friedrich A. Hayek,  "The Pretense of Knowledge",  New Studies in Philosophy,  Politics,  Economics and the History of Ideas,  Londres,  Routledge & Kegan Paul 1978,  p. 28.

[237]  Cf. Hans-Hermann Hoppe,  "The Socialism of Social Engineering  and the Foundations of Economic Analysis",  chapitre 6 de A Theory of Socialism and Capitalism.  Auburn/Dordrecht/Boston,  Ludwig von Mises Institute/Kluwer,  1989. 

[238]  Ludwig von Mises,  Human Action,  Henry Regnery Co.,  1966,  p. 3.

[239]  Juan Carlos Cachanosky,  "La Ciencia Economica vs.  la economía matemática",  Libertas,  Buenos Aires,  n°4,  mai 1986,  p. 86.  Cachanosky cite,  comme autres critiques des positions déterministes,  Karl R. Popper,  Conocimiento objetivo,  Editorial Tecnos,  1974  [Objective Knowledge,  Oxford,  1973,  La Connaissance objective,  Paris,  Editions Complexe 1978] ;  Karl R. Popper et. J. C. Eccles,  El yo y su cerebro,  Labor Universitaria,  1982 ;  et Gabriel J. Zanotti,  "El libre albedrio  y sus implicancias lógicas" ["Le libre arbitre et ses implications logiques"],  Libertas,  n°2,  1985.

[240]  Murray N. Rothbard,  "Les Oripeaux de la science",  ch. 1  d'Economistes  et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 16-17.

[241]  J.-B. Say,  A Treatise on Political Economy,  Augustus M.  Kelley,  1964,  p. xxvi.

[242]  Ludwig von Mises,  Human Action,  New Haven,  Yale University Press,  1949,  p. 356-357.

[243] J. E. Cairnes,  The Character and Logical Method of Political Economy,  1857 (2° éd.,  Londres,  Macmillan,  1875,  reproduit  en 1888),  pp. 83,  87-88.

[244]  Juan Carlos Cachanosky,  "La ciencia económica vs la economía matemática",  Buenos Aires,  Libertas,  n°4,  mai 1986.

Sur ces questions,  Cachanosky  renvoie  à Israel M. Kirzner,  Competition and Entrepreneurship,  The University of Chicago Press,  1979 ;  "Equilibrium Versus Market Process",  in Perception,  Opportunity and Profit,  The University of Chicago Press,  1979 ;  Ludwig M. Lachmann,  Capital,  Expectations and the Market Process,  Sheed Andrews and McMeel,  Inc.  1977,  I° et III° parties ;  Gerald P. O'Driscoll Jr.,  Economics as a Co-ordination Problem,  Sheed Andrews et McMeel,  Inc.,  1977 ;  Mario J. Rizzo,  Time,  Uncertainty and Disequilibrium,  Lexington Books,  1979.  Cachanosky rappelle que Frank H. Knight a réalisé  une brillante critique  des modèles  de concurrence parfaite  en 1921  dans son livre  Risk,  Uncertainty and Profit,  et regrette  que les représentants ultérieurs  de l'école de Chicago,  notamment Milton Friedman  (dans sa Price Theory,  Aldine Publishing Company,  1976),  et George J.  Stigler  (dans sa Theory of Price,  The Macmillan Company,  1942),  aient plutôt oublié les idées de Knight.

[245]  François Guillaumat,  "Scientists and Socialists:  What you Feel Like Saying After Ralph Raico and Madsen Pirie".  Réunion Générale  de la Mont Pèlerin Society  à Cannes,  septembre 1994.

[246]  Sur toutes ces questions,  Cf. Ludwig von Mises,  Theory and History,  Westport,  Connecticut ;  Arlington House Publishers,  6° impression,  1981.

[247]  Ludwig von Mises,  The Ultimate Foundation of Economic Science,  2nd ed.  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1978,  p. 7.

[248]  Faustino Ballvé,  "On Methodology in Economics",  in :  Mary Sennholz,  éd.  On Freedom And Free Enterprise:  Essays in Honor of Ludwig von Mises,  New York,  Van Nostrand,  1956,  p. 129.

[249]  Cachanosky  cite  comme exemples d'étude des phénomènes complexes  Ludwig von Mises,  The Ultimate Foundation of Economic Science,  p. 74 ;  Human Action,  New Haven,  Yale University Press,  1949,  p. 31 ;  Epistemological Problems of Economics,  Princeton, N. J. :  Van Nostrand, 1960,  p. 12 ;  Friedrich A. Hayek,  "The Theory of Complex Phenomena",  in Studies in Philosophy,  Politics and Economics.  ("La Ciencia Economica vs.  la economía matemática",  Libertas,  Buenos Aires,  n°4,  mai 1986)

[250]   Murray N. Rothbard, L'Ethique de la liberté,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  p. 271

[251]  Cf. Ronald Coase,  The Firm,  the Market,  and the Law,  Chicago:  University of Chicago Press,  1988 ;  Harold Demsetz,  Ownership,  Control,  and the Firm,  Oxford,  Blackwell,  1988 ;  pour une critique  cf. Walter Block,  "Coase and Demsetz on Private Property Rights," Journal of Libertarian  Studies,  1,  n° 2,  Printemps 1977.

[252]  Sur le caractère sophistique  de la notion d'"efficacité"  envisagée sans référence au projet  personnel  auquel elle doit logiquement se référer,  Cf. Murray N. Rothbard,  " Le mythe de l''efficience'",  ch. 6  d'Economistes  et charlatans.  Paris,  Les Belles Lettres,  1995.  Sur l'obstination des pseudo-expérimentalistes  à faire semblant de "mesurer" ce qui n'est pas mesurable,  et de "comparer" ce qui n'est pas comparable,  cf. les autres chapitres,  notamment le ch. 4,  "Vers une reconstruction de la théorie de l'utilité et du bien-être".

[253]  Hans-Hermann Hoppe,  "F. A. Hayek on Government and Social Evolution:  A Critique",  Review of Austrian Economics,  Vol.  7,  N° 1,  1994,  pp.  67-93.

[254]  Friedrich A. Hayek,  "The Pretense of Knowledge",  in  New Studies in Philosophy,  Politics,  Economics and the History of Ideas,  Londres,  Routledge & Kegan Paul 1978,  p. 26.

[255]  Ibid., p. 28-29.

[256]  Juan Carlos Cachanosky,  "La Ciencia Económica  vs.  la economía matemática",  Libertas,  Buenos Aires,  n°4,  mai 1986,  p. 86.

[257]  Murray N. Rothbard,  Individualism and the Philosophy of the Social Sciences,  Cato Paper n° 4,  San Francisco,  The Cato Institute,  1979,  pp. 34-35.  "L'individualisme  et la philosophie  des sciences sociales" in :  Economistes et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 46-47.

[258]  J.-B. Say,  Traité d'économie politique,  Paris,  Calmann-Lévy,  1972,  pp. 15-16.

[259]  Leland B. Yeager,  "The Methodology of Henry George  and Carl Menger",  American Journal of Economics and Sociology,  13,  avril 1954,  pp. 235,  238.

[260]  Madsen Pirie,  "Reification",  The Book of the Fallacy,  Londres,  RKP,  1985,  p. 148.

[261]  Pierre Lemieux,  "La société n'existe pas",  in :  Du libéralisme à l'anarcho-capitalisme,  Paris,  PUF,  1983,  pp. 41  et suiv.

[262]  Ayn Rand,  "The Missing Link" in :  Philosophy:  Who Needs It? New York,  New American Library,  1984.  p. 38.

[263]  François Lefort,  La France  et son Droit,  Paris,  les Belles Lettres,  1991.

[264]  Cf. Igor Chafarevitch,  Le Phénomène socialiste,  Paris,  Seuil,  1977 ;  Murray N. Rothbard,  "Communist Zealots:  the Anabaptists" (pp. 146-150),  "Totalitarian Communism in Münster" (pp. 150-159),  "The roots of messianic communism"  (pp. 159-164),  in :  Economic Thought Before Adam Smith,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995 ;  Murray N. Rothbard,  "Roots of Marxism:  Messianic Communism",  Classical Economics,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  pp. 297-313  (et pp. 494-496  pour la bibliographie,  ce qui est peut-être le plus utile,  étant donné  les centaines  de milliers de pages  écrites sur le sujet).

[265]  dans Hans-Hermann Hoppe,  Kritik der kausalwissentschaftlichen Wirtschaftsforschung  et dans The Economics and Ethics of Private Property,  Boston,  Kluwer Academic Publishers,  1993 ;  Cf. aussi Juan Carlos Cachanosky,  "La ciencia económica vs.  la economía matemática",  Buenos Aires,  Libertas,  n°4,  mai 1986.

[266]  François Guillaumat,  "Scientists and Socialists:  What you Feel Like Saying After Ralph Raico and Madsen Pirie".  Réunion Générale  de la Mont Pèlerin Society  à Cannes,  septembre 1994  sur le thème :  The Legacy of Hayek.  Session 3.1:  Intellectuals and the Marketplace. 

[267]  François Guillaumat,  "Scientists and Socialists:  What you Feel Like Saying After Ralph Raico and Madsen Pirie".  Réunion Générale  de la Mont Pèlerin Society  à Cannes,  septembre 1994.

[268]  Cf. Murray N. Rothbard,  "Egalitarianism as a Revolt Against Nature"  in :  Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other Essays,  Washington,  D.C.  Libertarian Review Press,  1974,  pp. 1-13.

[269]  Anthony de Jasay,  L'Etat,  ch. 4 "La Redistribution",  rubrique  'L'Achat d'une clientèle',  Paris,  les Belles Lettres,  1994,  pp. 290-291. 

[270]  Cf. Karl R. Popper,  Misère  de l'historicisme,  Paris,  Plon,  1956.

[271]  Karl R. Popper,  The Open Society  And Its Enemies,  Londres,  Routledge & Kegan Paul,  4° éd.  (rév.) 1962 (1945),  t. II.,  p. 88  et ch. 14.

[272]  Ibid.,  p. 94.

[273] Anthony de Jasay,  "The Twistable  is not Testable.  Reflexions [sic]  on the Political Thought of Sir Karl Popper",  Journal des Economistes,  Volume 2,  numéro 4,  décembre 1991,  pp.  499-512. 

[274]  Anthony de Jasay,  "Comment être un bon historiciste",  § 2 de ""The Twistable  is not Testable.  Reflexions [sic]  on the Political Thought of Karl Popper". Journal des Economistes, Volume 2, numéro 4, décembre 1991, pp. 499-512.

[275]  Randy Barnett,  "Can Justice and the Rule of Law be Reconciled?"  Préface au Harvard Journal of Law and Public Policy,  n°3,  été 1988.

[276]  Lon Fuller,  The Morality of Law,  New Haven,  Yale University Press,  1964  (2° éd. 1969),  pp. 33-94.

[277]  Ibid.,  p. 110.

[278]  Cf. Friedrich A. Hayek,  Le Mirage de la justice sociale,  Paris,  PUF,  1982.

[279]  Ayn Rand,  "An Untitled Letter",  Philosophy:  Who Needs It?  New York,  New American Library,  1982,  pp. 108-119.

[280] Anthony de Jasay,  L'Etat,  chapitre 3 "Les Valeurs démocratiques",  rubrique 'Vers l'utilité par l'égalité',  Paris,  les Belles Lettres,  1994.

[281]  Cf. John Rawls,  A Theory of Justice,  Cambridge,  Mass.,  Harvard University Press,  1972.  Traduction française,  Théorie de la Justice,  Paris,  Le Seuil,  1987.

[282]  Cf. François Guillaumat,  "Voleurs de pauvres",  La Lettre de SOS Action Santé,  n° 14,  juillet 1998,  pp. 2-11.  Cf. aussi  le chapitre "Robin des Bois est un vendu"  in :  David Friedman,  Vers une société sans Etat, Paris,  Les Belles Lettres, 1992.

[283]  Pour une critique complète  du caractère "général,  également applicable et prévisible"  de la règle de Droit  chez Hayek,  aussi bien  que des exceptions à ces critères  qu'il a lui-même admises,  cf. Hamowy,  "Freedom and the Rule of Law in F. A. Hayek",  Il Politico,  1970-71,  pp. 359-376.  Elle inclut cette critique fondamentale  faite par Bruno Leoni :  étant donnée l'existence  (acceptée par Hayek)  d'un pouvoir législatif  capable,  d'un jour à l'autre,  de changer  les lois en vigueur,  une prescription légale  ne peut guère être que "prévisible"  et non "certaine"  quel que soit  le moment.  Cf. Bruno Leoni,  Freedom and the Law,  Princeton NJ,  Van Nostrand,  1961,  p. 76  [note  de Rothbard].

[284]  Hans-Hermann Hoppe,  "Rejoinder  to Loren Lomasky,  'The Argument From Mere Argument'",  Liberty,  septembre 1989 ;  première publication ibid.,  novembre 1989.

[285]  Cf. Anthony de Jasay,  L'Etat,  Paris,  Les Belles-lettres,  1994,  ch. 4.

[286]  Cf. Thomas Sowell,  Knowledge and Decisions,  New York,  Basic Books,  1980.

[287]  Cf. Arthur Okun,  Equality vs.  Efficiency,  The Big Tradeoff,  Washington,  Brookings Institution,  1975  [Egalité vs. efficacité :  comment trouver l'équilibre ?  Paris,  Economica,  1982].

[288]  Murray N. Rothbard,  Economic Thought Before  Adam Smith  et Classical  Economics,  Aldershot,  Edward Elgar,  1995.

[289]  Hans-Hermann Hoppe,  "The Justice of Economic Efficiency",  Austrian Economics Newsletter,  1,  hiver 1988,  Auburn,  AL,  The Ludwig von Mises Institute,  p. 1 ;  reproduit  comme le ch. 9  de The Economics and Ethics of Private Property. 

[290]  Cf. Ludwig von Mises,  Human Action,  Henry Regnery Co.,  1966  [Ludwig von Mises,  L'Action Humaine,  Paris,  PUF,  1985] ;  voir aussi Murray N. Rothbard,  Man,  Economy and State,  2nd ed. Nash,  Los Angeles,  1970,  notamment le Chapitre 1 :  "Fundamentals of Human Action" ;  McKenzie et Tullock,  The New World of Economics  cité par Henri Lepage dans Demain le Capitalisme.

[291]  Sur l'histoire de cette découverte progressive  du concept,  cf. la thèse de doctorat d'Israel Kirzner,  publiée depuis sous le titre :  The Economic Point of View,  2nd ed.  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1976.

[292]  Cf. Ludwig von Mises,  Human Action,  Henry Regnery Co.,  1966,  ch X,  § 1  "Autistic exchange  and interpersonal exchange"  pp. 195-196.

[293]  James M. Buchanan,  "Is Economics the Science of Choice?"  in :  Roads to Freedom:  Essays in Honour of Friedrich A. von Hayek,  Londres,  RKP,  1969.

[294]  Cf. Ludwig von Mises,  La Bureaucratie,  Paris,  Librairie de Médicis,  1949  et Ayn Rand,  Atlas Shrugged,  New York,  Signet books,  New American Library.

[295]  Ayn Rand,  "Extremism:  or the Art of Smearing" in Capitalism:  The Unknown Ideal (New York:  Signet Books,  New American Library,  1967. 

[296]  Ayn Rand,  "This Is John Galt Speaking"  reproduit dans For the New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 120.

[297]  Cf. François Lefort  (pseudonyme du Préfet François Lefebvre),  "D'Aristote à Pareto :  la fermeture  d'un système d'équations",  ch. 3  de La France  et ses entrepreneurs,  fichier informatique  dont sera tiré  Le Pouvoir d'entreprendre,  Paris,  les Belles Lettres,  1993.

[298]  Murray N. Rothbard,  "La Science  et les valeurs  ou l'éthique arbitraire",  ch. 1,  section 6  d'Economistes et charlatans,  Paris,  les Belles Lettres,  1991,  p. 36.

[299]  Anthony Standen,  Science is a Sacred Cow,  New York,  Dutton,  1958,  p. 165.

[300]  Murray N. Rothbard,  "Science and Values: Arbitrary Ethics",  Individualism and the Philosophy of the Social Sciences,  San Francisco,  The Cato Institute,  Cato Paper n° 4,  1979,  p. 25.  ["La Science  et les valeurs  ou l'éthique arbitraire",  ch. 1,  section 6  d'Economistes et charlatans,  Paris,  les Belles Lettres,  1991,  p. 32].

[301]  Cf. Murray N. Rothbard,  "Le mythe de l''efficience'",  ch. 6  d'Economistes et charlatans,  op. cit.

[302]  Murray N. Rothbard,  Economistes et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  pp. 33-34.

[303]  Cf. Hans-Hermann Hoppe,  "F. A. Hayek  on Government  and Social Evolution:  A Critique",  Review of Austrian Economics,  Vol.  7,  N° 1 (1994),  pp.  67-93.

[304]  Le passage d'Adam Smith  est bien connu: 

"Ces travaux publics qui,  quoiqu'ils puissent être avantageux  au plus haut point  à une grande société,  sont néanmoins  d'une telle nature  que le profit ne pourrait jamais  en rembourser la dépense à un individu  ou à un petit nombre d'individus"

 (Adam Smith,  Wealth of Nations,  Book V,  chap. i,  Part II  (II,  214).

Dans ce domaine  comme dans beaucoup d'autres,  l'autorité d'Adam Smith  semble avoir découragé  la curiosité critique  des théoriciens.

[305]  Murray N. Rothbard,  préface  à L'Ethique de la liberté,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  p. 377.

[306]  Murray N. Rothbard,  Economistes et charlatans,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  p. 34.

[307]  Ayn Rand,  "For the New intellectual" in For the New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 34.

[308]  Karl R. Popper,  Conjectures  and Refutations,  Londres,  Routledge & Kegan Paul,  1976,  pp. 18-19.

[309]  Ludwig von Mises,  "Epistemological Relativism  in the Sciences of Human Action,"  in Helmut Schoeck  et James W.  Wiggins,  eds.,  Relativism and the Study of Man,  Princeton,  N.J.,  D. van Nostrand,  1961,  p. 133.

[310] Murray N.  Rothbard,  The Ethics  of Liberty,  Atlantic Highlands (N.J.),  Humanities Press,  1982,  pp. 205-212  [L'Ethique  de la liberté,  Paris,  Les Belles Lettres,  1991,  pp. 274-290].

[311] Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism  in the Age of the Decline of Positivism",  ch. 11 de The Economics  and Ethics  of Private Property,  Boston/Dordrecht/London,  Kluwer,  1993,  p. 219.

[312]  Ibid.

[313]  Anthony de Jasay,  "The Twistable  is not Testable.  Reflexions [sic]  on the Political Thought of Karl Popper".  Journal des Economistes,  Volume 2,  numéro 4,  décembre 1991,  pp. 499-512. 

[314]  Ayn Rand,  "Philosophy,  Who Needs It?" in :  Philosophy,  Who Needs It?  New York,  New American Library,  1984  p. 5.

[315]  Anthony de Jasay,  "The Twistable  is not Testable.  Reflexions [sic]  on the Political Thought of Karl Popper".  Journal des Economistes,  Volume 2,  numéro 4,  décembre 1991,  pp. 511-512.

[316]  Cf. Ayn Rand:  "Abstractions from abstractions".  Ch. 3  de Introduction to Objectivist Epistemology,  New York,  New American Library,  1979.

[317]  On attribue  ce paradoxe  à Epiménide de Cnossos,  philosophe semi-légendaire  du VIème siècle  av. J.-C.,  qui était lui-même crétois.

[318]  Hans-Hermann Hoppe,  "On Certainty and Uncertainty  or:  How Rational Can Our Expectations Be?",  Review of Austrian Economics,  Vol. 10,  N° 1,  Fall 1996.

[319]  Hans-Hermann Hoppe,  "On Certainty and Uncertainty  or:  How Rational Can Our Expectations Be?",  Review of Austrian Economics,  Vol. 10,  N° 1,  Fall 1996.

[320] … et de citer des textes qui ont aussi exploré les présupposés logiques de l'argumentation  comme Paul Lorenzen,  Normative Logic  and Ethics,  Mannheim,  Bibliographisches Institut,  1969  et Wilhelm Kamlah  & Paul Lorenzen,  Logische Propädeutik,  Mannheim:  Bibliographisches  Institut,  1968,  ch. 1.

[321]  Cf. notamment Hans-Hermann Hoppe,  "De la théorie économique du laissez-faire  à la politique du libéralisme",  traduction  de "From the Economics of Laissez-Faire to the Ethics of Libertarianism",  Ch. 8 de The Economics  and Ethics of Private Property.  Boston/Londres/Dordrecht,  Kluwer,  1993. 

[322]  Karl Polanyi,  The Logic of Liberty,  Chicago,  The University of Chicago Press,  1951  (rééd.  Midway Reprints,  1980)  [La Logique de la liberté,  Paris,  PUF,  1989].

[323]  Hans-Hermann Hoppe,  "Reply to David Osterfeld,  'Comment  on Hoppe'",  Austrian Economics Newsletter,  Printemps/Été  1988 ;  "Reply to 'Symposium on Hoppe's Argumentation Ethic'",  Liberty,  novembre 1988 ;  "Rejoinder to Loren Lomasky,  'The Argument From Mere Argument'",  Liberty,  septembre 1989 ;  "Reply  to D. Conway,  'A Theory  of Socialism  and Capitalism'",  Austrian Economics Newsletter,  Hiver/printemps 1990.

[324]  Hans-Hermann Hoppe,  "Reply to 'Symposium on Hoppe's Argumentation Ethic'",  Liberty,  novembre 1988.

[325]  Paul A. Samuelson,  The Development of Economic Thought,  W. H. Spiegel ed.  New York,  Wiley 1952,  p. 767.

[326]  Paul A. Samuelson,  The Development of Economic Thought,  W. H. Spiegel ed.  New York,  Wiley 1952,  p. 768.

[327]  Frédéric Bastiat,  Harmonies économiques 6° éd.  Paris,  Guillaumin,  1870  (1° édition 1850),  pp. 168-177,  236-239,  et 312-325.

[328]  Jean-Baptiste Say,  A Critical dissertation  on Value,  1825,  p. XVII.

[329]  Alain Besançon,  "Préface"  à Françoise Thom  et Isabelle Stal,  La Langue de bois,  Paris,  Julliard,  1995.

[330]  Cf. Friedrich A. Hayek,  "Two types of Mind" in :  New Studies in Philosophy,  Politics,  Economics and the History of Ideas,  Londres,  Routledge & Kegan Paul,  1978.

[331]  Cf. Hans-Hermann Hoppe,  "F. A. Hayek  on Government and Social Evolution:  A Critique",  The Review of Austrian Economics Vol. 7,  N°. 1,  1994,  pp.  67-93.

[332]  "Austrian and Stanford Economists Featured in Dofflemeyer Lecture Series",  Austrian Economics Newsletter,  Auburn,  AL,  Vol. 12,  n° 1,  Fall 1990,  p. 11.

[333]  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy" in :  Ayn Rand et al.,  Introduction to Objectivist Epistemology,  New York,  Mentor books,  New American Library,  2° éd. augm. 1990,  pp. 88-89.

[334]  Juan Carlos Cachanosky,  "La ciencia económica vs la economía matemática",  Buenos Aires,  Libertas,  n°4,  mai 1986.

[335]  Leonard Peikoff,  "The Analytic-Synthetic Dichotomy" in :  Ayn Rand & Leonard Peikoff,  Introduction to Objectivist Epistemology,  New York,  Mentor books,  New American Library,  1979,  pp. 119-120.

[336]  On peut,  bien entendu,  se référer à Soljénitsyne,  Nos pluralistes  Paris,  collection "Essais",  Gallimard.

[337]  Murray N. Rothbard,  L'Ethique de la liberté,  Paris,  Les Belles-lettres,  1991,  ch. 12 :  "La légitime défense",  pp. 104-105.

[338]  Anthony Ashley Cooper,  premier Comte de Shaftesbury,  dont Locke était devenu  le secrétaire.  Cf. Murray Rothbard,  Economic Thought  Before  Adam Smith.  Aldershot,  Edward Elgar,  1995,  pp. 315-316.

[339] Cf. V. Kraft,  Der wiener Kreis,  Vienne,  Springer,  1968 ; W. Stegmüller,  Hauptströmungen der Gegenwartsphilosophie,  Vol. I,  Stuttgart,  Kröner,  1965,  ch. IX-X.

[340]  Cf. F. Kambartel,  Erfahrung  und Struktur,  Francfort am Main,  Suhrkamp,  1986,  notamment  le ch. 6 ;  La conception  rationaliste  de la logique  et des mathématiques  est résumée  par l'énoncé  de G. Frege : 

"il s'ensuit de la véracité  des axiomes  qu'ils ne se contredisent  pas l'un l'autre". 

L'interprétation  positiviste-formaliste,  en revanche,  est formulée par le jeune D. Hilbert : 

"si les axiomes  arbitrairement postulés  ne conduisent pas  à des implications contradictoires,  alors ils sont vrais,  et les objets  définis  par les axiomes  existent"  (cités par Kambartel,  p. 239).

[341]  Cf. Ludwig von Mises,  Human Action,  Henry Regnery Co.,  1966,  [L'Action Humaine,  Paris,  PUF,  1985],  ch. III.

[342]  Hans-Hermann Hoppe,  "Austrian Rationalism in the Age of the Decline of Positivism",  ch. 11 de The Economics and Ethics of Private Property,  1993.

[343]  Cf. Ludwig von Mises,  Human Action,  7° partie.  De même,  The Ultimate Foundation of Economic Science,  Kansas City,  Sheed Andrews & McMeel,  1978  (1° éd. 1962),  notamment  les ch. 5 à 8.

[344]  Ludwig von Mises,  The Ultimate Foundation of Economic Science,  op. cit.,  p. 133.

[345]  Ayn Rand,  For the New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 31.

[346] Ayn Rand,  For the New Intellectual,  New York,  New American Library,  1961,  p. 32  (c'est moi qui souligne).

[347]  Ibid.,  p. 35.