L’école autrichienne à la fin du xixième et au début du xxième siècles

 

L’école autrichienne à la fin du xixe
et au début du xxe siècles

Par J.G. Hülsmann

www.mises.org

 

 

Séminaire "Histoire du libéralisme en Europe"

Troisième année

Jeudi 5 février 2004

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CREPHE (ESCP-EAP)

CREA (Ecole Polytechnique)

 

 

Un libéralisme autrichien, qui serait à distinguer du libéralisme allemand ? C’est une question qui ne se pose pas dans l’abstrait. Nous allons voir dans la présente étude qu’il y a véritablement une pensée libérale particulière qui a émergé en Autriche et qui, par ses racines et par son esprit, est en effet typiquement autrichienne.

Mais la question se comprend. De nos jours il n’est pas inhabituel de considérer l’Autriche comme une sorte d’appendice de son voisin allemand. La raison est à la fois psychologique et substantielle. Psychologique puisque, depuis 1918, l’Autriche est géographiquement petite. Substantielle, parce que ce pays souffre depuis longtemps de la présence d’un régime politique plutôt étouffant – une « sclérose politique » – et que par conséquent les Autrichiens ne jouent plus un rôle économique et politique de premier plan.

Avant 1918, les choses étaient bien différentes. L’empire Austro-Hongrois était le deuxième espace politique européen et l’héritier d’un empire mondial. La ville de Vienne était, après Paris, le grand centre culturel sur le continent européen. Il est vrai que l’empire était en déclin – mais en déclin relatif plutôt qu’absolu. Pendant le xixe siècle, la maison de Habsbourg perdait du poids par rapport à ses grands rivaux, mais ses États participaient quand même aux exploits de l’industrialisation. Certes, la liberté d’action à l’intérieur du pays ne pouvait égaler celle qui prévalait en Hollande, en Grande-Bretagne et en France ; elle était cependant suffisante pour faciliter une dynamique économique considérable, qui à son tour entraînait des arts et des sciences florissants. Le demi-siècle avant la Grande Guerre fut, à bien des égards, un âge d’or, bien que les habitants de l’empire, et les Viennois en particulier, eussent tendance à se laisser absorber par les nouveaux problèmes qui se manifestaient – les conflits entre les nations, la destruction des anciens modes de production – plutôt que de célébrer les maints progrès économiques et culturels qui, eux, n’étaient pas moins visibles que lesdits problèmes.

Dans les siècles avant 1918, en un mot, l’Autriche était loin d’être un appendice de l’Allemagne. La maison de Habsbourg était le pouvoir germanophone dominant ; et elle protégeait des traditions intellectuelles qui, certes, ne se développaient pas indépendamment des traditions qui prévalaient ailleurs, mais avaient tout de même un caractère particulier. C’est cette particularité qui oblige l’historien de la pensée politique à distinguer soigneusement les filières autrichiennes de celles que l’on trouve en Allemagne.

L’école autrichienne d’économie politique fut une des plus belles fleurs de l’âge d’or de la civilisation autrichienne. Elle produisit deux penseurs libéraux qui, nourris d’un type d’analyse économique particulière – l’analyse « autrichienne » – ont mis leur empreinte sur le libéralisme du xxe siècle : Ludwig von Mises et Friedrich von Hayek. Et cette même tradition continue d’inspirer des penseurs libéraux contemporains tels que Murray Rothbard, Hans-Hermann Hoppe, Pascal Salin et Jesús Huerta de Soto.

Soulignons que cette école est d’abord et surtout une école de pensée économique. Elle a inspiré une pensée libérale et nourri de grands penseurs libéraux ; mais certains de ses membres, tels Friedrich von Wieser et Hans Mayer, ont eu une orientation politique nettement interventionniste. Dans la présente étude, nous nous concentrerons sur les idées libérales de l’école autrichienne avant Hayek. Nous esquisserons d’abord les racines de ces idées ; ensuite nous examinerons de plus près la pensée libérale des trois auteurs qui, pas tout-à-fait par coïncidence, ont été les économistes les plus éminents de leur génération : Carl Menger, Eugen von Böhm-Bawerk et Ludwig von Mises.

1. Les racines du libéralisme de l’école autrichienne

Aucun mouvement intellectuel ne naît dans un vide. Il est donc à propos de dire quelques mots sur la préhistoire de l’école autrichienne. Les racines philosophiques de l’école se trouvent dans le thomisme, à la fois sur le plan épistémologique et sur le plan politique (l’École de Salamanque), ainsi que dans certaines traditions de l’Empire.

La Scolastique, tradition vivante

Pendant des siècles, l’identité politique de la maison de Habsbourg fut d’être le bouclier du catholicisme. Tandis qu’en Allemagne et ailleurs le protestantisme se répandit aux dépens de l’Église – dont les terres furent expropriées – ces tentatives furent repoussées en Autriche.

La religion catholique intégra un empire multinational. Son affaiblissement au cours du xixe siècle, face aux mouvements nationalistes, annonça l’effondrement de l’Empire. Pourquoi cet affaiblissement ? Le bouclier se tourna parfois contre son protégé. Marie Thérèse ordonne, dans la deuxième moitié du xviiie siècle, l’expulsion des Jésuites ; et son fils Joseph se mêle de la formation du clergé. Autre cause : le partage de la Pologne, qui ouvrit les portes de l’Empire aux masses juives de Galicie.

Entrepreneurs juifs, journalistes juifs, intellectuels juifs – l’énergie fulminante de ces gens, opprimés depuis des siècles, se joignit aux forces oppositionnelles, aux forces du changement politique et culturel. C’est grâce à eux que le libéralisme organisé triompha brièvement dans les années 1860 et 1870. Et notons que les financiers, souvent juifs, de France et d’Angleterre eurent eux aussi un impact décisif sur l’avènement de cette courte ère libérale. On a de bonnes raisons de dire que le libéralisme pratique arriva en Autriche de l’extérieur. Et ce n’est qu’après son arrivée qu’il fit fructifier la pensée libérale autochtone.[1]

L’influence catholique diminua, mais elle n’en resta pas moins, jusqu’à l’implosion de l’Empire en 1918, la force culturelle suprême en Autriche. L’enseignement primaire et, jusqu’aux années 1850, l’enseignement secondaire se trouvèrent dans les mains du clergé. Même après, les veilles traditions ne furent pas jetées par-dessus bord. Soulignons, en particulier, que la vie intellectuelle fut imprégnée par la philosophie préférée du catholicisme : le réalisme thomiste.

Il est bien connu que la particularité de cette philosophie est qu’elle refuse d’accepter la dichotomie fondamentale entre théorie et savoir empirique, dichotomie qui domine l’épistémologie moderne. Thomas d’Aquin et ses disciples insistaient sur le fait que la bonne théorie n’est pas simplement une construction intellectuelle, mais une description plus ou moins fidèle de certain traits de la réalité. La théorie descriptive ou réaliste n’était pas pour eux un luxe intellectuel qui ne s’obtenait que dans certaines disciplines concrètes comme la biologie ; ils essayèrent de montrer que le même réalisme pouvait être atteint dans des domaines les plus abstraits comme la métaphysique. En Autriche, les représentants les plus importants de cette tradition furent les philosophes Leibniz, Bolzano et Herbart.

Johann Friedrich Herbart (1776-1841) ne résida jamais en Autriche, où il fut cependant considéré comme un grand champion de la philosophia perennis. Plus en Autriche que dans son pays natal, il exerça une énorme influence, surtout à travers l’éducation nationale naissante. C’est grâce à lui et ses disciples qu’en Autriche la tradition médiévale thomiste fut mélangée avec les nouveaux idéaux pédagogiques de Rousseau et Pestalozzi. Les réformes de l’éducation nationale des années 1850 sous Leo Thun et Franz Erxner reconnurent et perpétuèrent cette influence.[2]

Ceci explique bon nombre de particularités liées à la manière dont la recherche scientifique se faisait en Autriche. Tandis que le nominalisme d’un Bacon et le rationalisme d’un Descartes régnaient en maîtres dans des pays occidentaux comme la France ou l’Angleterre, en Autriche, le réalisme d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin demeura  vigoureux. Tous les scientifiques autrichiens – et parmi eux les membres de l’école autrichienne – de ce siècle subirent son influence dans les lycées de l’Empire.

Cela ne veut pas dire que la vie intellectuelle se renfermait dans ses traditions. Les intellectuels autrichiens connaissaient les grands auteurs occidentaux tel que Locke et Hume, et ils les lisaient même très attentivement. Cette lecture était cependant colorée par l’héritage du pays. L’épistémologie scolastique se mélangea avec l’orientation économique dans l’œuvre de Carl Menger et de son école.[3]

2. Le libéralisme économique de la Scolastique : l’école de Salamanque

La scolastique procurait à l’école autrichienne bien plus que son épistémologie. Elle lui fournissait également un héritage économique et politique. Aux xvie et xviie siècles, un groupe de juristes dominicains et jésuites se lançaient dans l’analyse morale des nouvelles pratiques commerciales et financières qui s’étaient répandues dans l’économie espagnole, la plus riche de son époque en Europe. L’intérêt de ces travaux était évidemment d’assurer que le royaume de Dieu s’établissait dans le monde des affaires ; les manuels de ces penseurs devraient aider le clergé à se mettre à la hauteur de ses agneaux. Mais, pour ce faire, il fallait d’abord bien scruter le fonctionnement du commerce et des banques ; il fallait comprendre exactement leur impact sur le bien-être matériel et spirituel des protagonistes, ainsi que sur celui de la population au sens large. Voilà le grand projet de ces dominicains et jésuites espagnols qui, aujourd’hui, sont connus sous le nom d’ « école de Salamanque ». Leurs recherches sur le terrain et leurs analyses théoriques les conduisirent à comprendre les effets bénéfiques de la liberté économique, basée sur la propriété privée. Ils développaient des théories de la valeur, de la monnaie et des banques. Ces doctrines devraient avoir un impact sur les idées économiques de l’école autrichienne.[4]

Notons en passant un parallélisme important : tout comme les savants de l’école de Salamanque, ceux de l’école autrichienne avaient une formation principale en droit. L’analyse des phénomènes économiques se faisait dans les deux cas par l’application des méthodes de pensée juridiques.

La tradition de l’école de Salamanca parvint à Vienne à travers les économistes italiens (Davanzati, Galiani), français (Condillac) et allemands (Hufeland). Ce fut probablement par ces écrits que le fondateur de l’école autrichienne, Carl Menger, prit connaissance des juristes espagnols qui étaient ses prédécesseurs.[5]

3. Un libéralisme utilitariste et économique

En Autriche, comme ailleurs, le mouvement étatiste qui avait détruit l’ordre médiéval aux xvie et xviie siècles s’appuya sur une idéologie du droit naturel « sans Dieu » et, plus tard, de plus en plus, sur des raisonnements utilitaristes à la manière des théories du contrat social et de l’économie politique. Signe marquant de ce changement de perspective, dans les années 1660, la ville de Vienne réadmit des familles juives pour des raisons fiscales. Ce fut le commencement de l’ère des « juifs de Cour », ère qui coïncida avec l’âge des Lumières.

Le représentant le plus illustre de cette tradition utilitariste au xviiie siècle fut Joseph von Sonnenfels.[6] Né d’une famille juive, Sonnenfels se fit baptiser pour s’intégrer dans la vie de la cour. Il devint un conseiller influent à la cour de Marie-Thérèse et obtint la première chaire d’économie politique en Autriche, à l’Université de Vienne. Célèbre pour sa défense de la tolérance religieuse, pour sa pensée juridique claire et concise, il prépara l’établissement du nouveau Code civil de 1811, qu’il conçut à l’image de du Code Napoléon.

La chaire d’économie politique de Sonnenfels joua un rôle important dans la détermination des politiques économiques du pays. Il semble qu’il ait exercé cette influence, notamment, par le moyen d’articles dans la presse. Sonnenfels eut en effet la réputation d’être le premier journaliste d’Autriche. Voilà aussi une tradition qui a marqué l’école autrichienne. Carl Menger et Ludwig von Mises ont écrit un grand nombre de commentaires économiques pour la presse – souvent incognito !

 

I - Carl Menger

 

Né en 1840 d’une famille de basse noblesse en Galicie occidentale, le fondateur de l’école autrichienne fit ses études de droit à Vienne et à Cracovie.[7] Après l’obtention du doctorat, Car Menger travailla dans un journal semi-officiel à Vienne tout en poursuivant ses recherches en économie. En 1870, il publia Grundsätze der Volkswirtschaftslehre (« Principes d’économie politique ») et, l’année suivante, il obtint une des deux chaires très cotées d’économie politique à l’Université de Vienne.

Cinq ans plus tard, Menger, alors âgé de 36 ans, devint le professeur privé du dauphin Rudolf. La complicité du prestigieux élève renforça les pouvoirs académiques du professeur. Il commença à bâtir son école, plaçant ses élèves dans les chaires d’économie politique, peu nombreuses à l’époque, à travers tout l’Empire. En 1883, Menger publia un deuxième livre, Enquêtes sur la méthode des sciences sociales, et de l’économie politique en particulier.[8] C’était une apologie de sa méthode de recherche et, en même temps, une critique acerbe des méthodologies historicistes, de rigueur parmi les économistes allemands. Le livre déclencha une polémique entre Menger et Gustav Schmoller, tête de file de la jeune école historique allemande. La « querelle sur les méthodes » (Methodenstreit) durera plusieurs décennies et engagera les disciples des protagonistes, sans pour autant conduire à un consensus. Selon certains, le débat dure encore.[9]

1. La méthode exacte et la théorie descriptive

Au cœur du paradigme mengerien est la continuité du thomisme appliqué aux problèmes économiques. Dans sa correspondance avec Léon Walras, Menger souligne l’importance de la « méthode exacte » en théorie économique. Cette méthode seule peut rendre la théorie descriptive de la réalité. Voici un extrait de cette correspondance :

« Il me paraît plutôt non seulement juste, mais aussi plus opportun de nommer la méthode dont nous usons analytique-compositive, analytique-synthétique ou mieux encore exacte. […]

« La valeur ou la non-valeur de nos recherches trouvera toujours son criterium dans ce fait : si et en quelle mesure nous avons réussi à fixer les vrais (ceux qui correspondent à la vie réelle) facteurs constitutifs des phénomènes économiques et les lois d’après lesquelles les phénomènes compliqués de l’économie politique se déduisent des éléments simples.

« Un chercheur qui arrivera par la voie de l’analyse à de tels éléments qui ne répondent pas à la réalité ou qui, sans véritable analyse, prend son point de départ dans des axiomes arbitraires, ce qui n’est que trop souvent le cas dans la méthode soi-disant rationnelle, tombera nécessairement dans l’erreur, même s’il se sert de mathématique d’une façon supérieure. »[10]

Le grand apport de Menger, à ses propres yeux, est d’avoir affiné les outils théoriques. Pour lui, les éléments de l’analyse économique traditionnelle, tels que les prix, les quantités, les besoins, les coûts de production, ne sont pas les véritables termes de l’analyse. On peut aller plus loin. Menger déplace le point de départ de l’analyse des phénomènes économiques à un niveau plus fondamental. Dans sa correspondance avec Walras, il dit :

« Il est [...] nécessaire que nous remontions aux éléments les plus simples des phénomènes en majeure partie très compliqués dont il est question ici – donc que nous fixions par une voie analytique les derniers facteurs constitutifs des phénomènes, des prix, et qu’ensuite, nous appliquions à ces éléments la mesure correspondant à leur nature et, que nous cherchions, en nous tenant à cette mesure, à établir les lois d’après lesquelles les phénomènes compliqués du commerce humain se déduisent de phénomènes simples. »[11]

Décomposant l’action individuelle pour en identifier les facteurs déterminants, il trouve que c’est cette même décomposition qui fournit la clef fondamentale de la science. Les économistes, avant Menger, avaient cultivé l’habitude scientifique de grouper les phénomènes dans certaines classes et de raisonner ensuite en termes de ces classes. Ils parlaient « des » besoins, « des » quantités et « des » valeurs. Mais Menger découvre que ces classes n’ont pratiquement aucune importance dans la réalité. Ce qui compte véritablement, ce sont les parties qui composent lesdites classes. Un homme nageant dans un lac ne va pas évaluer un verre d’eau autant qu’un autre homme qui meurt de soif dans un désert. Donc, pour comprendre la valeur de l’eau, les prix de l’eau et les quantités d’eau vendues et achetées sur le marché, il faut faire attention aux besoins partiels d’eau, aux quantités partielles disponibles dans tel ou tel contexte etc.

Analyser les unités partielles (ou, comme le dira un de ses disciples, les unités marginales) dans leur contexte – voilà une clef essentielle de la nouvelle approche.[12] Mais Menger souligne également l’importance de deux autres catégories « microéconomiques », à savoir le temps et l’erreur.

2. Le monde économique ordonné par les besoins individuels

Dans les Grundsätze, Menger présente une nouvelle théorie « subjectiviste » des prix. Comme les théoriciens subjectivistes qui l’avaient précédé – l’École de Salamanque et la tradition qu’elle avait inspirée parmi les économistes italiens, français et allemands des xviie, xviiie et xixe siècles – Menger voit la source ultime des prix dans les besoins individuels. A l’opposé de ses prédécesseurs, il raisonne cependant en termes d’unités partielles ou marginales. Aussi peut-il résoudre le fameux paradoxe de la valeur subjectiviste : pourquoi un diamant a-t-il plus de valeur qu’une baguette de pain ? C’est qu’il ne faut pas considérer les classes. Menger admet que la nourriture et donc le pain en tant que tels sont bien plus importants que les objets décoratifs tels que les diamants. Mais l’homme n’est d’habitude pas confronté aux choix entre tous les pains d’un côté et tous les diamants d’un autre côté. Il doit se décider à la marge, et cette décision se fait dans un contexte défini par les quantités disponibles. Or les quantités de diamants sont beaucoup plus restreintes que les quantités de pains. C’est pourquoi les diamants commandent un prix supérieur au prix du pain.

Notons en passant que le subjectivisme de Menger n’a aucune connotation de choix arbitraire. La valeur subjective est simplement la valeur telle qu’elle est manifeste dans l’action d’un individu. Ce subjectivisme est donc un simple individualisme méthodologique[13]. Il n’y a chez Menger rien du subjectivisme radical qui se montre dans les travaux de certains de ses successeurs comme Ludwig von Mises. Selon Menger, la science économique décrit les liens objectifs qui existent entre les besoins individuels d’un côté, les prix de marché de l’autre. Le choix humain n’y intervient pas du tout.

Œuvre scientifique, la théorie des prix de Menger a tout de même certaines implications politiques qui n’ont pas échappé à ses disciples, ni d’ailleurs à des rivaux comme Schmoller[14]. A la lumière de cette théorie, en effet, l’économie de marché paraît comme un grand organisme rationnel et autorégulateur, voué à la satisfaction des besoins individuels. Non seulement les prix, mais même les institutions économiques comme la monnaie sont ordonnées par les besoins partiels des êtres humains.

On trouve ici le complément de la célèbre thèse de Condillac au xviiie siècle selon laquelle les besoins humains sont le grand régulateur des institutions humaines[15]. Condillac avait démontré cette thèse à la fois sur le plan épistémologique – en montrant que les perceptions se font en fonction du besoin – et sur le plan économique. Mais il lui manquait l’élément clef pour achever la démonstration économique : le marginalisme. Dans un certain sens, Menger parachevait donc le projet de Condillac, auteur qu’il cite souvent et toujours favorablement dans les Grundsätze.[16]

3. Les leçons au dauphin Rudolf

Le message libéral resta implicite dans la théorie des prix ; de même dans les écrits ultérieurs. Dans ses travaux publiés, Menger n’adopta jamais un point de vue partisan et ses opinions politiques sont donc restées longtemps obscures. Ludwig von Mises le caractérise comme libéral sans pour autant fournir une preuve documentée. Une telle preuve a été présentée récemment quand Brigitte Hamann, la biographe de Rudolf, découvrit les « cahiers » qu’il avait composés en résumant les cours reçus de Menger[17]. Les cahiers du dauphin démontrent incontestablement que Menger a même professé un libéralisme plus radical que celui d’Adam Smith. Voici le résumé, par le professeur Streissler, des thèses politiques exprimées dans les cahiers de Rudolf :

Menger’s Rudolf Lectures are, in fact, probably one of the most extreme statements of the principles of laissez-faire ever put to paper in the academic literature of economics. There is just cause for economic action only in “abnormal” circumstances. Only when “disaster is impending, only where “government support becomes indispensable” should the state step in. Otherwisegovernment interferenceisalways […] harmful.”[18]

La mort tragique de Rudolf en 1889 à Mayerling détruisit tout espoir que ce libéralisme radical puisse influencer le devenir de l’Autriche. A la fin de sa vie, selon le témoignage de Mises, Carl Menger fut un homme pessimiste, voire dépressif.[19]

4. L’autonomie de la société civile

Douze ans après la publication des Grundsätze, Menger publia les Untersuchungen (1883). C’est dans cet ouvrage qu’il entreprend une défense de la méthode exacte et justifie la recherche d’une théorie descriptive de la réalité. L’œuvre parut en 1883 chez un éditeur allemand prestigieux. Elle suscita la querelle des méthodes avec Gustav Schmoller.

Au-delà des arguments méthodologiques, qui ne nous intéressent pas ici, Menger y fournit l’esquisse d’une théorie des institutions humaines par laquelle il généralise le portrait de l’économie de marché qu’il avait donné dans les Grundsätze. Il constate que les institutions telles que la monnaie, le droit, le langage, etc. ne sont pas des créations de l’État. Ce dernier les protège ou les cultive peut-être, mais elles existent avant lui et elles pourraient se maintenir sans lui[20]. Bien plus, selon Menger, il est peu probable qu’elles puissent être l’objet d’une création délibérée. Reprenant une idée-clef des philosophes écossais du xviiie siècle, il tient que la monnaie, le droit et le langage ont résulté d’actions humaines mais non d’intentions humaines. Bien souvent, on les a conçus, initialement, à des fins très différentes de leurs fins actuelles. Il faut donc reconnaître que les institutions civiles peuvent émerger spontanément. Leur création délibérée, par l’Etat ou par quiconque, n’est pas toujours nécessaire ; bien souvent, une telle création délibérée n’est pas possible du tout.

Donc, dans les Untersuchungen Menger renforce le portrait qu’il avait donné auparavant du caractère des sociétés civiles et de leur capacité à générer des institutions. Le point fort de ce portrait est la faible présence de l’État. La société peut fonctionner grosso modo sans État ; et elle a facilité l’émergence spontanée d’un bon nombre d’institutions importantes.

Il est patent que cette vision des choses ne s’accorde pas bien avec l’étatisme qui chérit la notion de l’État omnipotent. Aux yeux des étatistes radicaux, toutes les institutions sociales seraient des créations de l’État et/ou ne sauraient se maintenir sans le concours de celui-ci. D’où le conflit entre Menger et Schmoller. Cent-vingt ans après le début de la « querelles des méthodes », on peut constater que le conflit n’a pas cessé. Les grands débats contemporains en économie politique tournent toujours autour de la question centrale de savoir si une société peut fonctionner sans que l’État – la contrainte organisée et légitimée – apporte une contribution essentielle à ce fonctionnement. Dans ces débats, les économistes autrichiens maintiennent essentiellement la position qui a été défendue par l’École de Salamanque contre les théoriciens du pouvoir royal absolu ; et que des hommes comme Condillac, Burke et Menger ont défendue à travers les siècles contre les champions de l’État omnipotent.

 

II – Eugen von Böhm-Bawerk

 

Le chevalier Eugen Böhm von Bawerk fut le disciple le plus important de Carl Menger. Né en 1851 en Moravie, il fit ses études de droit à Vienne, ainsi que des études post-doctorales auprès des plus illustres économistes allemands de l’époque. Pour son séjour en Allemagne, Böhm-Bawerk obtint une bourse d’État, avec le soutien de Menger. Puis son maître lui fit obtenir, en 1881, une chaire d’économie politique à l’Université d’Innsbruck où il enseigna pendant les années 1880 et publia son magnum opus sur le capital et l’intérêt.

Cependant, il devint célèbre non seulement à cause de ses travaux intellectuels, mais aussi en raison de l’impact direct qu’il prit sur les affaires d’État. Homme d’action non moins qu’homme de lettres, il présida quatre fois au ministère autrichien des Finances. Il créa un régime d’impôts directs et introduisit une taxation progressive. Mesures peu libérales, dira-t-on ; il faut admettre que Böhm-Bawerk fut un homme loyal à son État, pourtant sans en être un partisan aveugle. Sa vraie passion fut la science. L’esprit d’impartialité qui le distingua et le prédestina à écrire ses grandes œuvres intellectuelles se traduisit, dans la pratique, par la diligence et la rectitude. Jamais il ne fit de compromis sur le registre intellectuel.

Son orientation pratique se refléte également dans ses recherches. Au contraire de Menger, il ne se contente pas d’esquisser le fonctionnement abstrait d’une économie de marché. Il se porte sur le terrain de la politique économique en analysant le bien-fondé des doctrines économiques avancées dans le débat. Grand talent polémique, Böhm-Bawerk détruisit les mythes économiques les plus répandus de son époque. Notons en passant que ses argumentations n’ont rien perdu de leur pertinence et de leur vigueur. Dans ce qui suit, nous résumerons ses anti-critiques les plus célèbres de l’économie de marché.

1. Intérêt sans exploitation

Böhm-Bawerk est surtout connu comme le grand spécialiste de la théorie de l’intérêt. De son vivant, ses travaux dans ce domaine ont fait de lui l’économiste autrichien le plus célèbre à l’étranger. Ceci concerne en particulier les trois tomes de son Kapital und Kapitalzins dont le premier traite de l’histoire des doctrines relative à l’intérêt.

Böhm-Bawerk distingue entre cinq grandes classes de doctrines[21]. Une seule met le phénomène en question dans une lumière négative, le présentant comme une force nuisible dans l’organisme social. Il s’agit de la théorie socialiste selon laquelle l’intérêt est un phénomène d’exploitation. En critiquant et réfutant cette théorie, Böhm-Bawerk n’hésite pas à intervenir dans un débat politique de premier plan.

Il s’attaque en particulier à la théorie marxiste[22]. Selon Karl Marx, le travail humain est la seule source de la valeur et tous les produits s’échangent strictement en fonction des quantités de travail qui sont « socialement nécessaire » pour leur production. Les capitalistes gagnent des intérêts (que Marx, en suivant la coutume des économistes classiques, appele « profits ») parce qu’ils contrôlent les moyens de production et que ce contrôle leur permet de forcer les ouvriers à fournir quelques heures de travail sans compensation. La valeur produite pendant ces heures est la plus-value (Mehrwert) et elle se reflète dans un « taux de plus-value » – relation quantitative entre la plus-value et le « capital variable » investi dans les salaires des ouvriers. Voilà la source du taux de profit  (taux de d’intérêt) observable sur le marché.

La critique de Böhm-Bawerk ne concerne pas l’idée, très contestable, que les capitalistes puissent forcer des hommes à travailler gratuitement. Il accepte cette idée comme hypothèse et se concentre entièrement sur la question de la correspondance de la doctrine marxiste avec les faits empiriques. Böhm-Bawerk constate que, dans la vie réelle, les taux d’intérêt se calculent non pas sur la base du seul capital investi dans les salaires (le « capital variable » de Marx), mais sur la base du capital total. De plus, il y a dans la réalité une tendance vers l’égalisation des taux d’intérêt à travers l’économie entière. Ces faits empiriques incontestables – et que Marx lui-même ne conteste pas – s’accordent-ils avec la thèse marxiste que les taux d’intérêt dérivent des taux de plus-value ? Un tel accord existerait si la composition du capital était identique dans chaque société. Mais Böhm-Bawerk souligne que ceci n’est pas du tout le cas. Les poids relatifs du capital variable et du capital constant diffèrent d’une branche d’industrie à une autre, et parfois ces poids diffèrent également d’une entreprise à une autre dans une même industrie. De ce fait, à la lumière de la théorie marxiste de la valeur, il devrait y avoir des taux d’intérêt différents dans chaque branche de l’industrie. Mais en réalité on observe un seul et même taux d’intérêt. Il y a donc une contradiction importante entre la doctrine marxiste et les faits observables.

2. Critique du marxisme

Douze ans après la première publication de cette critique, Böhm-Bawerk la complèta par une critique exhaustive de la doctrine marxiste de la valeur et de l’intérêt. L’occasion se présentai lors de la publication du troisième tome de Das Kapital, dans lequel Marx achève sa théorie de l’intérêt. Marx avait bien reconnu que les explications données dans le premier tome, le seul qui eût paru de son vivant, se trouvaient en contradiction avec les faits observables. Le deuxième tome n’avait pas non plus révélé la solution qu’il pensait donner à ce problème. Il fallut attendre l’année 1894, date de publication du troisième tome.

Ici, Marx dit que le taux d’intérêt unique qui est observable sur le marché est un « taux moyen de profit » ; celui-ci dérive des taux de plus-value, mais il en dérive de manière indirecte, à savoir par la concurrence des entrepreneurs qui font l’arbitrage entre ces différents taux. Marx prétend que la somme totale des plus-values obtenues dans les entreprises de la société entière est égale à la somme totale des profits. Il admet que cette égalité s’obtient seulement du point de vue de ces agrégats ; dans la réalité concrète, c’est-à-dire dans chacune des entreprises individuelles, il y a divergence entre plus-value et profit moyen. Et à la grande consternation de ses disciples, Marx considère maintenant que c’est bien le taux de profit moyen, et non pas le taux de plus-value, qui détermine tous les prix concrets.

En 1896, Böhm-Bawerk publia sa critique de cette conception marxiste. Œuvre célèbre, elle a souvent été traduite et réimprimée jusqu’à nos jours.[23]

Böhm-Bawerk constate, entre autres, que le nouvel argument selon lequel les taux de plus-value déterminent le taux d’intérêt seulement par l’intermédiaire de la concurrence entre les entrepreneurs, est en contradiction flagrante avec la théorie de la valeur-travail qui, dans le premier tome de Das Kapital, avait été présentée comme une théorie s’appliquant immédiatement et sans exception dans chaque échange. Il observe également que le nouveau raisonnement de Marx ne vise plus le problème qui était à l’origine de la théorie, à savoir, l’explication des échanges concrets. Marx raisonne maintenant en termes d’agrégats. Il se transforme, comme on dirait aujourd’hui, de « micro-économiste » en « macro-économiste ». Mais le raisonnement macro-économique donne des réponses à des questions que personne n’avait soulevées. Le problème initial était de fournir une explication adéquate des phénomènes concrets, et Marx ne l’a pas résolu.

En somme, la théorie marxiste de l’intérêt a complètement abandonné son point de départ, la théorie de la valeur-travail, pour se mettre en accord avec les faits. Il n’est dès lors plus possible de la distinguer des théories conventionnelles des « économistes vulgaires ».

Böhm-Bawerk conclut par un examen approfondi de la source ultime de cet embarras : la théorie de la valeur-travail. Marx n’avait pas choisi de prouver directement que la valeur dérive du travail ; il a essayé de le prouver indirectement en soutenant qu’aucun autre trait de la réalité, sinon le travail, ne pouvait expliquer les prix de marché. Böhm-Bawerk déconstruit alors maintes erreurs logiques et substantielles impliquées par cette approche.

3. Le pouvoir impuissant face à la loi économique

Quelques mois avant sa mort, en août 1914, Böhm-Bawerk publia un autre travail célèbre dans lequel il s’attaquait à la doctrine interventionniste, fondement de l’idéologie de l’État omnipotent. Selon cette doctrine, déjà dominante à l’époque, les lois économiques ne sont pas aussi universelles que ne le croient leurs auteurs, les économistes. Il est vrai qu’il y a quelque chose comme des « catégories économiques » qui exercent une certaine influence sur la vie sociale. Mais cette influence est limitée par un grand nombre  de facteurs qui peuvent convenablement être groupés dans la classe des « catégories sociales » et qui incluent, par exemple, les interventions de l’État et les actions des organisations ouvrières. Ces catégories sociales revêtent une importance particulière dans la distribution des richesses nationales. Un grand nombre d’écrivains réclame que, dans ce domaine, le pouvoir organisé de l’État et des syndicats soit prépondérant. Les lois économiques n’y existent pas.

Böhm-Bawerk note que cette doctrine soulève un problème fondamental, celui de la politique économique rationnelle. Existe-t-il une science de la politique économique ? Les politiques économiques entraînent-elles certaines conséquences objectives, qui peuvent donc être analysées et prédites par la science ? Ou, au contraire, le pouvoir de celui qui « intervient » dans l’opération du marché, que ce soit un gouvernement ou un syndicat, atteint-il son but par nécessité, sans être gêné par l’effet des lois économiques ?

Telle est la question que Böhm-Bawerk soulève dans son essai Pouvoir ou loi économique ? Il donne une réponse équivoque[24]. Il dit que le pouvoir, loin de déranger l’efficacité des lois économiques, exerce son influence à travers elles. En particulier, le pouvoir ne peut pas changer les lois qui régissent la distribution fonctionnelle des revenus en société[25]. La théorie économique reconnaît que cette distribution fonctionnelle dépend des conditions prévalant sur le marché ; elle distingue notamment les cas de la concurrence et du monopole. Par exemple, en concurrence bilatérale, le revenu marginal de chaque facteur de production ne peut excéder la valeur de son produit marginal ; et il ne peut tomber au-dessous du revenu que pourrait générer un emploi alternatif de ce facteur. Voilà des limites objectives qui déterminent alors les salaires, les intérêts et les rentes foncières. Böhm-Bawerk souligne que ces lois économiques de la distribution concernent uniquement la distribution fonctionnelle ; il admet que le pouvoir puisse modifier la distribution personnelle en transférant des droits de propriété.

Il procède à la démonstration casuistique de sa thèse, reprenant l’exemple d’une négociation de salaire entre entrepreneurs et ouvriers. Il examine les effets de courte et de longue échéance ainsi que les effets d’organisations monopolistiques. Pour chaque cas examiné, il prouve l’existence de limites absolues à la distribution fonctionnelle. Rentrant dans le détail, il distingue six niveaux « fourches » des salaires et, pour chacun de ces niveaux, il prouve l’existence de forces repoussant les salaires à l’équilibre. A longue échéance, chaque salaire serait alors limité par la valeur de son produit marginal (limite supérieure de la fourche) ainsi que par le revenu que pourrait générer un emploi alternatif de ce facteur (limite inférieure).

Il s’ensuit que les interventions des pouvoirs étatiques ou privés ne sauraient en aucun cas s’imposer. Il y a toujours certaines limites absolues qui ne peuvent être transgressées. La détermination des revenus est encore bien plus contraignante quand on considère le long terme, auquel le pouvoir ne peut rien changer.

Il est patent que ces résultats étaient assez décevant pour les partisans de l’État omnipotent. Mais ils fournissaient un point de départ pour l’élève le plus important de Böhm-Bawerk, l’auteur dont nous devons parler maintenant.

 

III – Ludwig von Mises

 

Ludwig von Mises est un des plus grands hommes de l’histoire de la pensée économique. Il a peut-être été le plus grand génie de la théorie économique au xxe siècle. Aucun autre économiste, en tout cas, n’a élucidé mieux que lui les implications politiques de la théorie économique.[26]

1. Vie et œuvres

Né en 1881 à Lemberg, en Galicie orientale, issu d’une famille juive de négociants, de banquiers et d’ingénieurs, il passa sa vie jusqu’à l’age de 53 ans à Vienne. Quand il commença ses études, rien n’indiquait qu’il deviendrait un jour un théoricien libéral célèbre. Vif d’esprit et doté d’une capacité de réflexion critique phénoménale, il entra dans le séminaire de Carl Grünberg, champion de l’école historique allemande[27]. À l’âge de 21 ans, Mises publia son premier travail de recherche. Imprégnée de la méthodologie historiciste et de l’orientation interventionniste, l’œuvre suscita un écho favorable dans la presse professionnelle. La carrière du jeune homme fut faite. D’autres études suivirent dans le même esprit ; les théories des économistes classiques ne l’intéressèrent point.

Puis, vers Noël 1903, il eut son chemin de Damas. Il lut les Grundsätze de Carl Menger et s’aperçut immédaitement que, dans cette approche, il n’y avait pas d’opposition entre théorie et expérience ; la théorie était elle-même descriptive de la réalité. Mises changea alors complètement d’orientation méthodologique et politique, sans s’arrêter pour autant sur des idées figées. Il procéda lentement. Ses travaux des années 1906-1915 témoignent encore de son héritage politique interventionniste. Dans la première édition de sa célèbre Théorie de la monnaie et des moyens de circulation (1912), il fut loin de préconiser, comme il le ferait ultérieurement, le laisser-faire en matière de monnaie et d’organisation bancaire. Mais il se radicalisa face à un environnement social qui devenait de plus en plus étatiste et socialiste. Alors, tandis que la jeune génération libérale, autour de Röpke, Rueff et Hayek, penchait vers le néolibéralisme, Mises, parfois au grand embarras de ces alliés, resta fidèle au précepte du laisser-faire.

Parallèlement à ce radicalisme politique, Mises se distingue par son positivisme scientifique. Pour lui, les seules sciences sociales dignes de ce nom sont les sciences positives, celles qui analysent les relations causales entre faits vérifiables. Quelles sont ces sciences ? Il s’agit, d’une part, de l’histoire ; d’autre part, et surtout, de la praxéologie – la « logique de l’action humaine » – dont la partie la plus développée est l’économie politique.

Mises rejette l’idée que le droit naturel a un fondement scientifique quelconque. À la limite, il admet la « théorie pure du droit positif » (reine Rechtswissenschaft) d’Hans Kelsen, son ami d’enfance. Il rejette également toute notion d’une science de la morale. A ses yeux, dans les domaines du droit, de la morale et de la religion, il est impossible d’établir des jugements de fait. Il y a seulement des « jugements de valeur » (à la Max Weber). Ceci ne veut pas dire qu’il dédaigne le droit, la morale et la religion – bien au contraire. Mais la science n’y peut rien.

Pour Mises, la théorie économique est la science politique par excellence. C’est la raison pour laquelle il s’y investit sans relâche. Le génie de cet homme se résume en une seule proposition : il a fait de la théorie économique tout ce qu’elle peut être. Il a affiné et généralisé un grand nombre de théorèmes. Il a découvert plusieurs lois fondamentales. Il a donné un nouveau fondement épistémologique à sa science. Et surtout, il s’est livré à de longues et profondes méditations sur ses implications politiques, épistémologiques et culturelles. Sa passion était de parvenir à une vision globale de la condition humaine d’un point de vue strictement scientifique. Cette vision est exposée dans le magnum opus de Mises, L’Action Humaine (1949).

2. Le Théoricien des migrations et des communautés linguistiques

L’expérience-clef du jeune Mises est la présence de l’Empire austro-hongrois multiculturel et de ses conflits, apparemment sans issue : multitude de nations et de religions, confrontations incessantes entre les partisans nationalistes, confrontations non moins aiguës entre les libéraux et les socialistes. À l’Assemblée nationale, les débats sont souvent interrompus par les sifflets des fanatiques nationalistes ! Peu étonnant alors que Mises ait perdu sa foi, s’il l’eut jamais, dans les normes objectives du droit et de la religion. L’un de ses arguments classiques est : « On ne se mettra jamais d’accord sur ces bases-là. » D’où l’importance de la science, qui traite des faits incontournables et qui établit donc des bases communes pour la délibération politique.

Après la Grande Guerre, Mises analysa les causes de l’implosion de l’Empire. Il chercha à comprendre les racines des confrontations qui avaient amené la catastrophe : les mélanges entre groupes nationaux et les conflits entre ces groupes. Il présenta ses réflexions dans Nation, Staat und Wirtschaft (1919).

Ce livre contient notamment une brillante théorie des communautés linguistiques – les nations. Mises poursuit ici le projet mengerien : expliquer les ensembles sociaux du point de vue de l’individualisme méthodologique. Les communautés linguistiques apparaissent alors comme des organismes vivants, qui naissent, se transforment et meurent. Le moteur de cette dynamique est l’individu, qui choisit l’appartenance à telle ou telle communauté.

Puis Mises défend une thèse historique : c’est que les impérialismes allemand et autrichien ont été la cause initiale des confrontations nationalistes en Allemagne et surtout en Autriche. Mais pourquoi ces impérialismes ? Parce qu’après les révoltes de 1848, les libéraux allemands se sont aperçus que le programme de souveraineté populaire, programme qu’ils avaient simplement copié du libéralisme atlantique, aurait fait de leurs compatriotes orientaux des minorités politiques. Traditionnellement, les germanophones, en Europe de l’Est, vivaient entourés de majorités appartenant à d’autres nations. Pour ne pas les abandonner, les libéraux allemands et autrichiens se sont alors tournés contre le principe de souveraineté nationale.

Finalement, Mises propose une solution. Le problème, dit-il, n’est pas à proprement parler un problème de souveraineté nationale, mais un problème du rôle de l’État. Dans un régime libéral, l’État n’est presque pas présent. Il ne saurait donc être abusé en faveur de la nation majoritaire et au détriment des nations minoritaires. En revanche, si et dans la mesure où l’État devient de plus en plus omniprésent, ces abus se multiplient et se renforcent. Donc, pour réduire les conflits entre nations, il faut d’abord diminuer le rôle de l’État dans la vie sociale.

3. Critique du socialisme

Mises présente sa critique du socialisme dans deux travaux importants :

1) Un article, paru en 1920, sur le problème du « calcul économique en régime socialiste ». Mises argüe que le calcul économique, tel que nous le connaissons, est basé sur les prix de marché. Mais un prix de marché n’existe que quand il y a du moins deux propriétaires. Or, en régime socialiste, il y a, par définition, un seul propriétaire de tous les facteurs de production, à savoir la société entière, représentée par le comité de planification. Donc, il ne peut pas y avoir de prix pour les facteurs de production et, par conséquent, les sociétés socialistes sont privées de l’outil de rationalité économique par excellence.

2) Son livre Die Gemeinwirtschaft (1922). Il s’agit d’un traité sur le socialisme – et bien plus encore. Mises s’y livre à un bon nombre de considérations très originales, par exemple sur la propriété et le libéralisme, l’économie politique des rapports entre hommes et femmes, la théorie du monopole, la théorie de la division du travail, le hasard moral (la seconde Némésis du socialisme) et le rapport entre christianisme et libéralisme. L’ouvrage fit sensation. Il inspira toute une génération d’intellectuels (Röpke, Hayek, Robbins et d’autres) et les convainquit de se détourner de leurs idéaux socialistes.

3. Critique de l’interventionnisme

Mises soutient deux thèses :

1) Les interventions sont contre-productives du point de vue même des fins visées par leus auteurs.

2) Il y a une dynamique des interventions. Puisque chacune d’elles, loin de résoudre le problème en question, en crée d’autres, il y a une tentation de réparer ces problèmes par des interventions supplémentaires. Grand exemple : l’économie de guerre.

Dans les années 1920, Mises applique ces principes également au domaine de la monnaie. Il commence à se prononcer en faveur de la liberté bancaire.

4. Un manifeste libéral

Dans son Liberalismus (1927), Mises fournit un manifeste concis du programme libéral tel qu’il se présente à la lumière de la science économique.

L’idée de base est que la division du travail est plus productive que les efforts non-coordonnés. Il est donc de l’intérêt de chaque individu de s’allier à d’autres hommes. Mais la question est de savoir quelle est la manière la plus efficace d’organiser ces alliances. Trois alternatives, et seulement trois, se présentent. La première est le système capitaliste, basé sur la propriété privée. C’est un système qui fonctionne, bien qu’il ne soit pas parfait de tous les points de vue d’ordre esthétique ou moral. La deuxième alternative est le socialisme. Or celui-ci ne peut être que moins efficace que le capitalisme, en raison du problème du calcul économique. Reste la troisième alternative : l’interventionnisme. Mais ce dernier est l’organisation la plus inefficace de toutes. Conclusion : le capitalisme seul est justifiable d’un point de vue scientifique.

Mises souligne que ce raisonnement heurte le schéma classique selon lequel individualisme et collectivisme s’opposent. Il admet, pour sa part, la thèse de ceux qui considèrent que la vie collective est indispensable pour le plein développement des facultés individuelles. Mais cela ne plaide nullement pour le collectivisme, bien au contraire. Dès lors que le capitalisme est l’organisation de la vie collective la plus efficace, il est absurde de l’attaquer d’un point de vue collectiviste.

5. L’Action Humaine ou : la perfection de la raison instrumentale

Dans L’Action humaine, Mises fait la synthèse de ses travaux antérieurs. Il explique en détail le fonctionnement du système capitaliste et des autres systèmes économiques. Il discute les problèmes méthodologiques et épistémologiques de cette « science politique par excellence » et il conclut par une grande réflexion sur la signification culturelle de cette science.

 

 



[1]     Voir Georg Franz, Liberalismus – Die deutschliberale Bewegung in der habsburgischen Monarchie (Munich : Callwey, 1955).

[2]     Voir William M. Johnston, The Austrian Mind. An Intellectual and Social History 1848-1938 (Los Angeles : University of California Press, 1972), pp. 281ff.

[3]     Voir Emil Kauder, History of Marginal Utility Analysis (Princeton : Princeton University Press, 1965).

[4]     Voir Marjorie Grice-Hutchinson, The School of Salamanca (1952); idem, Economics Thought in Spain, ed. by L. Moss and C. Ryan (Aldershot: Edward Elgar, 1993) ; Raymond de Roover, Business, Banking, and Economic Thought in Late Medieval and Early Modern Europe – Selected Studies of Raymond de Roover (Chicago: University of Chicago Press, 1974) ; Murray Rothbard, « New Light on the Prehistory of the Austrian School », E. Dolan (ed.), The Foundations of Modern Austrian Economics (Kansas City : Sheed & Ward, 1976), pp. 52-74 ; Alejandro Chafuen, Christians for Freedom: Late Scholastic Economics (San Francisco : Ignatius Press, 1986) ; Jesus Huerta de Soto, « New Light on the Prehistory of the Theory of Banking and the School of Salamanca », Review of Austrian Economics, vol. 9, no. 2 (1996), pp. 59-81.

[5]     Menger citait Diego Covarrubias (voir Grundsätze, p. 257).

[6]     Voir Robert A. Kann, A Study in Austrian Intellectual History (New York : Praeger, 1960).

[7]     Voir les informations biographiques dans Friedrich von Wieser, « Karl Menger », Anton Bettelheim (ed.), Neue österreichische Biographie: 1815-1918 (Vienna, 1923), vol. I, pp. 84-92; reprinted in idem, Gesammelte Abhandlungen (Tübingen: Mohr, 1929). See also Yukihiro Ikeda, Die Entstehungsgeschichte der “Grundsätze” Carl Mengers (St Katharinen: Scripta Mercaturae Verlag, 1997).

[8]     Menger, Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften und der Politischen Oekonomie insbesondere (Leipzig : Duncker & Humblot, 1883).

[9]     Voir Jesús Huerta de Soto, « The Ongoing Methodenstreit of the Austrian School » Journal des Economistes et de Etudes Humaines, vol. VIII, no. 1 (1998).

[10]    Carl Menger à Léon Walras, lettre du février 1884, traduite et publiée dans Étienne Antonelli, « Léon Walras et Carl Menger à travers leur correspondance », Économie appliquée, vol. VI, nos. 2-3 (1953), pp. 269-287. Le passage cite se trouve sur la page 282.

[11]    Ibid., p. 280.

[12]    Menger ne fut pas l’auteur du raisonnement en termes d’unités partielles ; plusieurs auteurs allemands, qu’il cite d’ailleurs dans les Grundsätze, en avaient fait usage dans leurs manuels. Mais Menger en reconnut le statut central et fondamental. Chez ses contemporains, ce type de raisonnement fut un expédient pour certaines analyses très spécifiques. Chez Menger, ce fut le point d’ancrage d’un système entier.

[13]    L’expression « individualisme méthodologique » a été formulée par Schumpeter dans Wesen und Hauptinhalt der theoretischen Nationalökonomie (Leipzig : Duncker & Humblot, 1908).

[14]    L’âpreté de la querelle sur la méthodologie entre Menger et Schmoller s’explique essentiellement par le contexte politique. Selon Schmoller, son collègue viennois avait fourni une apologie de la méthode « atomistique » telle qu’elle se trouvait sous-jacente aux arguments de Cobden, Bright et des autres libéraux de l’école de Manchester. A l’époque, ceci n’était pas une caractérisation neutre. Grâce aux efforts de diffamation de la part de Ferdinand Lassalle et d’autres socialistes, le mot « Manchester » avait une connotation très négative.

[15]    Voir en particulier Etienne de Condillac, Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746), Traité des sensations (1754), Le commerce et le gouvernement (1776). Ces travaux sont collectionnés dans ses Œuvres complètes (Paris : Tourneux, Lecointe et Durey, 1822), vols. 1, 3 et 4.

[16]    Il le cite six fois, plus que tous les autres auteurs étrangers à l’exception d’Adam Smith. Mais, tandis que Smith est d’habitude cité pour être critiqué, Condillac est toujours mentionné favorablement.

[17]    Voir Brigitte Hamann, Rudolf: Kronprinz und Rebell (Munich: Piper, 1978).

[18]    Erich Streissler, “Menger’s treatment of economics in the Rudolf lectures,” E.W. Streissler, M. Streissler (eds), Carl Menger’s Lectures to Crown Prince Rudolf of Austria (Aldershot: Edward Elgar, 1994), p. 17.

[19]    Voir Mises, Erinnerungen (Stuttgart : Gustav Fischer, 1978).

[20]    Notons que ce simple constat a été perçu comme une grande indélicatesse par les étatistes allemands, très dominant parmi les économistes. La sélection des économistes universitaires en Allemagne se faisait par une sélection centrale, assurée par le nouvel Empire allemand issu de la guerre contre la France en 1870-71. Les acteurs principaux dans cette sélection : Gustav Schmoller et son ami Friedrich Althoff, haut fonctionnaire dans l’éducation nationale. Voir Ralph Raico, Die Partei der Freiheit (Stuttgart : Lucius & Lucius, 1999).

[21]    Un résumé se trouve dans Böhm-Bawerk, « Zins », Gesammelte Schriften, vol. 2 (Vienne : Hölder-Pichler-Tempsky, 1926), pp. 21-51.

[22]    Voir Eugen von Böhm-Bawerk, Geschichte und Kritik der Kapitalzins-Theorien (4ème éd., Jena: Gustav Fischer, 1921), chap. XII, sect. B, no. 2.

[23]    Voir Böhm-Bawerk, « Zum Abschluß des Marxschen Systems », Gesammelte Schriften, vol. 2, pp. 321-435.

[24]    Voir Voir Böhm-Bawerk, « Macht oder ökonomisches Gesetz ? », Gesammelte Schriften, vol. 1 (Vienne : Hölder-Pichler-Tempsky, 1926), pp. 230-300.

[25]    Il reprend ici la distinction entre distribution personnelle et distribution fonctionnelle, proposée par l’économiste américain John Bates Clark, Distribution of Wealth (1900), pp. 5ff.

[26]    Voir les informations biographiques dans Ludwig von Mises, Erinnerungen (Stuttgart : Gustav Fischer, 1978) ; Margit von Mises, My Years With Ludwig von Mises (2ème éd., 1984) ; Murray Rothbard, Ludwig von Mises : ScholarCreatorHero (1982) ; Israel Kirzner, Ludwig von Mises (2001). Presque tous les travaux de Mises sont disponibles en anglais sur Internet : voir www.mises.org. Un bon nombre de ses travaux sont également disponibles en français (dont certains en version originale !) : voir http://herve.dequengo.free.fr/index1.htm.

[27]    Notons que ce même Grünberg établit, dans les années 1920, le fameux Institut für Sozialforschung à Francfort, bastion célèbre jusqu’à nos jours des penseurs marxistes de l’école de Francfort.