Frédéric Bastiat :

 

 

Frédéric Bastiat : 

 

Propriété et loi 

 L'Etat

 

 

Par François Guillaumat (1989)

 

Frédéric Bastiat, outre une carrière littéraire trop brève, avait un autre grave défaut :  il prenait la logique au sérieux ;  il s'était donc rendu compte que les principes de l'économie politique sont absolument simples.  Il avait d'abord cru une fois qu'il les avait comprises, que les autres s'en laisseraient facilement convaincre : c'était une  erreur grave,  et il avait dû déchanter.

 

"Mon Dieu! comme il est difficile,  en Economie politique,"  disait-il en 1849  après avoir été élu député,  "de prouver que deux et deux font quatre...  et quand vous avez prouvé cela,  on vous dit:  'c'est tellement évident  que c'en est ennuyeux'.   Et puis, on vote comme si vous n'aviez rien prouvé".

 

Frédéric Bastiat commit alors la faute de sa vie : en plus d'être simple et clair,  irréfutable sur la quasi-totalité des sujets  (c'était un logicien correctement formé),  il se mit à écrire ses argumentaires sur le mode plaisant ;   c'est ce qui  devait  le faire passer à jamais pour un plaisantin aux yeux des "savants".  Schumpeter,  entre autres ministre socialiste  et banquier failli,  le traite de "journaliste"  dans son Histoire de l'analyse économique ;  quant à Gide et Rist,  ils le sermonnent avec hauteur parce qu'il pensait  avoir réfuté Ricardo  à propos de la rente du sol.

 

N'en déplaise à ces duettistes,  c'est pourtant bel et bien  ce qu'il avait fait dans ses Harmonies économiques :  non content de prouver que l'interprétation ricardienne de la rente est absurde,  il avait exposé sa nature  - un procès fait aux lois de la réalité -  et compris qu'elle empoisonnerait les relations sociales pendant des décennies.  Dès 1850, il prédit qu'on s'en servira pour dénoncer d'autres exploitations également imaginaires :  et  dix-sept ans avant la parution du tome 1 du Capital, il anticipe et réfute implicitement,  de manière concluante quoique incomplète,  la théorie marxiste de la plus-value.

 

Appliquant spontanément  la logique des choix  à ceux des hommes de l'Etat,  Bastiat  est aussi le précurseur  de la théorie des choix publics.  Quant à sa théorie de la valeur,  elle montre bien l'essentiel  :   que la valeur ne se confond pas  avec la seule capacité  à rendre des services.  Elle est aussi  conscience de la rareté,  et si les hommes de l'Etat peuvent donner à certains l'illusion de produire, c'est parce qu'ils augmentent  la valeur des choses  en détruisant la disponibilité  de leurs substituts.

 

Dans Propriété et loi  et L'Etat,  Frédéric Bastiat avance deux idées  que seuls ceux qui ont vraiment compris le laissez-faire  ont  intégrées à leur pensée :

La première idée est que le Droit (c'est-à-dire la justice)  se définit  indépendamment de la société politique,  voire contre elle.  Qu'il découle de la nature de l'homme,  notamment celle de son esprit  et de ses rapports  avec la production dont celui-ci est la seule source.  Quelle que soit la forme de l'organisation sociale,  quoiqu'en  puissent penser ses dirigeants,  et quels qu'ils soient,  la propriété ne résulte pas indirectement de la loi  mais directement de l'autonomie de la volonté  qui a produit et échangé.  Ayn Rand et Rothbard  ont développé ce thème dans leurs écrits,  et il est remarquable  que nombre de débats actuels en philosophie politique  fassent encore comme si on n'avait toujours pas  établi le concept  de propriété naturelle.

 

L'autre idée essentielle  sera notamment développée par von Mises,  qui dénonçait le mythe de l'"Etat-Père Noël"  et par Rothbard, pourfendeur des sophismes étatistes parmi les économistes :   c'est l'idée - évidente en soi - que les hommes de l'Etat,  se caractérisant par l'usage impuni de la violence,  ne produisent rien  en eux-mêmes  et ne peuvent que détruire,  par la force des choses.  Ils ne peuvent donc enrichir les uns  qu'en prenant aux autres,  destruction et usurpation en sus.  L'idée que l'Etat en tant que tel peut faire des cadeaux à la société, ou -ce qui revient au même  - contribuer si peu que ce soit à l'efficacité productive par ses interventions, est une illusion dangereuse, aussi bien pour la Raison  que pour la concorde politique. Il faudra développer plus avant la théorie de l'illusion fiscale, qui expose comment les agressions destructrices: impôts-subventions et réglementations,  commises par les hommes de l'Etat  suscitent en elles-mêmes  certaines erreurs de perception  qui les font passer  pour productives.

 

On peut donc dire finalement que celui qui n'a pas intégralement compris les évidences énoncées dans Propriété et Loi  et dans l'Etat,  qui n'en a pas tiré toutes les conséquences pour sa propre pensée risque bien de se fourvoyer quand il réfléchit à l'organisation sociale.