HENRI
LEPAGE
SUR LA
GUERRE
GUERRE
DE L’IRAK : ESQUISSE D’UNE REPONSE
Les pro-guerre mettent tous ceux qui s'opposent à la guerre dans
le même sac : celui de ceux qui se réfèrent au droit positif international pour
dénoncer le caractère illégal de la guerre. Mais on peut aussi dénoncer cette
guerre sans pour autant avoir à se référer à l'autorité des Nations-Unies;
tout bonnement en arguant du bon vieux droit international, la tradition du
"droit des gens", selon une conception très hayékienne.
Il y a enfin une autre approche (celle d'Eberling)
qui consiste à dénoncer cette guerre non pas par rapport à des arguments
formels, mais en se posant la simple question : en quoi est-elle susceptible de
contribuer à la victoire des idées de liberté dans le monde ?
La réponse ne peut
qu'être négative, et l'histoire des cent dernières années le démontre.
Guillaumat tombe dans le piège de la "naïveté" de tous les
"social engineers" qui croient
qu'il suffit d'avoir identifié un problème et d'y appliquer sa volonté pour le
résoudre. Ils négligent les "unintended
conséquences" qui font qu'une intervention -
qu'elle soit militaire, économique ou sociale - conduit à des résultats
généralement aux antipodes des intentions initiales, du fait de la complexité
des phénomènes humains. La véritable leçon de l'histoire des Etats-Unis (je dis
bien des Etats-Unis car nous avons là presque une expérience de laboratoire
avec le contraste entre deux périodes : avant 1896 et après) est que
l'interventionnisme militaire, même pour les fins les plus nobles et les plus
justifiées, n'est jamais bon pour les libertés, tant celles de ses propres
citoyens que celles des autres qu'on prétend protéger. Je ne vois pas pourquoi
une forme particulière d'intervention - l'intervention dans les affaires des
autres - devrait avoir plus de chance d'atteindre ses objectifs que toutes les
autres interventions bien intentionnées de l'Etat (salaire minimum, contrôle
des prix, des loyers, etc...). La nature du problème
est la même : le soit disant droit (ou devoir) d'ingérence est une autre forme
de réminiscence de l'instinct planiste.
Or nous savons pourquoi le planisme
ne fonctionne pas. Pourquoi fonctionnerait-il cette fois-ci, simplement parce
qu'il y est question de démocratie et non de prix ou de propriété ? La
véritable attitude libérale en matière de politique étrangère est celle de la
neutralité : se contenter d'être un phare de liberté pour le reste du monde,
montrer tout ce qu'apporte un vrai régime de liberté, afin d'y amener aussi les
autres. Mais c'est aux autres de faire leur propre révolution, leur propre
démarche; ce n'est pas à nous à leur imposer la démocratie; c'est à eux d'y
trouver eux-mêmes leur chemin. Nous pouvons les aider privativement, avec notre
argent, notre engagement, éventuellement notre sang (en s'engageant
volontairement). Mais ce n'est pas à nous de leur apporter cette démocratie par
l'usage de moyens guerriers qui ont pour effet collatéral non seulement de tuer
des innocents, mais, du point de vue de la liberté, de renforcer
inévitablement, chez eux comme chez nous, des comportements et des
politiques qui compromettent cette liberté même au nom de laquelle nous
prétendons agir (liberté d'expression, liberté de la presse, contraintes de
mobilisation, etc...).