PRÉFACE
de
PASCAL SALIN *
Du livre de Jacques de Guenin « ATTAC ou l’intoxication des personnes de
bonne volonté »
Il m'est particulièrement agréable de
préfacer l'ouvrage de Jacques de Guenin ; d'abord
parce qu'il est remarquablement clair et percutant, cohérent intellectuellement
et parce qu'il réussit -rare performance -à relier la réflexion à l'observation
des faits de manière parfaitement homogène. Mais c'est aussi parce qu'il s'attaque -le mot est spécialement bien adapté dans ce cas
-à un thème important et actuel, celui de la liberté des échanges. Il est
probablement peu de domaines où le divorce entre les propos dominants et la
rigueur intellectuelle soit aussi éclatant que celui-ci. En utilisant au mieux
les instruments de la propagande médiatique, le mouvement ATTAC est arrivé à
populariser l'idée que la « mondialisation libérale » était la source de tous
les maux. Il est certes toujours facile de trouver à l'extérieur un bouc
émissaire quand on ne veut pas se réformer soi-même. Il est facile pour les
dirigeants des pays sous-développés de rejeter sur cet être mythique - « le
capitalisme mondial » -la responsabilité d'un sous- développement dont ils sont
les seuls acteurs. Il est facile pour les dirigeants des pays plus développés
de rejeter leurs difficultés, en particulier le chômage, sur la concurrence,
dite déloyale, des producteurs étrangers. Tout cela est facile. .. mais faux. Devant tant d'erreurs, c'est un devoir moral,
pour ceux qui ont réfléchi, de réagir et de les dénoncer. C'est ce que fait
Jacques de Guenin, avec talent certes, mais aussi
avec mesure et avec le souci louable de respecter ses éventuels contradicteurs.
Même si l'Histoire nous fournit hélas bien des exemples du rôle joué par le
mensonge et la manipulation intellectuelle, Jacques de Guenin
préfère partir de l'hypothèse optimiste selon laquelle les hommes sont de bonne
volonté, de telle sorte que l'erreur doit spontanément se dissoudre devant
l'exercice honnête de l'intelligence et l'expérience des faits. Puisse son
optimisme être fondé, puisse son livre en apporter la preuve !
Nous venons de le dire, l'idée selon
laquelle l'échange pourrait être inégal est largement répandue. Or elle est
fausse, radicalement et définitivement fausse. Il est en effet un principe
universel, à savoir qu'un échange libre est profitable aux deux partenaires
(sinon, bien sûr, ils ne le décideraient pas). Et ce principe est évidemment
valable que les partenaires soient situés sur le même territoire national ou
sur des territoires nationaux différents. Car il ne faut pas oublier que les
pays n'échangent pas, pas plus qu'ils ne pensent ou agissent. Seuls les
individus échangent, soit isolément, soit en coopérant au sein de structures entrepreneuriales. Etant universel, le principe selon
lequel l'échange est nécessairement bénéfique pour tous les échangistes ne peut
pas souffrir d'exception (1)
Pourtant, dira-t-on peut-être, si un
gouvernement supprime barrières douanières qui protégeaient certains des
producteurs de son pays, ces derniers souffrent bien de la concurrence accrue
des producteurs étrangers au point qu'ils peuvent même être conduits à la
faillite. En ce sens, la libéralisation des échanges appauvrirait ces
producteurs et donc leurs pays. Mais il faut en réalité renverser le
raisonnement: la protection dont ces producteurs bénéficiaient auparavant
n'était rien d'autre qu'un ensemble de privilèges obtenus par la contrainte
étatique. Les gains indus qu'ils recevaient ainsi se faisaient aux dépens des
consommateurs nationaux, obligés de payer plus cher pour leurs achats, ou des
producteurs étrangers empêchés de vendre dans le pays protectionniste. Or
personne ne peut valablement légitimer que certains se voient ainsi attribuer
des droits sur autrui: le protectionnisme apporte des gains à certains
(généralement ceux qui sont les plus proches du pouvoir politique), mais il
crée des victimes (généralement les moins organisés politiquement et les plus
pauvres). La libéralisation des échanges ne fait que restaurer les droits
légitimes des uns et des autres. Elle est donc l'expression des exigences d'une
morale universelle et, en tant que telle, elle ne peut entrer en conflit avec
aucune autre considération.
L'idée selon laquelle l'échange pourrait
être créateur d'inégalités est en réalité le sous-produit d'une autre erreur
intellectuelle, celle qui consiste à penser que les relations -entre les hommes
constituent un jeu à somme nulle: ainsi ce qu'obtiendraient les habitants des
pays riches par l'échange international serait obtenu aux dépens des habitants
des pays pauvres. De là vient l'idée du « pillage du tiers-monde ». Ceux qui
défendent ces thèses ont une vision matérialiste et statique de l'économie: ils
considèrent qu'il existe un stock donné de richesses dans le monde (en
particulier les ressources naturelles) et qu'il convient seulement de répartir
ces richesses. Or, les richesses humaines sont toujours créées et elles le sont
nécessairement par des efforts d’intelligence. C'est la raison pour laquelle
Julian Simon -remarquable économiste américain, trop ignoré en France -a pu
montrer que les ressources naturelles n'existent pas et qu'elles sont
elles-mêmes un produit de l'esprit humain (2). En effet une ressource
quelconque n'a pas d'existence économique aussi longtemps que personne ne lui a
trouvé d'usage et ne l'a associée à un projet humain. Et il ne faut pas
s'étonner si des pays riches en ressources naturelles (par exemple le pétrole
pour le Venezuela) ne se développent pas, alors que d'autres, démunis de
ressources naturelles (la Suisse ou Hongkong) sont au contraire très prospères.
Parce que dans tout pays il existe des
êtres humains dotés de raison et d'imagination, tout pays a vocation à se
développer et il se développera d'autant mieux que ces êtres humains seront
libres de penser, de produire, d'épargner et d'échanger .Si certains pays sont
pauvres ce n'est certainement pas à cause de l'échange international, qui leur
permet au contraire d'économiser des ressources en se procurant à l'extérieur
ce qu'ils ne pourraient produire qu'à un coût plus élevé. S'ils sont pauvres
c'est parce que leurs habitants sont les victimes de dirigeants qui mettent des
obstacles à leur liberté, qui les paralysent par des réglementations délirantes,
qui les spolient par des impôts élevés, qui les démoralisent par la corruption.
Il suffit d'ailleurs de regarder le monde qui nous entoure pour voir que le
développement d'un pays est directement lié au degré de liberté dont jouissent
ses habitants.
N'agissant pas sur la cause de la
pauvreté, la prétendue « solidarité internationale » ne résout évidemment pas
le problème. Bien plus, elle risque même d'aboutir au résultat inverse en
renforçant les pouvoirs et les richesses de dirigeants coupables de maintenir
la pauvreté de leurs citoyens.
En réalité le beau mot de solidarité
est dévoyé lorsqu'il sert à désigner des transferts prélevés par la contrainte
publique sur des contribuables qui avaient créé des ressources par leurs
propres efforts afin de donner ces ressources non pas aux individus les plus
pauvres, mais aux dirigeants des pays pauvres. La mondialisation de la
solidarité ce devrait d'abord être celle de l'échange. Dans l'échange les êtres
humains sont solidaires, ils apprennent à se connaître, à se respecter, à
s'enrichir mutuellement, à agir conformément à des règles morales (honorer ses
propres engagements, reconnaître les droits d'autrui), à être sanctionnés s'ils
ne respectent pas ces règles.
La règle d'or de la politique
extérieure de la France ne devrait donc pas être de compléter la mondialisation
des échanges par la mondialisation d'une prétendue solidarité, ce qui peut
conduire à dérouler le tapis rouge sous les pieds de dictateurs corrompus sous
prétexte qu'ils sont les représentants de la pauvreté du monde. Elle devrait
être de se sentir solidaire de ceux qui permettent à la liberté de s'épanouir
dans leurs pays, que ceux-ci soient riches ou pauvres.
Bien sûr, la pauvreté est
insupportable. Pour autant, ce n'est pas parce qu'un pays est pauvre que ses
dirigeants méritent notre amitié, car cette pauvreté est finalement le signe
d'une défaite. Ce qui justifie notre attention ce sont les efforts faits en
faveur de la liberté; et c'est la liberté qui mettra fin à la pauvreté.
Les notions qui précèdent sont si
claires, si bien établies depuis des siècles par les économistes dignes de ce
nom, si conformes à l'observation, que l'on peut s'étonner qu'elles soient
encore ignorées de bien des personnes de bonne volonté dans notre pays. Elles
sont cependant combattues avec véhémence par ATTAC, qui offre ainsi au public
déçu par les carences des partis politiques une apparence d'explication des
malheurs de la société. Les idées d’ATTAC trouvent un
terrain fertile dans un pays où l’enseignement, la fonction publique, les
syndicats, et les partis politiques sont encore fortement imprégnés de
philosophie marxisante, comme en témoigne notamment la propension à raisonner
en termes de lutte des classes et à faire appel à un interventionnisme sans
limites de l'Etat. Les programmes scolaires, dont l'Etat a
le monopole, soumettent sans vergogne nos enfants à cette idéologie, au lieu de
développer leur esprit critique, comme ce devrait être leur rôle. Et
l'Université, elle aussi monopolisée par l'Etat, au lieu d'être le lieu de la
confrontation libre des idées, est le plus souvent le véhicule de la pensée
dominante.
Jacques de Guenin
s'est livré à une analyse méthodique et rigoureuse de la propagande répandue
par ATTAC. Il était particulièrement qualifié pour le
faire dans la mesure où il a, lui, l'expérience pratique des sujets abordés par
ATTAC et l'équipement intellectuel nécessaire pour tirer parti de cette
expérience: de formation scientifique, ayant fait sa carrière dans deux grandes
entreprises internationales, ayant travaillé, vécu, ou voyagé dans un très
grand nombre de pays, il a eu la chance d'apprendre l'économie en recevant
l'enseignement de deux prix Nobel. Capable d'apprécier les qualités personnelles,
mais aussi la crédulité, des nombreux militants d'ATTAC
qu'il a fréquentés, mesuré et précis dans ses critiques, il n'avance rien qu'il
n'offre au lecteur la possibilité de vérifier. Dans un pays où paraissent presque chaque mois des livres qui martèlent sans
preuves et sans esprit critique les thèses hostiles à la « mondialisation
libérale », ce livre apporte enfin précision et clarté sur le sujet.
*
PROFESSEUR
À L'UNIVERSITÉ PARIS-DAUPlllNE
(1) Une partie de la présente préface s'inspire de notre article,
"Faut-il humaniser la mondialisation ?", Le Figaro, 7 janvier
2003
(2) Voir son ouvrage, The Ultimate Resource, 1981, (traduction francaise
: L 'homme notre dernière chance, Paris,
PUF, 1985).