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A PROPOS DE POESIE
( Par Louis Delorme )
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Chaque poète ou presque a sa " définition " de la poésie et c'est assez normal
car une forte dose de subjectivité entre dans l'idée qu'on peut se faire du poème.
Tant dans sa forme que dans son contenu. Chez les grands poètes qui ont parlé
de leur art, ou de leur " métier ", on constate autant de divergences que de conver-
gences.
Mais avant d'en arriver aux poètes, il convient de revenir sur les mots " défini-
tion " et " métier ". La poésie est par essence in-définissable. Vouloir lui fixer des
limites, voire l'enfermer dans un carcan, c'est bien évidemment la mutiler, la rédu-
ire à un formalisme de mauvais aloi. Quant au "métier " , ( personne n'exerce celui
de poète et personne n'en vit ) dont Boileau a tenté de fixer les règles, quitte à les
figer, il échappe à la fois à toute pédagogie et à toute institutionnalisation. Notre
siècle nous a appris qu'il peut y avoir de la poésie dans un texte situé aux antipodes
de la tradition et qu'au contraire un poème parfaitement cadré, selon les formes
héritées du passé, peut très bien se révéler dénué de tout sens poétique.
L'inverse est également vrai.
Est-il plus facile d'appréhender, de palper ce qu'est "de la poésie "que "la poésie "
tout court ? Voire la Poésie ? Ce n'est pas certain. On peut trouver de la poésie par-
tout et nulle part. On peut avoir l'habileté d'en mettre dans la vie ou en manquer tota-
lement. En cela, elle s'apparenterait à la fantaisie. Mais cette " poésie ", en grains,
en doses, que l'on sèmerait ici et là, dont on saupoudrerait ses comportements, et
son existence, est tout aussi intangible que la Poésie avec un P majuscule.
Mais revenons aux poètes et à leurs dires. Nous n'allons pas manquer de contradic-
tions, en apparence tout au moins. " Le poète est celui qui dit des choses essentielles ".
C'est par cette affirmation, empruntée à Elisabeth Browning, que Pierre -Jean Jouve
débute son " Apologie du Poète ". "Il est temps pour le poète d'être aussi philosophe "
avait suggéré Voltaire. Taine met la philosophie et la poésie sur un même plan. Selon
lui, " on peut considérer l'homme comme un animal d'une espèce supérieure qui pro-
duit des philosophies et des poèmes à peu près comme les vers à soie font leurs cocons
et comme les abeilles font leurs ruches ". André Breton n'est pas d'accord puisque pour
lui, " la poésie n'a de rôle à jouer qu'au-delà de la philosophie " Cocteau va plus loin
encore, lui pour qui " la poésie cesse à l'idée. Toute idée la tue ."
La poésie est donc pour certains quelque chose de très important, sinon de très
sérieux. Pour certains, elle véhiculerait des idées, pour d'autres elle devrait garder une
pureté sans faille. Pourtant, si l'on s'en réfère à certaines époques, elle n'était qu'un
divertissement plus ou moins raffiné, auquel s'adonnait une certaine élite. " Le monde
est vieux, dit-on,je le crois, cependant / Il le faut amuser encor comme un enfant ",
nous enseigne La Fontaine qui a su à la fois être grave et plaisant, éducatif et divertis-
sant.
On peut relever chez nos auteurs bien d'autres thèses encore, en opposition les unes
aux autres. Ainsi, Jean Cocteau nous dit-il, ( dans le "Journal d'un Inconnu " ) que "le
poète se souvient de l'avenir "S'agit-il d'un avenir sans «idée», pour l'opposer à lui-
même ? Alors que selon Stéphane Mallarmé, ( dans " Crayonné au théâtre " ), "tout
poème composé autrement qu'en vue d'obéir au vieux génie du vers n'en est pas un."
Pour Joseph Berchoux, " un poème jamais ne valut un dîner " alors que pour Saint-
John Perse, les " poèmes s'en iront sur la route des hommes portant semence et fruit "
( dans " Vents " ).
Si l'on s'interroge sur la finalité de la poésie, on ne rencontrera pas davantage
l'unanimité. Pour Lautréamont," La poésie doit avoir pour but la vérité pratique ".
Aragon va un peu dans le même sens quand il dit : " Il n'y a de poésie que du concret ."
L'abbé Brémont, quant à lui, souligne dans le caractère proprement poétique, " la pré-
sence,le rayonnement, l'action transformante et unifiante d'une réalité mystérieuse, que
nous appelons poésie pure." Faut-il en conclure qu'il y a plusieurs sortes de poésie ?
Qu'il y a autant de poésies que de poètes ? D'une certaine manière, peut-être. Si l'on en
croit Aragon," la poésie est le miroir brouillé de notre société.Et chaque poète souffle
sur ce miroir : son haleine différemment l'embue ." Chaque poète a donc sa vision du
miroir mais on pourrait ajouter qu'il s'agit du même miroir et que l'haleine qui l'embue,
à chaque fois de façon différente, reste un «signe» pour tous les lecteurs. Cela nous
amène à nous poser la question du sens.
Pour Théodore de Banville, " sans la justesse de l'expression, pas de poésie." Pour
René Daumal, " la poésie naît d'un germe, d'abord obscur, qu'il faut rendre lumineux
pour qu'il produise des fruits de lumière ." Selon l'abbé Brémont, encore lui, " pour
lire un poème comme il, faut... il n'est pas toujours nécessaire d'en saisir le sens ."
Paul Eluard , lui, consacre l'expression " prendre sens dans l'insensé ". Et Rimbaud
écrit que " le poète se fait voyant après un long, immense et déraisonné dérèglement
de tous les sens." Valéry , pour sa part, veut bien que ses vers aient " le sens qu'on
leur prête".
On ne réussira pas à accorder davantage les poètes sur les thèmes qu'ils doivent abor-
der. Sur ce qui doit guider leur inspiration. Ni sur l'inspiration elle-même. Pour Victor
Hugo, la terre est le poème éternel, la Bible en quelque sorte. " Que la nature donc soit
votre étude unique! " proclame Boileau dans son "Art poétique ". René Daumal-encore-
distingue la poésie noire de la blanche " selon qu'elle sert le sous-humain ou le sur-hu-
main." Il l'apparente en cela à la magie. Pour Valéry, " l'inspiration est l'hypothèse qui
réduit l'auteur au rôle d'observateur." Eluard pense que le poète est "celui
qui inspire bien plus que celui qui est inspiré " Raymond Queneau estime que " le vrai
poète nest jamais inspiré : il se situe précisément au-dessus de ce plus et de ce moins,
identiques pour lui, que sont la technique et l'inspiration . " N'y a-t-il vraiment aucun
terrain d'entente entre les poètes ? Sur ce que la poésie et ce que le poète ne sont pas,
peut-être que si ! La poésie n'est pas seulement l'art de faire des vers. Là, tout le
monde s'accorde. Pour Ronsard, " il y a autant de différence entre un Poète (sic) et un
versificateur qu'entre un bidet et un généreux coursier de Naples." Pour André Chénier
" l'art ne fait que des vers, le coeur seul est poète." Alain ne les contredit pas en affir-
mant que " le vrai poète est celui qui trouve l'idée en forgeant le vers. " Mais je laisserai
la conclusion à Edmond Haraucourt : " Les plus beaux vers sont ceux qu'on n'écrira
jamais."
S'il est une pensée qui cerne un peu la poésie, c'est bien en effet celle-là. La poésie est
la quête jamais terminée d'un absolu jamais atteint. Elle nous élève vers les sommets
mais ceux-ci restent inaccessibles. Elle nous pousse vers l'avenir, souvent à travers les
lucarnes de notre passé, sans que nous puissions faire mieux que le deviner, l'entrevoir,
le donner à méditer à l'avance pour, à la fois, en élire le meilleur et en conjurer le pire.
La poésie, c'est l'ouverture sur autre chose, qui se creuse sans fin à mesure que la mar-
che dans sa direction s'intensifie, c'est un horizon sans cesse reculé plus loin, et qu'on
accepte de voir se dérober à nos pas parce qu'il apparaît toujours devant nos yeux, aus-
si lumineux, aussi serein, et que nous avons, quoi qu'il arrive, le dessein de lever en
l'air notre modeste flambeau afin de l'éclairer, de le rendre perceptible à d'autres. Si le
poète se sent investi d'une mission, c'est bien de celle de dépassement. Vers le rêve,
vers l'idéal, vers l'autre vie, vers " l'autre monde ".
C'est en cela que la poésie est éternelle.
Pour ce qui me concerne, l'écriture a quelque chose de passionnel, voire de névro-
tique. Et en cela, elle est à la fois le mal et le remède. Une sorte de lien indéfectible avec
les mots qui me tourmentent mais me permettent aussi d'assumer mes contradictions. En
tout cas, ils sont presque de tous les instants de ma vie. Ils sont plus qu'une manière de
penser, une façon d'être. Et une raison d'exister. Qu'est-ce que j'en attends ? TOUT et
RIEN. Tout ? ils me le donnent avec le plaisir d'écrire. Rien ? Aucune reconnaissance
officielle de ce que je fais.
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Ecrire m'aide à penser...
( par Jacques Goorma , 22 / 11 / 99 ).
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Ecrire m'aide à penser. A formuler ce que je ressens avec cette conscience particulière que cette
formulation crée en même temps cette pensée , l'articule. Définit la qualité de ce que je ressens.
Mais l'essentiel de ce qui m'occupe - la vie - est au-delà des mots. Mes pauvres mots ne pourront
être, dans le meilleur des cas, qu'un tremplin vers un silence qui les exclut. La poésie est engen-
drée par ce drame. L'aveu d'une parole qui voudrait dire l'indicible et ne peut que le désigner.
Pourtant la poésie est à mon sens la seule chance de tenter l'impossible. Par l'invention d'une
relation toujours vive avec le langage, elle seule peut encore relever l'absurde défi. Elle seule peut
encore lever les verrous qui enferment nos cerveaux dans le ressassement des formules inanes. Et
que se passe-t-il alors ? La liberté nous effraye et nous regagnons vite notre cage. La vraie poésie
est dangereuse car elle demeure insoumise. Sans cesse elle avance dans sa parole sans qu'aucun mot
ne l'épuise. Elle avance dans l'insécurité et l'errance de celle qui cherche dans sa nuit les moindres
pépites d'étoile où s'émerveille la vie. A l'horreur du monde la poésie répond par un sourire. Chacun
se révèle en l'interprétant à sa manière. Aveu d'impuissance ou suprême insolence, signe de désolation
ou de surabondance. Son ambiguïté même répond à l'énigme de la vie en la dérobant aux dogmes
meurtriers. Des mots. D'autres mots. Pour parler de ce qui est derrière ou au-delà d'eux-mêmes. Des
mots qui ne peuvent, disparaissant, que rendre un dernier soupir et nous rendre à notre propre souffle.
Nous approcher de ce point focal abstrait et silencieux où advient tout ce qui est. Mais ce point au-delà
des mots existe-t-il en dehors des mots ? L'impossible, à nouveau ligote la pensée. La place devant un
mur infranchissable. La réponse - comme l'oeuf de Colomb ou le noeud gordien - ne peut être qu'une
farce. Inattendue et libératrice. Tous les mots ne parlent que de se taire. Nous ne connaissons pas le
monde. Nous ne connaissons que les mots qui le créent. Parler ne fait qu'entretenir la chimère de quel-
qu'un qui parle et qui serait donc distinct du monde. Nous n'avons rien trouvé d'autre que les mots
pour tenter d'aborder l'inabordable. Alors que cette question ne peut survivre sans les mots. Avec le
dire vient l'indicible et tout le fatras qui s'ensuit et qui nous piège dans le cercle vicieux d'une pensée
onaniste qui ne peut que se mordre la queue pour se prouver qu'elle existe. Quand elle est vive, la poé-
sie opère ici un court-circuit. Elle tient de l'inédit par la surprise et la justesse d'une saisie nouvelle qui
défait et réinvente le monde.
Jacques Goorma
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