Le Romantisme européen ( France, Allemagne, Angleterre )
dans la poésie et la peinture.
7 Novembre 2000
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Création de Frédéric Vignale
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Le Romantisme est un vaste mouvement européen initié par un renouveau du goût et de la sensibilité
au XVIIIème siècle.
Dès 1730, le poète anglais Thomson inaugure avec les "Saisons" une poésie de la nature imprégnée de
lyrisme qui trouve vite un écho dans les " Poèmes suisses " ( 1732 ) de l'écrivain allemand Haller.
Trois poètes anglais, Young avec les " Nuits " ( 1742 ), Hervey et Gray, font émerger une poésie de la
nuit et des tombeaux, du rêve, de la mélancolie et du surnaturel.
Peu après, les poèmes de l'illustre Ossian rencontrent un succès jamais atteint ( J. Macpherson prétend
les avoir traduits du Gaëlique ). La poésie de ce " barde écossais " du 3ème siècle, si hardie, si " primitive ",
est celle que Diderot appelait précisément de ses voeux dans son Discours sur la poésie dramatique
( 1758 ).
La poésie veut quelque chose d'énorme, de barbare, de sauvage
Madame de Staël, quant à elle, présente Ossian comme " l'Homère du Nord " dans son essai " De la
littérature " ( 1800 ).
Toujours en Angleterre paraît en 1757 " Origine de nos idées du sublime et du beau ", où Edmund
Burke exalte le rôle de l'imagination dans l'art.
En France, tandis que Diderot réhabilite la passion, Rousseau, inspiré par le romancier anglais Richard-
son, prône une nouvelle esthétique fondée sur individualisme, lyrisme, mise en exergue de la nature et
aspiration à une société... qui ne serait pas corrompue.
Un premier courant - " Sturm und Drang " ( orage et tempête ) - surgit en Allemagne à partir de 1770
autour de Goethe, Schiller et Herder, qui remet en question le Classicisme. L'intuition doit primer sur la
raison et le génie créateur sur les règles et conventions. On entreprend un retour aux sources de la littérature
germanique, moyenâgeuse notamment. Deux oeuvres, capitales dans la gestation du courant romantique,
paraissent alors : " Les Souffrances du jeune Werther " ( 1774 ) de Goethe et " Les Brigands " ( 1780 ), de
Schiller. Le roman de Goethe baigne dans une sombre mélancolie qui préfigure le " mal du siècle " des
romans de Chateaubriand et de Senancourt : " René " ( 1802 ) et "Oberman" ( 1804 ). Le drame de Schiller
exalte la révolte du héros romantique à la recherche de sa liberté.
Dès la seconde moitié du XVIIIème siècle les bases du Romantisme sont posées. Les philosophes alle-
mands Kant, Fichte et Schelling vont, à travers leurs concepts métaphysiques, les valider. Kant et Fichte
valorisent le sujet plus que l'objet, connaissance et réalité étant pour eux inhérents à l'homme et à son esprit.
Schelling, qui partage leur vision du monde, en déduit que l'unique moyen d'accéder à la vérité est l'auto-
contemplation ; se connaître c'est connaître le Tout, c'est-à-dire un cosmos où les contraires se complètent,
où tous les êtres ont une similitude occulte. Le poète Novalis nous rend sensible ce point de vue dans son
roman Heinrich von Ofterdingen :
Je suis le centre, le foyer, la
source sainte
D'où torrentiellement s'élance
tout désir
Et vers quoi tout désir, divers
quand il se brise,
Finit par revenir, apaisé, se
rejoindre
( ... )
A cet égard,Schelling assigne à l'artiste un rôle privilégié : conscient de sa création mais poussé par des
forces qui le dépassent, il réconcilie l'homme et la nature. Avec Novalis, Schelling et les frères Schlegel, le
Romantisme allemand s'élabore à Iéna, autour de la revue " Athenaüm ", qui paraît de 1798 à 1800. C'est là
que l'on trouve pour la première fois le terme " romantique " pour désigner la poésie moderne en rupture
avec le Classicisme.
En Angleterre, où se sont d'abord développés les thèmes romantiques, paraissent en 1798 les " Ballades
Lyriques", fruit d'une collaboration dans l'écriture entre Wordsworth et Coleridge.L'année suivante, le po-
ète allemand Hölderlin - disciple de Fichte et de Schiller - publie son roman élégiaque " Hypérion".
C'est avec de telles oeuvres que s'affirme le Romantisme. Suivront celles de Novalis, de Heine, et, pour
l'Angleterre, de Byron, Shelley et Keats.
En France, où la tradition classique est très forte, le courant romantique ne s'impose que progressivement,
au prix d'une lutte acharnée, menée conjointement par poètes, peintres et sculpteurs.
Dès le début du XIXème siècle pourtant il pénètre par un double canal : " Le Génie du Christianisme "
de Chateaubriand ( 1802 ) et " De la Littérature " ( 1800 ) puis " De l'Allemagne " ( 1813 ), de Madame de
Staël.
L'oeuvre de Chateaubriand, dont le titre marque bien la préoccupation métaphysique - essentielle aux
Romantiques -, initie par son écriture au lyrisme de Dante et de Milton et introduit des éléments nouveaux :
sens du mystère et de l'infini, rêveries devant les ruines, amour du Gothique...
Parallèlement, Madame de Staël , qui revendique la liberté tant en art qu'en politique ( ce qui lui vaudra,
comme à Chateaubriand, d'être tenue loin de Paris par Bonaparte, puis Napoléon ) , Madame de Staël
fait connaître aux lecteurs français les concepts métaphysiques allemands du moment.
Il faudra toutefois quinze à vingt ans pour que les sensibilités anglo-saxonnes pénètrent véritablement le
tissu littéraire et artistique français : on se prend à aimer les romans de Walter Scott, les drames de Schiller,
on s'enthousiasme pour les poèmes de Byron. Peu à peu le goût évolue.
Dans les années 20, deux oeuvres majeures marquent l'avènement définitif du Romantisme en France :
" Méditations poétiques " de Lamartine ( 1820 ) et, en peinture, " Les Massacres de Scio " d'Eugène Dela-
croix, tableau exposé au Salon de 1824. Mais les partisans du Romantisme sont divisés par la politique.
L'évolution ultérieure de Victor Hugo et de ses amis vers le libéralisme va permettre aux deux courants de
s'unifier.
En 1827, Hugo rassemble les artistes romantiques au Cénacle. Plusieurs textes vont tenter de formuler
les nouveaux concepts artistiques, dont la fameuse " Préface de Cromwell ". Après la révolution de 1830 - à
laquelle ils ont pour la plupart participé - et le succès du drame de Hugo, " Hernani " ( cf. la célèbre " bataille "
qui y demeure attachée ), les Romantiques s'imposent enfin en France.
Le mouvement prend dans ce pays une forme plus " complexe " : intégrant certes les apports venus
d'Angleterre ou d'Allemagne mais y associant un idéal de liberté politique et sociale. Il faut noter ceci dit que
deux poètes anglais, Shelley et Byron, conserveront leur foi en la Révolution et militeront contre toutes les
oppressions.
Selon pays et artistes, l'accent est mis plus particulièrement sur un aspect ou un autre du Romantisme. Ce
qui fait l'unité de ce courant, outre les thèmes, c'est le changement radical dans la conception que l'être humain
se fait de lui-même, du monde, de ses rapports à la nature, à la société, au sacré; changement face à un monde
en mutation - la Révolution française peut en incarner le symbole -, dont l'art se révèle à la fois le témoin et
l'instigateur.
Le pessimisme de Werther, de René et d'Oberman met en exergue le " mal du siècle " : angoisses face à
l'inconnu, sentiment de frustration d'un moi auquel la société interdit d'exprimer sa vitalité et son besoin
d'expansion.Du moins l'art permet-il de distancier la souffrance, de l'objectiver par l'analyse et de la trans-
muer en beauté. Ecoutons Hölderlin :
Mais il nous échoit
De ne pouvoir reposer nulle part.
Les hommes de douleur
Chancellent, tombent
Aveuglément d'une heure
A une autre heure,
Comme l'eau, de rocher
En rocher rejetée
Par les années dans le gouffre
Incertain.
( Hypérion , 1799 )
Lamartine, accablé par la mort d'Elvire, croit ne pouvoir surmonter cette douleur et appelle la mort. La
dernière strophe du poème L'Isolement fait état de cette détresse :
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
( Méditations Poétiques, 1820 )
Le sentiment de pesanteur face à la vie est traduit de façon caractéristique par Alfred de Vigny dans la pre-
mière strophe de " La Maison du Berger ", où il s'adresse à Eva :
Si ton coeur, gémissant du poids de notre vie,
Se traîne et se débat comme un aigle blessé,
Portant comme le mien, sur son aile asservie,
Tout un monde fatal, écrasant et glacé
( ... )
( Les Destinées , publication posthume : 1864 )
Dans nombre d'oeuvres, de Coleridge à Nerval, on retrouve cette sensation d'un destin tragique de
l'homme :
Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie
( ... )
( Nerval, Les Chimères , 1854 )
La peinture de l'époque traduit elle-aussi de tels sentiments.Déjà, à la fin du XVIIIème siècle, à travers
ruines et paysages nocturnes on exprime sa mélancolie.Chez le peintre allemand Caspar David Friedrich cer-
taines toiles ( " Le Naufragé de l'Espoir ", 1821; " La Caverne ", 1813; " Le Ravin ", 1821 ) suggèrent un
monde très sombre.Dans les deux dernières toiles précédemment citées, le regard ne trouve aucune issue,
toute espérance semble bannie.
Angoisse existentielle qui chez certains débouchera sur la folie ou le suicide, chez d'autres sur la révolte
et l'engagement politique : Shelley et Byron exaltent le défi et la force de caractère de certains personnages
d'ordre mythique ou archétypal ( Prométhée, Caïn, Don Juan, Satan...).
Shelley, dans son drame lyrique " Prométhée délivré " ( 1820 ), considéré comme son chef-d'oeuvre,
fait du héros le symbole de l'homme révolté contre des dieux tyranniques, parvenant par son courage à
conquérir la liberté pour l'humanité.
Byron défie la société tant dans ses oeuvres que dans les actes de sa vie : prenant par exemple la défense
des ouvriers en grève et des catholiques irlandais, il scandalise la Chambre des Lords dans laquelle il siège;
ou encore s'engageant à Missolonghi pour organiser la révolte grecque contre les Turcs ( il y laissera la vie ).
Lamartine et Hugo s'engagent eux-aussi dans le combat politique et social : pour les " misérables ", pour
les droits politiques de la femme, pour un peu plus de justice et de paix. Marceline Desbordes-Valmore prend
la défense des canuts lyonnais lors de leur célèbre révolte ( 1831 ) :
Savez-vous que c'est grand tout un peuple qui crie !
Savez-vous que c'est triste une ville meurtrie,
Appelant de ses soeurs la lointaine pitié,
Et cousant au linceul sa livide moitié,
Ecrasée au galop de la guerre civile !
( " A Monsieur A.L.", Pauvres Fleurs , 1839 )
Les peintres expriment également leur sympathie pour les victimes de la barbarie et les peuples opprimés :
par sa véhémence tragique, " Le Radeau de la Méduse ",de Géricault ( 1818 ), provoque un scandale qui é-
branle le prestige de la monarchie; " Les Massacres de Scio ", de Delacroix ( 1824 ), font connaître au public
français la guerre de libération menée par les Grecs contre les Turcs, tandis que " La liberté guidant le peuple "
constitue en 1830 un véritable manifeste politique; Turner s'élève contre l'esclavage dans " Le Bateau Négrier "
( 1840 ), où l'on peut voir des rouges violents incendier l'horizon.
Cette révolte s'associe à une passion pour les figures incarnant une énergie particulière: énergie que l'on
retrouve dans la figure du hors-la-loi, ainsi Karl Moor, dont on souligne la vertu et la grandeur d'âme dans
" Les Brigands " de Schiller.On exalte aussi la destinée de Napoléon, vite devenu légendaire. Byron trace son
portrait dans le poème Waterloo :
Ici sombra le plus grand, mais non le pire des hommes,
Dont l'esprit, tout mêlé d'antithèses,
Parfois des plus puissants, d'autres fois
Se fixant sur les moindres objets avec une fermeté égale !
Extrême en toutes choses!
( ... )
( Childe Harold III , 1816 )
Ce goût des extrêmes se révèle dans la violence qui imprègne la littérature et la peinture : les images
de sang que contient le recueil de V.Hugo " Les Orientales " ( 1829 ) correspondent à l'esprit de nombreuses
toiles ( mises en scène de grands drames, de batailles, de combats entre hommes et animaux ): dans " La Mort
de Sardanapale " ( 1827 ), inspiré de Byron, Delacroix ajoute un massacre général qui n'existait pas dans la
pièce.
Cette violence apparaît d'ailleurs en synchronicité avec le goût du public ... Burke propose une
explication :
Tout ce qui est propre à exciter les idées de la douleur et du danger,
c'est-à-dire tout ce qui est traité d'objet terrible, tout ce qui agit d'une
manière analogue à la terreur, est une source de sublime.
( Origine de nos idées du sublime et du beau , 1757 )
Les Romantiques ne conçoivent plus l'art comme le reflet d'une réalité immuable mais bien comme une
réalité organique issue des profondeurs de l'artiste.Cette nouvelle conception des choses conduit à une libéra-
tion dans l'expression : ainsi la couleur acquiert une prépondérance sur le dessin ( Cf Delacroix par opposi-
tion à Ingres ).
En Angleterre, John Constable invente un véritable " système" chromatique : il juxtapose une multitude
de verts différents ou de jaunes et de bleus purs, ce qui donne à ses prairies une grande intensité de vie. Il en
accroît encore la lumière en parsemant la toile de petits points blancs.Le succès de ces oeuvres, ex-
posées à Paris au Salon de 1824 , est tel qu'il faut les transporter dans la Salle d'Honneur.Delacroix, frappé
par la luminosité qui s'en dégage ( parmi elles," La Charrette de Foin ", 1821 ), reprend sa toile " Les
Massacres de Scio " pour en accentuer la franchise des couleurs. Il ne cessera d'ailleurs de les intensifier et
adoptera le principe de la division des teintes, repris plus tard par Paul Signac et Georges Seurat.
Charles Baudelaire, fin esthète, enthousiasmé par les tableaux de Delacroix, note à propos de " Chasse
aux Lions " ( 1854 ) :
Jamais couleurs plus belles, plus intenses, ne pénétrèrent jusqu'à l'âme
par le canal des yeux.
et d'ajouter :
Il semble que cette couleur ( ...) pense par elle-même, indépendamment
des objets qu'elle habille.
( in Exposition Universelle de 1855 )
On retrouve ces couleurs flamboyantes - particulièrement rouges et jaunes - dans la peinture de Turner :
" Ulysse raillant Polyphème " ( 1829 ), " Le Bateau Négrier " ( 1840 ) ... et même " Le Téméraire remorqué à
son dernier mouillage" ( 1838 ), dont le sujet incite pourtant à la mélancolie.
L'intensité des couleurs, souvent distribuées par taches, aide à la création du mouvement pour exprimer
cette fameuse " énergie débordante " à laquelle nous avons fait allusion plus haut. La tendance est particulière-
ment remarquable chez Géricault et Delacroix.Scènes de chasses et de batailles.Le thème du cavalier maîtrisant
un animal fougueux est traité dès 1812 par Géricault : la composition dynamique, les couleurs fortes et vibran-
tes font de son " Officier de chasseurs à cheval de la garde impériale chargeant " une oeuvre déjà romantique.
Ses nombreuses études font apparaître par ailleurs toute une recherche sur le mouvement. Dans " Derby à
Epsom " l'environnement des chevaux au galop - des bandes de couleurs qui " défilent " très rapidement -
contribue à créer l'illusion de la vitesse.
Delacroix suggère fougue et intensité par les rotations - souvent hardies pour l'époque -de ses combattants.
Turner quant à lui traduit la lutte entre les forces élémentaires de l'univers par des séries de tourbillons. Sa toile
" Tempête de neige " ( 1842 ) montre un bateau malmené par une mer déchaînée sous des chutes de neige; le
peintre, dit-on, s'était fait attacher au mât d'un navire pour mieux observer la furie des éléments : souci de vérité,
sans doute, mais aussi volonté de s'imprégner des choses pour mieux les recréer ensuite. Dans la peinture
romantique en effet le tableau n'est pas nécessairement conçu dans l'esprit du peintre avant d'être projeté sur la
toile, ainsi que le voulait la tradition. Il s'invente dans le moment même où il s'élabore.Voici ce que note
Delacroix dans son Journal :
J'ai eu un délire de composition ce matin à mon atelier, et j'ai retrouvé des
entrailles pour ce tableau du Christ qui ne me disait rien ( ... ). Il faut donc
être hors de soi, amens, pour être tout ce qu'on peut être.
Le tableau est une structure organique issue de l'inconscient de l'artiste. Delacroix exprime ici son accord avec
la vision esthétique de Schelling : l'imprévu, le hasard, entrent dans la composition d'une toile, l'artiste exécute
très vite son oeuvre dans un état d'intense concentration. C'est d'ailleurs ainsi que les contemporains décrivent
Delacroix ou Turner dans leur atelier.S'ils composent un tableau en quelques heures c'est pour ne pas perdre
l'élan initial. Ils ont fait auparavant de nombreuses esquisses, mais ensuite la vitesse d'exécution garantit
l'authenticité de l'inspiration.
On retrouve cette " méthode " chez les poètes qui cherchent à s'exprimer avec le plus de spontanéité pos-
sible:
Ecoute ton coeur et dis ce que tu sens
( Lamartine, Jocelyn , 1836 )
Si la forme est parfois un peu négligée chez certains, la rapidité d'écriture est un gage de sincérité. L'accent
est mis d'abord sur l'expérience subjective car c'est le moi que le Romantisme entreprend d'abord de peindre.
Ce sens de l'individualisme, de la diversité, est relié à une nouvelle représentation du temps : à la pensée car-
tésienne qui réalise la cohésion des instants en les mettant bout à bout, tout en les expérimentant comme des
entités historiques séparées, se substitue la conception d'un "continuum", animé d'un mouvement évolutif
infini.
Car - et ce n'est pas là le moindre paradoxe des Romantiques - si le moi est au centre de toutes les préoccu-
pations, l'individu est aussi replacé dans son Humanité fondamentale...une et indivisible ( Cf Herder, Quinet ),
immergée dans la vie universelle et progressant vers un avenir meilleur.
De là une double aspiration qui pousse ces artistes à rechercher leur inspiration dans un espace-temps
plus ou moins éloigné d'une part, d'autre part à se projeter dans l'avenir.L'intérêt pour le Moyen - Age, par
exemple, ou l'Orient, est un effort de saisie de l'histoire de l'Humanité depuis son origine, c'est-à-dire,à tra-
vers cela, d'une recherche de sa propre part d'humanité.
L'étude des religions orientales, qui se développe considérablement à cette époque, permet de constater la
parenté originelle existant entre toutes les Traditions ( on est également saisi par la profondeur de vues de
l'Hindouisme ou du Bouddhisme ). Surgit alors l'idée d'une Révélation initiale faite aux hommes et d'une
langue primitive universelle.
L'ouverture vers le passé va permettre de renouveler l'inspiration. Le Moyen-Age devient un véritable thème
littéraire : ainsi dans le poème " Le Cor " ( in Poèmes Antiques et Modernes , 1826 ),Vigny laisse-t-il émerger
les souvenirs attachés à la légende de Charlemagne ... La Bible également inspire la plupart des poètes de cette
époque, mais ce n'est pas une vérité historique que l'on recherche; le passé devient la projection des idées et des
rêves de l'artiste : Vigny prête à Moïse un découragement et un pessimisme qui renvoient bien à lui-même!
Alyosus Bertrand, dans " Gaspard de la Nuit " ( 1842 ) - si vanté par Baudelaire - fait alterner scènes et
rêveries à partir de la contemplation d'oeuvres du passé.L'Orient inspire V.Hugo mais aussi Delacroix, pour qui
il incarne sensualité et violence et demeure toujours chargé d'une grande intensité émotionnelle.
Le mouvement qui conduit à se tourner vers le passé pour y explorer une veine de la Vie est inséparable de
celui qui conçoit l'avenir : il s'agit, comme nous l'avons vu, de saisir l'unité des forces à l'oeuvre dans
l'Histoire.D'où, chez les poètes, la tentative de créer le grand poème qui rende compte du destin de l'Humanité :
l'épopée. L'adoption d'une forme de longueur variable, libre de toute espèce de règle trop rigide, facilite alors
l'expression de la pensée philosophique en en épousant les contours de manière plus souple.
" La Chute d'un Ange ", de Lamartine, est sous-tendu par une grande puissance lyrique, qui montre la Terre
entière en marche vers une spiritualisation progressive. Dans son oeuvre maîtresse, " Prométhée Délivré "
( 1820), Shelley réalise une synthèse de l'inspiration révolutionnaire et de l'inspiration mystique : Prométhée
tient tête à Jupiter, symbole de la tyrannie, et parvient à libérer l'Humanité. On tente parfois d'imaginer la
" réconciliation " entre Satan et Dieu; ainsi V. Hugo, dans " La Fin de Satan " ( 1886, Edition posthume ),
décrit - il la chute et le repentir de l'ange rebelle qui redevient Lucifer ( Le porteur de lumière ). Ce poème,
inachevé comme le dernier ," Dieu " ( 1891 ), devait, avec " La Légende des Siècles " ( 1859 - 1883 ),constitu-
er une trilogie cosmique : " L'Humanité, le Mal, l'Infini ".
Le génie visionnaire et le souffle épique de Hugo donnent vie et profondeur à sa pensée métaphysique.
L'épopée lui permet de réaliser ce qu'il considère comme une mission divine dans " Fonction du poète " :
Peuples ! Ecoutez le poète !
Ecoutez le rêveur sacré !
Dans notre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n'est pas éclos.
(Les Voix Intérieures , 1837 )
Ce désir d'éclairer la route des hommes est partagé par des artistes comme Vigny ou Shelley, qui se font
de la poésie une idée haute et généreuse.Quand le poète parle de lui, il parle des autres, ainsi que l'affirme
V.Hugo dans la Préface des Contemplations ( 1856 ) :
Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.Comment ne le
sentez-vous pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !
L'épanchement lyrique se traduit le plus souvent dans l'élégie et la poésie amoureuse. Chez Lamartine,
la passion est inséparable de l'union des coeurs et des âmes. Il chante cette communion dans un poème des
Nouvelles Méditations Poétiques ( 1823 ) :
Lorsque seul avec toi, pensive et recueillie,
Tes deux mains dans la mienne, assis à tes côtés,
J'abandonne mon âme aux molles voluptés
Et je laisse couler les heures que j'oublie
( ... )
La fragilité de l'amour engendre la souffrance... Le poète allemand Heinrich Heine exprime la
douleur de l'abandon :
Pourquoi suis-je moi-même si malade et si triste, ma chère bien-aimée,
dis-le moi ? Oh! dis-moi, chère bien-aimée de mon coeur, pourquoi m'as-
tu abandonné ?
( Intermezzo , 1823 )
Le souvenir permet alors de conférer à l'amour une certaine immortalité : Musset exorcise ainsi une
passion douloureuse...
Je me dis seulement : " A cette heure, en ce lieu,
Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle.
J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,
Et je l'emporte à Dieu !
( ... )
(Souvenir , 1841)
Ce même souvenir peut aussi être conservé par la nature, confidente privilégiée du poète; le célèbre
poème de Lamartine, Le Lac , se termine ainsi :
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : " Ils ont aimé ! "
(Méditations Poétiques , 1820 )
Parfois la nature est perçue comme cruelle ou indifférente; l'amour permet au poète de se réconcilier
avec elle en la percevant dans le regard de la femme aimée.Eva devient ainsi pour Vigny une divinité qui
métamorphose son rapport à " mère nature " :
Viens donc, le ciel pour moi n'est plus qu'une auréole
Qui t'entoure d'azur, t'éclaire et te défend;
La montagne est ton temple et le bois sa coupole;
L'oiseau n'est sur la fleur balancé par le vent,
Et la fleur ne parfume et l'oiseau ne soupire
Que pour mieux enchanter l'air que ton sein respire
( A. de Vigny, extrait de La Maison du Berger
in Les Destinées , 1864 )
L'amour permet la symbiose entre l'homme et la nature, souvent considérée comme vivante. Une mysté-
rieuse "correspondance" ( pour reprendre un terme baudelairien ) s'établit alors entre elle et le poète; voici
ce que Lamartine, évoquant le paysage de son village natal, écrit dans " Milly " :
Tout m'y parle une langue aux intimes accents
( ... )
Là mon coeur en tout lieu se retrouve lui-même !
Tout s'y souvient de moi, tout m'y connaît, tout m'aime !
( in Harmonies Poétiques et Religieuses , 1830 )
Dans Les Contemplations ( Livre VI ), Victor Hugo exprime l'analogie secrète entre tous les êtres :
La grande paix d'en haut vient comme une marée.
Le brin d'herbe palpite aux fentes du pavé ;
Et l'âme a chaud. On sent que le nid est couvé.
L'infini semble plein d'un frisson de feuillée
Tout est doux, calme, heureux, apaisé; Dieu regarde.
Cette nouvelle approche de la nature s'est élaborée de manière intuitive en Angleterre, à la fin du
XVIIIème. Les peintres de l'Ecole de Norwich ( J. Crome, Wilson, Girtin ) l'observent avec une sensibilité
particulière : peu à peu, le paysage, d'abord considéré comme un décor, devient un thème à part entière; sur-
tout chez Constable, amoureux de la campagne anglaise, qui aime à la représenter dans ses toiles, y compris
sous ses aspects sauvages et désolés.Turner multiplie dessins et aquarelles.
Peintres et poètes recherchent le mystère de l'être dans la nature qui, selon eux, reflète un langage divin :
Wordsworth et Coleridge célèbrent cette fusion. Coleridge, dans " La Ballade du Vieux Marin ", fait de l'amour
pour toutes les créatures ( la nature dans sa globalité donc ) une voie d'accès au sacré.
Celui-là bien il prie, qui vraiment aime bien
A la fois l'être humain, l'animal et l'oiseau.
( in Ballades Lyriques , 1798 )
Et Nerval :
Homme, libre penseur ! Te crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?
( ... )
Respecte dans la bête un esprit agissant ;
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;
Un mystère d'amour dans le métal repose;
Tout est sensible. Et tout sur ton être est puissant.
( in Les Chimères , 1854 )
Le monde des correspondances, placé sous le signe de Pythagore, est familier à l'idéalisme métaphysique
allemand, que connaissent bien Nerval et Coleridge ( Nerval, on le sait, a traduit des oeuvres allemandes
en Français ).Chez le poète Hölderlin, la poésie est intimement liée au sacré. Son oeuvre, tout en déplorant une
harmonie perdue, est une recherche intense de la Présence capable d'illuminer la réalité. Il exalte ainsi sa joie
dans Hypérion ( 1799 ) :
Ne faire qu'un avec toutes choses vivantes, retourner
par un radieux oubli de soi dans le Tout de la nature,
tel est le plus haut degré de la pensée et de la joie
puis il exprime sa douleur :
Oui je suis devenu bien raisonnable auprès de vous; j'ai
parfaitement appris à me distinguer de ce qui m'entoure
et me voilà isolé de la beauté du monde, exilé du jardin où
je fleurissais, dépérissant au soleil de midi.
Cette dualité intérieure se retrouve dans certains tableaux de Friedrich, ainsi : " Le voyageur
au-dessus de la mer de nuages" ( 1818 ), où un personnage au premier plan, vu de dos, contemple un monde
baigné dans une lumière divine, mais s'en trouve exclu.La plupart de ses toiles révèlent d'ailleurs une lumière
diffuse qui semble faire signe au spectateur, souvent placé au sommet d'une montagne ou sur un bord de mer,
mais coupé de cette réalité qui le sollicite." Rochers blancs à Rügen " ( 1818 ) nous offre une scène similaire,
les voiles blanches sur la mer suggérant peut-être, et malgré tout, l'espoir d'atteindre un monde meilleur...
Cette inspiration est partagée par de nombreux peintres et poètes.On a, sous-tendue, l'idée que l'amour
conduit à une participation cosmique à laquelle l'homme est convié depuis toujours.Voici ce qu'écrit Novalis
dans ses Hymnes à la Nuit ( 1799 - 1800 ) :
Allègre Lumière, tu m'éveilles
encore, tu appelles au travail
mon corps las - tu instilles en
moi la vie et la joie - mais tu
ne m'arracheras pas à la pierre
moussue du souvenir. Mais mon
coeur, au-dedans de moi, demeure
voué à la Nuit et à celui dont elle
est la mère, l'Amour créateur.
En peinture, divers procédés techniques contribuent à déstabiliser l'amateur d'art pour le rendre sensible
à d'autres lois, incluant ou révélant une Présence plus haute : élimination du premier plan, flou qui brouille les
repères spatiaux, modification des lois de la perspective...Avant de peindre, on recherche la solitude et une
forme de contemplation méditative ( un peu à la manière des anciens peintres chinois ), qui conduit à
" fusionner " avec la nature que l'on s'apprête à peindre. Ainsi procède Friedrich...
On retrouve ce thème de la solitude, toujours relié à une aspiration d'ordre métaphysique, chez Hugo
ou Lamartine; ainsi dans Jocelyn ( 1836 ) :
Sur le dernier des monts, d'où le regard
Dans un double horizon se répand au hasard,
Je m'assieds en silence, et laisse ma pensée
Flotter comme une mer où la lune est bercée.
La contemplation chez Hugo se transforme vite en vision.Un poème des Orientales ( 1829 ), Extase ,
nous le montre :
J'étais seul près des flots, par une nuit d'étoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel
( ... )
Cette puissance visionnaire le conduit à la conscience cosmique d'une Humanité capable de dépasser
sa dualité, dans la dynamique secrète - mais bien réelle - de l'appartenance à un Tout, une unité vivante et
aimante.
Dans le poème L'Occident , de Lamartine, la contemplation conduit aussi à une spiritualisation de
l'homme en symbiose avec la nature : les couleurs s'estompent, les sons s'atténuent...Tout tend vers plus de
subtilité, comme si la matière devenait plus légère ; les deux vers suivants traduisent un mouvement ascendant
qui se termine plus loin par la fusion avec " le grand Tout ".
La poussière du soir y volait de la terre
L'écume à blancs flocons sur la vague y flottait
( ... )
( in Harmonies Poétiques et religieuses , 1830 )
Le Romantisme, c'est bien le réveil de l'aspiration spirituelle chez les artistes, peintres ou poètes.Mais il
est vaste et protéiforme, et chante aussi bien une angoisse individuelle purement égoïque que l'engagement
pour la liberté; aussi bien les forces vives du passé que la projection dans un avenir lointain - que l'on sait
sombre... mais lumineux en fin de course; il exprime aussi bien le lyrisme personnel que la communion
panthéiste avec la nature et le cosmos.
Il nous laisse un art complexe, dont il n'est pas si facile de démêler les fils, et qui peut sans conteste as-
sumer la paternité des grandes " écoles " artistiques qui ont vu le jour depuis deux siècles ( Baudelaire par
exemple et le Symbolisme, pour ne citer qu'eux, doivent beaucoup au Romantisme, même s'ils en ont renié
certains aspects un peu mièvres ou sentimentaux ).
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M. Petit et S. Arabo
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Bibliographie
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- Le Romantisme , Guy Michaud et PH. Van Tieghem ( Edit. Hachette )
- Poèmes du monde entier ( Maury, Edit. Marabout )
- La poésie des Romantiques ( Vargaftig, J'ai lu )
- Le Romantisme , J. Clay ( Edit Hachette Réalités )
- Grands écrivains du monde ( Edit. Nathan )
- Lettres Européennes ( Edit. Hachette )
- Littérature Française : XVIIIème et Romantisme ( Edit. Arthaud )
- Histoire de la littérature européenne ( Edit hachette )
- Les Maîtres de la peinture occidentale II ( Edit Taschen )
- Histoire de l'Art, Loilier ( Edit.Ellipses )
- Encyclopédie de l'Art XIXème ( Edit Lidis )
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