Entretiens avec des poètes contemporains


Entretiens avec des poètes contemporains...


L'interview la plus récente est en haut de page



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   1 - Guy Chambelland

2 - Michel Camus

   3 - Frédéric Vignale

...

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1 - Charlotte Chambelland s'entretient avec Silvaine Arabo

de son père : le poète et éditeur disparu Guy Chambelland.

    °°°°°°°°°°°

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Silvaine Arabo Charlotte Galvès-Chambelland votre père,Guy Chambelland, nous a

quittés voici maintenant 2 ans 1/2, laissant derrière lui une oeuvre immense, tant de

poète que d'éditeur : quelle était selon vous, de ces deux activités, celle qu'il privilégi-

ait le plus, et pourquoi ?

.

Charlotte Chambelland  Je pense qu'elles étaient indissociables pour lui. C'étaient les

deux facettes de son chemin poétique. Il les vivaient toutefois comme antagonistes à cer-

tains moments, accusant les poètes de l'empêcher d'écrire lui-même, comme en témoi-

gnent les premières lignes des " Notules sur le Baroque ", ou " brouillon pour une préfa-

ce bavarde " au recueil Barocco Metrico  ( 1996 ) :

.

   " Ces 66 poèmes, chiffre de mon âge alors, ont été écrits après plus de 15 ans de silence ( poétique ) dû

au fait qu'on ne s'occupe jamais impunément des autres, à savoir pour mon cas, que le poète éditeur se fait

fusiller par ses propres poètes. "

.

   Le fait qu'il ait supprimé cette phrase dans la " non-préface " qui ouvre finalement le

recueil montre que ce n'était pas ce à quoi il souhaitait finalement s'attarder. Être éditeur

de poésie était pour lui incontournable, puisque cela signifiait donner à lire ce que sa pro-

pre lecture lui avait révélé être de la ( bonne ) poésie. C'était donc sa propre lecture qu'il

divulguait. Même s'il lui arrivait d'être sarcastique avec les poètes eux-mêmes ( cf. " l'ho-

rizon sans mains des poètes " dans Barocco Metrico ), il ne pouvait se consacrer à autre

chose que la poésie, comme il le montra à 29 ans en rompant avec l'Education Nationale,

quittant l'enseignement en pleine année scolaire. Cette question rejoint beaucoup de celles

qui suivent car elle concerne en dernière analyse la conception de la poésie de Guy Cham-

belland. Il ne peut concilier sa propre écriture poétique avec des activités professionnelles

qui n'ont rien à voir avec la poésie. Il quitte l'enseignement à 29 ans, et renonce très vite

à d'autres activités purement alimentaires comme " vendre des tricots de luxe " pour se

consacrer à l'édition de poésie.

   Je pense qu'il ne pouvait pas, comme certains le font, se satisfaire d'écrire sa poésie en

parallèle avec d'autres activités. Être poète était pour lui une manière d'exister, comme en

témoigne, entre autres, le poème " Discours " de Courtoisie de la Fatigue  ( 1977 ) en par-

tie reproduit ci-dessous.

..

S.A.On retrouve, dans l'oeuvre poétique de Guy Chambelland, deux thèmes fondamen-

taux : l'amour et la mort . Ne pensez-vous pas qu'ils sont reliés et que l'angoisse de la

mort explique cette quête désespérée de l'amour, tellement essentielle chez lui ?

.

C.C. C'est vrai que ce sont deux thèmes que l'on retrouve d'un bout à l'autre de son oeu-

vre, depuis le tout début - La Claire Campagne  ( 1954 ) - jusqu'à la fin - Barocco Metri-

co. Ce sont des thèmes poétiques par excellence, et qui demanderaient une véritable étude

pour dire comment ils s'entrelacent dans l'oeuvre de Guy Chambelland, avec, souvent, un

troisième terme : la poésie. Amour et poésie, anti-mort :

.

              Vint le temps où l'amour cessa

              Où les visages disparurent

              Puis les feuilles. Alors commença

              Le temps des pierres et de la mort.

              ( La Claire Campagne  )

.

              Si je ne rêve pas je ne peux exister

              Sans les dieux que j'invente la mort couve l'été

              ( Courtoisie de la Fatigue  )

.

   Mais la mort n'est pas que fin, elle habite le poète, le fait tenir debout :

.

              Comme j'avançais encore, maladroit entre chiens et roses, entre femmes et dieux, la mort me

mit son bâton dans le corps.

              On peut me voir

              Il me tient debout.

              ( La mort la mer  )

.

              Je ne suis moi qu'entre ma mort et moi.

              ( La mort la mer  )

..

S.A. Ecrivait-il dans des conditions particulières ? Travaillait-il beaucoup son texte ?

Qu'est-ce qui déclenchait en lui l'inspiration : une circonstance, un état ? Bref, dites-nous

comment Guy Chambelland poète abordait le domaine de la création...

..

C.C. Dans la non-préface de Barocco Metrico, Guy aborde explicitement cette question, à

propos des 66 poèmes de ce recueil :

.

              " Tous ces poèmes sont de plein jet s'articulant " d'autor " sur un premier vers " donné " ( tout

au plus ai-je peaufiné, après dictée un mot " parasité " ), sont l'expression de mon inconscient, moi et culture,

qui en l'occurence a dialectisé fond phantasmatique et forme classique. Je dois dire qu'à la différence des poè-

tes " appliqués ", j'ai mis le paquet. Pardon. C'est lui, l'inconscient, qui l'a mis.

              J'ai fait, j'ai laissé faire, selon l'exergue de Jung; et je ne forfante pas si je déclare n'avoir été

que médium, terme qui à défaut d'être traduit ici, comme je le crois volontiers adéquat à Jung, par grand trans-

parent, peut l'être aussi par " petit opaque ". "

.

   Malgré la dictée, il y a la correction. Le manuscrit de Barocco  en témoigne. Guy

Chambelland travaillait ses textes, car il tenait à la forme autant qu'au fond, pratiquant

l'alchimie qu'il résumait dans sa fameuse formule " la tripe et la patte ". Il le redit dans

Courtoisie de la Fatigue  :

.

              Artisan et alchimiste

              je cherche en vain le point habitable

              du poil tiède et du style sec. ( Courtoisie de la Fatigue  )

.

   Quant au déclenchement, certainement chacun de ses recueils est lié tout particulière-

ment à un événement de sa vie. Les premiers ( La Claire Campagne, Visage 1957, Pays

1961  ) sont très marqués par le quotidien.

   Mon père avait un sens critique très développé, essentiel à son métier d'éditeur. C'est

ce qui l'a fait, sans doute, jeter beaucoup de choses. Dans La Claire campagne, il men-

tionne deux oeuvres " du même auteur ": Racines en plein ciel,  et Ursule ou la leçon de

soleil. Aucune n'a jamais paru. Des poèmes de la première ont probablement été incorporés

à d'autres recueils, et la deuxième, un roman, a été mise aux oubliettes.

.

S.A.Quels poètes ont particulièrement marqué Guy Chambelland, anciens ou modernes ?

.

C.C. D'autres répondront à cette question beaucoup mieux que moi en en cherchant la ré-

ponse dans l'oeuvre poétique de Guy.

   J'essaierai de vous répondre en écoutant ce que lui-même en dit.

   Quand il évoque son éveil à la poésie, il cite les poètes symbolistes, qu'il lit à 16 ans,

puis les Surréalistes, qu'il découvre à 18 ans. Mais très vite, se développe chez lui l'éclec-

tisme qu'il revendique comme lecteur de poésie et qu'il pratique comme éditeur.

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              " Je ne fais pas de différence entre Villon, que je relis pratiquement chaque année et Paul Éluard,

ça fait partie du patrimoine, ça fait partie de la famille, ça fait partie du sang poétique... le sang... "

              " J'aime autant Cendrars que Rilke... "

.

   Ce qui frappe quand on lit ses écrits sur la poésie, c'est cette nuance qu'il pose entre le

poème et la poésie :

.

              " Nous entendons par poème en prose tout texte en prose chargé de poésie ( comme on dit une

charge de dynamite ). Et si d'aucuns s'obstinent dans leur démonstration que le poème est quelque chose de

plus restrictif, nous leur répondrons qu'à choisir nous n'hésitons pas: nous préférons la poésie au poème."

              ( Guy Chambelland, Bernard Dumontet, Le Pont de l'Épée  14-15, numéro spécial sur le Poè-

me en prose ).

.

   Le poète lui-même " existe " sans le poème :

.

              J'appelle poète

              Qui d'abord existe

              ( même sans écrire )

              et parie

              hors toute considération des causes premières

              le rêve et le quotidien

.

              J'appelle poète

              Qui dialogue avec la beauté

              ( sexe de l'âme )

              sans souci d'en donner une définition jargonnante

.

              J'appelle poète celui qui

              Répond à l'insolente absence d'un dieu

              Par l'invention sereine de ses dieux personnels.

..

   Alors je dirai que ce n'est pas un poète qui a marqué particulièrement Guy Chambel-

land, mais la poésie elle-même.

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S.A.Gaston Bachelard " surveillait " de très près les productions de l'éditeur Chambel-

land et il affirmait du " Pont de L'Epée " qu'elle était : " la meilleure revue poétique

française " : quels étaient les rapports de votre père avec Bachelard ? Il a bien connu

Char aussi ...

..

C.C. Je manque d'éléments pour répondre à cette question. Je peux seulement vous dire

que dans une lettre datée du 17 juillet 1958, Gaston Bachelard disait à Guy Chambelland,

à propos du numéro 3 du Pont de l'Épée, dédié à Xavier Forneret : "Le Pont de l'Épée

est en passe de devenir une de nos grandes Revues ".

..

S.A. On a dit qu'à un certain moment de son périple ( notamment à partir de 1988 ), il

avait plus ou moins cessé d'écrire pour se consacrer à son oeuvre d'éditeur. Est-ce exact

ou bien laisse-t-il derrière lui un certain nombre d'oeuvres inédites ?

.

C.C. Dans la " préface bavarde " à Barocco Metrico, elle aussi rejetée finalement pour

faire place à une courte " non-préface ", G.C. évoque " plus de 15 ans de silence ( poéti-

que ) ". Cela nous renvoie à Noyau à nu  ( St Germain des prés/Poésie pour vivre, 1977 ).

Il ne compte donc pas les réflexions et les poèmes de Les Dieux et les Mouches  ( 1988 ),

ni le Ricercare  de son alter-ego Edmond Carle ( 1993 ).

   Il n'y a pas à ma connaissance d'oeuvres poétiques inédites, seulement quelques poèmes

isolés qui ont été exclus du recueil Barocco Metrico  pour des raisons diverses, dont la

rigueur évoquée plus haut.

   On peut toutefois considérer comme oeuvre inédite la traduction de la Chanson de Ro-

land  à laquelle vous faites allusion. Michelle Boin s'attache actuellement à la terminer, et

elle doit paraître l'année prochaine.

.

S.A. Guy Chambelland a effectué, à la fin de sa vie, une traduction de " La Chanson de

Roland " ( qu'il n'a pu hélas terminer ) ; il a appelé ses revues " Le Pont de L'Epée " et

" Le Pont sous L'Eau ", faisant ainsi référence à deux épreuves initiatiques que Lancelot

du Lac doit affronter pour délivrer la Reine Guenièvre de l'emprise de Méléagant : ex-

pliquez-nous cette passion chez lui pour le Moyen-Age... N'était-il pas lui-même une sor-

te de " chevalier " moderne de la poésie ?

.

C.C. Mon père répétait souvent qu'il était né pour être seigneur... Dans une interview ra-

diophonique donnée quelques mois avant sa mort, il dit que le Moyen-Age le faisait rêver.

Faire rêver... c'est aussi selon lui " le rôle colossal " de la poésie. Le Moyen-Age est poé-

tique parce que la légende y est plus importante que l'histoire, et la poésie est elle-même

" légende contre l'histoire ". Et puis il y a le Graal, la quête. Les deux revues sont l'ex-

pression de cette quête. Dans ce sens, oui, il est chevalier comme Lancelot.

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              " Je suis celui qui n'arrive pas. "

.

dit-il dans un poème du Limonaire de la belle amour  ( 1967 ). " Arriver " serait trahir

la quête.

   Le Pont de L'Epée  est chemin déchirant. Le Pont sous L'Eau  est retour à la mère,

la mort.J'ai lu dernièrement dans un apparat critique à une édition de Lancelot que dans

certaines versions, Le Pont sous L'Eau  s'appelle " l'Eau douloureuse ".

..

S.A. Son intransigeance et sa droiture lui avaient valu bien des ennemis... Ses talents de

polémiste aussi ( je pense par exemple à " l'Arnaque " ) .Il en conçut une certaine amer-

tume : cela a-t-il eu quelque incidence sur son travail et a-t-il quelque chose à voir avec

ce désespoir qui l'habitait à la fin de sa vie ? Qu'avez-vous envie de dire à cet égard ?

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C.C. Votre question me fait penser au dessin humoristique paru dans Vallée de la Cèze,

périodique fondé par Guy Chambelland en même temps que le Comité de défense de la

Vallée de la Cèze et dont les 15 numéros s'élèvent de 1971 à 1976 contre l'assaut des pro-

moteurs immobiliers et autres menaces à l'intégrité de la région de Goudargues ( Gard ),

où il vivait. On le voit en chevalier assénant un grand coup au maire du village, qui était

tout disposé à brader la commune ( ce dessin a été repris dans le beau catalogue de l'expo-

sition Un poète sur le Pont  organisée en janvier 1997 à la Bibliothèque Municipale de

Dijon ).

   Pour mon père, la poésie est une éthique. Il le dit en exergue de l'une des éditions de

La Claire Campagne : " La poésie est éthique ou n'est pas ".

   Voyez aussi son texte sur Artaud, dans La Tour de Feu  63-64 ( 1959 ), intitulé "Je

refuse Artaud ", qu'il vaut la peine de citer longuement car il est peu connu ( je remercie

Jacquette Reboul de me l'avoir communiqué ) :

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            " J'estime qu'il est temps de redonner au mot Poésie son sens éthique ( avant qu'esthétique ) qui

est : équilibre rayonnant de notre angoissante condition humaine...

           Suis-je naïf ? Comme j'appelle poésie la communion aux formes et à l'esprit, comme je l'appelle

beauté, clarté bonté ( tous mots concrets qui concourent à mon équilibre ), je la nomme aussi et surtout liberté.

Sans doute ne nous libèrera-t-telle jamais entièrement de nos contingences, mais elle nous remplit de ce senti-

ment indéracinable que, quels que soient les murs qui nous cernent aujourd'hui, on peut de nouveau demain

être libre. Qui ne fait cet acte de foi, qui ne réfute la malédiction, fut-elle réelle, est indigne du nom de poète.".

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   Le lien fondamental de la poésie avec les valeurs essentielles de l'homme est redit avec

force dans le poème de Courtoisie de la Fatigue  cité plus haut, ainsi que dans un autre

poème du même recueil :

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              " Si j'aime les mots c'est qu'ils viennent des choses, des hommes. "

.

   Enfin, il résume dans les années 80 les positions critiques du Pont de l'Épée :

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             " Le Pont de l'Épée, ce fut aussi, fait de plus en plus rare dans notre temps de déculottage, la

polémique, l'éreintage des imposteurs et autres médiocres au pouvoir. Contre leur intellectualité à la gomme,

qui n'a rien à dire et le dit uniformément d'un poète à l'autre, Le Pont de l'Épée  n'aura proposé de poésie

qu'à partir de la combinaison quasi-alchimique de ce que nous appellerons, faute de mieux, l'âme, et d'un

style..."

             ( catalogue non-daté )

.

   Au nom de cette poésie ancrée au plus profond de l'homme, Guy Chambelland cheva-

lier a combattu tour à tour la poésie intellectuelle - revendiquée notamment par la revue

Tel Quel  - et la poésie installée dans les salons littéraires parisiens, les poètes en place,

arrivés. Francis Darbousset est en train de préparer une étude sur la polémique du Pont

de l'Epée  avec Tel Quel,  qui sera incorporée au Site.

   Je ne crois pas qu'il ait ressenti de l'amertume à avoir des ennemis - sauf peut-être si

ceux-là avaient été un jour ses amis - pas plus que le chevalier n'en ressent quand il dé-

fend sa dame. Mais le combat permanent requiert une énergie hors du commun, qui com-

mence à faire défaut avec l'âge. À la fin de sa vie, il était fatigué de tant de tournois. Et

il n'était pas homme à déposer les armes...

.

S.A.9Guy Chambelland a édité un nombre considérable de poètes et l'oeuvre qu'il laisse

à cet égard est immense : il a notamment été le premier à publier et à faire connaître des

gens tels que Yves Martin, Franck Venaille, Marie-Françoise Prager ... Savez-vous à

quels " critères " il identifiait le grand poète de demain ?

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C.C. Guy Chambelland, qui avait été accusé par un examinateur du CAPES de prendre

Shakespeare " pour un voisin de palier ", lisait tous les poètes - les consacrés et ceux qui

lui envoyaient leur premier manuscrit - de la même façon : en cherchant " la tripe et la

patte ".

.

              " La poésie, la vraie ... c'est l'émotion viscérale conjointe au subtil plaisir de l'arrangement

inattendu des mots " ( Maxime Duchamp, Pont de l'Épée  58, 1976, p. 107, à propos de l'Année poétique

1975, chez Seghers ).

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   Ce qu'il cherchait chez un poète : l'expression de ses dieux personnels, sans exclusive

de " famille poétique ", dans l'esprit éclectique mentionné plus haut. Il le résume simple-

ment dans cette affirmation :

.

              " Un poète qui au bout de deux ou trois pages ne se distingue pas d'un autre poète est un poète

raté. "

.

S.A.On a souvent dit que Guy Chambelland était " misogyne " : on sent pourtant dans son

oeuvre un immense amour pour les femmes. Comment expliquez-vous ce phénomène an-

tinomique d'attraction-rejet ?

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C.C. Je ne crois pas qu'il était misogyne. Je ne sais pas au juste ce qui a pu lui valoir cette

réputation, si ce n'est un certain discours assez fréquent chez les hommes de sa génération.

C'est vrai que son rapport aux femmes aimées apparaît souvent dans son oeuvre comme

très douloureux et conflictuel. Il y a dans Noyau à nu  un très beau poème qui dit plus que

je ne saurais dire :

.

              L'amoureuse

.

              Elle est la plus belle des chansons

              La plus putain la plus pure

              La plus émouvante à l'épaule

              La plus gémissante de sueur

.

             Quand elle sourit on chavire

             Dans quelque chose qui ressemble

             À l'enfance ou à la mort

.

             Elle est aussi

             celle qui limite

             l'imprescriptible liberté du poème

             celle qui en souffre

             et en fait souffrir

.

             Elle est bien

             l'impossibilité

             des dieux-mêmes qu'elle illuminait.

.

             Faut-il l'aimer encore ?

             Faut-il la fusiller à l'aube ?

             Ne fut-elle que pour m'apprendre

             La solitude de la lumière ?

.

S.A. Parlez-nous de son amour pour la musique...Là encore on retrouve sa passion pour

le Moyen-Age ... pour Guillaume de Machaut par exemple...

.

C.C. Oui, Barocco Metrico  est dédié aux Gabrieli, Andrea et Giovani, et à Monteverdi.

   Dans Les Dieux et les Mouches, Guy Chambelland exprime magnifiquement sa commu-

nion à la musique :

.

              " ( Magnificat de Bach; Fecit potentiam )

              Il met en route sa mécanique, arithmétique des anges, de l'entre-deux. Puis il casse les voix,

vous les fout aux tripes, vous fait plus homme qu'homme. A peine y êtes-vous qu'il remonte, toutes trom-

pettes dehors, vous renvoie aux dieux, vous envoie en l'air.

              Et vous laisse tomber, beauté que par la musique.

              Ah le salaud. "

.

   Son rapport à la musique, comme à la poésie, était éclectique. Comme vous le rappelez,

il aimait Guillaume de Machaut, mais aussi Schubert ( La truite  est l'un de mes premiers

souvenirs musicaux, et il m'a fait connaître ensuite La Jeune Fille et La Mort  ) et Debus-

sy ( Pélléas et Mélisande  ). Et encore le flamenco et le jazz ( cf. le numéro 58 du Pont de

l'Épée ), dont il identifiait l'inspiration à celle de la poésie ( cf. question suivante ).

..

S.A. Son dernier recueil, édité à titre posthume et financé par vos soins, " Barocco Metri-

co ", dit cet amour de la musique : son architecture en témoigne. Quels rapports entrete-

naient, selon lui, poésie et musique ?

.

C.C. Je crois que la réponse à votre question, Chambelland la donne lui-même quand il

fait dire à Edmond Carle :

.

              " Le grand poète est pour moi celui qui avec les mots, autrement plus ingrats que les notes, fait

croire à l'âme autant que la musique ". ( interview d'Edmond Carle par Guy Chambelland, dans Ricercare  )

.

   Dans son introduction au numéro 58, il met jazz et poésie en parallèle :

.

              " Cette musique nègre, c'est bien sur comme toute grande, vraie poésie, la tristesse, la misère,

le tragique de l'homme, mais aussi une certaine distance, une distance certaine, d'avec cette contingence, dis-

tance vécue, voulue, pensée et dite, une attitude inaliénable, une liberté jubilatoire, une révolte dépassant son

objet. "

.

   Et encore :

.

            " Jubilatoire, ai-je dit le jazz, mais aussi bien jubilatoire au Pont de l'Epée, d'avoir une fois de

plus à illustrer que la poésie n'est pas faite qu'avec des mots ( n'en déplaise à Mallarmé qui n'en était qu'à

une boutade de plus que ses scoliastes n'auront décidément l'humour de recenser comme telle ) mais avec

les choses initiales. "

.

   La musique, comme la peinture, sont pour lui des chemins vers la beauté ( " sexe de

l'âme " ), à nouveau contre l'histoire :

.

              " L'histoire c'est une texture d'absurdité et de saloperies. La beauté c'est l'illumination dans

cette misère.

              La beauté vient d'ailleurs, elle ne constitue pas la texture de l'existence, elle a donc un caractère

divin, sacré, mythologique.

              Ce qu'il y a d'extraordinaire dans la beauté, c'est qu'elle suspend la misère. Si je mets le prélu-

de et fugue en fa majeur de Bach, la misère est suspendue, si je mets les Gabrieli, la misère est suspendue.

J'ai la beauté. "

.

S.A. Charlotte Galvès-Chambelland, vous êtes la fille et l'ayant-droits de Guy Chambel-

land: avez-vous des projets pour mieux faire connaître l'oeuvre de votre père et lesquels ?

Vous avez déjà, je crois, fondé une association pour perpétrer sa mémoire : " L'Ange Cy-

cliste ", association à laquelle on peut adhérer. Dites-nous comment et pourquoi ce nom

d' " Ange Cycliste " ?...

.

C.C. " Protée ou l'Ange Cycliste " est à l'origine le nom d'un poème de Protée ou l'Ange

du Visible  ( 1958 ). Mais le recueil tout entier est désigné sous ce nom dans la rubrique

" du même auteur " de Barocco Metrico, où l'Ange lui-même est omniprésent, bien que de

façon plus tragique.

   L'Ange Cycliste est un ange facteur. Dramatique ou facétieux, c'est un messager. Cette

belle image poétique est donc aussi un parfait symbole pour une association d'amis dont le

but est d'assurer la liaison entre ceux qui veulent rester en contact avec l'oeuvre du poète,

et la divulguer.

   L'association, fondée en 1997, publie un bulletin, dont le numéro 1 est sorti en mars

1998, et le numéro 2 est prévu pour l'automne 1999. Celui-ci reproduira une interview

qui avait été accordée par Guy Chambelland à Claude Vercey pour la revue Décharges.

   Elle a d'autre part réédité cette année, en co-édition avec Phénix, deux numéros de la

revue Le Pont de l'Epée : le numéro 1, consacré au poète bourguignon Aloysus Bertrand

( 1957 ), et le numéro 76 ( 1982 ), qui rouvre le dossier du faux Rimbaud lancé à Paris en

1949 : La chasse spirituelle.

   Les nouveaux adhérents reçoivent comme cadeau de bienvenue le recueil posthume L'Ire

de la Rame  (Éditions de la Bartavelle, 1997 ).

.

S.A.Charlotte Galvès-Chambelland, je vous remercie de cet éclairage sur la vie et l'oeu-

vre de votre père. Avant de nous quitter, aimeriez-vous ajouter quelque chose ?

.

   Chère Silvaine, si j'ai été si longue à répondre aux questions de cette interview,

c'est que vos interrogations sont une invitation à la relecture, à une lente relecture des

poèmes de mon père. Comme un leit-motiv de ma relation avec son oeuvre me revient

toujours cette histoire, qu'il aimait à répéter, de Beethoven qui avait rejoué sa sonate

quand quelqu'un ( " un cuistre de l'époque " ) lui avait demandé ce qu'elle voulait dire...

Plus je les relis, plus je m'aperçois que toutes les réponses sont dans son oeuvre. Que

nous n'avons qu'à lui faire rejouer sa sonate inlassablement. Et que probablement, à cha-

que lecture, nous y trouverons plus. Donc ce ne sont que des ébauches de réponses que je

vous envoie. Pour aller plus loin, il me faudra encore beaucoup de temps.

   Quoiqu'il en soit, merci de m'avoir par vos questions donné des fils conducteurs pour

ce long chemin.

   Je voudrais seulement ajouter, pour les lecteurs intéressés, que l'on peut lire des poè-

mes de Guy Chambelland sur le site www.unicamp.br/~gc.htm et qu'on peut commander

son dernier recueil Barocco Metrico  à Michelle Boin, Le Fays, 89320 Cerisiers.

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( 1 ) Index des auteurs cités dans cet entretien et auxquels une " page "

est consacrée sur ce site :.

Guy Chambelland

Stéphane Mallarmé

Arthur Rimbaud

..

.

..

2 - Michel Camus s'entretient avec Silvaine Arabo

 °°°°°°°°°°°

S.AraboMichel Camus ( 1 )  , vous êtes écrivain mais aussi éditeur :

laquelle de ces deux activités a le plus d'importance pour vous ? Ou sont-

elles complémentaires et en quoi ?

..

M.Camus : L'écrivain est à l'éditeur ce que l'alchimiste est au chimiste.

On n'a pas le choix d'écrire ; c'est une vocation, un destin. Editer est

une activité sociale, c'est un choix. Dans mon cas, c'est un apostolat

puisque je ne suis pas rémunéré par la maison d'édition " Lettres vives " ,

que je co-dirige avec Claire Tiévant depuis 1981 à l'époque où j'étais

encore rédacteur en chef de la revue "Obliques". Après l'arrêt éditorial

de la revue, je suis devenu en 1984 et suis encore producteur

d'émissions radiophoniques à France-Culture. Ce n'est donc pas

l'édition, c'est la radio qui fut ma source de revenus.

D'un point de vue relationnel, il va de soi que l'écriture, l'édition ,

la radio sont des activités complémentaires puisqu'elles s'exercent dans

le même milieu poétique et littéraire. Plus on est ouvert au collectif,

disait le poète Jean Carteret, plus on multiplie les chances de réussir

ce que l'on entreprend. L'écriture est une activité solitaire. En créant

le site Mirra , vous, Silvaine Arabo ( 1 )  , vous sortez de la chambre

d'écriture pour vous ouvrir au cybermonde et communiquer avec lui. Ce

sont les rapports et les échanges avec les autres qui nous enrichissent.

Il en va ainsi dans l'amour : chacun s'auto-transforme par l'autre.

Ainsi donc l'écriture est mon activité primordiale la plus centrale.

L'édition, dans mon cas, est plus qu'un violon d'Ingres; c'est une

passion. Il en va de même de la radio qui, de surcroît, fait office de

" second métier " puisqu'il assure le toit, l'espace intérieur de la

chambre d'écriture et de la chambre d'amour ainsi que le pain quotidien,

le sel de la vie et le vin des dieux chanté par Omar Khayyam.

..

S.A. : Comment concevez-vous votre rôle d'éditeur dans la société

actuelle ?

..

M.C. : Les observateurs de la société actuelle me considèrent comme un

"éditeur de plaisir", formulation superficielle, mais qui néanmoins

indique que je fais de l'édition sans but lucratif. Claire Tiévant et

moi ne sommes pas des marchands. Nous ne fabriquons pas de produits de

consommation. Nous publions des petits livres précieux sous l'effet,

chaque fois, d'un coup de coeur. Nous sommes surtout sensibles à la

Quête du Sens transcendantal en poésie comme en prose. Nous avons une

boussole pour naviguer à vue. Nous tenons le cap vers un but invisible à

la fois déterminé dans son orientation et indéterminé dans son

aboutissement imprévisible et inconnu. La boussole, c'est notre sens

critique et nos points de repère. En poésie, par exemple, notre point de

repère originaire le plus lumineux fut et est encore Poésie Verticale

de feu notre ami intime Roberto Juarroz ( 1 ) . En prose, c'est à la fois

l'expérience intérieure et la création de langue. Notre premier livre en

1981 en est le meilleur exemple : L'Intouchable  de Pierre Bettencourt.

(Voyez combien les Prix littéraires sont souvent attribués, non pas à

des créateurs de langue, mais à des prosateurs dont l'écriture est

manifestement académique, voire scolaire). À propos de l'expérience

intérieure, je ne publierai jamais des livres de fiction (qui sont

légion) où le jeu mental des mots apparaîtrait comme un jeu gratuit

étranger à toute expérience vécue. Comme le disait René Daumal ( 1 )  :

« les mots viennent après l'expérience ».

Ce qui nous intéresse, ce n'est pas la littérature en soi, c'est ce qui

en elle, à travers elle , échappe absolument au langage : la vie nue,

la mort au coeur de la vie, le silence, La Toute-Présence, l'infinité du

négatif, la transcendance immanente du « QUI? » et du « QUOI? »,

l'intensité au-delà du sens et toutes autres questions essentielles

liées à l'Éveil de conscience. C'est dire que notre rôle d'éditeur est

d'offrir au public des oeuvres éveilleuses capables de provoquer, chez

les plus ouverts des lecteurs, des expériences initiatiques

d'auto-transformation vers l'auto-connaissance.

..

S.A. : L'écriture est pour vous un acte fondamental : pourquoi écrire ?

..

M.C. : L'écriture, non plus, n'est pas une fin en soi. Comme l'alchimie,

c'est un mode opératoire. À propos de l'Histoire d'O , Jean Paulhan

évoquait "l'un de ces livres qui marquent leur lecteur et qui ne le

laissent pas tout à fait, ou pas du tout, tel qu'ils l'ont trouvé". Mais

le premier marqué et changé, c'est d'abord l'opérateur (l'écrivant) pour

qui l'écriture est un moyen d'éveil, d'expérimentation de la

transcendance immanente dans une âme et un corps , de transformation des

ténèbres en lumière; donc un moyen d'auto-éclairement et, conséquemment,

de transfiguration du monde en "pays de l'éclairement " pour reprendre

l'expression de Charles Duits.

Ecrire, c'est comme vivre, mourir et renaître. On vit plusieurs vies

dans une même existence. De l'une à l'autre, on y intègre de nouveaux

niveaux de perception et de compréhension de soi et du monde, du non-soi

et du non-monde, du non-lieu et du non-temps. D'une période à l'autre de

son évolution, l'écriture varie en fonction des variations de la vie

intérieure et des changements d'états de conscience.

« Comment vous confier ce que je ne sais pas ? », nous disait Antonio

Ramos Rosa dans un poème qu'il nous a lu en portugais à Lisbonne,

instantanément traduit en Français par Laura Cerrato, compagne de

Roberto Juarroz qui était là aussi en cette fin de novembre 1994 :

quatre mois avant de quitter ce monde obscur qu'il avait contribué à

transfigurer dans son oeuvre. Notre ami Antonio fait bien entendu

allusion à l'ignorance seconde que ne peut percevoir l'ignorance

première naturellement obscure. Une ignorance seconde par laquelle le

poète-philosophe (ou mystique sauvage) prend connaissance de son

inconnaissance ou conscience-hors-langage du secret de sa lumineuse

ignorance.

Écrire pour évoquer les hauteurs et les profondeurs de l'être-en-devenir

sur fond sans fond du non-être ou de la splendeur du néant est un acte

infiniment complexe tant il est correlié à plusieurs centres ou niveaux

de l'être et du "surétant non-être" de sa source , pour reprendre

l'expression de Maître Eckhart dont le poète Stanislas Rodanski a fait

le titre d'un poème de cinq pages publié en 1978 par Le Soleil Noir

Éditeur dans un ouvrage collectif intitulé : À quoi bon des poètes en un

temps de manque ? et réédité en plaquette par les Editions Unes en 1985.

Pourquoi écrire ? est une question aussi infinie que : Pourquoi

apprendre à vivre, à aimer et à mourir ?

Si elle est ouverte et non fermée, si elle est éprouvée et non

fabriquée, si elle est éveilleuse et non anesthésique, l'écriture peut

révéler tout ce qui dans l'homme est caché. Et, qui plus est, peut

trouer l'homme au sens où Jean Carteret disait que le poète est l'homme

le plus troué du monde. Dans mon dernier recueil, L'arbre de vie du

vide (Le Taillis Pré, 1998), je dis ceci (p.26) :

Relié au silence

l'homme troué n'est plus solitaire ;

il est devenu solidaire de l'univers ;

il n'est pas pour ou contre la vie

ni pour ou contre la mort,

il est avec .

Pourquoi écrire ? Pour être avec la lumière dans les ténèbres ainsi

qu'avec les ténèbres dans la lumière. Pour s'ouvrir et se laisser

traverser par l'Éros de la poésie. Pour que la pierre de foudre devienne

pierre dressée , voire pierre d'amour.

..

S.A. : Vous êtes poète : quels sont vos thèmes privilégiés en matière

d'écriture poétique ?

..

M.C. : Le thème de la mort est celui que j'ai le plus souvent traité,

non seulement en poésie (surtout dans Proverbes du silence et de

l'émerveillement ), mais en prose. Quelques exemples : La Terre Rouge

d'Artaud le mort. (Revue Révolution intérieure, 1978), La mort ou la

provocation absolue (Cahier de L'Herne consacré à Raymond Abellio,

1979), L'acéphalité ou la religion de la mort (Cahiers Obliques n°1,

1979), Rêve de mort et mort du rêve (N°spécial d'OBLIQUES consacré à

Kierkegaard, 1981) entre autres. Et analogue au thème de la mort, celui

du silence, thème qui traverse la plupart de mes textes depuis quarante

ans. Mais les thèmes de la mort et du silence sont indissociables des

thèmes de la vie et de l'amour, comme on peut le percevoir dans Hymne à

Lilith . Sous les thèmes les plus évidents, il en est d'autres, voilés

ou cachés, qui évoquent ce qui résiste à toute formulation poétique, à

tout concept, à toute métaphore. Ce sont moins des thèmes que des

paradoxes ou des allusions énigmatiques à la pierre philosophale de la

conscience ou au tiers secrètement inclus dans "les contradictoires

mutuellement exclusifs" pour reprendre l'expression de Basarab

Nicolescu ( 1 ) . Par exemple me traverse à l'instant ce paradoxe inédit :

Au coeur de la vie,

la Mort est égale à la Vie

au coeur de la mort.

Nous avons là quatre pôles comme le vieux Yin, le jeune yang, le vieux

Yang et le jeune yin, une quaternité interactive (une double

contradiction croisée) dont il s'agit de percevoir le centre générateur

insituable "qui est partout et nulle part". Le secret du sens n'est donc pas

lié aux mots ; il est en amont comme au-delà des mots et du sens. Les

thêmata cachés ne sont pas perçus par l'intelligence, mais ils peuvent être

ressentis par la non-pensée, autrement dit par l'intuition silencieuse en

amont de toute pensée formelle.

..

S.A. Quand s'est révélée à vous l'écriture poétique et comment ?

..

M.C.L'écriture poétique est née assez tardivement chez moi : à l'âge

de 23 ans en 1952-53 pendant mon séjour d'un an au Québec dans le milieu

des automatistes surrationnels : mouvement créé par Paul-Émile Borduas

en 1948 avec la publication de son Manifeste REFUS GLOBAL . À cet

âge-là, j'avais des rapports plus intenses avec les peintres qu'avec les

poètes. C'est en 1953 que j'ai découvert, dans la célèbre Librairie du

Père Tranquille à Montréal, le roman initiatique de Raymond Abellio Les

Yeux d'Ézéchiel sont ouverts . Magie d'une nuit de lecture qui détermina

l'orientation de mes recherches. J'en parle longuement dans le Cahier de

l'Herne consacré à Raymond Abellio avec qui je serai lié plus tard par

25 ans d'amitié (1961-1986). Tout aussi déterminante fut, à mon retour à

Paris, la découverte en 1954 d'une partie de l'oeuvre poétique et

philosophique de René Daumal ( 1 ) , notamment dans cette mine d'or

philosophal intitulée Chaque fois que l'aube paraît . C'est alors que j'ai

découvert que la haute poésie initiatique des grandes traditions orientales

était le noyau dur irréductible dont la philosophie gnostique et mystique

ultérieure n'était que l'exégèse, comme le Rig - Véda  par rapport à

l'immense corpus du Védanta . L'approche de la poésie taoïste chinoise,

hindoue et soufie me fit jeter au feu tous les poèmes antérieurs et

détruire tous ceux que j'écrivais sans trouver la poétique nouvelle à

laquelle j'aspirais. Je n'ai rien publié ni cherché à publier, du moins

en poésie, avant l'âge de trente ans. En 1956, j'ai soumis à Jean

Paulhan un récit intitulé Mine de rien . Il a aimé un des chapitres :

"La promenade". J'ai conservé celui-là (publié en bilingue dans

Curtains en 1975) et détruit les autres. Mes premières publications de

textes poétiques dans la revue Lettre Ouverte à partir de 1960 sont

d'une écriture extrêmement baroque sur les thèmes de l'errance, la voie

perdue et l'ouverture du sens. Par la suite, j'ai cherché à fondre dans

le creuset de l'écriture, pour les amalgamer d'un seul tenant, les

éléments épars de mon expérience intérieure nourrie de poésie,

philosophie, mystique et gnose. Il s'agissait, comme le disait Roberto

Juarroz, de réconcilier les soeurs ennemies de la poésie et de la

philosophie. Tout en reliant pensée et sentiment au sens où l'entendait

Miguel de Unamuno : « la pensée ressent, le sentiment pense » (je cite

de mémoire). Quitte à renoncer aux images e..t aux métaphores gratuites ou

aléatoires de la poésie poétique. Paraphrases hérétiques (1983) est une

oeuvre de méditation sur les axiomes de la vision transcendantale de

Maître Eckhart. Une oeuvre inclassable. Une oeuvre transdisciplinaire,

selon Basarab Nicolescu. Ce n'est qu'une dizaine d'années plus tard que

j'ai créé le concept de transpoésie.

..

S.A. Quels poètes du passé (proche ou lointain) vous ont particulièrement

marqué et pourquoi ?

..

M.C. M'ont fortement marqué dans ma jeunesse (entre 25 et 30 ans) les

poèmes métaphysiques des traditions orientales : Lao Tseu, Tchouang Tseu

, Al-Hallâj, Abd el-Kader, Ibn Arabî, Mawlâna Djalâl-od-Dîn Rûmî, les

hymnes védiques entre autres. En Occident, les poèmes visionnaires

d'Angelus Silesius, de Rilke, Hölderlin, Novalis, ceux de la revue

Athenaeum des frères Schlegel, ceux de William Blake, Rimbaud ( 1 ) ,

Mallarmé ( 1 )  et, plus proches de nous, de René Daumal, Antonin Artaud,

Roberto Juarroz, Antonio Porchia, Jean Carteret, j'en oublie...

Pourquoi ceux-là ? Parce qu'ils ont accompli le « saut dans l'inconcevable »

(expression du sorcier yaqui Don Juan Matus ) "le SAUT car il n'y a pas

de voie de passage de la conscience naturelle (ou naïve, disait Husserl)

à la conscience transcendentale."

..

S.A. Parlez-nous du rapport travail / inspiration dans le processus de

création poétique. Qu'est-ce qui déclenche en vous l'inspiration ? (même

si ce terme ne plaît pas certains ! Soyons sérieux : les "grands" ont

toujours fait allusion à ce phénomène...)

..

M.C.  C'est Valéry qui, à propos de la création, disait en substance :

1% d'inspiration - 99% de fabrication. Généralité sans fondement ! On

reconnaît au premier coup d'oeil l'oeuvre d'un poète inspiré ou celle

d'un rimeur dont la vision poétique ne rime à rien. En pratique, l'inspira-

tion et le travail sont intimement mêlés. Il arrive que le premier jet soit

définitif. Exemple, cet axiome transpoétique, fruit d'une spontanéité

première :

Celui qui cherche Dieu est prisonnier de soi.

Par contre, les pages de Hymne à Lilith  furent retravaillées plusieurs

fois pour les dépouiller de toute scorie, faire chanter la langue sans

dénaturer le sens, enluminer tel distique, peaufiner tel autre. Le

travail de purification révèle un autre degré d'inspiration qui relève

de la spontanéité seconde.

On le sait : la source de l'inspiration est inconnaissable. D'où

l'apparition de mythes comme celui des Muses. On n'a pas le choix de

l'inspiration; elle nous est donnée ; elle nous traverse.

Quant au travail d'écriture, il est indissociable du travail intérieur

(au sens où l'entendait Gurdjieff ) à la fois ontologique et

conscientiel. Au sens où la conscience est le tiers inclus dans les

rapports de la chair et de l'âme de son sang, ou du corps et de

l'esprit. C'est dire que le rapport travail/inspiration révèle, au coeur

de son vécu, une loi ternaire, une trialectique.

Répondre à vos questions, chère Silvaine Arabo , met forcément

l'inspiration en jeu. C'est la pro-vocation d'une question qui éveille

l'inspiration d'une réponse. Les anciens Chinois appelaient cela : la

loi des actions et réactions concordantes , formulation plus poétique

que feedback .

Je vous écris d'une chambre d'hôpital où j'ai encore 24 heures à passer

après une petite intervention chirurgicale. Étant souvent dérangé par

les intrusions des infirmières, il faut que je me remette chaque fois en

situation d'ouverture et d'écoute à partir d'un état silencieux de

non-pensée. L'inspiration est de même nature que "l'intuition donatrice

originaire"selon Husserl dans sa phénoménologie de la conscience

transcendentale. Intuition dont personne ne connaîtra jamais la source :

aussi infiniment proche aussi infiniment lointaine que celle de

l'inspiration. En amont du regard intérieur de la conscience,

l'inspiration est la part noétique invisible dont l'expression

(l'expiration) est la part noématique visible. Telle est la structure

noético-noématique de la création en tant que respiration.

..

S.A. Quel est, selon vous, le rôle de la créativité à notre époque

par rapport au devenir de l'être humain et de nos sociétés en général ?

..

M.C. Selon le Dr Jean-Pierre Klein, "l'Art-Thérapie : [c'est] se

transformer par la création". Comme la création, la créativité est une

voie d'auto-libération de l'homme exclu de la société régie par la loi

du marché et du libéralisme économique où la liberté n'est autre que la

liberté du renard dans le poulailler. Dans son chemin vers l'autonomie,

la création est aussi le moyen de se libérer de la pesanteur des dogmes,

des réponses toutes faites, des idéologies et des croyances naïves.

Qui suis-je ? Seule la création peut allusivement répondre, comme

Rimbaud( 1 ) l'a fait ( "Je est un Autre" ), à cette question ouverte sur le

fond sans fond de l'identité infinie qui la fonde tout en incluant en

soi l'infiniment Autre. L'inverse est vrai au sens où Abellio disait

abruptement : "L'identité est l'altérité absolue". Comme la création, la

créativité orientée vers un but conscient peut introduire le chercheur

dans la "Vallée de l'Étonnement" conduisant à son autonomie intérieure

et sociale.

Il y a un potentiel de créativité dans tout être humain, mais il est le

plus souvent étouffé dans l'oeuf par l'aveuglement, la surdité et

l'inconscience des éducateurs.

Comme l'écrit Pierre Bettencourt dans Discours sur Le Grand Tout , son

désir au sortir de l'adolescence fut, dit-il, de "cultiver l'essence de

mon être dans le silence" . La création poétique et littéraire d'une

part ainsi que la création artistique (ses Hauts-Reliefs ) d'autre part,

ne cessèrent de faire fructifier le germe que son âme contenait en elle

et qui témoignèrent que la culture chez lui était indissociable d'une

agriculture de l'âme. Dans son dernier livre, Après moi, le soleil , le

chapitre "L'âme danse" donne tout son sens à la délivrance des yeux de

l'âme par son auto-transformation dans la création.

..

S.A. Certains poètes contemporains - et lesquels ? - vous paraissent-ils

répondre à cette définition que vous donnez du rôle de l'art dans l'Évo-

lution humaine ? En quoi ?

..

M.C. : Gurdjieff différenciait l'art subjectif de l'art objectif chargé

de conscience opératoire et ayant pouvoir d'éveiller chez le lecteur ou

le spectateur un sentiment de la Toute-Présence du mystère, du sacré ou

de la transcendance immanente. Le verbe de Jean Carteret répondait

toujours à cette fonction éveilleuse de la poésie visionnaire. Dès qu'il

apparaissait à la terrasse d'un café, à Paris ou à St-Tropez, Jean

Carteret était entouré par des auditeurs qui pouvaient le questionner et

l'écouter pendant des heures. Il parlait, par axiomes, comme un torrent

: « Si Dieu est l'être de l'homme, l'homme est la conscience de Dieu. /

L'être est à la conscience ce que la coïncidence est à la distance. / La

chute, c'est la Séparation : le passage de la coïncidence à la distance.

/ L'individu -lui- n'est que la constipation de l'être ! L'individu

existe , il n'est pas » . Comme l'écrivit Raymond Abellio : " C'était

d'abord un éveilleur et, comme tel, il a peu écrit, beaucoup parlé. Son

instrument fut l'analogie, la dialectique, la mise en rapport, ou plutôt

en croix, des oppositions et leur dépassement vertical. [...] Carteret

est l'homme tel qu'il sera dans six cents ans.

Dans le Cahier de L'Herne consacré à Raymond Abellio, j'avais mis en

exergue une phrase d'Adolfo Bioy Casares suivie d'une phrase d'Antonin

Artaud :

Le premier écrit : « Je crois que nous perdons l'immortalité parce que

notre résistance à la mort n'a pas évolué ; nous insistons sur l'idée

première, rudimentaire, qui est de retenir vivant le corps tout entier.

Il suffirait de chercher à conserver seulement ce qui intéresse la

conscience »

Le second: « On ne meurt pas parce qu'il faut mourir. On meurt parce que

c'est un pli auquel on a contraint la conscience, un jour, il n'y a pas

si longtemps ».

Façon de souligner que la Conscience est le maître-mot de notre destin.

Dans ses Théorèmes poétiques , un physicien quantique comme Basarab

Nicolescu va plus loin que bien des poètes dans sa vision du rôle de l'art

dans l'évolution de l'éveil de la conscience naturelle à la conscience

transcendantale.

..

S.A. Le verbe est-il ou non selon vous - et au niveau de son impact -

un accélérateur de conscience supérieur à d'autres modes d'expression

comme la peinture et la musique par exemple ?

..

M.C. Si le verbe est un accélérateur de conscience sur la voie

gnostique (au sens abellien de nouvelle gnose) de l'unité de la

connaissance, la peinture comme la musique peuvent être des

accélérateurs de la conscience mystique . La gnose est à la mystique ce

que la conscience du sacré est au sentiment du sacré . La conscience

intègre le sentir tandis que le seul sentiment n'intègre pas la

conscience. Comme le disait Maître Eckhart, toute pensée vraie passe

d'abord par le coeur. Relié à l'alchimie ou au yoga de la conscience,

l'art, qu'il soit architectural, sculptural, pictural ou musical, est

potentiellement un langage aussi essentiel que le verbe. Aucun n'est en

soi supérieur à l'autre. Tout dépend du degré de conscience du sacré

dont il est chargé.

..

S.A. Nous sommes ici sur l'Internet : quel rôle peut jouer cette

nouvelle technologie par rapport à la littérature en général et à la

poésie en particulier ?

..

M.C. Le réseau des réseaux du cyberespace, je l'ai longuement évoqué

dans une conférence, Cyberespace et conscience , au Symposium 1995 de

Locarno, quinze pages format 21 x 29,7 impossibles à résumer en quelques

lignes. Disons ici que le Cyberespace n'est pas seulement le prodigieux

univers virtuel de l'homme extérieur. Il l'est certes. Mais rien

n'empêche qu'il soit également ensemencé par l'homme intérieur. Rien

n'empêche que le signal numérique soit porteur d'enseignements

initiatiques et d'apprentissages de l'éveil. Rien n'empêche qu'il fasse

circuler les hypertextes de Maître Eckhart aux yeux de qui la déité

absolue est sans nom, sans icône, sans son et sans image. Le néolithique

c'était hier et c'est encore aujourd'hui. Malgré son passage de la

pierre taillée au microprocesseur, l'homme (à quelques exceptions près)

n'est pas encore né. D'où le livre posthume de Jean Carteret: Lorsque

l'homme sera né . D'ici là, la question se pose d'injecter du Sens du

sens dans le cyberespace qui est devenu un moyen de communication à la

fois aléatoire et miraculeux. Exemple personnel : mon texte Paradigme de

la Transpoésie a été découvert à São Paulo par le traducteur brésilien

de Jakob Boehme, Americo Sommerman (traducteur aussi de l'essai de

Basarab Nicolescu sur Jakob Boehme) qui m'a envoyé un e-mail pour me

demander l'autorisation de traduire ce texte en portugais et de

l'introduire dans un site du Web. Sans le réseau des réseaux, rien ne

serait arrivé. Cet univers infiniment ouvert est imprévisible et n'a pas

fini de nous surprendre. Le site " Mirra " est lui-même une réussite d'une

richesse surprenante.

..

S.A. Vous participez à de nombreux colloques et conférences sur le

thème de la transdisciplinarité : pourriez-vous nous dire ce que

recouvre cette notion et quelle est votre contribution à ce travail

commun ?

..

M.C. La Transdisciplinarité est une question inépuisable et, elle

aussi, infiniment ouverte. Elle repose sur trois piliers : les niveaux

de Réalité, la complexité croissante et le tiers inclus. (Cf.

Manifeste /La Transdisciplinarité de Basarab Nicolescu , Éd. du Rocher

1996). Comme le préfixe " trans "l'indique, elle concerne toute question

essentielle qui se situe entre , à travers et au-delà de toutes les

disciplines. Au premier Congrès Mondial de la Transdisciplinarité au

Couvent d'Arrabida (Portugal) en novembre 1994, Roberto Juarroz a fait

une intervention très remarquée sur le langage transdisciplinaire de la

poésie au sens vertical où il l'entendait et dont toute son oeuvre

témoigne.

Ma contribution au CIRET va de mes fonctions de membre actif du Conseil

d'Administration à mes interventions à plusieurs colloques : Arrabida,

Sao Paulo, Locarno 95, Unesco, Locarno 97, ainsi qu'à ma participation à

la commission CIRET/UNESCO sur la réforme de l'enseignement supérieur

dans le monde. J'ai été avec Basarab Nicolescu l'un des deux rédacteurs

de la Déclaration de Locarno communiquée à l'Unesco. Je suis également

membre du comité de rédaction du Bulletin du CIRET Rencontres

Transdisciplinaires ainsi que rédacteur en chef des Cahiers

transdisciplaires Mémoire du XXIème siècle du Groupe 21, lequel réunit

un certain nombre de chercheurs du CIRET, dont le n°1 est bouclé et

paraîtra aux Éd. du Rocher au printemps 1999. Il y a là un travail

interactif passionnant par les rencontres et les échanges avec des

chercheurs de haut niveau et de toutes disciplines.

..

S.A. Vous êtes attentif aux recherches archéologiques qui s'effectuent

en Corse. Vous avez même édité un livre sur ce thème. Vous avez un

pied-à-terre en Corse. Que représente pour vous cette terre déchirée

aujourd'hui ?

..

M.C. En 1985, le sculpteur José Pini, Claire Tiévant et moi-même avons

créé en Haute-Corse l'association dite Associu Paleocorsu . Avant de

prendre contact en 1986 avec la préhistorienne Rosé Ercole, nous avions

rassemblé un certain nombre de pierres sculptées paléolithiques. Nous ne

nous sommes pas intéressés par les recherches archéologiques en Corse

qui ne concernent que le néolithique. Après treize ans de recherches,

nous possédons une collection de plusieurs centaines de pierres-figures

sculptées dans le granit et d'outils paléolithiques dont les plus

anciens (polyèdres à plans facettés et outils acheuléens) remontent à au

moins 100.000 ans. Une collection unique en Europe et sans doute dans le

monde. J'ai réalisé cinq émissions aux "Chemins de la Connaissance"

(France-Culture) en janvier 1989 avec Rosé Ercole sur l'existence du

paléo en Corse et sur la mauvaise foi des spécialistes du néolithique

ayant créé en Corse le concept absurde de prénéolithique pour mettre

sous le boisseau le mot paléolithique. J'ai publié à la même époque des

articles dans Kyrn et dans Le Provençal pour informer le public de

l'existence de ce patrimoine corse remontant au moins à l'époque des

Néanderthaliens, alors que le Musée préhistorique de Sartène continue

d'afficher que l'homme est apparu en Corse vers - 7OOO ans. En 1988,

Associu Paleocorsu et les Éd. Lettres vives publièrent, avec le concours

de l'Assemblée de Corse, Le premier langage de l'homme révélé par la

Corse de Rosé Ercole. Les recherches menées par Rosé Ercole lui ont

permis de découvrir des pierres-symboles de l'époque moustérienne (entre

- 100.000 et - 35.000 ans), des Vénus aurignaciennes (vers - 30.000 ans)

et magdaléniennes (vers - 15.000 ans), des outils symbolisés et des

pierres-figures, non seulement en Corse, mais en Sardaigne, au Maroc, en

Égypte, en Italie, dans les Alpes Maritimes, dans les Pyrénées, dans le

Gard, en Dordogne, dans le bassin parisien, à Belfort, en Allemagne,

Belgique, Hollande, en Crête et en Islande. Tout cela témoigne d'un

langage sculpté quasiment universel dans la nuit des temps.

L'archéologie officielle refuse d'ouvrir les yeux sur ces oeuvres

mystérieuses qui nous font signe et nous appellent à leur donner sens.

Ces fonctionnaires sont aussi sourds et aveugles qu'à l'époque du

fondateur de l'archéologie, Boucher de Crèvecoeur de Perthes, lorsque

celui-ci découvrit les premières pierres-figures aujourd'hui encore

dissimulées dans les caves du Musée de Saint-Germain-en-Laye. Le célèbre

préhistorien, l'abbé Henri de Breuil (1877-1961), prédécesseur d'André

Leroi-Gouran, doit se retourner dans sa tombe. Les fonctionnaires ont

beau tricher avec la réalité, la vérité finira toujours par sortir du

puits. Malheureusement, notre grand préhistorien français, Yves Coppens,

Professeur au Collège de France (Chaire de Paléanthropologie et

Préhistoire) et membre du CIRET, a eu connaissance des travaux de Rosé

Ercole en Corse, l'a rencontrée, mais n'a jamais eu le temps de

s'intéresser à cette découverte qui remet en cause trop de dogmes

officiels. Peu avant la mort de Rosé Ercole le 1er février 1993, nous

avons publié un autre titre d'elle : Les premiers symboles de l'homme

(un opuscule de 32 pages format A4).

La Corse des montagnes est un paradis unique en Europe. Il faut lire le

livre du philosophe portugais José Gil, La Corse entre la liberté et la

terreur . Il a vécu en Corse où il a épousé Lucie Désideri, l'ethnologue

corse la plus renommée, avec laquelle j'ai réalisé aussi cinq émissions

aux "Chemins de la Connaissance"(France-Culture). Les "terroristes" ( à

ne pas confondre avec les militants autonomistes démocratiques) ne

représentent qu'une infime partie de la population corse. C'est un

épiphénomène qui fait caisse de résonance par le bruit des armes et des

meurtres politiques. L'État français est en grande partie responsable de

la dégradation de la situation. On n'a pas cherché au cours des

dernières décennies à trouver des réponses économiques aux besoins des

Corses dont beaucoup durent s'exiler sur le continent ou à l'étranger

pour survivre. On n'a pas respecté leur culture. On a longtemps interdit

l'usage de la langue corse dans les écoles. J'ai connu la Corse pour la

première fois en 1956. Depuis 1970, j'y réside tous les ans dans un

village de moyenne montagne, à 400 mètres d'altitude, un balcon tourné

vers la mer. J'ai réalisé il y a quelques années quatre heures

d'émission à France-Culture sur la vie du village. Les Corses des

montagnes sont des êtres accueillants, généreux (même s'ils sont

démunis) et chaleureusement ouverts. Une parole d'homme est une parole

intangible. L'amitié est sacrée. Ce sont des êtres qui ont le coeur sur

la main et c'est pourquoi je suis moi-même devenu Corse de coeur. En

deux mots, en Corse, je me sens à l'étranger-chez-moi . J'espère d'y

finir mes jours. Et je souhaite que mes cendres soient dispersées soit

sur le Mont San -Angelo soit dans les forêts du Haut-Asco.

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S.A. Michel Camus, je vous remercie infiniment pour la richesse et

l'altitude de vos propos, ce que,je pense, ne manqueront pas de percevoir

vos lecteurs internautes...

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( 1 ) Index des auteurs cités dans cet entretien et auxquels une " page "

est consacrée sur ce site :

- Michel Camus

- René Daumal

- Roberto Juarroz

- Stéphane Mallarmé

- Basarab Nicolescu

- Arthur Rimbaud

- Silvaine Arabo

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Entretien avec Frédéric Vignale

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Silvaine Arabo : Frédéric Vignale, pouvez-vous rapidement vous présenter à nos

lecteurs internautes ?

Frédéric Vignale : Bien entendu .J'ai vingt cinq ans ,je vis et travaille à Metz . Je suis,

si l'on peut dire, un touche-à-tout, j'écris, je peins, dessine, fais des courts-métrages, écris

des chansons, des scénarios, colle, monte des projets avec des artistes, et puis je suis un

peu éditeur et j'essaye de faire partager aux autres mes petites compétences.

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S.A. Dans le cadre de la Faculté des Lettres de Metz vous avez créé une revue de poésie

" Ellébores ".  Pourquoi cette initiative ? Racontez - nous votre parcours...

F.V. Je suis parti d'un constat terrible et accablant. Le monde de l'édition est une jungle,

la publication en revues " établies " est difficile pour de jeunes auteurs ou des inconnus.

J'ai donc dû trouver un autre moyen pour, dans un premier temps, m'éditer moi- même

puis publier les auteurs "en herbe "que je rencontrais, en créant une structure éditoriale

avec nos petits moyens, nos énergies, notre inconscience, notre naïveté et notre envie de

faire partager nos écrits. Je cherchais un nom original et un jour j'ai choisi "Ellébores ",

car la graine d'Ellébores passait pour soigner la folie au Moyen -Age...d'où l'idée de soi-

gner les âmes avec des poèmes... En fait tout cela est parti d'une frustration un peu égo-

ïste de ne pas pouvoir être lu et qui s'est vite transformée en une aventure mi-littéraire,

mi-sociale tournée vers les autres.

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S.A. Quel bilan faites-vous aujourd'hui de cette " expérimentation " littéraire ?

F.V. Un bilan nuancé car nous avons eu le tort de nous établir en tant qu'association

d'une trentaine d'adhérents et il a fallu faire, avancer, créer , en gérant " l'humain ",

les susceptiblités, les petites jalousies... mais nous avons beaucoup de joies aussi, la

découverte de nouveaux talents, les débats interminables sur la poésie, les rencontres

avec des êtres sensibles et originaux... Et puis l'apprentissage de l'informatique, des

métiers de l'édition, la prise de conscience des choix littéraires, les comités de lecture...

Cela m'a permis de belles rencontres et amitiés ,notamment Antoine Jeanmougin , Mat-

thieu Kedzierski ainsi que Philippe Bailly...

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S.A. Vous-même êtes poète : quel sens donnez-vous à l'acte d'écrire ?

F.V.Je vais vous surprendre. J'écris un peu par provocation et j'espère ne jamais me

considérer comme " poète ". On peut être désigné comme "poète "mais non pas se nom-

mer ainsi soi-même, c'est présomptueux (... ). Je ne donne pas assez de temps à

l'écriture pour être satisfait de moi-même et cela me contrarie (c'est un tort, l'écriture

demande une pratique quotidienne et beaucoup d'efforts ). L'écriture est un travail sur

moi-même, un exorcisme(... ).En fait, ma plus belle récompense serait qu'on me dise que

j'ai pu donner l'envie d'écrire ,comme Jean Tardieu a fait naître, en moi, ce besoin,

ce désir, cette nécessité , par ses poèmes... les poètes doivent donner envie de...

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S.A. Vous avez découvert l'art du collage : dites- nous comment et ce que représente à

vos yeux ce mode spécifique d'expression.

F.V. J'ai commencé à m'intéresser à la poésie et au collage à la même époque. Tout est

étrangement lié. Je ne pourrais pas écrire sans les images et je ne pourrais pas mettre en

images sans les mots. Les deux attitudes partent d'une image mentale. Le collage, je ne l'ai

pas découvert ,il est venu un jour à moi, par hasard... Ce n'est que bien après que j'ai

étudié l'histoire du collage, des Surréalistes, de Breton, d'Aragon, d'Ernst, de Prévert, de

Magnelli et d'autres. L'important était de me créer ma propre technique (...).De plus il y

a une idéologie derrière tout cela :  le collage est un acte politique, presque anarchique.

Je "vole " les images des autres, c'est jouissif ! Mais j'y mets beaucoup de moi-même...

J'ai besoin de créer chaque jour des images...alors que je n'écris qu'une fois par mois

environ. Je m'astreins à réaliser chaque jour un collage qui me satisfasse.

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S.A. Vous venez d'achever un D.E.A. de Lettres, comment articulez - vous  travail

universitaire et création personnelle ? Est-ce toujours facile ? Bien que ces deux secteurs

ne fassent pas appel l'un et l'autre aux mêmes " zones " de l'individu, existe - t - il néan-

moins des plateformes communes ou, au contraire, vivez-vous le rapport comme conflic-

tuel ?

F.V. Tout est lié. Les collages et les poèmes résultent de mon cheminement intellectuel

et universitaire auquel j'ai ajouté mon vécu d'individu de vingt- cinq ans passionné par la

vie, l'image, les mots et l'amour. L'université m'a donné des méthodes de travail, de la

matière (cours, livres...), des outils, une structure d'accueil, le reste c'est à moi de le jouer.

Comment je m'organise ? Je travaille à la Faculté le matin , dans une mairie l'après-midi

et je fais des collages la nuit... c'est une vie intense mais passionnante et j'ai une compagne

qui a beaucoup de mérite de supporter ce rythme de vie et cet enthousiasme forcené qui

passe également par des périodes de doute et de grandes "claques " dans la figure .

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S.A. Comment réagissez-vous quand vous entendez dire qu'aujourd'hui les jeunes ne

s'intéressent pas à la poésie ( ni à l'art en général ) ? Cela vous paraît-il exact ?

F.V. C'est exact et inexact. La poésie fait peur c'est vrai... ce qui est imputable

au système scolaire... elle est enseignée trop tôt, souvent mal ,puis délaissée trop long-

temps pour être reprise en fin d'études. C'est pour cela qu'elle n'a commencé à

m'intéresser qu'à la Faculté. C'est dommage, quelle perte de temps! Les jeunes sont

passionnés, autant qu'avant (...) Mais tout passe par la pédagogie. Je suis d'avis qu'on

démocratise cette " mère la poussière " qu'est la poésie. Elle est partout, sur les murs,

les tags, dans les chansons des " hit ", dans le rap... Il faut que les jeunes soient touchés

par les mots...ensuite ils acquerront une maturité en écrivant jour après jour.

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S.A. Vous-même, dans votre démarche, vous sentez-vous marginal ? Si oui, en quoi et

par rapport à qui et / ou à quoi ?

F.V. "Marginalité "n'est pas un gros mot. Si être marginal c'est être différent ou affir-

mer sa différence, cela me semble positif. La marginalité ne doit pas faire peur... c'est

comme le métissage, cela produit les plus beaux fruits. Je ne me sens pas marginal, on

peut être poète, artiste, créateur et être bien intégré dans le monde (...) . Les artistes sont

des êtres hypersensibles , ceci dit ... mais "normaux ",qui aiment à partager avec les autres

des émotions visuelles, quotidiennes, originales... Ma démarche n'est pas marginale... tout

juste un peu originale car j'essaye d'ouvrir de nouveaux chemins...du moins j'en ai la fatui-

té. Ma plus belle satisfaction dans cette non-marginalité est le bonheur des rencontres avec

des gens qui partagent les mêmes centres d'intérêt : c'est extraordinaire.

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S.A. Quels sont vos poètes préférés ? ..

F.V. Comme je vous le disais précédemment, Jean Tardieu car son oeuvre est théâtrale,

pleine d'images, emplie des nostalgies de l'enfance, des atrocités de la guerre. Ses mots

sont simples (...).J'aime aussi Jean Grosjean, Eluard, Jacottet, Guillevic, Norge et sur-

tout Michel Houellebecq et ce , bien avant qu'il ne soit devenu un auteur à la mode en

France. J'avoue aussi avoir eu grâce au poète québecois Claude Beausoleil, ma période

Nelligan. Mais j'aime aussi les auteurs " difficiles "... Mallarmé et l'auteur du " précis

de décomposition... "

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S.A. Quel est votre art plastique favori ? Pourquoi ?

F.V. La peinture... bien entendu, je suis parti du collage mais je m'approche tout douce-

ment de la peinture... elle est ma finalité. Je jalouse les peintres, c'est pour cela que je les

vole (rires). C'est l'art visuel le plus abouti(... ).

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S.A. Quels peintres et sculpteurs affectionnez-vous particulièrement? Pourquoi ?

F.V.Je suis un inconditionnel de Francis Bacon. Pour moi, c'est le plus grand, car le

plus tortueux, malade... il est le malaise personnifié, le mal-être... la souffrance, sa souf-

france, se lit sur ses tableaux et cela me touche infiniment. J'aime cette mise en forme de

la douleur. La force de son désarroi, ses couleurs, son travail sur les portraits et le mouve-

ment. Il cherche désespérément l'amour dans toute son oeuvre(...). Je l'admire bien que

nous soyons diamétralement opposés, à tous niveaux ... c'est étrange. En ce qui concerne

les sculpteurs, j'ai une passion pour Giacometti et César... et puis Arman que j'aimerais

bien rencontrer (...)

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S.A. Vous m'avez écrit que le cinéma est - je vous cite - : "... peut-être mon premier

métier... ". Pouvez-vous vous expliquer sur cette affirmation ?

F.V. J'ai découvert la critique à 17 ans en visionnant " Citizen Kane "... cela a été

un choc... depuis plus rien ne sera jamais pareil. J'ai une admiration sans bornes pour le

travail d'Orson Welles, cet homme de théâtre, génial ,qui a su révolutionner le cinéma.

J'ai dû voir ses films des dizaines de fois et c'est  toujours la même émotion. J'aime

sa mégalomanie, sa solitude, son sens de la provocation... Il est resté toute sa vie fidèle à

lui-même et à son art malgré les critiques et les attaques. C'est pour moi un vrai créateur,

un génie de l'imagination (...) . Au cinéma, j'ai tout appris.

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S. A. Quels sont vos metteurs en scène préférés ? Dites-nous pourquoi...

F.V. Je viens de terminer un DEA littérature sur " Le Septième Sceau " d'Ingmar

Bergman vu sous l'angle du religieux. J'aime le cinéma de Bergman, sa lutte pour le

corps, son amour de la beauté et des femmes, sa solitude... ses questionnements

métaphysiques. De plus, Bergman a comme personne le sens de l'image ( la fameuse

scène de la partie d'échecs entre un Chevalier revenant des Croisades et la Mort marque

à vie toutes les personnes qui ont vu ce film). J'adore Fritz Lang (surtout M. le Mau-

dit  ), Godard (Le Mépris, de loin son film le plus abouti ), mais aussi Resnais et le

réalisateur d'Underground  qui est le digne héritier de tous les autres.

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S.A. Comment reliez-vous le cinéma aux autres arts ?

F.V. Le cinéma est un témoignage :revoyez les films de Marcel Carné comme " Hôtel

du nord "... ils nous renseignent sur l'entre -deux guerres et nous laissent percevoir

que la deuxième guerre mondiale est imminente. Les réalisateurs sont des précurseurs,

des médiums.Le siècle qui s'achève est le siècle des cinéastes. Ce sont nos héros modernes

avec les poètes. Les mots et les images font avancer le monde (...).

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S.A. Pensez-vous que la société de demain s'ouvrira davantage à la poésie et à l'art en

général et qu'elle fera l'indispensable prise de conscience: à savoir qu'elle possède en

ceux-ci la plus haute et fabuleuse source d'énergie qu'elle ait à disposition ?

F.V. Vous avez totalement raison ; ce sont des énergies... les plus belles (...) qui

soient ( ... ) .Grâce à l'Internet, à la télévision ,aux nouvelles technologies,l'art se

démocratise encore.Nous ne sommes qu'au début d'une aventure. L'art est une énergie

magique (...) ,chacun la possède.Il suffit d'un révélateur : il faut former des enseignants

passionnés, enthousiastes,développer l'art à l'école.On devrait passer autant de temps

devant un chevalet que dans le gymnase à faire du sport. Mais il faut savoir démystifier.

Il faut que chaque personne puisse se dire : la poésie, la peinture, le cinéma...je peux en

faire,cela me ressemble.

Il faut arriver à canaliser le génie créatif qui est la chose au monde la mieux partagée.

Vous n'avez qu'à regarder un enfant, il aime apprendre , créer... la création est un besoin

naturel ,inné.Le 21 ème siècle sera poétique ou ne sera pas.

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