Jean Biès
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Collage acrylique et dessins de Silvaine Arabo
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POUROUSHA
Le plus vieil Homme. Il est aussi le plus futur. -
Ses bras multiplient l'air d'une présence agile.
Son visage, silex de soleil, est si pur
qu'il se reflète clair même aux miroirs d'argile.
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Il arpente de tous ses dieux son immobilité dorée.
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Au centre de son être-océan, le tambour
du coeur bat et consent son rythme à la durée.
Sur ses paupières rit le collyre des jours.
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Il garde et sollicite aux coupes de ses mains,
un feu jailli du pas des origines.
L'innombrable trésor de ses puissances, maints
savoirs palpitent en colliers sur ses poitrines.
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Son crâne s'arrondit de pensée, et ses doigts
s'effilent d'avenir aux limes de l'Immense.
L'espace s'illumine au règne de sa voix.
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Les astres font des îles dans l'épanchement de sa semence.
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NEIGE
Neige, unique regard éparpillé de bleu
sur l'irréalité sereine,
soyez ce blé d'hiver dont le ciel est la graine,
et nos espoirs, le lieu.
Ô Neige, vêtez-nous d'un plein allègement
et de votre blancheur donnez-nous la blessure,
et consacrez enfin de cette blancheur sûre
notre plus sûr enneigement.
Confondez à vos doigts notre face éclairée,
tissez à nos corps vos pétales !...
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Lumière cette nuit sur la neige, à l'orée
d'un chant d'orgues sous les étoiles.
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TROUS DE MÉMOIRE
L'alphabet de nos pas, la vague l'efface,
les traces des voix, les efface le vent.
Sourires, regards s'évadent de nos faces ;
la mort ne sait rien des vivants d'avant.
Quel sable complice garderait l'empreinte
de corps qui se sont évaporés baisers ?
Nulle promesse, nul serment, nulle étreinte
qui n'ait à fondre en un néant désabusé.
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Je te revois, visage étonné de ma mère
quand je courais t'offrir les lis de nos champs ;
je te revois, rivage rieur de la mer
tissant d'algue et d'écume tes chants...
Mais s'en vont les regrets, les songes s'envolent.
Le souvenir grisonne aux tempes de l'oubli.
Seuls, subsistent un temps sous des mains qui s'affolent
quelques os parmi cette forme qu'on aimait,
aux lèvres pleure un souvenir couleur de lie,
au coeur, un parfum qui ne reviendra jamais.
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TYSIS AUX VERGERS
Jusqu'aux touffes de lis où cessent les chemins
je vous suis, jusqu'aux seuils des vergers de silence
où plus d'une fleur chante à votre ressemblance.
Vous y montez cueillir de la bouche et des mains
ces fruits dont l'abondance et la saveur ramènent
un autre été venu d'un même paradis,
du temps où rayonnaient d'éternels aujourd'hui
et que le ciel avait la terre pour domaine.
En vous y revoyant, innocente, au milieu
des branches qu'épaissit le sang mûr des cerises,
je ne sais pas pourquoi vous gourmandez la brise,
juvénile comme autrefois, rieuse un peu,
quand elle frôle tendrement, froisse et soulève
les frontières de lin des empires du rêve...
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Oiseaux se querellant
au clair des chambres d'arbres.
Lis caressant l'épaule.
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Vieillards assis devant les portes,
à s'inventer des souvenirs.
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Crépuscule. Brins de bruits.
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Et toi toujours, dont la tendresse
est soeur de l'eau vaquant à ses oisivetés.
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Les continents aux rives bleues, paresseusement
découpées de soleil,
les promontoires vers le ciel, d'où dominer tous les lointains,
les saintes sinuosités des fleuves vastes et tranquilles,
les forêts à pleins bords chargées de fables et de fruits,
les oiseaux, dont tant de rêves sont les cages vides,
ne donnent pas idée de ces autres pays où nous avons planté
l'Arbre de plénitude,
de leurs rondes journées qu'aucun soir n'envahit,
de la Parole en fleurs aux branches du silence,
d'une limpidité qui ne s'épanche pas en eau,
d'une lumière qui ne s'élève point feu : -
espaces que n'alourdit de son vide aucune haine,
mais que rythme seulement
ce lent barattement d'éternité.
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MERCURE
Il ne parle ni ne se tait,
il ne va pas plus qu'il ne vient.
Le vide lui sert d'étai,
l'inconnaissance, de doctrine.
Il fait de tout et de rien
sa farine.
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Il assure ce qu'il nie,
tire l'harmonie
des contradictoires.
Ses défaites : des pièges
à victoires.
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Il est tout feu, tout neige,
l'immobile qui se poursuit,
le non-être clamant : je suis,
le hasard avaleur de dés,
l'ordre universel en goguette
avec anges fardés
à la diable, par les guinguettes
de l'abîme.
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Il est le Dérangeur sublime.
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RÉSURRECTION
La mémoire murmure en moi d'autres rumeurs.
Tout l'hiver se ravale aux avalanches de l'oubli,
entraîne les tourments anciens dont les clameurs
s'évanouissent aux ravins d'un silence sans pli.
À mes regards veinés des rameaux de l'angoisse
répondent des regards ouverts sur les chemins.
J'entends le bruit que fait l'âme qui se défroisse.
Vers les mains que je tends se tendent d'autres mains.
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SOLIDARITÉ
De tous ces millions de grains de sable sur la plage,
en est-il un qui garde encor le souvenir
de ce temps qu'il était montagne, paysage
aux surplombs de la nuit ?
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Laquelle de nos cellules se souvient-elle
qu'elle appartint dans l'origine au même élan,
à cet unique corps d'un très vaste univers,
où les êtres encor n'étaient tous qu'un seul être
d'un bord à l'autre de l'unité s'appelant,
comme aujourd'hui chacun, d'un bord à l'autre de son corps
se correspond et s'interpelle ?
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Lequel d'entre nous sait encor
que, crachant sur l'autre visage, il crache sur lui-même,
et que, s'il tend la main à celui qui se noie,
c'est lui-même qu'il sauve aussi de la rivière,
qu'un moindre geste fait ici
court se répercuter sur l'autre côté de la galaxie ?...
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VANITÉ
On a des bagues plein les doigts,
des danseuses sur ses genoux.
On a des gemmes dans la voix,
des perles pour pleurs sur les joues,
des poignards emmanchés d'ivoire
- et les vassaux se font petits.
On a des singes doctes, voire
des panthères sur ses tapis.
On est fameux pour ses largesses,
on voit plus loin que les lointains ;
on porte l'anneau de Gygès
qui nous dissimule aux destins.
On encage des dieux-oiseaux.
On teint sa barbe de murex.
Superbe, on marche sur les eaux ;
on soulève un mont sur l'index.
À qui se baigne dans l'albâtre
chambre de lapis-lazuli ;
de palissandre et de cyprès,
les coffres, le trône et le lit ;
insigne avenir dans les astres.
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Mais après ?...
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DÉSENCHANTEMENTS
On a rêvé devant cette gravité : les montagnes ;
des yeux on a suivi les mouettes autour des haubans,
applaudissant à un avènement d'orage ;
on est resté de longues heures à écouter se plaindre les
trompes de mer dans la brume, sans voir que s'effritait la clarté
du flambeau ;
l'on a cru rire (quel sillage le rire après soi laisse-t-il ?)
sous un sel de plaisanterie ;
on a marché sa destinée en la sachant errante aux
tromperies du sable ;
on a déblayé seul une songeuse voie de neige, qui s'est
refermée aussitôt sépulture de nos pas ;
l'on s'est retrouvé seul au bas d'une disgrâce ;
on a visé des cibles qu'on aurait pu blesser ;
l'on a reçu sa part d'infortune, attablé pour des agapes
très fraternellement solitaires ;
on a lu de ces vieux manuscrits parfumés qui retiennent
captive une histoire d'amour ;
on est resté main dans la main, l'on s'est dit : À demain,
songeant qu'on ne se verrait plus ;
l'on a reçu les confidences d'une âme en peine dans
l'auberge ; on s'en est longtemps voulu de n'avoir su la consoler ;
l'on a vu la plus aimée passer sur le chariot d'hôpital, un
linge plus définitif sur le visage qu'une muraille ;
on a vu clouée une croix sur le ciel, sans reconnaître qui
l'on avait vu cloué sur elle ;
on a surpris ce même ciel captif des trous de pierre,
et l'immobile à tire-d'aile rejoignant l'aire de l'oubli ;
l'on s'est découvert, un matin, sur la main, le glyphe
inconnu d'une écriture maléfique
qui bourgeonnerait alphabet sur le corps :
on se regarderait devenir un livre.
Et l'ultime jour surviendrait avant qu'on ait fini d'en
déchiffrer les pages.
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STATUAIRE
Or, du temps de l'éternité,
aux escarpés de la lumière
l'Absolu sculptait des statues couleur de rien,
donnant profil à son essence,
ébauchait des allures d'êtres,
que rendait probables son pouce.
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Au-dessus des ravins elles se dressaient stèles,
effigies des dieux d'avant.
Plates, les mains sur les genoux ;
la nuit pour chevelure
où des extases nidifient.
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Le silence rôdeur autour de la parole
affleurait à leurs lèvres
qui s'essayaient au premier mot
et que le vent, d'un tuf amoureux polissait.
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Sous la jante des jours moulant les univers,
elles se fracassèrent, vierges
encor d'un ultime ciseau,
poudrant de granit l'infini ;
et leurs membres broyés dans les pressoirs nocturnes
se brisèrent, grappes de bronze ;
et leurs têtes roulant aux déclives du vide
dans les abysses s'entassèrent,
blocs d'orichalque pourrissant.
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Mais on devine encor
leurs décombres cabrés dans l'ombre.
Les purs espaces sont les flaques de leur sang,
et les astres, la limaille de leur pensée.
Les diamants, parfois, au rire d'un chemin,
sont les derniers éclats tombés de leurs prunelles.
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Le soir ceint de pétales qu'il aiguise
la tige aimante de la brise.
Un pollen monte étoile
aux dérives de l'univers.
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Aux feux du crépuscule, bras ouverts,
tombe d'extase un souvenir.
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On entendrait autour du jour bruire
l'Amen du vent aux cimes des vergers :
chant du silence où le silence vient s'instruire.
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L'immuable, rêvant à lui-même,
érige sa stèle au coeur de l'extrême.
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Mon chien croit que je dors. Je prie.
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L'Esprit se dévêt de sa nudité :
surgit le monde !
Le Verbe vibre et se réveille et se révèle
abreuvant le vent de vie,
enseignant son frémir à l'herbe.
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De leurs lianes les regards
enserrent les objets, les formes.
Les lèvres tendent des baisers.
Les éclairs de la vue bondissent vers les choses ;
et ce grand souffle sur la mer,
et les brises d'un soir agacées de jets d'eau,
et les glaciers, éclats de rire du cristal,
et les arbres gorgés d'extase jusqu'en haut,
et la nuit déroulant aux pieds de l'espérance
un infini d'étoiles,
l'ombre innombrable encor mêlée
aux biches de l'aurore,
tout s'évertue à ta présence et s'y enrôle,
s'exclame de splendeurs à ton infinité ;
tout frissonne au suspens d'un vide, d'une pause,
et se reconnaît tien sous ta main qui se pose.
Le monde aux flancs de ta gloire boit l'unité.
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Mon coeur repose au creux du roc de ta parole.
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Notice bio-bibliographique
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Né à Bordeaux en 1933, Jean Biès fait ses études de Lettres Classiques aux Facultés d'Alger,
puis de Paris. L'Algérie,où il passe sa jeunesse, lui est une première révélation de l'Orient
à travers le Soufisme. Il découvre en 1951 l'oeuvre déterminante de René Guénon, séjourne
au Mont Athos en 1958, parcourt l'Inde en 1973, rencontre entre temps plusieurs représentants
des sagesses traditionnelles, dont Frithjof Schuon. Dès ses premiers essais poétiques il reçoit
les vifs encouragements de Jean Cocteau et de Pierre Emmanuel. Il sera couronné en 1970 du
Grand Prix de la Société des Poètes Français pour son recueil Connaissance de l'Àmour .
Jean Biès soutient en 1965 une thèse de troisième cycle consacrée à René Daumal et, en 1975,
sa thèse de Doctorat d'Etat Littérature française et Pensée hindoue ( C. Klinckieck,
Prix de l'Asie, de i'Académie des Sciences d'Outre-mer ). Parallèlement à son professorat,
il exerce une activité littéraire .Son oeuvre, qui se réfère essentiellement aux enseignements initi-
atiques de l'Orient et de l'Occident, se propose, à travers des styles et des genres différents privi-
légiant toujours la formulation poétique, de rendre une âme à un monde qui l'a perdue et de travail-
ler à l'urgente préparation de l'avenir.
Citons, parmi une trentaine d'ouvrages :
Passeports pour des temps nouveaux et Retour à l'Essentiel (Dervy-Livres); Art,
Gnose et Àlchimie (Le Courrier du Livre); L'Initiatrice (Editions Jacqueline Renard)
Miroir de Poésie (Groupe de Recherches Polypoétiques); Les Chemins de la ferveur et
Paroles d'urgence (Terre du Ciel ); Athos, la montagne transfigurée et Sagesse de la
Terre (Les Deux Océans), Voies de Sages , Grands Initiés du XXe siècle, et Les Alchi-
mistes (Editions du Félin).
Membre du C.I.R.E.T., Jean Biès collabore à diverses publications, dont Les Cahiers de l'Herne,
les Dossiers H.(L'Âge d'Homme), Connaissance des Religions, Terre du Ciel, Phréatique.
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