LE VAMPIRE EST ETERNEL

Depuis la nuit des temps, de préférence la nuit d’ailleurs, le vampire hante notre imaginaire et infeste nos fantasmes de ses crocs pointus. A la différence d’autres monstres issus du folklore tels que loups-garous, fantômes ou gnomes, son symbolisme a constamment évolué et les interprétations de son existence (ou plutôt de sa non-existence) se sont multipliées jusqu’à en faire un sujet récurant de thèses universitaires. Et c’est ainsi que, de légendes en films en passant par une abondante littérature, le vampire s’est transformé : de monstre répugnant (les racines communes méditerranéennes du nom, « vamp », sang et « pyr », monstre, signifient littéralement « monstre suceur de sang », ce qui ne laisse aucune ambiguïté quant à ses intentions !), il est devenu créature érotique, soit son exact contraire…
FASCINATION
DU VAMPIRE
Il faut trouver les clefs de cette
évolution surprenante dans les peurs mêmes qu’il était chargé de personnifier.
A l’origine, le vampire est dressé comme une effrayante menace par la
religion : s’il est immortel, c’est qu’aucun repos n’est permis pour le pécheur
(étaient candidats au vampirisme tous les suicidés, criminels,
marginaux…) ; il est éminemment contagieux, tout comme les grandes
épidémies de peste bubonique du Moyen-Age, auquel il est associé ; il
personnifie toutes les maladies que l’époque ne savait pas expliquer (maladies
du sang, porphyrie, anémies, allergies, syphilis, mais aussi cancers,
dépressions, qui rongeaient sans cause apparente…) ; il vit dans la nuit
perpétuelle, berceau de toutes les angoisses ; il est lié au pouvoir du
sang, instrument de pacte et d’initiation, énergie vitale par excellence, dont
la fuite signifie la mort…
Mais en incarnant l’immortalité, la
domination hypnotique, la marginalité, le vampire conjure également toutes ces
peurs et devient un objet de fascination. Symbole de toutes les perversions, il
est l’envers absolu de la normalité, à l’exemple du Diable, qui lui aussi se
fait charmeur pour dérober l’essence de l’être (l’âme). Si le vampire est donc
l’image du Mal pour l’Eglise punitive, il glisse vers la tentation pour
l’inconscient collectif autant que personnel. C’est l’attrait du péché suprême
de notre ego : échapper à la mort et dominer les autres !
Vlad Tepes (l’Empaleur), Premier “vampire” historique

A présent
que la religion n’est plus dominante dans notre société moderne, il n’est pas
étonnant que le vampire y soit devenu charnel et attracteur. Il était l’image
folklorique de l’Autre, dans tout ce que ce terme comprend de dangereux, il est
maintenant notre propre reflet (trouble, certes, mais de ce fait tellement
fidèle…) et se change en véritable héros. Lequel héros, humanisé jusqu’au bout
des griffes, se pare d’une puissance érotique d’autant plus évidente qu’il est
l’un des seuls monstres à revêtir forme humaine. Son apparence ne le
distinguant en presque rien du commun des mortels, il était prédestiné à
devenir le support idéal de nos peurs, nos travers, et nos désirs.
LE
VAMPIRE DANS LA LITTERATURE
Cette évolution du vampire est
particulièrement nette dans la littérature, premier support de ses méfaits. Il
est soumis à ce que le philosophe et linguiste Bakhtine appelait la
« carnavalisation » : de monstrueux, il devient romantique, puis
risible, selon un processus commun à de nombreuses légendes réappropriées.
Les origines textuelles du vampire se
trouvent dans tous les grands écrits religieux (c’est Lilith dans la Bible,
mère des succubes et infanticide), mais bien avant ceux-ci, dans toutes les
mythologies primitives (assyriens, Extrême-Orient, Antiquité) : s’il ne
s’est pas encore fait empaler, le plus vieux vampire a trois mille ans…
Mais c’est dans l’Est de l’Europe
qu’apparaît le premier vampire tel que nous le connaissons, c’est-à-dire un
mort-vivant se relevant de sa tombe pour aller saigner les vivants (de préférence
les membres de sa famille). En Grèce, on l’appelle le Vroucolacas. Très vite,
ce qui n’est d’abord qu’une légende, comme les Lamies de l’Antiquité, hideuses
femelles mangeuses d’hommes et de bébés, se change en superstition redoutable,
et cela sans doute parce qu’on a si bien humanisé le monstre qu’il en est
devenu dangereusement crédible… On se met à voir des Vroucolacas partout,
nommés « vampyrs » en Europe centrale. La moindre anomalie de
naissance, la moindre difformité, est signe de vampirisme.
Au début du XVIIIe siècle, le phénomène
prend de l’ampleur : des cas de vampirisme supposé ravagent l’Est de
l’Europe et contribuent à l’extension du mythe. Le cas d’Arnold Paole, paysan
serbe blessé de son vivant par un « vampyr », mort dans un accident
peu après et revenant ensuite, vampire à son tour, décimer son village, est
publié en 1732 en Angleterre. La fièvre vampirique gagne le monde occidental.
Voltaire lui-même y participe…
Devant la menace de psychose,
l’exhumation de cadavres (et donc la constatation du vampirisme) est interdite.
Le vampire n’est plus une réalité ; aussitôt, il entre en littérature.
Le premier du genre est un court poème
d’August Ossenfelder, « Der Vampir », en 1748. Puis c’est « La
Fiancée de Corinthe », de Goethe, en 1797, qui revient d’entre les morts
mais s’assimile encore au spectre. Le premier vampire classique est inventé en
1819 par John Polidori, médecin personnel de Lord Byron. Lors du fameux séjour
suisse pendant lequel Mary Shelley accouchera de son « Frankenstein »,
il rédige « Le Vampire », qui met en scène le cruel et raffiné Lord
Ruthven, portrait à peine dissimulé de son employeur, Byron. C’est le premier
vampire pensant et charismatique, grand pervers sexuel qui aime plonger ses
innocentes victimes dans la débauche. L’immense succès du livre échappera à son
auteur, car « Le Vampire » sera longtemps injustement attribué à
Byron lui-même.
Lord Byron, le modèle de Lord Ruthven dans “Le
Vampire”, de John Polidori (1819).

En 1836, Théophile Gautier mêle
vampirisme et onirisme dans « La Morte amoureuse ». A contrario,
Alexis Tolstoï revient aux origines folkloriques du vampire et à Arnold Paole
avec sa nouvelle « Vampire » en 1841, puis « La Famille de
Vourdalak » en 1847.
Le grand-guignol sanguinolent fait son
apparition en 1846 avec « Varney le Vampire », imposant
roman-feuilleton attribué à James Malcolm Rymer. Haro sur les jeunes vierges
effarouchées et les cimetières envahis de brume…
Couverture
originale du feuilleton grand-guignol « Varney le Vampire ou le Festin
de Sang » (1846).

« Carmilla », nouvelle de Joseph Sheridan Le Fanu parue en 1872 dans le recueil « In a Glass Darkly », franchit une étape supplémentaire. Pour la première fois, les canines protubérantes font leur apparition, ainsi que l’érotisme sulfureux au parfum de scandale : l’héroïne vampire dispense ses morsures amoureuses à une jeune fille de son âge, dont elle profite également de la fragilité psychique et s’empare de l’inconscient. Les sentiments sont exaltés, le rêve (érotique) est omniprésent, l’horreur est clairement associée à la fascination… et le lecteur se mettrait presque à désirer à son tour cette sublime suceuse de sang…
Bram Stocker s’est indéniablement
inspiré de « Carmilla » pour écrire son « Dracula » en 1897.
Nourri également de folklore, des romans hitchcockiens de Wilkie Collins, de la
personnalité théâtrale de l’acteur Henry Irving, et de sa propre syphilis
congénitale, il créé le modèle de référence absolu en matière de vampirisme.
Sous des dehors respectables et moraux (triomphe de l’Angleterre victorienne
sur l’obscurantisme indigène), son roman épistolaire introduit cependant des
scènes érotisantes dont les innombrables perversions ne cessent d’être mises à
jour : pédophilie, viol, fellation, partouzes… tout ou presque y est
décelable ! Pas étonnant, donc, que ce roman à clefs aient eu tant
d’avatars et suscite de nos jours encore un tel engouement.
LE
VAMPIRE MEDIATISE : UN HEROS MODERNE
La parution de « Dracula »
correspond à la naissance du média dominant du XXe siècle, le cinéma…
Logiquement, il y sera l’un des héros les plus utilisés, avec Tarzan et
Sherlock Holmes.
Nosferatu (Max Shreck)

La première apparition d’un vampire sur grand écran remonte à 1912, dans un film russe intitulé « Les Secrets de la Maison N° 5 ». Mais il est encore noyé parmi les goules et les fantômes de tout poil. En 1922, Murnau le pousse sur le devant de la scène dans son légendaire « Nosferatu ». Le personnage incarné par Max Shreck est proprement monstrueux, mais on retrouve là l’évolution normale du monstre: il lui faut d’abord faire peur pour devenir charismatique ultérieurement. Le nouvel art ne fait pas exception à cette démarche.
En 1931, le vampire commence à
s’adoucir : onirique chez Carl Dreyer (« Vampyr », adapté de
« Carmilla »), il est élégant et racé chez Tod Browning avec
l’inoubliable Bela Lugosi (« Dracula », et de très nombreuses suites
dans les années 30 et 40).
Désormais, le vampire fait rêver les
spectatrices, et il faudra le charisme d’un Christopher Lee pour renouveler son
visage (dès 1958, dans les films de la Hammer, qui introduisent la violence et
la sexualité).
Dracula (Christopher Lee)

La carnavalisation se produit dans les années 60, avec la multiplication des comics fantastiques américains (bandes dessinées ayant des vampires pour héros, tels « Blade », « Vampirella », « Les Contes de la Crypte »…) et surtout le film culte de Roman Polanski, « Le Bal des Vampires », en 1967. De nouveaux tabous sont brisés : un vampire est homosexuel, le ton est satirique, et, oh sacrilège… les vampires gagnent à la fin !
Dans les années 70, le vampire est de
plus en plus utilisé comme symbole sociologique : dans
« Martin », de G. Romero, en 1976, il s’agit d’un cas psychotique et
pathologique. C’est presque une philosophie de vie dans « Entretien avec
un Vampire », d’Anne Rice, paru en 1976, peu après le « Salem »
de Stephen King, et plusieurs romans fantastiques revenant aux sources
historiques du mythe (Vlad Tepes, dit l’Empaleur, Elizabeth Bathory, Gilles de
Rai). Après les nouvelles, puis les romans, le vampire fait son entrée dans le
cycle littéraire avec Anne Rice. Elle les humanise à l’extrême : le
lecteur est dans la peau de Lestat, son héros, et ressent avec lui le poids
insoutenable de l’immortalité vécue comme une souffrance. Les vampires sont
maintenant des êtres duels, que la mélancolie et l’exclusion n’épargnent pas.
La solitude et le vieillissement (ou
son absence) sont d’ailleurs au centre du livre de Withley Strieber, « Les
Prédateurs », en 1981, et du film qui suit la même année. Le SIDA, maladie
du sang, achève de rendre le vampirisme maudit dans les années 80. Si bien
qu’il devient un modèle comportemental pour les adeptes du « No
future », qui se parent des vêtements noirs et du maquillage outrancier du
vampire d’opérette. Vampirisme devient synonyme de marginalité dans les films
« Aux Frontières de l’Aube » (1987) ou « Ames Perdues »
(1992) d’après P.Z. Brite, créatrice du vampire « trash ».
Les films indépendants, comme « The
Addiction », d’Abel Ferrara (1994), assimilent le plus souvent la soif du
vampire à celle du drogué, et transposent le mythe dans le domaine urbain. Les
films à grand spectacle reviennent pour leur part au vampire romantique au
début des années 90 : le « Dracula » de Coppola est un retour
aux sources esthétisant, quant à l’ « Entretien avec un
Vampire » de Neil Jordan, il emploie pour interpréter les vampires les
acteurs les plus sexy du moment à Hollywood….
Bram Stoker’s Dracula
(à gauche) Interview with a
Vampire (à droite)

Actuellement, le vampire est toujours extrêmement
vivace au cinéma, où il apparaît régulièrement (les derniers films du genre
étant « Vampires » de J. Carpenter, « Une Nuit en Enfer »,
de Tarantino, « L’Ombre du Vampire », avec John Malkovitch, qui
reprend le premier vampire cinématographique, « Nosferatu »). Mais la
preuve la plus flagrante de son actualité brûlante est sa percée spectaculaire
à la télévision. Les séries surnaturelles reviennent en force avec le succès
des « X-Files »… et du surnaturel au vampire, il n’y a qu’un pas que
de nombreuses séries ont franchi, « Buffy contre les Vampires » en
tête. Cette série, et son dérivé, « Angel », dont le héros est un
vampire pourvu d’une âme, rencontre un franc succès parmi les adolescents. Les
vampires sont devenus la projection de ce qu’ils appréhendent, de leurs peurs
face à l’âge adulte et aux problèmes qui en découlent. Le vampire, modèle
générationnel ?… Une chose est certaine, il ne cesse de revêtir nos
angoisses successives et de les incarner à notre guise, et cela à travers les
siècles.
Il semblerait quelque peu grotesque de
revenir de nos jours au vampire déformé et sanguinaire : le vampire tel que
nous le percevons est indissociable du sentiment amoureux, dont il souligne le
mélange subtil entre attraction et répulsion. Les plus célèbres histoires de
vampires sont toutes, nous l’avons vu, corsées d’un érotisme souvent subversif
(Le Fanu, Stocker, Rice).
L’explication est simple : de par
ses caractéristiques, le vampire est un être profondément sexuel. D’abord parce
qu’il nous ressemble et peut être homme ou femme. Ensuite parce que, depuis
Lord Ruthven, il tend même à correspondre à un certain idéal de beauté
physique. Et surtout, son activité principale, la succion avec pénétration des
dents, est une allégorie à peine déguisée de l’acte sexuel. De même que
l’extase de la victime est assimilable à l’orgasme…
Depuis l’Antiquité, Eros (l’amour) et
Thanatos (la mort) sont étroitement associés. Le vampire poursuit cette
correspondance en promettant l’extase contre l’anéantissement (la petite avant
la grande mort !). L’interpénétration du sang de la victime et de celui de
son agresseur équivaut à la possession totale de l’autre, telle que nous la
fantasmons. De plus, en hypnotisant sa victime, le vampire impose sa volonté et
déculpabilise le sexe. C’est, selon les mots de James
Twitchell : « du sexe sans accouplement, du sexe sans responsabilité,
du sexe sans culpabilité et sans amour… mieux encore : du sexe sans
nom. »
Le pouvoir sexuel du vampire se
manifeste également à travers sa soif bestiale, qui assimile ses repas
nocturnes à des viols ; son donjuanisme, conséquence de son
éternité ; et sa capacité à braver les interdits : il se nourrit
indifféremment des deux sexes, s’adonne au sado-masochisme, à l’inceste, à la
pédophilie, et qui l’aime devient… nécrophile, bien sûr.
Beaucoup de perversions pour un seul
monstre ?… Eh bien malgré tout, la liste est loin d’être exhaustive. En
sortant du cloisonnement du folklore pour intégrer notre quotidien, le vampire
est devenu le réceptacle idéal de nos trois plus grands questionnements, à
savoir le Désir, le Sexe, et la Mort. Tant que ces questions nous tarauderont,
le vampire rôdera dans nos moyens divers et variés de nous exprimer, pour
tenter de les exorciser. Monstre allégorique, il est de même monstre
fantasmatique, et son immortalité est plus qu’évidente, elle est nécessaire.