Un habitant irréductible
Baptiste poussa les volets qui s'ouvrirent sur la nuit. Puis il referma vivement la fenêtre par laquelle un air glacial s'engouffrait. Pourquoi donc se levait-il si tôt ? Il se posait chaque matin cette question car, à la retraite, il disposait de tout son temps. De plus, en cette saison hivernale, il lui faudrait attendre au moins deux heures avant que le jour lui permette de sortir.
Il mit à chauffer une casserole d'eau sur un feu de la gazinière. Il ferait son café avec de la poudre. Cela ne valait pas celui que sa femme lui préparait. Depuis son départ, il avait réduit toutes les tâches culinaires et ménagères à l'extrême simplicité.
Il jura à la pensée de cette épouse qui l'avait quitté pour s'installer dans le bourg. Il n'avait voulu céder à aucun de ses arguments, s'arc-boutant sur le fait que cette maison avait connu quatre générations de sa famille et que donc rien ne le ferait partir. Aussi, depuis quatre ans, il vivait seul entre ces murs qui l'avaient vu naître. Il avait gardé le chien qui prit alors une grande place, jusqu'à dormir auprès de lui sur son lit. Rapidement, la maison était devenue une bauge car il avait toujours travaillé les terres de sa ferme et ne s'était jamais intéressé au ménage.
Qu'allait-il faire aujourd'hui ? Pendant l'hiver, son jardin lui procurait peu d'occupation. Il lui faudrait se rendre au bourg pour faire des courses. Il manquait de tout, même le pain rassis avait été consommé. Pourtant, il n'irait pas. L'idée de sortir sa 4L et de s'éloigner de son hameau lui déplaisait. A chaque fois qu'il allait se ravitailler, il revenait d'une humeur de chien. Il devait subir les sarcasmes des enfants et les réflexions acerbes sur la crasse de ses vêtements ou sur l'odeur qu'il dégageait. Les habitants du bourg le traitaient comme un pestiféré, s'écartaient largement de lui et refusaient tout échange cordial. Alors, il rentrait en injuriant toutes ces personnes qui lui tournaient le dos. La solitude qui l'attendait lui pesait encore plus qu'à l'ordinaire après cette échappée.
Son hameau était devenu le refuge des fantômes. Des quatre habitations qui existaient il y a dix ans, seule sa maison comptait une présence humaine. Au fil des ans, ses voisins avaient abandonné les lieux. C'était de leur faute si sa femme les avait suivis. Il cria sa haine sans crainte de réveiller quiconque. Maintenant, les maisons fermées se délabraient au fur et à mesure des intempéries. Au début, quelques personnes étaient venues les visiter, mais aucune n'avait voulu les acheter ou les louer. Baptiste avait de la colère face à ce gâchis.
Il jeta un coup d'il par la fenêtre. Aucune lumière n'apparaissait à l'horizon. Pourquoi en cherchait-il une ? Ne savait-il pas que tous les hameaux à des kilomètres à la ronde étaient totalement déserts ? Personne n'avait résisté selon son exemple. Tous ces pleutres avaient baissé les bras et abandonné leur demeure ancestrale pour fuir vers le bourg ou la ville. Ils avaient eu peur. Mais sa présence ne constituait-elle pas un démenti, la preuve qu'on pouvait continuer à vivre sur cette terre ?
Dans le silence lourd de la cuisine, un bruit de casserole le fit se retourner. Il eut le temps d'apercevoir un rat fuyant vers la salle. Si ces sales bêtes s'attaquaient à ses maigres provisions, la situation deviendrait intenable. Voilà des années qu'il vivait avec les rats. Ce n'étaient pas ses amis, mais ils se nourrissaient à l'extérieur et lui laissaient la paix. Cependant, il les soupçonnait d'avoir précipité la fin de son chien, le seul être qui lui était resté fidèle. Parfois, il songeait que ces rongeurs seraient fichus de le dévorer s'il venait à un état de faiblesse.
Un coup de Klaxon le fit sursauter. "Voyou ! " répliqua Baptiste en hurlant. Des phares embrasèrent la fenêtre puis s'évanouirent dans l'obscurité. Si durant la nuit il était le seul être vivant des alentours, la journée voyait circuler camions et engins mécaniques. Les conducteurs, il ne les connaissait pas. Il avait bien essayé de les approcher pour leur signifier son mécontentement face au bruit et à la poussière causés par leur passage. Il n'avait essuyé que leur mépris et était maintenant poursuivi de leurs malveillances : moteurs en sur-régime, passages au plus près de sa maison Ce vacarme allait l'accompagner jusqu'à la fin d'après-midi. Après l'angoisse de la solitude de la nuit, ses nerfs allaient subir le traumatisme d'un boucan assourdissant. Mais Baptiste était têtu : rien ne l'obligerait à quitter sa maison.
Enfin il vit l'aube apparaître derrière la fenêtre. Le ciel était pur, la lumière naissante s'y accrochait pour envahir tout l'espace. Une belle journée, froide mais ensoleillée, s'annonçait. Aux rougeoiements succéda une lumière diaphane qui découvrit le sol jusqu'à l'horizon.
Alors se découpa un immense plateau surplombant la maison où se mouvaient des scrapers charriant le contenu déversé par les camions. Des milliers d'oiseaux tournaient comme des mouches au-dessus de ces machines. Un petit vent apporta les effluves de cette activité jusqu'à Baptiste, un mélange d'ufs pourris et d'équarrissage.
Voilà dix ans qu'un centre d'enfouissement d'ordures s'était établi près de chez lui. Il avait enflé jusqu'à faire fuir tous les habitants de la région. Et le monstre avait profité de cet espace abandonné pour croître encore. Dans ce développement tentaculaire, il existait une oasis cernée par les déchets, un îlot de résistance contre les prétentions des potentats du marché des ordures. Baptiste en relevait le défi, dut-il finir en martyr.
© ISBN 2-9510561-0