Messire Noeau

Messire Noeau

prêtre et premier maire

de Saint-Philbert-de-Bouaine

 

Les chevaux furent parcourus d’un frisson. Les têtes s’agitèrent avant que les museaux ne se relèvent. Leurs jambes s’enfonçaient dans la boue. Ils allaient marquer l’arrêt quand un cri les aiguillonna : "Diouc ! Diouc !... Han ! Nom dé Diou !... " Le dernier mot s’étrangla dans la gorge du roulier. Il baissa la tête en évitant le regard de son compagnon de route. Ce petit homme en imposait par son habit de prêtre.

Les chevaux sursautèrent sous le hurlement des ordres. Les pattes avant droit battirent l’air pendant que le char tournait. Les sabots vibrèrent sur les dalles du pont qui enjambait l’lsoire. Les pluies récentes avaient détrempé les abords de cette vieille arche en les transformant en bourbier. Les roues ferrées entraînèrent un grondement qui roula sur la rivière. Les meubles cahotèrent dans le char.

"Saint-Philbert-de-Bouaine ! Me revoici après quinze années d’absence pendant lesquelles je ne t’ai pas oublié." Le prêtre songeait avec émotion au jour où il avait dû quitter cette paroisse sur l’ordre de son évêque. Il y avait connu les joies des premiers pas de son sacerdoce. A peine ordonné, à vingt-cinq ans, il avait été nommé vicaire à Bouaine. Il s’était jeté éperdument au service de ses paroissiens, craintifs devant Dieu mais plutôt rebelles à tout enseignement.

Après le passage du dos du pont, les chevaux relâchèrent leur effort. Le char les poussa par son poids. Le roulier allait crier. " Pierre ! Tes chevaux ont bien mérité. Laisse-les paître ici. Je voudrais avant tout aller me recueillir à l’église.

- Oui messire, répondit le roulier en s’efforçant de trouver quelques mots français. J’allons attendre. Dau moment qu’ôl a de l’hierbe, mes bêtes iront pas d’épave."

Les chevaux semblaient avoir tout compris car ils courbèrent le cou pour que leur langue arrache les jeunes touffes les plus tendres.

A moins de cent mètres s’élevait la vieille église. Trapue, elle s’appuyait à un clocher massif et puissant et dissimulait mal sa lèpre : des pierres déjointées, un mur bombé secouru par des contreforts, les battants du grand portail tombant en son centre... Le temps avait bien éprouvé l’édifice. Mais il portait la mémoire et la dévotion des générations qui s’étaient succédé à Bouaine, et qui reposaient maintenant dans le petit cimetière attenant. L’abbé ouvrit la porte latérale du côté de la rivière.

Malgré l’obscurité du lieu, sa mémoire le guida rapidement à l’autel où brillait une lueur rouge. Il s’agenouilla sur la première marche et leva la tête vers la magnifique croix d’argent et de pierres précieuses, seule richesse de ce lieu. "Mon Dieu ! Me voici devant Toi. Je serai encore serviteur dans cette église et cette paroisse. Je suis bien aise que Tu aies permis ce retour. "

Dans sa prière, il se souvint, avec émotion, de la rencontre qu’il avait eu avec sa soeur, le matin même, à la Grolle. Elle demeurait toujours dans la maison où il était venu au monde, le dix mars mil sept cent trente-cinq, il y avait plus de quarante ans. Il avait revu tous ces objets qui avaient peuplé son enfance. Et son coeur s’était serré à la pensée de ses parents et de toute la famille qui reposaient maintenant au petit cimetière, près de la vieille église de la Grolle.

Comme il refermait le portail, il faillit heurter une femme portant un fagot de fougères sur le dos.

" Oh ! Messire Noeau ! Bé ! Vous rev’là ?

- Ah ! Marguerite ! Quelle joie ! Vous êtes la première personne que je rencontre à Bouaine. Vous avez une bien lourde charge !

- Messire, ô faut bin. Mon Mathurin peut p’us ô faire. L’a mau à une jambe. O lé ti vos frusques dans le char ? , dit la femme en désignant l’attelage immobilisé près du pont.

- Oui, Marguerite. Je redeviens votre vicaire jusqu’à ce que Dieu me rappelle à Lui.

- Messire, Le vous laissera avec nous bé longtemps. S’ment, ô lé ma qui sé bé fatiguée. Yo dirai à Anthoine que vous v’là. Le va vous décharger vos frusques.

- Merci Marguerite. Dieu vous accueillera dans son paradis. "

Le roulier observa le signe du prêtre qui l’appelait à le rejoindre. Il tira le licol d’un cheval. L’essieu grinça quand le char s’ébranla. Les bêtes tendirent leurs muscles car la montée était raide. Le convoi suivit l’abbé Noeau qui le guida dans la ruelle à gauche de l’église. A l’approche d’une maison à étages s’imposant aux constructions voisines très basses, le prêtre demanda au roulier de bien vouloir s’arrêter. Il agita la cloche au-dessus de la lourde porte de bois. Une vieille femme vint ouvrir. Après qu’elle se fut enquise de la demande de l’abbé, elle partit vers la porte du fond qui desservait le jardin. A son appel, une large carrure parut. " Dieu vous accueille dans son paradis, messire Allard, salua le prêtre.

C’est donc vous l’abbé Noeau ! Monseigneur m’a annoncé votre arrivée. Il est surprenant que vous, curé de Péault, ayez sollicité un vicariat. Sachez que je suis attaché à ma charge. Le curé de Saint Philbert de Bouaine, c’est moi ! Vous devrez vous soumettre à ma volonté.

- Messire Allard, je serai votre fils obéissant.

- N’oubliez pas votre parole. Allez à la maison vicariale.

L’abbé Marchais s’y trouve et vous aidera à vous installer. Nous nous verrons ce soir aux complies. "

Le curé s’était déjà retourné vers le jardin, abandonnant notre prêtre un peu marri de cet accueil. La vieille bonne referma la porte sur ses talons. Dans la ruelle, il se trouva muet. Le roulier devina son intention et emmena l’attelage.

Après une centaine de mètres, sur la droite, s’élevait une longue maison qui se distinguait des autres par la présence d’une statuette de la Vierge dans une niche, à l’angle. Quatre hommes attendaient, leur large chapeau à la main. Ils saluèrent avec respect. " Que Dieu vous bénisse ! Anthoine ! Simon ! Julien ! François ! , clama l’abbé en les dévisageant.

- Marguerite ô z’a dit qué vous étiant là. Yé pas voulu ô crère! répondit Anthoine en souriant largement.

- C’est une grande joie de vous revoir, mes amis. Je serai encore votre vicaire.

- Bé ! Vous s’rez ben vu. Tot le monde y seront bin content. "

Cette discussion émaillée de cris fit surgir une silhouette par la porte ouverte. Un jeune abbé au visage émacié parcourut du regard le groupe en cherchant ce qui suscitait ces clameurs.

" L’abbé Noeau, je suppose...

- Oui, l’abbé ! Que Dieu vous ait en sa sainte garde !

- Bienvenue dans notre maison.

- Merci à vous. Mes amis que voici sont déjà là pour m’aider.

- Votre souvenir dans la paroisse est toujours aussi vivace Je serai heureux d’être auprès de vous car vous avez l’oreille de ses habitants.

L’après-midi s’avançant, tout le monde s’activa à décharger le char. Le roulier s’étant rafraîchi et ayant été payé, il partit vers l’abbaye de Geneston où il était attendu. L’abbé Noeau disposa d’une large pièce fraîchement blanchie à la chaux où il installa sa paillasse, une table et deux chaises. Les quatre hommes le quittèrent pour aller s’occuper de leur bétail, mais ils promirent de revenir le voir.

Les deux vicaires se retrouvèrent seuls. L’abbé Noeau rompit le silence : " Je reviens avec grand plaisir, avec le meilleur accueil des paroissiens et de vous-même. Mais notre curé semble fâché de mon arrivée...

C’est vrai, soupira le jeune vicaire. Il craint que vous le supplantiez dans le coeur des gens et preniez ainsi plus d’importance que lui.

- Mais il n’est pas dans mes intentions de lui disputer sa charge, s’indigna l’abbé Noeau.

- Il sait que vous avez un grand attachement pour nos paroissiens. Son humeur et son attitude font qu’il est plus respecté qu’aimé à Bouaine. Nos gens s’adresseront plus volontiers à vous.

- Je vous remercie de m’avoir si bien expliqué. Nous sommes, avant tout, au service du Seigneur qui éclairera notre curé. C’est là notre sacerdoce. Serez-vous avec moi pour l’édification de nos paroissiens ?

- Vous qui avez particulièrement touché les coeurs serez mon maître.

- Que dîtes-vous là ?, sursauta l’abbé Noeau. Dieu veuille que notre curé ne vous ait entendu ! " 

Ils partirent tous deux d’un rire franc et scellèrent ainsi leur nouvelle amitié. Ils se retrouvèrent le soir aux complies où le curé les traita avec indifférence.

Le premier dimanche, nombreux furent les paysans des hameaux éloignés qui vinrent saluer l’abbé Noeau. Les femmes demeuraient en retrait ; elles expliquaient à leurs enfants que ce prêtre avait déjà été leur vicaire, comment il avait l’habitude d’aller visiter les malades même jusqu’aux confins des Landes, combien il s’intéressait à la condition des pauvres. Le curé ne se montra point. Leurs rapports restèrent froids, cependant que l’abbé Noeau respectait scrupuleusement les indications qui lui étaient données.

 

 

Les deux vicaires vivaient en très bonne entente. On les apercevait souvent ensemble sur les chemins. Ils organisèrent leur vie commune dans la maison vicariale en se partageant les charges de travail. L’abbé Noeau fit venir de la Grolle quelques meubles qu’il tenait de sa famille et qui furent affectés à la salle commune. Il fit creuser au fond du jardin deux larges fosses pour les commodités qui se vidaient l’une dans l’autre. Pour le trop-plein, un touc allait sous la porte du hangar jusque dans la rue. Comme les eaux du jardin y donnaient, le tout se vidait peu à peu à l’occasion des grandes pluies. C’était là un grand progrès dont l’ingéniosité laissait étonnée ses voisins.

Le journalier qu’il fit travailler à cette occasion ne parvenait pas à s’expliquer : 

" Bin, messire ! J’aurions de l’ouvrage si tous les mossieux fesiont comme vous !

- Allons, Pierre. Je souhaite que tu puisses aussi avoir une fosse semblable chez toi.

- Chez entr’nous, ô faut tot le jardrin por les fèves. Yé sept drôles que le faut nourrir.

- Je sais, Pierre, que tu as bien de la misère pour faire manger ta famille.

- O s’rait rin si tortout étiant comme vous à bé me payer. A la Seuch’rie, le maître me dounne s’ment un morceau de miche tote racornie.

Dieu prépare ta place en son paradis, et ses foudres à ceux qui ne donnent pas le pain. "

Ces paroles consolaient les pauvres qui n’avaient que leurs bras à proposer pour faire vivre leur famille. Ils étaient nombreux qui habitaient des murs de torchis, sous des toits de genêt, à la limite des Landes. Les hommes et les grands enfants partaient chaque matin vers les borderies et les métairies à la quête d’embauche. Leur grand effroi était la saison hivernale où les travaux devenaient rares, laissant leur famille le ventre souvent vide.

Dans les premiers temps qui suivirent son arrivée, l’abbé Noeau rendit visite à son cousin Jean Peneau. Ce dernier possédait une échoppe sur le chemin du Bas-Rouet, où il vendait des ustensiles de cuisine à l’enseigne du poeslier. Il vivait dans une certaine aisance en se prévalant de son honorabilité de bourgeois.

 

" Jean, mon cousin, ta maison s’est fort embellie, s’émerveilla l’abbé Noeau.

- Pierre-Jacques ! Merci de m’avouère visité. Yé creiyons p’us te vouère chez nous ! Vë donc dans la salle. "

Ils abandonnèrent l’échoppe où régnait l’odeur acide des métaux. Ils furent accueillis par les enfants qui se turent en reconnaissant l’éminence du visiteur.

" Pierre-Jacques, prends piace su’ le banc. Te vas goûter mon vin.

- Aurais-tu de la vigne ?

- Nenni. J’avons été payé avec dau vin. Le vé do Temple. O la pas meilleur dans la paroisse.

- C’est gentil de m’en offrir.

- Yo faut que ye te parle. Ugène Merlet qué fabriqueur veut rendre ses comptes. Le peut p’us supporter que not’ curé commande totes les affaires de la paroisse.

- Philbert Mandin m’a annoncé sa décision. Cela est bien triste.

- Tot le monde ô regrette. Les bourgeois en avont discuté. Le faut quelqu’un de fort por remplacer Ugène, qué craint par not’ curé. Lors, le creyant que tu devrais être élu.

- Tu n’y penses pas, Jean ! J’ai mon sacerdoce.

- Tel qu’o va, les affaires iront d’vant le Présidial de Poitiers. Lé p’us possible que not’ curé serre totes les statues dans la sacristie. Tortout iront à l’église de la Grolle, bé donc à Saint-Colombin...

- J’ai déjà observé cela, Jean.

- Le monde iront dans les autres paroisses por la messe ... et por le négoce. Les marchands dau bourg voulant écrire à not’ seigneur Evêque.

- Hé là ! Que devient l’amour de notre Seigneur ?

- Nous autres voulons not’ salut. Mais lo faut que le progrès vienne à Bouaine. Lo faut que la paroisse soye menée par le Général, pouet par not’ curé.

- Je t’entends bien, Jean. Les affaires de la paroisse appartiennent aux paroissiens. C’est à eux de choisir leurs fabriqueurs. Les laboureurs refusent de plus en plus les droits féodaux. Notre curé s’échauffe l’esprit car les gerbes de dîme sont bien maigres et ne rentrent pas. Il faudra bien que cela change.

- Nous autres, bourgeois, ô attendons. Sommes bé p’us capables à mener les affaires du royaume que tos ces nobliaux que savant même pas travailler. T’es de not’ monde. Quand te s’ras fabriqueur, te pourras o faire. "

Les paroles de son cousin troublèrent le prêtre. De nombreux paroissiens le pressèrent de poser sa candidature. Il savait posséder la confiance de la plupart d’entre eux. Dans sa réflexion, il songea que son sacerdoce était de préparer le salut des hommes, mais aussi de leur apporter un peu de bonheur dans ce bas monde. Il finit donc par concéder à se présenter à la charge de fabriqueur.

Le premier dimanche du mois d’octobre, après la messe, à l’appel de la cloche, les hommes s’assemblèrent devant le portail de l’église. Le curé monta sur la pierre et annonça :

" Secrétaire de notre Général, je dois d’abord remercier Eugène Merlet d’avoir longtemps servi notre paroisse. J’invite maintenant ceux qui veulent prétendre à sa fonction de fabriqueur de bien vouloir se faire connaître. "

Le silence s’installa. Chacun guettait la levée d’un bras. Les bourgeois fixaient des yeux l’abbé Noeau. Les secondes passaient sans aucune manifestation. Comme le curé allait prendre de nouveau la parole, l’abbé finit par se décider et leva le bras droit. Des commentaires d’agréables surprises montèrent du groupe cependant que le curé montrait un sombre regard. L’élection ne fut qu’une formalité et l’abbé Noeau reçut les congratulations de chacun. Seul le curé s’éloigna rapidement, vraisemblablement blessé par ces marques de sympathie.

L’assemblée fut de courte durée. Une femme brisa le cercle des paroissiens en criant : "M’ssire Noeau ! O l’a mon p’tit Pierre qu’est to’t chaud. Ye cré que le va défunter.

- Bougez pas, la Jeanne. Je vas chercher les huiles. "

L’abbé Noeau, laissant le groupe devenu silencieux, partit rapidement vers la sacristie. Il en revint bientôt après avoir passé les ornements. Il tenait précieusement dans ses mains le flacon recouvert d’un voile. L’assistance masculine se découvrit de son large chapeau. Le prêtre était déjà en prière. Il allait d’un bon pas car Jeanne Ganacheau demeurait au Coin-Garat, à plus d’une demi-lieue. La pauvre femme, malgré l’essoufflement du trajet aller, suivit l’abbé tout en sanglotant. Au bas de la Butte des Grous, l’Isoire était encore grosse. Ils la longèrent par la desserte de la Tribouille. Ce n’était que des ornières remplies d’eau. Ils cheminèrent le long des talus pour éviter la boue. A plusieurs reprises, les ornements du prêtre furent accrochés aux ronces ; il devait s’arrêter pour se libérer. A la Tribouille, dépassant le château, ils arrivèrent au guet où des hommes les attendaient. Ils les firent passer sur l’autre rive de la rivière. La côte était raide pour monter jusqu’au Coin-Garat !

Ils empruntèrent le sentier escarpé suivi par les troupeaux. C’est pourquoi ils surgirent sur la place du village auprès des étables. Sans un regard pour le château planté à droite, le groupe se dirigea directement vers une petite maison basse. Les volailles effrayées protestèrent en caquetant, ce qui amena les chiens sur les talons des hommes qui fermaient la marche.

En pénétrant dans la chaumière, l’abbé Noeau fut prisonnier de l’obscurité. L’unique lucarne sans vitre était fermée par un volet et le plafond noirci par la fumée de l’âtre anéantissait les rares rais de lumière passant autour de la porte. Des gémissements guidèrent le prêtre vers une paillasse dans l’angle opposé.

Jeanne raviva le feu dans le foyer et la grande pièce d’habitation apparut dans toutes ses dimensions. Le visage blanc de l’enfant irradiait de fièvre. L’abbé posa sa main sur le front de Pierre et il sentit la brûlure du mal qui habitait le petit être. La fraîcheur de cette paume sembla l’apaiser et il leva les yeux vers ce bienfaiteur. Une courte prière monta des lèvres du prêtre tandis qu’il marquait du signe de la croix le front de l’enfant.

" Jeanne, y a-t-il longtemps qu’il a la fièvre ? demanda l’abbé Noeau.

- O fait bé deux jours.

- Je vois beaucoup de petits points rouges sur la peau de Pierre.

- Vrai ! Y’ai peur qu’ô l’est la vérole. Y’ai p’us de mari. Y’ai que tiau gars. Demandez au Bon Diou de me laisser mon p’tit Pierre.

- Je prie, Jeanne. Dieu connaît vos malheurs. Il aime votre Pierre. Il l’appellera peut-être auprès de Lui dans son paradis. Mais Il peut aussi éprouver votre amour pour Lui. Comment soignez-vous votre enfant ?

- Ye li donne daus forces. Y’ai tué un lapin por que le mange, et le bouét dau vin. L’a p’is d’appétit, seul’ment soueffe.

- Avez-vous appelé la Marguerite du Piltier ?

- Cré non, messire. Ye creyons au Bon Diou. Tiète mauvaise est ine sorcière. A tuerait mon p’tit !

- Nenni, Jeanne. Si elle ne vient pas souvent à l’église, c’est tout de même une femme bonne. Sa science des maladies et des plantes est grande. C’est le Bon Dieu qui lui a donnée pour aider les pauvres gens. Faites-la quérir rapidement et écoutez bien ses conseils. "

La pauvre femme, un peu abasourdie par ces propos, n’attendait cependant que cette autorisation pour faire appel à la guérisseuse du Piltier. La Marguerite était redoutée, tant on craignait qu’elle tînt ses pouvoirs du diable. Aussi, on la consultait plus volontiers après la tombée du jour, à l’abri des regards. Cela renforçait encore plus le diabolisme de ces visites.

Dans la cour du village, Jeanne héla Julienne Pavageau, sa voisine, et la pria d’aller au Piltier. Elle vainquit sa réticence en l’assurant de l’accord de l’abbé Noeau. Quand elle revint à l’intérieur de sa maison, Jeanne remarqua que son enfant reposait tandis que le prêtre récitait des prières. Cela apaisa son angoisse et lui apporta l’espoir que Dieu autorisa son fils à demeurer auprès d’elle. Lorsque l’abbé quitta Jeanne, le petit Pierre dormait. Il enjoignit à la mère de suivre scrupuleusement les conseils de la guérisseuse. Elle le lui promit et se confondit en remerciements. Espérait-elle plus dans l’habileté des soins de Marguerite que dans la clémence divine ? Il signifia qu’il passerait dans les jours prochains. Les voisins, curieux de la santé de l’enfant, attendaient à la porte. Ils saluèrent l’abbé Noeau avec déférence, tout en exprimant leur sympathie.

Dans les jours qui suivirent, le vicaire de Bouaine ne fut pas appelé au Coin-Garat. Il en loua le Seigneur, supposant que l’état de santé de Pierre s’était amélioré. Aussi, le jeudi, il prit son bâton et ses pas le menèrent en direction de St-Colombin. Il put passer l’Isoire au gué. Son arrivée au Coin-Garat surprit la Jeanne dans le pâtis où elle ramassait de l’herbe.

" Que Dieu vous bénisse !, salua le prêtre.

- Por vous d’ même, répondit la paysanne en se relevant.

- Comment va Pierre, maintenant ?

- Bérède mieux. Les boutons sant sortis et l’a presque pouet de fièvre. Ol’est grâce à vous !

- Remerciez plutôt le Seigneur, Jeanne. Pierre a-t-il eu la visite de Marguerite du Piltier ?

- Dame, alle est venue dès le souère. A m’a défendu d’y dounner dau vin et p’is de la viande. L’a fallu que le buve bérède de lait, et p’is daux poummes, daux cormes... A m’a laissé daux herbes que ye fais bouillir et que ye mets dans un baquet por le baigner. Ol’y a fait bérède de bien. Ye cré bé que le v’là sauvé. "

L’abbé Noeau fut fort satisfait de ces nouvelles et loua son divin Maître d’avoir permis à cette pauvre femme de conserver son garçon, seule promesse d’échapper à la mendicité à l’âge de la vieillesse. La visite à Pierre se fit dans l’allégresse d’une nouvelle vie. L’enfant promit de faire sa première sortie de convalescent à l’église.

Dans les semaines suivantes, l’épidémie de variole gagna nombre d’enfants. Ils n’eurent pas tous les soins ni la chance de Pierre et près d’un sur dix décéda. A chaque fois on voyait l’abbé Noeau partir à pied pour faire la levée du corps, même si le hameau était perdu dans les Landes. Il ne demandait aucun argent en contre partie et souhaitait ainsi apporter les mêmes services de la religion au plus humble comme au plus riche. Cela ne manquait pas de lui attirer les sarcasmes du curé.

L’année 1779 commença sous d’heureux auspices pour Bouaine. Le curé Allard quitta son ministère pour celui de Grosbreuil. Il fut remplacé par Pierre-Joseph Biret, homme affable, qui noua rapidement des liens amicaux avec ses vicaires, les abbés Hervouet et Noeau.

Entouré de deux ou trois journaliers selon les saisons, l’abbé Biret s’appliquait à l’exploitation du domaine de la cure. Novateur et pédagogue, il faisait moissonner et battre, vendanger et presser, selon les derniers principes de l’agriculture pour enseigner les paysans de la paroisse. Agneaux, porcs et volailles fournissaient les maisons curiale et vicariale. Avec les gerbes et les barriques de dîme, c’était un revenu appréciable pour le titulaire de la cure. Mais il devait le partager avec les abbés de l’évêché de Poitiers, d’ailleurs plus souvent présents à la cour de Versailles.

En 1784, en sa qualité de secrétaire de fabrique, il arrêta la réforme des droits de bancs. Selon leur emplacement dans l’église, il pouvait en coûter jusqu’à vingt-cinq livres par an pour disposer d’un banc pour sa famille tandis qu’une livre suffisait pour une chaise. Il va sans dire que cette dépense n’était autorisée qu’aux personnes ayant des revenus bourgeois : riches fermiers, artisans et commerçants. Les bordiers et les journaliers demeuraient debouts pendant les offices.

Ces droits de bancs assuraient un important revenu à la fabrique, pour le bien des paroissiens. Cependant, les bancs les mieux placés étaient laissés aux familles nobles sans aucune contrepartie pour la paroisse, en vertu de lointaines coutumes.

Devant le Général assemblé ( assemblée de paroissiens ), l’abbé Noeau prit la parole : " Chers paroissiens, il me faut maintenant vous présenter le projet de la fabrique. Il a tant plu l’été dernier que la récolte de froment a été maigre et de fort mauvaise qualité. Le boisseau coûte déjà près de cinquante sols. Les pauvres n’en auront pas. Le seigle est tout aussi rare. Quel pain mangeront-ils ?

La fabrique vient en aide aux familles des journaliers qui n’ont plus rien pour leurs enfants. Comme il y a encore plus de misère, nous avons besoin de revenus supplémentaires. Les droits de bancs ne sauraient être augmentés : la vie est chère pour tous nos gens.

Aussi, la fabrique a décidé de demander des droits pour les bancs occupés par les sieurs de la noblesse. Ils comprendront les difficultés de notre temps et voudront ainsi servir leur serment fait à Dieu de protéger les plus faibles. "

Ces derniers mots disparurent dans les murmures de l’assemblée. Cette réforme faisait l’effet d’une innovation incroyable. Philbert Mandin sollicita la parole et il attendit que le silence fut rétabli.

" Messire Noeau ! J’avons bé entendu votre prêche. Je sons tortous d’accord avec tiu. P’is, ô faudrait que la confrérie abandounna un peu de ses revenus. C’est que la farine a bé enchéri...

- Nenni !, cria un personnage assis au premier rang. Nous ne saurions accepter une redevance pour l’usage d’un banc. Nous avons été les bienfaiteurs de cette église, et sommes les premiers serviteurs de Dieu, en vertu de quoi nous sommes autorisés à posséder des bancs. "

Charles Alexis de Beufvier, sieur de la Sècherie et de la Bouanchère, venait de s’exprimer vivement. Il se leva et parcourut des yeux l’assemblée en guettant une éventuelle opposition. Les gens demeuraient figés, en faisant plutôt grise mine. Le bel espoir s’envolait.

Seuls ces messieurs semblaient se féliciter de ce rebondissement. Le sieur de la Sécherie allait se rasseoir avec satisfaction quand l'abbé Noeau quitta sa chaise et s'avança vers lui.

" Noble Maître, si vos prédécesseurs à la Sécherie firent montre de leurs largesses pour les oeuvres de la paroisse, vous n'avez nullement fait connaître les vôtres à ce jour. Même la chapelle de votre seigneurie n'est plus que ruines !

- L'abbé, votre robe vous oblige à servir Dieu et ceux qu'Il a distingués pour confier son autorité sur la terre. Votre curé saura vous amener à la raison. Vos propos seront rapportés à notre Seigneur Evêque de Luçon.

- Noble Maître, je ne suis pas votre chapelain ! Je me suis retiré à Bouaine pour le service de tous, spécialement des plus malheureux. Le secours accordé au plus humble n'est-il pas un bienfait accordé à Notre Seigneur comme Il nous l'a enseigné ?

Et aujourd'hui, noble sieur, c'est le secrétaire de fabrique qui s'adresse à vous. Celle-ci est souveraine de ses décisions pour la bonne marche de la paroisse. Aussi je proclame que les bancs concédés à vous et autres sieurs seront conservés, à la condition que vous apportiez trente livres par banc d'ici la fin de l'Avent. "

Le sieur de la Sécherie voulut répliquer mais sa voix fut étouffée par les ovations des paroissiens, conquis par la fermeté des propos du prêtre en qui il sentait leur défenseur. Le prêtre, un peu voûté par l'âge, paraissait frêle face à Monsieur de Beufvier, un gaillard qui fut chevau-léger à la Garde du Roi. Mais les deux personnalités en imposaient tout autant, que ce soit par le regard clair et soutenu du vicaire que par le visage fermé et fier de l'ancien militaire. Aujourd'hui, le seigneur de la Sècherie devait abandonner la partie sous la pression de son insuccès populaire. Il quitta donc la réunion. Chacun pensait cependant que la querelle n'en resterait pas là.

La fin octobre approchait. Une première gelée survint un matin. Il fallut se résoudre à vendanger. L'été pluvieux avait retardé le mûrissement, on attendait toujours que le soleil accomplît son oeuvre. Tous les journaliers furent sollicités pour ramasser les grappes avant que le froid ne les fît pourrir. Après pressage, on obtint un vin très vert. D'ailleurs, lorsqu'on voulut le faire bouillir, on ne put en tirer de l'eau-de-vie.

A Noël, comme à l'accoutumée, l'église était comble. Les fidèles suivaient pieusement l'office de minuit. Avant de quitter leur foyer, ils avaient déposé dans l'âtre la cosse de Noël, cette énorme bûche qui n'aurait pas assez de la nuit pour se consumer. Comme il pleuvait beaucoup, ils étaient arrivés ‘gueunés’ à la messe. Ils avaient dû conserver leurs capuches mouillées à la main, l'évêque ayant intimé l'ordre au curé de retirer tous les clous placés par les paroissiens pour suspendre leurs effets aux piliers et aux murs.

Au tout premier rang, Monsieur de Beufvier assistait avec condescendance à cette cérémonie. Sa famille et lui occupaient totalement le banc qui leur était réservé. L'abbé Noeau, fortement recueilli, ne les vit pas. Pourtant, le chevalier le toisait du regard. Le temps de l'Avent était achevé et il n'avait pas répondu à l'ultimatum de la fabrique Il avait tenu à être présent à Bouaine en ce jour de fête et, par sa présence, marquer sa propriété sur le banc.

Après les trois messes, chacun regagna sa demeure. Chez les messieurs et demoiselles, un savoureux repas où se mêlaient les meilleures viandes les attendait. Les paysans se partageaient en famille une fouace. Ce n'était que le lendemain qu'intervenait le repas de fête à base de pot-au-feu : soupe grasse puis légumes et viande. Ce repas était hâtivement avalé car nul ne devait se soustraire aux vêpres.

Les fabriciens se réunirent seulement après l'Epiphanie. Pierre Roy, marguillier, dressa d'abord le bilan de l'an passé puis acheva : " Messire Noeau, tortout avant payé les droits de banc, même les messieurs. Y'en a qu'un qu'a pouet dounné son dû : ol'est le maître de la Sècherie. J'avons vu Mathurin, son intendant. Le m'a dit que monsieur de Beufvier li a dit que le dounnera jamais rin à la fabrique...

- Assurément, reprit le prêtre, il est fort dommage qu'il n'ait pas suivi l'exemple des autres sieurs qui ont accepté ainsi d'aider notre paroisse.

- Bé sur, messire. O fait tot de même trente livres qu'auraient été bé nécessaires. Et p'is, si le paye pas, d'autres vont faire pareil.

- J'entends bien, Mathurin. Nous ne pouvons cependant pas attribuer le banc à une autre famille, ce qui créerait des désagréments pour tout le monde. J'estime qu'il serait préférable de retirer le banc de l'église. Nous le remettrons en place dès que Monsieur de Beufvier aura acquitté son droit.

- Pour sûr, Messire, ol'est d' même le mieux. Ye dirai demain à Jean Goillandeau, le charpentier, de passer démonter tio banc. Je le serrerons dans la sacristie. "

En procédant ainsi, la fabrique pensait agir pour l'intérêt de tous.

Pourtant, le sieur Belonde, avocat à Montaigu, écrivit à l’abbé Noeau dans les semaines qui suivirent. Il lui signifiait qu'il était chargé d'établir une requête contre la fabrique et lui-même, à la demande du sieur Charles-Alexis de Beufvier.

Les fabriciens s'émurent de la possibilité d'un procès. Leur secrétaire les rassura : " Chers amis, j'ai l'honneur de compter le sieur Belonde pour ami. Je lui expliquerai les faits et solliciterai qu'il ramène le sieur de la Sècherie à la raison. C'est un homme de bon conseil et je lui rapporterai que le banc sera remis en place dès le paiement du droit. " Ils se séparèrent, persuadés d'une issue de conciliation rapide.

Mais, le mois suivant, l'abbé Noeau dut leur exposer un nouveau courrier de l'avocat. Celui-ci présentait que son plaideur, le sieur de Beufvier, avait refusé toute sollicitation. Il adressait donc la requête à Monsieur le Sénéchal de Rocheservière.

" Ecoutez, mes amis, ce que le sieur de la Sècherie expose, déclara l'abbé Noeau.

On y traite de voie de fait l'enlèvement de son banc et d'abus la présence du clergé au secrétariat de la fabrique. On m'y implique en premier lieu comme l'esprit du désordre, tendant à révolter les sujets contre leur souverain et ses seigneurs, à fomenter des troubles offensants pour la Majesté Divine en Sa Maison, à favoriser le poison du matérialisme. De plus, il appelle à condamnation Pierre Roy, fabriqueur, et Jean Goillandeau, charpentier, pour avoir détruit le banc de sa famille.

- Ol'est une infamie !, s'écria Philbert Mandin, rouge de confusion. Tiau Maître est un failli menteur !

- Nous v'là bin ! ", lâcha laconiquement Pierre Roy dont la pâleur témoignait de la gravité de l'accusation qui l'accablait.

Seul l'abbé Noeau semblait impassible au rapport de cette requête. Pourtant, outre l'affaire du banc, les reproches qui lui étaient faits n’étaient pas bénins et pouvaient le conduire à des condamnations sévères, tant d'un tribunal du roi que d'un tribunal ecclésiastique. Le sieur de la Sècherie avait étendu ses différends particuliers avec la fabrique à une affaire d'Etat : s'opposer à sa volonté, c'était s'attaquer à la personne du roi ; vouloir venir en aide aux pauvres, c'était leur donner le goût du bien-être matériel au détriment du recours à la religion.

C'est ce qui suscitait le plus la fureur des membres de la fabrique et jetait l’opprobre sur l'auteur de cette requête. Comme ancien membre de la maison du roi, on avait tout à craindre des prétentions du personnage. Dès le début de cette affaire, il avait montré un esprit sans concession.

Les termes de la requête furent confirmés par la copie envoyée par la Sénéchalerie. Celle-ci était accompagnée d'une demande d'un mémoire justificatif aux accusations mentionnées pour éclairer le magistrat.

En réponse, l'abbé Noeau rapporta le déroulement des événements. Il rectifia les faits : le banc avait été démonté puis remisé à la sacristie, il se faisait fort de le remettre en place. Il souligna ses dénégations pour d'éventuels troubles commis dans la paroisse : ses habitants avaient sa confiance puisqu'ils l'avaient élu au secrétariat de la fabrique et ceux-ci étaient des fidèles sujets de Dieu et du Roi. D'ailleurs, la paroisse relevant du Roi, aucune personne ne pouvait prétendre avoir droit de banc à son seul profit.

Dans cette affaire, le seul souci de la fabrique avait été de venir en aide aux familles que les mauvaises récoltes laissaient en pénurie de pain. Il terminait en sollicitant la mansuétude du tribunal en ce qu'ils avaient agi pour le service de Dieu et du Roi.

Après avoir entendu cette lecture, Philbert Mandin conclut : " Ol'est bin comme tiu. Le saurant la vérité. Le pouvant venir chez nous, tortout dirant de même. Y'ai confiance. "

Ces péripéties judiciaires faisaient le tour de la paroisse. Les commentaires allaient bon train sur les ‘traîtrises’ du seigneur de la Sécherie. Seuls ses gens se taisaient : le courroux de leur maître était à la mesure de sa requête.

Un soir de février, cheminant en compagnie de l'abbé Hervouet, l'abbé Noeau revenait au bourg après avoir visité les habitants de la Biretière. La nuit, si tôt en cette saison, commençait à envelopper le chemin creux. Le pas d'un cheval les alerta. Bientôt l’ombre noire de la bête montée par un homme apparut. Les deux groupes se firent face.

" Messires les vicaires, quelle rencontre opportune ! s'écria le cavalier.

- Notre respect, monsieur René-Augustin de Beufvier, répondit l'abbé Hervouet après avoir reconnu le frère du sieur de la Sècherie.

- Coupons là les civilités ! Mon aîné vous amène devant le tribunal de Monsieur le Sénéchal. Il est bien trop bon avec des paysans, même s'ils fussent du clergé. En d'autres temps, il n'aurait pas été permis que le vol d'un banc d'église ne fût châtié immédiatement.

- Monsieur ! enhardit l'abbé Hervouet. Vous parlez à des serviteurs de Dieu ! Je suppose que la colère vous égare.

- Diantre non ! Ce sont mon épée et mon mousquet qui enragent de ne pouvoir laver l'affront. Mon âme ne saurait faiblir. J'ai su le montrer quand j'ai rencontré cet énorme loup près du bois de Gravelle. Je n'avais point d'arme sur moi. Il ouvrait une gueule si large qu'il eut avalé un enfant. Tandis que je saisissais son museau de la main gauche, je plongeai mon bras droit dans le gosier. J'allai si profondément que ma main sortit par le derrière. Je lui pris la queue et la lui ramenai dans la gueule. Quand je me retirai, il ferma ses dents sur sa queue. Il hurla de douleur et s’enfuit dans la forêt.

- Ne serait-ce pas le chien à la queue coupée de Jean de la Roulière ? ironisa l'abbé Noeau.

- Vous moqueriez-vous ? , hurla le seigneur qui s'agitait sur son cheval. J'étais lieutenant des vaisseaux du roi. Ni la mer déchaînée, ni l'ours de la montagne ne m'ont jamais fait peur. Alors, un abbé de campagne, voire deux, ne sauraient m'effrayer. Je viendrai à l'office des Cendres et j'apporterai mon banc que je placerai où l'autre fût volé. Le premier qui s'avisera d'y toucher connaîtra la pointe de ma lame.

Otez-vous du chemin si vous craignez que mon cheval vous piétine. "

Le cavalier lâcha la bride et ordonna à son animal d'avancer. Les deux prêtres n'eurent que le temps de reculer dans la haie avant que le cheval ne fût sur eux. Ils n'avaient pas pu observer le chevalier à cause de l'obscurité. Mais la violence de ses propos laissait à penser qu'il bouillait de colère. Connaissant l'homme, ils savaient qu'il tiendrait parole. Il irait jusqu'à répandre sa fureur dans l'intérieur de l'église.

L'abbé Noeau résolut en conséquence de pourvoir au vide laissé par le banc afin que le chevalier René-Augustin de Beufvier ne puisse placer le sien. Il prit le banc remisé dans la sacristie et alla le déposer au fond de l'église. Le dimanche suivant, après la fin de l'office, il annonça que celui-ci était vacant et par conséquent en vente contre un droit annuel de trente livres.

Chacun put le voir en sortant de l'édifice, mais nul ne manifesta l'intention de le louer. Le prix était trop élevé et peu de personnes n'auraient risqué à se trouver face au seigneur de la Sècherie.

Puis l'affaire fut oubliée. L'abbé Noeau était souvent invité dans les familles pour partager leur repas. Ces propositions s'exprimaient en pure amitié, car ses paroissiens ne pouvaient partager que le pain noir, le chou ou la bouillie de sarrasin. Le prêtre s’enquérait de la vie quotidienne, conseillait dans les arrangements de mariage, tentait d'apaiser les différends. Il perdait seulement patience lorsqu'on lui rapportait des injustices commises envers de pauvres gens par les seigneurs abusant de leurs droits.

Au début mai, l’abbé Noeau reçut un avertissement du sénéchal de Rocheservière fixant le jugement le 9. Confiant dans son affaire et ne désirant pas rencontrer les sieurs de Beufvier, aîné et surtout cadet, il s'abstint de faire le chemin jusqu'à la Sénéchalerie.

Il reçut dès le lendemain l'avis rendu par le magistrat Goupilleau de Villeneuve. Après avoir parcouru les premières lignes du feuillet, il eut un petit étourdissement. Il crut entendre les ricanements du cadet de la famille de Beufvier. Des bribes de phrases lui dansaient devant les yeux. "  Condamne par défaut l'abbé Noeau et Jean Goillandeau à remettre, dans les trois jours, le banc de la Sècherie au même lieu et place en l'emplacement lui appartenant, au devant de l'autel de la Vierge... en outre mille livres de dommages-intérets au profit des pauvres de la paroisse et aux dépens... "

Un autre pli lui fut remis dans la journée. La signature au bas du courrier était la marque de Monsieur Goupilleau de Villeneuve. Son humeur s'éclaircissait au fur et à mesure qu'il poursuivait la lecture. Il eut alors le courage de convoquer les autres fabriciens pour leur faire part de ces nouvelles.

Le groupe réuni se sentit accablé après la lecture à haute voix par l'abbé Noeau de l'arrêt du magistrat. Le désaveu du tribunal anéantissait leur espoir d'une justice indépendante de la noblesse. Leurs privilèges ancestraux, accordés en contrepartie d’une défense et du secours à la population, se maintenaient par ce biais, alors que les nobles de ce temps avaient, pour beaucoup, perdu l'esprit de la chevalerie et l'initiative économique pour ne rechercher que les plaisirs de Versailles.

Dans un pays en faillite, rien ne pouvait changer sans la disparition de ces dispositions qui ruinaient le peuple par les impôts et donnaient tout pouvoir à une caste souvent décadente.

C'était exactement la pensée que monsieur Goupilleau de Villeneuve développait dans la seconde lettre. Il s'excusait auprès de l'abbé Noeau de l'arrêt qu'il avait dû prononcer sur les instances de monsieur le Sénéchal de Rocheservière.

" Cependant, ne désespérez pas, mes amis !, s'enflamma l'abbé Noeau. Mon ami, monsieur Goupilleau, me conseille de ne point accepter cette sentence. En faisant appel auprès du Parlement de Poitiers, la condamnation sera suspendue.

De plus, notre affaire sera mieux engagée. Les juges du Parlement y oeuvrent pour le bien du Roi et de l'Etat. L'intérêt supérieur y prévaut face à ceux particuliers des seigneurs. La paroisse étant située dans les Marches, il sera opposé un refus à la demande de Messieurs de Beufvier voulant s'approprier un banc appartenant au Roi.

Quel est votre avis, mes amis ?

- Messire Noeau, nous comprenons pouet que le sieur Goupilleau nous condamne, et p'is nous engage à plaider à Poitiers, déclara le marguillier.

- C'est vrai que cela étonne. Mais si le magistrat nous a condamné, l'ami est de bon conseil.

- De tote manière, nous pouvons faire que de m'me. J'avons pouet mille livres à donner. Ol'est énorme !

- Mais dame, ô va coûter de plaider à Poitiers ! rajoute Philbert Mandin.

- Vous avez tous deux raison, acquiesça l'Abbé Noeau. La paroisse ne peut verser une somme de mille livres qu'elle ne possède pas ! D'ailleurs, pourquoi Monsieur de Beufvier les redistribuerait-il aux pauvres ? Cela n'est pas dans ses habitudes. A Poitiers, Monsieur Goupilleau connaît un avocat qui nous fera un prix raisonnable. J'ai un peu de bien de ma famille qui paiera les frais. Les pauvres ont tant besoin que nous ne pouvons utiliser le bien de la paroisse pour plaider. "

L'abbé Noeau réussit à faire l'unanimité. Elle lui était déjà quasiment acquise grâce à la confiance mise en lui, et au surplus, par la détermination qui animait ses propos. Le lendemain, malgré une douleur qui lui tiraillait un genou, il marcha jusqu'à Montaigu. Avec Monsieur Goupilleau de Villeneuve, il rédigea l'appel en termes choisis, propres à recevoir un accueil bienveillant auprès des juges de Poitiers. L'efficacité en fut démontrée car il reçut promptement l'acceptation de l'interpellation en l'appel.

Le curé Biret réunit plus tard ses vicaires. L'entente de ces prêtres était un vivant exemple d'une amitié chrétienne. Il prit d'abord un ton de confidence. " Je souhaite vous faire part d'une lettre de notre Seigneur Evêque. Monsieur de Beufvier lui a fait appel afin qu'il oblige notre paroisse à lui céder. Notre Seigneur lui a répondu qu'il voulait qu'on agisse en justice et laissait donc ce soin à notre Parlement Cependant, il souhaiterait fort qu'un accord intervint dans l'amour du Christ et l'honneur de tous.

- Notre Seigneur est sage, continua l'abbé Noeau. Nous nous devons de suivre son avis. Messire Biret, voulez-vous être l'émissaire de la réconciliation ?

- Messire Noeau, votre demande ne peut que me contenter. J'irai jusqu'à la Sècherie pour porter votre message de paix.

- Je vous en remercie. Veuillez faire savoir à Monsieur de Beufvier que la paroisse est disposée à remettre le banc en place s'il abandonne ses poursuites d'indemnisation immodérée.

- J'apporterai votre proposition et je m'efforcerai de la faire accepter. Elle ne peut que satisfaire l'honneur du seigneur de la Sècherie tout en sauvegardant les intérêts de la paroisse. "

Le curé Biret marcha donc jusqu'au château de la Sècherie. Il fit part de sa médiation. Il fut écouté attentivement car la missive de l'évêque avait calmé les ardeurs de revanche. Néanmoins, il ne reçut aucune assurance. Au plus, il devina que ses paroles allaient cheminer dans le raisonnement de son interlocuteur. Il put donc témoigner de son espoir auprès de ses vicaires.

 

La Fête-Dieu de 1785 connut un éclat particulier grâce à un soleil magnifique mais pas écrasant. Dès le matin, la rue de St-Colombin fut décorée. Des tentures de chanvre avaient été accrochées sur la façade des maisons. La terre du milieu de la rue avait été soigneusement balayée avant d'être couverte de branchages parsemés de fleurs de marguerite. Les paroissiens allèrent à l'église en grand nombre en prenant soin de ne pas déranger ces préparatifs. Au terme de la messe, une vague d'excitation parcourut l'assistance. Les membres de la confrérie gagnaient le choeur où ils se saisirent de leur porte-bannière représentant leur saint-patron et les attributs de leur société.

Ils prirent ainsi la tête du cortège en quittant l'église par la nef centrale. Le vigoureux abbé Hervouet venait derrière en tenant solidement la magnifique croix de procession en argent. Sur sa face avant, on voyait l'image du Crucifié vivant, puis on découvrait sur la face arrière un agneau et les quatre évangélistes.

Les bancs et les chaises se vidèrent. Sur deux files de part et d'autre du chemin de branchages, la foule suivait en brandissant des images pieuses. Elle chantait à l'unisson de l'abbé Noeau qui s’y était mêlé. Après ce long cortège venaient des adolescents portant des paniers de fleurs qu'ils semaient d'un geste auguste sur les branchages. Les enfants de choeur suivaient en balançant leurs encensoirs. Enfin, sous le dais blanc et or, le curé Biret était chargé de l'ostensoir contenant le Saint-Sacrement. Il était le seul à fouler le tapis de branchages et de fleurs.

Le cortège se disloqua autour du reposoir élevé en sortie du bourg. Une table recouverte de toile de lin accueillit l'ostensoir devant lequel s'agenouilla le curé Biret en même temps que tous les participants. Une arche de verdure protégeait le prêtre de l'ardeur du soleil.

La procession continua par deux autres reposoirs avant de revenir à l'église. Les paroissiens, malgré la fatigue de cette longue marche, avaient la joie au coeur quand ils sortirent au terme de cette cérémonie. Les cloches battaient à toute volée.

 

En juillet, l'abbé Biret reçut enfin l'accord du seigneur de la Sècherie sur la mesure d'apaisement proposée. Solennellement, en présence de l'abbé Noeau et d'un cousin de Monsieur de Beufvier, le banc fut remis en place. Des notaires en dressèrent l'acte. Ainsi, la Sénéchaussée de Poitiers put rendre sa sentence ; elle confirma le droit du seigneur sur ce banc et ramena le montant des dommages à trois livres. La situation antérieure se trouvait rétablie, mais laissait un goût amer aux fabriciens qui avaient tant espéré un changement au nom de la justice.

Le 2 mars 1789, vingt-quatre hommes de plus de vingt-cinq ans et acquittant des impôts s'assemblèrent après la messe en vertu des ordres du roi Louis XVI pour la réunion des Etats Généraux. L'abbé Noeau y retrouva Monsieur Goupilleau de Villeneuve chargé de dresser le procès-verbal de cette réunion.

Ils élurent trois députés pour représenter la paroisse à l'assemblée provinciale de Poitiers : André Jaunet, Louis Caillaud et Philbert Mandin. Ils devaient à leur tour participer à l'élection des députés du Tiers-Etat aux Etats Généraux de Versailles. L'abbé Noeau et Monsieur Goupilleau se félicitèrent que le peuple de la campagne fut enfin consulté.

" Messire Goupilleau, je suis déjà bien âgé mais je veux pouvoir encore vivre pour connaître un temps où chacun possédera les mêmes droits.

- N’en doutez pas, messire Noeau. Le changement est en bonne voie. Aujourd’hui, nous pouvons faire entendre nos doléances. Notre monarque connaîtra alors la triste condition de ses fidèles sujets. Il écartera ses mauvais conseillers et viendra au secours de son peuple bien-aimé. Il écoutera les bourgeois qui travaillent à la prospérité du royaume et délaissera tous ces nobles qui dilapident l’argent de notre pays.

- Je vous entends bien, Messire. Notre clergé en fera de même en éloignant tous les siens qui dirigent monastères et diocèses pour en tirer des revenus et paraître à la Cour. Dieu retrouvera ses vrais serviteurs.

- Messire Noeau, vous qui êtes l’ami des pauvres, allez pouvoir bientôt leur annoncer la fin de leurs malheurs.

- Dieu est grand car il a voulu que ses enfants soient enfin soulagés. "

Les deux hommes interrogèrent l’assemblée sur ce qu’elle voulait faire savoir au roi. Monsieur Goupilleau rédigea leurs doléances sur le cahier qui devait être remis à l’Assemblée de Poitiers par leurs délégués. Les plaintes concernaient surtout les redevances et droits féodaux dus aux seigneurs, la dilapidation des deniers publics, les abus de la justice et la levée des milices. Elle proclama sa confiance dans son monarque pour ramener la prospérité et la justice.

Maintenant, l’espoir habitait l’abbé Noeau. Il le faisait partager lors des rencontres avec ses paroissiens en leur annonçant des jours meilleurs tout proches. Le curé Biret et l’abbé Hervouet tentaient de le tempérer en lui faisant craindre des désillusions. " Les hommes sont tâchés du péché originel et doivent racheter leurs fautes pour prétendre paraître devant leur Créateur, aimait à dire le curé Biret. En offrant toutes leurs souffrances, nos pauvres gagneront plus vite le paradis. Nul ne pourra reproduire l’harmonie du paradis terrestre car Satan est toujours là. "

L’abbé Noeau ne voulait pas croire que Dieu avait condamné des innocents à être suppliciés sur la terre sans qu’Il leur laissa la possibilité d’atteindre un certain répit à leurs peines. La nuit du 4 août sembla lui donner raison : les Etats Généraux votèrent l’abolition des privilèges seigneuriaux. Il le clama à toutes ses rencontres.

" François ! Je t’apporte l’espérance. Sais-tu que nos députés ont demandé la fin de tous les abus ? Te voilà libéré des francs-fiefs...

- Messire Noeau, ye vous entends bé. Mais Monsieur le Comte de Chevigné m’a dit que rin changerait. C’est pouet le Tiers-Etat qu’a le pouvoir...

- Cela est vrai, François. Mais notre cher monarque aime ses sujets et répondra avec bienveillance à leurs plaintes. Ces messieurs les nobles conservent encore quelques illusions. - Messire, not’ seigneur de l’Ecorce est dur. Le crie partout que le fera des procès si on apporte pouet les redevances. Le dit que ces messieurs parlent au Roi pour qu’Il renvoie l’Assemblée.

- Faisons confiance à notre Roi. Mais il nous faut être vigilant. Prenons garde à ces mauvais conseillers. Rapporte-moi ce qui se passe à l’Ecorce, je ferai avertir nos députés pour qu’ils dénoncent ces traîtrises. "

C’est ainsi que l’abbé Noeau réconfortait ses paroissiens pleins d’espérance mais impatients. Aussi, quand l’administration fut changée avec la création de la commune, il fut choisi comme maire.

Cela déplut fort à la noblesse locale. Elle savait que le prêtre bénéficiait d’amitiés dans les milieux bourgeois progressistes. Quant à elle, elle suivait avec vif intérêt l’exil du comte d’Artois, frère du roi. Elle hésitait encore à rejoindre les autres gentilshommes exilés. Elle n’en attendait pas moins l’intervention armée soutenue par les royaumes voisins pour rétablir l’ordre féodal.

L’abbé Noeau, animé par les réformes déjà engagées, était soucieux de cette opposition. L’expérience avec le seigneur de la Sècherie demeurait à sa mémoire. On avait déjà découvert le projet fomenté par Monsieur de la Lézardière à la Proustière contre la nouvelle constitution. Le 30 novembre 1790, il écrivit à son ami Goupilleau, président du district de Montaigu :

" En observant scrupuleusement ma parolle de taire les noms des personnages, je n’ai pas fait mystère de la connaissance que vous m’avez donné d’un projet de contre-révolution de la part des ennemis de la patrie dans l’étendue de notre département de la Vendée.

J’ai cru devoir en prévenir non seulement la municipalité et la commune de cette paroisse rassemblées dimanche dernier, en leur rappelant l’engagement qu’ils ont contracté par leur serment civique et l’obligation où ils sont tous de nous avertir de tout ce qui pourrait venir à leur connaissance, contraire à la constitution actuelle de ce royaume, mais encore ayant occasion d’en parler au curé et au vicaire, je leur ai assuré que le projet est découvert et la mèche entièrement éventée.

Et par là je suis parvenu à mon but, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas manqué d’en instruire Madame de l’Ecorce, puisque dès le soir même, elle s’informa de ce qui avait été dit à notre assemblée et parut fort inquiète suivant le rapport qu’on m’en a fait.

Lundy dernier on m’a rapporté qu’il y a déjà quelque temps, un domestique de M. Chevigné de l’Ecorce a dit publiquement qu’il y a une très grande quantité de fusils rassemblés et serrés à la maison de la Guignardière paroisse d’Avrillé. Vous savez comme moi qu’elle est voisine de la maison de la Proustière en Poiroux.

Vous pourrez faire de ma lettre tel usage que vous jugerez bon pour l’avantage général. Persévérament attaché à la constitution présente, toujours fidèle à la nation, à la loy et au roi, je m’estimerais heureux si je pouvais contribuer à écarter le plus petit événement qui serait contraire aux bons patriotes.

J’ai l’honneur d’être avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

Bouaine, le 30 9bre 1790 "

Il termina en apposant sa signature et son titre de maire.

Quand l’Assemblée Nationale vota à la fin de ce mois l’obligation faite aux prêtres et évêques de prêter serment de fidélité à la Constitution Civile du Clergé, l’abbé Noeau n’hésita donc pas. Il jura donc comme beaucoup de prêtres vendéens du bas clergé en suivant l’avis du roi : ils furent dix dans le district de Montaigu. Cependant, à Bouaine, il ne sut pas entraîner l’abbé Hervouet et le curé Biret.

" Messire Biret, nous nous devons à nos fidèles comme à tous les français. Nos habitants ne comprendront pas que nous nous fassions les défenseurs d’une féodalité révolue.

- Messire Noeau, je ne comprends plus rien aux événements... Notre Roi bien aimé signe les décisions de l’Assemblée. Madame du Chaffault me répète qu’il en est le prisonnier.

- Voilà bien ce que je vous reproche. Vous demeurez trop à l’écoute de la noblesse qui gêne toute réforme. Elle n’a plus de prise sur nos bourgeois. Au contraire, elle lui serait redevable par les dettes qu’elle a contractées pour maintenir ses fastes en ces temps rudes.

- Nos seigneurs ont toujours été nos bienfaiteurs et n’ont jamais manqué d’égard pour nos habits. Je ne voudrais rien faire qui put leur déplaire. C’est d’ailleurs ce que notre seigneur Evêque nous écrit.

- Que faites-vous de tous nos chers paroissiens ? Leurs âmes sont souvent plus pures car ils ne sont pas oisifs. Nous avons leur confiance, ils m’ont choisi pour maire. Ne les décevons pas en nous faisant les défenseurs de ceux qui les ont opprimés pendant des siècles. La nation veut la liberté de tous, et Dieu y veillera. Notre seigneur Evêque est avant tout issu de la noblesse. Il est affligeant qu’il défende d’abord sa caste en oubliant l’épanouissement de toutes les âmes qu’il a en charge.

- Messire Noeau, vous avez peut-être raison. Mais les événements peuvent bouleverser toutes vos espérances. J'attendrai donc de jurer fidélité à cette constitution. Nous serons chacun un recours à notre manière, quels que soient les changements à venir. "

En février 1791, il reçut une lettre de Monsieur Goupilleau. Il l'assurait de son soutien et de celui de l'administration départementale de la Vendée. Il l'informa de l'élection prochaine de l'évêque. La Constitution prévoyait à présent que ce fut les prêtres jureurs qui choisissent leur supérieur diocésain.

Malgré son âge, il fit le chemin jusqu'à Fontenay, chef-lieu du nouveau département. Le 27, il participa avec cent soixante-douze autres prêtres vendéens à la messe avant qu'ils ne se rassemblassent pour le scrutin. Jean Servat, supérieur de l'Oratoire de Notre-Dame de Saumur, fut élu évêque.

Ce dernier voulut le rencontrer le lendemain : " Messire Noeau, on m'a dit vos vertus pour défendre vos brebis comme la Nation. Nul ne pourrait mieux que vous m'assister pour diriger ce diocèse. Voulez-vous demeurer à Fontenay pour m'éclairer de vos conseils ?

- Mon seigneur me fait trop d'honneur. Qu'elle ne se fâche point si je lui affirme que je préfère retourner auprès de mes paroissiens de Bouaine. Ils sont toute ma vocation de prêtre. Ils ne comprendraient pas si je les abandonnais maintenant. Vous trouverez bien parmi nos prêtres un esprit plus éclairé que le mien.

- Voilà bien trop de modestie, Messire Noeau. Je connais votre dévouement pour Bouaine, aussi bien en tant qu'abbé que maire. Je n'aurai donc pas le coeur de vous retirer à leur affection. Mais je veux que vous officiez demain pour ma messe d'intronisation ; c'est ma manière de distinguer votre personne et votre commune. Je n'admettrai pas de refus de votre part. "

C'est ainsi que le premier mars 1791, devant une foule d'autorités administratives et de fidèles, notre humble prêtre de Bouaine célébra cette cérémonie pendant laquelle Jean Servat reçut les attributs de l'évêque, la mitre et la crosse.

Aussi, quand il fallut choisir un prêtre jureur comme curé de Bouaine, il fut nommé sans hésitation car les abbés Biret et Hervouet n'avaient toujours rien résolu. Il fut bien affligé de ce fait. Les prêtres n'avaient point échangé de propos d'inimitié. Peu à peu, ils avaient pris l'habitude de ne point se parler, sachant qu'ils ne pourraient que s'opposer. Le rôle grandissant de l'abbé Noeau dans les structures administratives avait alimenté une certaine jalousie chez l'abbé Biret. L'abbé Hervouet, trop respectueux de son supérieur, l'avait suivi en tout point et s'était isolé de l'abbé Noeau.

Pourtant, ce dernier l'avait invité à demeurer dans la maison vicariale après qu'il l'eut achetée à la mise en vente des biens d'Eglise. Mais il avait eu la cruelle déception de rester seul. Il ne comprenait point cette attitude. Ne faisait-il pas tout pour que Dieu eût son règne sur la terre comme au ciel ? Par bonheur, il conservait la confiance des habitants qui venaient régulièrement le consulter sur les affaires de la commune. Cependant il observait chez certains un peu de réticence quand il parlait plus en religieux qu'en tant que maire. On respectait plus l'homme de l'autorité administrative que l'émissaire de Dieu.

Lorsqu'il prit possession de la charge de curé constitutionnel de la paroisse, il se démit de ses fonctions de maire pour se consacrer au seul service de la religion. Au terme d'une brillante et émouvante cérémonie à l'église, il rédigea l'acte officiel qui suit :

Le dimanche 3 juillet 1791, Pierre Jacques Noeau, élu et confirmé curé de cette paroisse, a presté le serment solennel en présence de la municipalité, du conseil de la commune réuni, du peuple, assistants Monsieur Favreau commandant de la garde nationale de Rocheservière accompagné de ses frères d'armes de Rocheservière, Monsieur Esnard de Vieillevigne commandant un détachement de gardes nationales et troupes de ligne envoyés par Mr Foissy maire du dit Vieillevigne, et encore un détachement de troupes de ligne envoyé par Mr Noeau maire de St-Colombain.

La cérémonie s'est faite avec toute la pompe et la solennité convenable et dans la plus grande tranquillité. Les officiers municipaux présents sont Jean-Baptiste Gendre premier officier municipal et président de la municipalité pendant la vacance de la place de maire d'après la décision du dit Sieur Jacques Noeau sur le registre de la municipalité, Jacques Hervé, Airieau de la Garloupière, Louis Caillaux procureur de la commune et les notables sont le Sr Roland Clénet, Julien Pichaud et autres. "

 

Notre nouveau curé n'était pas sans connaître le travail de sape qu’effectuait l'abbé Biret en visitant les feux de la commune. Mais il n'aurait jamais pu se résoudre à demander l'aide de la force armée pour le faire arrêter, malgré les troubles engendrés dans la population. Pourtant, ce refus de la générosité offerte par la Nation le minait profondément.

 

Les difficultés rencontrées par la France, dues aussi bien aux ennemis de l'intérieur qu'à ceux de l'extérieur, nourrissaient les mécontentements. Aux habitants qui lui en faisaient part, il ne pouvait qu'exprimer ses regrets mais aussi sa foi que la liberté et l'égalité finiraient par triompher.

Un soir qu'il dînait chez son cousin Jean, il ouvrit son coeur : " Je suis bien las... Notre pauvre pays est attaqué de tout bord. Aussi, pour la sauvegarde de la patrie, nos pauvres continuent d'acquitter des impôts. Cela est bien loin des espoirs que j'avais mis dans les réformes !

- Pierre-Jacques, ôl'est vrai. Mais ol'est pouet de not' faute. Ol'est to's ces messieurs qui faisant rin qu'à empêcher la Nation de vivre.

- J'avais promis à nos pauvres que tout allait changer, que leur famille ne serait plus dans le besoin. Comment tenir cette promesse ?

- Mon pauvre Pierre-Jacques ! Ye sais pouet que te conseiller.

- Je prie la Providence qu'Elle accorde enfin à notre pays la paix et la prospérité. Prie avec moi, Jean. Dieu n’abandonne pas ses enfants. "

L'âge marquait de plus en plus le physique de l'abbé Noeau. Il ne sortait plus sans un bâton pour s'appuyer. Il avait dû renoncer à ses lointaines marches dans les villages éloignés. Son visage était devenu terne : la flamme qui l'habitait et que recherchaient les paroissiens s'était éteinte. S'il demeurait un fervent patriote, il redoutait maintenant de ne pas voir le monde pacifié.

Quand au début de l'année 1793, il apprit que le roi avait été guillotiné, il pleura. Ce furent des larmes acides à l'image de son moral. Toutes les valeurs pour lesquelles il avait oeuvré étaient tachées de sang et de terreur. Il ne pouvait les renier car il restait convaincu qu'elles étaient l'espoir des plus humbles.

Il ne quitta donc plus guère sa maison, vivant en ermite. Qu'aurait-il pu répondre à ses paroissiens tout aussi désemparés ? Son temps était consacré à la prière car il sentait ses forces l'abandonner et s'approcher le temps de paraître devant son Dieu.

Les rumeurs du mécontentement venaient cependant jusqu'à lui par l'intermédiaire de sa servante. Quand elle lui fit connaître que la Nation voulait des hommes pour défendre les frontières, il sut que rien ne pourrait décider ses paroissiens à quitter Bouaine pour aller aussi loin de leur foyer.

Il ne fut donc pas surpris quand Legé passa à l'insurrection, le 30 mars 1793. Des patriotes furent assassinés. Sa servante apportait toutes ces nouvelles qui semblaient ne pas troubler le prêtre. Pourtant, le drame était dans son coeur déchiré. Jamais il n'aurait cru que le sang fut le terme de son combat pour l'égalité et la fraternité.

Dans la nuit, il n'eut aucun mal à entendre les faibles coups frappés à sa porte car il était devenu insomniaque. Il ne prit aucune précaution pour ouvrir à ce visiteur. Il reconnut l'abbé Hervouet.

" Messire Noeau, il faut vous enfuir ! Des jeunes en bande, venus de Vieillevigne, battent la campagne pour rechercher tous ceux qui appartiennent à l'administration. Je crains beaucoup pour vous.

- Messire Hervouet, que je suis aise de vous voir ! Il y a tant de jours que je n'ai vu un prêtre !

- Il n'est pas l'heure de converser, Messire. Il faut partir rapidement vous mettre en sûreté. Gagnez Nantes en profitant de la nuit.

- Mais pourquoi devrais-je fuir ? Serais-je un criminel ?

- J'ai été témoin de votre vie et je peux affirmer que vous êtes un homme pacifique et d'amour. C'est la nouvelle administration qui est criminelle !

- Ne m'accablez pas, je vous en prie. Si j'ai été maire, j'ai eu bien peu de pouvoirs. Et voici deux ans que je ne m'occupe plus guère des affaires de la commune. Ai-je fait appel aux gardes nationales pour poursuivre quiconque ?

- Non, vous avez raison. Mais nos jeunes sont en colère aujourd'hui. Pour qui et pour quoi iraient-ils se battre et mourir à la guerre loin de chez nous ? Certains sont ivres de furie. Ils sont les meneurs et vont jusqu'à massacrer tous ceux qui ont manifesté des sympathies pour la république. Personne n'ose les arrêter. Qui défendrait cette république qui a commis un régicide, qui est dirigée par des bourgeois cupides et qui bafoue la justice ?

- Hélas, Messire Hervouet ! Des gens sont bien coupables...

- Alors, partez vite ! Même moi, je ne pourrais vous préserver !

- Je vous remercie, Messire. Mais où irais-je ? Ma vie est à Bouaine. A cinquante-sept ans, je suis presque un vieillard. J'ai bien de la peine à marcher...

- Je serai trop inquiet pour vous si vous demeurez ici.

- Allez, Messire Hervouet. Je vous suis reconnaissant d'être venu me prévenir. Partez avant que vous ne soyez vu chez moi, cela pourrait vous nuire. A Dieu, Messire... "

Les deux prêtres se donnèrent l'accolade. Sans un mot, l'abbé Noeau poussa son ancien ami vers la porte. La nuit était sombre et silencieuse. La silhouette disparut dans l'obscurité.

Resté seul, il s'assit et entra en prières. Si sa vie était menacée, il voulait se préparer à rencontrer Dieu. Il oublia son amertume et exprima des suppliques pour que ses fautes fussent pardonnées. Il y passa tout le reste de la nuit.

Au matin, quand des coups violents défoncèrent sa porte, les assaillants le trouvèrent psalmodiant.

" Noeau, porqué que vo's priez ? apostropha un gaillard hirsute. Ye croyais que la république avait pouet de Dieu ! " Le prêtre ne bougea pas, ni ne répondit. Cela exaspéra encore plus l'homme qui poussa la chaise et le fit chuter.

" Pierre, ôl 'est Satan. Le pourrait te mordre ! "avertit un autre paysan en ricanant. Ils s’esclaffèrent de cette remarque.

Mais leur excitation était à son comble devant l'inertie de l'abbé qui ne réagissait ni à leurs propos, ni à leurs coups.

Aussi deux hommes le prirent par les bras, le soulevèrent et le portèrent dehors. C'est alors qu'un enfant surgit : " Venez bé vite ! Y a daus gardes qui v'nant de Montebert. Ol'est Joseph Orieux qui maus a dit. Le vous attend à la Boule. "

Cette annonce mit le comble à la fureur du groupe. " J'allons to't de suite ! déclara le chef de la troupe pendant qu'ils se saisissaient des fourches et des faux appuyées au mur.

- Et tiau gars ? , demanda le gaillard en désignant le prêtre.

- Le mérite qu'un coup de faux ! "

Ainsi fut prononcé la condamnation. Mais aucun ne voulut frapper cet homme toujours revêtu des habits de prêtre. Le chef, guère plus vaillant, finit par lâcher : " Emmenons-le ! "

Le pauvre prêtre fut plutôt traîné car ses jambes ne pouvaient suivre le pas précipité des révoltés. Joseph Orieux et les siens avaient déjà quitté la Boule pour se porter vers la troupe républicaine. Ils gagnèrent la Falordière. L'abbé Noeau suffoquait et ne tenait debout que par la présence de ses gardiens.

Au détour d'un chemin creux, ils virent tout à coup venir à eux les gardes nationaux. Ceux-ci épaulèrent leur fusil et firent feu. Les paysans avaient hâtivement passé les fourrés. Les balles ne purent atteindre que le prêtre qui était demeuré sans bouger. Il s'écroula au sol, sans un bruit, comme si son destin avait déjà été scellé.

Les soldats s'approchèrent du cadavre. " Encore une charogne ! Et quel coup ! Un de leurs prêtres fanatiques en moins ! ", fut son oraison funèbre.

 

 

Ainsi l'abbé Noeau devint le premier martyr de Bouaine. Il précéda une foule d'innocents, femmes, vieillards et enfants, massacrée par les colonnes infernales.

© ISBN 2-9510561-0

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