Messire Noeau
prêtre et premier maire
de Saint-Philbert-de-Bouaine
Les chevaux furent parcourus dun frisson. Les têtes sagitèrent avant que les museaux ne se relèvent. Leurs jambes senfonçaient dans la boue. Ils allaient marquer larrêt quand un cri les aiguillonna : "Diouc ! Diouc !... Han ! Nom dé Diou !... " Le dernier mot sétrangla dans la gorge du roulier. Il baissa la tête en évitant le regard de son compagnon de route. Ce petit homme en imposait par son habit de prêtre.
Les chevaux sursautèrent sous le hurlement des ordres. Les pattes avant droit battirent lair pendant que le char tournait. Les sabots vibrèrent sur les dalles du pont qui enjambait llsoire. Les pluies récentes avaient détrempé les abords de cette vieille arche en les transformant en bourbier. Les roues ferrées entraînèrent un grondement qui roula sur la rivière. Les meubles cahotèrent dans le char.
"Saint-Philbert-de-Bouaine ! Me revoici après quinze années dabsence pendant lesquelles je ne tai pas oublié." Le prêtre songeait avec émotion au jour où il avait dû quitter cette paroisse sur lordre de son évêque. Il y avait connu les joies des premiers pas de son sacerdoce. A peine ordonné, à vingt-cinq ans, il avait été nommé vicaire à Bouaine. Il sétait jeté éperdument au service de ses paroissiens, craintifs devant Dieu mais plutôt rebelles à tout enseignement.
Après le passage du dos du pont, les chevaux relâchèrent leur effort. Le char les poussa par son poids. Le roulier allait crier. " Pierre ! Tes chevaux ont bien mérité. Laisse-les paître ici. Je voudrais avant tout aller me recueillir à léglise.
- Oui messire, répondit le roulier en sefforçant de trouver quelques mots français. Jallons attendre. Dau moment quôl a de lhierbe, mes bêtes iront pas dépave."
Les chevaux semblaient avoir tout compris car ils courbèrent le cou pour que leur langue arrache les jeunes touffes les plus tendres.
A moins de cent mètres sélevait la vieille église. Trapue, elle sappuyait à un clocher massif et puissant et dissimulait mal sa lèpre : des pierres déjointées, un mur bombé secouru par des contreforts, les battants du grand portail tombant en son centre... Le temps avait bien éprouvé lédifice. Mais il portait la mémoire et la dévotion des générations qui sétaient succédé à Bouaine, et qui reposaient maintenant dans le petit cimetière attenant. Labbé ouvrit la porte latérale du côté de la rivière.
Malgré lobscurité du lieu, sa mémoire le guida rapidement à lautel où brillait une lueur rouge. Il sagenouilla sur la première marche et leva la tête vers la magnifique croix dargent et de pierres précieuses, seule richesse de ce lieu. "Mon Dieu ! Me voici devant Toi. Je serai encore serviteur dans cette église et cette paroisse. Je suis bien aise que Tu aies permis ce retour. "
Dans sa prière, il se souvint, avec émotion, de la rencontre quil avait eu avec sa soeur, le matin même, à la Grolle. Elle demeurait toujours dans la maison où il était venu au monde, le dix mars mil sept cent trente-cinq, il y avait plus de quarante ans. Il avait revu tous ces objets qui avaient peuplé son enfance. Et son coeur sétait serré à la pensée de ses parents et de toute la famille qui reposaient maintenant au petit cimetière, près de la vieille église de la Grolle.
Comme il refermait le portail, il faillit heurter une femme portant un fagot de fougères sur le dos.
" Oh ! Messire Noeau ! Bé ! Vous revlà ?
- Ah ! Marguerite ! Quelle joie ! Vous êtes la première personne que je rencontre à Bouaine. Vous avez une bien lourde charge !
- Messire, ô faut bin. Mon Mathurin peut pus ô faire. La mau à une jambe. O lé ti vos frusques dans le char ? , dit la femme en désignant lattelage immobilisé près du pont.
- Oui, Marguerite. Je redeviens votre vicaire jusquà ce que Dieu me rappelle à Lui.
- Messire, Le vous laissera avec nous bé longtemps. Sment, ô lé ma qui sé bé fatiguée. Yo dirai à Anthoine que vous vlà. Le va vous décharger vos frusques.
- Merci Marguerite. Dieu vous accueillera dans son paradis. "
Le roulier observa le signe du prêtre qui lappelait à le rejoindre. Il tira le licol dun cheval. Lessieu grinça quand le char sébranla. Les bêtes tendirent leurs muscles car la montée était raide. Le convoi suivit labbé Noeau qui le guida dans la ruelle à gauche de léglise. A lapproche dune maison à étages simposant aux constructions voisines très basses, le prêtre demanda au roulier de bien vouloir sarrêter. Il agita la cloche au-dessus de la lourde porte de bois. Une vieille femme vint ouvrir. Après quelle se fut enquise de la demande de labbé, elle partit vers la porte du fond qui desservait le jardin. A son appel, une large carrure parut. " Dieu vous accueille dans son paradis, messire Allard, salua le prêtre.
Cest donc vous labbé Noeau ! Monseigneur ma annoncé votre arrivée. Il est surprenant que vous, curé de Péault, ayez sollicité un vicariat. Sachez que je suis attaché à ma charge. Le curé de Saint Philbert de Bouaine, cest moi ! Vous devrez vous soumettre à ma volonté.
- Messire Allard, je serai votre fils obéissant.
- Noubliez pas votre parole. Allez à la maison vicariale.
Labbé Marchais sy trouve et vous aidera à vous installer. Nous nous verrons ce soir aux complies. "
Le curé sétait déjà retourné vers le jardin, abandonnant notre prêtre un peu marri de cet accueil. La vieille bonne referma la porte sur ses talons. Dans la ruelle, il se trouva muet. Le roulier devina son intention et emmena lattelage.
Après une centaine de mètres, sur la droite, sélevait une longue maison qui se distinguait des autres par la présence dune statuette de la Vierge dans une niche, à langle. Quatre hommes attendaient, leur large chapeau à la main. Ils saluèrent avec respect. " Que Dieu vous bénisse ! Anthoine ! Simon ! Julien ! François ! , clama labbé en les dévisageant.
- Marguerite ô za dit qué vous étiant là. Yé pas voulu ô crère! répondit Anthoine en souriant largement.
- Cest une grande joie de vous revoir, mes amis. Je serai encore votre vicaire.
- Bé ! Vous srez ben vu. Tot le monde y seront bin content. "
Cette discussion émaillée de cris fit surgir une silhouette par la porte ouverte. Un jeune abbé au visage émacié parcourut du regard le groupe en cherchant ce qui suscitait ces clameurs.
" Labbé Noeau, je suppose...
- Oui, labbé ! Que Dieu vous ait en sa sainte garde !
- Bienvenue dans notre maison.
- Merci à vous. Mes amis que voici sont déjà là pour maider.
- Votre souvenir dans la paroisse est toujours aussi vivace Je serai heureux dêtre auprès de vous car vous avez loreille de ses habitants.
Laprès-midi savançant, tout le monde sactiva à décharger le char. Le roulier sétant rafraîchi et ayant été payé, il partit vers labbaye de Geneston où il était attendu. Labbé Noeau disposa dune large pièce fraîchement blanchie à la chaux où il installa sa paillasse, une table et deux chaises. Les quatre hommes le quittèrent pour aller soccuper de leur bétail, mais ils promirent de revenir le voir.
Les deux vicaires se retrouvèrent seuls. Labbé Noeau rompit le silence : " Je reviens avec grand plaisir, avec le meilleur accueil des paroissiens et de vous-même. Mais notre curé semble fâché de mon arrivée...
Cest vrai, soupira le jeune vicaire. Il craint que vous le supplantiez dans le coeur des gens et preniez ainsi plus dimportance que lui.
- Mais il nest pas dans mes intentions de lui disputer sa charge, sindigna labbé Noeau.
- Il sait que vous avez un grand attachement pour nos paroissiens. Son humeur et son attitude font quil est plus respecté quaimé à Bouaine. Nos gens sadresseront plus volontiers à vous.
- Je vous remercie de mavoir si bien expliqué. Nous sommes, avant tout, au service du Seigneur qui éclairera notre curé. Cest là notre sacerdoce. Serez-vous avec moi pour lédification de nos paroissiens ?
- Vous qui avez particulièrement touché les coeurs serez mon maître.
- Que dîtes-vous là ?, sursauta labbé Noeau. Dieu veuille que notre curé ne vous ait entendu ! "
Ils partirent tous deux dun rire franc et scellèrent ainsi leur nouvelle amitié. Ils se retrouvèrent le soir aux complies où le curé les traita avec indifférence.
Le premier dimanche, nombreux furent les paysans des hameaux éloignés qui vinrent saluer labbé Noeau. Les femmes demeuraient en retrait ; elles expliquaient à leurs enfants que ce prêtre avait déjà été leur vicaire, comment il avait lhabitude daller visiter les malades même jusquaux confins des Landes, combien il sintéressait à la condition des pauvres. Le curé ne se montra point. Leurs rapports restèrent froids, cependant que labbé Noeau respectait scrupuleusement les indications qui lui étaient données.
Les deux vicaires vivaient en très bonne entente. On les apercevait souvent ensemble sur les chemins. Ils organisèrent leur vie commune dans la maison vicariale en se partageant les charges de travail. Labbé Noeau fit venir de la Grolle quelques meubles quil tenait de sa famille et qui furent affectés à la salle commune. Il fit creuser au fond du jardin deux larges fosses pour les commodités qui se vidaient lune dans lautre. Pour le trop-plein, un touc allait sous la porte du hangar jusque dans la rue. Comme les eaux du jardin y donnaient, le tout se vidait peu à peu à loccasion des grandes pluies. Cétait là un grand progrès dont lingéniosité laissait étonnée ses voisins.
Le journalier quil fit travailler à cette occasion ne parvenait pas à sexpliquer :
" Bin, messire ! Jaurions de louvrage si tous les mossieux fesiont comme vous !
- Allons, Pierre. Je souhaite que tu puisses aussi avoir une fosse semblable chez toi.
- Chez entrnous, ô faut tot le jardrin por les fèves. Yé sept drôles que le faut nourrir.
- Je sais, Pierre, que tu as bien de la misère pour faire manger ta famille.
- O srait rin si tortout étiant comme vous à bé me payer. A la Seuchrie, le maître me dounne sment un morceau de miche tote racornie.
Dieu prépare ta place en son paradis, et ses foudres à ceux qui ne donnent pas le pain. "
Ces paroles consolaient les pauvres qui navaient que leurs bras à proposer pour faire vivre leur famille. Ils étaient nombreux qui habitaient des murs de torchis, sous des toits de genêt, à la limite des Landes. Les hommes et les grands enfants partaient chaque matin vers les borderies et les métairies à la quête dembauche. Leur grand effroi était la saison hivernale où les travaux devenaient rares, laissant leur famille le ventre souvent vide.
Dans les premiers temps qui suivirent son arrivée, labbé Noeau rendit visite à son cousin Jean Peneau. Ce dernier possédait une échoppe sur le chemin du Bas-Rouet, où il vendait des ustensiles de cuisine à lenseigne du poeslier. Il vivait dans une certaine aisance en se prévalant de son honorabilité de bourgeois.
" Jean, mon cousin, ta maison sest fort embellie, sémerveilla labbé Noeau.
- Pierre-Jacques ! Merci de mavouère visité. Yé creiyons pus te vouère chez nous ! Vë donc dans la salle. "
Ils abandonnèrent léchoppe où régnait lodeur acide des métaux. Ils furent accueillis par les enfants qui se turent en reconnaissant léminence du visiteur.
" Pierre-Jacques, prends piace su le banc. Te vas goûter mon vin.
- Aurais-tu de la vigne ?
- Nenni. Javons été payé avec dau vin. Le vé do Temple. O la pas meilleur dans la paroisse.
- Cest gentil de men offrir.
- Yo faut que ye te parle. Ugène Merlet qué fabriqueur veut rendre ses comptes. Le peut pus supporter que not curé commande totes les affaires de la paroisse.
- Philbert Mandin ma annoncé sa décision. Cela est bien triste.
- Tot le monde ô regrette. Les bourgeois en avont discuté. Le faut quelquun de fort por remplacer Ugène, qué craint par not curé. Lors, le creyant que tu devrais être élu.
- Tu ny penses pas, Jean ! Jai mon sacerdoce.
- Tel quo va, les affaires iront dvant le Présidial de Poitiers. Lé pus possible que not curé serre totes les statues dans la sacristie. Tortout iront à léglise de la Grolle, bé donc à Saint-Colombin...
- Jai déjà observé cela, Jean.
- Le monde iront dans les autres paroisses por la messe ... et por le négoce. Les marchands dau bourg voulant écrire à not seigneur Evêque.
- Hé là ! Que devient lamour de notre Seigneur ?
- Nous autres voulons not salut. Mais lo faut que le progrès vienne à Bouaine. Lo faut que la paroisse soye menée par le Général, pouet par not curé.
- Je tentends bien, Jean. Les affaires de la paroisse appartiennent aux paroissiens. Cest à eux de choisir leurs fabriqueurs. Les laboureurs refusent de plus en plus les droits féodaux. Notre curé séchauffe lesprit car les gerbes de dîme sont bien maigres et ne rentrent pas. Il faudra bien que cela change.
- Nous autres, bourgeois, ô attendons. Sommes bé pus capables à mener les affaires du royaume que tos ces nobliaux que savant même pas travailler. Tes de not monde. Quand te sras fabriqueur, te pourras o faire. "
Les paroles de son cousin troublèrent le prêtre. De nombreux paroissiens le pressèrent de poser sa candidature. Il savait posséder la confiance de la plupart dentre eux. Dans sa réflexion, il songea que son sacerdoce était de préparer le salut des hommes, mais aussi de leur apporter un peu de bonheur dans ce bas monde. Il finit donc par concéder à se présenter à la charge de fabriqueur.
Le premier dimanche du mois doctobre, après la messe, à lappel de la cloche, les hommes sassemblèrent devant le portail de léglise. Le curé monta sur la pierre et annonça :
" Secrétaire de notre Général, je dois dabord remercier Eugène Merlet davoir longtemps servi notre paroisse. Jinvite maintenant ceux qui veulent prétendre à sa fonction de fabriqueur de bien vouloir se faire connaître. "
Le silence sinstalla. Chacun guettait la levée dun bras. Les bourgeois fixaient des yeux labbé Noeau. Les secondes passaient sans aucune manifestation. Comme le curé allait prendre de nouveau la parole, labbé finit par se décider et leva le bras droit. Des commentaires dagréables surprises montèrent du groupe cependant que le curé montrait un sombre regard. Lélection ne fut quune formalité et labbé Noeau reçut les congratulations de chacun. Seul le curé séloigna rapidement, vraisemblablement blessé par ces marques de sympathie.
Lassemblée fut de courte durée. Une femme brisa le cercle des paroissiens en criant : "Mssire Noeau ! O la mon ptit Pierre quest tot chaud. Ye cré que le va défunter.
- Bougez pas, la Jeanne. Je vas chercher les huiles. "
Labbé Noeau, laissant le groupe devenu silencieux, partit rapidement vers la sacristie. Il en revint bientôt après avoir passé les ornements. Il tenait précieusement dans ses mains le flacon recouvert dun voile. Lassistance masculine se découvrit de son large chapeau. Le prêtre était déjà en prière. Il allait dun bon pas car Jeanne Ganacheau demeurait au Coin-Garat, à plus dune demi-lieue. La pauvre femme, malgré lessoufflement du trajet aller, suivit labbé tout en sanglotant. Au bas de la Butte des Grous, lIsoire était encore grosse. Ils la longèrent par la desserte de la Tribouille. Ce nétait que des ornières remplies deau. Ils cheminèrent le long des talus pour éviter la boue. A plusieurs reprises, les ornements du prêtre furent accrochés aux ronces ; il devait sarrêter pour se libérer. A la Tribouille, dépassant le château, ils arrivèrent au guet où des hommes les attendaient. Ils les firent passer sur lautre rive de la rivière. La côte était raide pour monter jusquau Coin-Garat !
Ils empruntèrent le sentier escarpé suivi par les troupeaux. Cest pourquoi ils surgirent sur la place du village auprès des étables. Sans un regard pour le château planté à droite, le groupe se dirigea directement vers une petite maison basse. Les volailles effrayées protestèrent en caquetant, ce qui amena les chiens sur les talons des hommes qui fermaient la marche.
En pénétrant dans la chaumière, labbé Noeau fut prisonnier de lobscurité. Lunique lucarne sans vitre était fermée par un volet et le plafond noirci par la fumée de lâtre anéantissait les rares rais de lumière passant autour de la porte. Des gémissements guidèrent le prêtre vers une paillasse dans langle opposé.
Jeanne raviva le feu dans le foyer et la grande pièce dhabitation apparut dans toutes ses dimensions. Le visage blanc de lenfant irradiait de fièvre. Labbé posa sa main sur le front de Pierre et il sentit la brûlure du mal qui habitait le petit être. La fraîcheur de cette paume sembla lapaiser et il leva les yeux vers ce bienfaiteur. Une courte prière monta des lèvres du prêtre tandis quil marquait du signe de la croix le front de lenfant.
" Jeanne, y a-t-il longtemps quil a la fièvre ? demanda labbé Noeau.
- O fait bé deux jours.
- Je vois beaucoup de petits points rouges sur la peau de Pierre.
- Vrai ! Yai peur quô lest la vérole. Yai pus de mari. Yai que tiau gars. Demandez au Bon Diou de me laisser mon ptit Pierre.
- Je prie, Jeanne. Dieu connaît vos malheurs. Il aime votre Pierre. Il lappellera peut-être auprès de Lui dans son paradis. Mais Il peut aussi éprouver votre amour pour Lui. Comment soignez-vous votre enfant ?
- Ye li donne daus forces. Yai tué un lapin por que le mange, et le bouét dau vin. La pis dappétit, seulment soueffe.
- Avez-vous appelé la Marguerite du Piltier ?
- Cré non, messire. Ye creyons au Bon Diou. Tiète mauvaise est ine sorcière. A tuerait mon ptit !
- Nenni, Jeanne. Si elle ne vient pas souvent à léglise, cest tout de même une femme bonne. Sa science des maladies et des plantes est grande. Cest le Bon Dieu qui lui a donnée pour aider les pauvres gens. Faites-la quérir rapidement et écoutez bien ses conseils. "
La pauvre femme, un peu abasourdie par ces propos, nattendait cependant que cette autorisation pour faire appel à la guérisseuse du Piltier. La Marguerite était redoutée, tant on craignait quelle tînt ses pouvoirs du diable. Aussi, on la consultait plus volontiers après la tombée du jour, à labri des regards. Cela renforçait encore plus le diabolisme de ces visites.
Dans la cour du village, Jeanne héla Julienne Pavageau, sa voisine, et la pria daller au Piltier. Elle vainquit sa réticence en lassurant de laccord de labbé Noeau. Quand elle revint à lintérieur de sa maison, Jeanne remarqua que son enfant reposait tandis que le prêtre récitait des prières. Cela apaisa son angoisse et lui apporta lespoir que Dieu autorisa son fils à demeurer auprès delle. Lorsque labbé quitta Jeanne, le petit Pierre dormait. Il enjoignit à la mère de suivre scrupuleusement les conseils de la guérisseuse. Elle le lui promit et se confondit en remerciements. Espérait-elle plus dans lhabileté des soins de Marguerite que dans la clémence divine ? Il signifia quil passerait dans les jours prochains. Les voisins, curieux de la santé de lenfant, attendaient à la porte. Ils saluèrent labbé Noeau avec déférence, tout en exprimant leur sympathie.
Dans les jours qui suivirent, le vicaire de Bouaine ne fut pas appelé au Coin-Garat. Il en loua le Seigneur, supposant que létat de santé de Pierre sétait amélioré. Aussi, le jeudi, il prit son bâton et ses pas le menèrent en direction de St-Colombin. Il put passer lIsoire au gué. Son arrivée au Coin-Garat surprit la Jeanne dans le pâtis où elle ramassait de lherbe.
" Que Dieu vous bénisse !, salua le prêtre.
- Por vous d même, répondit la paysanne en se relevant.
- Comment va Pierre, maintenant ?
- Bérède mieux. Les boutons sant sortis et la presque pouet de fièvre. Olest grâce à vous !
- Remerciez plutôt le Seigneur, Jeanne. Pierre a-t-il eu la visite de Marguerite du Piltier ?
- Dame, alle est venue dès le souère. A ma défendu dy dounner dau vin et pis de la viande. La fallu que le buve bérède de lait, et pis daux poummes, daux cormes... A ma laissé daux herbes que ye fais bouillir et que ye mets dans un baquet por le baigner. Oly a fait bérède de bien. Ye cré bé que le vlà sauvé. "
Labbé Noeau fut fort satisfait de ces nouvelles et loua son divin Maître davoir permis à cette pauvre femme de conserver son garçon, seule promesse déchapper à la mendicité à lâge de la vieillesse. La visite à Pierre se fit dans lallégresse dune nouvelle vie. Lenfant promit de faire sa première sortie de convalescent à léglise.
Dans les semaines suivantes, lépidémie de variole gagna nombre denfants. Ils neurent pas tous les soins ni la chance de Pierre et près dun sur dix décéda. A chaque fois on voyait labbé Noeau partir à pied pour faire la levée du corps, même si le hameau était perdu dans les Landes. Il ne demandait aucun argent en contre partie et souhaitait ainsi apporter les mêmes services de la religion au plus humble comme au plus riche. Cela ne manquait pas de lui attirer les sarcasmes du curé.
Lannée 1779 commença sous dheureux auspices pour Bouaine. Le curé Allard quitta son ministère pour celui de Grosbreuil. Il fut remplacé par Pierre-Joseph Biret, homme affable, qui noua rapidement des liens amicaux avec ses vicaires, les abbés Hervouet et Noeau.
Entouré de deux ou trois journaliers selon les saisons, labbé Biret sappliquait à lexploitation du domaine de la cure. Novateur et pédagogue, il faisait moissonner et battre, vendanger et presser, selon les derniers principes de lagriculture pour enseigner les paysans de la paroisse. Agneaux, porcs et volailles fournissaient les maisons curiale et vicariale. Avec les gerbes et les barriques de dîme, cétait un revenu appréciable pour le titulaire de la cure. Mais il devait le partager avec les abbés de lévêché de Poitiers, dailleurs plus souvent présents à la cour de Versailles.
En 1784, en sa qualité de secrétaire de fabrique, il arrêta la réforme des droits de bancs. Selon leur emplacement dans léglise, il pouvait en coûter jusquà vingt-cinq livres par an pour disposer dun banc pour sa famille tandis quune livre suffisait pour une chaise. Il va sans dire que cette dépense nétait autorisée quaux personnes ayant des revenus bourgeois : riches fermiers, artisans et commerçants. Les bordiers et les journaliers demeuraient debouts pendant les offices.
Ces droits de bancs assuraient un important revenu à la fabrique, pour le bien des paroissiens. Cependant, les bancs les mieux placés étaient laissés aux familles nobles sans aucune contrepartie pour la paroisse, en vertu de lointaines coutumes.
Devant le Général assemblé ( assemblée de paroissiens ), labbé Noeau prit la parole : " Chers paroissiens, il me faut maintenant vous présenter le projet de la fabrique. Il a tant plu lété dernier que la récolte de froment a été maigre et de fort mauvaise qualité. Le boisseau coûte déjà près de cinquante sols. Les pauvres nen auront pas. Le seigle est tout aussi rare. Quel pain mangeront-ils ?
La fabrique vient en aide aux familles des journaliers qui nont plus rien pour leurs enfants. Comme il y a encore plus de misère, nous avons besoin de revenus supplémentaires. Les droits de bancs ne sauraient être augmentés : la vie est chère pour tous nos gens.
Aussi, la fabrique a décidé de demander des droits pour les bancs occupés par les sieurs de la noblesse. Ils comprendront les difficultés de notre temps et voudront ainsi servir leur serment fait à Dieu de protéger les plus faibles. "
Ces derniers mots disparurent dans les murmures de lassemblée. Cette réforme faisait leffet dune innovation incroyable. Philbert Mandin sollicita la parole et il attendit que le silence fut rétabli.
" Messire Noeau ! Javons bé entendu votre prêche. Je sons tortous daccord avec tiu. Pis, ô faudrait que la confrérie abandounna un peu de ses revenus. Cest que la farine a bé enchéri...
- Nenni !, cria un personnage assis au premier rang. Nous ne saurions accepter une redevance pour lusage dun banc. Nous avons été les bienfaiteurs de cette église, et sommes les premiers serviteurs de Dieu, en vertu de quoi nous sommes autorisés à posséder des bancs. "
Charles Alexis de Beufvier, sieur de la Sècherie et de la Bouanchère, venait de sexprimer vivement. Il se leva et parcourut des yeux lassemblée en guettant une éventuelle opposition. Les gens demeuraient figés, en faisant plutôt grise mine. Le bel espoir senvolait.
Seuls ces messieurs semblaient se féliciter de ce rebondissement. Le sieur de la Sécherie allait se rasseoir avec satisfaction quand l'abbé Noeau quitta sa chaise et s'avança vers lui.
" Noble Maître, si vos prédécesseurs à la Sécherie firent montre de leurs largesses pour les oeuvres de la paroisse, vous n'avez nullement fait connaître les vôtres à ce jour. Même la chapelle de votre seigneurie n'est plus que ruines !
- L'abbé, votre robe vous oblige à servir Dieu et ceux qu'Il a distingués pour confier son autorité sur la terre. Votre curé saura vous amener à la raison. Vos propos seront rapportés à notre Seigneur Evêque de Luçon.
- Noble Maître, je ne suis pas votre chapelain ! Je me suis retiré à Bouaine pour le service de tous, spécialement des plus malheureux. Le secours accordé au plus humble n'est-il pas un bienfait accordé à Notre Seigneur comme Il nous l'a enseigné ?
Et aujourd'hui, noble sieur, c'est le secrétaire de fabrique qui s'adresse à vous. Celle-ci est souveraine de ses décisions pour la bonne marche de la paroisse. Aussi je proclame que les bancs concédés à vous et autres sieurs seront conservés, à la condition que vous apportiez trente livres par banc d'ici la fin de l'Avent. "
Le sieur de la Sécherie voulut répliquer mais sa voix fut étouffée par les ovations des paroissiens, conquis par la fermeté des propos du prêtre en qui il sentait leur défenseur. Le prêtre, un peu voûté par l'âge, paraissait frêle face à Monsieur de Beufvier, un gaillard qui fut chevau-léger à la Garde du Roi. Mais les deux personnalités en imposaient tout autant, que ce soit par le regard clair et soutenu du vicaire que par le visage fermé et fier de l'ancien militaire. Aujourd'hui, le seigneur de la Sècherie devait abandonner la partie sous la pression de son insuccès populaire. Il quitta donc la réunion. Chacun pensait cependant que la querelle n'en resterait pas là.
La fin octobre approchait. Une première gelée survint un matin. Il fallut se résoudre à vendanger. L'été pluvieux avait retardé le mûrissement, on attendait toujours que le soleil accomplît son oeuvre. Tous les journaliers furent sollicités pour ramasser les grappes avant que le froid ne les fît pourrir. Après pressage, on obtint un vin très vert. D'ailleurs, lorsqu'on voulut le faire bouillir, on ne put en tirer de l'eau-de-vie.
A Noël, comme à l'accoutumée, l'église était comble. Les fidèles suivaient pieusement l'office de minuit. Avant de quitter leur foyer, ils avaient déposé dans l'âtre la cosse de Noël, cette énorme bûche qui n'aurait pas assez de la nuit pour se consumer. Comme il pleuvait beaucoup, ils étaient arrivés gueunés à la messe. Ils avaient dû conserver leurs capuches mouillées à la main, l'évêque ayant intimé l'ordre au curé de retirer tous les clous placés par les paroissiens pour suspendre leurs effets aux piliers et aux murs.
Au tout premier rang, Monsieur de Beufvier assistait avec condescendance à cette cérémonie. Sa famille et lui occupaient totalement le banc qui leur était réservé. L'abbé Noeau, fortement recueilli, ne les vit pas. Pourtant, le chevalier le toisait du regard. Le temps de l'Avent était achevé et il n'avait pas répondu à l'ultimatum de la fabrique Il avait tenu à être présent à Bouaine en ce jour de fête et, par sa présence, marquer sa propriété sur le banc.
Après les trois messes, chacun regagna sa demeure. Chez les messieurs et demoiselles, un savoureux repas où se mêlaient les meilleures viandes les attendait. Les paysans se partageaient en famille une fouace. Ce n'était que le lendemain qu'intervenait le repas de fête à base de pot-au-feu : soupe grasse puis légumes et viande. Ce repas était hâtivement avalé car nul ne devait se soustraire aux vêpres.
Les fabriciens se réunirent seulement après l'Epiphanie. Pierre Roy, marguillier, dressa d'abord le bilan de l'an passé puis acheva : " Messire Noeau, tortout avant payé les droits de banc, même les messieurs. Y'en a qu'un qu'a pouet dounné son dû : ol'est le maître de la Sècherie. J'avons vu Mathurin, son intendant. Le m'a dit que monsieur de Beufvier li a dit que le dounnera jamais rin à la fabrique...
- Assurément, reprit le prêtre, il est fort dommage qu'il n'ait pas suivi l'exemple des autres sieurs qui ont accepté ainsi d'aider notre paroisse.
- Bé sur, messire. O fait tot de même trente livres qu'auraient été bé nécessaires. Et p'is, si le paye pas, d'autres vont faire pareil.
- J'entends bien, Mathurin. Nous ne pouvons cependant pas attribuer le banc à une autre famille, ce qui créerait des désagréments pour tout le monde. J'estime qu'il serait préférable de retirer le banc de l'église. Nous le remettrons en place dès que Monsieur de Beufvier aura acquitté son droit.
- Pour sûr, Messire, ol'est d' même le mieux. Ye dirai demain à Jean Goillandeau, le charpentier, de passer démonter tio banc. Je le serrerons dans la sacristie. "
En procédant ainsi, la fabrique pensait agir pour l'intérêt de tous.
Pourtant, le sieur Belonde, avocat à Montaigu, écrivit à labbé Noeau dans les semaines qui suivirent. Il lui signifiait qu'il était chargé d'établir une requête contre la fabrique et lui-même, à la demande du sieur Charles-Alexis de Beufvier.
Les fabriciens s'émurent de la possibilité d'un procès. Leur secrétaire les rassura : " Chers amis, j'ai l'honneur de compter le sieur Belonde pour ami. Je lui expliquerai les faits et solliciterai qu'il ramène le sieur de la Sècherie à la raison. C'est un homme de bon conseil et je lui rapporterai que le banc sera remis en place dès le paiement du droit. " Ils se séparèrent, persuadés d'une issue de conciliation rapide.
Mais, le mois suivant, l'abbé Noeau dut leur exposer un nouveau courrier de l'avocat. Celui-ci présentait que son plaideur, le sieur de Beufvier, avait refusé toute sollicitation. Il adressait donc la requête à Monsieur le Sénéchal de Rocheservière.
" Ecoutez, mes amis, ce que le sieur de la Sècherie expose, déclara l'abbé Noeau.
On y traite de voie de fait l'enlèvement de son banc et d'abus la présence du clergé au secrétariat de la fabrique. On m'y implique en premier lieu comme l'esprit du désordre, tendant à révolter les sujets contre leur souverain et ses seigneurs, à fomenter des troubles offensants pour la Majesté Divine en Sa Maison, à favoriser le poison du matérialisme. De plus, il appelle à condamnation Pierre Roy, fabriqueur, et Jean Goillandeau, charpentier, pour avoir détruit le banc de sa famille.
- Ol'est une infamie !, s'écria Philbert Mandin, rouge de confusion. Tiau Maître est un failli menteur !
- Nous v'là bin ! ", lâcha laconiquement Pierre Roy dont la pâleur témoignait de la gravité de l'accusation qui l'accablait.
Seul l'abbé Noeau semblait impassible au rapport de cette requête. Pourtant, outre l'affaire du banc, les reproches qui lui étaient faits nétaient pas bénins et pouvaient le conduire à des condamnations sévères, tant d'un tribunal du roi que d'un tribunal ecclésiastique. Le sieur de la Sècherie avait étendu ses différends particuliers avec la fabrique à une affaire d'Etat : s'opposer à sa volonté, c'était s'attaquer à la personne du roi ; vouloir venir en aide aux pauvres, c'était leur donner le goût du bien-être matériel au détriment du recours à la religion.
C'est ce qui suscitait le plus la fureur des membres de la fabrique et jetait lopprobre sur l'auteur de cette requête. Comme ancien membre de la maison du roi, on avait tout à craindre des prétentions du personnage. Dès le début de cette affaire, il avait montré un esprit sans concession.
Les termes de la requête furent confirmés par la copie envoyée par la Sénéchalerie. Celle-ci était accompagnée d'une demande d'un mémoire justificatif aux accusations mentionnées pour éclairer le magistrat.
En réponse, l'abbé Noeau rapporta le déroulement des événements. Il rectifia les faits : le banc avait été démonté puis remisé à la sacristie, il se faisait fort de le remettre en place. Il souligna ses dénégations pour d'éventuels troubles commis dans la paroisse : ses habitants avaient sa confiance puisqu'ils l'avaient élu au secrétariat de la fabrique et ceux-ci étaient des fidèles sujets de Dieu et du Roi. D'ailleurs, la paroisse relevant du Roi, aucune personne ne pouvait prétendre avoir droit de banc à son seul profit.
Dans cette affaire, le seul souci de la fabrique avait été de venir en aide aux familles que les mauvaises récoltes laissaient en pénurie de pain. Il terminait en sollicitant la mansuétude du tribunal en ce qu'ils avaient agi pour le service de Dieu et du Roi.
Après avoir entendu cette lecture, Philbert Mandin conclut : " Ol'est bin comme tiu. Le saurant la vérité. Le pouvant venir chez nous, tortout dirant de même. Y'ai confiance. "
Ces péripéties judiciaires faisaient le tour de la paroisse. Les commentaires allaient bon train sur les traîtrises du seigneur de la Sécherie. Seuls ses gens se taisaient : le courroux de leur maître était à la mesure de sa requête.
Un soir de février, cheminant en compagnie de l'abbé Hervouet, l'abbé Noeau revenait au bourg après avoir visité les habitants de la Biretière. La nuit, si tôt en cette saison, commençait à envelopper le chemin creux. Le pas d'un cheval les alerta. Bientôt lombre noire de la bête montée par un homme apparut. Les deux groupes se firent face.
" Messires les vicaires, quelle rencontre opportune ! s'écria le cavalier.
- Notre respect, monsieur René-Augustin de Beufvier, répondit l'abbé Hervouet après avoir reconnu le frère du sieur de la Sècherie.
- Coupons là les civilités ! Mon aîné vous amène devant le tribunal de Monsieur le Sénéchal. Il est bien trop bon avec des paysans, même s'ils fussent du clergé. En d'autres temps, il n'aurait pas été permis que le vol d'un banc d'église ne fût châtié immédiatement.
- Monsieur ! enhardit l'abbé Hervouet. Vous parlez à des serviteurs de Dieu ! Je suppose que la colère vous égare.
- Diantre non ! Ce sont mon épée et mon mousquet qui enragent de ne pouvoir laver l'affront. Mon âme ne saurait faiblir. J'ai su le montrer quand j'ai rencontré cet énorme loup près du bois de Gravelle. Je n'avais point d'arme sur moi. Il ouvrait une gueule si large qu'il eut avalé un enfant. Tandis que je saisissais son museau de la main gauche, je plongeai mon bras droit dans le gosier. J'allai si profondément que ma main sortit par le derrière. Je lui pris la queue et la lui ramenai dans la gueule. Quand je me retirai, il ferma ses dents sur sa queue. Il hurla de douleur et senfuit dans la forêt.
- Ne serait-ce pas le chien à la queue coupée de Jean de la Roulière ? ironisa l'abbé Noeau.
- Vous moqueriez-vous ? , hurla le seigneur qui s'agitait sur son cheval. J'étais lieutenant des vaisseaux du roi. Ni la mer déchaînée, ni l'ours de la montagne ne m'ont jamais fait peur. Alors, un abbé de campagne, voire deux, ne sauraient m'effrayer. Je viendrai à l'office des Cendres et j'apporterai mon banc que je placerai où l'autre fût volé. Le premier qui s'avisera d'y toucher connaîtra la pointe de ma lame.
Otez-vous du chemin si vous craignez que mon cheval vous piétine. "
Le cavalier lâcha la bride et ordonna à son animal d'avancer. Les deux prêtres n'eurent que le temps de reculer dans la haie avant que le cheval ne fût sur eux. Ils n'avaient pas pu observer le chevalier à cause de l'obscurité. Mais la violence de ses propos laissait à penser qu'il bouillait de colère. Connaissant l'homme, ils savaient qu'il tiendrait parole. Il irait jusqu'à répandre sa fureur dans l'intérieur de l'église.
L'abbé Noeau résolut en conséquence de pourvoir au vide laissé par le banc afin que le chevalier René-Augustin de Beufvier ne puisse placer le sien. Il prit le banc remisé dans la sacristie et alla le déposer au fond de l'église. Le dimanche suivant, après la fin de l'office, il annonça que celui-ci était vacant et par conséquent en vente contre un droit annuel de trente livres.
Chacun put le voir en sortant de l'édifice, mais nul ne manifesta l'intention de le louer. Le prix était trop élevé et peu de personnes n'auraient risqué à se trouver face au seigneur de la Sècherie.
Puis l'affaire fut oubliée. L'abbé Noeau était souvent invité dans les familles pour partager leur repas. Ces propositions s'exprimaient en pure amitié, car ses paroissiens ne pouvaient partager que le pain noir, le chou ou la bouillie de sarrasin. Le prêtre senquérait de la vie quotidienne, conseillait dans les arrangements de mariage, tentait d'apaiser les différends. Il perdait seulement patience lorsqu'on lui rapportait des injustices commises envers de pauvres gens par les seigneurs abusant de leurs droits.
Au début mai, labbé Noeau reçut un avertissement du sénéchal de Rocheservière fixant le jugement le 9. Confiant dans son affaire et ne désirant pas rencontrer les sieurs de Beufvier, aîné et surtout cadet, il s'abstint de faire le chemin jusqu'à la Sénéchalerie.
Il reçut dès le lendemain l'avis rendu par le magistrat Goupilleau de Villeneuve. Après avoir parcouru les premières lignes du feuillet, il eut un petit étourdissement. Il crut entendre les ricanements du cadet de la famille de Beufvier. Des bribes de phrases lui dansaient devant les yeux. " Condamne par défaut l'abbé Noeau et Jean Goillandeau à remettre, dans les trois jours, le banc de la Sècherie au même lieu et place en l'emplacement lui appartenant, au devant de l'autel de la Vierge... en outre mille livres de dommages-intérets au profit des pauvres de la paroisse et aux dépens... "
Un autre pli lui fut remis dans la journée. La signature au bas du courrier était la marque de Monsieur Goupilleau de Villeneuve. Son humeur s'éclaircissait au fur et à mesure qu'il poursuivait la lecture. Il eut alors le courage de convoquer les autres fabriciens pour leur faire part de ces nouvelles.
Le groupe réuni se sentit accablé après la lecture à haute voix par l'abbé Noeau de l'arrêt du magistrat. Le désaveu du tribunal anéantissait leur espoir d'une justice indépendante de la noblesse. Leurs privilèges ancestraux, accordés en contrepartie dune défense et du secours à la population, se maintenaient par ce biais, alors que les nobles de ce temps avaient, pour beaucoup, perdu l'esprit de la chevalerie et l'initiative économique pour ne rechercher que les plaisirs de Versailles.
Dans un pays en faillite, rien ne pouvait changer sans la disparition de ces dispositions qui ruinaient le peuple par les impôts et donnaient tout pouvoir à une caste souvent décadente.
C'était exactement la pensée que monsieur Goupilleau de Villeneuve développait dans la seconde lettre. Il s'excusait auprès de l'abbé Noeau de l'arrêt qu'il avait dû prononcer sur les instances de monsieur le Sénéchal de Rocheservière.
" Cependant, ne désespérez pas, mes amis !, s'enflamma l'abbé Noeau. Mon ami, monsieur Goupilleau, me conseille de ne point accepter cette sentence. En faisant appel auprès du Parlement de Poitiers, la condamnation sera suspendue.
De plus, notre affaire sera mieux engagée. Les juges du Parlement y oeuvrent pour le bien du Roi et de l'Etat. L'intérêt supérieur y prévaut face à ceux particuliers des seigneurs. La paroisse étant située dans les Marches, il sera opposé un refus à la demande de Messieurs de Beufvier voulant s'approprier un banc appartenant au Roi.
Quel est votre avis, mes amis ?
- Messire Noeau, nous comprenons pouet que le sieur Goupilleau nous condamne, et p'is nous engage à plaider à Poitiers, déclara le marguillier.
- C'est vrai que cela étonne. Mais si le magistrat nous a condamné, l'ami est de bon conseil.
- De tote manière, nous pouvons faire que de m'me. J'avons pouet mille livres à donner. Ol'est énorme !
- Mais dame, ô va coûter de plaider à Poitiers ! rajoute Philbert Mandin.
- Vous avez tous deux raison, acquiesça l'Abbé Noeau. La paroisse ne peut verser une somme de mille livres qu'elle ne possède pas ! D'ailleurs, pourquoi Monsieur de Beufvier les redistribuerait-il aux pauvres ? Cela n'est pas dans ses habitudes. A Poitiers, Monsieur Goupilleau connaît un avocat qui nous fera un prix raisonnable. J'ai un peu de bien de ma famille qui paiera les frais. Les pauvres ont tant besoin que nous ne pouvons utiliser le bien de la paroisse pour plaider. "
L'abbé Noeau réussit à faire l'unanimité. Elle lui était déjà quasiment acquise grâce à la confiance mise en lui, et au surplus, par la détermination qui animait ses propos. Le lendemain, malgré une douleur qui lui tiraillait un genou, il marcha jusqu'à Montaigu. Avec Monsieur Goupilleau de Villeneuve, il rédigea l'appel en termes choisis, propres à recevoir un accueil bienveillant auprès des juges de Poitiers. L'efficacité en fut démontrée car il reçut promptement l'acceptation de l'interpellation en l'appel.
Le curé Biret réunit plus tard ses vicaires. L'entente de ces prêtres était un vivant exemple d'une amitié chrétienne. Il prit d'abord un ton de confidence. " Je souhaite vous faire part d'une lettre de notre Seigneur Evêque. Monsieur de Beufvier lui a fait appel afin qu'il oblige notre paroisse à lui céder. Notre Seigneur lui a répondu qu'il voulait qu'on agisse en justice et laissait donc ce soin à notre Parlement Cependant, il souhaiterait fort qu'un accord intervint dans l'amour du Christ et l'honneur de tous.
- Notre Seigneur est sage, continua l'abbé Noeau. Nous nous devons de suivre son avis. Messire Biret, voulez-vous être l'émissaire de la réconciliation ?
- Messire Noeau, votre demande ne peut que me contenter. J'irai jusqu'à la Sècherie pour porter votre message de paix.
- Je vous en remercie. Veuillez faire savoir à Monsieur de Beufvier que la paroisse est disposée à remettre le banc en place s'il abandonne ses poursuites d'indemnisation immodérée.
- J'apporterai votre proposition et je m'efforcerai de la faire accepter. Elle ne peut que satisfaire l'honneur du seigneur de la Sècherie tout en sauvegardant les intérêts de la paroisse. "
Le curé Biret marcha donc jusqu'au château de la Sècherie. Il fit part de sa médiation. Il fut écouté attentivement car la missive de l'évêque avait calmé les ardeurs de revanche. Néanmoins, il ne reçut aucune assurance. Au plus, il devina que ses paroles allaient cheminer dans le raisonnement de son interlocuteur. Il put donc témoigner de son espoir auprès de ses vicaires.
La Fête-Dieu de 1785 connut un éclat particulier grâce à un soleil magnifique mais pas écrasant. Dès le matin, la rue de St-Colombin fut décorée. Des tentures de chanvre avaient été accrochées sur la façade des maisons. La terre du milieu de la rue avait été soigneusement balayée avant d'être couverte de branchages parsemés de fleurs de marguerite. Les paroissiens allèrent à l'église en grand nombre en prenant soin de ne pas déranger ces préparatifs. Au terme de la messe, une vague d'excitation parcourut l'assistance. Les membres de la confrérie gagnaient le choeur où ils se saisirent de leur porte-bannière représentant leur saint-patron et les attributs de leur société.
Ils prirent ainsi la tête du cortège en quittant l'église par la nef centrale. Le vigoureux abbé Hervouet venait derrière en tenant solidement la magnifique croix de procession en argent. Sur sa face avant, on voyait l'image du Crucifié vivant, puis on découvrait sur la face arrière un agneau et les quatre évangélistes.
Les bancs et les chaises se vidèrent. Sur deux files de part et d'autre du chemin de branchages, la foule suivait en brandissant des images pieuses. Elle chantait à l'unisson de l'abbé Noeau qui sy était mêlé. Après ce long cortège venaient des adolescents portant des paniers de fleurs qu'ils semaient d'un geste auguste sur les branchages. Les enfants de choeur suivaient en balançant leurs encensoirs. Enfin, sous le dais blanc et or, le curé Biret était chargé de l'ostensoir contenant le Saint-Sacrement. Il était le seul à fouler le tapis de branchages et de fleurs.
Le cortège se disloqua autour du reposoir élevé en sortie du bourg. Une table recouverte de toile de lin accueillit l'ostensoir devant lequel s'agenouilla le curé Biret en même temps que tous les participants. Une arche de verdure protégeait le prêtre de l'ardeur du soleil.
La procession continua par deux autres reposoirs avant de revenir à l'église. Les paroissiens, malgré la fatigue de cette longue marche, avaient la joie au coeur quand ils sortirent au terme de cette cérémonie. Les cloches battaient à toute volée.
En juillet, l'abbé Biret reçut enfin l'accord du seigneur de la Sècherie sur la mesure d'apaisement proposée. Solennellement, en présence de l'abbé Noeau et d'un cousin de Monsieur de Beufvier, le banc fut remis en place. Des notaires en dressèrent l'acte. Ainsi, la Sénéchaussée de Poitiers put rendre sa sentence ; elle confirma le droit du seigneur sur ce banc et ramena le montant des dommages à trois livres. La situation antérieure se trouvait rétablie, mais laissait un goût amer aux fabriciens qui avaient tant espéré un changement au nom de la justice.
Le 2 mars 1789, vingt-quatre hommes de plus de vingt-cinq ans et acquittant des impôts s'assemblèrent après la messe en vertu des ordres du roi Louis XVI pour la réunion des Etats Généraux. L'abbé Noeau y retrouva Monsieur Goupilleau de Villeneuve chargé de dresser le procès-verbal de cette réunion.
Ils élurent trois députés pour représenter la paroisse à l'assemblée provinciale de Poitiers : André Jaunet, Louis Caillaud et Philbert Mandin. Ils devaient à leur tour participer à l'élection des députés du Tiers-Etat aux Etats Généraux de Versailles. L'abbé Noeau et Monsieur Goupilleau se félicitèrent que le peuple de la campagne fut enfin consulté.
" Messire Goupilleau, je suis déjà bien âgé mais je veux pouvoir encore vivre pour connaître un temps où chacun possédera les mêmes droits.
- Nen doutez pas, messire Noeau. Le changement est en bonne voie. Aujourdhui, nous pouvons faire entendre nos doléances. Notre monarque connaîtra alors la triste condition de ses fidèles sujets. Il écartera ses mauvais conseillers et viendra au secours de son peuple bien-aimé. Il écoutera les bourgeois qui travaillent à la prospérité du royaume et délaissera tous ces nobles qui dilapident largent de notre pays.
- Je vous entends bien, Messire. Notre clergé en fera de même en éloignant tous les siens qui dirigent monastères et diocèses pour en tirer des revenus et paraître à la Cour. Dieu retrouvera ses vrais serviteurs.
- Messire Noeau, vous qui êtes lami des pauvres, allez pouvoir bientôt leur annoncer la fin de leurs malheurs.
- Dieu est grand car il a voulu que ses enfants soient enfin soulagés. "
Les deux hommes interrogèrent lassemblée sur ce quelle voulait faire savoir au roi. Monsieur Goupilleau rédigea leurs doléances sur le cahier qui devait être remis à lAssemblée de Poitiers par leurs délégués. Les plaintes concernaient surtout les redevances et droits féodaux dus aux seigneurs, la dilapidation des deniers publics, les abus de la justice et la levée des milices. Elle proclama sa confiance dans son monarque pour ramener la prospérité et la justice.
Maintenant, lespoir habitait labbé Noeau. Il le faisait partager lors des rencontres avec ses paroissiens en leur annonçant des jours meilleurs tout proches. Le curé Biret et labbé Hervouet tentaient de le tempérer en lui faisant craindre des désillusions. " Les hommes sont tâchés du péché originel et doivent racheter leurs fautes pour prétendre paraître devant leur Créateur, aimait à dire le curé Biret. En offrant toutes leurs souffrances, nos pauvres gagneront plus vite le paradis. Nul ne pourra reproduire lharmonie du paradis terrestre car Satan est toujours là. "
Labbé Noeau ne voulait pas croire que Dieu avait condamné des innocents à être suppliciés sur la terre sans quIl leur laissa la possibilité datteindre un certain répit à leurs peines. La nuit du 4 août sembla lui donner raison : les Etats Généraux votèrent labolition des privilèges seigneuriaux. Il le clama à toutes ses rencontres.
" François ! Je tapporte lespérance. Sais-tu que nos députés ont demandé la fin de tous les abus ? Te voilà libéré des francs-fiefs...
- Messire Noeau, ye vous entends bé. Mais Monsieur le Comte de Chevigné ma dit que rin changerait. Cest pouet le Tiers-Etat qua le pouvoir...
- Cela est vrai, François. Mais notre cher monarque aime ses sujets et répondra avec bienveillance à leurs plaintes. Ces messieurs les nobles conservent encore quelques illusions. - Messire, not seigneur de lEcorce est dur. Le crie partout que le fera des procès si on apporte pouet les redevances. Le dit que ces messieurs parlent au Roi pour quIl renvoie lAssemblée.
- Faisons confiance à notre Roi. Mais il nous faut être vigilant. Prenons garde à ces mauvais conseillers. Rapporte-moi ce qui se passe à lEcorce, je ferai avertir nos députés pour quils dénoncent ces traîtrises. "
Cest ainsi que labbé Noeau réconfortait ses paroissiens pleins despérance mais impatients. Aussi, quand ladministration fut changée avec la création de la commune, il fut choisi comme maire.
Cela déplut fort à la noblesse locale. Elle savait que le prêtre bénéficiait damitiés dans les milieux bourgeois progressistes. Quant à elle, elle suivait avec vif intérêt lexil du comte dArtois, frère du roi. Elle hésitait encore à rejoindre les autres gentilshommes exilés. Elle nen attendait pas moins lintervention armée soutenue par les royaumes voisins pour rétablir lordre féodal.
Labbé Noeau, animé par les réformes déjà engagées, était soucieux de cette opposition. Lexpérience avec le seigneur de la Sècherie demeurait à sa mémoire. On avait déjà découvert le projet fomenté par Monsieur de la Lézardière à la Proustière contre la nouvelle constitution. Le 30 novembre 1790, il écrivit à son ami Goupilleau, président du district de Montaigu :
" En observant scrupuleusement ma parolle de taire les noms des personnages, je nai pas fait mystère de la connaissance que vous mavez donné dun projet de contre-révolution de la part des ennemis de la patrie dans létendue de notre département de la Vendée.
Jai cru devoir en prévenir non seulement la municipalité et la commune de cette paroisse rassemblées dimanche dernier, en leur rappelant lengagement quils ont contracté par leur serment civique et lobligation où ils sont tous de nous avertir de tout ce qui pourrait venir à leur connaissance, contraire à la constitution actuelle de ce royaume, mais encore ayant occasion den parler au curé et au vicaire, je leur ai assuré que le projet est découvert et la mèche entièrement éventée.
Et par là je suis parvenu à mon but, cest-à-dire quils nont pas manqué den instruire Madame de lEcorce, puisque dès le soir même, elle sinforma de ce qui avait été dit à notre assemblée et parut fort inquiète suivant le rapport quon men a fait.
Lundy dernier on ma rapporté quil y a déjà quelque temps, un domestique de M. Chevigné de lEcorce a dit publiquement quil y a une très grande quantité de fusils rassemblés et serrés à la maison de la Guignardière paroisse dAvrillé. Vous savez comme moi quelle est voisine de la maison de la Proustière en Poiroux.
Vous pourrez faire de ma lettre tel usage que vous jugerez bon pour lavantage général. Persévérament attaché à la constitution présente, toujours fidèle à la nation, à la loy et au roi, je mestimerais heureux si je pouvais contribuer à écarter le plus petit événement qui serait contraire aux bons patriotes.
Jai lhonneur dêtre avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
Bouaine, le 30 9bre 1790 "
Il termina en apposant sa signature et son titre de maire.
Quand lAssemblée Nationale vota à la fin de ce mois lobligation faite aux prêtres et évêques de prêter serment de fidélité à la Constitution Civile du Clergé, labbé Noeau nhésita donc pas. Il jura donc comme beaucoup de prêtres vendéens du bas clergé en suivant lavis du roi : ils furent dix dans le district de Montaigu. Cependant, à Bouaine, il ne sut pas entraîner labbé Hervouet et le curé Biret.
" Messire Biret, nous nous devons à nos fidèles comme à tous les français. Nos habitants ne comprendront pas que nous nous fassions les défenseurs dune féodalité révolue.
- Messire Noeau, je ne comprends plus rien aux événements... Notre Roi bien aimé signe les décisions de lAssemblée. Madame du Chaffault me répète quil en est le prisonnier.
- Voilà bien ce que je vous reproche. Vous demeurez trop à lécoute de la noblesse qui gêne toute réforme. Elle na plus de prise sur nos bourgeois. Au contraire, elle lui serait redevable par les dettes quelle a contractées pour maintenir ses fastes en ces temps rudes.
- Nos seigneurs ont toujours été nos bienfaiteurs et nont jamais manqué dégard pour nos habits. Je ne voudrais rien faire qui put leur déplaire. Cest dailleurs ce que notre seigneur Evêque nous écrit.
- Que faites-vous de tous nos chers paroissiens ? Leurs âmes sont souvent plus pures car ils ne sont pas oisifs. Nous avons leur confiance, ils mont choisi pour maire. Ne les décevons pas en nous faisant les défenseurs de ceux qui les ont opprimés pendant des siècles. La nation veut la liberté de tous, et Dieu y veillera. Notre seigneur Evêque est avant tout issu de la noblesse. Il est affligeant quil défende dabord sa caste en oubliant lépanouissement de toutes les âmes quil a en charge.
- Messire Noeau, vous avez peut-être raison. Mais les événements peuvent bouleverser toutes vos espérances. J'attendrai donc de jurer fidélité à cette constitution. Nous serons chacun un recours à notre manière, quels que soient les changements à venir. "
En février 1791, il reçut une lettre de Monsieur Goupilleau. Il l'assurait de son soutien et de celui de l'administration départementale de la Vendée. Il l'informa de l'élection prochaine de l'évêque. La Constitution prévoyait à présent que ce fut les prêtres jureurs qui choisissent leur supérieur diocésain.
Malgré son âge, il fit le chemin jusqu'à Fontenay, chef-lieu du nouveau département. Le 27, il participa avec cent soixante-douze autres prêtres vendéens à la messe avant qu'ils ne se rassemblassent pour le scrutin. Jean Servat, supérieur de l'Oratoire de Notre-Dame de Saumur, fut élu évêque.
Ce dernier voulut le rencontrer le lendemain : " Messire Noeau, on m'a dit vos vertus pour défendre vos brebis comme la Nation. Nul ne pourrait mieux que vous m'assister pour diriger ce diocèse. Voulez-vous demeurer à Fontenay pour m'éclairer de vos conseils ?
- Mon seigneur me fait trop d'honneur. Qu'elle ne se fâche point si je lui affirme que je préfère retourner auprès de mes paroissiens de Bouaine. Ils sont toute ma vocation de prêtre. Ils ne comprendraient pas si je les abandonnais maintenant. Vous trouverez bien parmi nos prêtres un esprit plus éclairé que le mien.
- Voilà bien trop de modestie, Messire Noeau. Je connais votre dévouement pour Bouaine, aussi bien en tant qu'abbé que maire. Je n'aurai donc pas le coeur de vous retirer à leur affection. Mais je veux que vous officiez demain pour ma messe d'intronisation ; c'est ma manière de distinguer votre personne et votre commune. Je n'admettrai pas de refus de votre part. "
C'est ainsi que le premier mars 1791, devant une foule d'autorités administratives et de fidèles, notre humble prêtre de Bouaine célébra cette cérémonie pendant laquelle Jean Servat reçut les attributs de l'évêque, la mitre et la crosse.
Aussi, quand il fallut choisir un prêtre jureur comme curé de Bouaine, il fut nommé sans hésitation car les abbés Biret et Hervouet n'avaient toujours rien résolu. Il fut bien affligé de ce fait. Les prêtres n'avaient point échangé de propos d'inimitié. Peu à peu, ils avaient pris l'habitude de ne point se parler, sachant qu'ils ne pourraient que s'opposer. Le rôle grandissant de l'abbé Noeau dans les structures administratives avait alimenté une certaine jalousie chez l'abbé Biret. L'abbé Hervouet, trop respectueux de son supérieur, l'avait suivi en tout point et s'était isolé de l'abbé Noeau.
Pourtant, ce dernier l'avait invité à demeurer dans la maison vicariale après qu'il l'eut achetée à la mise en vente des biens d'Eglise. Mais il avait eu la cruelle déception de rester seul. Il ne comprenait point cette attitude. Ne faisait-il pas tout pour que Dieu eût son règne sur la terre comme au ciel ? Par bonheur, il conservait la confiance des habitants qui venaient régulièrement le consulter sur les affaires de la commune. Cependant il observait chez certains un peu de réticence quand il parlait plus en religieux qu'en tant que maire. On respectait plus l'homme de l'autorité administrative que l'émissaire de Dieu.
Lorsqu'il prit possession de la charge de curé constitutionnel de la paroisse, il se démit de ses fonctions de maire pour se consacrer au seul service de la religion. Au terme d'une brillante et émouvante cérémonie à l'église, il rédigea l'acte officiel qui suit :
" Le dimanche 3 juillet 1791, Pierre Jacques Noeau, élu et confirmé curé de cette paroisse, a presté le serment solennel en présence de la municipalité, du conseil de la commune réuni, du peuple, assistants Monsieur Favreau commandant de la garde nationale de Rocheservière accompagné de ses frères d'armes de Rocheservière, Monsieur Esnard de Vieillevigne commandant un détachement de gardes nationales et troupes de ligne envoyés par Mr Foissy maire du dit Vieillevigne, et encore un détachement de troupes de ligne envoyé par Mr Noeau maire de St-Colombain.
La cérémonie s'est faite avec toute la pompe et la solennité convenable et dans la plus grande tranquillité. Les officiers municipaux présents sont Jean-Baptiste Gendre premier officier municipal et président de la municipalité pendant la vacance de la place de maire d'après la décision du dit Sieur Jacques Noeau sur le registre de la municipalité, Jacques Hervé, Airieau de la Garloupière, Louis Caillaux procureur de la commune et les notables sont le Sr Roland Clénet, Julien Pichaud et autres. "
Notre nouveau curé n'était pas sans connaître le travail de sape queffectuait l'abbé Biret en visitant les feux de la commune. Mais il n'aurait jamais pu se résoudre à demander l'aide de la force armée pour le faire arrêter, malgré les troubles engendrés dans la population. Pourtant, ce refus de la générosité offerte par la Nation le minait profondément.
Les difficultés rencontrées par la France, dues aussi bien aux ennemis de l'intérieur qu'à ceux de l'extérieur, nourrissaient les mécontentements. Aux habitants qui lui en faisaient part, il ne pouvait qu'exprimer ses regrets mais aussi sa foi que la liberté et l'égalité finiraient par triompher.
Un soir qu'il dînait chez son cousin Jean, il ouvrit son coeur : " Je suis bien las... Notre pauvre pays est attaqué de tout bord. Aussi, pour la sauvegarde de la patrie, nos pauvres continuent d'acquitter des impôts. Cela est bien loin des espoirs que j'avais mis dans les réformes !
- Pierre-Jacques, ôl'est vrai. Mais ol'est pouet de not' faute. Ol'est to's ces messieurs qui faisant rin qu'à empêcher la Nation de vivre.
- J'avais promis à nos pauvres que tout allait changer, que leur famille ne serait plus dans le besoin. Comment tenir cette promesse ?
- Mon pauvre Pierre-Jacques ! Ye sais pouet que te conseiller.
- Je prie la Providence qu'Elle accorde enfin à notre pays la paix et la prospérité. Prie avec moi, Jean. Dieu nabandonne pas ses enfants. "
L'âge marquait de plus en plus le physique de l'abbé Noeau. Il ne sortait plus sans un bâton pour s'appuyer. Il avait dû renoncer à ses lointaines marches dans les villages éloignés. Son visage était devenu terne : la flamme qui l'habitait et que recherchaient les paroissiens s'était éteinte. S'il demeurait un fervent patriote, il redoutait maintenant de ne pas voir le monde pacifié.
Quand au début de l'année 1793, il apprit que le roi avait été guillotiné, il pleura. Ce furent des larmes acides à l'image de son moral. Toutes les valeurs pour lesquelles il avait oeuvré étaient tachées de sang et de terreur. Il ne pouvait les renier car il restait convaincu qu'elles étaient l'espoir des plus humbles.
Il ne quitta donc plus guère sa maison, vivant en ermite. Qu'aurait-il pu répondre à ses paroissiens tout aussi désemparés ? Son temps était consacré à la prière car il sentait ses forces l'abandonner et s'approcher le temps de paraître devant son Dieu.
Les rumeurs du mécontentement venaient cependant jusqu'à lui par l'intermédiaire de sa servante. Quand elle lui fit connaître que la Nation voulait des hommes pour défendre les frontières, il sut que rien ne pourrait décider ses paroissiens à quitter Bouaine pour aller aussi loin de leur foyer.
Il ne fut donc pas surpris quand Legé passa à l'insurrection, le 30 mars 1793. Des patriotes furent assassinés. Sa servante apportait toutes ces nouvelles qui semblaient ne pas troubler le prêtre. Pourtant, le drame était dans son coeur déchiré. Jamais il n'aurait cru que le sang fut le terme de son combat pour l'égalité et la fraternité.
Dans la nuit, il n'eut aucun mal à entendre les faibles coups frappés à sa porte car il était devenu insomniaque. Il ne prit aucune précaution pour ouvrir à ce visiteur. Il reconnut l'abbé Hervouet.
" Messire Noeau, il faut vous enfuir ! Des jeunes en bande, venus de Vieillevigne, battent la campagne pour rechercher tous ceux qui appartiennent à l'administration. Je crains beaucoup pour vous.
- Messire Hervouet, que je suis aise de vous voir ! Il y a tant de jours que je n'ai vu un prêtre !
- Il n'est pas l'heure de converser, Messire. Il faut partir rapidement vous mettre en sûreté. Gagnez Nantes en profitant de la nuit.
- Mais pourquoi devrais-je fuir ? Serais-je un criminel ?
- J'ai été témoin de votre vie et je peux affirmer que vous êtes un homme pacifique et d'amour. C'est la nouvelle administration qui est criminelle !
- Ne m'accablez pas, je vous en prie. Si j'ai été maire, j'ai eu bien peu de pouvoirs. Et voici deux ans que je ne m'occupe plus guère des affaires de la commune. Ai-je fait appel aux gardes nationales pour poursuivre quiconque ?
- Non, vous avez raison. Mais nos jeunes sont en colère aujourd'hui. Pour qui et pour quoi iraient-ils se battre et mourir à la guerre loin de chez nous ? Certains sont ivres de furie. Ils sont les meneurs et vont jusqu'à massacrer tous ceux qui ont manifesté des sympathies pour la république. Personne n'ose les arrêter. Qui défendrait cette république qui a commis un régicide, qui est dirigée par des bourgeois cupides et qui bafoue la justice ?
- Hélas, Messire Hervouet ! Des gens sont bien coupables...
- Alors, partez vite ! Même moi, je ne pourrais vous préserver !
- Je vous remercie, Messire. Mais où irais-je ? Ma vie est à Bouaine. A cinquante-sept ans, je suis presque un vieillard. J'ai bien de la peine à marcher...
- Je serai trop inquiet pour vous si vous demeurez ici.
- Allez, Messire Hervouet. Je vous suis reconnaissant d'être venu me prévenir. Partez avant que vous ne soyez vu chez moi, cela pourrait vous nuire. A Dieu, Messire... "
Les deux prêtres se donnèrent l'accolade. Sans un mot, l'abbé Noeau poussa son ancien ami vers la porte. La nuit était sombre et silencieuse. La silhouette disparut dans l'obscurité.
Resté seul, il s'assit et entra en prières. Si sa vie était menacée, il voulait se préparer à rencontrer Dieu. Il oublia son amertume et exprima des suppliques pour que ses fautes fussent pardonnées. Il y passa tout le reste de la nuit.
Au matin, quand des coups violents défoncèrent sa porte, les assaillants le trouvèrent psalmodiant.
" Noeau, porqué que vo's priez ? apostropha un gaillard hirsute. Ye croyais que la république avait pouet de Dieu ! " Le prêtre ne bougea pas, ni ne répondit. Cela exaspéra encore plus l'homme qui poussa la chaise et le fit chuter.
" Pierre, ôl 'est Satan. Le pourrait te mordre ! "avertit un autre paysan en ricanant. Ils sesclaffèrent de cette remarque.
Mais leur excitation était à son comble devant l'inertie de l'abbé qui ne réagissait ni à leurs propos, ni à leurs coups.
Aussi deux hommes le prirent par les bras, le soulevèrent et le portèrent dehors. C'est alors qu'un enfant surgit : " Venez bé vite ! Y a daus gardes qui v'nant de Montebert. Ol'est Joseph Orieux qui maus a dit. Le vous attend à la Boule. "
Cette annonce mit le comble à la fureur du groupe. " J'allons to't de suite ! déclara le chef de la troupe pendant qu'ils se saisissaient des fourches et des faux appuyées au mur.
- Et tiau gars ? , demanda le gaillard en désignant le prêtre.
- Le mérite qu'un coup de faux ! "
Ainsi fut prononcé la condamnation. Mais aucun ne voulut frapper cet homme toujours revêtu des habits de prêtre. Le chef, guère plus vaillant, finit par lâcher : " Emmenons-le ! "
Le pauvre prêtre fut plutôt traîné car ses jambes ne pouvaient suivre le pas précipité des révoltés. Joseph Orieux et les siens avaient déjà quitté la Boule pour se porter vers la troupe républicaine. Ils gagnèrent la Falordière. L'abbé Noeau suffoquait et ne tenait debout que par la présence de ses gardiens.
Au détour d'un chemin creux, ils virent tout à coup venir à eux les gardes nationaux. Ceux-ci épaulèrent leur fusil et firent feu. Les paysans avaient hâtivement passé les fourrés. Les balles ne purent atteindre que le prêtre qui était demeuré sans bouger. Il s'écroula au sol, sans un bruit, comme si son destin avait déjà été scellé.
Les soldats s'approchèrent du cadavre. " Encore une charogne ! Et quel coup ! Un de leurs prêtres fanatiques en moins ! ", fut son oraison funèbre.
Ainsi l'abbé Noeau devint le premier martyr de Bouaine. Il précéda une foule d'innocents, femmes, vieillards et enfants, massacrée par les colonnes infernales.
© ISBN 2-9510561-0