Des fleurs et des orties

Des fleurs et des orties

 

Les cloches de l’église de Saint-Lumine égrènent les premières notes de l’Angélus du soir. Aussitôt, Jean-Michel lâche son rabot. La planche est abandonnée dans l’étau. L’Angélus est le signal de la fin de la journée de travail. Et Jean-Michel est ponctuel pour débaucher. Apprenti depuis bientôt trois ans chez le charpentier du village, il ne sollicite pas l’autorisation de son patron pour quitter l’atelier. Il a acquis suffisamment d’expérience pour s’en dispenser. Au début, Jean-Michel attendait patiemment l’invite, mais le maître charpentier jouait l’étourdi et s’étonnait hypocritement de le trouver encore à l’établi quand il fermait l’atelier. Après quelques mois de ce manège, bien installé dans sa situation d’apprenti, il se força à demander à partir après que l’Angélus fut achevé. Alors, son patron, très diplomate et très intéressé, acceptait mais lui demandait régulièrement une dernière petite tâche, du nettoyage, une finition, une livraison... qui accaparait facilement une demi-heure. Lassé d’être ainsi piégé, il finit par se résoudre à débaucher sans autre précaution. Cela lui valut les railleries du maître qui le traita de ‘fonctionnaire’. Soutenu par son père, Jean-Michel continua cependant à procéder ainsi. Le patron se lassa de proférer ses moqueries qui tombaient toujours à plat, l’apprenti se gardant bien de répondre et filant rapidement.

En sortant de l’atelier du charpentier, Jean-Michel gagne la station-service. Là, il retrouve son copain Hubert. Tous deux ont dix-sept ans. De six à quatorze ans, ils ont été sur les bancs des mêmes classes. Ils ont toujours eu la même amitié, sur la cour de récréation comme dans les jeux de rue. A quatorze ans, ils ont connu la même réussite à l’examen du certificat d’études. L’école finie, leurs routes se sont séparées, l’un choisit la mécanique automobile et l’autre, indécis, fut choisi par la charpente. Cependant, ils se revoient une semaine sur trois, la fameuse semaine où ils ne vont pas chez leur maître d’apprentissage et pendant laquelle ils suivent les cours de la Chambre des Métiers. Cette semaine représente une vraie détente, au grand dam des enseignants qui doivent subir sans cesse des chahuts. La complicité de Jean-Michel et Hubert y fait merveille pour animer les cours de français. Ils s’installent à l’opposé dans la salle et ils conversent en imitant des cris d’animaux, ce qui amuse tous les élèves et sape l’autorité du professeur.

Si leurs caractères s’accordent parfaitement, ils sont dissemblables au niveau physique. Autant Jean-Michel est grand et mince, autant Hubert est petit et trapu. Autant le premier a une peau claire, des cheveux châtains et des yeux verts, autant le second est noiraud dans tous ses aspects. Autant l’un a un visage plaisant, autant l’autre souffre d’une face écrasée. Pourtant, c’est Hubert qui bénéficie des meilleures rencontres avec les filles. Il faut dire qu’il a du bagout et aborde avec humour et simplicité toutes les filles. Au contraire, Jean-Michel est timide, ce qui le paralyse et bloque également celles qui pourraient s’intéresser à lui. Il est donc vierge de toute relation féminine.

" Salut Hubert ! C’est bien agréable d’avoir terminé le boulot !

- A qui le dis-tu ! J’en ai marre ! J’ai passé l’après-midi à réparer des vélos : des chambres à air crevées, des câbles de frein coupés, des patins usés, des ampoules grillées. Vachement intéressant ! Moi qui ai choisi ce métier pour m’occuper des autos, tu parles comme ça me botte ! Quand je serai ouvrier, je refuserai de m’occuper des vélos. Je vois bien que tout ce sale boulot est bon pour l’apprenti. Ras le bol !

- Allez ! T’en fais pas ! En juin, on passera le CAP. Et après, fini l’apprentissage !

- Ouais ! On sera ouvrier, pas ‘arpette’.

- Bon ! On s’en fout ! Demain, on ne bosse pas. C’est le 1er mai.

- J’aime bien la Fête du Travail... car on ne travaille pas.

- Qu’est-ce qu’on fait, ce soir ?

- Je ne sais pas. Bernard et Roland doivent passer chez moi pour en discuter. Tu viens ? On va les attendre. "

Les deux copains marchent de conserve en remontant la rue principale. Ils avancent d’un pas régulier, presque solennel. Ils veulent affirmer ainsi leur nouvelle situation sociale, celle de garçons presque adultes et presque ouvriers. Ils veulent être reconnus comme tels, et faire oublier un temps encore récent où ils divaguaient dans la rue, s’interpellant bruyamment, se faisant des niches idiotes, aussi inattendus que de jeunes chiots.

D’ailleurs, depuis peu, pour marquer ce changement, ils ont pris l’habitude de se rejoindre dans la cave. C’est ainsi qu’Hubert pousse la vieille porte aveugle d’un appentis qui tient lieu de caveau à son père. Celui-ci possède quelques rangs de vigne, du bacco rouge, qui, dans les bonnes années, lui rapportent jusqu’à six ou sept barriques. La cave est en fait un large couloir où les futailles sont alignées le long du mur du pignon de la maison. De l’autre côté, un banc accueille les visiteurs. La présence à la cave n’est pas seulement justifiée pour boire. Elle est aussi un lieu de rencontre pour les hommes. Ne vous étonnez donc pas que les deux amis s’y réfugient à présent.

Hubert tourne la clé de la barrique en perce pour remplir un verre déjà bien taché par ses nombreuses utilisations. Le vin coule en chantant comme une petite source. Hubert soulève le verre pour vérifier la couleur du breuvage. Satisfait, il l’approche de ses lèvres et mouille sa bouche d’une petite gorgée. Il repose alors le bras qui soutient le verre sur sa cuisse.

" Ça fait du bien. C’est mon premier verre, aujourd’hui.

- Moi aussi, j’ai pas encore bu. J’ai été tout seul à l’atelier cet après-midi et je n’aime pas boire seul.

- Il faut qu’on prenne des forces pour cette nuit.

- T’en fais pas ! On ne sera pas fatigué !

- J’espère qu’on va bien se marrer.

- Les grands ont dit qu’ils nous prenaient avec eux, cette année. Alors, ce sera du tonnerre. "

Hubert ramène le verre à ses lèvres pour une deuxième gorgée. Le silence s’installe provisoirement entre eux. Il leur suffit d’être ensemble pour être bien. Cela les repose de l’agitation de la journée de travail.

Cette paix est troublée par l’arrivée du père d’Hubert. Il aime bien rejoindre son garçon et ses copains à la cave. C’est une distraction d’écouter cette jeunesse. Il prend place sur le banc.

" Alors, les gars ? Vous paraissez bien tristes.

- Non ! Non ! contredit Jean-Michel.

- Je crois que vous irez au lit de bonne heure, ce soir, continue le père avec provocation.

- Compte là-dessus ! Une nuit comme celle-là, il n’y en a qu’une par an. On n’a pas l’intention de la rater, s’insurge le fils.

- Bien, bien... C’est de votre âge. Mais, attention, pas de conneries !

- Tu nous connais. Il n’y a pas de risques, rassure Hubert.

- Vous seuls, oui. Mais en bande, qu’est-ce qui peut arriver ? Si certains veulent vous entraîner à faire des bêtises, laissez-les tomber.

- D’accord, papa.

- Bien, bien... Je ne veux pas que tu me fasses honte. Souviens -toi ! L’année dernière, il y a des saligauds qui ont dévasté le jardin des Bonnes Soeurs. Il ne restait plus une fleur pour l’église.

- On sait, papa.

- Vous voilà mis en garde.

- Vous en faites pas, confirme Jean-Michel. On n’ira pas dans les jardins.

- Bien, bien... Dis, Hubert ! Tu attends qu’il y ait du fleuret dans le verre pour le boire ? "

Le fils comprend le message et termine le verre en plusieurs gorgées rapprochées. Il tire un autre verre et le tend à son père. Celui-ci refuse car il veut que le tour de Jean-Michel soit respecté. Ce dernier faillit s’étouffer en avalant trop vite la première gorgée, sous la pression de l’impatience du père. C’est donc sans plaisir qu’il termine le verre pour le tendre à Hubert. Le père ayant bu, il annonce qu’il va chercher de l’herbe pour les lapins et sort.

" Le père, il faut toujours qu’il fasse la morale ! se plaint Hubert.

- Le mien est pareil. Il m’a déjà fait ses recommandations pour cette nuit : ne rien casser, ne pas faire de bruit, ne pas suivre les voyous et rentrer tôt.

- Tu parles d’un programme ! Comment veux-tu qu’on s’amuse ?

- Pourtant, les pères, quand ils étaient jeunes, ils ont fait aussi de sales coups dans la nuit du 1er mai. Pendant la guerre, ils avaient jeté des bouses de vache sur la porte d’Elisabeth Gautreau qui fricotait alors avec les ‘boches’. Ils peuvent nous donner des leçons aujourd’hui !

- Ça s’est toujours pratiqué ! Dans la nuit du 1er mai, les gars vont fleurir la maison des filles. Aux belles filles les belles fleurs, aux vilaines les fleurs de chou, aux filles bêcheuses les églantines... et ainsi de suite. C’est la tradition. Des fleurs pour toutes, selon leur mérite.

- C’est juste. Le plus dur, c’est de trouver de belles fleurs. Ils ont fait fort, l’année dernière, en prenant les fleurs des Bonnes Soeurs. Mon père a aussi gueulé parce qu’on lui avait coupé des choux ; il les gardait pour faire de la graine.

- On se débrouillera bien. J’ai vu des lilas en fleur, du blanc et du mauve. Il y aura de quoi couper.

- Sur la route de Dompierre, il y a un grand champ de choux. On pourra en prendre aussi sans que ça se remarque.

- J’ai caché une lampe de poche. Elle nous sera bien utile cette nuit.

- Tu penses à tout. C’est bien.

- Je connais mon père. Il n’aurait pas voulu me la donner. Il a peur d’user la pile. Il n’est pas ‘dans le vent’, mon père. L’autre samedi, il a fait des histoires au bal de noce parce que l’orchestre a joué un twist. De la musique de sauvage, il a dit.

- Les parents sont tous pareils. Ma mère râle quand je mets la radio pour écouter du ‘yéyé’. Celui que j’aime bien, c’est Vince Taylor.

- Moi, c’est Johnny Hallyday. Il est terri-i-ble. "

La conversation est brusquement interrompue par l’ouverture de la porte de la cave. Quatre garçons de leur âge entrent et saluent bruyamment. La bonne humeur est générale. Pour la soutenir, le verre reprend de l’activité pour faire le tour de tous les copains réunis. Un seul thème anime le groupe : la virée de la nuit prochaine. Un participant annonce que la mère Luneau a sorti ses pots de géranium dans son jardin. Pourquoi ne pas les emprunter pour fleurir quelques filles ? Cela fera de l’effet, et cela ne porte pas à conséquence. La mère Luneau n’aura qu’à récupérer ses pots ou attendre qu’on les lui rapporte. L’idée est plaisante et recueille l’assentiment de tous. Les filles n’auront pas à se plaindre de tels présents.

L’heure avançant, les copains se quittent pour aller dîner chez eux. Ils se donnent rendez-vous sur le champ de foire vers 22 heures.

 

 

Jean-Michel arrive à la table familiale tandis que sa mère trempe la soupe. Il était temps de rentrer pour éviter les reproches. Son père débarque dans la salle, retire sa casquette, la pose sur le buffet et s’assoit au bout de la table. Aussitôt, sans autre avis, le reste de la famille fait de même. Jean-Michel se met à la gauche du père, face à sa mère. De l’autre côté, sa petite soeur de huit ans, Odile, s’installe en vis à vis avec Marie-Thérèse, l’aînée des enfants avec ses dix-huit ans.

Après la soupe, les langues se délient enfin. Le père évoque sa journée de travail. Il a eu à ferrer une jument capricieuse qui lui a donné bien du fil à retordre. Harassé, il compte sur une bonne nuit de repos.

" Vous n’avez pas intérêt à faire du bordel ! J’ai besoin de dormir !

- Oui, oui, fait Jean-Michel en comprenant que l’avertissement lui était destiné.

- Il a le droit de sortir, lui ? questionne vivement Marie-Thérèse.

- Tous les gars de mon âge y seront ! constate Jean-Michel.

- Moi, j’ai un an de plus et je n’ai pas le droit de sortir la nuit !

- Voyons, Marie-Thérèse. Ce n’est pas la place des filles ! s’étonne sa mère.

- Les bêtises des gars ne m’intéressent pas. C’est pour se retrouver entre filles et danser.

- Il n’en est pas question ! tranche le père. Les filles sérieuses ne sortent pas la nuit. On verra plus tard.

- Evidemment, nous les filles, on reste à la maison. Les gars font toujours ce qu’ils veulent !

- C’est comme ça, ma grande ! s’amuse Jean-Michel. Mais si tu es sage, tu auras des fleurs de pissenlit.

- Idiot ! Je n’en veux pas de vos fleurs !

- Même si c’est Laurent qui les met ? continue Jean-Michel, taquin.

- Lui comme les autres ! rougit Marie-Thérèse.

- Moi, je veux bien des fleurs, intervient Odile.

- Je te mettrai du lilas blanc, assure Jean-Michel. Tu es une petite soeur adorable.

- Jean-Michel, tu seras sérieux ! demande sa mère. Il y a du lilas pour toutes les filles. Alors, pas la peine d’être méchant avec de vilaines fleurs ".

 

 

Les dix coups étant sonnés au clocher, toute la jeunesse masculine du bourg est assemblée. Quelques mobylettes et scooters font vrombir leur moteur pour éclairer le groupe enveloppé dans la nuit naissante. Les plus jeunes, les 14-16 ans, sont invités à s’éloigner. Cette affaire ne les concerne pas.

Hubert et Jean-Michel sont fiers d’être acceptés dans la bande du 1er mai. Leurs aînés racontent les exploits des années précédentes en priant chacun de garder le secret. Il ne faudrait pas que les paroissiens apprennent, par exemple, que c’est le fils du sacristain qui a cueilli, l’an passé, les fleurs des religieuses. Les nouveaux écoutent avec respect et sont impatients de partir en expédition. Mais rien ne bouge. Les sujets les plus différents sont abordés dans la conversation, le réglage d’un carburateur, la prochaine séance de cinéma, une nouvelle idole du disque, le blouson noir d’un membre de la bande... Un ‘bleu’ ose enfin demander :

" Alors, les gars, quand est-ce qu’on y va ?

- Doucement, gamin ! remarque un vieux, un de ceux qui vont partir au service militaire.

- Quand on vous le dira ! affirme un autre.

- Tu es bien pressé ! s’étonne un grand. De toute façon, il est bien trop tôt. Les gens ne sont pas encore tous couchés. Alors, on ne fait rien avant minuit. Une règle, les gars ! Vérifier qu’il n’y a pas de lumière dans les maisons pour éviter les histoires ! Pas vu, pas pris !

- Ecoutez tous ! clame un meneur. On se donne rendez-vous à minuit, sur le terrain de basket. Pas de mobs, pas de vélos. Tout le monde à pied. Pas de bruit non plus pour ne pas se faire repérer. "

Hubert et Jean-Michel sont bien déçus de devoir encore patienter deux heures. Comment tuer le temps ? Ils hèlent Bernard et Roland qui se joignent souvent à eux pour former les quatre mousquetaires des apprentis âgés de dix-sept ans. Noyés dans l’obscurité, désoeuvrés, ils ne goûtent guère cette situation. Alors, Hubert invite le groupe à la cave de son père.

 

 

A la faible lumière de l’ampoule 25 watts, le verre circule entre les mains. L’alcool calme leur amertume. Au troisième verre consommé, les copains brisent le silence et se laissent gagner par une certaine volubilité.

" Eh ! Les gars ! On se met ensemble cette nuit ? interroge Hubert.

- Ouais ! acquiesce Bernard. Ça sera plus marrant. Tout restera entre nous. Il n’y aura personne pour cafter.

- Bonne idée ! confirme Jean-Michel. Je me sentirai plus en sécurité. Je ne voudrais pas que les grands nous fassent faire le sale boulot, les trucs risqués.

- Tu as raison ! reprend Hubert. On sera plus libre.

- A quatre, on peut faire une bonne équipe, consent Roland. Les fleurs, on sait où les trouver. Hubert a une lampe. Il ne nous manque rien. On rigolera mieux entre nous.

- Ce qu’il faut, c’est qu’on obtienne un quartier pour nous, avance Hubert.

- D’ac ! s’empresse Jean-Michel.

- Dis, Hubert, on arrose ça ! demande Bernard. Je crois qu’il ne fera pas chaud cette nuit. Il faut nous réchauffer l’intérieur.

- T’en fais pas ! Si on a beaucoup de maisons à fleurir, tu auras à marcher, rétorque Hubert.

- Allez ! La classe ! Pas de fainéants ! Une tournée pour tous ! " conclut Bernard.

Pour affirmer leur virilité et leurs forces, les quatre copains ajoutent un quatrième verre pour cette soirée. Ils y perdent leurs dernières inhibitions. Alors ils ouvrent le catalogue des filles du bourg et débutent un premier classement : les mignonnes, celles qui ont de gros nichons, les mauvais caractères, les maigres et les grosses, les gros culs, les saintes nitouches, les Marie couche-toi là, celles qui flirtent, les pimbêches... Enfin, les garçons tiennent des propos de corps de garde, chacun voulant surenchérir dans la vulgarité. Bernard s’enflamme en entonnant une chanson, ‘De Nantes à Montaigu’. Alors, Hubert intervient pour ramener le calme. Ce tapage pourrait réveiller ses parents. Et il craint que son père découvre leur excès de boisson, ce qui entraînerait la fermeture de la cave.

Aussi, ils quittent le lieu. Ils arrosent copieusement le mur extérieur pour soulager leur vessie gonflée. Puis ils partent pour le terrain de basket situé à la limite du bourg, éloigné de toute habitation. Les nuages ont envahi le ciel pour voiler les maigres lueurs de cette lune nouvelle. Les ombres se glissent dans la nuit, anonymes et silencieuses.

Ils sont une bonne trentaine à occuper le terrain de basket. L’entrée est surveillée pour identifier les participants. les comploteurs doivent compter sur la loyauté de tous. Après les douze coups de minuit, une voix s’élève : " Vos gueules ! " Les murmures cessent aussitôt car l’intervention vient de Michel, un grand gaillard de vingt ans. Ensuite, la voix continue plus douce. " Les gars ! Vous vous constituez en groupes de quatre ou cinq, avec un chef. Les chefs, vous me rejoignez sous le panier du fond ! "

La proposition agrée parfaitement à nos mousquetaires qui désignent Hubert pour les représenter. Quand il revient après quelques minutes, il jubile : " On a un coin à nous. La route de Saint-Martin. On fait ce qu’on veut. Mais on doit mettre le paquet ! Il faut que les fleurs se voient et que les gens en parlent demain matin. "

Pressés de commencer cette expédition du 1er mai, ils saluent les autres bandes et partent à pas feutrés vers le bourg. Derrière l’église s’ouvre une petite rue, la rue qui se poursuit vers Saint-Martin-du-Bocage. C’est le domaine qui leur a été dévolu.

 

Pour l’heure, il manque la matière première, les fleurs. Bernard refuse la proposition d’Hubert d’aller chez lui en faire des provisions, il faudrait parcourir plus de cinq cents mètres. A proximité, dans la cour des Pichaud, une grosse touffe de lilas frissonne au vent maigre de la nuit. Les couteaux sortent des poches et la horde fond sur les arbustes. Cela a pour effet de sortir le chien de garde de sa niche. Il tire sur sa chaîne et aboie puissamment. Ayant vérifié que le molosse est immobilisé, les garçons poursuivent la taille sévère des branches porteuses des grappes fleuries. Soudain, à l’étage, une paire de volets s’ouvre brusquement et la silhouette du père Pichaud se découpe dans la lumière de la chambre. Il ne tarde pas à découvrir la cause de l’énervement de son chien. " Voyous ! Je vais descendre détacher le chien ! Il va vous bouffer ! " La voix est empreinte de colère. Nos mousquetaires réagissent immédiatement. Ils ne souhaitent pas être reconnus et surtout ne pas goûter les crocs. Ils ramassent hâtivement le fruit de leur cueillette sous le bras et s’enfuient vers l’église.

" On déconne, les copains ! constate Hubert. Si on réveille le monde, on ne pourra rien faire. Et il faut se méfier des chiens. On distribue ce qu’on a, puis on ira couper des lilas en dehors du bourg. " Personne ne conteste, à l’expérience des derniers événements. Et ils patientent dans l’ombre profonde des murs de l’église que tout s’endorme de nouveau.

Après que le silence se soit longuement installé, ils reprennent le chemin de Saint-Martin. La première maisonnette est louée par mademoiselle Lefevre, une vieille fille de soixante ans. Le canular est tentant, la porte reçoit une brassée de lilas, mais sélectionnés, c’est-à-dire les grappes déjà flétries ou desséchées. Cela amuse bien la troupe qui exprime sa satisfaction pour ce premier don.

Puis voilà la masse noire de la maison des Thibaud. Là, vit Patricia, une jeune fille de leur âge. Ce n’est pas qu’elle soit vraiment belle, mais elle est fraîche et charmante. Elle parle peu, elle est plutôt effacée. Comme elle sort peu, les garçons ne peuvent l’accoster en dehors de la boulangerie où elle sert le pain avec les yeux baissés. Le mystère qui l’entoure suscite le respect. Jean-Michel éprouve beaucoup d’intérêt pour elle. Quand il la croise à la boulangerie, son coeur en est chaviré. Il en perd toute lucidité. Alors il se trompe pour donner la monnaie, il oublie la pesée du pain... tout pour passer pour un idiot, ce qui le désole profondément. Il désespère de pouvoir un jour lui témoigner sa tendresse. Même si le don est anonyme, Jean-Michel réunit les plus belles fleurs blanches. Il dépose en premier un gros bouquet, ce qui lui vaut des plaisanteries de ses camarades. Il en aurait rougi s’il avait fait jour, mais la nuit cache ses émotions. Cependant, il est heureux que son penchant pour Patricia soit dévoilé. Si cela pouvait parvenir jusqu’aux oreilles de l’objet de sa flamme amoureuse, toutes ses espérances seraient comblées.

Comme les quatre copains sont plutôt prodigues, ils sont vite démunis de fleurs. Un rosier précoce les a dépannés fortuitement. Maintenant, ils marchent rapidement et finissent par dépasser la dernière maison du bourg. Ils espèrent pourvoir à leurs demandes en visitant les quelques jardins à l’extérieur de l’agglomération. Là, ils ne risquent pas de mauvaises rencontres. Lilas et muguet sont insuffisants en nombre. Alors, les choux font les frais de la nécessité.

Nos gaillards décident d’une pause avant de retourner à la tâche.

" Quelle heure est-il ? s’interroge Bernard.

- Bientôt deux heures ! constate Hubert après avoir braqué le faisceau de sa lampe sur sa montre.

- Super ! apprécie Bernard. On va passer une nuit blanche. On n’aura même pas besoin de se coucher.

- Compte pas sur moi ! dénie Jean-Michel. Je rentre avant le jour. Si mon père ne me voit pas dans le lit ce matin, il fera des histoires.

- Je n’ai pas peur de mon père, moi !

- Tu as bien de la chance ! intervient Hubert. En colère, le mien me foutrait encore une correction.

- Bon, bon ! Les bébés iront se coucher ! se moque Bernard. Roland, tu me suis ?

- Oui, oui ! confirme l’intéressé, entièrement sous influence.

- Voilà un homme ! continue Bernard, satisfait de sa supériorité dans le groupe.

- Vous faites ce que vous voulez, les gars, et nous aussi également ! rétorque Hubert. A cette heure, il ne s’agit pas encore de dormir. On y retourne ! "

Le groupe recommence la distribution dans la rue, en sens inverse, à partir des dernières maisons de l’agglomération. A présent, seules les filles qui agréent parfaitement à ces garçons bénéficient d’un bouquet de lilas. Les autres devront se satisfaire des fleurs de chou, ces fleurs d’un jaune sans éclat, sans parfum et sans attrait. Les pauvres filles en auront bien du déplaisir et ne manqueront pas de le faire payer aux garçons qui les côtoieront ou qui tenteront de les approcher dans les jours prochains. Elles auront aussi des manifestations de jalousie envers celles qui sont mieux loties, même s’il entre une part de hasard dans cette répartition.

 

 

Quand ils parviennent devant la maison des Roberteau, une confusion naît. Deux jeunes filles vivent sous ce toit. Mais elles sont tellement différentes qu’aucun membre de la troupe n’accepte qu’un bouquet commun ne soit offert. Hélène, leur benjamine d’un an, est d’une courtoisie et d’un sérieux irréprochables. Sa gentillesse est reconnue de tous. Elle montre beaucoup de simplicité envers les garçons, tout en maintenant une distance qui force le respect.

Sa soeur Jeannine a dix-sept ans. Au physique, elle ressemble tout à fait à sa cadette : une taille moyenne mais un port élancé, des formes plaisantes et bien proportionnées. Mais elle use différemment de ses attraits. Elle a adopté une démarche chaloupée et provocante. Arrogante, elle témoigne beaucoup de dédain envers les garçons qu’elle émoustille. Pourtant, il est de notoriété publique que, dans des sautes d’humeur, elle se livre totalement à celui qu’elle a choisi avant de l’abandonner après usage. Cette liberté dans sa vie amoureuse l’a catalogué comme une mauvaise fille, une coureuse, une de celles avec qui on ne peut envisager une relation durable.

Cette opposition entre les deux soeurs empêche donc de les récompenser par un même bouquet. Hubert résume la pensée commune :

"  On ne va pas mettre des fleurs devant la porte. Moi, je propose qu’on fasse deux bouquets qu’on déposera sur le rebord des fenêtres.

- T’as raison ! Hélène ne mérite pas des fleurs de chou, poursuit Bernard.

-Il me reste du beau lilas blanc, fait Roland.

- Alors, tu le poses devant la fenêtre de gauche. C’est celle de la chambre d’Hélène, indique Hubert.

- Pour Jeannine, on met donc des fleurs de chou, conclut Jean-Michel.

- C’est encore trop beau pour elle ! s’insurge Bernard qui a eu à subir une humiliation de la soeur volage.

- Qu’est-ce qu’on fait ? On ne met rien ? demande Hubert.

- Ah ! Non ! Il faut marquer le coup ! s’ énerve Bernard.

- Eh ! Les gars ! Regardez ! Il y a des orties sur le talus ! Ce n’est pas une bonne idée ? sourit Jean-Michel .

- Vachement bien ! apprécie Bernard. Avec ça, elle saura ce qu’on pense d’elle ! J’aimerais voir sa tête demain matin. Vas-y. "

 

 

Fier de sa découverte, Jean-Michel sort un mouchoir de sa poche, appuie un pied sur le talus pour s’en approcher et cueille les tiges d’ortie dans sa main protégée par le mouchoir. Ses camarades pouffent de la bonne plaisanterie qui se prépare. Craignant un fou-rire collectif et bruyant, ils laissent Jean-Michel opérer. Il contourne la maison pour passer dans la cour intérieure. Tout au fond, près du puits, il sait que Jeannine y a sa chambre. La nuit lui joue un mauvais tour car ses pieds butent contre un seau en acier zingué, ce qui provoque comme un son de cloche au contact du pavé. Jean-Michel maudit cette malchance. Cependant, il se rassure car cela n’a pas dérangé les occupants de la maison qui demeure inerte.

Alors, il continue son approche à pas de loup. Comme il va déposer sa brassée d’orties, il est surpris par l’ouverture inopinée des volets. Il s’apprête donc à fuir à toutes jambes.

 

 

" Dis ! Jean-Michel ! Je te fais peur ? fait une voix féminine qu’il reconnaît pour celle de Jeannine.

- Non ! conteste-t-il en arrêtant son mouvement de recul, fortement désolé d’avoir été identifié.

- Approche ! Je ne te mangerai pas.

- Je sais bien, fait-il, tout en éprouvant beaucoup d’inquiétude, car il devrait partir, mais il craint les sarcasmes de la fille.

- Tu es tout seul ?

- Non, les copains sont dans la rue. Je vais aller les chercher, propose-t-il en espérant ainsi profiter de cet alibi pour se retirer définitivement.

- Ce n’est pas la peine. On n’est pas bien tous les deux ?

- ...

- Tu ne dis rien ?

- Je ne sais pas quoi dire.

- On est bien du même âge. On a fait notre communion ensemble ?

- Oui.

- Tu as l’air d’avoir peur des filles.

- Non.

- En tout cas, tu n’as pas beaucoup de conversation. Fais voir ce que tu m’apportais.

- C’est les copains... se défend Jean-Michel en montrant les orties qu’il cachait derrière son dos.

- Ce n’est pas gentil ! fait la voix avec humeur. Je n’ai jamais été méchante avec toi. Alors, pourquoi ?

- ...

- Tu n’es pas fier, n’est-ce pas ?

- Je vais m’en aller.

- Non ! Reste ! Tu ne m’as pas répondu. Je t’ai fait du tort ?

- Non, concède Jean-Michel, penaud.

- Tu me connais mal.

- Sans doute...

- Alors, discutons.

- Si tu veux...

- Il fait frisquet dehors. Rentre ! " demande Jeannine en reculant dans la chambre.

 

 

Jean-Michel manifeste quelque appréhension à suivre les souhaits de son interlocutrice. Mais elle dégage une telle domination qu’il n’a pas la volonté de s’y opposer. Aussi, il enjambe le bord de la fenêtre et pénètre à l’aveugle, tant l’obscurité est totale. Il est satisfait quand une timide lumière dévoile enfin les contours de la pièce. Une applique, voilée par un abat-jour en tissu marron, est accrochée au-dessus d’un lit de coin à rouleaux. Le couvre-pied matelassé de couleur rouge vif irradie sous cet éclairage. Les volets et la fenêtre refermés, la jeune fille apparaît dans la lumière et s’assoit sur le bord du lit. Jean-Michel est tout troublé de cette vision. Vêtue d’une simple chemise de nuit à manches courtes qui découvre le blanc laiteux de ses bras et de ses jambes, Jeannine semble calme et détendue, pas le moins du monde gênée ou agressive.

" Viens t’asseoir près de moi, fait Jeannine en tapotant le lit à côté d’elle.

- Je suis bien debout, remarque Jean-Michel, intimidé.

- Je suis gênée pour parler avec toi. Tu es tellement grand. Vois comme je suis petite, assise. Viens ! ordonne Jeannine en allant le chercher et en le tirant par la main auprès d’elle. On n’est pas bien comme ça ?

- Si, constate-t-il en se raidissant.

- Je te fais encore peur ?

- Je ne sais pas.

- Je pourrais être en colère, c’est sûr, vu le cadeau que tu m’apportais. Mais je sais bien que tu n’es pas un mauvais garçon. Ce sont les autres qui t’ont obligé, n’est-ce pas ?

- Oui, ment Jean-Michel.

- Qu’est-ce qu’ils me reprochent, tes copains ? Je suis hideuse ? demande Jeannine en fixant de ses yeux brillants le regard de Jean-Michel.

- Non, non.

- Je vais te dire pourquoi ils ne m’aiment pas. Ils ont voulu sortir avec moi et j’ai toujours refusé. C’est de dépit qu’ils ne m’aiment pas. D’ailleurs, pour se venger, ils colportent des rumeurs sur moi. Tu les as entendues, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Je ne te demande pas ce qu’on t’a raconté. J’en aurais du chagrin. Il n’y a rien de vrai du tout. Est-ce que je t’ai fait des avances, un jour ?

- Non.

- Pour les autres, c’est pareil. Ce sont eux qui m’ont cherchée et qui m’ont fait des propositions. Je ne te répéterai pas lesquelles car une fille sérieuse ne peut pas les écouter. Tu ferais des propositions malhonnêtes à une fille, toi ?

- Non.

- Je m ’en doutais. Tu es sérieux aussi. A un gars, on ne lui en fait pas reproche. Par contre, pour une fille, on raconte que c’est une pimbêche ou pire, on lui invente une mauvaise réputation. Tu ne trouves pas cela dégueulasse ?

- Si.

- Toi, tu as du bon sens. Pourtant, tu as été piégé par les racontars. Tu as même voulu m’offrir des orties. Tu le regrettes maintenant ?

- Oui.

- Tu vois, je suis une gentille fille. Je te pardonne. Tu es content ?

- Oui.

- Tu n’es pas comme les autres garçons. Quand tu parles aux filles, tu ne cherches pas à leur faire du mal, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Il y a longtemps que je n’avais pas eu une conversation aussi longue avec un garçon. D’habitude, ils essaient de me sauter dessus. Et comme je refuse, ils partent en m’injuriant. Tandis que là, je suis bien avec toi. Et toi, tu es bien avec moi ?

- Oui.

- J’en suis heureuse. J’ai confiance en toi. Tu me défendras maintenant ?

- Oui.

- Tu veux bien être mon chevalier servant ?

- Oui.

- Je n’aurai plus peur de sortir dorénavant si tu m’accompagnes. Je t’assure, tu feras des jaloux. Tant pis pour eux, n’est-ce pas ?

- Oui.

- Tu ne le regretteras pas, Jean-Michel. Tu es mon premier ami, et tu le seras pour toujours. Tu me seras fidèle aussi ?

- Oui.

- Maintenant, si tu avais de belles fleurs, tu me les offrirais ?

- Oui.

- Alors, tu peux le faire. Regarde. Sur la commode, il y a un vase avec les deux premières roses du jardin. Prends-les. "

 

 

Complètement retourné par les propos de Jeannine, Jean-Michel découvre une pauvre jeune fille victime de la méchanceté publique, une sorte de martyre de l’honnêteté. aussi, lui qui a l’esprit chevaleresque, il défendra désormais partout son honneur. Ne lui a-t-elle pas offert généreusement son amitié ? Elle est la première fille à lui signifier une telle marque.

Aussi, plein de bonne volonté, il se lève, saisit les tiges pour les sortir de l’eau et retourne vers Jeannine. Il se rassoit avant de les déposer dans ses mains. Elle les reçoit avec émotion.

" Je te remercie, Jean-Michel. Ces roses sont bien belles. Je suis tellement émue que je suis prête à pleurer, mais à pleurer de bonheur.

Oh ! Mon pauvre Jean-Michel ! Tu t’es piqué. Tu saignes. Je vais te soigner. "

Jeannine saisit la main blessée. Délicatement, elle retire l’épine. Puis elle pose ses lèvres sur le point auréolé de sang avant de passer sa langue pour l’effacer. Jean-Michel est surpris par la caresse. Ses joues s’échauffent. Cette sensation nouvelle l’éblouit.

La jeune fille relève la tête tout en gardant la main du garçon dans la sienne. Son visage est plus blanc que jamais, mais du parfait éclat d’une neige immaculée. Elle lui sourit délicatement. Jean-Michel est tout étonné de son pouvoir qui a transformé son interlocutrice en biche apeurée. Il est subjugué par cette aura qu’il ne connaissait pas.

Aussi, quand elle approche son visage à quelques centimètres du sien et qu’elle ferme les yeux, il se doit de prendre l’initiative. Alors, il pose ses lèvres sur les siennes et l’embrasse comme il l’a vu au cinéma. La chaleur de la bouche de sa partenaire est tellement nouvelle pour lui qu’il ferme les yeux. Il laisse la langue de Jeannine semer le feu dans sa bouche, ce qui développe une chaleur intense dans tout son être. Il ne regrette pas d’avoir fait ce premier pas. Jeannine l’a vraiment mis en confiance, il se sent un surhomme, prêt à toutes les batailles.

Elle lâche sa main pour la passer dans le dos du garçon afin de coller son corps au sien. C’est alors qu’il sent les seins de la fille s’écraser contre sa poitrine. Cet événement le foudroie. Il perd son souffle et ses jambes deviennent cotonneuses. Il doit rompre ce baiser si fabuleux. Flageolant, il ne sent même pas la main qui tire sur son blouson et l’entraîne à tomber à la renverse sur le lit, d’autant que son amie l’accompagne dans cette chute. Ils se retrouvent ainsi allongés sur le dos, l’un près de l’autre. Leurs visages sont éclairés par le même bonheur. Leurs yeux échangent des messages de satisfaction.

" Tu es un grand fou, Jean-Michel. Tu as vu ce que tu as provoqué ? Tu parles peu mais tu sais faire la cour aux filles.

- Mais non, tu es la première ! se défend le garçon tout en appréciant ce jugement flatteur.

- Tu dis la vérité ?

- Je te le jure, Jeannine. Je n’avais encore jamais embrassé de fille.

- J’ai confiance en toi. C’est pourquoi je t’ai laissé faire. Tu embrasses merveilleusement, je crois. Tu veux recommencer ? "

Comment refuser une telle invitation, surtout quand la première expérience a été aussi fantastique ? Ils réunissent leurs lèvres et c’est encore l’embrasement total. Cette fois, Jean-Michel pousse l’audace à envelopper sa partenaire de ses bras pour rechercher le contact des seins. Ce qui lui parait merveilleux, c’est l’enchaînement des événements, un enchaînement très naturel. Cette marche vers l’amour qu’il avait imaginé d’une extrême complexité, avec des difficultés insurmontables, une approche quasi irréalisable, il en exécute les différentes étapes avec un brio éblouissant, dominant parfaitement son sujet. Il progresse comme un maître, Jeannine succombant volontiers à toutes ses avances.

 

 

Quand, une heure plus tard, Jean-Michel se réveille, il croit sortir d’un rêve féerique. Pourtant, il n’a pas besoin de se pincer pour découvrir la réalité. Ne sont-ils pas dans le plus simple appareil, comme Adam et Eve dans la Genèse ? Le corps de Jeannine est lové contre le sien. Maintenant, il se souvient de l’avoir fait. Quoi ? Mais tout ce qu’attend chaque adolescent. L’amour ! Il reste tout ébloui de ce voyage dans le suprême paradis. Il n’ose pas bouger, tant son amante semble dormir dans une paix bienfaisante. Que lui dira-t-il à son réveil ? Ne lui fera-t-elle pas des reproches pour avoir abusé d’elle ? Ce qu’il sait à présent, c’est qu’il l’aime, qu’il aime tout en elle.

Quand Jeannine change de position, elle frissonne et ouvre un oeil. Une seconde, une noirceur glaciale traverse son regard. Mais il fond aussitôt qu’il tombe sur le visage rieur de Jean-Michel. Elle affiche une mine de jeune chatte obéissante, un peu apeurée.

" Je t’aime ! murmure Jean-Michel pour la rassurer.

- Je t’aime, articule-t-elle.

- Tu es merveilleuse.

- Tu es merveilleux.

- Je t’aimerai toujours.

- C’est vrai ?

- J’en suis sûr. Jeannine, tu es ma femme.

- Oui.

- Je te protégerai. Je serai toujours avec toi, continue Jean-Michel très en verve.

- Je t’aime !

- On se voit, cet après-midi ? demande-t-il.

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Il est grand temps que je rentre. Alors, on se donne rendez-vous pour cet après -midi ?

- Tout à l’heure, tu as déclaré que tu serais toujours avec moi et tu parles maintenant de partir, réagit-elle avec un peu d’humeur.

- Mon père va gueuler si je ne rentre pas avant le jour, se défend Jean-Michel.

- Tu veux déjà m’abandonner ? Je croyais en toi, en ton amour. Mais, entre ton père et moi, tu choisis ton père.

- Non, non ! refuse Jean-Michel. C’est avec toi que je veux vivre.

- C’est bien vrai ?

- Je te le jure. Mais si je reste, que vont dire tes parents ?

- Dans la matinée, ils iront à la messe. Tu en profiteras pour partir.

- D’accord, je reste ! jubile Jean-Michel.

- Tire les draps et les couvertures. Je commence à avoir froid. Et puis je vais dormir dans tes bras. On est bien ensemble, n’est-ce pas ?

- Oui. " confirme Jean-Michel, heureux de goûter un agréable repos après une nuit aussi mouvementée.

 

 

Jean-Michel est sorti du sommeil quand le jour entre brusquement dans la chambre. La mère de Jeannine bloque les volets tout en déclarant :   " Debout ! Tu vas être en retard pour la messe ! " Le pauvre garçon devient livide. Il constate que sa compagne reste endormie. Aussi, il est le seul à tomber sous le regard de la mère quand elle se retourne.

" Armand ! Armand ! Viens là ! " hurle la mère, surprise. Le père ne tarde pas à se présenter à la porte, avec sur ses pas les autres enfants. Jean-Michel est terrifié par tous ces regards posés sur lui, d’autant que Jeannine ne semble pas réagir à ce remue-ménage et conserve les yeux fermés.

" Mon gars ! Je vais te casser la gueule! éructe le père. Je devine ce que tu as fait à ma fille ! La pauvre ! Tu l’as déshonorée. "

Jean-Michel ne peut rien nier dans sa position. L’homme qui lui fait face, un forgeron, est connu pour sa force. Il ne sait pas comment se tirer de ce mauvais pas. Il demeure figé, attendant la suite des événements. Il lui paraît incroyable que Jeannine ne se réveille pas. Peut-être fléchirait-elle la colère paternelle.

" Tu es bien jeune, mon gars. Mais puisque tu as voulu jouer les hommes, je te traiterai comme tel. Tu répares, tu emmènes ma fille devant le maire et le curé, je passe l’éponge. Sinon, j’ai bien peur que tu ne sortes pas vivant de cette chambre ", promet le père en montrant les poings.

Jeannine est vraiment plongée dans un sommeil profond. Jean-Michel comprend qu’il doit décider rapidement et seul de l’avenir. Encore ébloui par les merveilleux moments de cette nuit, pourquoi refuserait-il de renouveler chaque jour ces instants de bonheur ?

" Monsieur, j’aime Jeannine. Je suis prêt à me marier avec elle, si elle veut bien de moi. " Soudainement, son amante s’éveille et lui pose un baiser sur la joue, marquant son accord à ce projet.

 

 

C’est ainsi qu’un 1er mai, Jean-Michel fit la conquête de sa femme. Trois mois plus tard, Jeannine, dans une magnifique robe blanche, le ventre déjà proéminent, le conduisit à la mairie puis à l’église. Au début novembre, elle mettait au monde une jolie petite fille de trois kilos et demi qu’elle prénomma Michelle, comme son père, prétendit-elle.

© ISBN 2-9510561-0

Retour à l'accueil