Allo, Marceline !
- Allo ! Mademoiselle ! Je veux téléphoner, à Marceline, de la Durandière...
- Quel numéro demandez-vous, madame ?
- Ce que je demande ? Marceline, ma cousine de la Durandière ! Vous connaissez pas ? Elle a le téléphone aussi, depuis un bon moment, parce que son bonhomme est marchand de vaches. Il en a donc besoin. Ça fait bien deux ans quils lont !
- Madame, je ne connais pas tous les abonnés. Dites-moi son numéro et je vous passerai la communication.
- Son numéro ? Elle a un numéro ?
- Elle a un numéro de téléphone comme vous en avez un, madame.
- Jai un numéro ? Vous croyez ?
- Vous êtes le 67 à Saint-Tryphon, madame.
- Ah ! Le gars qui a mis le téléphone me lavait dit. Pour téléphoner, il ma tout expliqué. Jai poussé le volant, lanimaux1 comme il lappelle. Et puis jai soulevé le cabinet2, comme il a dit. Je lai mis à mon oreille. Et puis je vous cause. Jai tout bien fait, et je veux téléphoner à Marceline à la Durandière.
- Vous venez davoir le téléphone ?
- Eh bien ! Oui ! Mon bonhomme fait le commerce des grains. Il en avait besoin pour téléphoner à Montaigu. On la dhier. Comme ma cousine, elle a aussi le téléphone, je voulais essayer cette affaire.
- Je veux bien vous être agréable, madame, mais il me faut son numéro.
- Je sais pas, mademoiselle. Vous devez pourtant la connaître, parce quelle a déjà téléphoné, je vous lassure.
- Nous avons plus de trois mille abonnés. Nous ne pouvons pas connaître tout le monde. Ainsi, Je ne vous connais pas et je ne saurai vous passer une communication quavec votre numéro.
- Excusez-moi, mademoiselle. Je vous ai pas bonjouré. Je suis Léontine, à Saint-Tryphon. Il y en a dautres dans la commune, mais elles ont pas le téléphone. Mon bonhomme, cest Germain Martineau. Et puis vous ?
- Mon numéro dopératrice est le 43.
- Encore un numéro ! Je vous demande votre petit nom.
- Elisabeth, madame. Je vous en supplie, donnez-moi vite le numéro que vous demandez. Sinon, je vais me faire réprimander par la surveillante.
- Je veux pas vous causer de misère, mais je connais pas le numéro de ma cousine.
- Où habite-t-elle, madame ?
- Eh bien ! A la Durandière, comme je vous lai déjà dit.
- Madame, je vous demande la commune où elle habite.
- Cest à Boufféré, mais cest plus près du bourg de Montaigu.
- Bon. A Boufféré ! Quel est son nom ?
- Marceline !
- Madame ! Dites-moi son nom de famille.
- Cest ma cousine ! Elle a le même nom que moi !
- Je ne trouve pas de Martineau à Boufféré, madame.
- Ah ! Non ! Nous, on est des Pavagelle. Son bonhomme, cest Lucien Paquereau.
- Je lai trouvé dans lannuaire. Cest le 59 à Boufféré. Vous vous en souviendrez ?
- Marceline, 59. Je sais pas si je men rappellerai.
- Dans ce cas, vous regarderez dans lannuaire.
- Ah ! Oui ! Cest ce gros livre quils ont donné ! Lâne nouère3, cest un drôle de nom. Jai commencé à le lire. Jai vu plein de monde à lAiguillon, que je connais seulement pas. Et puis après le monde à Aizenay, Angles, Antigny, Apremont... Et cest écrit petit ! Si ma cousine Marceline est à la dernière page, il me faudra des jours avant dy arriver. Et je vous dis pas comment jaurai les yeux tout usés !
- Mais non, madame. Vous navez pas besoin de tout lire. Tout est classé par ordre alphabétique. Vous cherchez dabord la commune. Puis dans la commune, les abonnés sont aussi rangés par ordre alphabétique. Cest simple, vous verrez.
- Pour vous, peut-être ! Moi, jai quitté lécole depuis longtemps. Je connais plus larithmétique.
- Alphabétique, madame ! Ce que je vous conseille, cest de lécrire sur un carnet.
- Ç a, cest une bonne idée ! Je le ferai !
- Ne quittez pas, madame. Je vais sonner votre cousine.
- Sonnez fort, parce quelle entend pas bien. Et puis elle peut être dans le jardin, ou dans la cave.
- ...
- Allo, mademoiselle ! Allo ! Allo !
- Le 59 à Boufféré pour le 67 à Saint-Tryphon. Parlez !
(L) - Allo ! Allo ! Répondez-moi !
(M) - Allo ! Qui cest quappelle ?
(L) - Ah ! Marceline ! Marceline ! Cest bien toi ?
(M) - Sûrement ! Cest qui ?
(L) - Tu me reconnais pas ? Léontine ! Léontine, ta cousine.
(M) - Léontine ? Cen est une surprise. Quest-ce quil y a de cassé ?
(L) - Rien ! Rien ! Cest juste pour te causer. Figure-toi que mon bonhomme Germain vient de faire installer le téléphone. Alors je tappelle.
(M) - Cest bien gentil à toi. Tu verras. Le téléphone, une fois quon la, on peut plus sen passer.
(L) - Cest une belle affaire, Marceline. Je tentends comme si tu étais à côté de moi. Mais cest pas rien pour tavoir ! La demoiselle du téléphone te connaissait pas. Alors, jai dû faire des explications pour quelle te trouve. Ils devraient prendre du monde de chez nous pour le faire. Dame, regarde ! Si cétait la fille de notre boulanger, elle connaît toute la commune, et même les gens plus loin, parce quelle fait les tournées de pain partout.
(M) - Tu connaissais pas mon numéro, Léontine ?
(L) - Je savais seulement pas que tu en avais un.
(M) - On est dans lannuaire, maintenant, Léontine.
(L) - Cest ce que ma dit la demoiselle.
(M) - Et toi, quel est ton numéro ? Que je le note...
(L) - Moi, cest le 67. Il faut que je men rappelle.
(M) - Quest-ce quil y a de neuf chez toi, Léontine ?
(L) - Tout est vieux, dur à cuire. Et chez toi, Marceline ?
(M) - Rien ! Quand est-ce quon sest vu, la dernière fois ?
(L) - Cétait à lenterrement de ce pauvre Joseph. Ça fait bien six mois. Tu étais avec Berthe à la sortie du cimetière.
(M) - Tu as raison ! Je men rappelle aussi. Tu as vu Berthe comme elle a grossi !
Elle était serrée dans sa robe, les boutons étaient prêts à péter. Et puis son chapeau, il était guère de circonstance.
(L) - Je lai remarqué aussi. Cette pauvre Berthe, elle a jamais eu beaucoup de goût. Mais ça sarrange pas. La voilà vraiment moche.
(M) - Métonne pas que son bonhomme court le guilledou.
(L) - Cest-il vrai ce quon dit ?
(M) - Il court, le fils de vesse. Il va pas loin. Tu as entendu parler de Marie Trotte-au-bouc ?
(L) - Oui ! Oui ! Quelle femelle ! Il lui en faut des hommes.
(M) - Dame ! Pourtant ! Elle a rien de bien attirant... Je sais pas ce quelle a sous les jupes pour faire venir les hommes comme ça.
(L) - Sûrement pas de culotte ! Cen est une engeance !
(M) - Et puis pas fière ! Elle vient même à la messe ! Je serai monsieur le curé, je lui interdirai dentrer à léglise avec la vie quelle mène.
(L) - Quel exemple pour les Enfants de Marie ! On a déjà bien du mal à tenir nos filles.
(M) - Ton aînée ! Ça lui fait quel âge maintenant ?
(L) - Bientôt dix-huit ans. Cest pas toujours facile à commander.
(M) - Mais, quest-ce quelle fait ?
(L) - Elle est au magasin, avec son père. Il grogne, parce quelle l'avance pas beaucoup. Elle veut pas se salir. Elle veut rien porter. Elle prend les commandes. Ça lui fait pas beaucoup doccupation mais elle se porte bien comme ça. Elle est pas très courageuse.
(M) - Enfin, elle vous rend quand même service. Et puis elle est avec vous, sous la main.
(L) - Oui, mais son père est pas toujours au magasin. Je crois bien quil y a des gars qui viennent la voir pendant ce temps-là. Ça me plaît guère ! Rien que des traîne-savates...
(M) - Elle fréquente ?
(L) - Ecoute ! Elle est encore bien trop jeune ! Il y a pas de bons partis pour elle dans la commune.
(M) - Méfie-toi, Léontine. Elle est bien dâge. Il vaudrait mieux que tu ten occupes maintenant, avant que le premier benêt lui fasse tourner la tête et que tu puisses plus rien changer.
(L) - Tu me fais peur, Marceline !
(M) - Je sais bien ce quil en est. Regarde ma fille Jeannine ! Elle sort le dimanche après-midi avec une ancienne copine décole. Figure-toi que des voisins les ont vues, au café, à Montaigu, avec une bande de gars ! On aurait jamais vu ça de notre temps ! Ça promet des soucis dici quelle soit mariée !
(L) - Moi qui suis déjà bien malade avec mon coeur ! Ça va me tuer, sûrement.
(M) - Cest toujours pareil ? Tu vas pas mieux ?
(L) - Non ! Non ! Jai toujours des palpitations. Et puis je fais de la tension.
(M) - Quest-ce quen dit ton docteur ?
(L) - Il ma envoyé voir un espècialiste4 à Nantes. Jai bien cru mourir. Il demeure tout en haut. Jai donc pris lencenseur5. Ça ma soulevé le coeur ! Jétouffais. Je tenais guère debout quand je suis entrée chez lui. Il ma auscultée. Tu sais ce quil ma dit, cet imbécile ? Que javais rien ! Que cétait quun peu de tension nerveuse. Quil fallait que je me change les idées ! Et il ma rien donné comme remèdes ! Encore un qui ny connaît rien, parce que, moi, je sais bien que je suis malade.
(M) - Vas-tu aller en voir un autre ?
(L) - Je nai plus confiance. Et puis mon bonhomme ne veut pas. Il a tout gobé ce que ce charlatan a raconté. Il me dit que je mécoute trop, que si javais plus à faire, je ne serai pas malade. Personne ne veut entendre que je suis pas bien. Ils verront bien quand je serai morte.
(M) - Pour ça, faut pas compter sur les bonshommes. Pourquoi tu irais pas voir cette guérisseuse à La Rabatelière ? Il paraît quelle fait des miracles.
(L) - Je ne peux pas le demander à mon bonhomme. Il menverrait promener... Je sais ! Quand il y aura le pèlerinage à La Rabatelière, jirai en car et puis jen profiterai pour aller la voir. Elle me guérira peut-être.
(M) - Si tu veux, on ira ensemble. Tu me téléphoneras avant. Et puis on conviendra de ça !
(L) - Ça fait un moment quon cause ! Je vais retourner à la cuisine ! Il faut que je surveille la bonne parce quelle pourrait bien en profiter pour se tourner les pouces.
(M) - Jai aussi bien des choses à faire dici midi. Je vais te laisser. Rappelle-moi quand tu voudras. Ça me fera bien plaisir de causer un moment avec toi.
(L) - On se voit guère, cest sûr ! Avec le téléphone, on va pouvoir se tenir au courant. Tiens ! Ça me fait penser que jai pas eu de nouvelles de notre cousine Toinette.
(M) - Moi non plus. Jen reviens toujours pas quelle soit entrée au couvent.
(L) - Dame ! Quand elle me la annoncé, jen suis tombée sur le derrière. Comment elle va tenir enfermée entre quatre murs, elle qui était si dynamite6, quarrêtait pas, qui voyait plein de monde et puis qui avait la langue bien pendue ? Je pourrais pas...
(M) - Sil y en avait une qui devait devenir bonne soeur, ce nétait pas elle.
(L) - Elle avait un galant, un gars de Saint-Hilaire. Ils allaient se fiancer. Et puis il est parti avec une autre fille. Ça doit être de dépit quelle est rentrée au couvent.
(M) - On ne peut pas la voir. Mais elle pourrait au moins écrire. Même sa mère ne reçoit pas de nouvelles.
(L) - Jentends mon bonhomme dans le couloir. Il doit vouloir téléphoner. Je vais te dire au revoir.
(M) - Moi de même. Tu diras bien le bonjour à ton mari. Venez donc manger chez nous, un de ces dimanches.
(L) - Pas dimanche prochain. On doit aller chez ma belle-mère. Elle fête ses soixante-dix ans.
(M) - Je la croyais plus jeune.
(L) - Elle se porte bien. Elle est restée coquette. Et puis on va lui faire un beau cadeau.
(M) - Ah ! Quoi donc ?
(L) - Je suis fatiguée de voir sa vieille table de cuisine en chêne qui est pas facile à nettoyer. Alors, on lui a acheté une table en Formica. Elle est belle, tu sais ! Cest une merveille. Un coup de torchon, cest propre ! A Noël, on lui achètera les chaises en Formica qui vont avec. Ç a remplacera ses chaises en paille.
(M) - Vous faites bien. Elle aura moins de ménage. Ç a paraît pas, mais il faut le faire à chaque repas !
(L) - Il y a deux ans, jai enlevé tout le meuble qui venait de ma mère : le buffet, le vaisselier, la table, les chaises. Cétait tout en merisier ! Ça demandait de lentretien ! Jai tout remplacé par du Formica. Cest un plaisir comme cest toujours net.
(M) - Jai pas encore réussi à convaincre mon bonhomme. Il est pas moderne. Cest mon rêve davoir une cuisine comme toi !
(L) - Ça métonne de Lucien ! Je le croyais pas vieux jeu comme ça.
(M) - Ça dépend pour quoi. Si cest pour la voiture, il est toujours prêt à en changer dès quil y a une nouveauté. Mais, à la maison, cest toujours bien de même.
(L) - Les bonshommes sont tous pareils. Ils ne pensent quà eux, quà leur plaisir. Moi, je lui ai dit : Tu fais ce que tu veux mais cest moi qui commande à la maison. Alors, jachète ce qui me plaît et puis il passe payer après. Il grogne mais jécoute pas.
(M) - Je tenvie, Léontine. Jai pas le caractère pour ça. Alors je demande et je muse à lui répéter jusquà ce quil cède. Mais ça marche pas toujours.
(L) - Moi, cest simple. Quand il veut pas, alors je lui tourne le dos dans le lit. Ça lui manque plus quà moi.
(M) - Cest pas bête ! Mais mon bonhomme nest pas très porté sur la chose. Je laurai pas comme ça.
(L) - Il y a Germain qui vient dentrer. Il a besoin de téléphoner.
(M) - Tu le salues bien de ma part.
(L) - Il y a Marceline qui te salue. On vient juste de commencer une causette. Marceline ! Il fait mine quil est pressé. Alors, je te dis pas à dimanche prochain. Mais à nous revoir bientôt. Le bonjour à Lucien et aux enfants.
(M) - Jen ferai part. Mes amitiés à Germain. Et puis quil sarrête à loccasion quand il passe à Boufféré. Il y a mon bonhomme qui voudrait lui causer pour louverture de la chasse.
(L) - Me parle pas de cette sacrée chasse ! Tous les dimanches, parti. Je reste encore toute seule à la maison. A lhiver, où veux-tu aller à pied ?
(M) - A Boufféré, ils ont ouvert un cinéma dans la grande salle paroissiale. Alors, ça moccupe le dimanche après-midi. Les films sont pas toujours intéressants, mais ça change les idées. Jaime bien les films damour, les opérettes, quand il y a de beaux costumes.
(L) - Tu as bien de la chance, Marceline. On na pas ça à Saint-Tryphon. Mon bonhomme mécoute en ce moment. Il lève les yeux au ciel. Mais il ne fera pas un effort. Je lui ai déjà dit : Va à la chasse le matin après la première messe et puis revient à midi pour quon sorte ensuite en famille. Il veut rien entendre. Il dit que les autres chassent toute la journée et quil ne peut pas les laisser.
(M) - Taurais bien de la chance si tu pouvais y changer quelque chose. Jen ai pris mon parti.
(L) - Pas moi. Ça aussi, ça me fatigue le coeur et muse les nerfs. Je suis pas malade pour rien.
(M) - Allons, Léontine. Tu te soucies de trop. Il faut prendre la vie du bon côté. Regarde ! Nous, on va bientôt partir à Lourdes. On nest jamais sorti bien loin. Lucien, avec son travail, il peut jamais sabsenter longtemps. Mais on sest dit, cest pas quand on sera vieux quon le fera. Alors, on part au pèlerinage diocésain. Cest monsieur le curé qui nous a décidés. Il accompagne le groupe du canton. On ira en car. On logera à lhôtel. On mangera au restaurant. Enfin, pendant huit jours, on prendra du bon temps. Le soir, on fera la retraite aux flambeaux. Il paraît que cest si beau ! Et puis, il y aura des excursions : le Cirque de Gavarnie, le Pont dEspagne. Même quau retour on passera par le Gouffre de Padirac. Tu sais, là où on se promène en barque sous la terre. On a bien lintention den profiter. Monsieur le curé nous a garanti que ça nous fera du bien et que nous en garderons un souvenir impérissable. Et ça nous fera gagner un coin de paradis en plus.
(L) - Tu as bien de la chance. Quand je dis ça à mon bonhomme, il me répond quil y a des pèlerinages bien plus près, à La Rabatelière, à Fréligné ou à Pontchâteau. Et que ça fait le même effet quà Lourdes. Il a pas de religion !
(M) - A Lourdes, on priera pour vous. La grâce touchera peut-être ton bonhomme. Enfin, cest pas le diable daller voir la Vierge à Lourdes.
(L) - Si tu le voyais en ce moment en train de tourner autour de moi pour avoir le téléphone, il a pas la tête des bons jours.
(M) - Les bonshommes, quand ils sont à la cave, ils causent, ils causent, ils voient pas le temps passer. Quand cest nous, on a tout de suite des remarques !
(L) - Cest bien la vérité. Bon ! Allez ! Je tembrasse, Marceline.
(M) - Moi aussi.
(L) - Embrasse tes enfants de ma part.
(M) - Jy manquerai pas.
(L) - Embrasse aussi Lucien.
(M) - Oui, bien sûr.
(L) - Si on avait pas la famille, quest-ce quon deviendrait ?
(M) - Vrai ! Quand on lit les journaux ou quon entend la radio, cest que de la guerre, des crimes, de la misère.
(L) - On a connu la guerre. On croyait quaprès, ce serait fini ! Il faut voir aussi comme la vie est chère.
(M) - Cest ce qui fait jurer mon bonhomme. Il achète des bêtes pour labattoir. Quand il voit combien il les vend et combien le boucher vend le kilo de bifteak, il comprend pas. Il y en a qui doivent sen mettre dans les poches. Le pain, il a encore augmenté ! Bientôt, il faudra être riche pour manger à sa faim.
(L) - Ça fait peur. Cest pareil pour le blé. Il a pas enchéri, mais le pain lui, si. Comment veux-tu que ça marche ?
(M) - Dame, aujourdhui, le commerce nest pas facile.
(L) - Et on ne sait pas de quoi demain sera fait !
(M) - Tu as vu ce qui se passe en Algérie ? Çest pas bon. Il y a un gars Bernardeau qui est parti là-bas comme instituteur, dans un petit pays. Sa pauvre mère, elle dort plus depuis quelle a lu dans le journal que des instituteurs ont été assassinés.
(L) - Jésus, Marie, Joseph ! Jen tremble pour elle ! Je voudrais pas que mes enfants aillent si loin. On a beau dire, cest pas comme chez nous. Ils ont des chevaux avec une bosse sur le dos, des prunes vertes ou noires qui ont un sale goût, des arbres avec des cheveux sur le tronc, du sable partout. Il y a une chose dont je raffole, les dattes. Cest sucré ! Ça fond dans la bouche.
(M) - Oui. Jai mangé aussi une orange dAlgérie. Cest bien juteux.
(L) - Jen ai mangé quune fois. Cest quil y a beaucoup de pertes avec cette peau épaisse. Jirai pas me faire tuer pour ça !
(M) - Dis donc, Léontine. Ton bonhomme voulait pas téléphoner ?
(L) - Si ! Mais il est reparti. Ça devait pas être pressé. Il est toujours comme ça ! Faut être à sa disposition immédiatement ! Enfin, on va pas abuser. On se rappelle bientôt.
(M) - Oui, Léontine. Parce que jaurai à te parler.
(L) - Ah, bon ? Cest-il grave ?
(M) - Non, Léontine. Cest quand même important. Ça va être la communion solennelle dYvon. Il faut que je change de toilette parce que jai rien acheté depuis la communion de Sylvie.
(L) - Il y a pas deux ans ?
(M) - Si ! Cest pas abimé. Mais pour la communion à mon gars, cest pas mettable.
(L) - Dame !Cest des grandes occasions. On peut pas faire à moins, surtout quand on est comme nous dans le commerce. Il faut mettre une toilette neuve, et même une belle toilette. Quest-ce que tu vas faire ?
(M) - Jai vu la couturière. Au début du mois prochain, elle avait deux semaines de libre. Alors, je les lui ai réservées. Elle viendra à la maison. Ça fait un peu dembarras, mais je lai sous la main et ça facilite les essayages.
(L) - Tu as bien raison. Marguerite, ma couturière, aime bien mieux aller dans les maisons que de coudre chez elle. Elle dit quelle voit du monde comme ça. Elle perd moins de temps parce quelle a pas à préparer à manger. Elle reste même à dormir chez moi. Le soir, elle raconte les histoires quelle a eues. Comme elle va dans beaucoup de maisons, elle connaît bien les familles. On est des fois surpris par ce quelle dit sur des gens quon croyait honorables et qui cachent de mauvaises moeurs, des gens à qui on donnerait le Bon Dieu sans confession.
(M) - La mienne cause guère. Elle travaille bien. Jai pas besoin de la coucher car elle rentre chez elle maintenant quelle a un vélomoteur.
(L) - Cest le progrès. Faut bien faire avec.
(M) - Je voudrais bien avoir ton avis. Je voudrais une robe et un manteau. Pour le chapeau, jirai à Vieillevigne.
(L) - Cest sûr, cest une bonne chapelière. Elle a du choix et elle est de bon conseil.
(M) - Le chapeau me soucie guère. Mais pour la robe, jai rien trouvé qui me plaisait. Jai regardé les patrons du Petit Écho de la Mode, cest trop fantaisie pour une communion.
(L) - Cest pas facile de trouver une robe de cérémonie et qui fasse bon genre. Souvent, cest des tenues pour des gourgandines, des coureuses de bonhomme.
(M) - Vrai ! Jaurai honte de porter ça !
(L) - Jai quelques patrons de Femmes dAujourdhui qui sont classiques mais chics.
(M) - Il faudra que tu me les montres. Et cest pas tout, il faut trouver le tissu.
(L) - En tissu dété, ce qui est bien maintenant, cest la terre galle. Cest léger et ça se tient bien. Tu devrais en prendre pour ton manteau.
(M) - Cest ce que javais pensé... Pour la robe, jhésite.
(L) - Faut voir avec le modèle.
(M) - Justement, tu pourrais pas venir avec moi ? On prendrait le car ensemble et on irait à Nantes. Chez Brunner ou à La Religieuse, il y a beaucoup de choix de patrons et de coupons de tissu.
(L) - Même chez Decré, des fois, il y a de belles choses.
(M) - Oui, oui, on ira partout. On prendra la journée. Le midi, on mangera à la terrasse Decré. Faut bien se faire un petit plaisir de temps en temps.
(L) - Cest des journées fatigantes parce quon piétine beaucoup, mais ça change de la maison. On a pas le bonhomme et les enfants sur le dos.
(M) - Bien, on fixera une date. Dici là, je vais voir les autres mères de communiant. Faudrait pas quon soit deux à avoir la même tenue !
(L) - Je te plains. Une communion, ça donne du souci. Pour mes enfants, cest passé. Je crois que je pourrais plus maintenant avec ma maladie de coeur.
(M) - Men parle pas ! La couturière, la cuisinière, le photographe, cest retenu. Mais jai pas encore fait le menu. Et puis il y a les invitations et les images souvenir à imprimer. Cest ma soeur, la marraine, qui soccupe du livre de messe et du chapelet. Jai pas fini de courir et de me tracasser...
(L) - Je sais ce que cest ! La dernière fois, jai mis un mois à men remettre. Le curé disait que cétait avant tout une fête religieuse, tout le reste étant insignifiant. Je voudrais bien le voir préparer un repas de communion ! Quand je lui ai demandé de retarder lheure des vêpres pour quon ait le temps de manger tranquillement, il ma pas répondu aimablement. Cest triste quand même ! On a plein à manger de bonnes choses et il faut se presser pour aller aux vêpres. Quand je mange vite, ça me caille sur le jabot et jai envie de vomir.
(M) - Pour moi, ce sera simple. Jenverrai Yvon aux vêpres, on peut pas faire autrement. Mais nous autres, on restera à table. Ils feront la cérémonie sans nous.
(L) - Tu as pas peur davoir des réflexions des gens ?
(M) - A Boufféré, ça fait un moment que les familles ne vont plus aux vêpres. Personne ny trouve à redire. Notre curé est bien brave, il sait quon est en famille et il comprend quon puisse pas venir lécouter.
(L) - Vous avez un curé moderne !
(M) - Il est bien ! Simple, aimable... Et cest un bel homme. Il aurait fait un bon mari.
(L) - Tiens donc ! Tu en pincerais pour ton curé ?
(M) - Tu es folle, Marceline ! Cest un homme du Bon Dieu !
(L) - Tu sais, il y en a qui enlèvent la soutane et qui se promènent en civil. Ils en profitent bien alors. Va donc les reconnaître !
(M) - Cest pourtant vrai ! Faut pas y penser, on perdrait toute religion.
(L) - Soyons pas médisantes. On va arrêter, ça vaudrait mieux ! Je tembrasse, Marceline. A bientôt.
(M) - Oui, je te téléphonerai pour aller à Nantes.
(L) - Et on fixera un dimanche pour que vous veniez nous voir à Saint-Tryphon.
(M) - Cest ça ! Un dimanche où il ny a pas de réunion de conseil.
(L) - Ton bonhomme peut bien en manquer une.
(M) - Va lui dire ! Comme le maire veut tout son monde aux réunions de conseil, il ira pas contre. Ils sont tous à saplatir devant lui. Oui, monsieur le marquis. Bien, monsieur le marquis. Cest pas compliqué, tout ce que dit monsieur le marquis est parole dévangile. Je me demande ce quils peuvent raconter au conseil puisque cest le maire qui décide de tout. Mon bonhomme, il revient, il est trois heures de laprès-midi, il a pas mangé. Et il est dans un bel état parce que tout ça ne se fait pas sans boire.
(L) - Je voudrais pas que mon bonhomme soit dans le conseil. Dailleurs, ça serait pas bon pour le commerce. Comme chez nous il y a deux clans toujours en bisbille, il devrait prendre parti et ça nous ferait perdre de la clientèle. Il y a les blancs, ceux de la vieille Vendée, et puis les radicals qui sont toujours à critiquer. Il y a de lanimation au conseil, paraît-il.
(M) - Au moins, ça bouge.
(L) - Ils sont forts en goule, cest sûr. Mais ils décident de rien ! On devrait avoir le service deau. On attend depuis deux ans et les travaux sont pas près de commencer.
(M) - Si cétaient des femmes au conseil, ça marcherait mieux. Maintenant quon peut voter, cest nous qui devrions commander pour ce qui intéresse la maison, les écoles...
(L) - Cest ce que jai dit à mon bonhomme. Il ma répondu que je connaissais rien à la politique. Cest vrai, mais je sais que de tourner un robinet, cest moins fatigant que de pomper avec la Japy.
(M) - Cest pas la politique qui remplit le seau deau. La politique, ça finit toujours pareil, par la guerre !
(L) - La politique, ça devrait pas être permis. Regarde, à la maison, on politique pas et on sen porte pas plus mal. Est-ce que la politique guérirait mon coeur ?
(M) - A la radio, ils parlent des hommes politiques, jamais des femmes politiques. Faut croire quon a pas ce défaut.
(L) - Tu sais. Moi, quand jentends politique, ça me fait penser à diabolique. Qui veux-tu que ce soit dautres que le diable pour inventer pareille affaire où les gens font que se disputer ?
(M) - Tu as raison. Quand mon bonhomme parle de politique avec dautres, cest toujours pour se chicaner.
(L) - Moi, cest simple. A la maison, dès que quelquun commence à parler de politique, je dis : Pas de ça chez nous ! Et sil continue, je le mets à la porte. Ça me fait pas peur !
(M)- Allez ! On a assez causé ! Grosses bises et à bientôt.
(L) - Cest vrai ! Quand on est parti, on voit pas le temps passer. Au revoir, Marceline. Le bonjour à toute la famille, spécialement à ta mère. Viendra-t-elle au pèlerinage à La Rabatelière avec nous, comme dhabitude ?
(M) - ...
(L) - Allo ! Allo ! Allo, Marceline ! On a dû être coupé. Cest bien dommage ! Je me rappelle plus de son numéro. Quest-ce que va dire encore la demoiselle du téléphone quand je voudrais appeler Marceline ?
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2 le combiné
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