Ubiquité

Ubiquité

Prix Arts sur Maines 1998

Le soleil rouge plongeait vers l’horizon. Les dernières lueurs du jour jetaient un contraste violent entre les parties éclairées et les autres déjà entrées dans la nuit. Pierre regardait ses chaussures couvertes de poussière dont l’ombre formait d’immenses bottes pour géant sur le muret de pierres brunes. Du sommet du piton rocheux, il voyait disparaître rapidement le bled qui l’entourait à la base. Bientôt, il fut comme un naufragé solitaire sur un îlot éclairé dans un océan d’obscurité.

Alors, quittant l’endroit, son esprit s’envola vers son pays natal, son pays de Bouaine. Dans la montagne lointaine, il crut reconnaître les contours de l’église de sa communion. A cette heure, le sacristain devait fermer les portes de l’édifice derrière les dernières bigotes chassées par la nuit. Ne voyait-il pas des ombres fantomatiques se déplacer devant le porche de l’église ?

Chez lui, la soupe devait être trempée et la famille assemblée autour de la table. Il constata avec tristesse l’absence d’assiette à sa place : il n’était pas attendu ce soir. Son grand-père trônait au bout de la table. Ses parents se tenaient à droite, suivis de ses trois frères et de sa soeur. A gauche, venaient son oncle Julien, sa tante Emilienne et ses quatre cousines. L’aînée, Julienne, lui faisait habituellement face. Il essayait toujours de lui être agréable, de lui sourire, de devancer ses moindres désirs. Hélas, elle l’ignorait complètement, considérant que c’était un juste tribut à sa beauté. Elle méritait bien son surnom de "princesse". Quant à la grand-mère, elle demeurait debout, allant de l’âtre à la table. Elle égouttait les choux brûlants au-dessus de la marmite puis les servait dans chaque assiette.

Il regrettait de ne pouvoir entendre les conversations. Songeait-on encore à lui après ces trois années d’absence ? Deux à trois fois l’an, il demandait au sous-lieutenant de rédiger quelques mots pour sa famille. Ne sachant ni lire ni écrire, il devait recourir à ses services pour transmettre les banalités d’usage : " Je vais bien. J’espère que vous allez bien aussi. Je suis dans un drôle de pays où il fait chaud. " Il aurait aimé adresser un mot particulier pour sa cousine Julienne. Mais cela était trop intime pour qu’il le confie à un tiers. De même, dans sa famille, on avait recours à un prêtre pour faire la lecture de son courrier. Il ne pouvait donc que se limiter aux sentiments filiaux.

Par le truchement inverse, il recevait des messages à l’identique des siens. Il aurait aimé connaître la vie des gars de son âge restés au pays, savoir le sort de ceux qui avaient, comme lui, tiré pour sept ans de service militaire. Et les filles, que devenaient-elles ? En restera-t-il dans quatre ans quand il reviendra enfin chez lui ? Des nouvelles de la ferme, il n’en recevait jamais, alors que c’était son attente la plus forte. Après sept années d’éloignement, il craignait de ne plus se remettre les champs. Que dire du bétail ? Il sera totalement renouvelé et inconnu. Il soupçonnait le prêtre d’ajouter un message de son cru, un message à caractère religieux inusité chez ses parents.

" Oh ! Fétiveau ! A la soupe ! " Cette intervention inopinée déchira l’image imprimée derrière ses yeux que remplaça le rideau noir de la nuit. Le charme était rompu. Ce retour brutal à sa condition militaire à des centaines de lieues de son village natal l’oppressa. Il eut pleuré s’il avait été seul.

" Descends à la soupe, je te relève ". Cet ordre le convainquit que la réalité le voulait sur la terre tunisienne. Alors, il se secoua et reprit ses habitudes.

D’autres soirs, Pierre rechercha cette situation exceptionnelle qui, comme dans un mirage, lui avait offert une vision animée de sa famille. Mais le djinn du bled lui refusa toujours ce plaisir. Il dut attendre sa libération en 1884 pour revoir son pays vendéen et les siens.

© ISBN 2-9510561-0

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