L'homme de Vulcain

L'homme de Vulcain

Joseph Guillet avançait d'un pas assuré dans les ténèbres. Il aimait ce moment avant la naissance de l'aube où tout est silence dans son atelier. Seul, il pouvait flâner dans cet antre qui bruissait d'agitation et de tintamarre dans la journée.

Toujours dans l'obscurité, il arrêta sa marche intuitive, se pencha légèrement et souffla puissamment. Cela eut pour effet de déclencher un rougeoiement qui satisfit notre homme : son outil de travail était toujours vivant. Alors, il actionna une poignée qui provoqua un long soupir. Tel le réveil d'un volcan, le charbon de la forge s'enflamma instantanément en jetant dans l'air de petites étoiles incandescentes. Un halo rouge éclaira le visage de notre homme, unique surface claire dans ce lieu sombre que des décennies de fumée avaient imprégné de suie et de goudron.

"Salut Joseph ! Je savions bien te trouver là de si bonne heure".

Joseph, d'abord surpris par cette intrusion soudaine, attendit que son interlocuteur fut visible pour lui répondre : "Bonjour Auguste. Te voilà déjà déjouquer ?

- J'ai pas dormi de la nuit. J'ai une dent qui me fait un mal ! Je veux que tu me l'arraches !

- Je suis maréchal, c'est pas mon boulot !

- Mais si ! Tu coupes les cornes des génisses. Alors tu peux bien t'arranger d'une dent. "

Joseph Guillet était sollicité pour toutes sortes de travaux dans sa forge : réparer une fourche, aiguiser une barre de charrue, boiter une roue, mettre une pièce à un couvercle de marmite, souder une clef, ferrer des bœufs, cautériser des plaies à des bestiaux… Dans les cas d'urgence, il acceptait même d'extraire les dents.

Il alluma un bec de gaz acétylène. A cette lumière, il examina la dentition d'Auguste au travers de son lorgnon. Il identifia le chicot responsable de la douleur. Alors, il passa un fil autour de la dent et le noua solidement. Il invita ensuite son patient à s'asseoir sur un tabouret. Auguste n'en menait pas large, attendant anxieusement que le forgeron commença à tirer sur le fil.

Mais il n'en fit rien. Il attacha simplement l'autre extrémité du fil à l'enclume. Auguste respira d'aise face à ce répit. Joseph l'oublia pour se diriger vers le foyer de la forge. Après quelques coups de soufflet, il enfonça une barre de charrue dans les charbons brûlants.

"Depuis qu'il a mouillé lundi, tout le monde veut labourer. Alors, ils s'emmènent avec leurs barres et il faudrait les aiguiser tout de suite. Regarde celle-là, Auguste. Dans quel état elle est !

- Ouais, fit Auguste, gêné par le fil pour parler.

- Elle sera bien vite usée. Le gars va me reprocher la mauvaise qualité de la barre, mais ç'a jamais été fait pour labourer des pierres !

- Ouais, ouais ! acquiesça Auguste, attentif aux problèmes du forgeron.

- Il va en falloir des coups de marteau pour l'apointucher ! J'ai les bras moulus le soir. Je commence à me faire vieux.

- Mais non ! contredit Auguste pour le flatter.

- La barre est bien rouge, commenta Joseph en la tournant dans le charbon. C'est-y bien comme ça ? " questionna-t-il en la sortant du foyer et en la présentant à quelques centimètres des yeux d'Auguste.

Apeuré par la proximité du métal rougi, le malheureux se jeta en arrière en crachant la dent maintenue à l'enclume. Sa langue lui confirma qu'un trou s'était creusé dans sa mâchoire.

"Rince-toi la bouche" ordonna Joseph en tendant la bouteille d'alcool qui lui servait à panser les sabots des vaches. Réconforté, Auguste apprécia d'être libéré de sa dent aussi rapidement. Il n'eut pas à remercier longuement car le forgeron battait déjà le fer sans qu'on put l'interrompre.

L'atelier résonnait des coups de marteau qu'amplifiait l'enclume. Ils sonnèrent le lever du soleil qui jeta ses premières lueurs. Même en plein jour, l'homme de Vulcain restera un être aux pouvoirs mystérieux.

 

© ISBN 2-9510561-0

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