Le vélo de Léon

Le vélo de Léon

Par cette douce soirée d'avril, Léon sifflerait presque sur son vélo. Ce renouveau de la nature lui donne l'humeur vagabonde. Mais ses vêtements du dimanche le gênent pour pédaler. Et le poids du travail de la journée rend douloureux le mouvement des articulations. L'assiette de choux embeurrés rapidement avalée lui enlève toute énergie. Il lui en a fallu du courage pour sortir ce soir après dîner. Il aurait préféré gagner son lit. Pourtant, il a quitté sa ferme de la Sauzaie sur son vélo.

En approchant du Coin-Garat, tous les chiens du village se mettent à aboyer. Léon cesse de pédaler et laisse le vélo aller en roue libre sur la légère pente. Il surveille le passage de la roue avant car les dernières lueurs du jour dissimulent les trous du chemin. Il passe devant les premiers bâtiments. Que ce soient la grange et l'étable à droite ou les maisons à gauche, tout est sombre et silencieux. Toutes les portes sont closes. Les chiens se donnent la réplique. Ils paraissent les seuls êtres vivants en ces lieux.

Léon préfère descendre de son vélo et continuer à pied. Il avance dans cette large avenue fermée par le château. Il hésite, cherchant à reconnaître les différentes constructions qui s'élèvent à gauche. Et c'est à droite qu'une porte s'ouvre dans une bâtisse basse. Léon identifie tout de suite la silhouette qui en sort.

" Bonsoir Ferdinand !

- Qui c'est ? , interroge son interlocuteur surpris par la pénombre.

- Léon ! Léon Micheneau ! Tu vois plus clair ?

- Il fait plus guère jour et je m'attendais pas à te voir...

- Bah ! Tu sais bien ce qui m'amène...

- Viens donc ! Tu as bien cinq minutes... "

Léon pose son vélo le long du mur et suit Ferdinand par la porte demeurée ouverte. Une lampe à pétrole posée sur une "tonne" éclaire faiblement la cave. Ferdinand attire un siège, une planche clouée sur une fourche à trois branches. Perpendiculaire au fond de la barrique, il écarte les jambes pour se pencher et glisser un verre sous la clef qui jette un petit cri sec avant de laisser le vin s'écouler. Léon s'approche et s’assoit en face.

Ferdinand porte le verre à ses lèvres. " Santé ! " échangent les deux hommes. Le verre rapidement englouti revient sous la clef. Ce n'est qu'après que Léon ait bu qu'ils ouvrent la conversation.

" C'est du Sève-Villard ? , demande Léon.

- Oui...

- Il est bon.

- Ce pauvre Mathurin l'aimait bien aussi, confirme Ferdinand.

- Il ne crachait pas dessus. Enfin, autrefois... Il y a assez longtemps que je ne l'ai pas vu.

- Il ne marchait plus guère. Il avait les hanches bloquées. Mais il faisait quand même son tour jusqu'à la cave tous les jours. Il était souvent tout seul. Ça ne l'empêchait pas de baiser quelques verres.

- La dernière fois que je l'ai aperçu, c'est aux derniers battages. Il était à la maison avec les femmes. Il m'a fait pitié, le pauvre bonhomme, lui qu'était toujours au pied du pailler et pas fainéant.

- Ah, ça a été un costaud ! Le travail lui faisait pas peur. A cette époque, il partait avec ses boeufs dès le lever du jour et labourait jusqu'au soir, quand les vaches étaient "tirées".

- Lui aussi, le voilà parti.

- Ah ! Il n'en reste pas...

- A la Sauzaie, il y a le père Stanislas qui va pas trop fort aussi.

- Il est pas plus jeune que Mathurin ?

- Il est de la classe 90.

- C'est bien ça ! Mathurin était de la 88. Il a donc deux ans de moins."

Le silence s'installe entre les deux hommes pendant que leurs pensées volent trente ans en arrière, lorsque Mathurin et Stanislas étaient en pleine force de l'âge. Rien ne paraissait leur faire peur ni les éprouver. Maintenant, ce sont des ombres que la mort emporte sans bruit.

Pour couper aux idées noires, Ferdinand ranime la conversation : " Je suis éreinté. Toute la journée dans la vigne à déchausser ! Ça me fait mal quand je me relève ! Ça me tire dans cette jambe.

- Moi, c'est pareil ! , entonne Léon. C'est dans le genou droit, celui qu'a été blessé à la guerre, que j'ai le plus mal. Ça me gêne pour faire du vélo. Faudrait pas vieillir ! , lance-t-il avec humeur.

- C'est sûr ! Mais la vigne se moque bien de nos douleurs. Bientôt, il faudra la bêcher. Et puis, il y a les patates à semer. Rien que du travail où il faut se pencher ! La terre est bien basse...

- Maintenant que le gars Airiau est parti au service militaire, j'ai plus de domestique. Ça me fait beaucoup d'ouvrage. Je sais pas si j'en trouverai un d'ici la Saint-Jean-Baptiste.

- T'as pas l'aide de tes gars ?

- M'en parle pas ! L'aîné veut être maçon. Il est embauché de temps en temps chez le père Jaunin. Le reste, il veut faire que ce qui l'intéresse. Et encore, quand il est décidé !

- Enfin, tu as ton deuxième gars qui va bientôt quitter l'école.

- Oui, confirme Léon. Bof! Je ne sais pas trop quoi en penser. Il a des tas d'idées : un tracteur, une salle de traite, l'arrachage des haies... Comment veux-tu que je fasse pour le satisfaire ? Alors, restera-t-il ?

- Mon pauvre vieux ! Tu risques de travailler encore longtemps si tu n'as pas de succession..., s'apitoie Ferdinand.

- Le monde est fou. Quand il y aura que des machines, ils seront bien avancés ! Ce pauvre Mathurin a bien de la chance d'avoir quitté cette terre avant de voir ça. Justement, il serait temps que j'aille le veiller, décide Léon en se levant.

- Maintenant, il doit faire noir. Je vais te mener ", propose Ferdinand.

Après avoir quitté la cave, Léon saisit son vélo et marche sur les pas de son guide. Aucune étoile ne brille dans le ciel tant les nuages sombres l'occupent. Aussi, il se félicite de la présence de Ferdinand. Il souhaite que le ciel vienne à s'éclaircir pour son retour.

Une maison se dessine devant eux, collée à une étable d'où le tintement des chaînes emprisonnant le cou des vaches retentit à chaque fois qu'elles s'ébrouent. Les volets sont tirés. Ferdinand s'arrête devant la porte pleine. " Bon ! Tu es arrivé, chuchote Ferdinand. A te revoir au Coin-Garat. Et puis à demain à l'enterrement. " Léon serre la main de son ami, frappe légèrement à la porte et la pousse.

Il surgit dans la grande pièce commune. Après avoir refermé la porte, il découvre les lieux. De faibles flammes et des braises rougies dans l'âtre éclairent faiblement des enfants assis sur des chaises basses, prostrés, comme endormis. C'est le murmure des femmes récitant le chapelet qui attire maintenant son attention. Dans le coin opposé à la cheminée, une bougie vacille. Léon s'en approche.

Sur le lit repose la dépouille de Mathurin. Des bancs et des chaises ont été arrangés tout autour. Léon s'avance jusqu'à la table de nuit où est déposée une assiette contenant de l'eau bénite. Il saisit le rameau de buis qui trempe dedans et dessine au-dessus du mort une croix. Il le remet dans l'assiette et se signe. Cela n'a pas perturbé le rythme des récitantes du chapelet.

Léon cherche des yeux une chaise et en trouve une libre auprès du fils aîné de Mathurin. Il serre la main qui lui est tendue. Après, il fouille dans la poche gauche de son pantalon d'où il extrait son chapelet. Il pose les lèvres sur le petit crucifix qui pend au bout des grains. Entre le pouce et l'index de la main droite, il bloque le premier grain et commence à réciter un Pater. Ses lèvres bougent mais aucun son ne filtre. Il attend quelques secondes pour commencer le ‘Je vous salue Marie’ avec le reste du groupe. Il apprécie le confort d'être conduit et de pouvoir ainsi relâcher son attention. Le fond en paille de la chaise est fatigué et enveloppe agréablement son séant.

Habitué à la pénombre, Léon peut maintenant distinguer nettement les traits de Mathurin. Le vieil homme semblerait prolonger son sommeil, si ses habits du dimanche ne le démentaient. Ses cheveux sont d'un blanc parfait qui se fond avec l'oreiller. Sa moustache est tout aussi immaculée. Ces femmes paraissent chanter une berceuse en psalmodiant le chapelet pour l'endormir profondément. Ne suffirait-il pas de crier pour le ramener à la vie ? Les anciens se maintiennent à l'économie. Ne reste-t-il pas une dernière étincelle qu'il faudrait entretenir et alimenter pour que Mathurin rouvre les yeux ?

Léon est arrêté dans ses pensées quand cesse la récitation. Les femmes reprennent leur souffle en se murant dans le silence. Les craquements du bois dans les flammes ponctuent le temps avec le mouvement du balancier de la grande horloge.

Puis la maison s'anime. Les voisines regagnent leur domicile. Les femmes d'ici vont coucher les enfants affaissés dans leur chaise. Léon demeure seul avec son voisin : " Mon pauvre gars ! Ça fait bien de la peine de voir partir ton père...

- Y a tellement longtemps qu'il traînait ! , informe Joseph, le fils de Mathurin.

- Ben oui, il ne marchait plus guère.

- Hier, il allait pas plus mal que d'habitude. Ça l'a pris le midi. Il a pas mangé. Il voulait aller se coucher. Ça paraissait bizarre. Quand ma femme a été le voir le tantôt, il était mort. Il est parti comme ça, en dormant, sans rien dire.

- C'est bien la plus belle mort, encourage Léon.

- Pour ça, oui. Il nous a jamais donné beaucoup de soucis. Il travaillait pas. Mais il s'occupait. Il chapuisait des bouts de bois pour les gamins. A l'hiver, il faisait quelques paniers. Je lui apportais de l'osier, quelques rôtes de châtaignier. Il avait pas besoin de sortir.

- Mon père était pareil, confirme Léon. Il faisait pas d'embarras. On a l'impression qu'ils font pas grand chose. C'est après qu'on voit qu'ils faisaient pas mal de bricoles qui prennent du temps.

- C'est sûr, Léon. On en trouvera la manque. On savait qu'il était toujours là. On pouvait partir tranquille. Et puis les gosses l'aimaient bien.

- C'était un bon bonhomme, ton père. Toujours de service. Il en a donné, des coups de main ! Mais ça ne l'empêchait pas de s'arrêter pour causer.

- Il aimait bien ça !, concède Joseph. Il en avait des copains. Hélas, ils sont déjà presque tous morts. Il est allé à bien des enterrements, bien plus qu'il n'y aura de monde, demain, au sien.

- Ton père était bien apprécié. Les gens vont venir.

- Les anciens, oui. Mais les autres... Ils n'abandonnent plus leur travail pour aller aux enterrements. Moi le premier, d'habitude. On veut pas perdre de temps... On sait plus vivre...

- Il y a du vrai dans ce que tu dis. Plus il y a de machines, moins on a le temps.

- Tu parles comme le père. Ça me foutait en boule mais je savais bien qu'il avait raison, avoue Joseph dans un sanglot. Il disait que les machines ne remplaceraient jamais tout. Ça le faisait rire. Tu sais bien qu'il traitait le vrin, les brûlures, les piqûres... Il venait beaucoup de monde pour le voir, pour se faire traiter. Alors, il se moquait des médecins avec leurs études et leurs instruments qui ne savaient pas aussi bien guérir que lui. Il disait que le Bon Dieu avait bien fait les choses, qu'il avait donné des dons à quelques-uns, et qu'il suffisait de les chercher.

- Ton père était un bon guérisseur. Il m'a traité plusieurs fois. Il était efficace. As-tu le don aussi ?

- Non. Il me disait que j'étais pas un assez bon chrétien. Ses manigances me faisaient rire. Je l'accusais de sorcellerie, ce qui le mettait en colère. Maintenant, je regrette. Son don est perdu.

- Ben oui. Je ne connais pas d'autres qui traitent ça dans la commune. Faudra voir le médecin, maintenant. C'est plus cher, plus long et rarement aussi efficace.

- Ainsi va le monde. On se croit plus fort et on laisse disparaître ce qui sauvait nos pères et nos mères, philosophe Joseph.

- Quand on s'en aperçoit, il est trop tard ", conclut Léon avec amertume.

Les Sorin sont entrés et ont pris place pour veiller le mort. Maintenant que les enfants sont couchés, les femmes sont également revenues. Alors commence un nouveau chapelet. Léon hésite. Il ne pourra plus partir avant la fin, mais la visite serait trop brève s'il quittait immédiatement. Alors, il se cale bien dans la chaise pour chercher la meilleure position pour détendre ses muscles fatigués. Il se laisse un peu glisser pour être légèrement allongé. Ses lèvres ne suivent même pas les prières. Seuls ses doigts comptent les grains.

Pour ne pas conserver son regard sur la dépouille mortelle, il ferme les yeux. A présent, Léon se sent bien et prêt à attendre la fin du chapelet. " Je vous salue Marie... Je vous salue Marie...". Un doute le saisit : n'a-t-il pas oublié d'avancer d'un grain ? En reste-t-il trois ou quatre à dire pour terminer la dizaine ? Incapable de répondre et ne désirant plus s'en soucier, il décide de ne plus compter sur son chapelet et de suivre le choeur des récitants. Ils finiront bien par s'arrêter.

Las même de devoir maintenir son attention pour dire les prières, il préfère abandonner et ne conserver que l'écoute de cette musique répétitive. Il ne pense pas que ce brave Mathurin lui en voudra. D'ailleurs, il est peut-être déjà au ciel. Il allait régulièrement à la messe jusqu'à ce que ses jambes ne le portent plus. Il était honnête. Alors, pourquoi Dieu ne le récompenserait-il pas immédiatement ?

Pourtant, il y avait ce que disait son fils Joseph. Ses dons surnaturels n'étaient-ils pas ceux d'un sorcier ? Et si Mathurin avait bien caché son jeu en dissimulant ses relations avec Satan ? C'est vrai qu'il guérissait. Mais ses pratiques n'étaient pas ordinaires. Ne vendait-il pas l'âme des malades à Satan sans leur demander leur avis ? Et si tel était le cas, l'eau bénite ne s'évapore-t-elle pas quand on asperge son cadavre ? Léon devra vérifier quand une nouvelle personne donnera la bénédiction. Rétrospectivement, Léon prend peur. On ne sait quelle réaction peut avoir un sorcier quand on trace une croix ou bien quand on jette de l'eau bénite. Certains n'ont-ils pas eu des attaques de paralysie dans des cas semblables ? Léon s'agite un peu pour contrôler que tous ses membres fonctionnent.

Il serait totalement rassuré s'il ne lui semblait pas qu'un rictus se dessine sur les lèvres de Mathurin, comme un signe de connivence pour montrer qu'il lit dans ses pensées et qu'ils sont du même monde. Cela signifierait que Mathurin aurait vendu son âme à lui, Léon, au cours d'une séance pour traiter ses maux. Comment alors se dépêtrer des griffes de Satan ? Il n'avait pas pensé à des conséquences aussi funestes pour lui. Ce qui le panique le plus, c'est d'être reconnu comme un adepte de Satan. Il réagit encore bien à l'eau bénite, ne craint pas le gros sel. Il va devoir faire attention. Il n'en parlera pas au curé qui se moquerait de lui. Mais il ira au prochain pèlerinage de Fréligné pour y brûler un cierge : cela devrait le libérer de l'emprise des démons.

Vraiment, Léon n'en revient pas. Mathurin ne paraissait pas un homme dangereux. Il aura fallu attendre sa mort pour le découvrir. Léon s'interroge : l'enterrement aura-t-il bien lieu demain ? Il a entendu parler de sorciers qui auraient disparu après leur mort et qui n'auraient jamais été retrouvés. Comme Mathurin est constamment veillé, il ne peut pas partir. Mais quel scandale si cela survenait pendant une absence inopinée !

Généralement, le diable se cache au fond de l'âtre. Comme il est aussi noir que ses desseins, on ne le remarque pas au milieu de la suie et il ne craint pas les flammes. Léon n'a pas prêté attention en rentrant dans la maison. Les pauvres enfants assemblés autour du feu étaient insouciants. Le curé ferait bien de venir bénir cette maison pour y chasser tous les mauvais esprits.

En attendant, il faut faire attention si le Malin est présent physiquement. Léon trace un signe de croix pour se préserver. Mais c'est une faible défense face à un esprit puissant. Et par la qualité de ses dons, Mathurin doit être bien placé dans la hiérarchie. Léon n'est pas assez féru en sorcellerie. Il s'éloigne des chouettes et des chats noirs. Tant qu'on n'a pas vu le diable, on ne songe pas vraiment aux moyens de s'en protéger. Il se renseignera sur l'existence d'un prêtre désenvoûteur.

Brusquement, il se sent secoué. Serait-ce le diable qui vient le taquiner ? " Léon ! Léon ! Réveille-toi ! " Ces appels de Joseph lui font ouvrir les yeux. Eberlué, il découvre qu'il s'était profondément endormi. Le chapelet est terminé depuis longtemps.

" Je crois bien que j'ai dormi, avoue Léon.

- Pour sûr, confirme Joseph.

- La journée a été dure. J'étais fatigué, ce soir.

- Je sais bien ce que c'est.

- Mais ça me gêne quand même, déplore Léon.

- Quand ça vous passe sur les yeux, on peut pas l'empêcher. Tu dormais si bien que j'ai pas voulu te réveiller. Mais là, tu allais tomber de ta chaise.

- Quelle heure est-il ?, s'inquiète Léon.

- Il est minuit et demi.

- Tant que ça ! Faut que je rentre !

- Veux-tu prendre quelque chose avant de partir ?

- Merci, Joseph. Il est trop tard. Ma femme doit se faire du mauvais sang à la Sauzaie. "

Sorti de sa torpeur, Léon se lève. Ses articulations engourdies lui font mal. Hâtivement, il gagne la porte. Heureusement, la lune a pu se lever avec un ciel désormais clair. Mais le froid s'est installé. Léon pense se réchauffer en pédalant. Il tire son vélo jusqu'au milieu de la rue, positionne la pédale droite en haut, s'assied sur la selle et appuie franchement. Mais ses forces s'écrasent sur un pédalier qui ne veut pas tourner.

Léon ne comprend pas bien. Son vélo serait-il en panne ? Quelle malchance ! Il tourne le pédalier à l'envers sans problème, donc la chaîne n'est pas tombée. Il soulève la roue arrière du sol et donne un coup de pédale en avant qui la fait tourner normalement. Tout semble en ordre. Il remonte donc sur le vélo et opère une nouvelle tentative qui reste aussi vaine que la première. Il est vrai que la rue présente une légère montée, mais une telle déclivité ne l'a jamais gêné.

Alors, il fait une vingtaine de mètres à pied pour trouver un plan moins incliné. Pourtant, il a beau faire, le vélo ne veut toujours pas avancer. Pour en avoir le coeur net, il fait pratiquer un demi-tour à son vélo pour se mettre dans le sens de la pente. Cette fois, par miracle, le vélo avance sans contrainte.

Serait-il si fatigué qu'il ne puisse pas monter cette légère côte ? La réponse lui est vite fournie car un autre essai est infructueux. Alors, il décide de suivre la pente. Le chemin sera plus long, mais il avancera. Au-dessous du Coin-Garat coule l'Isoire. De là, il gagnera la Tribouille puis remontera la rivière jusqu'à la passerelle de l'Ecorce. Le terrain est relativement plat. Il ne devrait donc pas manquer de force.

Aussi, il laisse aller son vélo en roue libre. L'état du chemin l'oblige parfois à poursuivre à pied. A l'approche de la Tribouille, les chiens aboient pour l'annoncer. Mais il délaisse les maisons pour emprunter la route qui rejoint la départementale. Voilà quelques années qu'il n'est pas venu à la Tribouille et il a bien de la peine à reconnaître les lieux, surtout que des nuages sombres ont tout jeté dans l'opacité de la nuit. Il choisit la plus large trouée entre les arbres comme étant le passage attendu. Il pédale sans effort particulier. Malheureusement, de profondes fondrières remplies d'eau gênent son avance. Déjà, ses souliers ont pris l'eau et ses bas de pantalon sont maculés de boue. Il peste contre le mauvais entretien des chemins communaux et devine par avance les remontrances de sa femme concernant l'état de son habit du dimanche.

Léon s'inquiète car jamais il ne devine la présence de la rivière qu'il devrait longer s'il était dans la bonne direction. Au contraire, le chemin se resserre. Le revêtement est de plus en plus herbeux. Le couvert est de plus en plus dense. Sans doute se trouve-t-il dans un taillis. Une branche morte vient s'empêtrer dans sa roue avant, bloque la marche de la bicyclette et précipite son propriétaire au sol.

" Bordel de Dieu !, jure Léon en se relevant et en brossant sa veste salie. Quelle calamité ! Où j'ai été me fourrer ? Comment se fait-il que je sois sorti de la route ? " Toutes ces questions restent sans réponse. Ne souhaitant pas se lamenter inutilement, il décide de faire demi-tour pour retrouver l'embranchement où il a dû se tromper d'orientation. Son vélo le mène sans difficulté. Il s'en félicite car, vu les déchets de bois et de ronces sur le passage, c'est presque un miracle qu'il n'ait pas encore eu de crevaison.

Il met le pied à terre car une trouée s'ouvre à droite. Léon la cherchait plutôt à gauche. Etant totalement égaré, il n'a aucune assurance que son instinct le guide correctement. Alors, il décide d'explorer cette voie. Il relance sa machine. Au bout d'une centaine de mètres, il doit appuyer puissamment sur les pédales car s'amorce une montée. Il constate avec plaisir qu'il a reconquis les forces qui lui avaient manqué au Coin-Garat. Quel dommage que ce ne fut plus tôt ! Cela lui aurait évité ces péripéties !

S'il pédale mieux, il ne connaît pas bien sa situation. En montant cette colline, il s'éloigne bien de la Tribouille, mais pas dans la direction qu'il souhaitait. Pourtant, Léon ne veut pas rebrousser chemin. Il se sent apaisé en prenant de l'altitude car il se méfie des marécages qui entourent la Tribouille.

Bientôt des chiens se manifestent : il doit approcher d'une ferme. Il ne tarde pas à l'identifier grâce au grand pin parasol planté tout auprès. " Me voilà au Cou !, déduit Léon. Ça n'était pas prévu ! L'essentiel, c'est que je sais où je suis et comment je vais rentrer chez moi !" Confiant, il pédale maintenant avec ardeur sur le chemin de desserte de la ferme. Cela lui fera bien deux kilomètres de plus, mais son parcours le mènera par le bourg, sur des chemins larges et bien balisés, sans risque de s'égarer.

" Mon brave vélo ! " fait Léon pour le congratuler. Compte tenu des obstacles placés sous ses roues, il est étonnant que celui-ci n'ait subi aucun dégât. Au contraire, il semble bien léger et n'accuse aucun grincement. Sur son destrier, Léon a retrouvé le moral. Cette aventure alimentera les conversations de cave.

Rapidement, il atteint la route principale. Là, il ralentit pour emprunter la direction du bourg. Bien lui a pris car il doit freiner brusquement. Face à lui, bien planté au milieu de la route, se tient un gros chien au poil fauve, le cou tendu en avant. Léon est interloqué par cette apparition. Par contre, l'animal n'a pas eu peur et semble ne pas vouloir bouger. Léon cherche à le contourner à pied. Aussitôt, le chien grogne, affiche une gueule menaçante tout en fermant le passage.

" Sale peau !, l'interpelle Léon. Range-toi, sinon tu vas prendre mon pied dans la gueule." On dirait que la bête a tout compris. Nullement impressionnée, elle jette un aboiement sans reculer et relève les babines. Peu décidé à prolonger cet affrontement, Léon lance son vélo devant lui, comptant bien sur un écart de la bête pour continuer sa route. Ne faut-il pas montrer de la fermeté pour la dominer ?

Mais sa réaction est toute différente. Elle esquive la bicyclette et se redresse sur ses pattes arrière pour venir poser ses pattes avant sur l'épaule de Léon. Déséquilibré par le poids du chien, il tombe dans le fossé bordant la route, et le vélo retombe sur lui. Pauvre Léon ! Couché dans les ronces, le derrière dans une flaque d'eau, le guidon dans les côtes.

" Mille Diou !, hurle Léon. D'où sors-tu, vilain démon ?" Le chien se contente d'un nouvel aboiement sec et sans réplique. Pourtant, il laisse Léon sortir du mauvais pas où il l'a poussé sans, toutefois, renoncer à l'empêcher de passer. La situation n'a donc pas évolué, sauf que Léon a les mains et le visage égratignés et que son costume a perdu définitivement toute allure.

" Ah ! Ils vont m'entendre, les gars du Piltier ! Laisser une telle bête en liberté, quelle folie ! Ça vous boufferait tout cru. Regardez, elle n'a même pas de collier." Il libère ainsi sa colère. Personne n'est là pour l'entendre.

Convaincu par cette triste expérience, Léon renonce à rejoindre le bourg. Faire demi-tour, il ne veut pas non plus l'envisager. Alors, il part à l'opposé du bourg. Satisfaite, la bête le suit gentiment à une dizaine de mètres. " J'espère que tu vas pas me conduire jusqu'au Pont-James !", fait Léon en songeant qu'il ne fait que s'éloigner de chez lui.

Il commence à fatiguer. Il n'a pas l'habitude de voyager la nuit, surtout en passant par de telles émotions. De temps à autre, il jette un regard furtif en arrière. Son cerbère est toujours là et ne paraît pas vouloir abandonner. Il n'est donc pas question de s'arrêter ou de rechercher un nouvel affrontement.

A l'approche du carrefour avec la route de la Ségouinière, il s'interroge sur la conduite à tenir. Continuer à l'ouest suppose un long périple, bifurquer à l'est présente la possibilité de revenir vers le bourg par un large détour. Mais ce n'est pas lui qui va en décider. Il se retourne pour deviner les intentions de son cerbère. Surprise, il a disparu. Son apparition comme sa disparition demeurent bien mystérieuses.

Il pourrait reprendre la direction du Piltier mais il ne lui plairait pas de goûter une nouvelle rencontre avec cet animal. Alors, il part à droite, espérant gagner la route nationale et enfin le bourg. Il passe sans encombre la Ségouinière. Maintenant que son vélo va bon train, il a peine à croire à la réalité du chien fauve.

N'empêche que le temps passe... Quelle heure peut-il bien être ? Il aimerait bien se coucher avant la fin de la nuit. Le voici sillonnant les landes et ses chemins rectilignes. Le paysage se perd dans la lumière laiteuse de la lune. Il se sentait plus en sécurité à l'abri des haies. Sur ce grand espace, on peut l'observer de très loin et venir le surprendre dans une embuscade.

Tout se passe bien jusqu'à la route nationale. Au carrefour, la Croix-Biton dresse sa haute silhouette au milieu des landes. Naturellement, il n'a guère de chance de rencontrer un véhicule à une heure aussi avancée de la nuit. Mais Léon sait qu'au bout de cette longue ligne droite se cache le bourg de Bouaine. Ces deux kilomètres ne lui font pas peur car ils vont enfin le rapprocher de chez lui.

" Vingt dieux !", s'exclame-t-il en constatant que son guidon conserve le cap à l'est et se refuse à tourner vers le sud. Il descend de la bicyclette. Mais il a beau la changer de position, le guidon se fixe toujours vers l'est comme l'aiguille aimantée vers le pôle magnétique.

" Qu'est-ce que c'est que cette sorcellerie ?, poursuit-il avec humeur. A-t-on jamais vu pareille chose ? Si c'est le guidon qui commande à présent, le monde est devenu fou. C'est de la sorcellerie... ", répète-t-il avec effroi. Et Léon de se souvenir de son rêve au Coin-Garat. Dormait-il ou rêvait-il éveillé ? Personne ne lui enlèvera de l'idée qu'il est le jouet d'un sorcier depuis ce temps-là. Comment n'y a-t-il pas pensé plus tôt ? Des pédales qui se bloquent, une route qui se perd, un chien errant et maintenant un guidon de vélo qui n'en fait qu'à sa volonté.

" Je ne sais pas qui m'a jeté un sort, réfléchit Léon, mais il a bien réussi son coup ! Combien de temps va-t-il me mener ainsi à errer sur les chemins ? En tout cas, il y a quelque chose de pas net au Coin-Garat. De Mathurin, ça m'étonne quand même parce qu'il a toujours été un bon bonhomme. A moins que ce soit son gars Joseph, il est pas aussi franc. D'ailleurs, c'est peut-être bien la raison pour laquelle son père ne lui a pas légué ses dons.

Pour l'heure, ce qui compte, c'est que je fasse tomber ce mauvais sort".

Alors, Léon se rappelle la présence de la Croix-Biton. Ce monument bénit peut le sauver. De sa main droite, il commence un signe de croix en se touchant le front, puis le nombril. Il est obligé d'abandonner immédiatement son geste car il a déclenché de violentes migraines tandis que ses intestins se tordent de douleur. Il ne pourra pas aller jusqu'au bout de ce signe de délivrance. Léon en a le souffle coupé. Il s'appuie sur son vélo et décide de se laisser conduire par lui.

Au fur et à mesure qu'il s'éloigne de la croix, les douleurs s'estompent miraculeusement. S'il avait encore besoin d'une nouvelle preuve de la sorcellerie, sa conviction est désormais acquise. Et celui qui a jeté ce sort est un puissant. Léon tressaille encore des maux reçus avec le signe de croix. Totalement à la merci du sorcier, il n'a plus qu'à obéir à sa volonté s'il ne veut pas subir d'autres désagréments. La dernière punition infligée lui a fait peur : il a cru un moment perdre la vie.

Alors, Léon remonte sur son vélo et suit ce chemin qui s'enfonce dans les landes. Il a perdu tout esprit de rébellion. Pédaler, toujours pédaler, voilà sa condamnation. Sa seule consolation est qu'il fasse nuit et qu'aucune personne ne soit le témoin de son comportement étrange. Quand il se plie aux volontés surnaturelles, son voyage s'effectue exceptionnellement bien puisque, malgré l'obscurité, son vélo ne quitte pas le revêtement pierreux du chemin. Son guidon a retrouvé toute sa mobilité. Est-ce son ange gardien qui le protège des chutes ou la compassion du jeteur de sort ?

Une demi-heure plus tard, il traverse le village endormi de la Boule. Léon s'est bien gardé de marquer une halte devant la croix plantée au bord du chemin. Au coeur de la nuit, même les chiens se sont assoupis profondément puisque aucun n'a signalé son passage. Serait-il le seul être vivant sur terre ? Tel un galérien, Léon se sent condamné à pédaler sans pouvoir s'arrêter.

Ironie du sort, Léon passe maintenant un pont sur l'Isoire, la même rivière qu'il traversa au Coin-Garat, mais cinq à six kilomètres plus en amont. Il apprécie d'avoir souvent voyagé dans sa paroisse car il reconnaît les lieux où son sorcier le conduit. C'est rassurant, mais aura-t-il toujours autant de prévenance à son égard ? Ainsi, il n'eut pas aimé être emmené dans les nombreux bois qui bordent la Boule. Il ne les a jamais traversés et ils ont mauvaise réputation.

Bien qu'il ne cesse pas de s'activer sur sa bicyclette, Léon souffre de plus en plus de l'absence de sommeil. Ses paupières s'alourdissent et il bâille à s'en décrocher les mâchoires. Alors, pourquoi lutter plus longtemps ? Léon descend de sa bicyclette, bien décidé à chercher une musse au sec dans un talus afin de s'y reposer. Il y parvient rapidement et sans plus d'égard pour son habit du dimanche, il se vautre sur des fougères sèches comme sur un matelas moelleux.

Ah ! Que n'avait-il pas fait ça plus tôt ? Après avoir cherché la position la plus confortable, Léon s'apprête à sombrer dans le sommeil.

" Holà ! Tu vas pas dormir ?, interroge une voix dans la nuit.

- Té ! Y a quelqu'un ?, répond Léon.

- Lève-toi !, ordonne la voix.

- Je suis usé, mon vieux. Si ça te gêne pas, je vais dormir.

- Debout ! N'as-tu pas assez dormi cette nuit ?

- Moi, j'ai pas encore fermé l'oeil, s'indigne Léon.

- Menteur ! Menteur !

- Je le jure !,affirme Léon. Je pédale depuis des heures.

- Tu le jures sur ta vie ?, demande la voix solennellement. Ne parle pas trop vite..."

Léon retient le conseil. D'abord, il aimerait bien situer la silhouette de son interlocuteur, mais rien n'est palpable dans l'obscurité. Autre étrangeté, celui-ci l'interpelle très familièrement et semble bien le connaître sans qu'il puisse identifier la voix. Ne pose-t-il pas des questions bizarres ? Dormir ! Dormir ! Il aimerait bien dormir. Comment aurait-il pu dormir cette nuit en sillonnant les routes à vélo ? Il peut en jurer. Ou bien cela n'est qu'un mauvais rêve.

C'est alors que Léon est traversé par le souvenir de la veillée funèbre au Coin-Garat. C'est tellement lointain qu'il l'avait oubliée. Et là, il a effectivement dormi, honteusement dormi.

" La mémoire te revient ?, fait la voix.

- Oui, consent Léon.

- Es-tu fier de toi ?

- Non ! Non !, supplie Léon, effrayé par cet être qui lit dans les pensées. Ça ne m'arrivera plus, je le jure.

- Mais il faut réparer le mal que tu as commis.

- Oui, je veux bien.

- A la bonne heure ! Tu as commencé à réparer mais il faut aller jusqu'au bout.

- Qui es-tu ? Ta voix me dit rien, ose Léon.

- Je suis celui que tu as outragé en t'endormant.

- Mathurin !,sursaute Léon, incrédule. Il parlait pas comme ça.

- La mort, ça change un homme, Léon ! Mon âme a quitté son enveloppe charnelle, et si elle n'a pas encore quitté ce monde, c'est de ta faute. Comment veux-tu entrer dans le repos éternel quand un vivant ronfle comme une locomotive auprès de ton cadavre ? Tu m'as fait manquer ma montée aux cieux. Mon âme va devoir encore errer jusqu'aux premières lueurs du jour avant de trouver la délivrance. Tu ne voudrais pas que je reste seul pour cette dernière nuit ? Je désirais tant revoir toute ma paroisse de Bouaine.

Je t'aime bien Léon, tu sais. Alors, sois gentil. Continue d'avancer. Je te promets de ne plus te jouer de vilains tours. Je resterai sagement auprès de toi.

- J'en reviens pas, Mathurin. J'ai jamais entendu les morts parler.

- Bientôt, ma voix va aussi disparaître.

- Comment je vais savoir où tu veux aller ?

- Tu n'auras qu'à me suivre..."

Et Léon a la surprise de voir apparaître une petite flamme bleuâtre, grande comme celle d'une bougie. Il se pince et sent la douleur. Il est donc bien éveillé. Sa situation est toujours aussi étrange, sauf qu'il en connaît maintenant le responsable. Il ne peut rien refuser à une âme en peine !

Aussi Léon se relève, grimpe sur son vélo et le lance sur la route. La petite flamme virevolte à deux mètres en avant, à la hauteur du guidon. Il n'a qu'à la suivre. Il lui faut puiser dans ses réserves pour continuer d'actionner les pédales.

Pendant cette nuit, Léon traverse successivement Landefrère et Le Vignon pour atteindre le bourg de Rocheservière, la commune voisine. L'âme de Mathurin semble prise d'une frénésie de voyage. Le pauvre homme handicapé était privé depuis quelques années.

Finalement, Léon est conduit sur les bords de la Boulogne qu'il descend en aval. Il soupire d'aise car, enfin, depuis le début de cette nuit mystérieuse, il pédale en direction de son domicile.

Quand les premières lueurs surgissent dans l'obscurité, bien avant que le soleil n'apparaisse à l'horizon, la petite flamme perd de son éclat et sa couleur bleue s'assombrit. Léon observe avec tristesse les derniers instants terrestres de Mathurin. " Adieu Mathurin ! Tu m'as bien fait marcher ! Tu auras profité de cette dernière nuit. Je ne t'en veux pas, tu sais. Tu as été bien brave toute ta vie. Tu pouvais te permettre une folie avant de partir pour toujours. Je te souhaite de bien te plaire au Ciel."

Sur ces derniers mots, l'âme de Mathurin s'éteint complètement. " C'était un sacré bonhomme !, s'exclame Léon. Il avait vraiment des pouvoirs sur les gens. Il les utilisait avec sagesse pour les guérir."

Les premiers rayons de soleil caressent sa maison de la Sauzaie quand Léon parvient enfin au terme de son voyage. Il soupire en entendant les vaches s'ébrouer dans l'étable; il va devoir s'en occuper immédiatement sans prendre de repos.

A peine a-t-il franchi le pas de sa porte qu'il se trouve face à face avec Madeleine, sa femme, tout ébouriffée, l'air furibond. " Te voilà enfin ! T'es dans un bel état ! Dans quelle cave as-tu traîné encore hier soir ? Tu as dû prendre une belle cuite pour cuver toute la nuit ! Dans quel fossé as-tu dormi pour salir ainsi ton costume ? Vas-tu répondre enfin ?"

Léon est tétanisé par ce flot d'invectives. Hébété par le manque de sommeil, il ne parvient pas à organiser ses pensées. Comment expliquer cette curieuse équipée avec Mathurin ? Léon décide de subir le sort jusqu'au bout. Aussi, sous les imprécations de sa femme, il gagne la chambre pour enfiler ses vêtements de travail. A soigner les vaches dans l'étable, il espère rester seul et, pourquoi pas, ensuite s'allonger dans le foin pour enfin dormir.

LEXIQUE :
embeurrés : mélangés avec du beurre fondu
chapuiser : tailler au couteau
rôtes : tiges fines et souples

© ISBN 2-9510561-0

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