Histoire

Il était une fois .. le Moulin Durdent

Texte de Pierre AUGER.. merci

Son histoire vaut d'être contée, pour qui aime les moulins, bien sûr, mais aussi pour les autres...

Mais d'abord, de quel moulin peut-il bien s'agir ? il est vrai que ce nom "Durdent" mérite une explication, car il n'est plus guère usité de nos jours. Tout d'abord, précisons pour les horsains (traduction : ceux qui n'habitent pas le coin) que Durdent est tout simplement le nom de la rivière qui le fait tourner. Et si personne n'a jamais entendu parler de ce nom, c'est que depuis longtemps la tradition veut que l'on donne aux moulins le nom des meuniers qui les utilisent. Ainsi, ce moulin Durdent s'est appelé, au fil du temps et entre autres, le moulin Anquetil, le moulin Justin ou, dernier nom en date, le moulin Fiquet... Mais "moulin Durdent", c'est le nom qu'il portait dans les temps jadis... Une preuve?

Et bien, par exemple, dans le plus ancien acte notarié retrouvé, daté de 1694, il est écrit que "le sieur Charles Piard, fils aisnay et principal héritier en la succession du déffunt Me Guillaume Piard, en son vivant procureur commis aux juresdictions roiales de ce lieu, demeurant en ce bourg" a vendu "un moulin à huile (...) vulgairement nommé le moulin Durdent (...) aux sieurs Jacques et Pierre Grisel, marchands demeurant en ce lieu"... Convaincu ? (Acte n°45, ADSM, 2E27/61)

LE MOULIN DURDENT DANS SA PREHISTOIRE

La préhistoire ? Que voilà un bien grand mot! L'auteur de ces lignes aurait-il forcé un peu sur le calva ? Suivez plutôt son raisonnement... Si on accepte l'idée que l'histoire commence avec l'écriture, le début de l'histoire du moulin Durdent peut-être daté très précisément au 12 décembre 1694, date du document le plus ancien retrouvé et le concernant à coup sûr. Antérieurement cette date, on peut donc parler de préhistoire, non ? Mais comment faire s'il n'y a plus de documents écrits concernant ce moulin? La réponse est simple, en étudiant tout simplement l'histoire de la famille du dernier propriétaire connu... Et dans le cas du moulin Durdent, nous avons beaucoup de chance car il s'agit de la famille Piart qui apparaît très tôt dans l'histoire de cany.
Pensez donc...
Un acte notarié nous apprend que, le 27 janvier 1536, sous François I° donc, un bail a été passé devant maîtres Germain Le Carry et Etienne Danifuis, notaires au Chastelet de Paris. Il fait de Jean Piart, contrôleur en l'élection de Caudebec, le fermier de la sieurie de Cany-Caniel, celle-ci appartenant à l'illustrissime famille d'Alençon.
Pour être précis, il s'agit d'Anne d'Alençon, héritière de son frère Charles IV, dernier duc d'Alençon, mort en avril 1525. Mais cette prise de fermage se termine assez mal, et pour éviter un procès, le 16 juin 1545, un accord amiable entre Jean Piart et Anne d'Alençon, représentée par Cardin de Vattemare (autre grande famille de Cany semble-t-il), est signé pour le règlement de 1213 livres tournois d'arrérages dudit fermage. Il est expliqué que, pour régler sa dette, Jean Piart vend à Cardin de Vattemare le moulin de la Coste, situé entre le moulin Ouainville et le moulin de Butot. En fait et pour le situer, il s'agit du moulin dont les restes sont encore visibles actuellement dans le jardin public de Cany... (ADSM, 7H288-Fécamp).
Cet accord ne concerne pas bien sûr le moulin Durdent, mais il nous apprend que la famille Piard s'intéresse de près aux moulins, sinon comme meuniers, ce qui est peu probable, du moins comme propriétaires alléchés par cette bonne source de revenus. Mieux encore, en 1615, les archives de "la baronnye chastelnie terre et sieurie de Caniel, apartenant à Dame Marguerite de Montceau" attribuent à un certain Anthoine PIARD la propriété à Caniel de "deux moullins à huille" pour lesquels il doit payer "en rente fontière quatre livres et trente sols de rente sieuralle". (Dossiers "Etat des redevances" et "Papiers de recettes", ADSM, 1ER490)
Malheureusement, le nom des moulins en question n'est pas donné, mais voilà qui confirme l'intérêt de la famille Piart pour cette source de revenus puisque, malgré la vente forcée de 1545, elle possède encore en 1615 deux moulins à huile... Convenons néanmoins que, s'il est très plausible que l'un de ces 2 moulins soit le moulin Durdent, rien ne le prouve... D'autant moins qu'on ne connaît pas le lien existant entre l'Anthoine Piard de 1615 et Charles PIARD, le vendeur de 1694, même si l'on sait que ce dernier est le "fils aisnay et héritier en la succession de Me Guillaume PIARD quy estoit (lui-même) fils hérittier du dit Me Rémy PIARD".

LE MOULIN DURDENT ENTRE DANS L'HISTOIRE

Ce qui nous ramène donc au 12 décembre 1694 et à son acte notarié intitulé "Vente faite d'un moulin à huisle par le Sieur Charles PIARD à Mr Jacques GRISEL", premier acte officiel retrouvé concernant le moulin Durdent.
Qu'apprenons-nous quant au moulin proprement dit ?
D'abord qu'il s'agit d'un moulin à huile dont l'acheteur, Grisel, est déjà le locataire. Les "bastimens et terres en despendantes " sont "au nombre de trois acres de terres ou environ", ce qui est nettement plus qu'aujourd'hui et justifié par le bornage qui nous indique que le terrain concerné s'étend jusqu'à ce que le "grand chemin tendant de Cany audit Vittefleur" rencontre "une rivière fontaine" appartenant à "Mr le Marquis de Cany" mais dont le nom est malheureusement illisible. A ce moulin Durdent sont attachées des "rentes et redebvances (...) deub par seigneurie" pour un total de six livres que l'acquerreur s'engage à payer chaque année au Marquis de Cany. Le prix de vente ? "mil quatre vingts livres françoises" qui seront payées "au dit sieur vendeur déduction faite de la somme de quatre vingts livres advancés par les dits acquerreurs (...) pour réparations fournies au dit moulin". Ce qui laisse entendre que le moulin est en bien mauvais état, information confirmée par la suite de l'acte qui précise : " les bastiments du dit héritage vendu (étant) en mauvais estat, il a esté consans par le dit vendeur que les dits acquerreurs y fassent employs en reparations les plus urgentes jusques à la somme de deux cents cinquante livres tournois" (ADSM 2 E 27 / 61, acte n° 45 du 12 décembre 1694) Un moulin à huile donc, en cours de restauration, c'est tout ce que nous savons en cette fin du XVII° siècle... Pour être complet, notons qu'il est aussi question de cette vente du 12 décembre 1694 dans un autre acte daté du 18 mars 1695. Dans celui-ci, les Grisel remboursent une rente dont ils ont pris la charge lors de l'achat du moulin Durdent. Cette rente a une histoire compliquée : en 1668, le sieur d'Hérouville, Charles de Banastre, avait consenti un prêt-rente au sieur de Theuville. Cette dette était ensuite passée en plusieurs mains pour finir dans celles des Piard. Lors de la vente du moulin Durdent, les Piard s'en libèreront en la transférant aux Grisel... (ADSM, 2E27/61, acte n°54 du 18 mars 1695) Ensuite ? Un trou noir! On ne sait rien de la gestion Grisel, ni même combien de temps ils seront propriétaires du moulin Durdent, l'acte de vente au propriétaire suivant n'ayant pas été retrouvé...

LE XVIII° SIECLE : UN MOULIN EN RUINE

Pour connaître le nom du propriétaire suivant, il faut faire un grand saut dans l'histoire et se reporter à un acte daté du 9 mai 1750 dans lequel Mr le Marquis de Cany fait la déclaration de ses biens pour la confection du terrier de la Vicomté de Caudebec. Ce qui nous sauve dans notre recherche, c'est que le Marquis possède deux "masures" dans le voisinage du moulin Durdent. Les bornages mentionnent donc deux fois ce dernier : pour la première masure, une "ruette allant au Moulin Durdent" (tiens! encore le nom "Durdent"!); pour la deuxième, qu'elle est "bornée d'un costé Laurent Lefrançois représentant le sieur Grisel". Cette dernière expression est très importante car c'est la seule que nous ayons associant les noms Grisel et Lefrançois. Ce qui nous permet d'affirmer, sans avoir retrouvé l'acte de vente, non seulement que le moulin a changé de propriétaire, mais aussi qu'il est passé directement de Jacques Grisel à Laurent Lefrançois. (ADSM, C1619) Et que sait-on de ce nouveau propriétaire ? Beaucoup de choses en fin de compte, car il apparaît assez souvent dans les actes notariés à partir de 1728 : prêts d'argent, ventes "d'héritages", quittances, baux, aveux rendus au Marquis de Cany pour biens possédés dans les fiefs de Sasseville ou cany... Le 5 mars 1740, par exemple, il loue au "marchand tanneur" Noël Paray "une tanerie scize à Cany (près du presbytère) pour neuf années moyennant douze livres dix sols par an". Nous savons aussi qu'il est marié d'une Henriette Lefrançois, descendante d'une vieille famille noble puisque, dans l'inventaire des biens dressé lors du décès de son père, on trouve une vieille épée ainsi qu'une curieuse "petite tasse d'argent marquée Thomas Pinterville portant pour devise vive le bon vin". Les recherches nous ont permis de retrouver trace, en 1570, d'un certain Jean Lefrançois, sieur de la Mothe, sieur de Pinterville, titulaire d'un quart de fief relevant de la baronnie d'Acquigny, dans la vicomté de Pont-de l'Arche... (ADSM, 2E27/154, 27 mars 1749) Mais revenons à notre moulin... Quand nous en retrouvons la trace, en 1750, Laurent Lefrançois, propriétaire communément désigné, n'en possède plus que la nu-propriété, l'usufruit ayant été mis dans la corbeille de mariage de sa fille unique Marie-Anne. Le contrat de mariage, non retrouvé, a été passé sous seing privé le 24 septembre 1746 et enregistré à Dieppe le 2 décembre 1751. Voici comment le registre de contrôle présente cet acte : "Contrat de mariage entre Jean Ballue cordonnier dont les biens sont estimés à 700 livres une fois payés et Marie-Anne Lefrançois qui a des meubles estimés 150 livres, la propriété d'une maison et autres bâtiments située à Cany estimée 100 livres de rente au capital de 2000 livres dont le tiers en don mobil une partie de 100 livres de rente due par Me Louis grémonville plus des héritages à Cany de valeur de 150 livres de rente. Passé sous seing privé le 24 septembre 1746". Ce contrat est important car, parmi les rentes signalées, se trouve celles fournies par la location du moulin Durdent. (ADSM, 2C560, contrôle des actes, Dieppe) Pour la petite histoire, sachez que ce "beau" mariage, ou plutôt ce beau contrat, ne s'exécute pas sans grincements de dents, comme l'atteste la mauvaise humeur manifestée par un oncle paternel de la mariée qui n'hésite pas à faire opposition : "Du 18 octobre 1746, mainlevée donnée par Me Richard Lefrançois avocat de l'opposition par luy faite aux bans de Marie-Anne Lefrançois et de Jean Ballue sous seing du jourd'huy" (ADSM, 2C279) Il n'empêche... A partir de cette date, c'est le gendre Jean Ballue qui apparaît dans les baux consentis. Le propriétaire, Laurent Lefrançois, prend du recul, déménageant d'ailleurs de Cany à Saint-Valéry-en-Caux le 14 septembre 1747. (ADSM, C2408) Le premier locataire trouvé par Jean Ballue pour le moulin Durdent n'est autre qu'un oncle, maternel cette fois-ci, de Marie-Anne : "Thomas Lefrançois dit Pinterville, marchand", fils aîné du Pinterville dont nous parlions précédemment : "Du 8 janvier 1749, bail fait par Jean Ballue à Thomas Lefrançois d'une maison à Cany pour 6 années pour 170 livres par an sous seing du 6 juin 1747; Reçu 20 sols" . On ne peut que constater la disparition du mot moulin, mais la suite va nous prouver qu'il n'y a pas d'erreur possible : c'est bien du moulin Durdent qu'il s'agit... (ADSM, 2C281) LA QUERELLE HAQUET On en est sûr car l'été fut chaud en cette année 1750... Et je ne parle pas du temps, mais des relations de voisinage. A cette date, la propriété, située de l'autre côté de la rivière, appartient à la veuve Jourel qui l'a louée à un certain Adrien Haquet, marchand maraîcher. Le moulin Durdent, lui, on vient de le voir, a été loué à Thomas Lefrançois. Mais tout va mal et l'on est prêt à saisir la haute justice de Cany "à l'occasion de plusieurs insultes, menaces, injures, et voies de fait qu'ils se sont dit et réciproquement, eux, leurs femmes et domestiques, causés par raison d'un passage que le dit Haquet prétend avoir pour luy, sa femme, famille et domestiques à pied par dedans la masure de l'héritage occupé par le dit Lefrançois". Ah! ces droits de passage! Que de querelles en leur nom! En fait, dans ce cas précis, c'est le sieur Haquet qui a raison. Un accord a bel et bien été passé entre les deux propriétaires et ce fameux droit de passage a bel et bien été accordé contre le "droit de poser toutes fois et quantes qu'il avisera bien la pioche du bout de l'arbre tournant d'un moulin qu'il a droit de faire rebâtir à la place de son ancien moulin sur le territoire de la dite dame veuve Jourel". (ADSM, 2E27, 29 octobre 1750) Explication : les pioches, ce sont les deux extrémités de l'axe de la roue d'un moulin; elles reposent sur la berge, une de chaque côté de la rivière. Si l'on ne possède pas les deux côtés de la rivière, ce qui est le cas de Laurent Lefrançois, il faut négocier avec le voisin, ici la veuve Jourel, l'autorisation d'appuyer la pioche sur son terrain. Ce qui a été obtenu ici contre un droit de passage... Cette querelle, et l'accord amiable qui s'en est suivi, ont pour nous un avantage : ils nous prouvent d'abord que le moulin Durdent n'existe plus en temps que moulin, ensuite que le propriétaire, sorti de sa retraite pour règler ce différent, veille scrupuleusement au respect de ses droits pour éventuellement le faire rebâtir un jour... LA LOCATION HAQUET Plus tard, par un bail daté du 8 août 1774, le moulin Durdent sera loué à... Adrien Haquet, celui-là même qui tenait tant à son droit de passage. La querelle s'est manifestement arrangée mais la méfiance est toujours là car le bail est minutieusement détaillé, ce qui nous donne enfin une bonne description des lieux. Jugez plutôt... Le moulin Durdent est présenté, et loué, comme une "masure plantée d'arbres fruitiers, close de fossés plantés d'arbres de haute futaye et édifiéee d'une maison à usage de demeure, grange, cellier, écurie, étable et loges, avec deux petites prairies et attenantes, (...) de la contenance d'environ quatre acres." De nombreuses réserves sont faites néanmoins "excepté cependant le batiment nommé vulgairement le four, le petit pré qui bornent Philly avocat attenant aux deux autres et le petit jardin qui est le long de la rivière à costé de celuy loué au dit S. haquet avec les arbres fruitiers qui sont derrière ladite maison au nombre deviron une douzaine enclos par le derrière de la dite maison grange et jardin sans y comprendre l'herbage que le dit preneur aura la liberté de faire paturer sans du surplus en rien réserver (...) le dit preneur n'aura pas la tombe des arbres fruitiers de la dite masure n'y l'ébranchage des arbres d'haute futaye non plus que la coupe des sépies(?) qui sont tant sur le fossé de la dite masure que sur ceux qui closent les dites prairies parce que le dit Bailleur se les réserve et parce qu'encorre ce dernier s'oblige de cherfouir et engraisser les arbres fruitiers de la dite masure une fois pendant le présent bail et ce dans le courant de la deuxième année iceluy à la saison ordinaire; et de clore et relever les fossés comme ils sont actuellement afin que les bestiaux du dit preneur ne puisse sortir de dedans les objets cy baillés (...) sera loisible au dit preneur d'enlever ses fumiers ainsy qu'il avisera bien aussy bien que le pressoir que le dit preneur destine de mettre là où était celuy dudit Bailleur parce que ce dernier aura la liberté de piller tous les fruits qu'il récoltera cette année des pommiers de ladite masure et ceux à l'avenir qu'il récoltera de pommiers réservés par le présent (...) par et moyennant le prix et somme de trois cents livres de loyer et fermage par chaque an." Deux ajouts au contrat sont intéressants : "Permis au dit preneur d'agrandir la fontaine qui est dans le dit pressoir s'il le juge à propos, parce qu'il sera tenu de la maconner comme elle l'est actuellement (...) S'oblige le dit sieur Bailleur de faire mettre à la dite maison des croisées des portes où il en faudra, soller où il apartiendra et couvrir la grange où il appartient et est nécessaire, le tout pour le jour de St michel prochain sous peine de tous dépends domages et intérêts ." (ADSM, 2E27/183) Le moulin Durdent, si l'on en croit la dernière partie de la description, ne semble pas être en excellent état, c'est le moins que l'on puisse dire... On peut même affirmer qu'il n'est plus habitable puisque portes, fenêtres et toitures ont quasiment disparu... Impression confirmée par le fait que le locataire Haquet est un voisin de vieille date et que, possédant déjà un logement, l'état des bâtiments du moulin Durdent lui importe peu. Retenons néanmoins qu'il a devoir de les remettre au sec... Enfin, en 1785, sur le registre des impôts pour le paiement des vingtièmes, rôle de Cany, apparaît cette mention : "Jean BALUE, propriétaire d'une maison une acre 3 V. de masure au revenu de 160 LT ..... 16 LT - Tenu par Martin". Mais s'agit-il bien du moulin Durdent et d'un nouveau locataire nommé Martin ? Peut-être, mais rien ne le prouve assurément... (ADSM, C568) Pour la petite histoire et pour être complet, sachons encore que les relations entre Jean Ballue et la famille Lefrançois auront des périodes de grande tension, notamment après la mort de Marie-Anne, comme en témoigne ce jugement du bailliage de Cany qui "maintient (au demandeur Jean Ballue) la possession et la jouissance du terrain compris dans les abornements du plan produit au procès et non contesté, et condamne les défendeurs (les sieurs Lefrançois frères) à la restitution des fruits du dit terrain (...) et à payer au dit Ballue la vraie valeur des deux pommiers abattus ainsi que des fagots d'iceux". Si ce procès semble concerner le moulin Durdent, on n'en a pas non plus la certitude, mais il prouve au moins que Jean Ballue veillait de près sur le patrimoine qui lui avait été confié... (ADSM, 13BP83, 2 août 1762) Car maintenant, il nous faut parler des héritiers de Marie-Anne Lefrançois... Deux garçons, qui vendront petit à petit les biens reçus en héritage : en 1770 par exemple, Laurent, "demeurant à Rouen, rue de la Vicomté, paroisse Saint Vincent", vend, "avec l'accord de Jean ballue son père", des héritages sis à Clasville. (ADSM, 2E27/179) Le moulin Durdent, lui, échoit à Jean-Baptiste qui le vend à Pierre-Vincent Reusse en 1792... Le transfert de propriété s'effectue en deux étapes et avec l'aide d'un intermédiaire : le 16 juillet 1792, il est opéré un "dépost de vente par S. Ballue aux Sieurs Leclerc et Cavé de fond à Cany", et le 06 août 1792, la vente des "Sieurs Leclerc & Cavé au Sieur Reusse" est enregistrée. (ADSM 2E27/345)

LE MOULIN DURDENT DANS LA REVOLUTION

Le 6 août 1792, le moulin Durdent est donc acheté par Pierre-Vincent Reusse.
Ce personnage est vraiment intéressant, et à double titre : pour le rôle politique qu'il jouera à Cany durant la Révolution, mais aussi pour le combat qu'il mènera victorieusement pour la résurrection du moulin Durdent... Commençons par son rôle politique...
En 1792, P.V. Reusse est déjà une personnalité locale. De par sa profession d'abord : c'est lui le régisseur du château de Cany, propriété de la toute puissante famille des Montmorency-Luxembourg, ce qui lui assure richesse et influence. Mais ce n'est pas tout : au cours de l'été 1790, il se fait nommer maire de Cany... ce qui en dit long sur la puissance des Montmorency-Luxembourg qui, sans aucune discrétion, place à ce poste important un de leurs fidèles! Reconnaissons néanmoins que P.V. Reusse fut très certainement plus qu'un homme de paille. L'inventaire de sa bibliothèque, dressé après son décès en 1813, nous permet de penser qu'il possèdait sûrement une solide culture générale et une bonne connaissance des philosophes et des nouvelles idées qui inspireront la révolution: Rousseau, Voltaire, Montesquieu... (ADSM, 2E28/17, inventaire après décès du 23 septembre au 2 octobre 1813 ) Mais en 1792, et à Cany, pour les autorités locales, la Révolution est considérée comme manifestement terminée. Certes, on se réjouit d'avoir conquis de nouvelles libertés mais on ne désire surtout pas aller plus loin dans les réformes, une monarchie constitutionnelle suffit... Et avec P.V. Reusse dans le rôle du maire révolutionnaire, les aristocrates et les nantis peuvent dormir tranquille. Au début, tout semble facile pour P.V. Reusse. Il préside les Fêtes Fédératives de 1791 et 1792 avec la plus grande solennité. Dans des discours édifiants, il se réjouit de ne plus "redouter les tristes effets de la tyrannie et du despotisme", en insistant bien toutefois sur les bienfaits de la Loi qui protège "nos personnes et nos propriétés". C'est lui qui offre, pris sur sa propriété, l'arbre de la Liberté, "un sapin de trente six ans de crue et de cinquante-six pieds de long". Quand la Patrie est déclarée en danger, c'est lui encore qui organise la levée de 25 volontaires et qui participe à "l'offrande patriotique" en fournissant personnellement 300 livres. Mais quand la Révolution se durcit et que la Terreur se met lentement en place, P.V. Reusse a de plus en plus de mal à freiner les exigences des Conventionnels qui s'impatientent. Ainsi, fin avril 1793, dans une proclamation émanant de son Conseil municipal, il se voit contraint d'écrire : "Citoyens, ne faisons ni paix ni trève avec les aristocrates: la loi le veut; frappons-les et frappons-les à mort". La suite du texte démontre néanmoins qu'il garde sa ligne de conduite: "S'il existait quelques aristocrates, s'il s'en trouvait parmi nous, citoyens, arrêtez-les, livrez-les entre les mains de vos magistrats, mais gardez-vous de leur faire aucun mal (...) Gardez-vous aussi d'attenter à leurs propriétés (...)". Toutes ces réticences ne peuvent qu'attirer l'attention des Conventionnels. D'autant plus qu'il se passe de drôles de choses à Cany : bien que le Comte de Montmorency-Luxembourg ait émigré, la citoyenne Becdelièvre, sa femme, réussit à conserver tous ses biens... en divorçant ! Comment ne pas voir dans cette machination la complicité de P.V. Reusse, à la fois maire et régisseur des biens de la dite citoyenne? Mais le 2 novembre 1793, trois conventionnels arrivent à Cany et forment un Comité de Surveillance. La Terreur peut s'appliquer... P.V. Reusse, mis en état d'arrestation le 11 brumaire de l'an II, n'a pas attendu et s'est réfugié chez sa fille, à Grand-Quevilly. Il écrit par trois fois au Comité pour affirmer son dévouement et "la sincérité de son patriotisme". Dans sa troisième lettre, datée du 21 nivose, il avoue avoir entre les mains, depuis 1790, une somme de 3000 livres déposée par Caron, curé de Bosville, émigré. Cette somme, conclut-il, appartient donc à la Nation !!! Trois jours plus tard, il se constitue prisonnier. Incarcéré avec les détenus de marque, il se trouve alors sous la menace directe de la guillotine qui fonctionne déjà à Dieppe.... L'instruction commence. Les témoignages sont accablants. P.V. Reusse est clairement accusé de n'être qu'un contre-révolutionnaire placé au poste de maire pour protéger les aristocrates et leurs soutiens. On lui reproche aussi d'être à l'origine d'une "adresse" particulièrement encourageante envoyée à feu Capet lors des évènements du 20 juin 1792. Enfin, il se serait vanté de ce qu'il n'y eût que peu de biens nationaux à Cany... Heureusement pour lui, la guillotine n'aura pas le temps de venir jusque là. La Terreur commençant à effrayer les Conventionnels eux-mêmes, ceux-ci, prudents, prononcent, le 21 messidor, avant même la chute de Robespierre, des élargissements provisoires. P.V. Reusse doit attendre, lui, le 6 vendémiaire de l'an III pour être libéré. Et la vie reprit son cours... P.V. Reusse retrouva pour quelque temps ses places de maire et d'agent d'affaires au service de la citoyenne Becdelièvre, redevenue elle-même Comtesse de Montmorency-Luxembourg après un 2° mariage avec.... son ex-mari, de retour d'émigration. Source : De C. ROMAIN "Le district de Cany pendant la Révolution".

RENAISSANCE ADMINISTRATIVE DU MOULIN DURDENT

L'intensité de cette vie politique ne va-t-elle pas amener P.V. Reusse à négliger le moulin Durdent, qui lui appartient, rappelons-le, depuis le 6 août 1792 ? Nullement, bien au contraire même, P.V. Reusse sachant utiliser les relations et prérogatives que sa fonction de maire lui apporte... Il n'est pas possible de vérifier le contenu de l'acte d'achat car les pages des registres notariaux concernant les années de 1789 à 1793 ont (curieusement!) disparu. Pourtant, les conditions de cet achat nous sont connues. Dans des lettres adressées au Préfet pour obtenir l'autorisation de rebâtir un autre moulin, P.V. Reusse donne des précisions et ... ses commentaires : le prix, payé comptant, est de 4.558F, prix que P.V. Reusse trouve "élevé" pour un terrain d'environ 50 perches métriques, mais "justifié" car il y avait eu "anciennement un moulin à huile et depuis un moulin à fouler les étoffes". Notons au passage l'existence de ce moulin à foulon, existence non confirmée puisque seul P.V. Reusse en parle... Dans une autre lettre, il précise qu'il l'a "acheté excessivement cher puisqu'outre ce qu'il a païé comptant, il a été chargé de païer six cent livres de rente viagère exempte de contributions à son vendeur âgé de quarante à quarante cinq ans, et cent cinquante livres de rente perpétuelle aux pauvres de Cany." (ADSM 7S379) Enfin, un acte notarié confirme la rente viagère : "A la charge de payer six cents livres de rente viagère au Sieur Jean Baptiste Ballue, demeurant en la commune de Clasville." (ADSM 2E28 /13) Mais de moulin, il n'y en a plus, et le plan de la propriété dressé à cette époque précise : "le moulin est abandonné et n'a pas de roue". P.V. Reusse confirme d'ailleurs ce délabrement dans la lettre au Préfet citée plus haut: "Le moulin ou plutôt l'emplacement du moulin", écrit-il, expliquant ensuite avoir "fait détruire le moulin à foulon tombant de vétusté mais (...) conservé les chaussées et les écluses dans l'intention de le remplacer par un moulin à huile." Et P.V. Reusse va se démener pour cela. Le 30 août 1806, le maire de Cany Yger lui donne un avis favorable pour la reconstruction d'un moulin à huile. L'enquête administrative peut commencer et le 29 septembre 1807, l'Ingénieur des Ponts et Chaussées donne ses conclusions : l'autorisation de rétablir le moulin à huile est accordée à condition de se conformer à cinq propositions détaillées dans son rapport. Enfin, le 5 avril 1808, un arrêté de Monsieur le Préfet, approuvé par le ministre de l'intérieur le 28 avril 1808, autorise le Sieur P.V. Reusse à faire rétablir son moulin à huile. (ADSM 7S379) NE PAS SE FAIRE VOLER LA CHUTE En attendant ces autorisations administratives, P.V. Reusse veille à bien protéger ses intérêts sur le terrain. A cette époque, Cany posséde 7 moulins à eau, à roue perpendiculaire, pouvant écraser 60 qx de farine par jour. Les meuniers et propriétaires de moulin sont très vigilants quant à la défense de leurs droits. Tout ce qui peut mettre en péril la hauteur de chute d'eau qui leur est réservée provoque de véhémentes protestations. Inversement, toute hauteur de chute d'eau non utilisée attise leurs convoitises. Les documents trouvés attestent d'une lutte permanente et le moulin Durdent n'échappe pas à la règle... (ADSM 6M1320, état du 2 mai 1809) Dès le 11juin 1797 (22 prairial an V), P.V. Reusse signe un accord préventif avec Guillaume Mettaïer, propriétaire d'une mécanique de filature située légèrement en aval de l'autre côté de la rivière, pour éviter les futures contestations dues à la construction de cette dernière. L'accord, également signé par l'ingénieur de l'arrondissement d'Yvetot, consiste en la vente d'une partie de l'îlet à Mettaïer et au relèvement du sol de cet îlet pour parer à toute inondation consécutive au relèvement des eaux provoqué par cette nouvelle usine. (ADSM 7S376.) Une autre menace autrement plus sérieuse apparaît en amont du moulin Durdent... Dans une lettre adressée au Préfet et dont nous avons déjà parlé, datée du 1° prairial de l'an 13 (1805), P.V. Reusse proteste contre la volonté d'un sieur Richard de construire un moulin à blé, mû à l'eau courante, juste en amont de sa propriété. Il fait valoir son droit à reconstruire son propre moulin sans avoir à subir "ni opposition, ni indemnité" si celui-ci, plus tard, gêne ledit moulin. La protestation produit son effet car, le 13 novembre1806, Richard reçoit l'ordre de détruire les deux bâtardeaux qu'il a construits sans autorisation, bafouant déjà sa parole d'édifier un moulin ne fonctionnant qu'à l'eau courante. L'affaire semble réglée, mais Richard s'entête et obtient de Napoléon I° alors au camp impérial de Koningsberg, le 12 juillet 1807, l'autorisation de construire un moulin à bled mû par l'eau courante, c'est-à-dire sans vannage. Et le 10 avril 1809, "sur la représentation du Sieur Richard de vouloir commencer la construction de son moulin", un repère est fixé sur le moulin amont des Luxembourg afin de pouvoir contrôler la hausse éventuelle, et interdite, du niveau de l'eau . Le 2 novembre 1809, P.V. Reusse, très attentif, on s'en doute, s'aperçoit que les travaux ne correspondent pas à ce qui a été prévu. Agissant en temps que maire de Cany, il exige que le sieur Richard fasse dresser un procès-verbal des travaux en cours, et demande une amende de 500F, plus la démolition de ce qui a été exécuté au mépris des dispositions du décret impérial. Le 14 mai 1810, P.V. Reusse fait dresser un procès-verbal constatant qu'une planche, posée de champ au travers de la rivière, devant le coursier, provoque un reflux faisant remonter le niveau de l'eau de 9cm au repère du moulin LUXEMBOURG, que 4 vannes, de 97cm de largeur chacune, ont été établies au mépris du décret impérial, que le courant ne peut seul faire tourner la roue, nécessitant l'aide du vannage pourtant interdit, et que, dans ce cas, le reflux est de 12 cm! Et ça marche! Le 26 mai 1810, le préfet donne l'ordre d'arrêter le moulin Richard, ce dont se charge sans tarder, le 20 juin 1810, le maire Reusse en personne qui se rend sur les lieux. En l'absence des propriétaires et du garde, il fait lever et cheviller à force les 4 vannes de décharge, fixer par des clous la vanne mouloire et passer au travers de la roue une perche fixée également avec des clous... 2 jours après, il revient surprendre le garde-moulin Pierre Doutreleau et met en chômage le moulin en y installant des ficelles sous cachet de cire. (ADSM 7S379) Malgré tous ces succès, P.V. Reusse n'entreprendra jamais les travaux de restauration du moulin Durdent... Quand il le vend à Pierre-Jacques Anquetil, le 2 janvier 1810, l'acte notarié précise que la propriété est louée "verbalement pour une année qui expirera le jour de Saint Michel mil huit cent dix à Noël Lemarchand, menuisier". En fait, on est en droit de penser que tout ce travail réalisé par P.V. Reusse n'avait pour but que la réalisation d'une bonne affaire financière... (ADSM, 2E28/13, 02 janvier 1810.)

LE MOULIN RECONSTRUIT

Pierre-Jacques Anquetil appartient à une vieille famille de mouliniers puisqu'on trouve trace du nom Anquetil, dès 1701, dans de nombreux documents. Quand il reprend le moulin Durdent, en 1810, il possède déjà deux moulins à huile sur Cany. Il est présenté comme un cultivateur fabricant d'huile, habitant à Cany, hameau d'Ocqueville, section de l'église. Sa fortune est grande... Par exemple, à sa mort, l'inventaire de ses biens durera plusieurs jours et occupe environ 130 pages du registre notarial de l'année 1821. Autre preuve, quand il marie sa fille Marie à Calixte Justin, cultivateur à Crosville, le contrat de mariage prévoit une dot de 10.000F en argent et un trousseau d'une valeur de 5.000F..... (ADSM, 2E28/17 acte du 19 octobre 1813, 2E28/26 acte du 12 juillet 1821 ) Quant au moulin Durdent, c'est une propriété "en masure plantée d'arbres fruitiers, entourée de fossés (...) édifiée d'une maison à usage de demeure et d'un hangar couvert sous lequel est une fontaine, contenance quarante quatre ares, trente centiares". Bien sûr, l'acte d'achat précise "qu'il existait anciennement un moulin à huile dans la maison vendue" et qu'il a été "obtenu l'autorisation de le faire rétablir par un arrêté de Monsieur le Préfet." On ne sait presque rien du moulin restauré à cette époque. Un seul document y fait référence de manière indirecte : il s'agit d'un procès-verbal relatant une visite du moulin Durdent du 15 octobre 1847. Il y est écrit que le moulinier "n'a pu montrer aucun repère, mais il s'est procuré à la mairie l'arrêté préfectoral du 14 mars 1815 qui règle son usine sous le nom Anquetil". (ADSM 7S379, liasse REMOUSSIN) LES HERITIERS ANQUETIL P-J ANQUETIL meurt le 27 juin 1821. Le Moulin Durdent reste pendant 4 ans dans l'indivision constituée par ses héritiers. Outre la veuve, PJ Anquetil laisse derrière lui 5 enfants : 1) Pierre, Jacques, Paschal Anquetil, cultivateur à Beuzeville-la-Guérard; 2) Anthime Isidore Anquetil, cultivateur à Cany; 3) Marie Victoire Anquetil, mariée à Calixte, Nicolas Justin, cultivateur à Beuzeville-la-Guérard. 4) Sophie Bérénice Anquetil, mariée à Pierre Ovide Leblé, commerçant à Cany... qui, officiellement, gérent l'indivis. 5) Isidore Boniface Anthime Anquetil, cultivateur à Criquetot-le-Mauconduit. Deux décès simplifieront le règlement de cette importante succession: - celui de la veuve, Marie-Rose ANQUETIL, née LEFEBVRE, le 22 janvier 1822; - celui de l'héritier n°5, Isidore ANQUETIL, qui meurt le 10 février 1822 sans héritiers directs. (ADSM, 2E28/27, actes des 30 janvier et 12 février 1822) Ensuite, le moulin Durdent, entre, en deux étapes, dans le patrimoine des Justin (héritière N°3) : - le 16 mai 1824, l'héritier n°2, Anthime Anquetil, vend, devant Me Yger, notaire à Cany, le quart indivis auquel il a droit aux époux Justin; - enfin, aux environs du 16 mai 1825, un accord verbal règle définitivement le partage : le moulin Durdent appartient désormais aux époux Justin (ADSM 2E28 / 9. Actes du 22 juin 1863)

LA GUERRE EN AMONT

Pendant ce temps et dès 1820, la petite guerre reprend contre l'ex-moulin Richard, en amont de la rivière, détruit par P.V. Reusse. Pierre Remoussin, le nouveau propriétaire, fait édifier, toujours sans autorisation, une filature. Pour régulariser sa situation, il fait une demande de règlement sur laquelle il prétend n'utiliser que le courant naturel. Les voisins protestent... Pourtant, l'année suivante, le préfet accorde l'autorisation, mais, devant les plaintes des usiniers amont et aval, l'Administration fait une enquête et constate que des vannages ont été construits sans autorisation et, plus grave, que la roue ne peut tourner avec la seule force du courant... Le 24 novembre 1826, l'ordre de tout démolir est donné..... Mais cela ne décourage pas le Sieur Remoussin qui, en 1847, retente sa chance et demande à nouveau l'autorisation de faire édifier une nouvelle usine, provoquant les véhémentes protestations de Justin. L'Administration, constatant qu'il n'y a aucune pente disponible entre les usiniers amont et aval, émet un avis défavorable et, Remoussin tombant gravement malade, sa femme annule définitivement la demande... (ADSM 7S379, liasse REMOUSSIN) Pour la petite histoire, notons que la chute naturelle de ce site sera utilisée ensuite par les Sieurs GUYOT frères, notés en 1881 comme mégissiers. En 1866, ils demanderont à construire un pont sans provoquer de réaction particulière. (ADSM 7S377, liasse GUYOT)

LA GUERRE EN AVAL

En aval aussi, le moulin Durdent a fort à faire pour préserver sa puissance. Un certain Sieur Rolin a fait construire, toujours sans autorisation, un moulin que les Frères Delaporte font régulariser par une ordonnance royale datée du 2 mai 1821. Aussitôt, dès le 9 juin 1821, les Sieurs Delaporte demandent à transformer ce moulin à blé en une filature de coton et à réunir en une seule les 2 meules tournantes, ce qui leur est accordé le 13 novembre 1822. Les voisins bien sûr protestent... L'ingénieur fait un rapport sur lequel il propose un accord pour parer à l'inondation de l'îlet Anquetil en prenant pour base l'ancien accord Reusse-Métaïer et en le modifiant selon les nouvelles données. Quelques années plus tard, comme il leur faut toujours plus de puissance, les sieurs Delaporte lancent une pétition concernant le partage des eaux de la Durdent. L'ingénieur de service établit un rapport, daté du 09 décembre 1837, qui nous permet de faire le point sur les 12 usiniers de Cany répartis sur les 3 bras (4 dans l'ancien lit, 2 sur le bras est et 6 sur le bras ouest) : - 5 appartiennent aux Luxembourg; - 2 à Ovide Leblé; - 2 à Cavelan; - 1 aux héritiers Cotard; - 1 à Calixte Justin (le moulin Durdent); - 1 à Delaporte. Mais, le 5 septembre 1840, nouveau retournement de situation : un arrêté préfectoral autorise les Sieurs DELAPORTE à retransformer leur filature en moulin à blé, ce qui provoque, bien sûr, les protestations de Calixte Justin qui prétend, entre autres, subir "un refoulement des eaux dans le coursier de son moulin", Delaporte ayant, pour ses travaux, détourné entièrement le bras gauche, à l'aide d'un batardeau, dans le bras droit. L'Ingénieur enquête une fois de plus et rend ses conclusions, avec plan, le 16 septembre 1841. Le 19 septembre 1843, un procès-verbal de recollement atteste de la réalisation des travaux demandés. (ADSM 7S376, liasse DELAPORTE. )

LE REGLEMENT DU MOULIN DURDENT

Il ne semble pas que les époux Justin, des cultivateurs, aient jamais exploité directement le moulin Durdent. On connait le nom de deux locaraires, mais peut-être y en a-t-il eu d'autres... Ainsi, dans une lettre datée du 12 juillet 1847, Calixte Justin précise que le moulin est occupé par le Sieur Mabille. Et en 1857, quand il demande la réparation de ses vannages, les locataires du moulin sont alors les frères Bunel. Cette demande de réparation provoque, comme d'habitude, les réclamations des usiniers amont, celles des Luxembourg mais aussi celles de l'héritière Remoussin qui demande que Justin ne profite pas de la suppression de son moulin pour s'approprier la dénivellation de la rivière, considérant celle-ci comme faisant partie de son héritage. L'Administration ne prend pas en compte toutes ces réclamations et donne une autorisation provisoire pour la réparation, mais en profite pour imposer au moulin Durdent un règlement définitif. L'ingénieur mène son enquête et n'en remet pas moins de 3 rapports et un projet de règlement accompagné de plans. Et, le 22 janvier 1859, un arrêté préfectoral règle définitivement l'usine au nom de Justin. Les vannages prévus n'étant pas exécutables comme décrits, le 26 mars 1859, l'ingénieur demande une modification. L'arrêté est alors corrigé en toute hâte... en conservant néanmoins sa date de référence. Cet arrêté préfectoral du 22 janvier 1859 réglant l'usine au nom de Justin servira désormais de références... (ADSM 7S377 -arrêté préfectoral du 22 janvier 1859.)

UN MOULIN DURDENT INCENDIE

Calixte Nicolas Justin meurt le 7 janvier 1862. Son épouse étant décédée le 3 novembre 1856, les 4 héritiers se partagent les biens à parts égales Le 17 mars 1862, "suivant acte sous signatures privées fait quadruple à Ourville", Le moulin Durdent entre dans le 4° lot, propriété exclusive de Victoire Héloïse Justin, veuve de Louis Saint Réquier, d'Auzouville-Auberbosc, à charge pour celle-ci "d'acquitter seule une partie de rente de 197,53F, sujette à retenue, telle qu'elle est due à Mme la Comtesse de Brissac, en vertu d'un titre nouvel passé devant le notaire soussigné (Me Nion) le 1° mars 1858". Le lendemain, 18 mars 1862, Me Saint-Réquier, notaire à Valmont établit l'acte officiel. Enfin, le 22 juin 1863, Victoire Héloïse Justin, après adjudication, vend le Moulin Durdent à Victoire Leprévost, de Cany, veuve de Pierre Adrien Journois, moyennant un prix de 7000F. (ADSM 2E28 / 9) Qui est cette veuve Journois ? Née Leprévost, elle est présentée, après son décès, comme une "ancienne maîtresse meunière". Son mari, Pierre Adrien Journois, est mort le 4 mai 1862, mais une donation réciproque a été passée le 31 janvier de la même année. On peut dire que les Journois font partie de "l'aristocratie de la meule". Du côté du mari, un Sieur Journois est porté, en 1856, comme le locataire des usines Luxembourg, à propos d'une plainte déposée par le Sieur Richard qui demande que les dites usines soient réglées. Plus tard, le 21 mars 1873, Louise Joséphine Journois, veuve de Louis Ronval Danvy, signe un bail qui fait d'elle la gérante des moulins Luxembourg. Du côté de la femme, née Leprévost, un Sieur Leprévost est noté, en 1863, comme locataire du moulin Delaporte. (ADSM, 2E28/9 et 7S378) Quand le moulin Durdent est acheté par la veuve Journois, le cahier des charges, en date du 22 juin 1863, le décrit ainsi : "Une propriété sise à Cany, occupée par le Sieur Bulard, composée : 1° d'une cour contenant quarante quatre ares trente centiares dans laquelle il existe une fontaine, plantée de pommiers, édifiée: des constructions en maçonnerie avec la roue et les meules d'un moulin à blé incendié récemment, d'une maison avec bâtiments en appentis et d'un corps de bâtiment à usage d'écurie, charretterie et pressoir, 2° d'un jardin contenant environ 8 ares 50 centiares, et 3° d'une chute d'eau montée de vannages sur la rivière la Durdent, le tout d'un seul tenant. Cette propriété de forme triangulaire est limitée dans son ensemble par Mrs Souday, Guyot et Tranchard et la rivière la Durdent." (ADSM 2E28 / 9) L'usine a donc brûlé récemment. Cet incendie nous est confirmé par le cadastre qui en porte la mention. Mais la volonté d'exploitation est toujours là : le 15 juillet 1863, un conducteur des Ponts et Chaussées de réceptionner les travaux prévus par l'arrêté du 22 juin 1859 et d'établir un procès-verbal de recollement, au nom de Journois, reprenant les 8 premiers articles dudit arrêté et portant en regard ses observations. Ce P.V. de recollement est homologué le 12 septembre 1863. (ADSM, 3PP138, cadastre - 7S377, liasse JUSTIN) La veuve Journois veille également sur ses droits. Le 29 septembre 1863, comme son usine n'est pas encore rétablie, elle craint et demande que le règlement des filatures aval qu'un Sieur Souday vient d'acheter aux Luxembourg ne se fasse pas au détriment de sa propre chute qu'elle compte utiliser pleinement. (ADSM 7S379, liasse SOUDAY) Un bail est ensuite établi, le 19 novembre 1863, au profit de son fils, Pierre Adolphe Journois, pour "un moulin, sis à Cany sur le bord de la rivière la Durdent, plus une maison se trouvant à côté, une masure plantée, une fontaine et un jardin, le tout contenant 52 ares 80 centiares, pour 30 années à partir du 29 septembre 1863, moyennant 800F par an" (ADSM 2E28 / 100) Le 8 mars 1866, un nouveau bail est établi en faveur de Pierre jean Lambert, de vittefleur, pour 7 années de jouissance à partir du 29 septembre 1866 (...) moyennant un loyer annuel de 1150F outre les charges. (ADSM 2E28 / 105) En fait de 7 années, le moulin Durdent restera plus d'un siècle, jusqu'au 6 octobre 1970 exactement, dans l'orbite de la famille Lambert : - comme locataire d'abord, sous les noms de Pierre Lambert, puis d'Achille Lambert qui achètera le moulin Durdent. - comme propriétaire ensuite, sous les noms de ce même Achille Lambert, puis de sa veuve, née Louise Leprince, et qui, épousant son gérant, deviendra femme Bapaume, puis de Germaine Bapaume, épouse Denise, enfin de Claude Denise. Mais n'allons pas trop vite... La veuve Journois meurt le 8 novembre 1866 et le 17 décembre 1866, les 2 héritiers, Pierre Adolphe Journois et Louise Joséphine Journois, épouse de Louis Ronval Danvy, tentent de vendre par adjudication les divers biens situés à Cany, Bosville, Saint -Sylvain, Saint-Valéry en Caux et Veules, mais le moulin durdent ne trouve pas preneur. Mais le 18 mars 1867, lors d'une deuxième adjudication, il est vendu à François Panel, coiffeur, de Saint-Valéry-en-Caux, pour un prix principal de 10000F. (ADSM 2E28 / 106 et 107) manque 1867 / 1914 LE MOULIN DURDENT ET LE CANARD A LA ROUENNAISE Le 24 décembre 1914 meurt Louise Hélène Leprince, ex-veuve Chandelier, Lambert et Bapaume. La propriété reste en indivision aux 3 héritiers, un de chaque lit, à savoir : - Louis Henri Chandelier, d'Oherville, hameau d'Auffay (pour 1/6°, de sa mère). - Marie-Madeleine Hélène Lambert, épouse de Paul Joseph Anquetil, pharmacien à Offranville (pour 3/6°, de son père, + 1/6°, de sa mère, soit 4/6° en tout). - Germaine Louise Victoire Bapaume, épouse de Henri Marie Georges Denise, propriétaires de l'hôtel de la Poste à Duclair et inventeurs du "canard à la Rouennaise" (pour 1/6°, de sa mère). Un contrat de vente, passé le 6 août 1921, chez Maître Guillebert, de Cany, fait cesser l'indivision, donnant la propriété à Germaine Bapaume, femme Denise. La gérance du moulin Durdent est confiée à Alexandre FIQUET, peut-être en 1914 puisque l'inventaire, effectué le 25 avril 1921, parle d'un renouvellement de bail. ("La Durdent raconte ses moulins", Edition du comité des lettres de Grainville)

LE MOULIN DES FRERES FIQUET

Selon l'inventaire effectué lors du renouvellement du bail des Frères FIQUET, le 25 avril 1921, le moulin abrite une réserve de 140 quintaux de blé, plusieurs bluteries, des élévateurs, un broyeur, un monte-sac... En amont, à l'emplacement de la mégisserie des frères Guyot détruite après la première guerre mondiale, un bâtiment en bois sert de stockage à la graineterie. Un état, daté du 29 septembre 1924, nous permet de connaître la puissance journalière d'écrasement des moulins de Seine-Inférieure et de situer la puissance du moulin Durdent . Il existe 5 catégories de moulins : - 1° catégorie (Inférieure à 25 qx.) : 8 moulins en Seine-Inférieure. - 2° catégorie (De 25 à 80 qx.) : 36 moulins, dont Le Hanouard (40qx) et Héricourt (38qx). - 3° catégorie (De 81 à 150 qx.) : 15 moulins, dont le moulin Durdent des Frères Fiquet (84qx), Valmont (105) et Vittefleur (92). - 4° catégorie (De 151 à 300 qx.) : 6 moulins, dont Fécamp (250). - 5° catégorie (Supérieure à 300qx.) : 2 moulins. Des états similaires, datés de 1925, 1928 et 1933 montrent que le moulin Durdent reste dans cette 3° catégorie, même si sa puissance monte jusqu'à 120 quintaux par 24 heures. Un seul exemple : 3.095qx de blé sont écrasés durant le mois de septembre 1928, dont 114qx de blés étrangers. La quantité de farine livrée en boulangerie est de 2.324qx (+8qx en pâtisserie). Enfin, et toujours pour situer l'importance du moulin Durdent, le chiffre d'affaires déclaré pour l'année 1925 est de 317.515,50F de recettes et 4.127,70F de taxes. Des "acquits à caution" indiquent que l'approvisionnement est parfois de provenance étrangère. Ainsi, en 1925, des lettres autorisent l'entrée en admission temporaire de 88.684 Kg de blés tendres étrangers. On trouve trace par ailleurs de 20 tonnes en provenance de New-York, de 9.917 Kg en provenance de Suède... Le meunier doit ensuite déclarer la quantité livrée à la boulangerie sous forme de farine panifiable pour obtenir le remboursement des droits payés lors du passage en douane. De nombreux feuillets sont ainsi envoyés par le moulin Durdent pour obtenir le remboursement de la taxe d'importation. (ADSM 6M1263 / 1267 / 1273 / 1276/ 1279 / 1291 / 1321) Apparemment, "Le Moulin" change peu sous la propriété des Denise. Le 07 août 1928, M. Botté, architecte à Cany, transmet aux Ponts et Chaussées une demande pour "refaire une partie du bordage en bois établi sur la rive droite de la rivière" et "remplacer le chapeau du vannage" de la roue hydraulique. Un procès-verbal de notification donnait l'autorisation le 07 novembre 1928. (ADSM 7S376) Le 22 mars 1929, un autre Fiquet, Gaston, installé sur l'emplacement de l'ex-mégisserie des frères Guyot, obtient l'autorisation de construire une passerelle, entre sa propriété et le Moulin Durdent pour rejoindre un herbage qu'il possède sur la rive gauche. Elle existe toujours... (ADSM 7S376, liasse Fiquet) En 1931, encore un autre Fiquet, Charles, achète à la ville l'usine électrique, en fait les deux moulins ex-Luxembourg.... Ce qui fait beaucoup de Fiquet dans le coin !!! Et il faut croire qu'ils appartiennent tous, ou partie, à la même famille car, le 25 septembre 1934, un riverain aval, M. Letellier, proteste contre Mr. Fiquet qui possède les 2 bras de la rivière : "(...) chacun de ces bras comporte une chute aux deux extrémités et (...) ces quatre chutes appartenant au même propriétaire, M. Fiquet, celui-ci détermine à son gré la répartition des eaux dans ces bras." Et comme M. Fiquet avantage le bras droit, le bras gauche a tendance à s'envaser... La réclamation est rejetée... Dès la seconde guerre mondiale, Alexandre Fiquet, avec l'accord des époux Denise, cède le contingent à une grosse minoterie voisine et ne produit plus que de la mouture. Enfin, en 1957, le moulin Fiquet cesse son activité et en 1958, M. et Mme Denise louent le moulin Durdent aux époux Lamant. ("La Durdent raconte ses moulins", Edition du comité des lettres de Grainville)

UNE DEMOLITION PROGRAMMEE

Le 2 juin 1964, Germaine Louise Victoire Denise, née Bapaume meurt, son mari restant usufruitier. Les 2 héritiers sont Odile Marie Louise Denise, épouse de Fernand Ernest Francis Montier, agriculteur à Saint-Wandrille-Rançon, et Claude Henri Georges Denise, assureur conseil à Boisguillaume. Les 23 février 1965 et 25 septembre 1967 mourent également la 1° héritière, Odile Montier, née Denise, et l'usufruitier Henri Denise. Un acte notarié règle le partage de la succession Bapaume / Denise le 21 juin 1968 et le Moulin Durdent devient la propriété de Claude Denise. Deux ans plus tard, le 6 octobre 1970, Claude Denise vend la propriété à ses locataires, les époux Lamant / Leconte. C'en est fini du moulin Durdent et seule la maison est entretenue. Tous les objets rappelant sa fonction première sont dispersés et seuls les engrenages et la carcasse métallique de la roue échappent au massacre, sauvés, paraît-il, par la mauvaise volonté du ferrailleur local qui refuse de s'engager dans ce difficile chantier. L'usine amont, rivale de toujours, ne connaît pas meilleur sort : elle est rasée et remplacée par un parc de stationnement entre la salle Daniel-Pierre et la rivière. Le 02 octobre 1982, François Edmond Lamant meurt. La propriété appartient donc pour moitié à l'usufruitière, la veuve Lamant, née Huguette Marie Mauricette Leconte, et pour moitié aux 3 héritiers du couple, Michel, Monique et Jean-François. LE MOULIN DURDENT SAUVE Enfin, le 25 septembre 1993, Le Moulin Durdent est vendu à Michel Tramontin et Marie-Pierre Auger...

ET LE MOULIN DURDENT RENAÎT A LA VIE ! ! ! Mais ceci est une autre histoire qui vous est contée par ailleurs...

Si vous souhaitez en savoir plus ... quel courage ;-) bonne lecture :

17e siècle

18e siècle

19e siècle

20e siècle