
Nouvelles traduites de l'italien et rassemblées dans divers volumes parus aux éditions Le livre de Poche.
Entre autres: Le K, Les Nuits difficiles, Le rêve de l'escalier, Le régiment part à l'aube.
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Le gros chien à San Pellegrino. |
Ces nouvelles s'inscrivent dans la littérature fantastique. Buzzati construit ses histoires de façon à brouiller les pistes et surprendre le lecteur. Il répand la peur et l'angoisse, y joint l'humour, joue avec les sentiments et manie l'effet de surprise.
Dans certaines de ses nouvelles, Buzzati est lui-même le personnage principal, ce qui lui permet d'ouvrir un dialogue avec son lecteur.
Le message que l'on peut retirer de ses textes est simple et obsédant: il traite de l'inquiétude existentielle, la peur du gouffre, la mort et ses mystères.
On retrouve souvent dans ces nouvelles des images de verticalité, sous forme d'ascension ou de chute.
Telle qu'elle est décrite, l'ascension est un art de vivre, peut-être une fuite, car les sommets à conquérir sont moins effrayants que les abîmes qui s'ouvrent devant nous.
La descente, qui parfois peut tourner en chute libre, se succède à l'ascension, car le sommet est hors d'atteinte.
Qu'il s'agisse d'une ascension séduisante ou d'une chute vertigineuse, ces mouvements n'ont qu'un seul but, qui n'est jamais défini et cette quête ne trouvera son terme qu'avec le temps, lorsque la mort lui donnera son véritable nom.
On ne sait jamais très bien ce que l'on poursuit, ou ce qui nous poursuit ou se dérobe à nous : les rôles peuvent s'inverser ou être éternellement mal distribués.
Malheureusement lorsque les malentendus sont éclaircis il est trop tard, la vie touche à son terme.
En variant le ton, le décor et le style, Buzzati décrit un temps absolument vide, une attente qui sera forcément déçue, un face-à-face angoissant avec la mort. Cette verticalité est l'aspect le plus frappant de la mesure du temps.
La mort prendra une autre dimension lors des derniers mois de la vie de Buzzati: dans ses ultimes récits (Le régiment part à l'aube), la mort n'a plus qu'un seul symbole, celui du régiment en partance.
La concordance entre la vie militaire et la mort est peut-être un désir de passivité: on a de la discipline et on obéit, on ne fait pas de choix car la mort n'est qu'un acte auquel nul ne peut se soustraire.
Pour Buzzati, la mort est un thème fondamental: non seulement la prise de conscience de la mort, mais aussi l'arrivée de sa notification au cerveau.
Les nouvelles de Buzzati font également ressortir les illusions et les espoirs dont l'homme est la proie. Elles proposent des réflexions sur notre société et sur l'âme humaine.
A tout moment on peut disparaître dans les profondeurs que l'on a soi-même creusées par faiblesse, céder au vertige et tomber dans l'injustice et la violence.
Buzzati se sert de l'ironie et de l'humour pour exorciser le vertige et le vide. Il transforme les faits divers et les problèmes de société en les faisant dériver vers l'absurde ou le surréel, de façon à ce qu'ils livrent leur message.
L'ironie permet de mieux connaître l'histoire de son temps, de faire ressortir ce que l'on ne voit pas encore par manque de recul.
Ainsi, ses récits suivent souvent une distorsion du temps ou un état dans lequel la frontière entre la réalité quotidienne et le pseudo-réel qui hante le sommeil devient très étroite.
Les angoisses, les désirs, les illusions, tout se confond entre réalité et fiction, et lorsque l'humour s'ajoute au récit, le lecteur perd pied avec sa propre réalité et redécouvre le monde qui l'entoure.
 
Extraits du recueil de nouvelles Le rêve de l'escalier
Il m'appelle" Dis-moi, dis-moi. C'est un rêve, n'est-ce pas ? Si c'est un rêve, le moment du réveil viendra. C'est un rêve n'est-ce pas ? "
Et moi : "Bah ! on verra plus tard. "
Tiré de: Le rêve de l'escalier
Il est bien connu que les esprits et les fantômes ne sont pas des interventions de l'au-delà mais des restes de vie, comme des empreintes sur le sable, laissés par certains défunts; et que peu à peu le temps les efface. Mais il n'y a pas que les années pour user ces traces. La frénésie des grandes villes est encore plus destructrice: le mouvement, les bruits, la télévision, le chaos.
Tiré de: Anecdotes de la ville
Et nous voici aux plus récentes conquêtes. L'atmosphère qui entoure le globe terraqué est un stupéfiant, il suffit de l'introduire dans les poumons et de le rejeter selon un rythme particulier qui s'apprend très facilement.
Il y a mieux. La vie elle-même - c'est le dernier cri - le simple fait d'exister est une drogue très puissante, il ne s'agit que de ne s'y opposer en rien, de se laisser aller. Et on s'enfonce dans un délire paradisiaque.
Tiré de: Délices modernes
Pendant un bref espace de temps, nos semblables, plongés dans leur frénésie de mouvement, se transforment en automates rigoureusement interchangeables, qui n'appartiennent plus à ce monde. C'est une sensation assez horrible.
Je l'ai éprouvée souvent.
Tiré de: Petits mystères
Finalement, après une vie entière, serais-je arrivé à comprendre ?
Tiré de: Clair de lune
Extrait du recueil de nouvelles Les nuits difficiles
Autrefois existaient le sphynx, l'hippogriffe, l'échidné, le sanglier calédonien, le triton, le croque-mitaine, le chat botté, le basilic. Aujourd'hui ils n'existent plus. Mais à nous aussi il arrive de rencontrer de temps en temps des phénomène étranges et monstrueux. Par exemple:
Le lièvre géant
Il a été apperçu,à ce qu'il semble, l'automne dernier, dans le haut-Alpage, province de Bellune. Ce n'étaient pas tant les dimensions qui semblaient extraordinaires, parce qu'à vue d'oeil l'animal n'aurait pas plus d'un mètre et demi, que la capacité de se tenir debout sur les pattesde derrière; et surtout le fait que le grand lièvre était muni d'une minuscule pétoire à deux coups. Seuls trois chasseurs, mais tous très sérieux, ont rencontré la sale bête; ahuris, ils n'ont pas osé tirer dessus; et. honnêtement, on ne peut pas leur donner tort. Mais le scandale et l'indignation ont été grands dans les milieux de la vénérie, qui ont jugé déloyale, et même criminelle, l'attitude menaçante et contestataire du lièvre géant. Parce que, si l'exemple se répandait, et si les marmottes, les lapins de garenne, les renards, les hérissons, les loirs, les perdrix, les cailles et les autres volatiles sédentaires et migrateurs commençaient à se promener armés, mème seulement dans un but de légitime défense, le monde s'en trouverait renversé et où irait finir la souveraineté de l'homme?
Tiré de: Monstres modernes
Extrait du recueil de nouvelles Panique à la Scala
Contre l'amour
Maintenant qu'il est parti, qu'il ne reviendra plus jamais, qu'il a disparu, qu'il s'est rayé du temps qui passe,de la vie, exactement comme s'il était mort,il ne reste plus pour Irène qu'à s'armer de tout le courage qu'une femme peut demander à Dieu et à extirper toutes les racines de ce malencontreux amour qui s'est infiltré jusqu'au plus profond de son être. C'est qu'elle a toujours été une femme courageuse, Irène: elle ne manquera pas d'en assener encore la preuve cette fois-ci.
C'est fait! Cela a été moins terrible qu'elle ne le craignait; et cela a duré moins longtemps. Quatre mois à peine ont passé, et la voici totalement libérée. Un peu plus maigre, un peu plus pâle, plus immatérielle, mais si légère justement, avec cette douce langueur de la convalescence qui contient déjè les prémices d'hésitantes nouvelles illusions. Oh, elle a été courageuse, elle a été héroïque même, elle a su se montrer impitoyable envers elle-même, elle s'est acharnée à repousser toutes les séductions du souvenir, auxquelles il aurait été pourtant si doux de s'abandonner. Détruire tout ce qui pouvait rester de lui, jusqu'au moindre crayon, à la moindre épingle, brûler ses lettres et ses photos, jeter les robes qu'elle mettait quand il était là, sur lesquelles peut-être ses regards s'étaient attardés en y laissant une imperceptible trace, se débarrasser des livres qu'ils avaient lus l'un et l'autre et dont leur commune connaissance avait tissé un sorte de complicité secrète entre eux, vendre le chien qui avait pris de longue date à reconnaître son pas et courait à sa rencontre sitôt qu'il arrivait à la porte du jardin, abandonner leurs amis communs, changer même de maison parce que sur la tablette de telle cheminée il avait un soir posé son coude, parce qu'un certain matin cette porte s'´tait ouverte et qu'il était apparu pour la première fois dans l'embrasure, parce que la sonnette d'entrée persistait à faire le même bruit qu'elle faisait lors de ses visites, et que dans toutes les pièces il lui semblait à tout moment retrouver sa mystérieuse empreinte. Et encore: s'habituer à penser à d'autres choses, se jeter dans un travail épuisant grâce auquel, le soir venu, quand le danger semble vouloir se faire encore plus insidieux, un sommeil de plomb viendra la terrasser, faire connaissance d'autres personnes, fréquenter d'autes milieux, de nouveaux lieux, aller jusqu'à changer la couleur de ses cheveux.
Oui, tout cela, elle est parvenue à le faire, avec un acharnement désespéré, ne laissant à découvert aucun coin, aucune brèche, aucune brisure, par lesquels le souvenir aurait pu s'engouffrer. Elle l'a fait. Elle est guérie. Maintenant, c'est le matin. Irène, après avoir endossé la belle robe bleue que la couturière vient à peine de lui faire parvenir, s'apprête à sortir de son nouveau chez elle. Dehors le soleil resplendit. Elle se sent saine, jeune, toute propre à l'intérieur, fraîche come lorsqu'elle avait seize ans. Prafaitement heureuse? Presque.
Mais voici que d'une maison voisine lui parvient une brève onde de sons. Quelqu'un a allumé la radio ou bien mis en marche un tourne-disque. Une fenête a été ouverte. Ouverte, puis aussitôt refermée.
Il n'en fallut pas d'avantage. Six à sept notes , à peine,une bribe d'une vieille rengaine, sa chanson. Allons, Irène! un peu de courage, que diable: tu ne vas pas gâcher pour si peu, cours au travail, ne t'arrête pas, moque-t-en! Mais un épouvantable vide s'est déjà formé dans sa poitrine, un abîme s'y est déjà creusé. Pendant des mois et des mois, l'amour, cette curieuse malédiction, avait feint de dormir, laissant Irène se bercer d'illusions. Une stupidité, une broutille a suffi pour le faire se déchaîner. Des autos passent, des gens se pressent, personne ne peut rien savoir de cette femme, abandonnée sur le trottoir contre la porte de sa maison comme un enfant qu'on a puni, et qui, sans se préoccuper de sa belle robe bleue toute froissée désormais, pleure éperdument. Il est loin, il ne reviendra plus jamais, tout a été inutile.
Tiré de: Les précautions inutiles
Extrait du recueil de nouvelles Le régiment part à l'aube
MOI
Dans les instants difficiles je m'en vais voir maman. Elle sait me comprendre immédiatement. Elle m'attend sur le seuil de notre vieille maison. Elle y est et elle n'y est pas, elle n'est plus, dans sa chambre il n'y a que le vide, le néant.
Tiré de: Fragments
Extrait du recueil de nouvelles Il Colombre (Le K)
Tiré de: Ragazza che precipita (Jeune fille qui tombe... tombe)
Version originale
Traduction de Jacqueline Remillet
Con dispetto si accorse che una trentina di metri più in là un'altra ragazza stava precipitando. Era decisamente più bella di lei e indossava un vestito da mezza sera, abbastanza di classe. Chissà come, veniva giù a velocità molto superiore alla sua, tanto che in pochi istanti la sopravanzò e sparí in basso, sebbene Marta la chiamasse. Senza dubbio sarebbe giunta alla festa prima di lei, poteva darsi che fosse tutto un piano calcolato per soppiantarla.
Poi si rise conto che a precipitare non erano loro due sole. Lungo i fianchi del grattacielo varie altre donne giovanissime stavano piombando in basso, i volti tesi nell'eccitazione del volo, le mani festosamente agitate come per dire: eccoci, siamo qui, è la nostra ora, fateci festa, il mondo non è forse nostro?Avec dépit elle s'aperçut qu'à une trentaine de mètres plus bas une autre jeune fille était en train de tomber. Elle était bien plus belle qu'elle et portait une petite robe de cocktail qui avait de la classe. Qui peut savoir pourquoi elle descendait à une vitesse très supérieure à la sienne, au point qu'en quelques instants elle la distança et disparut en bas, en dépit des appels de Marta. Elle allait - c'est sûr - arriver à la fête avant elle, c'était peut-être un plan calculé d'avance pour la supplanter.
Et puis Marta se rendit compte qu'elles n'étaient pas les seules à tomber. Tout au long des flancs du gratte-ciel d'autres jeunes femmes glissaient dans le vide, les visages tendus dans l'excitation du vol, agitant les mains comme pour dire: nous voici, nous sommes ici, c'est notre heure, acceuillez-nous et faites-nous fête, est-ce que le monde n'est pas à nous?