A force de labeur, de sueur et de solidarité, l'eau coule à N'Dem
Un exemple de coopération et de solidarité. C'est la formule qui revient invariablement lorsqu'on articule le nom "N'Dem" à Genève. il est vrai que cette expérience menée depuis plusieurs années au Sénégal force l'admiration. Tant par la mobilisation de ce petit village de 300 âmes et des 4000 habitants des treize villages environnants que par les divers soutiens manifestés en Suisse par le biais de particuliers, d'associations et de l'organisation "Genève Tiers-Monde" épaulée financièrement par plusieurs municipalités via la Fédération genevoise de coopération.
La vie sahélienne
L'histoire récente de N'Dem, situé à 130 kilomètres de Dakar, s'apparente à celle d'innombrables hameaux de la frontière sahélienne : la sécheresse apparue depuis une quarantaine d'années et l'avancée du désert ont bouleversé la vie des habitants. Les terres cultivables disparaissant, les familles ont pris le chemin des villes pour assurer leur survie. Des villages entiers se sont évanouis sous les coups de la désertification et du dépeuplement. Quant aux résidants "acharnés", leur rythme annuel a complètement changé : les hommes s'exilent dans des centres urbains plusieurs mois par année et les femmes s'épuisent chaque jour pendant des heures à puiser quelques mesures d'eau.
Le destin de N'Dem s'est cependant engagé sur une voie teintée d'espoir au milieu des années 80. En grande partie grâce l'arrivée de Babacar M'Bow et de sa femme Aissa d'origine française. Arrière-petit-fils du fondateur de N'Dem, Babacar est né à Dakar. mais sa foi islamique et son parcours à l'étranger l'ont ramené à vouloir renouer avec le village de ses aeux.
Sa foi islamique? En effet, la religion joue un grand rôle dans la cohésion et la réussite du projet N'Dem. De passage à Genève ces jours-ci avec son épouse et leurs six enfants, Babacar insiste sur la spécificité de la confrérie mouride au sein de l'islam (90% de la population sénégalaise est musulmane) : "l'inspirateur du mouridisme, le cheikh Amadu Bamba, a incarné au début du siècle la résistance non violente face à la France coloniale." Disciple de ce courant, l'arrière-grand-père de Babacar M'Bow a fond N'Dem sur les préceptes du respect d'autrui, de la discipline et du travail.
Ouverture d'esprit
"Au sein du mouridisme, il existe la voie du cheikh Ibrahima Fall qui est particulièrement tolérante", poursuit Babacar, devenu chef spirituel de N'Dem qui rayonne de son aura sur la région. Il vient d'ailleurs de terminer un ouvrage sur cette mystique très particulière qui n'observe ni les cinq prières quotidiennes ni le jeûne du ramadan : "Nous vivons notre foi à tout instant, dans notre labeur journalier que nous vouons ainsi à l'épanouissement de l'islam. Tout en respectant les autres religions. Il faut rechercher à voir l'autre comme une lumière plutôt que comme un ennemi". Une tolérance face la diversité des cultures symbolisée par le "niaxass" d'Aissa, une tunique en patchwork de tissus multicolores.
Grâce à cette ouverture d'esprit, le couple M'Bow a su recueillir de nombreuses aides en France, en Suisse et en Allemagne pour réaliser les projets décidés par les habitants de N'Dem et des treize villages alentour : "Le problème principal, c'est l'approvisionnement en eau", souligne Babacar en relevant que les habitants ont créé un fonds commun pour financer un programme d'alimentation hydraulique. Une première étude sous les auspices de Caritas-Sénégal a cependant tourné court en raison de l'envergure et du coût du projet. C'est finalement Genève Tiers-Monde, la ville de Cherbourg et l'association genevoise "Solidarité N'Dem" qui ont repris le flambeau en confiant le projet à l'Ecole nationale des cadres ruraux de Bambey. Finalement, l'oeuvre a été revue à la baisse.
"L'eau coule dorénavant à N'Dem et dans deux autres villages grâce à une pompe motorisées et un château d'eau", relève Aissa, un immense sourire aux lèvres. Tous les habitants ont mis la main à la pâte pour creuser les canalisations. Des robinets, gardés sous clés, sont installés à plusieurs endroits et l'eau est accessible à un prix modique.
Les onze autres hameaux ne sont-ils pas un peu amers de rester ainsi sur le carreau? "Les contraintes financières et techniques ont été clairement expliquées. N'Dem a été choisi par l'ensemble des villages parce qu'il y a déjà des infrastructures bénéficiant à tous. Et nous travaillons toujours sur des solutions pour l'approvisionnement de chaque village. Entretemps, l'eau peut être achetée aux mêmes conditions par n'importe quel habitant", indique Babacar.
Objectif autosuffisance
Si le volet hydraulique est incontournable, il n'est en revanche de loin pas le seul élément de réflexion des villageois pour combattre l'exode rural. Le lien de solidarité entre Genève et N'Dem est d'ailleurs né de l'opération "Coup de Main", lancée en 1989 par des enseignants et des élèves genevois. Une école primaire et un dispensaire ont vu ainsi le jour, au gré de plusieurs voyages sur place. D'autres réalisations, appuyées par diverses collectivités, ont suivi, telles que des ateliers d'artisanats, une cantine scolaire, une maternité et le reboisement des environs.
"A ce jour, plus de 160 emplois permanents ont été créés", constate avec satisfaction l'Association des villageois de N'Dem. Et les projets ne manquent pas : liée à l'oeuvre hydraulique, une aire de culture maraîchère et fruitière d'un hectare et demi est en phase de finalisation. Quant à l'association Solidarité N'Dem, elle pourvoit aux salaires des trois enseignants coraniques qui s'ajoutent aux six maîtres officiels de l'école primaire. Bref, pas à pas, N'Dem et ses pairs sont en train de prendre une revanche sur le désert et l'exode des populations rurales. Sans triomphalisme. Avec, en point de mire, l'équilibre écologique et l'autosuffisance économique.
Michael Roy
Le Courrier (quotidien genevois-Suisse)
13.9.1998