Salah Karker, un réfugié politique très surveillé
Le poids qui pèse sur les épaules de Salah Karker est lourd. Aux yeux du régime tunisien, cette détention arbitraire, une des plus longues de l'histoire de la Ve République, est le symbole de l'appui des autorités françaises à la lutte contre l'intégrisme, ce mal absolu. Les rapports annuels d'Amnesty International se sont inquiétés de son sort, Après tout, Salah Karker n'a jamais fait l'objet d'une mise en examen en France. Il n'a jamais eu la possibilité de s'expliquer devant une autorité judiciaire. Dans sa réponse adressée à l'organisation des droits de l'homme en 1999, le ministère de l'Intérieur a confirmé la mesure qui frappait le malheureux Tunisien. Tout en ajoutant que les " conditions matérielles " dans lesquelles se trouvait Salah Karker étaient " tout à fait satisfaisantes. " Étrange remarque, qui n'est pas de nature à mettre un terme à cette affaire. Le contentieux est porté désormais devant la commission des droits de l'homme de l'ONU.
Arrivé en France en 1987 après avoir été condamné à mort par contumace (1), le dirigeant islamiste obtient, un an plus tard, le statut de réfugié politique. Pendant quelques années, cet homme d'affaires avisé vit du commerce des dattes avec le Maghreb. L'un de ses associés n'est autre qu'Ahmed Simozrag, un avocat algérien proche d'Abassi Madani, le patron du Front islamique de salut (FIS). La manne financière saoudienne n'est pas très loin. Ainsi découvre-t-on Karker, ces années-là, animant une assemblée générale d'actionnaires cherchant à acquérir un hôtel trois étoiles dans le quartier Montparnasse à Paris, estimé à neuf millions de francs. Parfois, les agents de la DST ou des Renseignements généraux, qui l'ont placé sur écoute, le convoquent pour une conversation à bâtons rompus sur la situation algérienne ou la guerre du Golfe.
À l'époque, l'autre leader d'Ennahdha, Rachid Ghannouchi, a eu moins de chance. Ce prophète désarmé a quitté son pays après les élections de 1989 et a gagné l'Algérie.
Deux ans plus tard, il est prié par la Sécurité militaire algérienne, lasse de voir la mouvance islamiste étendre son influence, de quitter le pays. Les Français refusent de l'accueillir .Pour deux raisons au moins: les Tunisiens ne supporteraient pas qu'après avoir hébergé Karker, la France donne refuge à un autre dirigeant d'Ennahdha ; ensuite, Ghannouchi aura été un des rares islamistes à prendre, durant la guerre du Golfe, des positions farouchement pro-irakiennes. Depuis le refus français, le leader islamiste vit paisiblement dans un cottage des environs de Londres.
Tout se gâte pour Karker lors de la nomination de Charles Pasqua comme ministre de l'Intérieur en 1993. En Algérie, où la situation se tend, trois agents consulaires français sont enlevés dans des conditions mystérieuses. Les Tunisiens bombardent la France de rapports de police sur les complots supposés du mouvement Ennahdha. La psychose d'attentats dans l'Hexagone commence à gagner les services français.
En septembre 1993, Charles Pasqua, qui ne passe pas pour un adversaire du régime, s'envole pour Tunis. Un mois plus tard, il décide d'assigner Karker à résidence. Dans la foulée, la police organise l'opération " Chrysanthème " : quatre-vingts islamistes algériens, dont Simozrag, sont arrêtés. Ce dernier sera expulsé à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, où il réside encore à ce jour .
Voilà Karker trimballé de l'île d'Ouessant à Brest, de la Haute-Loire à Digne. Le départ de Charles Pasqua en 1995 ne change rien à son sort, L'élection à la présidence de Jacques Chirac, l'homme qui vante le " miracle tunisien ", va renforcer l'entente franco-tunisienne. Plus surprenante en revanche est la position du gouvernement de Lionel Jospin. Aussi bien à Matignon qu'au Quai d'Orsay, les entourages ministériels se montrent fort critiques sur l'état des libertés en Tunisie, Même Jean-Pierre Chevènement, qui n'a pourtant pas pour l'intégrisme beaucoup d'indulgence, paraît plus nuancé dans son soutien aux Tunisiens. En mai 1997, le président du Mouvement des citoyens (MDC), qui n'était pas encore ministre, écrivait dans un supplément du Nouvel Ajrique-Asie à la gloire du régime tunisien: " Les relations franco-tunisiennes peuvent préfigurer ce que doivent devenir les relations entre les deux rives de la Méditerranée. " Mais lors de son congrès de 1999, les dirigeants du MDC ont préféré ne pas inviter un représentant du RCD, le parti au pouvoir à Tunis.
" C'est plus par une espèce d'inertie administrative que par volonté politique, admet un fonctionnaire place Beauvau, qu'on laisse Karker assigné à résidence à Digne. " Sur place, les policiers locaux ont renoncé à lui demander de signer le registre du commissariat. Las de cette vie absurde et des quinze kilomètres de marche qu'il effectue quotidiennement, Salah Karker décide en mars 1998 de rejoindre sa famille restée dans la région parisienne. Mal lui en a pris: une dizaine de policiers, qui avaient pris place dans trois voitures, sont venus le cueillir à l'entrée de l'école de son plus jeune enfant. Karker a écopé de six mois de prison avec sursis pour ne pas avoir respecté l'assignation à résidence.
Mais cet isolement ne semble pas être suffisant aux yeux des Tunisiens. En septembre 1997, six semaines avant le voyage de Ben Ali en France, un livre intitulé : Karim, mon frère ex-intégriste et terroriste est publié à Paris. L'auteur en est une Tunisienne, Samia Labidi, qui n'est autre que la belle-sreur de Salah Karker. " À travers ce témoignage, je raconte l'histoire tragique et exemplaire de mon frère Karim, écrit-elle. Comme bien d'autres, il fut le soldat et la victime d'un gigantesque réseau dont le but est la déstabilisation des États et le diktat imposé à tous d'un dogme unique: c'est l'intégrisme terroriste musulman. Manipulation, propagande, financement d'organisations mafieuses, meurtres, telles sont les armes des chefs qui l'animent (2). " En fait, son récit est surtout une attaque en règle contre Karker, qu'elle décrit " l'il noir ", " agrippé aux murs et aux esprits comme une sangsue ". " Son projet final, écrit-elle, consistait à nous transformer en soldats dociles de la machine de guerre prévue pour la future croisade islamiste. " Le jeune frère Karim est imprégné, sous l'influence de cet horrible Karker, " de l'imagerie de la guerre sainte ", laquelle suscite en lui une " féerie macabre ", le persuadant que " les Occidentaux uvraient sans cesse afin d'avilir les musulmans, de les opprimer et de leur voler leurs biens ".
Ce coup éditorial aura eu trois résultats: une vente fort médiocre, un procès gagné pour diffamation, en première instance, par Salah Karker contre sa belle-sur (3) et une détermination intacte chez le leader islamiste: " J'ai payé un très grand prix, je ne crains plus personne. " Est-ce l'influence du climat alpin ? Les idées de ce militant radical ont apparemment évolué: " Au début des années quatre-vingt, nous, islamistes, n'étions pas très sensibles aux questions des droits de l'homme, concède-t-il, mais avec le temps, nous changeons. .." Et d'ajouter, en baissant la voix : " Au moins, en apparence(4)."
1. Voir supra, chapitre 1,
2. Samia LABlDI, Karim. mon frère ex-intégriste et terroriste, Flammarion. Paris 1997.
3. L'affaire devait passer en appel à l'automne 1999, En première instance, l'essentiel de la défense de Samia Labidi reposa sur des procès-verbaux des jugements en Tunisie où Karker avait été cité, ainsi que sur des rapports délivrés par le ministère de l'Intérieur tunisien, Un certain nombre n'étaient même pas traduits de l'arabe,
4. Entretien avec l'un des auteurs, 1999.