Paul Kagame, l'homme au destin de glaive


Paul Kagame, l'homme au destin de glaive

 

 

L'homme de l'ombre et des stratégies se retrouve en pleine lumière à la tête du Rwanda.

 

 

PORTRAIT

KIGALI

De notre envoyée spéciale

 

J'ai souvent été amené à assumer des rôles que je n'avais pas choisis, j'ai naguère participé à des combats, très durs parfois, et aujourd'hui encore je suis disposé à servir mon pays, où que ce soit... A l'issue de son entretien avec Louis Michel, Paul Kagame laissait ainsi entendre qu'il était prêt à devenir président de la République, moins par goût des honneurs et du pouvoir que par sens du devoir. Tous ses proches assurent que cet homme de l'ombre n'a pas réellement recherché la charge suprême, mais qu'il est désormais logique qu'elle lui incombe, puisqu'il inspire la politique du Front patriotique rwandais dont il est le président, et que tous s'accordent, malgré ses réticences, pour le qualifier d'homme fort du Rwanda.

La vie de Paul Kagame s'identifie pratiquement avec le combat, les objectifs et l'évolution du FPR. En 1961, il n'a que quatre ans lorsque sa mère est chassée de la préfecture de Gitarama par les Hutus en révolte. Sa famille appartient au clan des Bega, d'où, dans la tradition, provenaient les reines-mères, mais dans le camp de Toro, en Ouganda, cette ascendance prestigieuse est oubliée.

Tous les réfugiés partagent les mêmes conditions de vie précaires, et c'est le parrainage d'une famille belge qui permet à Paul Kagame de poursuivre des études secondaires à la Ntare School de Mbarara, dans le nord de l'Ouganda, puis à Kampala. C'est là qu'il se lie d'amitié avec un autre réfugié, un peu plus âgé que lui, Fred Rwigyema, qui le convainc de rejoindre, armes à la main, un jeune Ougandais en lutte contre la dictature d'Idi Amin Dada, Yoweri Museveni.

En 1981, Kagame et Rwigyema font partie du premier groupe de révolutionnaires ougandais qui se forment au Mozambique et en Tanzanie et entament une lutte armée qui se terminera, en 1986, par la victoire totale de Museveni. Fred Rwigyema devient le très populaire chef d'état-major de l'armée ougandaise, Paul Kagame, taiseux et efficace, dirige les renseignements militaires.

Les combattants rwandais savent cependant qu'ils seront toujours des réfugiés et rêvent de ramener au pays tous les exilés tutsis de la diaspora. Face au refus opposé à cette demande par Habyarimana se constitue le FPR. Cette organisation politique et militaire entend réconcilier et unifier le peuple rwandais mais, propagande aidant, elle est perÁue par les Hutus comme le fer de lance du retour des Tutsis naguère chassés du pouvoir.

Lorsqu'éclate la guerre de 1990, Kagame suit un stage à l'académie militaire de Fort Leavensworth, au Kansas. A la mort de son ami Fred, il reprend le commandement du FPR en débandade et la guerre-éclair qui a échoué se transforme en guérilla. Tous ceux qui se sont trouvés sous ses ordres le confirment: malgré son apparence fragile, Kagame est un homme de fer. Montrant l'exemple, il impose à ses hommes de pouvoir parcourir, d'une traite, des distances de plus de 100 km; sa discipline est extrêmement stricte mais le commandant est avare de la vie de ses hommes, soucieux de leurs conditions matérielles. Les Américains reconnaissent en lui un stratège hors du commun, alliant les tactiques de la guérilla, comme l'infiltration, le repérage, et les technologies modernes de l'information, du quadrillage des populations civiles.

Dès la victoire militaire du FPR en juillet 1994, le contraste est frappant entre la réputation de Kagame, qui devient vice-président, et l'impression personnelle qu'il dégage. Vu de loin, l'homme est peu charismatique, ses discours sont ternes, il est respecté mais craint, et ses adversaires le disent capable de tuer et de faire tuer.

Les contacts personnels révèlent cependant un homme simple, d'allure presque ascétique, très discret à propos de sa famille, qui ne boit que du thé ou du lait, révèle un humour sarcastique et surtout exprime une vision très nette de l'avenir du Rwanda, qu'il veut transformer en pays moderne, où la sécurité serait assurée pour tous, où le développement naîtrait des échanges régionaux.

 

SECURITE AVANT TOUT

Côté pile ou côté face, Kagame a cependant le tranchant d'un glaive: le génocide a renforcé son exigence voire son obsession de sécurité et on le sent prêt à enflammer l'Afrique entière pour garantir à son peuple de vivre en paix. Même si, par rapport à certains de ses officiers, il apparaît comme un modéré qui, à terme, privilégie la réconciliation et l'unité, Kagame inquiète aussi: beaucoup de Rwandais redoutent le pouvoir quasi absolu dont il s'est doté, et, en l'absence d'un contrepoids civil ou d'un homologue hutu, craignent que la pyramide du pouvoir repose sur une base de plus en plus étroite...

C. B.

 

© Le Soir du lundi 17 avril 2000
Copyright "Le Soir en ligne", Rossel et Cie, Bruxelles, 2000


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