Observatoire
de l'Afrique centrale, 14 août 2000
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(Le texte qui suit est une
version revue et corrigée de la conférence donnée
par René Lemarchand à Montréal le 5 août
2000, à l'invitation du Conseil pour la Paix dans la Région
des Grands Lacs)
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Aux sources de la
crise des Grands Lacs
René Lemarchand
Il est difficile de parler de la crise des Grands Lacs sans
encourir le reproche de parti pris pour une ethnie ou une pour
autre, telle ou telle faction, ou tel ou tel homme politique
dans cette galerie des "new leaders" qui aujourd'hui
s'entredéchirent avec un entousiasme que ne soupçonnait
pas Madeleine Albright en 1997 lorsqu'elle saluait leur engagement
démocratique. Cette crise en effet s'inscrit dans un champ
magnétique tres fort. Devant l'énormité
des tragédies humaines les passions se déchainent.
En témoignent les violentes controverses qui mettent aux
prises les différents acteurs politiques, et l'écho
qu'elles trouvent chez certains observateurs étrangers.
Depuis 1994 c'est en millions qu'il faut évaluer les pertes
de vies humaines au Rwanda, au Burundi et au Congo. Un chiffre
parmi d'autres (comme les autres entaché d'arbitraire
mais néanmoins révélateur d'un ordre de
grandeur): selon l'International Rescue Committee, depuis 1999
les victimes des affrontements et des déplacements forcés
de populations dans l'est du Congo se chiffrent à 1,7
million.
"L'histoire", disait Joyce, "est un cauchemar
dont j'essaye de me réveiller". La formule vaut pour
l'histoire des Grands Lacs, à cette différence
près que que pour certains c'est un cauchemar dont ils
refusent de se réveiller. Notons à ce propos que
cette crise est elle-même devenue un enjeu majeur dans
les débats qui agitent les milieux universitaires francais
et belges. Selon que certains sont perçus comme pro-Hutu
ou pro-Tutsi c'est l'excommunication ou la bénédiction,
les coups de trique ou les coups d'encensoir. L'impression qui
parfois se dégage de ces débats est celle d'un
affrontement Hutu-Tutsi par universitaires interposés.
J'en suis d'autant plus conscient, ayant été récemment
épinglé par un historien francais (dont il est
superflu de révéler le nom tant sa bienveillance
a mon égard est de notoriété publique) comme
un extrêmiste de tendence Palipehutiste. Et ceci -- la
chose ne manque pas de comique -- dans une lettre addressée
au conseiller sud-Africain Jan Van Eyck exprimant le souhait
de ne pas voir mon livre sur le Burundi1
etre le seul a tomber entre les mains de Nelson Mandela!
Je me dois d'annoncer mes couleurs: si celles-ci sont neutres
sur le plan ethnique, je ne suis pas sans opinion sur le sujet
qui nous intéresse; si je me refuse à mettre une
étiquette ethnique sur les bons et une autre sur les méchants,
je n'éprouve aucune difficulté à condamner
les crimes commis par les génocidaires Hutu au Rwanda
en 1994, et ceux commis par les génocidaires Tutsi au
Burundi en 1972. J'éprouve la même horreur devant
les massacres de Tutsi commis par les Hutu du Burundi en 1993
et les nettoyages ethniques orchestrés par l'Armée
Patriotique Rwandaise (APR) dans l'est du Congo en 1996 et 1997.
"Il n'y a pas d'interprètation historique innocente",
écrit François Furet.2 La
remarque est aussi une mise en garde contre l'usage que font
les idéologues de certains concepts. Lorsque Hutu et Tutsi
sont conceptualisés en termes racistes, et ceci dans le
but avoué d'inciter à la violence -- on pense aux
fantasmes meurtriers distillés sur les ondes de Radio
Mille Collines -- il est tout aussi impératif de dénoncer
cette sinistre supercherie de l'histoire que celle qui consiste
à ignorer les ethnies sous prétexte que celles-ci
sont une invention pure et simple du colonialisateur. Je n'éprouve
donc aucune gêne à me distancier des extremistes
des deux camps, ni à reconnaitre qu'entre eux se situe
une large marge de modération et de volonté de
dialogue.
Au-delà du repli ethnique
L'ethnie en tant que telle n'explique rien; mais rien ne s'explique
sans elle. Ce qui importe c'est de réacticuler le registre
identitaire aux changements sociaux et politiques qui le sous-tendent.
La question qui nous sollicite est de comprendre comment ces
représentations collectives issues d'un imaginaire politique
sont devenues réalité. En bref, comment s'est opère
le passage à un prisme identitaire qui érige l'histoire
en mythe et fait de l'ethnie un outil génocidaire.
Si cette question est de toute évidence incontournable,
la crise des Grands Lacs n'est guère réductible
à un repli ethnique inscrit dans le pluralisme du paysage
social. Plutot que d'une crise, mieux vaudrait parler de toute
une série de crises, politiques, économiques et
sociales, qui s'échelonnent sur plusieurs décennies.
La révolution rwandaise de 1959-62 constitue à
bien des égards l'époque charnière. Crise
politique et sociale, soigneusement manipulée par la tutelle
pour opérer un transfert de pouvoir aux élites
Hutu avant l'indépendence (1962), celle-ci allait engendrer
des bouleversements dont personne ne pouvait prévoir les
terribles conséquences. Qui aurait pu supposer, devant
le spectacle de milliers de réfugiés Tutsi prenant
le chemin de l'exil, que trente ans plus tard leur progéniture
reviendrait à Kigali avec armes et bagages pour y prendre
le pouvoir et à quel prix! Entre 1962 et 1990 le paysage
social des Grands Lacs se transforme de fond en comble, comme
mué par l'ébranlement initial. On n'insistera jamais
assez sur les chocs en retour de cette "révolution
sociale": raids d'inyenzi de 1961 à 1963 et massacres
de populations Tutsi au Rwanda, durcissement rapide des relations
Hutu-Tutsi au Burundi, soutien des réfugiés Tutsi
a l'insurrection "muléliste" dans l'est du Congo
(1964-65), aggravation des problèmes fonciers au nord
Kivu, et, last but not least, montée en puissance, pourrait-on
dire, du problème de la nationalité.
Précisement parcequ'elle s'inscrit dans la longue durée,
l'origine de la crise n'est pas facile à "dater";
même dans le court terme sa date de naissance est imprécise.
Les années 1959, 1994, 1996, 1998 constituent autant de
coupures chronologiques possibles.3 Au
Kivu ses racines profondes sont à rechercher dans l'imbrication
des conflits fonciers, économiques et politiques nés
des mouvements de population qui ont modelé le paysage
social du Kivu au cours de la période coloniale et pré-coloniale.
L'historicité de ces conflits à polarisation variable
est parfaitement mis en lumière par Paul Mathieu et Mafikiri
Tsongo dans leur excellente analyse de l'escalade de la violence
au nord Kivu: ils soulignent le role déterminant "d'un
long processus de paupérisation et d'insecurité
globale affectant l'ensemble des paysanneries du Masisi",
et montrent à quel point cette situation est elle-même
le produit d'un accroissement démographique extrêmement
rapide au cours des dernières décennies.4
Etroitement liée aux tensions nées des contestations
foncières, c'est en fin de compte la question de la nationalité
qui émerge dans les années quatre-vingt comme le
principal enjeu du conflit entre "Banyarwanda" at "autochtones"
zairois. Plus que partout ailleurs dans la région c'est
enchevêtrement des problèmes de terres, de chefferie,
de surpopulation, et de citoyenneté qui donne aux affrontements
ethniques leur extrême violence.
La complexité de l'analyse provient aussi de la multiplicité
des acteurs locaux (milices, bandes armées, groupes d'auto-défense),
régionaux (RCD-Wamba dia Wamba, RCD-Ilunga, MLC) et nationaux
directement impliqués dans les affrontements qui ravagent
la région. A ceci s'ajoute l'extrême fluidité
des alignements politiques. On n'en veut pour preuve que les
dramatiques renversements d'alliance survenus en 1998 entre Kabila
et Kagame, en 1999 et 2000 entre Kagame et Museveni, et les profondes
divisions qui déchirent le Rassemblement Congolais pour
la Démocratie (RCD). La multiplication des groupes armés,
les constantes remises en cause de leurs alliances, les revirements
d'options stratégiques, la scissiparité des factions
"rebelles", autant de facteurs qui brouillent les pistes
et défient l'entendement.
Entre mythe et réalité
Hormis ce fractionnement de l'arène politique, ce qui
complique singulièrement la lecture des évènements
c'est l'extraordinaire mythologie qui entoure les débats,
autant au niveau des media occidentaux que des prises de position
affichées par les acteurs. Le passé est une plaie
ouverte, entrenue par une mémoire qui donne libre cours
à l'imaginaire mythologique, si ce n'est à l'affabulation
pure et simple. Certains intellectuels Hutu du Rwanda ne vont-ils
pas jusqu'a nier l'existence du génocide de 1994? La même
amnésie ne frappe-t-elle pas leurs homologues Tutsi au
Burundi à propos des "évènements"
de 1972?
Au-dela de ces cas-limites, sans doute le plus pernicieux
de ces mythes est-il celui du "clash des civilisations".
La formule, empruntée à Samuel Huntington,5 évoque un passé ou s'enracine
"ce qui est arrivé" comme une fatalité
inexorable, surgie d'un affrontement séculaire entre pasteurs
Tutsi et agriculteurs Hutu. Si cette vision des choses, colportée
par certains media, n'entretient qu'un très loin rapport
avec la réalité, ceci est tout aussi vrai du fantasme
inverse, par le quel s'est récemment illustré le
linguiste Didier Goyvaerts, selon le quel les termes Hutu et
Tutsi sont une invention pure et simple du colonisateur. Dans
l'optique goyvaertsienne, la tutelle belge porte l'entière
responsabilité du conflit Hutu-Tutsi. Créées
de toute pièce par l'Etat colonial les étiquettes
Hutu/Tutsi se rapportent à des communautés entre
les quelles il était autrefois impossible de distinguer
la moindre nuance ethno-culturelle. La réalité
est plus complexe. Sans prétendre minimiser les profondes
transformations opérées par l'Etat colonial, les
racines du conflit se situent principalement au niveau des pratiques
d'exclusion introduites par la tutelle belge; c'est au Rwanda,
où celles-ci furent reprises et amplifiées par
ses héritiers -- au nom d'une conception jacobine de la
démocratie où la tyrannie de la majorité
se confond avec l'hégémonie de l'ethnie que les
retombées de l'exclusion furent les plus lourdes de conséquences.
Un deuxième mythe, sur le mode d'un gigantesque trou
de mémoire, est celui du cataclysme rwandais de 1994 comme
étant le seul génocide répertorié
dans l'histoire de la région, comme si le genocide de
1972 au Burundi n'avait jamais existé, et n'avait donc
jamais eu de répercussions au Rwanda. Or, comme nous le
verrons, il est impossible de comprendre l'engrenage de la violence
dans la région sans tenir compte de cette rupture majeure
que fut le massacre de 100,000 a 200,000 Hutu par l'armée
du Burundi en 1972.
Une autre source de méprise a trait à la carte
ethnique des Grands Lacs: l'impression qui se dégage de
certains commentaires est que l'aire de peuplement des communautés
Hutu et Tutsi ne dépasse pas les frontières du
Rwanda et du Burundi. Du coup s'effacent les principaux vecteurs
de conflictualité que constituent dans l'est du Congo
les Banyamulenge (Tutsi) et les populations Hutu autochtones
du Kivu. Ici comme dans bien d'autres cas l'interprétation
du passé se plie aux exigences du présent. C'est
ansi que dans l'esprit de certains idéologues congolais
"autochtones" (entendons "non-Banyarwanda")
le Kivu n'offrait aucune trace de Tutsi Banyamulenge avant l'arrivée
des blancs. Raison suffisante, selon eux, de priver ces migrants
interlopes de la nationalité congolaise. Or, indépendemment
de l'arbitraire d'un raisonnement qui ne reconnaitrait qu'aux
seuls premiers occupants le droit à la citoyenneté,
force est d'admettre que les données de l'histoire montrent
bel et bien une présence Banyamulenge au sud Kivu avant
la colonisation6 (même si ceci n'autorise
aucunement à prendre pour argent comptant le chiffre très
exagéré de 300,000 Banyamulenge aujourd'hui cité
par certains d'entre eux). Toujours est-il que l'un des aspects
les plus cruciaux de cette crise sans fin est précisément
l'amalgame, certes fragile mais d'une importance capitale, entre
les disporas de réfugiés et les populations des
pays d'asile, Hutu et Tutsi -- avec lesquelles elles partagent
de solides affinités ethniques.
Si nous ne pouvons que spéculer sur le nombre exact
des victimes des génocides et massacres génocidaires
qui ont mis la région à feu et à sang, les
chiffres les plus souvent cités nous donnent une idée
de l'ampleur des tueries: entre 100,000 et 200,000 victimes pour
le génocide de 1972 au Burundi, entre 800,000 et un million
pour le génocide rwandais, 5,000 pour le massacre de Kibeho
au Rwanda en 1995, 30,000 Tutsi et environ autant de Hutu à
la suite de l'assassinat de Melchior Ndadaye au Burundi en 1993.
Il n'en reste pas moins vrai que ces estimations sont très
approximatives, et par conséquent sujettes à toutes
sortes de réajustements et manipulations. Comme le note
Jan Vansina, "aucun des chiffres contradictoires concernant
les victimes des massacres, y compris le génocide rwandais,
ou de réfugiés fuyant ou retournant au Rwanda ou
au Burundi, ne reposent sur des données fiables".7 Le danger consiste à traiter comme
données fiables des estimations très approximatives.
C'est ainsi que pour l'Osservatore Romano du 25 mai 1999, la
thèse du double génocide au Rwanda est avancée
sur la base de chiffres qui ont valeur de dogme: le premier génocide,
en 1994, nous dit-on, "a provoqué plus de 500,000
victimes (chez les Tutsi), et celui envers les Hutu a partir
d'octobre 1990... environ un million". Sans entrer dans
la "casuistique" du double génocide; en fait,
à l'aulne de la Convention des Nations Unies de 1948 on
pourrait évoquer non pas deux mais peut-être cinq
génocides: deux au Burundi en 1972 et 1993, deux au Rwanda
en 1994 et 1995 (Kibeho) et un au Congo, en 1996-97 -- ce qu'il
faut souligner c'est l'usage abusif du même vocable pour
couvrir des crimes dont l'ampleur varie de 5,000 à un
million... Qu'on le veuille ou non le terme génocide est
aujourd'hui utilisé davantage pour discréditer
l'adversaire ethnique que pour faire la lumière sur l'étendue
de ce que Jacques Semelin appelle "les crimes de masse".8
Les effets pervers de l'exclusion
Loin d'exprimer des heurts de civilisations -- la "civilisation
de la houe" et la "civilisation de la lance" pour
reprendre les formules de J.J. Maquet -- le conflit Hutu Tutsi,
que ce soit au Rwanda, au Burundi, ou au Congo, nous renvoie
aux politiques d'exclusion qui ont été, et restent
encore, le trait dominant de la trajectoire de ces trois Etats.
Pour réduire l'argument à sa plus simple expression,
disons que dans un contexte où la démocratisation
des institutions est reconnue comme légitime l'exclusion
plus ou moins systématique d'une communauté ethnique
à la participation au pouvoir mène inévitablement
à l'insurrection, l'insurrection à la répression,
et la repression à l'exode massif de populations vers
les pays voisins, oú celles-ci deviennent alors un enjeu
majeur dans l'émergence des tensions sociales.
Une autre forme d'exclusion, très bien mise en lumière
dans les travaux récents de Koen Vlassenroot,9
est d'ordre social: elle se manifeste dans les processus de marginalisation
des jeunes déclassés, les véritables laissés
pour compte de la société. L'absence de possibilites
de formation professionnelle, et donc de perspective de réussite
sociale, se traduit par une fuite en avant dans la violence,
parfois dans le domaine de l'invisible. L'éclatement des
structures sociales traditionnelles ne leur offre aucune autre
position de repli. L'insertion des "jeunesses" dans
les milices et "bandes armées", que ce soit
les Mai-Mai au Congo, les Forces pour la Défense de la
Démocratie (FDD) au Burundi, ou les groupuscules issus
des interahamwe, ne peut se comprendre qu'à la lumière
de cette forme d'exclusion ou se mêle désarroi,
désespoir et agressivité.
Revenons un moment à l'exclusion ethnique (qui n'exclut
aucunement l'exclusion sociale, bien au contraire) pour souligner
le rôle capital joué par les diasporas de réfugiés
dans le processus de mobilisation politique, et souvent militaire,
qui accompagne leurs incursions armées dans leurs pays
d'origine: c'est ce que démontre abondamment l'extraordinaire
saga de la diaspora Tutsi du Rwanda -- la seule qui ait réussi,
après les efforts infructueux de la première génération
(associée avec les raids des inyenzi), à reprendre
le pouvoir a Kigali en 199410 -- mais
ceci est vrai aussi des diasporas Hutu. La mieux connue est évidemment
celle des réfugiés Hutu du Rwanda, fuyant l'arrivée
au pouvoir du FPR en juillet 1994, et fortement encadree par
les miliciens interahamwe et les éléments des Forces
Armées Rwandaises (FAR). Mais il faut également
mentionner les diasporas Hutu du Burundi, dont les vagues successives
s'échelonnent de 1972, année du génocide
burundais, jusqu'en 1993, 1994 et 1995, à la suite des
nettoyages ethniques des quartiers Hutu de Bujumbura (Kamenge,
Kinama, Kiriri) par l'armée. Bien avant que la diaspora
Tutsi fournisse au FPR ses cadres et son gouvernement, la dispora
Hutu issue du génocide de 1972 donna au gouvernement de
Melchior Ndadaye ses personnalités les plus influentes,
y compris Pontien Kalibwami, président de l'assemblée
nationale, Cyprien Ntaryamira, qui occupa la présidence
avant de périr aux côtés du Président
Juvenal Habyalimana en avril 1994, Séverin Ntahumvukiye,
aujourdhui ministre des affaires étrangères, et
Ndadaye lui même.
Sources de financements extérieurs, instruments de
mobilisation politique, fer de lance des incursions armées
menées contre les civils et les militaires de l'etat-cible,
vecteurs d'affrontements ethniques à l'intérieur
des pays d'asile aussi bien qu'a l'exterieur, porte-étendards
de gouvernements en exil, les diasporas restent un element incontournable
des situations de crises qu'elles-mêmes ont engendrées.
L'évènement central qui illustre cette dynamique
de l'exclusion -- et autour du quel vont se nouer les conflits
qui ont ensanglanté le Burundi et l'est du Congo -- c'est
la "révolution sociale" de 1959-62 au Rwanda.11 Tout le mal, pourrait-on dire, vient du
Rwanda. Révolution sociale sans doute, mais surtout politique
puisqu'elle se solde par la venue au pouvoir d'élites
Hutu, sous l'oeil bienveillant de la tutelle belge, et l'exode
de quelques 300,000 réfugiés Tutsi, ceux-là
mêmes dont les fils formeront le fer de lance du Front
Patriotique Rwandais (FPR). Eparpillés en Ouganda (78,000)
au Burundi (150,000) et dans l'est du Congo (20,000) les réfugiés
Tutsi allaient s'investir de façon particulièrement
active dans la politique de leurs pays d'asile, suscitant ainsi
de graves tensions ethniques entre communautés vivant
jusqu'alors en relativement bon voisinnage.
Ce phénomène se vérifie avec une netteté
toute particulière dans le cas du Burundi au debut des
annees soixante: l'afflux de dizaines de milliers de réfugiés
en provenance du Rwanda est en effet à la base de la recomposition
brutale du paysage social du Burundi. Embleme vivant des horreurs
de leur déracinement, quelle meilleure preuve les milieux
Tutsi de Bujumbura pouvaient-ils trouver des menaces que faisait
peser la révolution sociale rwandaise sur l'avenir de
leur pays? Coincidant avec une conjoncture politique délicate,
marquée par la mort du Prince Rwagasore, et l'émergence
de rivalités sourdes entre le groupe de Casablanca (Tutsi)
et le groupe de Monrovia (Hutu), l'arrivée de la diaspora
Tutsi allait rapidement polariser le paysage ethnique, et créer
chez les élites Tutsi de l'Union Pour le Progrès
National (Uprona) une veritable hantise du péril Hutu,
hantise d'autant plus vivement ressentie qu'un certain nombre
d'élites Hutu, de leur côté, ne cachaient
pas leurs sympathie pour le modèle rwandais. Ce phénomène,
que j'ai appellé la prophétie autoréalisante
("self-fulfilling prophecy"), empruntant la formule
à Robert K. Merton, est l'élément clé
du processus de polarisation qui devait faire du Burundi un champ
d'affrontement entre Hutu et Tutsi.
Burundi: un génocide oublié
Ce que Jean-Pierre Chrétien appelle "un véritable
génocide des élites Hutu",12
se référant au génocide de 1972 au Burundi,
est pratiquement absent de la mémoire collective des observateurs
étrangers, et de celle d'un bon nombre de Tutsi, au Rwanda
comme au Burundi. Au Burundi le seul génocide officiellement
reconnu se rapporte au massacre de milliers de Tutsi en Octobre
1993, dans cet accès de folie meurtrière provoqué
par l'assassinat de Melchior Ndadaye. Celui de 1972 est officiellement
"oublié". Cette omission est doublement regrettable:
non seulement prive-t-elle l'analyste d'un point d'entrée
essentiel dans l'histoire politique de la région; plus
grave encore est que cet "oubli" complique singulièrement
la recherche d'une solution pour le Burundi.
Sans entrer dans les détails de l'histoire, on peut
dire que le genocide de 1972 au Burundi est le point culminant
d'une série de violentes confrontations qui débute
en 1965 -- avec la confiscation de la victoire des candidats
Hutu aux élections legislatives de 1965 -- et se traduit
par plusieurs purges d'éléments Hutu au sein de
l'armée et de la gendarmerie, notamment en 1969, pour
finalement aboutir au bain de sang provoqué par la rébellion
Hutu d'avril 1972. Entre 100,000 et 200,000 Hutu furent massacrés
par l'armée et les Jeunesses Rwagasore au cours des six
mois qui suivirent l'insurrection.
Le silence qui plane encore sur le génocide de 1972
est d'autant plus ahurissant que celui-ci, tout en constituant
un drame humain jusqu'alors sans précédent dans
l'histoire des Grands Lacs, représente une rupture d'une
importance capitale à la compréhension de l'évolution
politique du Burundi et du Rwanda.
Au Burundi on ne peut guère comprendre les motivations
qui ont présidé à l'assassinat du Président
Ndadaye sans tenir compte des vingt et une années de suprematie
Tutsi -- d'apartheid, pourrait-on dire -- qui suivirent le génocide.
Nul n'a mieux saisi l'essence du mono-ethnisme du Burundi post-génocidaire
que Barnabé Ndarishikanye dans son excellente analyse
du conflit ethnique au Burundi: "Au refus de mener un programme
de réconciliation nationale après le génocide
de 1972, s'est ajoutée une politique de développement
des services de l'Etat qui profite aux seules élites Tutsi.
Comme toute concurrence par les Hutu avait été
tragiquement éliminée, le recrutement par mérite
ou par cooptation ne pouvait que favoriser les seuls Tutsi. Les
corps de l'Etat en particulier l'armée et la magistrature,
le secteur bancaire et en general les filières les plus
rentables de la fonction publique, sont ainsi devenues le monopole
des élites Tutsi".13 C'est
précisement ce monopole qui allait prendre fin avec l'élection
de Ndadaye à la présidence en 1993. En rejetant
par la force le verdict des urnes les auteurs du putsch d'octobre
1993 ne mesuraient probablement pas l'étendue du désastre
que leur folie allait précipiter.
Par ailleurs, si les massacres de populations civiles Tutsi
par les supporters de Ndadaye en octobre 1993 sont à condamner
de la façon la plus catégorique, on peut se demander
s'il s'agit d'un génocide aux termes de la convention
des Nations Unies. Cet horrible massacre -- suivi d'une non moins
horrible répression, provoquant l'exode de quelques 300,000
Hutu vers le Rwanda -- procède moins d'une volonté
planifiée d'exterminer les Tutsi que d'une réaction
d'autodéfense et de colère devant l'assassinat
de l'homme qui incarnait l'espoir de millions de Hutu de devenir
des citoyens à part entière. Ce qu'il faut souligner
c'est que cette réaction ne peut se comprendre autrement
que par référence au génocide de 1972. La
remarque d'un Hutu interviewé en 1994 dispense d'une plus
longue explication: "En soixante douze ils nous ont eu,
mais maintenant on va se défendre!"
Revenons en arrière, et traversons l'Akanyaru. Au Rwanda
les retombées du génocide furent immédiates,
et d'une brutalité qui n'est pas sans rappeler les horreurs
de 1963, lorsque des milliers de civils Tutsi furent massacrés
par les hommes de Kayibanda dans la foulée d'un raid de
refugiés Tutsi en provenance du Burundi. Dès décembre
1972 on assiste à des vengeances ethniques contre les
élèves Tutsi inscrits dans certaines écoles
secondaires, notamment a Nyanza, suivies d'une montée
rapide des tensions ethniques dans tout le sud du pays. Des témoins
font état de pogroms anti-Tutsi organisés par des
politiciens Hutu originaires du nord du pays.14
D'après ces témoignages des centaines de Tutsi
furent massacrés dans les écoles secondaires et
sur le campus de l'Université de Butare, ainsi qu'un certain
nombre de Hutu mariés à des femmes Tutsi. Délibéremment
fomentés par des hommes du nord, parmi lesquels Pasteur
Bizimungu, premier président de la république du
Rwanda post-génocidaire! -- les désordres furent
en quelque sorte "récupérés" par
ceux-ci pour justifier la prise du pouvoir par Juvenal Habyalimana
en juillet 1973.
Autre conséquence des pogroms de 1973, la fuite de
centaines de jeunes cadres Tutsi vers l'Ouganda, dont la plupart
devaient ensuite se signaler par leur adhésion massive
au FPR. Nombre de Tutsi occupant actuellement des fonctions importantes
dans le gouvernement Kagame sont en fait des réfugiés
de 1973. C'est également l'époque ou un certain
nombre d'intellectuels Hutu se réfugièrent dans
divers mouvements d'opposition: ce fut le cas notamment de Seth
Sedashonga, futur Ministre de l'Intérieur dans le premier
gouvernement Kagame, avant d'etre contraint à donner sa
démission et abattu à Nairobi en mai 1998 par des
tueurs au service ce gouvernement.
Qu'on le veuille ou non, il est impossible de faire l'impasse
sur les liens de causalité entre le génocide de
1972 au Burundi et celui du Rwanda. En effet, s'il ne fait guère
de doute que les tueries du Burundi furent l'élément
moteur des désordres qui permirent aux éléments
du nord, au Rwanda, de s'emparer du pouvoir, au détriment
des élites de Gitarama et autres localités du sud
et du centre du pays, la question qu'il est permis de se poser,
lorsqu'on songe aux profondes différences culturelles
qui séparent les Hutu du nord (Kiga) de ceux du sud (Nduga),
est de savoir si le génocide de 1994 aurait pu avoir lieu
sous un gouvernment issu des élites sudistes.
Cette dialectique de la violence, ce sinistre jeu de miroirs
par le quel l'image des sévices commis à l'encontre
d'un groupe appelle des vengeances contre l'autre groupe de chaque
côté de la frontière, est une donnée
fondamentale de la dynamique des conflits au Rwanda et au Burundi.
Les "royaumes frères" n'ont jamais été
si haineusement unis que dans l'engrenage de la violence ethnique.
Sur cet aspect de la situation, qui projette une ombre très
négative sur l'issue des accords d'Arusha, nous reviendrons
dans un moment. Ce qui convient de souligner c'est le transfert
du même phénomène dans une grande partie
de l'est du Congo.
Le Kivu dans la tourmente
Ceci nous amène à revenir sur la carte ethnique
de la région pour en noter des signes distinctifs trop
souvent occultés -- à savoir la présence
d'importantes communautés Hutu et Tutsi au nord et au
sud Kivu, mieux connues jusqu'à une époque récente
sous le nom de "Banyarwanda". Cette étiquette
masque une très grande diversité quant à
leurs origines dans le temps et dans l'espace, leurs zones d'implantation
et les circonstances de leur arrivée dans cet espace déjà
fortement peuplé. L'historique des schémas de peuplement
dans la région nous renvoie à plusieurs catégories
de "Banyarwanda". Comme l'indiquent des travaux récents,15 les Tutsi Banyamulenge (litteralement "les
gens de Mulenge") se sont établis sur le hauts plateaux
de l'Itombe des le 18eme siecle; quant aux communautés
autochtones Hutu du nord Kivu, notamment au Masisi, celles-ci
y etaient présentes depuis des siècles. Nous savons
également que depuis les années trente, pour répondre
à la demande des planteurs européens, l'état
colonial belge avait favorise une politique d'immigration de
main d'oeuvre Hutu en provenance du Rwanda; c'est ainsi que des
dizaines de milliers de travailleurs Hutu s'établirent
définitivement dans le nord Kivu, non sans provoquer de
très graves contestations quant aux droits fonciers des
populations Hunde et Nande. Notons enfin l'arrivée de
centaines de réfugiés Tutsi au début des
années soixante, à la suite de la révolution
rwandaise et des "évènements" de 1963.
Rien n'est plus révélateur de la dimension contextuelle
des phénomènes ethniques que l'éclatement
du cadre de référence "Banyarwanda",
sous l'impact de la vague de réfugiés Hutu, en
1994, et son remplacement par les étiquettes Hutu/Tutsi.
Ce vocable uniformisant n'avait certes pas empêché,
dans les années soixante, des prises de positions diamétralement
opposées de la part des différentes composantes
de la société Tutsi, certains refugiés de
la révolution rwandaise se ralliant à l'insurrection
"Muleliste" alors que la Banyamulenge du sud Kivu soutenaient
les autorités de Kinshasa. Néanmoins, il est significatif
que lors des terribles affrontements qui ensanglantèrent
le nord Kivu en 1993 ce sont les "Banyarwanda", Hutu
et Tutsi confondus, qui furent la cible des populations dites
"autochtones", principalement Hunde et Nande. Un an
plus tard l'irruption brutale et profondément destructice
d'un million de réfugiés Hutu bouleverse de fond
en comble le paysage social. L'essaimage de groupes armés
Hutu au delà des camps de réfugiés, les
raids lancés contre le Rwanda ainsi qu'à l'encontre
des communautés Tutsi, le pillage des ressources agricoles
et forestières par ces mêmes prédateurs,
la montée soudaine des prix des denrées alimentaires,
autant de facteurs qui déstabilisent l'ensemble des rapports
ethniques à travers la région.
Parmi les multiples mutations qui s'opèrent a partir
de 1994, deux retiennent l'attention: d'une part la cristallisation
des affrontements Hutu/Tutsi -- ceux-ci atteignent leur paroxisme
avec le massacre de centaines de Tutsi au monastère de
Mokoto en mai 1996 --, et d'autre part la montée en puissance
des milices Mai-Mai, sortes d'électrons libres, à
la fois cibles et sources d'affrontements meurtiers.
La recomposition de l'espace social du nord et sud Kivu suivant
un axe Hutu-Tutsi s'explique en partie comme le contre-coup inévitable
du génocide rwandais, mais aussi comme la conséquence
d'une mobilisation politique par le haut. Les deux phénomènes
sont étroitement liés. Il ne fait guère
de doute que l'encadrement politico-militaire des camps, FAR
et interahamwe confondus, a déployé des efforts
considérables, quoiqu'avec un bonheur inégal, pour
mobiliser non seulement les populations des camps mais aussi
bon nombre de réfugiés Hutu du Burundi et aussi
une partie des communautés Hutu du Masisi. Ce mouvement
d'osmose progressive, ponctué d'épisodes violents,
les uns dirigés contre le Rwanda, les autres contre les
communautés Tutsi du Kivu, provoquant ainsi une nouvelle
diaspora de réfugiés Tutsi vers le Rwanda, est
évidemment la raison principale de l'invasion du Kivu
par le FPR, et de la mise en selle de Laurent Kabila à
la tête de l'Alliance des Forces Démocratiques pour
la Libération du Congo (AFDL).
L'osmose n'est pas a sense unique. Le phénomène
Banyamulenge en est la preuve: autrefois se rapportant à
une communauté géographiquement bien définie
-- à savoir les pasteurs Tutsi établis depuis l'époque
précoloniale sur les plateaux de l'Itombwe, en territoire
de Mwenga, au sud Kivu16 -- le terme Banyamulenge
est aujourd'hui utilisé par les intéressés
pour désigner tous les Tutsi résidant au Kivu.
Derrière cette curieuse forme d'ethnogenèse se
profilent deux motifs principaux: résoudre une fois pour
toutes la question de la nationalité à travers
une étiquette ethnique qui s'apparente à une communauté
authentiquement congolaise, et du même coup opérer
une distanciation identitaire vis-à-vis des Tutsi rwandais
pour mieux se désolidariser de leur présence "impériale"
au nord et sud Kivu. Ici encore on voit a quel point le prisme
identitaire est façonné par des considérations
d'ordre stratégique et politique.
On ne doit pas s'illusionner sur l'aspect gravissime du problème
des Banyamulenge. Dans le meilleur des cas, ceux-ci sont perçus
par les congolais "autochtones" comme incapables de
choisir entre citoyenneté et ethnicité, et donc
comme les victimes de leur propre ambivalence identitaire. Ce
va-et-vient entre identité ethnique et citoyenneté
politique est parfaitement mis en lumière par les commentaires
d'un congolais, Bagalwa Mapatano, à propos de son interlocuteur
munyamulenge: "Avant 1990, Enoch (Ruberangabo) était
Burundais, bien qu'il prétendait aussi à la nationalité
zairoise; avec la prise du pouvoir par le FPR au Rwanda il est
devenu Rwandais en travaillant même dans l'administration
rwandaise; et il n'est revenu à l'est du Zaire qu'en janvier
1997 une fois cette partie du pays conquise par les armées
rwando-ougandaise et burundaise".17
Plus grave est l'accusation qui consiste à les rendre
globalement responsables d'avoir mis le Kivu à feu et
à sang, d'abord en servant de fer de lance à l'invasion
rwandaise de 1996, et ensuite en s'identifiant militairement
et politiquement avec la cause de l'impérialisme rwandais.
Là encore la réalité nous renvoie à
une situation plus complexe. Il serait profondément injuste
d'incriminer globalement toute la communauté des Banyamulenge
sous prétexte que certains -- mais combien? -- ont indiscutablement
pactisé avec l'ennemi rwandais, et continuent à
le soutenir, directement ou indirectement. Quoiqu'il en soit,
le dilemme auquel ceux-ci sont confrontés n'échappe
à personne: en s'incrustant au Kivu l'APR ne peut que
ternir davantage l'image des "Banyamulenge-collaborateurs"
au yeux de la population "autochtone"; en se retirant
du Kivu l'APR sera tenue responsable d'avoir livré cette
même communauté à la vengeance (génocidaire?)
des autochtones..
Le cas des Mai-Mai renvoie à des données plus
complexes. Il s'agit ici d'une mobilisation par le bas, ancrée
dans un champ social d'une grande fluidité, fragmenté
et autonomisé à l'extrême. Ce que Roland
Marchal appelle les "médiations sociales"18 diffère sensiblement d'une localité
à une autre. Certaines s'articulent sur les problèmes
fonciers, d'autres sur des conflits ethniques, d'autres sur des
contestations lignagères. Beaucoup s'identifient avec
des chefs de guerre ou des "bandits sociaux" -- tels
Padiri Kanero au nord de Bukavu, ou Willy Dunia au sud Kivu --
à la recherche de profits matériels (or, diamants).
Malgré le flou de ces "mécanismes d'appropriation
locaux", pour reprendre l'expression d'Yves Deloye,19 le mouvement Mai-Mai obéit à
une logique diffuse, axée sur la défense des interêts
des populations autochtones autres que "Banyarwanda".
D'où les constantes permutations de cibles: ici les Hutu,
perçus comme des intrus, ailleurs les Tutsi, accusés
de spoliations foncières, et maintenant pratiquement tous
les Tutsi identifiés avec l'occupation militaire rwandaise.
Si aujourd'hui la présence rwandaise au Kivu est devenue
la cible principale des Mai-Mai, le rapport de forces entre l'APR
et les Mai-Mai rend improbable le retrait des forces rwandaises
dans un avenir prochain. Derrière l'occupation rwandaise
se profilent des enjeux d'une importance capitale pour Kigali,
et qui ne peuvent que jeter un jour très sombre sur l'avenir
des accords de Lusaka.
Le Plus Grand Rwanda: de Rwabugiri à Kagame
La présence rwandaise au Kivu ne date pas d'hier, ni
même de 1996; elle remonte aux dernières décennies
du 19eme siècle lorsque les armées du mwami Rwabugiri
lancèrent plusieurs incursions contre les communautés
du nord Kivu (Bushi, Bunyungu et Bufumandu) et de l'ile d'Idjwi,
à une époque ou les frontières entre Etats
n'existaient pas. Quant aux Banyamulenge de l'Itombwe, loin d'être
un poste avancé de la monarchie, mieux vaut les considèrer
comme ses opposants, s'efforcant de se soustraire à son
autorité. Comme le montre David Newbury, les raids de
Rwabugiri ne donnèrent lieu à aucun moment à
une occupation permanente, tout au plus à des relations
de clientèle, par nature précaires, avec certains
chefs coutumiers.20 La seule exception
fut l'île d'Idjwi, partielement occupée de 1885
a 1895. En fait, si l'on peut parler d'une expansion durable
des frontières du royaume du Rwanda, c'est au début
de l'époque coloniale qu'il faut se reporter, lorsque
le nord du pays, jusqu'alors insoumis, fut définitivement
incorporé dans l'orbite de la monarchie
Tout cela ne serait que d'un interêt strictement historique
si les autorités de Kigali ne s'étaient employées
à ré-écrire l'histoire dans le sens de leurs
interêts géopolitiques. Il vaut la peine de rappeller
à ce propos que c'est en Octobre 1996 que le Président
Pasteur Bizimungu (un Hutu), carte à l'appui, défendait
lors d'une conférence de presse les revendications historiques
du Rwanda sur une grande partie du nord Kivu. Ainsi donc se trouve
legitimée une présence militaire destinée
a défendre des interêts autrement plus tangibles,
d'ordre stratégique et économique.
Que le Rwanda ait des intérêts sécuritaires
au Kivu, rien de plus évident. Que ces interêts
dépassent le Kivu pour favoriser la mise en place d'un
gouvernement-ami a Kinshasa, c'est aussi ce que démontre
l'alliance avortée avec Kabila, ainsi que le soutien apporté
aujourd'hui aux opposants RCD. Mais il est tout aussi évident
que l'exploitation des ressources minières du Congo, dans
la meilleure tradition impérialiste, prime désormais
les considérations d'ordre sécuritaire. L'enjeu
dépasse la viabilité économique du Rwanda.
Les rente financière en provenance du Congo sert à
soutenir l'effort de guerre, à satisfaire aux coûts
de l'appareil administratif et militaire du RCD, à répondre
aux demandes de liquidité de ses dirigeants (non sans
provoquer d'âpres querelles en leur sein), enfin à
assurer le repaiement des prêts de la Banque Mondiale (ceux-ci
s'elevant a $ 56 millions échelonnés sur une période
de trois ans).
On peut aujourd'hui prendre la mesure des coûts politiques
de cette ruée sur les minerais: dissolution de l'alliance
avec l'Ouganda, fissures au sein du RDC, provoquant la défection
de l'aile Wamba dia Wamba et de multiples conflits de personnes
au sein de l'aile Ilunga, tensions au sein de l'APR, dissidences
chez les Banyamulenge, dont certains se voient violemment "ciblés"
par les Mai-Mai, enfin la montée d'un sentiment haineusement
anti-rwandais et anti-Tutsi au sein de la population autochtone
congolaise.
Dans ces conditions seul un miracle pourrait conduire à
la mise en place des institutions transitoires prévues
par les accords de Lusaka. Seule une volonté politique
de les mettre à exécution pourrait leur donner
un nouveau souffle. Or ni Kabila ni Kagame n'ont donné
le moindre signe d'une telle volonté. Malgré l'accord
de principe arraché aux participants à la conférence
de Lusaka en juillet 1998 -- davantage pour satisfaire aux exigences
des bailleurs de fonds que par souci de réconciliation
-- le dénouement de la crise reste dans le domaine des
voeux pieux.
Arusha: sortie de crise au Burundi?
La spécificité de la crise du Burundi, nonobstant
ses incidences extérieures évidentes, appelle plusieurs
commentaires.
En premier lieu on peut s'interroger sur les raisons de l'exclusion
du Burundi des accords de Lusaka alors que l'armée du
Burundi est intervenue à plusieurs reprises dans l'est
du Congo, et que certains groupes de réfugiés Hutu
ont participé aux actions menées contre la présence
rwandaise au sud Kivu. La crise des Grands Lacs est indissociable
de celle du Burundi; toute recherche de solution à l'une
doit nécessairement tenir compte de l'autre.
Ceci dit, il serait vain de ne pas reconnaitre que les accords
d'Arusha, produit de longues et laborieuses négotiations
entre les représentants de dix-neuf partis, constituent
un grand pas en avant, même si le but est encore loin d'etre
atteint. Il faut se féliciter du rôle joué
par le médiateur, Nelson Mandela, pour arriver à
un accord sur deux points essentiels: la restructuration de l'armée
pour inclure un nombre égal de Hutu et de Tutsi, et le
démantelement des camps de regroupement, ou quelques 350,000
Hutu (le chiffre est de décembre 1999) ont eu à
faire face à des conditions d'existence misérables,
renforçant d'autant plus leur hostilité au gouvernement
et à l'armée. On doit également saluer comme
un point positif le projet de mise en place d'une commission
verité et reconciliation, sur le modèle sud-africain,
la promotion d'une culture de la réconciliation et la
réhabilitation de l'institution des bashigantahe. Notons
enfin les stipulations ayant trait à la mise en place
d'un appareil judiciaire impartial et indépendant, habilité
à juger toutes les personnes coupables de crimes contre
l'humanité. Autant d'éléments permettant
d'entrevoir des perspectives de paix.
Reste à savoir si la construction d'une paix durable
peut résister aux extrêmismes des deux camps. Tout
aussi problématique que le contrôle de l'armée,
et la mise au pas de l'aile dure de l'Uprona -- Charles Mukasi
ne disait-il pas récemment que les accords d'Arusha sont
"une copie à déchirer"? -- est l'engagement
des milices Hutu (FLN, FDD et Palipehutu) dans le processus de
paix. Le massacre, attribué à des "bandes
rebelles", d'une centaine de personnes dans la province
de Ruyigi au moment étaient paraphés les accords
d'Arusha montre bien que le sentiment de Mukasi est largement
partagé par les extrêmistes Hutu. D'ou la necessité
d'une force de maintien de la paix pour garantir la securité
de tous. Aussi longtemps que le principe d'une force d'intervention
internationale ne sera pas admis par le gouvernement la mise
en application des accords restera extremement problématique.
La position du gouvernement en la matière est d'autant
plus paradoxale que seule une force de maintien de la paix est
en mesure de répondre aux demandes sécuritaires
de la minorité Tutsi des lors que la moitié de
l'armée sera composée d'éléments
Hutu. Qu'on le veuille ou non, et nous touchons ici à
un obstacle majeur à la réconcitiation nationale,
la minorité Tutsi reste très largement convaincue
qu'elle sera la cible d'un nouveau génocide dès
que les circonstances le permettront. Comment s'en étonner?
Les doctes stipulations d'Arusha pèsent bien peu face
aux monceaux de cadavres du carnage de 1994, sans parler des
massacres de 1993. Une fois de plus se trouve confirmé
le choc en retour des évènements du Rwanda. Au
Burundi comme au Rwanda le problème est dans les têtes,
et dans les coeurs, autant que dans la mise en place d'un nouveau
cadre institutionnel.
On aurait tort, cependant, d'en sous-estimer l'importance,
surtout lorsqu'il s'agit d'institutions étatiques. Ceci
nous invite à formuler certaines réserves à
propos du dosage ethnique qui doit accompagner la transition.
Sans doute celui-ci est-il une condition nécessaire à
la reconstruction des institutions. Nous ne pensons pas qu'il
constitue une condition suffisante. A vouloir incorporer dans
la nouvelle donne institutionnelle des représentants de
chacun des dix-neuf partis on aboutit fatalement à une
Etat hydrocéphale, à un véritable monstre
institutionnel, dont la fonction principale consiste à
répartir plus ou moins équitablement les parts
du gâteau. Les activités de l'Etat sont réduites
à octroyer des rentes de situation. Le bien public disparaît
sous le poids des biens privés. Dans un contexte d'extrême
pauvreté comme celui du Burundi le monopole des ressources
économiques et financières exercé par les
gouvernants retranche d'autant la quantité de biens collectifs
destinés au développement des secteurs ruraux.
Au lieu d'être un instrument de développement l'Etat
est l'enjeu des querelles de partis. Soyons clairs: c'est seulement
en réinventant le concept d'Etat que le Burundi sortira
de la crise. Comment faire en sorte que la logique du comportement
administratif et gouvernemental, si profondément ancrée
dans les pratiques clientèlistes, cède le pas à
une autre logique, fondée sur la notion d'efficacité,
d'interêt général, de développement
à la base?
Réinventer l'Etat c'est aussi réinveter l'Etat
de droit. C'est à dire non seulement l'affirmation des
droits civiques et politiques des citoyens, mais aussi, et en
priorité, le droit des minorités. Ai-je besoin
d'ajouter que la valeur d'une démocratie se juge à
la manière dont elle traite ses minorités? Comment,
dès lors, assurer que les minorités Tutsi et Twa,
celles-ci trop souvent oubliées, ne deviennent une fois
de plus victimes de la tyrannie de la majorité? Faute
de s'interroger sur ces questions les participants à la
conférence d'Arusha sont condamnés à un
constat d'impuissance.
René Lemarchand
Montréal
5 août 2000