ETUDE D’UN TEXTE ARGUMENTATIF

SUJET TYPE 1

SERIES L, ES, S – ACADEMIE DE LYON

 

LE SUJET ;

L’HOMME ET LA COULEUVRE

Un Homme vit une couleuvre :
"Ah ! méchante, dit-il, je m'en vais faire une œuvre
Agréable à tout l'univers !"
A ces mots, l'animal pervers
(C'est le Serpent que je veux dire,
Et non l'Homme : on pourrait aisément s'y tromper),
A ces mots, le Serpent, se laissant attraper,
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
Afin de la payer toutefois de raison, (1)
L'autre lui fit cette harangue :
"Symbole des ingrats ! être bon aux méchants,
C'est être sot, meurs donc : ta colère et tes dents
Ne me nuiront jamais." Le Serpent, en sa langue,
Reprit du mieux qu'il put : "S'il fallait condamner
Tous les ingrats qui sont au monde,
A qui pourrait-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
Sur tes propres leçons ;jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,
C'est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
Selon ces lois, condamne-moi ;
Mais trouve bon qu'avec franchise
En mourant au moins je te dise
Que le symbole des ingrats
Ce n'est point le Serpent, c'est l'Homme." Ces paroles
Firent arrêter l'autre ; il recula d'un pas.
Enfin il repartit : "Tes raisons sont frivoles.
Je pourrais décider, car ce droit m'appartient ;
Mais rapportons-nous-en. - Soit fait", dit le Reptile.
Une Vache était là : l'on l'appelle ; elle vient ;
Le cas est proposé. "C'était chose facile :
Fallait-il pour cela, dit-elle, m'appeler ?
La Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées :
Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
Le font à la maison revenir les mains pleines ;
Même j'ai rétabli sa santé, que les ans
Avaient altérée ; et mes peines
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin
Sans herbe : s'il voulait encor me laisser paître !
Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître
Un Serpent, eût-il su jamais pousser si loin
L'ingratitude ? Adieu : j'ai dit ce que je pense."
L'Homme, tout étonné d'une telle sentence,
Dit au Serpent : "Faut-il croire ce qu'elle dit ?
C'est une radoteuse ; elle a perdu l'esprit.
Croyons ce Bœuf - Croyons", dit la rampante bête.
Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents.
Quand il eût ruminé tout le cas en sa tête,
Il dit que du labeur des ans
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
Ce que Cérès (2) nous donne, et vend aux animaux ;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
Force coups, peu de gré ; puis, quand il était vieux,
On croyait l'honorer chaque fois que les hommes
Achetaient de son sang l'indulgence des Dieux.
Ainsi parla le Bœuf. L'Homme dit : "Faisons taire
Cet ennuyeux déclamateur ;
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
Au lieu d'arbitre, accusateur.
Je le récuse aussi." L'Arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servait de refuge
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs ;
L'ombrage n'était pas le seul bien qu'il sût faire :
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
Un rustre l'abattait : c'était là son loyer ;
Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne,
Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne,
L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer.
Que ne l'émondait-on, sans prendre la cognée ? (3)
De son tempérament, il eût encor vécu.
L'Homme, trouvant mauvais que l'on l'eût convaincu, (4)
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
"Je suis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là !"
Du sac et du Serpent, aussitôt il donna
Contre les murs, tant qu'il tua la bête.

On en use ainsi chez les grands :
La raison les offense ; ils se mettent en tête
Que tout est né pour eux, quadrupèdes et gens,
Et serpents.
Si quelqu'un desserre les dents,
C'est un sot. - J'en conviens : mais que faut-il donc faire ?
- Parler de loin, ou bien se taire.

Jean de La Fontaine, Livre X, Fable I
(1) payer de raison : donner des justifications.
(2) Cérès : chez les Latins, déesse de la fécondité et de la terre cultivée.
(3) émonder : ôter les branches ; prendre la cognée : abattre l'arbre entier.
(4) convaincre : le verbe a aussi le sens de "donner des preuves de la culpabilité de quelqu'un".

I - QUESTIONS (10 points)


1 - Du vers "Un Homme vit une couleuvre…" au vers "Mais rapportons-nous-en…", relevez les termes appartenant au champ lexical de la justice. Qui les utilise et pourquoi ? (3 points)

2 - Quelle est la thèse défendue par la vache, le bœuf et l'arbre ? (2 points)

3 - Comparez les discours de la vache et de l'arbre : quels sont leurs arguments ? Comment sont-ils présentés ? (3 points)

4 - Qui désigne le pronom "nous" du vers "Quand il eut ruminé tout le cas…" au vers "L'ombre l'été, l'hiver les plaisirs du foyer." (2 points)


II - TRAVAIL D'ECRITURE (10 points)

"Mais que faut-il donc faire ? - Parler de loin, ou bien se taire."

Les mots seraient-ils donc sans pouvoir contre la force ? Exposez votre point de vue dans un développement argumenté.

 

LE CORRIGE.

I . Questions

  1. On trouve aux vers 9, 10 et 11 les termes et expressions: " résolut, coupable, payer de raison, harangue " qui renvoient au vocabulaire de la justice. C’est l’homme qui les emploie ici comme pour légitimer sa décision " au nom de la justice " de tuer le serpent. On trouve encore, toujours dans le discours de l’homme, aux vers 29 et 30: " droit ; rapportons-nous-en " qui montrent que l’homme est pris à son propre piège : il faut jouer le jeu de la justice jusqu’au bout (droit, procès, témoignages).
  2. Le serpent a recours lui aussi au champ lexical de la justice: " condamner " vers 15, " tranche-les ; ta justice " vers 20, " selon tes lois, condamne-moi " vers 21. Pour lui, il s’agit de feindre de s’en remettre à la justice des hommes. On pourrait résumer son discours ainsi : " Je reconnaîtrai ma culpabilité à condition qu’elle soit prouvée ". Remarquons les adjectifs possessifs " ta justice, tes lois " qui montrent la ruse du serpent qui entre dans cette parodie de justice engagée par l’homme pour mieux établir son innocence et sauver sa vie. L’appel à témoins qui va suivre permettra à La Fontaine de dénoncer l’arbitraire de la justice rendue par l’homme.

  3. Une seule et même thèse est défendue par la vache, le bœuf et l’arbre. Tous trois donnent raison au serpent qui affirmait : " Que le symbole des ingrats/Ce n’est point le Serpent, c’est l’Homme. " (vers 25/26). Cette thèse n’est pas explicite dans les discours des animaux et de l’arbre mais on trouve néanmoins le terme d’ " ingratitude " au vers 46 dans le discours de la vache. En ce qui concerne le bœuf et l’arbre, la même thèse est contenue implicitement dans leur argumentation qui repose dans les deux cas sur une opposition entre les bienfaits prodigués par eux d’un côté et l’attitude méprisante, voire cruelle de l’homme en retour : ne s’agit-il pas là d’exemples tout à fait caractéristiques de l’ingratitude ? Tous trois défendent donc la thèse suivante : L’Homme est l’être vivant de loin le plus ingrat.
  4. Les arguments développés par la vache et l’arbre sont très proches. Tous deux mettent en effet en évidence une contradiction entre les bienfaits qu’ils ont apportés aux hommes et l’attitude injuste et cruelle de ceux-ci en retour.
  5. Ainsi, la vache rappelle dans les vers 35 à 38 qu’elle a nourri l’homme : " Je nourris celui-ci depuis longues années ", qu’en outre elle a permis de sauvegarder sa santé (vers 39 à 41) : " Même j'ai rétabli sa santé, que les ans /Avaient altérée ." et que pourtant, devenue vieille, elle est laissée à l’abandon et sans nourriture.

    L’arbre rappelle également ses nombreux bienfaits dans les vers 68 à 72 : " refuge/Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ; ornait les jardins et les champs ; les fruits ". Cette fois la contradiction est rendue explicite par un connecteur logique d’opposition: " cependant " (vers 72) et on retrouve le comportement ingrat de l’homme : " Un rustre l’abattait ".

    Si ces deux argumentations sont très proches par leur construction, La Fontaine soucieux de varier les tons pour ne jamais ennuyer par la répétition, a souhaité qu’elles diffèrent par leurs tons.

    Le discours de la vache est pathétique : le discours direct, les questions oratoires des vers 34 et 45/46, l’opposition entre la première personne " je " et la troisième " il, lui " ou encore les adjectifs possessifs " mon lait, mes enfants, mes peines " forcent notre compassion.

    Le discours de l’arbre semble plus virulent que pathétique. La Fontaine le rapporte au discours indirect libre plus impersonnel que le discours direct et l’introduit par " Ce fut bien pis encore. " (vers 68) ce qui confirme la progression dans la mise en cause de l’homme. Le premier hémistiche du vers 73 dit bien par sa brièveté et par l’adjectif choisi la violence des propos de l’arbre : " Un rustre l’abattait ". Le " nous " qui généralise la portée de la critique confirme l’intention différente de La Fontaine qui après nous avoir attendri avec le discours de la vache, accuse ici l’homme en général.

  6. Le pronom " nous " , aux vers 54, 57, 59, 70, 74, désigne l’Homme en général. Par ce procédé de généralisation, La Fontaine implique chaque lecteur dans sa critique : il ne s’agit pas là d’un homme particulier mais bien de tous les hommes qui font ainsi preuve d’ingratitute envers une nature pourtant bien généreuse à leur endroit.

 

 

II - TRAVAIL D'ECRITURE

Proposition de plan :

  1. Les pouvoirs de la parole
  1. Le cas des démocraties (liberté d’expression)
  2. La littérature engagée ( J’accuse de Zola)
  3. La satire ( Les guignols ou Les Châtiments)
  4. La parole crainte par les dictatures
  1. Un pouvoir insuffisant
  1. La censure (Philosophe du XVIII° ou dictatures aujourd’hui)
  2. Tout a été dit (droits de l’homme, respect…) et pourtant…
  3. La satire révèle les scandales et les scandales continuent (Canard enchaîné)
  4. Le pouvoir de l’argent : un pouvoir silencieux et efficace (mafias…)

 

Ce sujet se prêtait bien à un plan thèse/antithèse mais il était possible de ne développer qu’un point de vue.