Paix Sociale, cohésion interne, arme anti-OPA

Enjeux - les echos Décembre 1998

Anne Tézenas du Montcel

Paix Sociale, cohésion interne, arme anti-OPA : l'entreprise a tout à y gagner ... et les salariés ?

    Avec 500 000 salariés actionnaires dans 19 000 entreprises, la France a défriché le territoire de l'actionnariat salarié bien avant ses partenaires européens. Imaginé en 1967 par le général De Gaulle, l'"association capital-travail" était dans la doctrine gaulliste, la pierre de touche d'un édifice à trois étages : intéressement aux résultats, participation au capital et aux décisions de l'entreprise. Revisitée depuis 1986 grâce aux privatisations, elle s'est développée en France sous deux formes principales : les plans d'épargne entreprise et fonds communs de placment ouverts à l'ensemble des salariés et les plans d'options à l'américaine, souvent réservés aux cadres dirigeants. Trente ans plus tard, l'édifice gaullien reste debout, mais sa philosophie et son contenu n'ont plus grand-chose à voir avec les idées de son inspirateur, tant le monde de l'entreprise a changé.
    Pour les entreprises, l'actionnariat salarié est d'abord un outil de gestion de la  paix sociale. Elles ont beau affirmer que la détention d'actions n'a aucune incidence sur la politique salariale, celle-ci s'impose de plus en plus comme un outil de rémunération différée et flexible, moins coûteux qu'une augmentation de salaire et permettant d'échapper à l'impôt et aux charges sociales. "Le véritable objectif des entreprises n'est pas l'actionnariat, mais la diminution des salaires et des charges sociales", regrette Solange Morgenstern, déléguée nationale CFE-CGC. La pression qui s'exerce sur les salaires depuis quinze ans ne pouvait éternellement rester sans compensation, sauf à prendre le risque d'une démotivation collective. Les chefs d'entreprise ont bien vu le danger, alors que les revenus du capital explosaient au détriment de ceux du travail ...
    L'actionnariat peut faire figure de lot de consolation pour le salarié, mais la perspective de gain est réelle. "Le plan d'épargne entreprise est un paradis fiscal individuel", souligne Gérard Mestrallet, président du groupe Suez-Lyonnaise des eaux. Grâce à une législation qui favorise le salarié-actionnaire, le prix d'acquisition des actions peut être réduit de 20 %. Les actions, indisponibles pendant cinq ans, sont payés sur trois ans et les plus-values de cession exonérés d'impôts. Le salarié est gagnant, pourvu que le cours de son entreprise se tienne bien en Bourse. Certaines formules garantiront même un rendement minimal des fonds investis en cas du baisse du marché ... Prudent, Jean-Marie Pujo, directeur du personnel pendant vingt ans au département ressources humaines de la Lyonnaise des eaux, puis de Suez-Lyonnaise, et initiateur de sept plans d'épargne d'entreprise successifs, s'est toujours gardé de faire de la publicité sur leur rendement : "Un vrai boomerang", di-il.
    Complément de rémunération apprécié, la détention d'actions engendre un sentiment de propriété qui renforce la cohésion de l'entreprise. Quand l'intéressement favorise la productivité, l'actionnariat a un incidence positive sur l'absentéisme et le turn-over. Un outil tout indiqué pour forger une nouvelle identité au lendemain d'une fusion. Chez Suez-Lyonnaise, c'est devenu une tradition. En 1990, un premier plan d'options sur actions saluait l'absorption de Dumez par Suez. Fin 1997, Suez et Lyonnaise fêtaient leur union par un nouveau plan avec abondement maximal de 8 000 francs par salarié.

"Compter sur son personnel"

     L'actionnariat des salariés peut aussi protéger l'entreprise des appétits extérieurs. En 1988, lors du raid de Georges Pébereau sur la Société générale, les salariés-actionnaires "votent" Vienot comme un seul homme. Jean-Luc Vergne, directeur des ressources humaines et de la communication d'Elf Aquitaine, le confirme : "En cas d'OPA inamicale, on doit pouvoir compter sur ses salariés." Avec 5 % des titres, ils sont les premiers actionnaires du pétrolier. Et depuis quelques mois, Martin Bouygues ne cesse de "chouchouter" l'actionnariat salarié du groupe : les 6,3 % du capital (9,2 % des droits de vote) détenus par le personnel du groupe joueront un rôle décisif lorsque la bataille avec Vincent Bolloré deviendra frontale...
    Rares sont encore les entreprises qui utilisent l'actionnariat comme incitation à l performance pour l'ensemble du personnel. Le groupe d'intérim hollandais Randstad fait figure d'xception. Convaincu que le profit d'une entreprise tient au fait que les salariés se comportent en entrepreneurs, son fondateur, Frits Goldschmeding, a distribué des stock-options à tout son personnel. La valeur de l'action a triplé. De 500 000 francs pour une secrétaire à plusieurs millions de francs pour les cadres dirigeants, les salariés qui ont fait confiance à l'entreprise ont gagné beaucoup d'argent.
    Rendre salariés et actionnaires solidaires de la création de valeur, tel est aujourd'hui le rêve de tout dirigeant. Mais ce rêve exige du temps, des efforts, une prise de risque. "On ne fait pas digérer le concept de création de valeur du jour au lendemain à ses salariés, souligne Jean-Pierre Gaben, vice-président de Mercer Management Consulting. Ceux-ci doivent adopter mentalement une nouvel objectif : contribuer à la richesse de l'entreprise." Une révolution culturelle. "La question de l'actionnariat salarié se greffe sur l'émergence d'une nouvelle forme d'identité au travail dans les entreprises françaises : "le salarié-entrepreneur", sensible à la performance", explique Renaud Sainsaulien, sociologue spécialiste de l'entreprise. Mais si l'entrepreneur prend des risques avec son entreprise, celle-ci doit accepter de partager avec lui information et savoir. Aux Etats-Unis, les entreprises considèrent moins l'information comme un outil de pouvoir personnel des dirigeants, alors que l'existence de communication sur la stratégie heurte encore les habitudes françaises. "L'actionnariat complique et facilite à la fois la vie des managers,  explique Noël Talagrand, président d'honneur de Facom et président de Fondact (Association pour la gestion participative, l'épargne salariale et l'actionnariat de responsabilité). Il permet d'un coté, de faire partager les options tratégiques d'une entreprise ; de l'autre, il oblige à expliquer de nombreuses décisions à tous les niveaux hiérarchiques."  Les salariés ne deviendront de véritables acteurs au sein de l'entreprise que s'ils peuvent recevoir une formation financière et accéder à l'information. Signe du chemin qui reste à parcourir : la plupart des salariés envoient leurs droits de vote aux dirigeants de l'entreprise; 30 % les exercent en assemblée générale."En face de moi, dit Jean-Aymon Massie, le président d'Avas, une des associations de salariés-actionnaires d'Elf, Philippe Jaffré dispose de 1,5 millions d'actions en blanc de ses salariés."
    Les entreprises ne s'empressent pas d'aider ces nouveaux acteurs à se coaliser. Obligatoire dans les entreprises privatisées, la présence d'administrateurs-salariés dans les conseils d'administration est loin d'être généralisée. En outre, les statuts varient entre simple participation et droit de vote. La composition des conseils de surveillance des fonds communs de placement, actionnaires directs, reste sous contrôle de l'entreprise. Chez Elf, par exemple, le comité de nomination pour la composition du conseil d'administration comprend Philippe Jaffré, Michel Pébereau (président de la BNP) et Bertrand Collomb (président de Lafarge). Les syndicats eux-mêmes hésitent à se risquer en terrain inconnu. "La consigne n'est pas  de se tenir à l'écart, mais le fait que les systèmes de participation passent par les marchés financiers nous gêne", reconnait Jean-Christophe Le Duigou, responsable des études économiques à la CGT. "Je n'ai jamais vu poindre une revendication forte sur les palns d'épargne entreprise (PEE), confirmeJean-Marie Pujo. Les salariés se battent pour le temps de travail ou des hausses de salaires, mais jamais il ne leur viendrait à l'esprit de demander un PEE avec abondement maximal ! Cela ne constitue ni un axe politique pour l'enreprise, ni un axe revendicatif pour les salariés." Manifestement le cas "Elf" reste isolé. Dommage, estime l'économiste Michel Aglietta : "Les syndicats doivent retrouver un rôle de médiation auprés des salariés et réinvestir le champ financier."
    Les salariés-actionnaires assument une partie des risques et aléas de la vie économique, mais ne constitue en rien un contre-pouvoir. Faut-il qu'ils en soient un ? Pour Didier Livio, ex-président du Centre des jeunes dirigeants et membre d'une commission de réflexion du Plan sur le statut de l'entreprise, les exigences de rentabilité du capital des grands investisseurs anglo-saxons feront bientôt exploser la contradiction entre le statut de salarié et celui de salarié-actionnaire : "Les entreprises devront choisir entre le modèle américain - où entreprise et société se confondent, avec des salariés au service de l'actionnaire - et un modèle, français ou européen, dans lequel l'enrteprise est d'abord l'expression d'une réalité sociale." Le malentendu peut naître de cette contradiction ; à ce jour, la détention d'une partie du capital ne se traduit pas par une plus grande influence des salariés sur les orientations stratégiques de l'entreprise.