| Contre le nouvel obscurantisme : éloge du progrès / Etienne Barillier. - éditions Zoé, 1995. |
" ...si ce perfectionnement indéfini de notre espèce est, comme je le crois, une loi générale de la nature, l'homme ne doit plus se regarder comme un être borné à une existence passagère et isolée, destiné à s'évanouir après une alternative de bonheur et de malheur pour lui-même, de bien et de mal pour ceux que le hasard a placé près de lui ; il devient une partie active du grand tout et le coopérateur d'un ouvrage éternel. Dans une existence d'un moment sur un point de l'espace, il peut, par ses travaux, embrasser tous les lieux, se lier à tous les siècles, et agir encore longtemps après que sa mémoire a disparu de la terre... " (Condorcet, sur l'Instruction publique)Progrès, universalité, dignité - tels pourraient être les paradigmes de la pensée de Condorcet qui, il y a deux siècles, affirmait des hommes leur progrès historique constant, leur droit au bonheur et à la liberté, leur égalité et l'universalité de leur pensée. Aujourd'hui ces paroles feraient sourire plus d'un : qu'en est-il de ce progrès en cette fin de siècle ? Auschwitz, Hiroshima, Kolyma, Tien An Men, Kigali ... semblent nous répondre : l'idéal des Lumières a laissé place à la barbarie absolue.
C'est contre la barbarie que se soulève - en héritier de Condorcet - Etienne Barilier. Il faut dire que les temps qui courent ne nous laissent pas d'inquiéter : les guerres et les massacres dont l'actualité nous abreuve nous font effectivement douter de la raison humaine. La proliférations de sectes irrationnelles et obscurantistes, la virulence de ces intégrismes qui, sous couvert de religion, veulent nous assujettir à une tyrannie sans merci, la résurgence des idéologies que l'on eût espéré mortes en 1945, le déni des faits scientifiques sous prétexte de " vérité biblique "... tout nous porte à croire que de l'idéal de Condorcet il ne restent que mots creux. Dès lors, le XXIe siècle, que Malraux annonçait religieux, serait-il un siècle barbare ?
Dans son essai, Barilier dessine les diverses figures de l'antiprogressisme : conception cyclique de l'histoire, nostalgie d'un âge d'or révolu, utopisme irréaliste et doctrines totalitaires se conjuguent encore pour nous tisser des avenirs sombres. Ces idéologies ne sévissent pas seulement dans la marginalité politique ou culturelle : philosophes et sociologues parmi les plus renommés, payent parfois - estime Barilier - leur tribu à l'obscurantisme. On peut peut-être ne pas s'accorder avec le jugement de l'auteur lorsqu'il pose un Levi-Strauss qui affirme, dans Les structures élémentaires de la parenté : " la culture la plus primitive est toujours une culture adulte " en ennemi (inconscient sans aucun doute) du progrès ou lorsqu'il rapproche, en raison d'une conception " magique " de la technique et en dépit de l'énorme distance idéologique et philosophique qui les sépare, Heidegger, penseur (et accessoirement nazi) de la finitude humaine et Ernst Bloch, philosophe marxiste (accessoirement stalinien) de l'utopie et de l'espérance. On doit néanmoins reconnaître, avec l'auteur, que la physique contemporaine dresse de l'univers concret un tableau pour le moins étrange : l'univers, dévolu dès l'origine à l'entropie croissante, faisceaux entrelacés d'énergies aux trajectoires incertaines, devient délibérément chaotique ou plutôt soumis à une évolution temporelle " avec dépendance sensitive des conditions initiales ", c'est-à-dire, en terme plus simple, aléatoire et imprévisible.
Imprévisible, fluctuant et irréversible, notre destin semble soumis à l'irrationalité la plus pure. Est-ce en raison de cette inintelligibilité de l'histoire que le recours à l'occultisme dévoyé des diseurs de bonne (ou mauvaise) aventure reste si fréquent ? Faute de prévoir raisonnablement, on prédit déraisonnablement et l'on ne s'étonnera plus si la dernière comète de passage dans nos cieux présage - aux yeux des crédules et aux dires des bonimenteurs - " tribulations et cataclysmes ". 1687 : la comète, qui sera celle de Halley, surgit dans le ciel. P. Bayle contre les interprétations d'astrologues soutient " qu'il ne faut multiplier ni les êtres ni les miracles sans nécessité " et " qu'il ne faut jamais recourir au miracle quand on peut expliquer les choses naturellement ". Au même moment, Newton affirme : " la nature est simple et n'est pas prodigue en cause superflue des choses ". Ce principe d'économie intellectuelle, le fameux " rasoir d'Occam " qui cherche à écarter toute explication causale superflue, demeure un principe fondamental de la science qui sera particulièrement prisé au 18me S lorsque les philosophes écarteront Dieu de l'explication causale des phénomènes. Bien plus qu'un simple principe d'économie, le rasoir d'Occam " nous délivre des simulacres " affirme Barillier, qui nous égareraient sur les chemins de l'illusion où le " paraître se substitue à l'être ". Il s'agit moins de nier Dieu que de refuser le prétexte théologique pour justifier un " refus obtus de la science " : un dieu qui se situerait, miraculeusement, en dehors de la raison et du connaissable, ferait preuve d'insincérité et " l'idée d'un être fantôme, doublant l'être qui se propose à nos sens et à notre raison, mais qui serait en même temps plus réel que le réel, est une idée qui s'abolit à peine exprimée "
La dissolution de l'arrière-monde a eu incontestablement une force libératrice, mais à vouloir détrôner le divin, la Raison s'institua elle-même comme absolu. Faute de considérer que la raison critique, ou le rasoir d'Occam, ne nous fait pas accéder à la Vérité ultime, le positivisme marque le retour de l'héréronomie sous le couvert de l'objectivité scientifique. La raison allait se faire marâtre et l'homme, de sujet producteur de savoir, devient objet fragmenté d'une science plus technicienne et utilitariste qu'humaine et émancipatrice. Sans doute est-ce dans cette dérive que se trouve l'origine lointaine de l'actuelle " crise " de la raison. Mais le retour présent de l'obscurantisme mystique et mystificateur coîncide précisément avec l'abandon d'une attitude critique que l'on pourrait qualifier de soupçon méthodique. En un mot, face à un discours que revêt toutes les apparences du raisonnable, oser poser la question : " qui es-tu, toi qui parles, d'où parles-tu et au nom de qui parles-tu ? ". Version neuve du rasoir d'Occam : " toute cause donnée pour naturelle, et qui se trouve servir des intérêts particuliers, est mensongère ou superfétatoire " ou, dans le concret, " aucun état de fait perdurant dans le monde, et qui sert des intérêts particuliers, n'a d'autre cause que ces intérêts mêmes "... cherchez à qui profite le crime. Champion de ce rasoir devenu scalpel social : Marx, suivi par Nietzsche, décapeur de métaphysiques décaties, et Freud, défricheurs de nos mobiles inconscients. Faut-il porter le soupçon systématique sur la raison ? Faut-il se plaindre du silence des dieux ? ou faut-il se défier des explications rationnelles du monde, jeter le doute sur nos jugements comme sur nos perceptions (non pas les rejeter comme illusion mais précisément les connaître comme phénomènes, apparence des choses, et s'en tenir là ) et reconnaître, comme le fait Husserl, la part de la subjectivité dans la construction du savoir. Comprendre la raison comme désir de l'homme, tel est, pour Barilier, l'apport de Husserl, pour qui " la philosophie n'est rien d'autre que le rationalisme, de part en part "
La phénoménologie replace ainsi l'homme au coeur du savoir, elle place de même la temporalité au coeur de la conscience humaine, le temps, mais non seulement le temps subjectif, mais aussi le temps historique et social, se trouve au coeur du progrès. L'enjeu philosophique qui se dessine ici serait donc une réhabilitation du temps, que l'irrationnalisme, tente d'oblitérer dans sa quête d'un savoir absolu qu'il situe en deçà - ou au-delà, dans les formes eschatologiques - du temps historique. De notre perception du temps, dépend étroitement notre conception du progrès. Cyclique, l'histoire se répète sans fin, enfermant l'homme dans un destin clos, à la manière du karma hindou, d'où il ne peut se libérer qu'à la faveur d'un saut gnostique hors de toute raison, hors de toute pensée. Régressif, le temps n'apporte qu'une involution vers l'animalité ou la matérialité, le progrès, loin d'être libérateur est aliénant, démoniaque et antispirituel et doit être combattu à la faveur de la restauration d'un âge d'or mythique. Figé, le temps historique n'existe plus, les chaines causales sont abolies, seuls s'avèrent d'importance les moments de crise décisionnelles, catastrophes individuelles ou sociales, coups de folie ou coups d'états qui ne prennent sens que pour la subjectivité angoissée de l'individu immergé dans une histoire en chaos... Autant de déraisons de notre temps qui nous font oublier que seule une compréhension historique du temps (inscrivant nos actes dans une chaîne causale passée et future), réhabilitant la mémoire et situant (et responsabilisant) l'homme dans un projet, nous permet de... progresser.
Tonique, lucide et très accessible, l'ouvrage de Barillier a le grand mérite de mesurer les enjeux de notre temps. Nous sommes, comme il le conclut à la fin de son essai, face à la barbarie (aussi bien celle des fanatiques religieux ou politiques que celle - plus doucâtre mais non moins délétère - des religiosités et des superstitions). Croire qu'un dialogue serein ou que le relativisme tolérant de l'Occident suffirait pour juguler le mal est vain, user de violence et de force ne fait qu'étendre, au sein de la démocratie, le règne de la barbarie en leur donnant l'aura du martyre... il ne nous reste dès lors que cette arme que Barillier use avec brio (non sans céder parfois à la tentation de brosser trop rapidement telle ou telle pensée, telle ou telle argumentation, ou telle ou telle oeuvre philosophique), à savoir l'arme philosophique par excellence : ce doute radical, le soupçon, ce " rasoir " - émondoir, cisaille, serpe, sécateur ou tronconneuse selon les cas - épistémomogique qui nous permet d'émonder, pour le plus grand bien des jardins de la pensée, les branches gâtées de la déraison.
Patrice Deramaix