roi arthur (extraits textes) adoubement (E.Blair Leighton)Le Morte d' Arthur
Thomas Malory.
Trad: Pierre Goubert
Livre 1 / Livre 2 / Livre 3
(an english version is available here.)

Livre Deuxième : Balain
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Sword
animation
by Rex
Chapitre I

D'une demoiselle qui vint ceinte d'une épée à la recherche d’un homme possédant assez de vertu pour dégager cette épée de son fourreau

enluminure APRÈS LA mort du roi Uter Pendragon régna son fils Arthur, lequel dut âprement guerroyer en son temps pour tenir toute l’Angleterre en son obéissance, car il y avait en ce royaume d’Angleterre beaucoup de rois, de même qu'au pays de Galles, en Écosse et en Cornouailles.

Il advint donc, alors que le roi Arthur était à Londres, que se présenta un chevalier pour lui annoncer que le roi Rion de Norgalles avait levé des gens en grand nombre et qu'il était entré en son royaume, brûlant et tuant ses bons et loyaux sujets. « S'il faut vous croire, dit Arthur, ce serait grande honte pour mon autorité qu'il ne se heurtât point à forte résistance. - C'est à n'en pas douter, repartit le chevalier, car cette armée, je l'ai vue de mes yeux. - Eh bien, dit le roi, faites crier que tous les seigneurs, chevaliers et gens d'armes se rendent à mon château de Camaalot (c'était son nom en ce temps-là), que j'y tiendrai un grand conseil et ferai disputer de grandes joutes. »

Adonc, lorsque le roi Arthur se fut rendu là-bas avec tous ses barons, et chacun logé à sa convenance, il vint une demoiselle, laquelle était envoyée par la grande dame de l'île d’Avalon. Lorsqu'elle se présenta devant le roi Arthur, cette demoiselle lui dit de la part de qui elle venait et que ladite dame l'avait chargée d'une ambassade pour des raisons que l'on allait voir. Elle fit alors tomber son manteau, qui était richement fourré, et l'on vit qu'elle était ceinte d'une noble épée. Le roi s'en étonna. Il dit « Demoiselle, pourquoi êtes-vous ceinte de cette épée? Elle ne vous sied point. - je vais vous dire pourquoi, répondit la demoiselle. Cette épée que je porte au côté me cause beaucoup de peine et d'embarras, car je n'en serai délivrée que par un chevalier, encore doit-il exceller par son adresse et ses faits d'armes et être exempt de vilénie, perfidie et fourberie. Si je puis trouver un chevalier possédant toutes ces vertus, il tirera cette épée de son fourreau. Je me suis rendue chez le roi Rion. On m'avait dit qu'il y avait là-bas des chevaliers de grand mérite. Lui-même ainsi que tous ses chevaliers ont tenté l'épreuve. Nul n'y a réussi.

- C'est chose bien étrange, repartit Arthur, si tant est qu'elle soit vraie. je vais moi-même essayer de tirer cette épée. Ce n'est pas que je prétende être ici le meilleur chevalier, mais je veux être le premier à tenter de la dégager pour donner l'exemple à tous les barons, afin qu'ils s'y essaient ensuite tous l'un après l'autre, lorsque j'aurai essayé moi - même. » Lors Arthur saisit l'épée par le fourreau et par la garde et tira vivement, mais sans extraire la lame. « Sire, dit la demoiselle, point n'est besoin d'y employer tant de force. Celui qui dégagera cette épée le fera sans grand effort. - Vous avez raison, repartit Arthur. Maintenant, à votre tour d'essayer, vous tous mes barons, mais prenez garde de n'être point souillés d'opprobre ni de perfidie ni de duplicité. - Cela ne servirait alors de rien, dit la demoiselle, car mon chevalier doit être sans tache, exempt de vilénie, et de sang noble tant du côté de son père que de celui de sa mère. »

La plupart des barons de la Table Ronde qui se trouvaient là à cette heure tentèrent l'épreuve l'un après l'autre, mais nul n'y put réussir. La demoiselle en conçut un chagrin extrême. Elle dit : « Las ! je croyais qu'en cette cour il y avait les meilleurs des chevaliers, qu'ils n'étaient ni fourbes ni perfides. - Ma foi, répliqua Arthur, il y a là des chevaliers à mon sens parmi les meilleurs qui soient au monde, mais ils n'ont pas le bonheur de pouvoir vous aider. Vous m'en voyez désolé. -

Chapitre II

Comment Balain, sous l'accoutrement d'un pauvre chevalier tira l'épée qui ensuite fut cause de sa mort

enluminure OR IL ADVINT qu'il y avait alors chez le roi un pauvre chevalier qu'on avait retenu prisonnier du château six mois et plus pour avoir causé la mort d'un autre chevalier, qui était cousin du roi. Le nom de ce prisonnier était Balain. Les barons firent en sorte qu'il fût remis en liberté, car il avait réputation d'être valeureux et il était natif du Northumberland. Adonc il se rendit secrètement à la cour et fut témoin de cette aventure. Cela le stimula. L'envie lui prit de s'essayer comme l'avaient fait les autres chevaliers. Mais il était pauvre et pauvrement vêtu. Il ne chercha pas à traverser la foule. Pourtant, en son coeur il était pleinement assuré de faire aussi bien, si tel était son destin, qu'aucun de ceux qui se trouvaient là.

Lorsque la demoiselle prit congé d’Arthur, alors même qu'elle partait, Balain l'appela et lui dit: « Demoiselle, je le requiers de votre courtoisie, souffrez que je fasse le même essai que les seigneurs qui sont ici. J'ai beau être bien mal vêtu, au-dedans de moi il me semble posséder tout autant d'assurance que certains de ceux-là, et en mon coeur je crois que je vais réussir pleinement. » La demoiselle regarda le pauvre chevalier. Elle vit qu'il avait bonne mine mais, en raison de son misérable accoutrement, elle jugea qu'il n'était point noble, exempt de vilénie et de perfidie.

Adonc elle lui dit: « Messire, il est inutile que je me donne davantage de peine et de tracas, car il n'y a point apparence que vous réussissiez là où d'autres ont échoué. - Ah, belle demoiselle, repartit Balain, le mérite, les qualités, les belles actions ne se découvrent pas rien qu'à la mise. Le courage et l'honneur sont cachés en l'homme. Maint chevalier de valeur n'a pas de réputation auprès de tous. Ne cherchez donc ni le mérite ni la bravoure en l'habit. - Par Dieu, repartit la demoiselle, c'est vrai, ce que vous dites là. En conséquence je vous donnerai occasion de faire de votre mieux. »

Lors Balain prit l'épée par la garde et par le fourreau et la dégaina facilement. Le roi et tous les barons s'ébahirent grandement du succès de Balain en cette épreuve, et beaucoup de chevaliers en eurent grand dépit. « Assurément, dit la demoiselle, c'est là un fort bon chevalier et le meilleur que j'aie jamais trouvé. C'est lui qui a le plus de noblesse. On ne peut lui reprocher perfidie, traîtrise ou vilénie, et il accomplira mainte action extraordinaire. À présent, gentil chevalier plein de courtoisie, rendez-moi cette épée. - Non, repartit Balain. Cette épée, je la garde. Ce n'est que par force qu'on pourra me l'ôter. - Eh bien, dit la demoiselle, vous êtes mal avisé de m'empêcher de vous la reprendre, car avec elle vous tuerez le meilleur ami que vous ayez au monde, l'homme aussi que vous aimez le mieux, et elle sera cause de votre trépas. - Ma fortune sera, répondit Balain, telle que Dieu l'aura voulue, mais pour ce qui est de cette épée, sur ma foi, maintenant vous ne l'aurez pas. - Vous le regretterez avant qu'il soit longtemps, repartit la demoiselle. Si je voulais vous la reprendre, c'était pour votre bien davantage que pour le mien, car je suis bien peinée pour vous. Vous ne voulez pas croire que cette épée causera votre mort, et c'est bien dommage. - Là-dessus la demoiselle s'en alla, en manifestant beaucoup de chagrin.

Incontinent Balain envoya chercher son cheval et son armure et ainsi voulut quitter la cour. Il prit congé du roi Arthur. « Non, dit le roi, vous n'allez tout de même pas quitter votre compagnie avec aussi peu de cérémonie. J'imagine que vous êtes fâché de la rigueur que je vous ai montrée. Ne m'en veuillez point, car on m'avait mal renseigné à votre sujet. je ne pensais pas que vous étiez le chevalier que vous êtes, plein de noblesse et de bravoure. Si vous consentez à demeurer à ma cour parmi mes compagnons, je vous avancerai de telle sorte que vous en serez content. - Dieu en sache gré à Votre Altesse, répondit Balain. Votre générosité, votre haut mérite, nul ne peut les louer même pour la moitié de ce qu'ils sont. Mais aujourd'hui il me faut absolument partir, en vous priant de me conserver toujours votre faveur. - Vraiment, dit le roi, je suis bien fâché que vous nous quittiez. je vous prie, gentil chevalier, de ne pas longtemps vous attarder loin d'ici. Vous serez bien accueilli à votre retour, par moi et par mes barons, et je réparerai tout le tort que je vous ai cause. - Dieu en rende grâce à Votre Seigneurie » , dit Balain. Et là-dessus il se prépara à partir. Lors la plupart des chevaliers de la Table Ronde murmurèrent que Balain n'était pas venu à bout de cette épreuve par ses seules ressources mais aussi par sorcellerie.

Chapitre III

Comment la Dame du Lac demanda la tête du chevalier qui avait obtenu l'épée, ou bien la tête de la pucelle

enluminure PENDANT QUE CE CHEVALIER se préparait à partir, il vint à la cour une dame qui avait nom la Dame du Lac. Elle vint à cheval, richement parée. Elle salua le Roi Arthur et lui demanda aussitôt son épée. « C'est vrai, dit Arthur. je vous ai promis une faveur. Mais j'ai oublié le nom de l'épée que vous m'avez offerte. - Son nom, repartit la dame, est Excalibur, autrement dit Tranche-acier. - C'est juste, dit le roi. Demandez-moi ce que vous voudrez et vous l'aurez, s'il est en mon pouvoir de vous l'obtenir. - Eh bien, dit la dame, je vous demande la tête du chevalier qui a conquis l'épée ou bien celle de la demoiselle qui l'a apportée ici. Je ne serais pas mécontente d'avoir l'une et l'autre, car lui a tué mon frère, qui était bon et loyal chevalier, et cette noble demoiselle fut cause de la mort de mon père. - Vraiment, répondit le roi Arthur, je ne peux en honneur vous accorder aucune de ces deux têtes. Demandez-moi n'importe quoi d'autre et je satisferai votre désir. - Je ne vous demanderai pas autre chose » , dit la dame.

Lorsque Balain fut prêt à partir, il aperçut la Dame du Lac. Elle avait fait mourir sa mère, et il l'avait recherchée trois années durant. Quand on lui apprit qu'elle demandait sa tête au roi Arthur, il alla droit à elle et lui dit. « C'est un jour funeste puisque je vous vois. Vous vouliez ma tête. Eh bien, vous perdrez la vôtre. » Et de son épée, sans délibérer, il lui trancha la tête en présence du roi Arthur. « Hélas ! quelle honte! s'exclama Arthur. Pourquoi avez-vous fait cela? Vous nous avez déshonorés, ma cour et moi, car c'était une dame à laquelle j'étais redevable, et elle est venue ici avec mon sauf-conduit. je ne vous pardonnerai jamais cette faute. - Sire, repartit Balain, je suis désolé de vous avoir offensé, mais cette dame était perfide entre toutes. Par enchantements et sorcellerie elle a causé la mort de plus d'un chevalier valeureux, et par sa faute ma mère fut brûlée, par sa traîtrise et duplicité.

- Quelles que soient vos raisons pour agir ainsi, dit Arthur, vous auriez dû l'épargner en ma présence. C'est pourquoi, sachez-le bien, vous vous en repentirez, car je n'avais jamais eu à subir à ma cour pareil outrage. Donc, partez d'ici, et aussi vite que vous le pourrez. » Lors Balain prit la tête de la dame et l'emporta dans son hôtellerie. Il y trouva son écuyer, qui fut désolé qu'il eût déplu au roi Arthur. Ils prirent leurs chevaux et quittèrent la ville. « À présent, dit Balain, il faut nous séparer. Prends cette tête et porte-la à mes amis. Mets-les au courant de ce qui m'est arrivé, et dis à ceux qui m'aiment dans le Northumberland que ma pire ennemie est morte. Raconte-leur également comment je suis sorti de prison et par quelle aventure j'ai gagné cette épée. - Hélas! repartit l'écuyer, vous êtes grandement à blâmer d'avoir offensé le roi Arthur. - Pour ce qui est de cela, répondit Balain, je vais en diligence partir à la rencontre du roi Rion afin de le tuer, quitte à périr dans l'entreprise. Si j'ai la chance de le vaincre, alors le roi Arthur sera mon bon et gracieux seigneur. - Où dois-je vous attendre? demanda l'écuyer. - À la cour du roi », répondit Balain. C'est ainsi qu'alors son écuyer et lui se séparèrent.

Le roi Arthur et toute la cour se désolèrent grandement de la mort de la Dame du Lac et la considérèrent comme une souillure. Le roi lui fit de magnifiques funérailles.

Chapitre IV

Comment Merlin conta l'aventure de la demoiselle

enluminure EN CE TEMPS Là il y avait un chevalier, fils du roi d'Irlande, du nom de Lancer. Il était plein de suffisance et s'estimait l'un des meilleurs à la cour. Quand Balain réussit à prendre l'épée, il en conçut beaucoup de dépit, à la pensée qu'un autre pût être considéré comme plus brave que lui. Il demanda au roi Arthur s'il lui permettait de partir à la poursuite de Balain pour venger l'affront qu'il avait subi. « Faites de votre mieux, dit Arthur, je suis très en colère contre Balain. J'aimerais qu'il fût puni de l'outrage qu'il m'a fait, ainsi qu'à ma cour. » Lors ce Lancer s'en fut à son hôtellerie afin de s'y préparer.

Sur ces entrefaites Merlin vint à la cour du roi Arthur, et on lui rapporta l'aventure de l'épée et la mort de la Dame du Lac. « À présent, dit Merlin, je vais vous dire ce qu'il en est vraiment. Cette demoiselle, là, sous vos yeux, qui apporta l'épée à votre cour, je vais vous donner la raison de sa venue. Elle s'est montrée la plus fourbe qui soit au monde. - Ce n'est pas possible, dirent-ils. - Elle a un frère, un chevalier remarquable par sa vaillance et quelqu'un de parfaitement loyal. Cette demoiselle aimait un autre chevalier qui fit d'elle sa maîtresse. Le bon chevalier son frère se battit avec cet homme-là dont elle était la maîtresse et l'occit grâce à la force de son bras. Lorsque cette fausse demoiselle en eut connaissance, elle alla trouver la dame de l'île d'Avalon et requit son aide pour tirer vengeance de son propre frère. »

Chapitre V

Comment Balain fut poursuivi par messire Lancer, chevalier d’Irlande. Comment il jouta avec lui et le tua

enluminure « ET C'EST AINSI que cette Dame du lac d’Avalon lui bailla cette épée qu’elle apporta ici avec elle et lui dit que nul ne la sortirait du fourreau s'il n'était l'un des meilleurs chevaliers du royaume, qu'il devrait être brave et plein de vaillance et qu'avec cette épée il tuerait son frère. Voilà pourquoi cette demoiselle est venue à cette cour. je le sais tout aussi bien que vous. Et plût à Dieu qu'elle n'y fût jamais venue, car ce n'était pas pour y trouver des gens de bien afin de bien faire mais uniquement pour faire le mal. Le chevalier qui a obtenu cette épée mourra par cette épée. Ce sera grand dommage, car il n'existe en ce moment nul chevalier plus vaillant que lui et vous lui devrez, Sire, beaucoup d'honneur et de grands services. Il est bien regrettable que sa vie ne doive se prolonger que peu de temps, car pour la force et la bravoure je ne connais pas son pareil sur la terre. »

Adonc le chevalier d'Irlande s'arma de pied en cap, ajusta son bouclier à son épaule, monta à cheval, prit en main sa lance et se mit à la poursuite de Balain en chevauchant bon train, aussi vite que sa monture le lui permettait. Peu de temps après, parvenu sur une montagne, il aperçut Balain et d'une voix retentissante il lui cria - « Arrêtez-vous, chevalier, car vous vous arrêterez de gré ou bien de force, et le bouclier que vous avez devant vous ne vous sera d'aucun secours. » Lorsque Balain entendit tout ce bruit, il fit faire aussitôt demi-tour à son cheval et dit : « Gentil chevalier, que me voulez-vous? Désirez-vous jouter avec moi? - Oui, répondit le chevalier irlandais. C'est pourquoi je me suis mis à votre poursuite. - Peut-être, repartit Balain, eût - il mieux valu rester chez vous, car on s'imagine souvent qu'on va défàire un ennemi quand souvent c'est à soi qu'advient la défaite. De quelle cour êtes-vous l'envoyé? - Je viens de celle du roi Arthur, dit le chevalier d'Irlande, afin de venger l'outrage que vous avez fait aujourd'hui au roi et à sa cour. - Eh bien, conclut Balain, je vois qu'il me faudra vous combattre, et j'ai regret de causer de la peine au roi Arthur ou à quiconque en sa cour. Votre querelle, cependant, est des plus vaines à mon sens, car la dame qui est morte m'avait fait grand tort, sinon j'eusse été aussi peu enclin à tuer une dame que tout autre chevalier au monde. - Préparez-vous, dit le chevalier Lancer, et faites-moi face, car l'un de nous demeurera sur le terrain de notre rencontre. »

Lors ils se saisirent de leurs lances et se heurtèrent avec autant de force que le permettait l'élan de leurs montures. Le chevalier irlandais toucha l'écu de Balain. La lance le mit en morceaux. Balain, lui, transperça le bouclier de Lancer. La cuirasse ne résista pas. La pointe de la lance passa au travers du corps du cavalier et de la croupe du cheval. Aussitôt, vivement, Balain fit tourner son destrier. Il dégaina son épée, ne sachant pas encore s'il avait tué ou non son adversaire, C'est alors qu'il le vit étendu sans mouvement et apparemment sans vie.

Chapitre VI

Comment une demoiselle qui était l'amante de Lancer se tua par amour pour lui, et comment Balain fit rencontre de son frère Balan

enluminure LoRs Balain regarda à l'entour et vit une demoiselle qui venait vers lui, montée sur un beau palefroi, et qui chevauchait aussi vite que l'autorisait sa monture. Lorsqu'elle s'aperçut que Lancer était mort, sa douleur ne connut plus de bornes. Elle s'écria: « Oh ! Balain, ce sont deux corps que tu as tués mais un seul coeur, deux coeurs mais un seul corps. Ce sont deux âmes qui te devront leur perte. » Là-dessus elle prit l'épée de son amant qui gisait sans vie et s'affaissa sans connaissance. Quand elle se releva, elle manifesta la plus vive douleur. Sa peine affligea grandement Balain. Il alla vers elle pour lui enlever l'épée, mais elle la tenait si fermement qu'il ne pouvait la lui ôter des mains sans lui faire du mal. Tout à coup elle appuya le pommeau contre le sol et se transperça le corps. Quand Balain vit ce qu'elle avait fait, il fut pénétré de chagrin, et il eut honte qu'une aussi belle demoiselle eût mis fin à ses jours pour un amant dont il avait causé la mort.

« Hélas! se dit Balain, je regrette amèrement d'avoir tué ce chevalier, et ce à cause de cette demoiselle, car il y avait entre eux beaucoup de véritable amour. » De tristesse il ne put davantage soutenir ce spectacle. il fit faire demi-tour à son cheval et porta ses regards sur une grande forêt. Là il reconnut à ses armes la présence de son frère Balan. Lorsqu'ils furent l'un près de l'autre, ils ôtèrent leurs heaumes, s'embrassèrent et pleurèrent de joie et de compassion. Lors dit Balan : « je ne pensais guère tomber sur vous ainsi par hasard. je suis bien content que vous soyez délivré de votre pénible emprisonnement. Quelqu'un m'a rapporté, au château des Quatre Pierres, que vous étiez rendu à la liberté. Cet homme vous avait vu à la cour du roi Arthur. C'est pourquoi je suis venu ici, en ce pays, où je pensais pouvoir vous trouver. » Aussitôt le chevalier Balain conta à son frère l'aventure de l'épée. Il lui apprit la mort de la Dame du Lac et lui rapporta comment il avait offensé le roi Arthur. « C'est pourquoi, dit-il, il a mis ce chevalier à ma poursuite, qui est là étendu sans vie, et la mort de cette demoiselle m'afflige profondément. - Moi aussi, dit Balan, mais il vous faut accepter les aventures que Dieu vous envoie. - Vraiment, ajouta Balain, je suis bien triste d'avoir offensé mon seigneur Arthur, car c'est le plus digne des chevaliers qui règnent à présent sur cette terre. J'obtiendrai qu'il m'aime, et pour cela je vais risquer ma vie. Le roi Rion tient le siège du château de Terrabel. Allons-y en toute hâte pour prouver notre valeur et notre bravoure à ses dépens. - Je veux bien, répondit Balan, et nous nous entraiderons ainsi qu'il convient à deux frères. »

Chapitre VII

Comment un nain reprocba à Batain la mort de Lancer, et comment le roi Marc de Cornouaille trouva les corps des amants et leur érigea un tombeau

enluminure « MAINTENANT partons d'ici, dit Balain. je suis content de vous avoir rencontré. » Cependant qu'ils s'entretenaient survint à cheval un nain de la cité de Camaalot. Il faisait aussi vite qu'il pouvait. Il découvrit les corps inanimés et s'abandonna à la douleur. De chagrin il s'arrachait les cheveux. il dit . « Lequel de vous deux, chevaliers, a commis ce forfait?

- Pourquoi le demandes-tu? repartit Balain. - Parce que je voudrais le savoir, répliqua le nain. - C'est moi, dit Balain, qui ai tué ce chevalier, pour me défendre, car il venait ici à ma poursuite et si je ne l'avais pas tué, c'est lui qui m'aurait tué. Quant à cette demoiselle, elle s'est donné la mort par amour pour lui. Cela me désole, et à cause d'elle j'en aimerai toutes les femmes davantage. - Hélas ! dit le nain, tu t'es fait grand tort, car ce chevalier qui gît là sans vie était l'un des hommes les plus braves qu'il y eût, et sois-en assuré , Balain, ses parents te poursuivront sur toute la surface de la terre jusqu'à ce qu'ils t'aient ôté du nombre des vivants. - Pour ce qui est de cela, repartit Balain, je n'en suis pas autrement effrayé, mais je m'attriste beaucoup d'avoir offensé le roi Arthur par la mort de ce chevalier. »

Comme ils s'entretenaient survint à cheval un roi de Cornouailles, lequel avait nom le roi Marc. Lorsqu'il vit les deux corps inanimés et sut comment cela s'était produit, lors il se lamenta grandement en songeant au véritable amour qui les unissait. Il dit : « je ne partirai pas d'ici avant d'y avoir érigé un tombeau. » Il planta ses tentes et par tout le pays se mit en quête de ce tombeau. il en trouva un dans une église, qui était de belle apparence et richement orné. Lors le roi fit mettre en terre les deux corps, élever le tombeau au-dessus d'eux et inscrivit leurs deux noms : « Ci-gît Lancer, fils du roi d’Irlande, qui, combattant à sa requête, fut tué de la main de Balain. Colombe, sa dame et la maîtresse de ses pensées, s'est donné la mort avec l'épée de son amant, de chagrin et de désespoir. »

Chapitre VIII

Comment Merlin prophétisa que les deux meilleurs chevaliers du monde combattraient en cet endroit, à savoir messire Lancelot et messire Tristan

enluminure SUR CES ENTREFAITES Merlin vint au roi Marc et, voyant tout ce dont il se chargeait, il dit : « Ici même aura lieu le plus grand combat entre deux chevaliers qu'il y ait eu ou qu'il y aura jamais, ces combattants aussi les amants les plus loyaux. Aucun des deux cependant ne tuera l'autre. » Sur le tombeau Merlin inscrivit en lettres d'or les noms de ceux qui combattraient en cet endroit. Ces noms étaient Lancelot du Lac et Tristan. « Tu n'es pas l'homme qu'on attendrait, dit le toi Marc à Merlin, pour parler de choses comme celles-là. Tu n'es qu'un rustre et peu fait pour annoncer de semblables exploits. Quel est ton nom? demanda le roi Marc. - À présent, répondit Merlin, je le tairai, mais plus tard, lorsque messire Tristan s'éprendra de sa souveraine, alors vous entendrez. et saurez mon nom. Alors aussi vous viendront aux oreilles des nouvelles qui ne vous plairont point, » Puis Merlin s'adressa à Balain : « Tu t'es fait grand tort en ne sauvant pas cette dame qui a mis fin à ses jours. Tu aurais pu la garder en vie si tu l'avais voulu. - Sur ma foi, repartit Balain, je ne pouvais le faire, car elle s'est tuée soudainement. - Je le déplore, dit Merlin. À cause de la mort de cette dame tu porteras le coup le plus douloureux qu'homme ait jamais porté, exception faite de celui que reçut Notre-Seigneur, car tu blesseras le chevalier le plus loyal et l'homme le plus digne qui soit aujourd'hui sur cette terre. Suite à ce coup, douze années trois royaumes connaîtront grande pauvreté, grand malheur et grand chagrin. Quant au chevalier, il ne guérira pas de sa blessure avant longtemps. » Lors Merlin prit congé de Balain. Balain s'écria « Si j'étais assuré que tu dises la vérité et que je me rende coupable d'une action aussi funeste, je me tuerais pour te faire mentir. »

Là-dessus Merlin disparut tout à coup. Lors Balain et son frère prirent congé du roi Marc. « Mais d'abord, dit le roi à Balain, dites-moi votre nom. - Sire, répondit Balan, vous voyez qu'il porte deux épées. De ce fait, vous pouvez l'appeler le chevalier aux deux épées. » Ainsi le roi Marc partit pour Camaalot visiter le roi Arthur, et Balain, lui, se mit en quête du roi Rion. Tandis que les deux frères chevauchaient de concert, ils rencontrèrent Merlin sous un déguisement et ne le reconnurent pas. « Où allez-vous? demanda Merlin. - Nous n'avons pas à t'en informer, répondirent les deux chevaliers. Mais comment t'appelles-tu? - À présent, repartit Merlin, je ne veux pas le dire. - Il paraît fâcheux, répliquèrent les deux chevaliers, que toi, homme de vérité, tu refuses de dire ton nom. - À ce propos, répliqua Merlin, je puis en tout cas vous dire pour quel motif vous prenez ce chemin. C'est afin de rencontrer le roi Rion. Mais vous n'en aurez nul profit si vous n'écoutez pas mes conseils. - Ah ! s'exclama Balain, vous êtes Merlin. Nous nous laisserons guider par vos avis. - Allez, leur dit Merlin, vous vous couvrirez de gloire. Et soyez vaillants, car de vaillance vous aurez grand besoin. - Là - dessus, repartit Balain, ne soyez pas en peine. Nous ferons tout notre possible. »

Chapitre IX

Comment Balain et son frère, grâce aux conseils de Merlin, se saisirent du roi Rion et l'amenèrent au roi Arthur

enluminureLORS Merlin les logea dans un bois sous la feuillée auprès du grand chemin. Il ôta la bride à leurs chevaux et les mit à paître. À eux, il leur dit de prendre du repos jusqu'à ce qu'il fût près de minuit. Merlin leur enjoignit alors de se lever et de se tenir prêts, car le roi n'était pas loin. il avait secrètement quitté son armée avec soixante cavaliers parmi les meilleurs de sa chevalerie, et vingt d'entre eux allaient devant pour prévenir la dame des Vaux de l'arrivée du roi, comme cette nuit-là il devait partager sa couche. « Lequel est le roi? demanda Balain. - Patience, dit Merlin. Là, le chemin est en ligne droite. Vous y combattrez avec lui. » Là-dessus il montra à Balain et à son frère où le roi chevauchait.

Aussitôt Balain et son frère allèrent à la rencontre du roi. Ils le renversèrent. Ils lui infligèrent de graves blessures. Ils le firent tomber à terre. Ils occirent de droite et de gauche, tuèrent plus de quarante de ses gens. Le reste prit la fuite. Puis ils retournèrent auprès du roi Rion et l'auraient tué s'il ne s'était rendu à leur merci. Alors il leur dit : « Chevaliers pleins de bravoure, ne me tuez point, car de la vie que vous me laisserez vous pourrez tirer avantage mais de ma mort vous n'obtiendrez rien. » En réponse dirent les deux chevaliers : « C'est bien la vérité. » Et ils l'étendirent sur une litière attelée de chevaux.

Merlin avait disparu. Il les avait devancés auprès du roi Arthur et lui rapporta comment son pire ennemi avait été fait prisonnier et déconfit. « Par qui? demanda le roi Arthur. - Par deux chevaliers, répondit Merlin, désireux de plaire à Votre Seigneurie. Demain vous saurez desquels il s'agit. » Peu de temps après arrivèrent le chevalier aux deux épées et Balan son frère. Ils avaient avec eux le roi Rion de Norgalles. Ils le laissèrent aux mains des portiers et leur en confièrent le soin. Puis ils s'en retournèrent au point du jour.

Le roi Arthur alors vint trouver le roi Rion et lui dit: « Sire le roi, vous êtes le bienvenu. Quelle aventure vous a conduit ici? - Sire, répondit le roi Rion, ce fut une aventure bien pénible. - Qui vous a défait? demanda le roi Arthur - Sire, ce sont le chevalier aux deux épées et son frère, qui sont deux admirables chevaliers pleins de vailllance. - Je ne les connais pas mais je leur dois beaucoup. - Ah! dit Merlin, je vais vous dire qui ils sont. Ce sont Balain qui conquit l'épée et son frère Balan, un bon chevalier. Il n'y a pas meilleur que Balain en fait de vaillance et de mérite, et on le regrettera plus ,à ma connaissance, qu'on n'a jamais regretté chevalier, car il ne vivra plus longtemps encore. - Hélas! soupira le roi Arthur, c'est grand dommage, car je lui dois beaucoup et je l'ai mal payé de son affection. - Sans compter, ajouta Merlin, qu'il fera encore bien d'autres choses pour vous et lesquelles, vous ne tarderez pas à le savoir. Mais, Sire, préparez-vous, car demain l'armée de Néro, le frère du roi Rion, vous attaquera avant qu'il soit midi. Ils sont nombreux. Préparez-vous donc. Pour ma part, je vous quitte. »

Chapitre X

Comment le roi Arthur se battit contre Néro et le roi Lot des Orcades, comment le roi Lot fut joué par Merlin, et comment douze rois furent tués

enluminure LORS le roi Arthur disposa son armée en dix compagnies. Néro se tenait prêt sur le terrain devant le château de Terrabel. Il avait compagnies également et beaucoup plus d'hommes que n'en avait Arthur. Néro était à l'avant-garde, avec la plupart de ses gens. Merlin alla trouver le roi Lot des Orcades et l'empêcha de partir en lui racontant une prophétie, cela jusqu'à ce que Néro et sa troupe fussent mis hors de combat. À ce combat messire Keu le sénéchal fit merveille. Tous les jours de sa vie la gloire qu'il en eut l'accompagna. Messire Hervieu de Rivel accomplit d'admirables exploits aux côtés du roi Arthur. Le roi ce jour-là tua vingt chevaliers et en estropia quarante. Le chevalier aux deux épées et son frère Balan entrèrent dans la mêlée. Ils se conduisirent de manière si étonnante que le roi et tous les chevaliers en furent stupéfaits. Tous ceux qui les regardaient dirent que c'étaient ou des anges venus du ciel ou des démons sortis de l'enfer. Le roi Arthur lui-même fut d'avis que c'étaient les meilleurs chevaliers qu'il eût jamais vus, car ils assénaient de tels coups que chacun s'en ébahissait.

Cependant quelqu'un vint trouver le roi Lot pour lui dire que, tandis qu'il perdait son temps, Néro et tous ses gens avaient été déconfits et tués jusqu'au dernier. « Hélas! s'écria le roi Lot, que j'ai honte! Mon absence a fait que plus d'un homme valeureux a perdu la vie. Si nous avions été ensemble, nulle armée au monde n'aurait pu tenir contre la nôtre. Ce drôle avec sa prophétie s'est joué de moi. » Tout cela, Merlin l'avait fait parce qu'il savait bien que si le roi Lot avait été présent avec son armée lors du premier choc entre les adversaires, le roi Arthur aurait été tué et tous ses gens avec lui. Merlin savait bien aussi que l'un de ces deux rois perdrait la vie ce jour-là. Il regrettait qu'il dût en être ainsi. Mais il préférait la mort du roi Lot à celle du roi Arthur. « À présent, que vaut-il mieux faire? demanda le roi Lot. Traiter avec le roi Arthur ou combattre? La plupart de nos gens ont péri. - Sire, proposa un chevalier, attaquez Arthur. Ils sont las, fatigués de combattre, et nous, nous sommes frais et dispos. - Quant à moi, dit le roi Lot, je voudrais que chaque chevalier tînt sa partie comme je tiendrai la mienne. »

Alors ils avancèrent leurs enseignes. Les armes s'entrechoquèrent. Leurs lances toutes se brisèrent en morceaux. Les chevaliers d’Arthur, avec le secours du chevalier aux deux épées et de son frère Balan prirent le dessus sur le roi Lot et son armée. Mais toujours ce prince demeurait à l'avant-garde et accomplissait de merveilleux faits d'armes. Tous les siens étaient portés par ses prouesses, car il résistait à tous les chevaliers. Hélas! il ne pouvait tenir. Ce fut grand dommage qu'un combattant aussi valeureux succombât sous le nombre, lui qui peu de temps auparavant avait compté parmi les chevaliers du roi Arthur et épousé sa soeur. Mais, parce que le roi Arthur avait partagé la couche de son épouse - laquelle était la soeur d’Arthur - et d'elle engendré Mordret, le roi Lot avait rejoint ses ennemis.

Il y avait un chevalier qu'on appelait le chevalier à la Bête Étrange. Son véritable nom était Pellinor. C'était quelqu'un de valeureux et de brave. Il porta au roi Lot un coup terrible tandis qu'il affrontait tous ses ennemis. Le coup manqua. Il atteignit l'encolure du cheval qui s'effondra avec le roi Lot. Là-dessus sans tarder Pellinor asséna un grand coup qui fendit le heaume et la tête jusqu'aux sourcils. Alors, devant la mort du roi Lot, toute la troupe des Orcades se mit à la fuite, et plus d'une mère perdit son fils.

Cependant, on fit grief au roi Pellinor d'avoir tué le roi Lot. Messire Gauvain vengea la mort de son père, dix ans après qu'il fut fait chevalier. Il occit Pellinor de ses propres mains. Furent également tués à cette bataille douze rois du côté du roi Lot, sans compter Néro. Tous furent enterrés dans l'église de Saint-Étienne à Camaalot. Les autres, chevaliers ou non, furent mis en terre sous un grand rocher.

Chapitre XI

Des funérailles de douze rois, de la prophétie de Merlin, et du coup douloureux que Balain devait porter

enluminure AUX FUNÉRAILLES DONC vinrent l’épouse du roi Lot, Morcade, et ses quatre fils, Gauvain, Agravain, Guerrehet et Gahériet. Vinrent aussi le roi Urien, père de messire Yvain, et Morgane la Fée, son épouse, qui était soeur du roi Arthur. Tous ceux-là vinrent aux funérailles. Mais des tombes de ces douze rois le roi Arthur voulut que celle du roi Lot fût la plus richement décorée, et il plaça cette tombe à côté de la sienne. Puis Arthur fit faire douze effigies de cuivre jaune et de cuivre rouge couvertes d'or pour représenter les douze rois. Chacune figurait un prince tenant un cierge qui brûlait nuit et jour. la statue du roi Arthur fut mise au-dessus d'eux tous. Il était debout, l'épée nue à la main, tandis que sur les douze effigies les rois semblaient autant d'hommes vaincus. Tout ceci fut l'oeuvre de Merlin. Il y employa ses subtils artifices. Il dit au roi : « Lorsque je serai mort, les cierges s'arrêteront de brûler. Peu de temps après ce seront pour vous les aventures du Saint-Graal. Vous les mènerez à bonne fin. » Il révéla également à Arthur comment Balain, le valeureux chevalier, porterait le coup douloureux qui susciterait une terrible vengeance.

« Oh! où sont donc Balain, Balan et Pellinor? demanda le roi Arthur. - Pour ce qui est de Pellinor, répondit Merlin, vous vous rencontrerez bientôt. Quant à Balain, il ne sera pas longtemps éloigné de vous. Mais l'autre frère va partir et vous ne le reverrez plus. - Sur ma foi, dit Arthur, ce sont deux admirables chevaliers. Balain en particulier est d'une bravoure qui dépasse celle de tous les chevaliers que je connais, et je lui dois beaucoup. Plût à Dieu qu'il demeurât à mes côtés! - Sire, repartit Merlin, veillez bien à garder le fourreau d'Excalibur, car vous ne verserez nulle goutte de votre sang aussi longtemps que vous le porterez par devers vous. »

Dans la suite, si grande fut sa confiance qu’Arthur remit ce fourreau à Morgane la Fée, sa soeur. Elle s'éprit d'un chevalier qu'elle préféra à son mari, le roi Urien, ainsi qu'au roi Arthur, dont elle résolut la mort. Dans ce but elle fit faire un fourreau semblable au premier par sortilège et donna le vrai fourreau d'Excalibur à son amant. Le nom de ce chevalier était Acalon. il faillit tuer le roi Arthur.

Quand il eut fini, Merlin mit le roi au courant de la prophétie annonçant une grande bataille près de Salisbury et prévoyant que Mordret, son propre fils, serait son ennemi. Il lui dit également que Bademagu était son cousin et cousin germain du roi Urien.

Chapitre XII

Comment un chevalier plein de tristesse se présenta aux regards dArthur, comment Balain alla le chercher, et comment ce chevalier fut tué par un autre chevalier qui s'était rendu invisible

enluminure UN JOUR OU DEUX PLUS tard le roi Arthur fut quelque peu malade. Il fit dresser un pavillon dans une prairie. Là il se coucha sur un lit de camp pour y dormir mais ne put trouver le sommeil C'est alors qu'il entendit un cheval qui faisait beaucoup de bruit. Le roi regarda par le porche du pavillon. Il vit un chevalier passer juste devant lui, donnant tous les signes d’une vive douleur. « Arrête-toi, gentil seigneur, dit Arthur, et confie-moi le sujet de ce chagrin. - Vous n'y pouvez changer grand chose », repartit le chevalier. Et il passa son chemin, en direction du château de Méliot.

Peu de temps après survint Balain. Quand il aperçut le roi Arthur, il mit pied à terre. Il alla au roi et le salua. « Ma foi, dit Arthur, je me réjouis de vous voir. À l'instant, messire, est venu par ici un chevalier témoignant d'une vive affliction dont j'ignore la cause. C'est pourquoi je serais obligé à votre courtoisie et bon vouloir de ramener ici ce chevalier, de bon gré sinon de force. - Je ferais pour Votre Seigneurie bien davantage », répondit Balain.

I1 chevaucha bon train et trouva le chevalier dans une forêt en compagnie d'une demoiselle. Il lui dit « Sire chevalier, il vous faut venir avec moi devers le roi Arthur, qu'il sache ce qui vous met en peine. - Je n'en ferai rien, répondit le chevalier. Cela me causerait beaucoup de tourment et ne vous serait d'aucun profit. - Messire, repartit Balain, préparez-vous, je vous prie. Il vous faut m'accompagner, sinon je vais me battre avec vous et vous amènerai de force, parti que je répugnerais à prendre. - M'accorderez-vous votre protection, dit le chevalier, si je vous suis? - Oui, répondit Balain, ou j'y perdrai la vie.

-Lors le chevalier se prépara à suivre Balain mais sans se faire accompagner de la demoiselle. Alors qu'ils arrivaient juste devant le pavillon du roi Arthur survint un homme qui s'était rendu invisible. Il transperça de sa lance le chevalier qui était aux côtés de Balain. « Hélas ! s'exclama le chevalier, je meurs, sous votre escorte, des mains d'un chevalier nommé Garlan. Prenez mon cheval, il est meilleur que le vôtre. Allez retrouver la demoiselle, poursuivez la quête dans laquelle je m'étais engagé de la manière qu'elle vous dira et vengez ma mort lorsque l'occasion vous en sera donnée. - Je le ferai, foi de chevalier », dit Balain. Puis, avec beaucoup de peine, il le quitta.

Le roi Arthur fit à ce chevalier de magnifiques funérailles. On. inscrivit sur sa tombe comment avait été tué Herlau le Barbu. On indiqua l'auteur de cette traîtrise, le chevalier Garlan.; Toujours la demoiselle conserva par devers elle le tronçon de la lance dont avait été frappé à mort messire Herlau.

Chapitre XIII

Comment Balain et la demoiselle firent rencontre d'un chevalier qui fut tué de même manière, et comment la demoiselle dut donner son sang à cause de la coutume d'un château

enluminure ADONC Balain et la demoiselle entrèrent dans une forêt et là rencontrèrent un chevalier qui revenait de la chasse. Ce chevalier demanda à Balain pour quel motif il se désolait pareillement. « je n'ai pas envie de vous le dire, répondit Balain. - Si j'étais armé comme vous l'êtes, repartit le chevalier, pour cette réponse je me battrais avec vous. - Cela n'en vaudrait guère la peine, dit Balain. je ne crains pas de vous l'avouer. » Et il lui donna toutes les explications nécessaires. « Ah! s'exclama le chevalier, est-ce là tout? À partir de cet instant, je m'engage sur mon honneur à ne pas vous quitter tant que ma vie durera. » Il s'en alla donc à son hôtellerie, s'arma puis tint compagnie sur sa route à Balain.

Ils arrivèrent près d'un ermitage, juste à côté d'un cimetière, quand survint le chevalier Garlan qui s'était rendu invisible. il transperça de sa lance le compagnon de Balain, Périn de Montbéliard. « Hélas! s'exclama Périn, je meurs de par ce chevalier perfide qui chevauche sans qu'on puisse le voir. - Hélas! dit Balain, ce n'est pas la première fois que j'ai à me plaindre de lui. » En ce lieu même l'ermite et Balain enterrèrent Périn sous la pierre richement sculptée d'un tombeau royal. Le lendemain ils y trouvèrent inscrit en lettres d'or que messire Gauvain vengerait la mort de son père, le roi Lot, aux dépens du roi Pellinor. Peu de temps après, Balain et la demoiselle en chevauchant arrivèrent à la porte d'un château. Là Balain mit pied à terre. La demoiselle et lui s'apprêtèrent à entrer. Il avait à peine franchi le seuil que la herse tomba derrière son dos. Beaucoup d'hommes surgirent qui entourèrent la demoiselle avec pour dessein de la tuer. Lorsque Balain vit cela, il fut bien en peine, car il lui était impossible de lui porter secours. Il monta dans la tour et, sauta par-dessus les murs dans les fossés sans se faire aucun mal. Puis il dégaina son épée et s'apprêta à combattre. Mais ils s'y refusèrent tous, ils ne voulaient pas se battre avec lui. Ils ne faisaient que suivre l'ancienne coutume du château. Leur dame était malade. Elle était alitée depuis bien des années et ne pouvait guérir que si l'on remplissait pour elle un plat d'argent du sang d'une vierge qui fût fille de roi. La coutume du château voulait donc que nulle demoiselle ne passât par là sans que son sang coulât, assez pour emplir un plat d'argent. « Eh bien, répondit Balain, elle donnera de son sang autant quelle le pourra, mais je la garderai en vie aussi longtemps que durera la mienne. » Balain fit donc en sorte qu'elle acceptât d'être saignée, mais son sang ne fut à la dame d'aucun secours.

La demoiselle et lui se reposèrent en ce château la nuit entière. On leur fit véritablement bonne chère, et le lendemain ils continuèrent leur chemin. On verra dans le livre du Saint-Graal comment la soeur de messire Perceval vint au secours de cette dame en lui donnant son sang, ce qui fut cause de sa propre mort.

Chapitre XIV

Comment Balain rencontra ce chevalier nommé Garlan dans un festin et là le tua pour, avec son sang, guérir le fils de son hôte

enluminure ILS CHEVAUCHÈRENT ENSUITE trois ou quatre jours sans connaître la moindre aventure, lorsque le hasard voulut que leur logement se fit chez un gentilhomme qui avait de la fortune et vivait, à l'aise. Tandis qu'ils étaient à table à souper, Balain entendit quelqu'un gémir douloureusement qui était assis auprès de lui sur une chaise. « Pourquoi ces plaintes? demanda Balain. - En vérité, je vais vous le dire, répondit son hôte. Il y a peu, je fus à des joutes et joutai avec un chevalier qui est le frère du roi Pellehan. Par deux fois je le renversai. Alors il me promit de se venger aux dépens de mon meilleur ami, C'est ainsi qu'il blessa mon fils, qui ne pourra guérir tant que je n'aurai pas eu du sang de ce chevalier. Il chevauche toujours sans qu'on puisse le voir. je ne connais pas son nom. - Ah! dit Balain, à moi il ne m'est pas inconnu. Son nom est Garlan. Il a tué deux de mes chevaliers de la même façon, et j'aimerais mieux le rencontrer que de me voir offrir tout l'or du royaume, en raison du tort qu'il m'a fait. - Eh bien, repartit son hôte, voici qui va vous intéresser. Pellehan, roi de Listenois, a fait crier par tout le pays un grand festin. Il se tiendra dans les vingt jours à venir. Nul, chevalier n'y sera admis s'il n'amène avec lui son épouse ou la dame qu'il aime. Cet homme qui est votre ennemi et le mien, vous pourrez l'y voir ce jour-là. - En ce cas, dit Balain, je puis vous promettre de son sang pour la guérison de votre fils. - Nous nous mettrons en route demain matin », conclut son hôte.

Adonc le lendemain matin ils partirent tous les trois devers le roi Pellehan. Il leur fallut quinze jours pour faire le voyage. Le jour même de leur arrivée commença le grand festin. Ils quittèrent leurs chevaux, les logèrent à l'écurie et s'apprêtèrent à pénétrer dans le château. Mais l'hôte de Balain ne put y avoir accès, parce qu'il n'avait pas de dame avec lui. Balain, lui, fut bien reçu. On le conduisit à une chambre. On lui ôta son armure. On lui apporta des robes, autant qu'il en voulait. On eût aimé le voir quitter son épée. « Non, dit Balain, c'est la coutume en mon pays qu'un chevalier garde toujours son arme avec lui. Cette coutume, j'entends m'y tenir, sinon je pars comme je suis venu, » Lors on lui permit de la garder. Il entra dans le château, où il fut placé parmi les chevaliers de renom, sa dame à côté de lui.

Peu de temps après, Balain demanda à un chevalier: « N'y a-t-il pas à cette cour un chevalier du nom de Garlan? - Tu le vois là-bas, lui fut-il répondu. C'est l'homme au visage sombre. C'est le chevalier le plus admirable qui soit au monde. il vient à bout de plus d'un valeureux adversaire, car il sait se rendre invisible. - Ah oui! répondit Balain, c'est donc lui. » Lors Balain délibéra longuement. « Si je le tue ici même, se dit-il, je ne pourrai m'échapper. Mais si je n'interviens pas maintenant, peut-être ne retrouverai-je jamais pareille occasion de le rencontrer. Et tant qu'il sera en vie, il fera bien du mal. »

À ce point Garlan s'avisa que Balain l'observait. Il vint à lui et lui donna un soufflet du revers de la main en disant : « Chevalier, pourquoi, me dévisages-tu de la sorte? Fi donc! Mange ton repas et fais ce que tu es venu faire. - Tu dis vrai, repartit Balain. Ce n'est pas la première fois que j'ai sujet de me plaindre de toi. En conséquence, je vais faire ce pour quoi je suis venu. » Il se leva brutalement et lui fendit la tête jusqu'aux épaules. « Donnez-moi le tronçon de la lance, dit Balain à sa dame, cette lance avec laquelle il a tué votre chevalier. » Elle le lui donna aussitôt, car elle avait toujours ce tronçon avec elle. Lors Balain en perça le corps de Garlan en disant à voix haute : « De ce tronçon tu as tué un brave chevalier, et maintenant il te reste en travers du corps. » Puis Balain appela à lui son hôte et dit - « À présent, vous pouvez lui prendre le sang qu'il vous faut pour la guérison de votre fils. »

Chapitre XV

Comment Balain combattit le roi Pellehan, comment son épée se, brisa, et comment il se procura une lance avec laquelle il porta le coup douloureux

enluminure AusSITÔT tous les chevaliers se levèrent de table pour assaillir Balain. Le roi Pellehan lui-même se, leva, plein de rage, et dit: « Chevalier, aurais-tu tué mon frère? Tu le paieras de ta vie avant que tu partes. - Eh bien, répondit Balain, chargez-vous-en. - Oui, repartit le roi Pellehan, personne d'autre que moi ne se battra avec toi, pour l'amour que je portais à mon frère. » Lors il se saisit d'une arme redoutable et vivement voulut en frapper Balain. Mais Balain de son épée para le coup qui le visait à la tête. L'épée éclata en morceaux. Se trouvant désarmé, Balain courut à une chambre dans l'espoir d'y trouver une arme quelconque, puis ainsi de chambre en chambre, mais sans mettre la main sur rien, et toujours avec le roi Pellehan à ses trousses.

Finalement il entra dans une chambre qui était merveilleusement décorée et de manière somptueuse. Il s'y voyait un lit recouvert d'un drap d'or, le plus magnifique qui pût se concevoir. Quelqu'un y était couché. Auprès il y avait une table en or massif Quatre colonnes d'argent en soutenaient le plateau, et dessus était verticalement posée une lance singulière, bizarrement ouvragée. Lorsque Balain vit cette lance, il s'en saisit. Il se tourna vers le roi Pellehan et lui porta un coup des plus rudes. Le roi tomba sans connaissance.

Là-dessus, le toit et les murs du château tombèrent à leur tour, s'effondrèrent, et Balain lui-même se retrouva à terre sans pouvoir bouger ni pied ni pouce. La plus grande partie du château, qui s'était écroulée après ce coup douloureux, recouvrit Pellehan et Balain trois jours durant.

Chapitre XVI

Comment Balain fut délivré par Merlin et sauva un chevalier qui voulait se tuer par amour

enluminure LoRs Merlin survint et releva Balain. Il lui procura un bon cheval, car le sien était mort, et lui dit qu'il lui fallait quitter ce pays-là. « je voudrais ma demoiselle, répondit Balain. - Regarde, dit Merlin, c'est là qu'est son tombeau. - Le roi Pellehan, quant à lui, resta longtemps au lit couché, gravement blessé, et ne put jamais recouvrer la santé jusqu'à ce que Galaad le guérît par sa quête du Saint-Graal. C'est dans ce château en effet que se trouvait un peu du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que Joseph d’Arimathie avait apporté en cette contrée. C'est lui-même qui reposait en ce lit magnifique. Et la lance était la même que Longin plongea dans le coeur de Notre-Seigneur. Le roi Pellehan était proche parent de Joseph. C'était l'homme le plus digne qui vécût en ce temps là, et grand dommage ce fut qu'il souffrît de cette blessure, car de ce coup résulta beaucoup de douleur, de chagrin et de désolation. Lors Balain se sépara de Merlin et lui dit : « Nous ne nous reverrons plus jamais en ce monde. »

Puis il s'en alla parmi des pays et des cités qui avaient été florissants. Il y trouva les gens inanimés. Partout on leur avait ôté la vie. Et tous ceux qui avaient réchappé s'écriaient . « Oh! Balain, tu as causé de grands dommages en ces pays. À cause du coup douloureux que tu as porté au roi Pellehan, trois ont été dévastés. N'en doute pas, la vengeance retombera sur toi en fin de compte. » Lorsque Balain eut quitté ces contrées, il se réjouit grandement. Il chevaucha huit jours sans rencontrer d'aventure. Enfin il entra dans une grande forêt au creux d'un vallon. Il y remarqua une tour. À côté il aperçut un grand cheval de bataille attaché à un arbre et auprès, sur le soi, était assis un gentil chevalier. Il manifestait beaucoup de chagrin. Il avait bonne mine et était bien bâti. Balain s'adressa à lui : « Dieu vous garde, pourquoi êtes-vous si triste? Confiez le moi, et j'y porterai remède si c'est en mon pouvoir. Sire chevalier, continua-t-il, vous me causez bien de la peine, car mes pensées étaient gaies et maintenant, par votre faute, je recommence à souffrir. » Balain s'éloigna de lui quelque peu et regarda sa monture. Lors il entendit le chevalier qui disait : « Ah! belle dame, pourquoi avoir manqué à votre promesse? Vous m'aviez promis de me retrouver ici à midi. Je puis bien vous maudire de m'avoir donné cette épée, car avec cette épée je vais mettre fin à mes jours. » Et il la sortit du fourreau.

Sur ce, Balain marcha vers lui et lui prit la main. « Laisse ma main, dit le chevalier. Sinon, je vais te tuer. - Ce serait mal à propos, repartit Balain, car je vous promets de vous aider à obtenir votre dame si vous me dites où elle se trouve. - Quel est votre nom? demanda le chevalier. - Mon nom est Balain le Sauvage. - Ah! messire, je vous connais bien, je crois. Vous êtes le chevalier aux deux épées et l'homme le plus adroit qui soit à manier les armes. - Et vous, quel est votre nom? demanda Balain. - Mon nom est Garnier de la Montagne. je suis le fils d'un pauvre homme, mais mes exploits et ma bravoure m'ont valu d'être fait chevalier par un duc qui m'a donné des terres. Il s'appelle le duc Harniel. Sa fille est celle que j'aime. Elle aussi m'aimait, du moins je le croyais. -A quelle distance d'ici habite-t-elle? demanda Balain. - Guère plus de deux lieues, répondit le chevalier. - Partons », dirent-ils d'un commun accord.

Ils chevauchèrent bon train jusqu'à ce qu'ils fussent au pied d'un beau château bien remparé et bien fossoyé. « je vais entrer dans ce château, déclara Balain, et regarder si elle y est. » Il entra, chercha de chambre en chambre. Il trouva son lit mais elle n’y était point. Lors Balain regarda dans un beau jardinet et, sous un laurier, il la vit étendue sur une courtepointe de samit, un chevalier entre les bras. Ils se tenaient étroitement serrés, sous leurs têtes un coussin de gazon et d'herbes folles. Lorsque Balain la vit ainsi couchée près du chevalier le plus vil qu'il eût jamais connu, elle qui était si belle, lors Balain traversa de nouveau toutes les chambres. Il dit au chevalier comment il l'avait découverte profondément endormie et ainsi l'amena là où elle dormait profondément.

Chapitre XVII

Comment ce chevalier tua la jeune fille qu'il aimait, de même qu'un chevalier couché près d'elle, comment il se tua de sa propre épée, et comment Balain chevaucha vers un château où il perdit la vie

enluminure LORSQUE GARNIER la vit ainsi couchée, de douleur le sang jaillit de sa bouche et de son nez. De son épée il leur trancha la tête à tous deux. Puis il s'abandonna à sa souffrance. Il s'exclama: « Oh! Balain, tu m'auras causé bien de la peine. Si tu ne m'avais pas montré ce spectacle, mon chagrin aurait disparu. - Que dis-tu là? repartit Balain. Je l'ai fait afin de ranimer ton. courage, qu'il te fût donné de voir et de connaître sa fausseté, et pour que tu ne songes plus à aimer pareille dame. Dieu sait que je n'ai rien fait d'autre que ce que j'aurais voulu que tu fisses pour moi. - Hélas! reprit Garnier, maintenant ma peine est deux fois plus grande, et je ne puis l'endurer. J'ai tué la personne que j'ai le plus aimée de toute ma vie. '» Là-dessus soudainement, il se jeta sur son épée qui s'enfonça jusqu'à la garde.

Quand Balain vit cela, il se mit en devoir de quitter ces lieux, de crainte qu'on ne le tînt pour l'auteur de leur mort. Il chevaucha donc et, dans les trois jours qui suivirent, arriva près d'une croix sur laquelle était inscrit en lettres d'or: « Il n'appartient pas à un chevalier solitaire d'aller vers ce château. » Lors il vit un vieux gentilhomme tout chenu se diriger vers lui, qui lui dit : « Balain le Sauvage, tu passes tes frontières à venir par ici. Fais demi-tour, tu t'en porteras bien. » Puis il disparut aussitôt. C'est alors que Balain entendit le son du cor, comme pour la curée. « Cette fanfare me concerne, songea-t-il. C'est moi l'objet de la chasse, et pourtant je ne suis pas mort. » Là-dessus il vit cent dames et moult chevaliers qui donnaient apparence de lui faire bon accueil, prenant un air des plus gracieux lorsqu'il les regardait. Ils le conduisirent au-dedans du château, et là ce furent des danses, des chants et toutes sortes de réjouissances.

Lors la dame qui commandait en ce château lui dit : « Chevalier aux deux épées, il vous faut affronter un chevalier près d'ici qui tient une île et jouter avec lui. Nul homme ne peut passer où vous êtes sans jouter avant de continuer son chemin. - C'est une coutume malencontreuse, repartit Balain, qui veut qu'un chevalier ne puisse passer par ici sans qu'il joute. - Vous ne vous battrez qu'avec un seul chevalier, dit la dame. - Eh bien, repartit Balain, puisqu'il le faut, je suis prêt. Mais les voyageurs sont souvent fatigués, de même que leurs montures. Cependant, si mon cheval est las, mon coeur, lui, ne l'est pas. Je serais heureux d'aller où la mort m'attend. - Messire, dit un chevalier à Balain, il me semble que votre bouclier ne vaut rien. je vais vous en prêter un plus grand, si vous voulez bien l'accepter. »

C'est ainsi que Balain prit un écu qu'on ne lui connaissait pas, laissa le sien, se rendit près de l'île et s'embarqua ainsi que sa monture dans un grand bateau. Lorsqu'il fut de l'autre côté, il fit rencontre d'une demoiselle qui lui dit : « Oh! chevalier Balain, pourquoi vous être défait de votre écu? Hélas! vous vous êtes mis en grand péril, car à votre écu on vous eût reconnu. Quel dommage, comme jamais n'en souffrit aucun chevalier, car pour la bravoure et la vaillance vous n'avez pas votre pareil sur la terre! - Je regrette, répondit Balain, d'avoir jamais franchi les frontières de ce pays-ci. Mais je ne puis maintenant m'en retourner sans honte et, quelle que soit l'aventure qui me sera impartie, que vie ou mort s'ensuive, je l'accepterai. » Lors il regarda son armure, vit qu'il était bien protégé. Il se signa et monta sur son cheval.

Chapitre XVIII

Comment Balain rencontra son frère Balan, et comment à leur insu ils combattirent l'un contre l'autre jusqu'à mourir de leurs blessures

enluminure LORS devant lui il vit sortir d'un château un chevalier dont le cheval était tout caparaçonné de rouge et qui était en rouge lui aussi. Quand ce chevalier vit Balain, il lui sembla que c'était là son frère, à cause des deux épées, mais, pour ce qu'il ne connaissait pas l'écu, il écarta cette idée. Ainsi donc ils couchèrent leurs lances et se heurtèrent à une vitesse prodigieuse. L'un et l'autre frappèrent contre les boucliers, mais leurs lances avaient tant de force et leur élan était tel qu'hommes et chevaux furent jetés au sol et que tous deux, Balain et Balan, restèrent sans connaissance. Balain, cependant, souffrit beaucoup de la chute de son cheval, car il se ressentait des fatigues du voyage. Balan fut le premier à se relever et à dégainer l'épée. Il alla au-devant de Balain. Celui-ci se releva à son tour et marcha vers lui. Mais Balan porta le premier coup. Il leva son bouclier, atteignit son adversaire au travers du sien et défonça le heaume.

Lors Balain rendit le coup de sa malheureuse épée. Il faillit renverser son frère Balan. Ils combattirent ainsi jusqu'à en perdre le souffle. Balain leva les yeux vers le château et vit aux tours mainte dame. Adonc ils retournèrent au combat et se blessèrent l'un l'autre douloureusement. Puis ils reprirent haleine à de nombreuses reprises pour se battre de plus belle, de telle sorte que la terre, là où ils se battaient, était couverte de sang. Aucun des deux n'avait alors infligé moins de sept blessures graves à son adversaire, et la moindre aurait causé la mort du géant le plus robuste du monde. Mais ils recommencèrent à s'affronter, dans un combat si prodigieux qu'on tremblait à les entendre. Le sang coulait en abondance, et les hauberts disjoints les laissaient nus de toute part.

Finalement Balan, le plus jeune des deux frères, fit quelques pas en arrière et se coucha sur le sol. Lors Balain le Sauvage lui dit . « Quel chevalier es-tu donc, car jusqu'à ce jour jamais je n'en avais trouvé aucun pour me tenir tête? - Mon nom, répondit-il, est Balan. Je suis le frère du brave chevalier Balain. - Las! repartit Balain, dire que j'aurai vu pareil jour! » Et il tomba à la renverse sans connaissance. Lors Balan, en rampant sur les pieds et les mains, s'en fut ôter le heaume de son frère. Il ne put le reconnaître à ses traits, tant le visage était couvert de plaies et de sang. Mais, lorsque Balain revint à lui, il dit : « Oh! Balan, mon frère tu m'as tué et moi, je t'ai tué aussi. Le monde entier à cause de cela parlera de nous. - Hélas! s'exclama Balan, dire que j'aurai vu pareil jour! C'est par malchance que je n'ai pu te reconnaître. J'ai bien vu tes deux épées mais, comme tu avais un autre écu, j'ai cru me trouver devant quelqu'un d'autre. - Hélas! s'exclama Balain. Tout cela est l'oeuvre d'un malheureux chevalier qui, au château, m'a fait laisser mon propre écu pour notre perte à tous deux. Si je restais en vie, je détruirais ce château pour ses mauvais usages. - Ce serait à propos repartit Balan car je n'ai jamais eu la chance de pouvoir partir d'ici depuis que je suis venu. Le hasard a voulu que je tue céans un chevalier qui tenait cette île, et depuis je n'ai pu m'en aller. Toi non plus, mon frère, tu n'aurais pas pu, à moins de me tuer comme tu l'as fait et ainsi d'avoir la vie sauve. »

Lors arriva la dame de la tour en compagnie de quatre chevaliers, de six dames et de leurs six serviteurs. Elle les ouït mêler leurs plaintes et dire - « Nous sommes issus l'un et l'autre d'une même tombe, à savoir le ventre de la même mère, et nous reposerons l'un et l'autre dans la même fosse. » Balan requit donc de la dame en sa bonté, et pour ses loyaux services, de bien vouloir les enterrer tous deux à l'endroit même où ils avaient combattu. En pleurant elle leur accorda que ce serait fait, avec beaucoup de cérémonie et de la meilleure façon qui fût. « Maintenant, voudriez-vous faire chercher un prêtre, que nous puissions recevoir notre sacrement et le corps béni de Notre-Seigneur Jésus - Christ? - Oui, répondit la dame, ce sera fait ». Elle envoya chercher un prêtre, et ils eurent le sacrement demandé. « À présent, dit Balain, quand nous aurons été mis dans la même tombe et qu'il aura été écrit au dessus de nous comment deux frères se sont donné la mort, jamais il n'y aura bon chevalier ni homme de bien qui pourra voir notre tombeau sans prier pour notre âme. » Lors de pitié toutes les dames et nobles dames se mirent à pleurer. Balan mourut presque aussitôt, mais Balain ne rendit le dernier soupir qu'à la minuit le lendemain. Ils furent mis en terre tous deux, et la dame fit inscrire que Balan avait été tué de la main de son frère. Mais elle ignorait le nom de Balain.

Chapitre XIX

Comment Merlin leur donna une même sépulture, et de l'épée de Balain

enluminure LE MATIN arriva Merlin. Il fit inscrire sur le tombeau en lettres d'or le nom de Balain : « Ci-gît Balain le Sauvage,. le chevalier aux deux épées, qui porta le coup douloureux. » Merlin fit aussi dresser un lit en cet endroit. Nul n'y devait pouvoir s'y coucher sans perdre l'esprit. Pourtant Lancelot du Lac en sa noblesse d'âme détruisit ce lit. Peu après la mort de Balain, Merlin prit son épée. Il en ôta le pommeau et en mit un autre. Puis il demanda à un chevalier qui se trouvait là de prendre l'épée en main. Il essaya mais ne put y réussir. Merlin se mit à rire. « Pourquoi riez-vous? demanda le chevalier. - Voici pourquoi, répondit Merlin. Nul ne pourra jamais manier cette épée s'il n'est le meilleur chevalier qui soit au monde, et ce sera messire Lancelot, sinon Galaad son fils. Avec cette épée Lancelot tuera l'homme qu'il aimait le plus sur la terre, à savoir messire Gauvain. » Tout ceci, il le fit inscrire au-dedans du pommeau de l'épée.

Lors Merlin fit faire un pont de fer et d'acier pour aller dans l'île. il n'avait qu'un demi-pied de large. Nul ne devait passer ce pont, avoir la hardiesse de le franchir, s'il n'était homme de grand mérite et valeureux chevalier, sans perfidie ni bassesse. Le fourreau de l'épée de Balain, Merlin en outre le plaça dans l'île, du côté le plus proche, afin que Galaad pût l'y trouver. Par ses artifices Merlin s'arrangea pour que l'épée de Balain fût mise dans un bloc de marbre dressé et de la grosseur d'une meule. La pierre flottait toujours à la surface de l'eau. Il en fut ainsi de nombreuses années puis, par aventure, elle descendit au gré du courant jusqu'à la cité de Camaalot (en anglais Winchester). Ce même jour, Galaad y vint avec le roi Arthur. Galaad avait le fourreau et il conquit l'épée qui se trouvait là, dans le bloc de marbre flottant sur l'eau. Ce fut le dimanche de la Pentecôte qu'il conquit l'épée, ainsi qu'il est dit dans le livre du Saint-Graal.

Peu après qu'il en eut fini, Merlin vint au roi Arthur. Il lui rapporta comment Balain avait porté au roi Pellehan le coup douloureux, comment Balain et Balan avaient livré ensemble le combat le plus admirable dont on eût jamais oui parler et comment ils avaient été mis en terre tous deux dans un même tombeau. « Hélas! dit le roi Arthur, c'est le plus triste sort que j'aie jamais entendu réservé à deux chevaliers, car je ne connais pas leurs pareils en ce monde. » Ainsi se termina l'histoire de Balain et de Balan, deux frères, natifs du Northumberland, de valeureux chevaliers.

A suivre le Livre Troisième...



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