Le Morte d' ArthurLe Mariage.
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CHAPITRE
I
Comment Arthur prit femme et épousa Guenièvre, fille de Léodegan,
roi du pays de Carmélide, grâce auquel il eut la Table Ronde
AU COMMENCEMENT DE SON RÈGNE, après qu'il fut choisi comme roi, par chance miraculeuse et grâce divine, la plupart des barons ignoraient qu'Arthur était le fils du roi Uter Pendragon. Merlin eut beau le faire connaître à tous, beaucoup de rois et de seigneurs lui livrèrent une guerre dure et âpre à cause de cela. Arthur, cependant, les défit tous, car durant la plus grande partie de sa vie, il fut souvent guidé par les conseils de Merlin.
Il advint donc que le roi dit un jour à celui-ci : « Mes barons ne veulent pas me laisser en repos, tant que je n'aurai pas pris femme, et je n ' en veux prendre aucune que par tes conseils et avis. -Il est bon, répondit Merlin, que vous preniez femme, car un homme de votre état et qualité ne saurait demeurer sans épouse. Maintenant, y a-t-il quelque femme que vous préfériez à toute autre ? -Oui, dit le roi. J'aime Guenièvre, la fille du roi Léodegan, du pays de Carmélide, celui qui possède en sa maison la Table Ronde, dont tu m'as dit qu'il la tenait de mon père, le roi Uter. Cette demoiselle est la plus digne et la plus gracieuse des femmes que je connaisse, parmi celles qu'il m'a été donné de rencontrer. -Sire, repartit Merlin, pour ce qui est de la beauté et de la grâce, elle est bien l'une des plus gracieuses qui soient au monde. Pourtant, si vous ne l'aviez aimée autant que je vous vois l'aimer, je vous
aurais trouvé une autre demoiselle dont les attraits et le mérite vous auraient plu et vous auraient satisfait -mais cela, si votre
coeur n'avait pas arrêté son choix. Quand le coeur est pris, il n'y a pas à y revenir. -C'est vérité », dit le roi
Arthur. Merlin, cependant, à mots couverts, l'avertit qu'il ne lui vaudrait rien d'épouser Guenièvre. Il lui dit que
Lancelot l'aimerait et qu'il serait payé de retour. Puis il changea de sujet et passa aux aventures du Saint -Graal.
Merlin demanda au roi de lui procurer des gens qui le
renseigne raient sur Guenièvre. Cela lui fut accordé. Merlin alla devers le roi Léodegan de Carmélide et lui fit
part du désir qu'avait Arthur de prendre pour épouse sa fille Guenièvre. « C'est, répondit Léodegan, la meilleure nouvelle que j'aie jamais entendue, qu'un roi aussi valeureux, aussi brave et aussi grand veuille épouser ma fille. Pour ce qui est de mes terres, je lui en donnerais si je pensais qu'il en tirerait satisfaction. Mais il en possède à sa suffisance, il n'en a nul besoin. Je lui enverrai un présent qui lui plaira bien davantage. Je lui ferai don de la Table Ronde, qu'Uter Pendragon m'a
offerte. Quand elle est entièrement garnie, y prennent place cent cinquante chevaliers. J'en ai bien cent, mais les cinquante autres me font défaut, tant ils ont été nombreux à trouver la
mort depuis que je suis roi. »
C'est ainsi que Léodegan confia sa fille Guenièvre à Merlin, également la Table Ronde avec ses cent chevaliers. Ils chevauchèrent bon train, avec une magnificence toute royale, voyagèrent tant par terre que par mer, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés près de
Londres.
CHAPITRE
II
Comment les chevaliers de la Table Ronde furent installés
et leurs sièges bénis par l' archevêque de Cantorbéry
LoRSQUE LE ROI ARTHUR sut qu'approchaient Guenièvre et les cent chevaliers avec la Table Ronde, il se réjouit grandement de la venue de la jeune fille et du magnifique présent qui l'accompagnait. Il dit à voix haute: « l'arrivée de cette belle dame est ici accueillie avec joie. Il ya longtemps que je l'aime, et rien ne pouvait m'être plus agréable. Quant à ces chevaliers et à la Table Ronde, ils me plaisent davantage qu'un amas de richesses. » En diligence le roi donna des ordres pour que fussent célébrés le mariage et le
cou ronnement, de la manière la plus digne qui pût se concevoir.
« À présent, Merlin, dit le roi Arthur, va et trouve-moi, en toute l'étendue de ce pays, cinquante chevaliers, les plus valeureux qui soient et les plus en renom. » En peu de temps, Merlin eut trouvé assez d'hommes de valeur pour occuper quarante-huit des places vacantes, mais il ne put en découvrir davantage. On fit alors chercher l'archevêque de Cantorbéry.
Il donna sa bénédiction aux sièges, avec une pompe toute royale et beaucoup de solennité. Puis il installa les quarante-huit nouveaux chevaliers. Quand ce fut fait, Merlin leur dit: « Gentils sires, il vous faut tous vous lever et venir rendre hommage au roi Arthur. Il n'en aura que plus d'inclination à pourvoir à vos besoins. » lors ils se levèrent et rendirent hommage à leur seigneur.
Quand ils furent partis, Merlin sur chacun des sièges grava en lettres d'or le nom du chevalier qui s'était assis là. Seuls deux sièges restaient vides. Alors aussitôt vint le jeune Gauvain, qui demanda au roi une faveur. « Demandez, dit le roi, et je vous l'accorderai. -Sire, je vous demanderai de m'armer chevalier, le jour même où vous épouserez la belle Guenièvre. -Je le ferai de bon
coeur, repartit le roi Arthur, et vous conférerai tous les honneurs que je pourrai. C'est pour moi un devoir, considéré que vous êtes mon neveu, le fils de ma
soeur. »
CHAPITRE III
Comment un pauvre hère demanda au roi Arlhur de faire son fils chevalier
PRÉSENTEMENT il arriva un pauvre diable à la cour, amenant avec lui un gracieux jeune homme de dix-huit ans monté sur une jument étique; Ce pauvre diable demandait à tous les gens qu'il voyait: « Où pourrais-je trouver le roi Arthur? -Il est là-bas, répondirent les chevaliers. Que lui veux-tu ? »
Peu après, il arriva devant le roi, le salua et lui dit: « Oh! roi Arthur, la fleur de tous les chevaliers et de tous les princes, j'implore Jésus de veiller sur toi. Sire, on m'a rapporté qu'à l'occasion de votre mariage, vous accorderiez à quiconque la faveur qu'il vous demanderait, hormis ce qui serait déraisonnable. -C'est vrai, répondit le roi. J'ai fait crier ces choses-là, et je tiendrai ma promesse, pourvu qu'aucune atteinte n'en soit portée à mon royaume ou à ma royauté. -Vous parlez bien et gracieusement, repartit le pauvre diable. Sire, je ne vous demande rien d'autre que de faire mon fils que voici chevalier. -C'est beaucoup me demander, répliqua le roi. Quel est ton nom ? -Sire, je m'appelle Arès le vacher. -Est-ce toi ou ton fils qui est à l'origine de ceci? -Non, Sire, répondit Arès, c'est le souhait de mon
fils et non le mien, car je vais vous dire, j'ai treize fils et tous se mettent à la tâche que je leur assigne et sont bien contents de travailler pour moi. Mais cet enfant ne veut pas. Ma femme et moi n'y pouvons rien changer. Toujours il tire à l'arc ou lance des javelines. Il aime assister à des combats, regarder des chevaliers. Jour et nuit il me demande que je le fasse armer chevalier.
-Quel est ton nom ? demanda le roi au jeune homme. -Sire, mon nom est Tor. » Le roi l'examina et vit qu'il était de fon bonne mine et très robuste pour son âge. -Eh bien, dit-il à Arès le vacher, amène-moi tous tes fils que je les voie. » Le pauvre hère s'exécuta. Tous étaient faits plus ou moins comme lui. Mais Tor ne ressemblait à aucun, d'allure ou de physionomie. Il leur était de beaucoup supérieur. « Maintenant, dit le roi au vacher, où est l'épée avec laquelle il sera fait chevalier? -La voici, dit Tor.
-Sors-la du fourreau, commanda le roi, et demande-moi de te faire chevalier. »
À ce moment Tor quitta sa jument et tira l'épée du fourreau en s'agenouillant et priant le roi de l'adouber et l'accepter à la Table Ronde. « Chevalier je veux bien te faire. » Et le roi le frappa au col du plat de l'épée, disant: « Soyez un bon chevalier. Je prie Dieu que vous le soyez, et si vous faites preuve de bravoure et vaillance, vous serez de la Table Ronde.
« Maintenant, Merlin, poursuivit Arthur, dites-nous si Tor que voici sera ou non un bon chevalier. -Oui, Sire, il devrait faire un bon chevalier, car il a pour père l'un des hommes les plus valeureux qui soient au monde, et il est de sang royal. -Comment cela se fait-il, messire? -Je vais vous le dire. Ce pauvre homme, Arès le vacher, n'est pas son père. Il n'a avec lui nul lien de parenté. Le roi Pellinor est son père. -Je n'en crois rien, dit le vacher. -Va me chercher ta femme, reparut Merlin. Tu verras qu'elle sera d'un autre avis. »
Aussitôt on fit chercher la femme, qui était une plaisante mère de famille. Elle répondit à Merlin avec beaucoup de modestie. Elle raconta au roi et à Merlin que, lorsqu'elle était fille et qu'elle était allée traire les vaches, elle avait rencontré un fougueux chevalier. « Moitié par force, il eut mon pucelage et engendra alors mon fils Tor. Il m'enleva mon lévrier, que j'avais avec moi, et me dit qu'il le garderait en souvenir de moi. -Ah ! s'écria le vacher, je n'en savais rien. Mais je le crois sans peine, car jamais il n'a montré de mes qualités. -Messire, dit Tor à Merlin, ne touchez pas à l'honneur de ma mère. -Messire, répliqua
Merlin, ceci est à votre avantage plus qu'à votre désavantage, car votre père est homme de bien et prince régnant. Il est tout à fait possible qu'il aide à votre avancement, ainsi qu'à celui de votre mère, car vous fûtes engendré avant son mariage. -C'est vrai, dit la femme. -Et moins pénible ainsi pour moi », dit le vacher.
CHAPITRE IV
Comment messire Tor fut reconnu pour être le fils du roi
Pellinor; et comment Gauvain fut fait chevalier
LE LENDEMAIN MATIN donc, le roi Pellinor vint à la cour du roi Arthur, qui s'en réjouit grandement et lui parla de Tor. Il lui dit que Tor était son fils et qu'il l'avait fait chevalier à la requête du vacher. Lorsque Pellinor vit Tor, il lui plut beaucoup. Le roi
Arthur fit Gauvain chevalier, mais lors de ces fêtes Tor avait été le premier adoubé. « Comment se fait-il, demanda le roi à Merlin, que deux des sièges restent vides ? -Sire, répondit Merlin, nul n'y prendra place s'il n'est d'un mérite tout particulier. Sur le Siège Périlleux nul ne doit s'asseoir qu'un seul, et s'il se trouve quelqu'un d'autre assez hardi pour s'y risquer, il mourra. Celui auquel ce siège est destiné n'aura point d'égal. »
Là-dessus Merlin prit le roi Pellinor par la main et le mena droit aux sièges. Quand il fut près de la place laissée vide à côté du Siège Périlleux, Merlin dit, de façon que chacun pût l'entendre: « Ceci est votre place, et vous êtes le plus digne de l'occuper de tous ceux qui sont ici. » Messire Gauvain en conçut beaucoup de dépit. Il souffla à Guerrehet, son frère : « Ce chevalier là-bas est fort honoré. J'en suis bien affligé, car il a tué notre père, le roi Lot. C'est pourquoi, dit-il, je le tuerai, moi, avec une
épée que l'on m'a envoyée et qui est excellemment affilée. -Vous n'en
ferez rien maintenant, répliqua Guerrehet, car pour ma part, à présent, je ne suis qu'un écuyer et, lorsque j'aurai été fait chevalier, je voudrais moi aussi pouvoir me venger de lui. En conséquence, mon frère, mieux vaut que vous patientiez jusqu'à une autre fois, que nous le rencontrions en dehors de la cour. Sinon, nous troublerions ce grand festin. -Je veux bien, répondit Gauvain, faire comme vous le souhaitez. »
CHAPITRE
V
Comment au festin de mariage du roi Arthur avec Guenièvre,
un cerf fit irruption dans la grand-salle, ainsi que trente couples de chiens,
et comment une chienne mordit le cerf, qui fut emmené
LORS le grand festin fut préparé, et le roi fut à Camaalot uni à dame Guenièvre en grande pompe dans l'église de Saint-Étienne. Lorsque chacun eut été placé selon son rang dans la grand-salle avant le banquet, Merlin alla devers les chevaliers de la Table Ronde et leur dit
surtout de ne pas bouger, que personne ne quittât la salle: « Vous allez être témoins de quelque chose d'étrange et de merveilleux. » Ils ne bougeaient mie, quand un cerf de couleur blanche fit irruption dans la grand-salle. Une chienne, blanche elle aussi, le serrait de près. Puis suivirent au milieu d'un grand bruit trente couples de chiens noirs courants. Le cerf tourna autour de la Table Ronde. Comme il passait auprès d'autres tables, la chienne blanche le mordit à l'arrière-train et lui arracha un morceau de chair. Là-dessus le cerf fit un grand saut et renversa un chevalier qui était
assis à une des tables. Ce chevalier se releva. Il saisit la chienne, sortit de la salle, prit son cheval et partit avec son butin.
Sur ces entrefaites entra une dame montée sur un palefroi blanc. Elle cria bien haut à l'adresse du roi Arthur: « Sire, ne tolérez point qu'on me fasse pareil tort. Cette chienne que le chevalier a emportée
m'apparte nait. -Je n'y puis rien », repartit le roi. Là-dessus survint un autre chevalier, armé de toutes pièces et chevauchant un grand destrier. Il emmena la dame de force, cependant qu'elle poussait des cris et
mani festait la plus vive douleur. Quand elle fut partie, le roi en fut content, si grand était le bruit qu'elle faisait. «
Ah! mais non, dit Merlin, vous ne pouvez à aussi bon compte être quittes de ces aventures. Il faut les poursuivre, sinon ce serait un déshonneur pour vous et votre festin. -Ma volonté, repartit le roi, est que tout soit fait selon votre conseil. -En ce cas, dit Merlin, appelez messire Gauvain. C'est lui qui doit ramener le cerf blanc. Et, Sire, il faut également appeler messire Tor, car il devra ramener la chienne avec le chevalier qui l'a prise ou bien tuer ce dernier. Appelez encore le roi Pellinor. Il aura charge de ramener la dame partie avec l'autre chevalier. Sinon il lui faudra occire celui-ci. Vos trois chevaliers susnommés vivront de merveilleuses aventures avant de revenir céans. »
Lors on les appela tous les trois. Chacun d'eux se vit confier sa tâche et s'arma sûrement. À messire Gauvain fut présentée la première requête. C'est donc par lui que nous commencerons.
CHAPITRE
VI
Comment messire Gauvain s'en fut chercher le cerf, et comment deux frères
combattirent l'un contre l'autre pour la possession dudit cerf
MESSIRE GAUVAIN chevaucha bon train, de même que Guerrehet, son frère, qui
chevauchait à ses côtés pour lui servir d'écuyer. Chemin faisant, ils virent
deux chevaliers qui combattaient fort âprement. Messire Gauvain et son frère
s'interposèrent et leur demandèrent le sujet de leur querelle. L'un des deux
leur dit en réponse: « Nous nous battons pour un motif qui ne mérite pas
qu'on s'y arrête, car nous sommes deux frères, nés et engendrés de même père
et même mère. -Las ! s'exclama messire Gauvain, pourquoi donc vous battre ?
-Messire, répondit le plus âgé, il est venu par ici en ce jour un cerf de
couleur blanche. Beaucoup de chiens étaient à sa pousuite. Une chienne,
blanche elle aussi, le serrait continuellement de près. Nous avons pensé que
c'était là une aventure faite pour le grand festin donné par le roi Arthur.
J'ai donc voulu suivre le cerf pour en tirer de la réputation. Mais mon jeune
frère alors a protesté que lui voulait le faire, pour ce qu'il était meilleur
chevalier que moi. C'est là l'origine de notre dispute. Et puis nous avons songé
à faire la preuve duquel était le meilleur chevalier.
-C'est une vaine querelle, leur repartit messire Gauvain.
C'est avec des étrangers qu'il vous faut avoir des démêlés, et non pas entre
frères. C'est pourquoi, si vous vous rangez à mon avis, je m'en vais me battre
avec vous, ce qui vaut à dire que vous vous rendrez à moi, irez devers le roi
Arthur et vous en remettrez à son bon vouloir. -Seigneur chevalier, nous sommes
fatigués de combattre, et nous avons perdu beaucoup de sang à cause de notre
entêtement. C'est à contre-creur que nous vous affronterions. -Tenez.vous en
donc à ce que je vous demande, répliqua messire Gauvain. -Nous consentons à
nous soumettre à votre désir. Mais par qui dirons nous que nous sommes envoyés
? -Vous pourrez dire que c'est par le chevalier qui mène la quête du cerf
blanc. À présent, comment vous nommez-vous ? -Sorlouse de la Forêt, répondit
l'aîné. -Mon nom à moi, répondit le plus jeune, est Driant de la Forêt. »
C'est ainsi qu'ils partirent pour se rendre à la cour du roi et que messire
Gauvain poursuivit sa quête.
Tandis qu'il était sur les traces du cerf, se fiant aux
aboiements de la meute, juste devant lui il vit une grande rivière, que le cerf
traversa à la nage. Messire Gauvain s'apprêta à traverser lui aussi, mais de
l'autre côté parut un chevalier qui lui dit: « Seigneur chevalier, ne suis le
cerf de l'autre côté de l'eau que si tu acceptes de jouter avec moi. -Je ne
faillirai point, répliqua messire Gauvain, à la poursuite de la quête que
j'ai entreprise. » Et il fit passer son cheval à la nage. Aussitôt l'un et
l'autre couchèrent leurs lances et se coururent sus avec ardeur. Messire
Gauvain culbuta son adversaire puis, faisant faire demi-tour à sa monture,
ordonna au chevalier de se rendre.« Non, répondit le chevalier, je m'y refuse,
bien qu'à cheval tu aies pris le meilleur. Je t'en prie, vaillant chevalier,
mets pied à terre et mesurons-nous avec nos épées. -Quel est ton nom ?
demanda messire Gauvain. -Alardin des Iles. »
Lors chacun ajusta son bouclier, et ils se choquèrent. Mais
messire Gauvain donna un coup si violent qu'il fendit le heaume, atteignit la
cervelle et que le chevalier tomba mort.« Ah! s'exclama Guerrehet, c'était un
coup bien puissant pour un jeune chevalier! »
CHAPITRE VII
Comment le cerf fut poursuivi jusque dans un château
et là mis à mort, et comment messire Gauvain tua une dame
LORS Gauvain et Guerrehet chevauchèrent bon train à la poursuite du cerf
blanc. Ils lâchèrent contre le cerf trois couples de lévriers, qui le
pourchassèrent jusque dans un château. Dans la grand-salle les chiens tuèrent
le cerf. Messire Gauvain et Guerrehet suivaient leurs chiens. C'est alors qu'un
chevalier sortit d'une chambre, l'épée nue à la main. Il tua deux des lévriers,
sous les yeux de messire Gauvain. Quant aux autres, en s'aidant de son épée il
les chassa hors du château. Quand il fut de retour, il s'exclama: « Oh! mon
cerf blanc, je suis désolé de ta mort, car la dame qui a sur moi tout pouvoir
t'avait à moi donné. Bien mal je t'ai gardé, et c'est chèrement que je
paierai ta perte, si je survis. » Incontinent il alla à sa chambre, s'arma,
sortit avec un air farouche et fit face à messire Gauvain. « Pourquoi
avez-vous tué mes chiens ? demanda messire Gauvain. Ils ne faisaient qu'obéir
à leur nature. J'eusse mieux aimé que vous fissiez tomber sur moi votre colère
plutôt que sur une pauvre bête. -Tu dis vrai, répliqua le chevalier. Je me
suis vengé sur tes chiens, et je me vengerai sur toi avant que tu partes. »
Lors messire Gauvain mit pied à terre. Il ajusta son
bouclier. Ils se heurtèrent avec violence, fendirent leurs écus, enfoncèrent
leurs heaumes, brisèrent leurs armures, si bien que le sang leur coula jusques
aux pieds. Finalement messire Gauvain asséna un coup si rude au chevalier qu'il
tomba à terre. Il demanda alors merci, se rendit et requit son adversaire, s'il
était chevalier et gentilhomme, de lui laisser la vie sauve. « Tu mourras, dit
messire Gauvain, pour avoir tué mes chiens. -Je réparerai mes torts, dit le
chevalier, autant que je le pourrai. » Mais messire Gauvain ne voulut pas
entendre parler de merci. Il délaça le heaume du chevalier pour lui trancher
la tête.
À cet instant,
sa dame sortit d'une chambre et se jeta sur le corps du chevalier, si bien que
Gauvain lui coupa la tête sans l'avoir fait exprès- « Hélas! s'exclama
Guerrehet, voilà qui est infâme et déshonorant. L'opprobre ne vous en
quittera plus jamais. En outre, vous devez accorder votre merci à qui vous la
demande, car un chevalier est sans honneur qui n'a point de merci. » Messire
Gauvain était si abasourdi de la mort de cette gente dame qu'il ne savait plus
ce qu'il faisait. Il dit au chevalier: « Lève-toi, je t'accorde ta grâce.
-Non, non, repartit le chevalier. Je n'en veux plus à présent.
Tu as tué mon amie et la dame que j'aimais plus que tout au monde. -J'en ai
grand regret, dit messire Gauvain. Je pensais te frapper, toi. Mais, maintenant,
tu iras devers le roi Arthur lui conter tes aventures et comment tu as été
vaincu par le chevalier qui partit en quête du cerf blanc. -Peu m'importe, répliqua
le chevalier, de vivre ou de mourir. » Pourtant, par peur de la mort, il fit
serment d'aller devers le roi Arthur, et Gauvain l'obligea à porter un lévrier
devant lui sur sa monture et un autre derrière. « Quel est ton nom, demanda
messire Gauvain, avant que nous nous séparions ? -Ablamor du Marais. » Et il
partit pour Camaalot.
CHAPITRE VIII
Comment quatre chevaliers combattirent Gauvain et Guerrebet,
et comment ceux-ci furent vaincus et leurs vies épargnées
à la requête de quatre dames
MESSIRE GAUVAIN dans le château se prépara à prendre du repos la nuit
entière et voulut ôter son armure. « Que comptez-vous faire ? protesta
Guerrehet. Vous proposez-vous de rester sans armure en ces lieux ? Songez que
vous pouvez avoir céans bien des ennemis. » Il n'avait pas plus tôt prononcé
ce mot que surgirent quatre chevaliers bien armés, qui assaillirent rudement
messire Gauvain et lui dirent: « Chevalier de fraîche date, tu as souillé ton
honneur de chevalier, car un chevalier sans merci est sans honneur. En outre, tu
as occis une gente dame. Le reproche t'en suivra toujours. Sois assuré que de
merci tu auras grand besoin avant que tu nous quittes. » Là-dessus l'un
d'entre eux asséna à messire Gauvain un coup violent, qui faillit le faire
tomber à terre. Guerrehet lui rendit la pareille. Cependant, les choses prirent
de côté et d'autre une telle tournure que Gauvain et Guerrehet furent en
danger de perdre la vie. Un de leurs ennemis, qui avait un arc, un archer, perça
le bras de Gauvain, lui causant une vive douleur. Les deux frères eussent dû
être tués, lorsque survinrent quatre dames, qui demandèrent aux chevaliers la
grâce de messire Gauvain. Courtoisement, à la requête de ces dames, ils lui
laissèrent la vie sauve, ainsi qu'à Guerrehet, et les contraignirent à se
reconnaître leurs prisonniers.
Lors messire Gauvain et Guerrehet se désolèrent
grandement. « Hélas ! gémit Gauvain, mon bras me fait beaucoup souffrir. Je
pourrais bien en rester estropié. » C'est ainsi qu'il se plaignait amèrement.
Le lendemain matin vint à messire Gauvain l'une des quatre dames. Elle avait
entendu toutes ses plaintes. Elle lui dit: « Sire chevalier, comment vous
portez-vous ? -Je ne me porte pas bien. -C'est votre faute. Vous avez commis un
grave forfait en tuant cette femme. Cela vous sera compté comme une grande vilénie.
Mais n'êtes-vous pas parent du roi Arthur? -Si fait. -Quel est votre nom ? Il
faut me le dire avant que vous partiez. -Mon nom est Gauvain. Je suis fils du
roi Lot des Orcades, et ma mère est soeur du roi Arthur. -Ah ! s'écria la
dame, vous êtes donc son neveu. J'interviendrai en votre faveur de manière à
ce que, par amour pour lui, vous puissiez librement aller le retrouver. »
Sur ce elle partit rapporter aux
quatre chevaliers que leur prisonnier était neveu du roi Arthur et que son nom
était messire Gauvain, fils du roi Lot des Orcades. Ils lui donnèrent la tête
du cerf, parce que cela faisait partie de sa quête. Puis, sans tarder, ils le
relâchèrent, contre la promesse qu'il porterait la morte de la manière
suivante: la tête serait pendue à son cou, et le reste du corps posé devant
lui sur la crinière de son cheval. Aussitôt il partit pour Camaalot. Dès
qu'il fut rendu, Merlin demanda au roi Arthur que sous la foi du serment Gauvain
ne laissât rien ignorer de ses aventures, de la manière dont il avait tué la
dame, avait refusé sa grâce au chevalier, ce qui avait conduit à la mort de
cette dame.
Le roi et la reine conçurent un vif déplaisir à l'égard de
messire Gauvain pour le meurtre de cette femme. Par ordonnance de la reine fut
institué un tribunal de dames, afin de juger messire Gauvain. Elles prononcèrent
qu'il devrait se ranger du côté de toutes les dames aussi longtemps qu'il
vivrait, et combattre en leurs querelles. Par ailleurs, il lui faudrait toujours
se montrer courtois et jamais ne refuser sa grâce à quiconque la lui
demanderait. Gauvain fit donc serment sur les quatre évangélistes de ne jamais
s'opposer à nulle dame, de haute ou basse naissance, que s'il venait à
combattre pour une et son adversaire pour une autre.
Ainsi se termine l'aventure de messire Gauvain, qu'il eut lors
du mariage du roi Arthur. Amen.
CHAPITRE IX
Comment messire Tor courut à la poursuite du chevalier
qui avait emporté la chienne, et de son aventure chemin faisant
LORSQUE MESSIRE TOR fut prêt,
il monta à cheval et poursuivit le chevalier qui avait pris la chienne. Pendant
qu'il chevauchait ainsi, il fit soudain rencontre d'un nain qui frappa sa
monture à la tête avec un bâton, de telle sorte que le cheval recula de la
longueur d'une lance. « Pourquoi fais-tu cela ? demanda messire Tor. -Parce que
tu ne passeras que si tu joutes avec les chevaliers qui sont là-bas dans les
pavillons. » Lors messire Tor s'avisa de la présence de deux pavillons. Il en
sortait de grandes lances, et deux écus étaient pendus à des arbres auprès.
« Je ne puis m'attarder, dit Tor. Je poursuis une quête à laquelle je suis
tenu. -Tu ne passeras pas », répliqua le nain. Là-dessus il souffla dans une
trompe. Survint alors quelqu'un à cheval, qui ajusta son bouclier et vite
s'avança à la rencontre de Tor. Il se plaça face à lui, et ils se heurtèrent
de telle sorte que Tor le fit tomber de cheval. Aussitôt le chevalier se rendit
à sa merci. « Cependant, messire, j'ai un compagnon en ce pavillon qui ne
tardera guère à venir vous combattre. -Il sera le bienvenu », répondit Tor.
Lors il s'aperçut qu'accourait vers lui furieusement un autre
chevalier. Chacun se mit en position de se battre, que c'était merveille à
voir. Le chevalier donna un grand coup au mitan du bouclier de Tor. Sa lance se
brisa en morceaux. Messire Tor, lui, l'atteignit au travers de son écu, au bas
de celui-ci. Sa lance perça les côtes du chevalier, mais sans le tuer. Là-
dessus messire Tor mit pied à terre et asséna à son adversaire un grand coup
sur le heaume. Le chevalier s'avoua vaincu et demanda merci.
« Je veux bien, répondit Tor, mais votre compagnon et vous
devrez aller devers le roi Arthur et là vous reconnaître prisonniers. -Par qui
dirons-nous que nous sommes envoyés? -Vous direz par le chevalier dont la quête
est celui qui partit avec la chienne. Maintenant, quels sont vos deux noms ?
-Mon nom, dit le premier, est messire Phélot du Languedoc. -Et le mien, dit le
second, messire Petitpas de Winchelsea. -À présent partez, dit messire Tor, et
que Dieu nous garde, vous et moi!»
Lors vint le nain, qui s'adressa à messire Tor: « Je vous en
prie, accordez-moi une faveur. -Je veux bien, demande. -Je ne vous demande rien
d'autre que de consentir à ce que je me mette à votre service. Je ne veux plus
servir des chevaliers sans courage. -Trouve-toi un cheval, répondit messire
Tor, et suis-moi. -Je sais que vous courez après le chevalier à la chienne
blanche. Je vous mènerai là où il est », dit le nain. C'est ainsi qu'ils
traversèrent une forêt et finalement décou- vrirent deux pavillons juste à côté
d'un prieuré, avec deux écus. L'un était de couleur blanche et l'autre de
couleur rouge.
CHAPITRE X
Comment messire Tor trouva la chienne près d'une dame,
et comment un chevalier s'en prit à lui pour la possession de cette chienne
LÀ-DESSUS messire Tor mit pied à terre. Il prit son épée des mains
du nain et ainsi vint au pavillon blanc. Il y vit trois demoiselles couchées,
qui dormaient sur un lit de camp. Il alla à l'autre pavillon. Il y trouva une
dame endormie. Mais la chienne blanche y était aussi. Elle se mit à aboyer
furieusement pour mettre la dame en garde. La dame sortit du pavillon, suivie
par toutes ses demoiselles. Aussitôt que messire Tor aperçut la chienne
blanche, il s'en saisit et la porta au nain. « Que faites- vous là ? dit
la dame. Auriez-vous l'intention de me prendre ma chienne ? -Oui, répliqua
messire Tor. Cette chienne, je la poursuis depuis que j'ai quitté la cour du
roi Arthur. -Eh bien, chevalier, repartit la dame, vous n'irez pas loin avec
elle sans qu'on vous rejoigne et que vous en souffriez. -Je suis prêt à tout
ce qui m'adviendra par la grâce de Dieu. » Il enfourcha son cheval et passa
son chemin pour se diriger vers Camaalot. Cependant, la nuit était si proche
qu'il ne pouvait guère aller plus avant.« Connais-tu un endroit où loger?
demanda-t-il au nain. -Je n'en connais aucun, répondit le nain, mais près
d'ici il y a un ermitage. Il vous faudra dans ce pays vous contenter de ce que
vous trouverez. »
Peu de temps après ils arrivèrent à
l'ermitage et s'y logèrent. Il y avait là de l'herbe, de l'avoine, de quoi
nourrir les chevaux. Ce fut bientôt mangé. Quant à leur souper à eux, il se
réduisit à peu de chose. Mais ils purent se reposer la nuit entière, jusqu'au
matin où ils entendirent pieusement la messe et prirent congé de l'ermite.
Messire Tor lui demanda de l'aider de ses prières. Il dit qu'il le ferait et
confia son hôte à Dieu. Puis Tor se mit en selle et chevaucha longuement vers
Camaalot.
Il faisait route lorsqu'ils
entendirent un chevalier derrière eux les appeler à voix haute: « Arrête,
chevalier, et rends-moi ma chienne, que tu as prise à ma dame. » Messire Tor
se retourna et vit que l'homme était de bonne mine, qu'il avait belle monture
et était bien armé de toutes pièces. Lors il ajusta son écu, prit en main sa
lance. L'autre chargea sus à lui avec force. Cavaliers et chevaux furent jetés
à terre. Sans tarder les combattants se relevèrent avec agilité, dégainèrent
leurs épées avec la rapidité du lion, se couvrirent de leurs boucliers. Les
lames percèrent les écus. De chaque côté, il en tomba des éclats. En outre,
on enfonça les heaumes, si bien que jaillit le sang chaud. On tailla dans les
mailles épaisses des hauberts et les déchira, si bien que du sang coula
jusques au sol. L'un et l'autre subirent de graves blessures et furent recrus de
fatigue.
Messire Tor, cependant, vit que son
adversaire faiblissait. Il le serra de près, redoubla ses coups et l'amena à
se coucher sur le flanc. Lors il lui ordonna de se rendre. « Je n'en ferai
rien, répondit Abelin, et ce tant que ma vie durera et que mon âme n'aura pas
quitté mon corps, à moins que tu ne consentes à me donner la chienne. -N'y
compte pas, dit messire Tor. Ma quête consistait à ramener ta chienne, ou toi,
ou les deux ensemble. »
CHAPITRE XI
Comment messire Tor vainquit le cbevalier,
et comment celui-ci perdit sa tête à la requête d'une dame
LÀ-DESSUS il survint une
dame montée sur un palefroi. Elle ne pouvait aller plus vite. Elle poussait de
grands cris à l'adresse de messire Tor. « Que me voulez-vous ? demanda-t-il.
-Je vous en conjure, répondit- elle, pour l'amour du roi Arthur accordez-moi
une faveur. Je le requiers de vous, gentil chevalier, en tant que gentilhomme.
-Demandez votre faveur, dit messire Tor, et j'y consentirai. -Grand merci,
repartit la dame. Maintenant, ce que je voudrais, c'est la tête de ce fourbe de
chevalier, Abelin. C'est le plus infâme qui soit au monde et le plus grand
criminel. -Je suis bien fâché, dit messire Tor, de vous avoir promis une
faveur. Permettez qu'il répare la faute qu'il a commise contre vous. -Cela ne
se peut. Il a tué mon frère sous mes yeux, lequel aurait prouvé qu'il était
le meilleur chevalier des deux, s'il lui avait fait grâce. Je suis restée à
genoux une demi-heure dans la boue devant lui pour sauver la vie de mon frère.
Mon frère ne lui avait fait aucun tort. Il lui avait livré combat, mais c'était
le hasard des rencontres. J'ai eu beau faire, il lui a tranché la tête. C'est
pourquoi je le requiers de votre chevalerie, accordez-moi la faveur que je vous
ai demandée, ou je vous ferai honte parmi tous les courtisans du roi Arthur.
C'est le plus faux de tous les chevaliers qui soient au monde, et il a causé la
perte de plus d'un qui avait grand mérite. »
Lorsqu'Abelin entendit cela, sa peur s'accrut. Il se rendit et
demanda grâce. « À présent, dit messire Tor, je ne puis vous l'accorder sans
qu'on me reproche de faillir à ma promesse. Auparavant je vous aurais fait
quartier, mais vous n'avez pas voulu le demander, à moins d'obtenir la chienne
qui était l'objet de ma quête. » Là-dessus Tor lui ôta son heaume, mais il
se leva et s'enfuit. Messire Tor le pourchassa et d'un coup d'épée lui trancha
la tête.
« Maintenant, messire, dit la dame, la nuit va tomber. Je
vous prie de venir loger chez moi. C'est tout près d'ici. -Je veux bien », répondit
messire Tor, dont le cheval, comme son cavalier, avait fait pauvre chère depuis
leur départ de Camaalot. Il chevaucha donc avec elle, et elle lui fit fort bon
accueil. Elle avait pour mari un vieux chevalier des plus courtois, qui lui fit
aussi fort bon accueil et pourvut de belle façon à ses besoins et à
ceux de sa monture.
Le lendemain matin, Tor ouit la messe, déjeuna et prit congé
du vieux chevalier et de la dame, qui le prièrent de leur dire son nom. « En vérité,
leur répondit -il, mon nom est messire Tor. J'ai été fait chevalier il ya peu
de temps. Ceci est la première quête que j'aie jamais menée en me servant de
mes armes. Il me fallait rapporter ce que ce chevalier Abelin avait dérobé à
la cour du roi Arthur. -Oh! gentil chevalier, dirent la dame et son époux, si
vous passez par ces marches, visitez notre pauvre logis. Il vous sera toujours
ouvert. »
Adonc messire Tor prit congé. Il arriva à Camaalot le troisième
jour à midi. Le roi et la reine, ainsi que toute la cour, furent bien aises de
sa venue et se réjouirent grandement qu'il fût sain et sauf. En effet, il
avait quitté la cour bien mal équipé. Le roi Pellinor, son père, lui avait
fait don d'un vieux cheval de bataille. Le roi Arthur l'avait pourvu d'une
armure et d'une épée. Hormis cela, il n'avait nul équipement et chevauchait
sans compagnie. Puis le roi et la reine, suivant en cela l'avis de Merlin, lui
firent jurer de conter fidèlement ses aventures. Ce qu'il fit, et il apporta
des preuves de ses exploits, tels que vous les avez entendus. Le roi et la reine
en furent fort satisfaits. « Et pourtant, dit Merlin, ce ne sont
qu'enfantillages à côté de ce qu'il fera. Il se révélera noble et preux
chevalier. Il vaudra tous ceux qui sont en vie. Il sera gentil et courtois,
plein de qualités, toujours fidèle à la parole donnée. Jamais il ne se
rendra coupable d'un forfait. »
Ces paroles de Merlin eurent pour effet que le roi Arthur lui
bailla, avec la dignité de comte, des terres qui lui appartenaient. Ainsi prend
fin la quête de messire Tor, fils du roi Pellinor.
CHAPITRE XII
Comment le roi Pellinor courut à la poursuite de la dame
et du chevalier qui l'avait enlevée, comment une autre dame requit son aide,
comment il combattit pour la première avec deux chevaliers,
desquels il tua l'un d'un seul coup d'épée
LORS le roi Pellinor s'arma, monta sur son cheval et chevaucha bon train à
la poursuite de la dame que le chevalier avait enlevée. Comme il traversait une
forêt, il vit au creux d'un vallon une demoiselle assise auprès d'une
fontaine. Elle tenait entre ses bras un chevalier blessé. Pellinor la salua.
Lorsqu'elle s'avisa de sa présence, elle cria le plus haut qu'elle put: «
Aidez-moi, chevalier, pour l'amour du ciel, roi Pellinor. » Mais il ne voulut
pas s'attarder, tant il était désireux de mener sa quête, et toujours elle
criait et criait pour demander son aide. Quand elle vit qu'il refusait de s'arrêter,
elle pria Dieu de faire en sorte qu'il eût un jour autant besoin de secours
qu'elle en ce moment-là et qu'il en sentît l'absence avant de mourir. Adonc le
livre nous dit que le chevalier expira qui était là blessé et que la dame, de
trop de chagrin, se tua avec l'épée du chevalier.
Tandis que le roi Pellinor chevauchait en ce vallon, il fit
rencontre d'un pauvre homme, un vilain aux travaux des champs. « N'as-tu pas vu,
demanda Pellinor, un chevalier passer qui emmenait une dame sur son cheval ? -Si
fait, répondit l'homme, je l'ai vu, et la dame poussait bien des gémissements.
Là-bas, dans une vallée en dessous, vous verrez deux pavillons. Un des
chevaliers en ces pavillons a voulu prendre la dame à l'homme qui l'emportait.
Il a dit qu'elle était une proche cousine et qu'on ne l'emmènerait pas plus
loin. Ils se sont battus à ce sujet. L'un disait qu'il aurait la dame par
force, l'autre qu'il déciderait de ce qu'elle ferait parce qu'il était son
parent, et qu'il la mènerait en sa famille. » Le paysan les avait laissés
alors qu'ils se battaient en cette querelle. « Et si vous faites vite, vous les
trouverez encore occupés de cela. La dame a été remise aux deux écuyers dans
les pavillons. -Dieu te sache gré de ton aide!»
Lors il galopa, jusqu'à ce qu'il fût en vue des deux
pavillons et des deux chevaliers qui étaient aux prises. Vite il alla jusqu'aux
pavillons. Il vit la dame qui était l'objet de sa quête et lui dit: « Gente
dame, il vous faut m'accompagner à la cour du roi Arthur. -Seigneur chevalier,
repartirent les deux écuyers qui étaient avec elle, vous voyez là-bas deux
chevaliers qui se battent pour cette dame. Allez-y et séparez-les. Mettez-vous
d'accord avec eux. Alors vous pourrez l'emmener si bon vous semble. -Vous avez
raison » , dit le roi Pellinor. Sans tarder il alla se placer entre les deux
chevaliers, les sépara et leur demanda pourquoi ils se battaient. « Sire
chevalier, répondit l'un, je vais vous le dire. Cette dame est une proche
parente, la fille de ma tante. Lorsque je l'ai entendue se plaindre qu'elle était
avec cet homme contre son gré, j'ai jugé que je devais le combattre. -Sire
chevalier, répondit l'autre, qui avait nom Hontzlake de Wentland, cette dame,
je l'ai gagnée par haut fait d'armes en ce jour à la cour du roi Arthur.
-Voilà qui n'est pas vrai, répliqua le roi PeIlinor, car
vous êtes entré soudainement, alors que nous étions attablés au grand
festin. Vous avez enlevé cette dame avant que quiconque eût pu se préparer.
C'est pourquoi l'objet de ma quête est de la ramener, et vous avec, sinon l'un
de nous deux restera sur le terrain. La dame m'accompagnera, ou j'y perdrai la
vie. Je l'ai promis au roi Arthur. En conséquence, cessez de vous battre, car
ni l'un ni l'autre ne l'aura mie aujourd'hui, et si le coeur vous dit de
combattre pour elle, combattez-moi. Je la défendrai. -Soit, repartirent les
chevaliers, préparez-vous, et nous vous assaillirons de toutes nos forces. »
Le roi PeIlinor voulut dégager son cheval, mais messire
Hontzlake fendit le corps de l'animal de son épée et dit: « Maintenant, tu es
à pied comme nous. » Quand le roi vit que son cheval était mort, avec agilité
il quitta les arçons, dégaina son épée, se couvrit de son écu et dit : «
Chevalier, gare à ta tête! Je vais la frapper pour ce que tu as tué mon
cheval. » Lors le roi Pellinor asséna un tel coup sur le heaume de son ennemi
qu'il lui trancha la tête jusqu'au menton et qu'il tomba raide mort.
CHAPITRE XIII
Comment le roi Pellinor obtint la dame
et l'emmena à Camaalot à la cour du roi Arthur
PUIS le roi Pellinor se tourna vers l'autre chevalier, qui était grièvement
blessé. Cependant, lorsque celui-ci vit quel coup avait été porté à son
adversaire, il refusa de combattre. Il mit un genou en terre et dit : « Prenez
la dame ma cousine, et emmenez-la si vous le souhaitez. Je vous demande, si vous
êtes un vrai chevalier, de ne lui faire subir ni indignité ni vilénie. -Quoi
? repartit le roi, ne voulez-vous pas combattre pour elle ? -Non, messire. Je ne
combattrai point un chevalier aussi valeureux que vous l'êtes. -Eh bien, dit
Pellinor, voilà qui est raisonnablement parlé. Je vous promets qu'elle ne
souffrira de ma part d'aucune vilénie, foi de chevalier. Mais à présent il me
faudrait une monture. Je vais prendre celle de Hontzlake. -Vous n'en aurez nul
besoin, repartit l'autre. Je vous donnerai une monture à votre convenance, à
condition que vous logiez chez moi. Venez, il fera bientôt nuit. -Je veux bien,
consentit le roi Pellinor, rester toute la nuit chez vous. »
Là il lui fut fait fort bon accueil. Il eut un excellent
repas, avec du très bon vin, et la nuit goûta un plaisant repos. Le lendemain
matin, il entendit la messe et mangea. Puis on lui amena un beau cheval de
bataille de couleur baie. On le sella, de la selle que son cheval avait
auparavant." Maintenant, comment dois-je vous appeler ? lui demanda le
chevalier. Vous emmenez ma cousine, comme le veut votre quête. - Messire, je
vais vous le dire. Mon nom est le roi Pellinor des Iles, et je suis chevalier de
la Table Ronde. -Me voilà satisfait, repartit l'autre, qu'un homme aussi digne
dispose du sort de ma cousine. -Et vous, quel est votre nom ? Je vous prie de me
le dire. -Messire, mon nom est messire Meliot de Logres, et cette dame ma
cousine s'appelle Viviane. Le chevalier qui était dans l'autre pavillon, je le
considère comme mon frère. C'est un fort bon chevalier. Son nom est Briant des
Iles. Il craint beaucoup de mal agir et répugne à se battre avec quiconque,
sauf si on insiste pour lui chercher querelle, de telle sorte qu'il ne peut se
retirer avec honneur. -Il est étonnant, dit Pellinor, qu'il n'ait pas voulu me
combattre. -Messire, il ne veut combattre personne qui ne le désire. -Amenez-le
à la cour, conseilla Pellinor, un de ces jours. -Messire, nous viendrons tous
les deux. -Vous serez les bienvenus à la cour du roi Arthur, dit Pellinor, et félicités
d'avoir fait le voyage. » Sur ce, il s'en alla en compagnie de la dame pour la
conduire à Camaalot.
Tandis qu'ils chevauchaient au creux d'un vallon, dans un
chemin semé de pierres, le cheval de la dame trébucha et la jeta au sol. Elle
en eut le bras tout meurtri et faillit s'évanouir de douleur. « Hélas! gémit-
elle, j'ai le bras déboîté. Il faut que je me repose. -Je veux bien », répondit
Pellinor. Il mit pied à terre sous un bel arbre, où l'herbe était plaisante.
Il attacha sa monture à cet arbre, s'étendit à l'abri des bran chages et
dormit jusqu'au crépuscule. Quand il s'éveilla, il voulut se remettre en
route. « Messire, dit la dame, il fait si noir que vous ne pourrez savoir si
vous avancez ou reculez. » Aussi demeurèrent-ils là où ils étaient. Ce fut
leur logis. Messire Pellinor ôta son armure. Peu avant minuit, ils entendirent
le trot d'un cheval. « Ne bougez point, dit le roi Pellinor, quelque chose va
nous advenir. »
CHAPITRE XIV
Comment, sur son chemin, Pellinor surprit
l'entretien de deux chevaliers,
tandis qu'il reposait la nuit dans un vallon, et des aventures de Pellinor et de
la dame
LÀ-DESSUS il mit son
armure. Juste devant lui se rencontrèrent deux chevaliers. L'un venait du nord
et l'autre de Camaalot. Ils se saluèrent- « Quelles nouvelles de Camaalot ?
demanda le premier. -Sur ma foi, répondit le second, j'y étais. J'ai épié la
cour du roi Arthur. Il y a là une telle compagnie que jamais on ne pourra les défaire.
Presque le monde entier se range aux côtés d'Arthur, car là se trouve la
fleur de la chevalerie. C'est pour cette raison que je chevauche vers le nord,
afm d'informer nos chefs de cette troupe qui est à la disposition du roi
Arthur. -Quant à cela, répliqua l'autre, j'y apporte remède. Ceci est le
poison le plus fort dont vous ayez jamais ouï parler. Je vais me rendre à
Camaalot avec ce poison. Nous avons un ami tout proche d'Arthur et très aimé
de lui. Il l'empoisonnera. Il s'y est engagé auprès de nos chefs et a reçu de
grandes récompenses pour ce faire. -Méfiez-vous de Merlin, dit son compagnon.
Il sait tout par sorcellerie. -C'est pourquoi je garderai bouche close. ..Sur
ce, ils se séparèrent.
Aussitôt Pellinor se prépara, de même que la dame, et ils
chevau chèrent en direction de Camaalot. En passant près de la fontaine où il
y avait eu le chevalier blessé et sa compagne, Pellinor découvrit le corps de
l'homme. Celui de la femme avait été entièrement dévoré par les lions ou
les bêtes sauvages, à l'exception de la tête. Pellinor s'en désola
grandement, pleura beaucoup et dit: « Hélas ! j'aurais pu lui sauver la vie,
mais j'étais si ardent à pousuivre ma quête que je n'ai voulu souffrir nul délai.
-Pourquoi tant vous lamenter? dit la dame. -Je ne sais pas, répondit Pellinor,
mais mon coeur éprouve bien du regret de sa mort, car elle était fort belle,
et jeune aussi. -Voulez-vous suivre mon conseil ?
Emportez le corps du chevalier, et qu'il soit enterré dans un ermitage.Puis prenez la tête de la femme et portez-la au roi Arthur. » Pellinor prit le corps du chevalier sur ses épaules. Il l'emmena à l'ermitage. Il le remit à l'ermite en demandant qu'une messe fût dite pour le repos de son âme. « Et pour votre peine gardez le harnois. -Ce sera fait, dit l'ermite. J'en réponds devant Dieu. »
CHAPITRE XV
Comment, lorsqu'il fut venu à Camaalot,
on fit jurer à Pellinor sur un livre saint de dire la vérité au sujet de sa
quête
LÀ-DESSUS
ils partirent et se rendirent où gisait la tête de la dame avec les beaux
cheveux blonds. Le roi Pellinor était saisi d'une vive douleur chaque fois
qu'il la regardait, car il aimait beacoup son visage. À midi ils arrivèrent à
Camaalot. Le roi et la reine furent bien aises de la venue de Pellinor à la
cour. On lui fit jurer sur les quatre évangélistes de ne rien dissimuler de sa
quête.« Ah ! messire Pellinor, s'exclama la reine Guenièvre, vous fûtes bien
coupable de ne pas avoir sauvé la vie de cette dame. -Madame, répondit-il, on
est bien coupable de ne pas vouloir épargner sa propre vie, alors qu'on le
peut. Mais, pardonnez-moi, j'étais si furieusement attaché à mener ma quête
que je ne voulus point m'attarder, et de cela je me repentirai tous les jours de
ma vie.
-À
la vérité, dit Merlin, vous avez bon motif de vous en repentir, car cette dame
était votre fille, engendrée de la dame de Ruel, et ce chevalier défunt était
son amant. Il l'eût épousée. C'était un jouvenceau qui était fort bon
chevalier. Son nom était messire Milon des Plaines. Un chevalier survint derrière
lui, qui le tua d'une lance. Il s'appelle Lorrain le Sauvage. Il est fourbe et lâche.
Si grand fut le chagrin de votre fille et si vive sa douleur qu'elle mit fin à
ses jours de l'épée de son amant. Elle se nommait Aline. Parce que vous n'avez
pas voulu rester à lui porter aide, vous verrez votre meilleur ami vous manquer
quand vous serez dans la détresse la plus grande que vous ayez connue ou connaîtrez
jamais. Et la pénitence que voici, Dieu vous l'a imposée pour votre forfait:
l'homme auquel, entre tous, vous accorderez le plus de confiance vous aban
donnera là où vous serez tué. -Je déplore, repartit le roi Pellinor, que
ceci doive m'arriver. Mais Dieu peut très bien changer le cours du destin.»
Lorsque furent achevées la quête du cerf blanc, laquelle fut
menée par messire Gauvain, la quête de la chienne blanche, poursuivie par
messire Tor, fils de Pellinor, et enfin celle de la dame enlevée par le
chevalier, qui fut confiée au roi Pellinor lui-même, le roi Arthur pourvut
tous ses chevaliers. À ceux dont les terres n'étaient pas riches il donna
d'autres terres et leur enjoignit de ne commettre ni excès ni meurtres et
toujours de fuir la trahison. Il leur commanda aussi de ne faire preuve de
cruauté en nulle occasion, mais de prendre à merci qui demanderait merci, sous
peine de forfaire à l'honneur et de perdre à jamais sa faveur royale. Il leur
fallait toujours porter secours aux dames, demoiselles et nobles dames, faute de
quoi on encourait la mort. À tous il était interdit de se battre dans une
mauvaise querelle, qu'il s'agît de contester un droit ou de se disputer des
biens terrestres quelconques. À tout cela les chevaliers de la Table Ronde
s'engagèrent par serment, tous, tant vieux que jeunes. Et chaque année ils
renouvelèrent leur promesse à la grande fête de Pentecôte.
Ainsi se termine « Le mariage du roi Arthur ».
A venir: le LIVRE QUATRIÈME.
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