LE NECTAR AU COEUR DU POISON
Comme le disait le poète visionnaire Jean Carteret : "Il faut traverser
le pire pour atteindre le meilleur". Merveilleuse coïncidence : Carteret
n'avait pas lu Ainsi parlait Zarathoustra à qui Nietzsche fait dire
"Je ne sais qu'une chose au monde, c'est que l'homme a besoin de ce
qu'il a de pire en lui pour parvenir à ce qu'il a de meilleur" (1).
Vision proche de celle de Schlegel partagée par Novalis : "Ce n'est
que dans l'enthousiasme de la destruction que se révèle le sens
de la création divine. Ce n'est qu'au milieu de la mort que
fulgure la vie éternelle" (2).
Le staretz Grégoire Efimovitch Novy, surnommé Raspoutine, membre de
la secte des Khlystis, enseignait la sanctification au moyen du
péché . L'usage rituel, extatique et "sacré" des orgies
sexuelles était destiné à humilier, en vue de l'anéantir,
l'égo des participants. La mort philosophale ou solve de la
conscience profane de soi la conduit à s'ouvrir au coagula abyssal
de sa propre transcendance intérieure. Processus purificateur et
cathartique par lequel le poison du sexe se transforme en remède.
Le fascinum érotique ou la fièvre amoureuse est parfois ressentie
comme une sorte d'infection ou de poison du sang. Par sa lucidité et
son pouvoir de distanciation, la conscience transcendantale possède
l'art alchimique de se nourrir de cette ivresse du sang en échappant
à toute perturbatio aliénante. Cela résulte de la mort du "moi"
(l'obscur despote selon Rûmï) et de la mutation de l'ivresse
aveugle en ivresse lumineuse issue - et de la lumière du coeur - et
de l'éveil en lui de la kundalini : force éveilleuse dite aussi
Puissance du Serpent - la plus grande force magique de la Nature - à
laquelle Novalis fait allusion en évoquant deux échelles inverses :
l'une descendante "par laquelle l'âme descend" vers le corps,
l'autre montante "le long de laquelle le corps monte" vers l'âme.
Métaphores des courants d'énergies (prâna-vayu et
âpana-vayu ) en jeu dans le Yoga tantrique. Lorsque "l'âme et le
corps se touchent" au cours de l'étreinte sexuelle, Novalis y voit le
lieu d'une "illumination vertigineuse".
Le principe tantrique fondamental de la Voie de la Main Gauche , "c'est
l'emploi, aux fins de la libération, des mêmes forces qui ont
conduit ou peuvent conduire à la chute ou à la perdition" (3),
autrement dit la transformation du poison en "nectar". Aleister Crowley,
initiateur d'une magia sexualis opérative et qui voyait dans
l'acte sexuel un acte sacré, le plus magique des sacrements, "parle
aussi de poisons à transformer en nourriture ; il prescrit de " chercher
les choses qui pour toi sont des poisons, même des poisons les plus
violents, pour les faire tiens au moyen de l'amour " (4).
Comment expérimente-t-on dans la vie ce principe de transmutation
alchimique ? Prenons le cas des phantasmes chez un artiste comme Hans
Bellmer qui se libère de ses obsessions par la maîtrise qu'il
exerce sur elles par son art. Sujet que j'ai longuement développé
dans Les avatars de l'oeil chez Bellmer (5).
Il n'était pas l'esclave de ses phantasmes, il les gravait pour
les tenir en son pouvoir et pour en contrôler la magie : la folie.
Ce n'est pas pour rien qu'en exergue à son Anatomie de l'image
il cite Paracelse : " Le scorpion guérit le scorpion ". C'est ce
qu'on appelle : guérir le mal par le mal. Rien n'est toxique pour
celui qui transforme le poison en remède.
La transgression de certains interdits peut emprunter la même voie
d'autotransformation et de conversion du négatif en positif. On a
découvert dans de vieilles églises d'Irlande des figurines
représentant une femme retroussée qui expose et entrouvre sa vulve
avec ses doigts. Selon les traditions locales, on se protégeait du
mauvais oeil en regardant fixement la beauté sidérante de la vulve.
En France aussi, la vue du sexe féminin était considérée
au Moyen Âge comme un moyen de guérison. En levant cotte et chemise
sous les yeux de leur époux alité et malade, les femmes
s'écriaient : - Ami, regarde le con, et te guéris ! (7).
L'empoisonnement de la psyché par le mauvais oeil continue de
sévir dans certaines régions d'Europe comme en Afrique. Autre cas
- plus universel - d'empoisonnement de la psyché : l'incessante
identification de la conscience à toutes les formes de la vie. Comme
l'observe Ouspensky (6), "
L'homme est toujours en état d'identification, seul change
l'objet de son identification ". Les êtres humains ont naturellement
tendance à s'identifier à leur corps comme à leur multiple
"moi", à leurs humeurs et leurs idées, à leurs émotions et
leurs passions. Seul le détachement absolu par l'époquè ou
la "réduction phénoménologique" conduit Edmund Husserl à un
état de libération et de non-identification de la conscience.
L'homo sui transcendentalis qu'il est devenu au terme de son
ascèse se nourrit de ce qui aliénait et empoisonnait sa psyché
avant la conversion de sa conscience naturelle en conscience transcendantale.
On a beaucoup écrit sur les poisons de la drogue et ses ravages dont les
gens du monde au pouvoir (ceux de la première faim) ne comprennent ni la
nécessité négative ni la secrète positivité. Certains
amoureux, ceux de la seconde faim (la faim érotique), savent que
l'ingestion d'une faible dose de haschisch peut être vécue
comme un don des dieux, comme un aphrodisiaque euphorisant et dynamique
intensifiant l'éveil de la conscience dans la communion des sens.
Quant à ceux qui s'adonnent aux drogues dures, ils y cherchent une
réponse à une faim essentielle, subconsciente ou inconsciente, que
la société, dans laquelle ils tentent en vain de vivre, est
incapable de formuler. Les drogués, victimes de la société
selon Charles Duits, sont les signaux d'alarme d'un corps social
métaphysiquement aveugle et sourd, qui a perdu le sens de sa
destinée spirituelle, dirait Kierkegaard. Aux yeux de Charles Duits,
c'est le corps social qui est "halluciné" par sa croyance naïve
à la réalité sensible. L'homme occidental est devenu
l'homo ignorantus méprisant ce qu'il appelle les "primitifs"
qui, eux, n'ont pas tout à fait perdu le secret de "la communication
directe c'est-à-dire non-verbale" ou de la "connaissance
silencieuse" pour reprendre l'expression de l'indien yaqui, Don Juan
Matus. Evidence que l'ethnologue Jean Servier, au milieu des années
soixante, avait lumineusement exposée dans L'homme et l'Invisible
, un livre merveilleusement clairvoyant.
Henri Michaux a passé des années à expérimenter toutes sortes
de drogues sous contrôle médical. S'il en a fait des oeuvres
poétiques pour le moins génialement exubérantes ou tragiquement
vibrantes (Misérable miracle et L'infini turbulent étant plus
disruptives que Connaissance des gouffres ), son témoignage est
plutôt du ressort du "sacré de dissolution" (Roger Caillois)
que du "sacré de cohésion", bien que "le prix du témoignage
de Michaux, selon Duits, réside précisément dans
l'opiniâtreté avec laquelle il s'est défendu contre la
dissolution : donnant ainsi à l'horreur l'occasion de déployer
l'éventail complet de ses mirages". Reste que les incursions de
Michaux dans les paradis et les enfers articifiels sembleraient davantage
servir de repoussoir que d'appel. Dans un tout autre sens, l'oeuvre
de Charles Duits fait partie de ces livres positivement dangereux ( que Jean
Paulhan évoque dans sa préface à l'Histoire d'O ) qui ne
nous laissent pas tels que nous sommes, qui nous éveillent et nous
transforment. Dans Le pays de l'éclairement , si Charles Duits nous
donne l'envie de communier avec ce bulbe de cactus que les Indiens de
l'Arizona appelaient "le don du Christ à l'homme rouge", c'est
que le sens même de son expérimentation est toujours orientée
vers l'éveil, l'élévation, l'accroissement vertical de
conscience.
La voie singulière de Charles Duits est proche de la voie tantrique de
la main gauche, car il n'est pas donné à tout le monde de pouvoir
transformer le poison hallucinogène en remède "lucidogène" .
Comme il le dit lui-même, "les illimiteurs sont des armes ambivalentes,
à double tranchant" . Celui qui ose "chevaucher le tigre" (Julius Evola)
ne sait pas d'avance s'il ne sera pas dévoré. Charles Duits y
fait allusion en disant :"...si je perdais le commandement de la force qui
m'habitait...". Sans cette force qui l'habitait, qu'il appellera
la Force du Ciguri ou du "dieu vert", peut-être serait-il devenu
toxicomane comme Roger Gilbert-Lecomte, mort à 36 ans. De même,
René Daumal, mort lui aussi à 36 ans, a payé de sa santé ses
expériences d'états modifiés de conscience vécues dans sa
première jeunesse en inhalant un poison très toxique : le
tétrachlorure de carbone. Il en évoque les visions dans un texte
inoubliable intitulé "Une expérience fondamentale ". En ce sens,
Charles Duits fut un héritier du Grand Jeu . C'était un homme
habité par la troisième faim, la faim métaphysique. Il était tout
le contraire d'un intellectuel spéculatif comme le sont la presque
totalité des universitaires, à quelques exceptions près.
Il était un apprenti-sorcier opérant sur lui-même et payant
physiquement de sa personne, un chercheur de vérité à travers et
au-delà des mots dont l'impuissance lui sautait aux yeux : "
le point de vue de la licorne échappe à la parole". Selon lui,
le Peyotl accomplissait la transfiguration de la banalité (8).
On pourrait dire du Peyotl qu'il est comme le sexe : mortis et vitae
locus , lieu de vie et de mort. Le génie de Charles Duits est d'avoir
transformé en lui la force hallucinogène de Peyotl en "illimiteur"
de l'éveil visionnaire de la conscience. " Le Peyolt m'a
libéré de mon "moi", conclut l'alchimiste Charles Duits
après avoir découvert le nectar au coeur du poison.
***
Michel CAMUS
(lui écrire)
(1) cité par Bertrand Vergely dans Le souffrance, folio/essais 311. retour au texte
(2) cité par Julius Evola dans La métaphysique du sexe, Éd. Payot. retour au texte
(3) Ibid. ch.VI "Le sexe dans le domaine des initiations et de la magie". retour au texte
(4) Ibid. Extrait de The Great Beast. The life of A.Crowley by J. Symonds. retour au texte
(5) in Les avatars du regard, Michel Camus, Éd. Opales, Pessac 1999. retour au texte
(6) Fragments d'un enseignement inconnu, P.D. Ouspensky, Éd Stock. retour au texte
(7) Le Culte de Priape, Richard Payne Knight, Éd. Losfeld. retour au texte
(8) Le pays de l'éclairement, Charles Duits, Éd. Denoël 1967 retour au texte