LE NON-LIEU DE LA POÉSIE
Selon Novalis, " la poésie est l'absolu réel ". Novalis voyait dans la poésie "la religion originelle de l'humanité". Roberto Juarroz : la religion finale de l'humanité, le mot "religion" étant pris dans son sens étymologique de religare : relier. Relié à quoi ? Au non-lieu d'un point d'immobilité infinie au centre de la conscience absolue de la relativité de la conscience. Zone d'immobilité qui, selon Saint-Bonnet, est génératrice de la Joie transcendantale. Cette "zone d'immobilité" est celle du tiers inclus en nous. Personne n'éprouve la sensation de la vitesse de la terre dans sa course autour du soleil. Pour l'homme de science, la terre se meut. Pour le poète, " l'arche originaire Terre ne se meut pas " (Husserl dans son essai Renversement de la doctrine copernicienne dans l'interprétation de la vision habituelle du monde). Ce n'est contradictoire qu'en apparence. Il s'agit de deux niveaux de réalité différents. Du point de vue de l'absolue poésie, la conscience absolue de la relativité de la conscience est comme la Terre immobile autour de laquelle tourne tout l'univers (comme cette "zone d'immobilité" en nous qui contient, selon Saint-Bonnet, tout le mouvement du monde) tandis que la conscience relative est comme la Terre en mouvement autour du soleil. Immobilité absolue et mouvement relatif coexistent comme le non-temps et le temps, le non-monde et le monde, le non-lieu et l'espace dans une "troisième dimension" selon l'expression de Roberto Juarroz que Basarab Nicolescu appelle la dimension T, celle du tiers inclus dans les "contradictoires mutuellement exclusifs". Dans le vécu poétique et métaphysique de la conscience de conscience, c'est à partir du point immobile du non-temps que la conscience prend conscience du temps par son pouvoir de distanciation. Roberto Juarroz fait allusion à ce non-lieu du non-temps en évoquant "la part du fleuve qui ne coule pas". Sans ce point transcendantalement immobile, la conscience naturelle, ne pouvant prendre conscience du temps, serait sans point de repère comme un bouchon coïncidant avec le flux sauvage d'un torrent. Le Tiers inclus dont il est question ici est le moyeu ou moteur immobile de la roue cosmique. Selon le Tao, c'est le vide du moyeu qui la fait tourner. Autre métaphore : la source immobile de la conscience est au centre de la Rose des Vents. Dans toutes les traditions ésotériques anciennes, la roue symbolise les cycles, les changements de formes de l'existence et les renouvellements. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant en parlent savamment dans leur Dictionnaire des symboles.. Dans son sens transcendantal de Vie de la vie, la mort est, au coeur de la conscience poétique, le non-lieu de sa vision de la poésie : un non-lieu infini au centre immobile de la roue de la vie. Roberto Juarroz y fait allusion dans un poème :
Le non-lieu de la poésie n'est pas ; il est analogue à la métaphore suprême (évoquée par Roberto Juarroz) d'être comme non-être et de n'être pas comme être. Disons que c'est un extrême qui n'existe pas comme celui que recherchait Roberto Juarroz en écrivant :
Comme l'écrit Basarab Nicolescu dans sa préface, L'homme troué, à mon recueil de transpoésie L'arbre de vie du vide , " Le silence est la "demeure" du sens et la langue est son "véhicule" ". " Ce silence, dit-il en me citant, contient tous les mots,/tous les livres passés et à venir comme le vide quantique du début du big-bang contient toutes les galaxies à venir et même cette fleur du silence, fleur du vide qui est l'être humain lui-même ". Basarab Nicolescu voit " une parenté entre le silence et la mort dont le mystère des noces est à jamais insondable ".
La pierre du non-être,
la sûre condition négative,
la pression du néant,
est l'ultime appui qui nous reste.
Être, non pas négativement, mais positivement habité par la mort, c'est être habité par la mort de la mort comme l'évoque l'Apocalypse en disant que la mort est jetée dans l'étang de feu. Percevoir ce non-lieu poétique infiniment immobile en nous, c'est percevoir l'Imperceptible. Autrement dit, l'infiniment Immobile est analogiquement aussi essentiel que le Silence infiniment ouvert au coeur de l'instant relié au non-temps. En tant que tiers inclus dans l'opposition passé-avenir, cet atome d'éternité , selon la métaphore de Kierkegaard, ne peut être vécu qu'au coeur de notre inconnaissance ou de notre lumineuse ignorance. Le paradoxe de la poésie est de faire allusion à ce qui échappe au langage. Ce qui fit dire à Georges Bataille en 1946 : "Je ne puis regarder comme libre un être n'ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage". Façon d'évoquer l'ouverture de la conscience poétique à la transcendance immanente du silence qui, aux yeux de Roberto Juarroz, représente l'espace réel de l'impossible : non-lieu poétique auquel il fera paradoxalement allusion en disant que " seul est possible l'impossible "! Les paradoxes et les éclairs d'inconnaissance de ses poèmes sont proches du Witz des préromantiques que Lacoue-Labarthe et Nancy appelent "un savoir-voir immédiat, absolu" comme en témoignent les axiomes de Novalis et des frères Schlegel dans la revue l'Athenaeum.
Le seul extrême du mystère est au centre
de notre propre coeur.
Cependant,
nous ne cessons jamais de chercher l'autre extrême,
l'extrême qui n'existe pas.
Un poète comme Edmond JaBès fait de la lettre hébraïque beth (lettre double kabbalistiquement attribuée à la bouche) au centre de son patronyme le lieu poétique de la voix du peuple juif. Il est lui-même la bouche de l'impossible vérité des vocables. C'est lui qui a donné au mot vocable un nouveau sens poétique. Les vocables sont effectivement plus intimement liés à la bouche et au son, au souffle et à la vie, que l'encre des mots figée sur le papier. Il y a là une ambition poétique de réanimer la lettre morte en privilégiant l'ouïe plutôt que la vue - bien que l'oeil du coeur puisse tout à la fois percevoir et la voix du silence et le silence du vocable. Ne sont vivants que les vocables reliés au silence du sacré. N'est sacré que le silence à la source des vocables. Le souffle de la bouche est intérieurement ouvert vers le vide à la source de son âme lorsqu'il prononce la vérité du vide : " Tu as le vide pour visage " , écrit JaBès, " Tu as le vide pour voyage ". La positivité infinie du vide ne cesse d'évoquer à l'ouïe d'Edmond JaBès le non-lieu inouï de la poésie. " Être le silence dans le repos des vocables ", telle est l'orientation fondamentale du poète chez qui le "Je" n'est pas soi : " Je dis Je et je ne suis pas Je " - " "Je" est l'univers ". Au fond, en cherchant sa propre identité, le poète ne peut la trouver que dans sa propre mort. Dès lors, le dieu caché ou l'Imprononçable devient le plus exilé des vocables. Chez JaBès, la poétique du regard prend sa source dans l'abîme du regard du regard. Abîme ou fond infiniment sans fond comme l'Ungrund de Jakob Boehme. Il ne faut pas voir dans l'Ungrund le symbole, mais au contraire l'absolu réel du non-lieu de la Poésie.
Il s'ouvre, l'abîme-du-silence,
regard immobile hors du temps,
présence informante et muette.
Elle s'ouvre, la lumière-du-silence,
messagère de l'intensité aveuglante
en la vivante absence de pensée
dans l'impensé même du silence.
Elle s'ouvre, la source inaudible du silence
dans le germe du germe des vivants
en qui la mort informe la naissance.
Il s'ouvre, le néant fondateur de l'instant,
noyau de notre aveuglement.
Elle s'ouvre, l'éternité de l'instant.
(extrait de FONDATIONS)
Quand la nuit parle de la nuit
dans l'immémorial regard des étoiles,
quand le miroir de la lune ensemence de lumière
le miroir de la mer,
quand la transparence de l'instant
se souvient de son éternité,
l'homme est debout dans l'ignorance.
Alors la vie sans nom s'émerveille
de son ruissellement sans fin,
alors le feu du silence ensoleille
l'éphémère sommeil de la terre.
Et du fond du silence-de-nuit de la nuit
s'écoule l'inépuisable murmure des vivants,
brûlante usure du désir,
ô lumière qui renaît sans cesse de ses cendres.
(extrait de PROVERBES DU SILENCE ET DE L'ÉMERVEILLEMNT)
Présence-Absence, ô fugitive énigme
dont nous pressentons la Puissance.
Présence de l'Immobile au vif du mouvement
comme dans l'instant le non-temps
et le non-où n'importe où.
Peut-être suis-je immobile quand je marche
au soleil dans l'imaginaire de l'eau,
l'effleurement, le parfum, l'âme saline des embruns.
"Qui" met ses pas dans les pas du silence
le long d'une plage déserte ?
(extrait de LE PASSAGE DE L'IMPASSE)
Ces trois titres forment une trilogie dans laquelle le silence, non-lieu essentiel de la poésie, ne cesse de s'auto-ensemencer pour que jaillissent, au coeur des mots, les fleurs de l'énigme. L'appel, la vocation du Vide : la voix d'où germe le silence. Les mots, encore faut-il les laisser parler, entre eux, du silence de tout. Pour que jouisse le sens du sens de l'oeil du coeur ou du regard du regard, sans référent, dans l'absolu. Poésie de ne pas savoir tout ce que nous sommes au coeur de ce que nous ne sommes pas. Qui est assez voyant pour se voir soi-même infiniment aveugle ? Comme un gant retourné change de main, le sens des mots est toujours réversible, mais le sens intérieur du sens ne l'est jamais : la mort est au centre de tout et nous au coeur de la mort. Le secret de la mort : l'amour, le non-moi, la non-mort. Le point d'Archimède pour soulever le monde? Il n'est nulle part ailleurs qu'en nous : le Vide ! D'où le titre de mon recueil de transpoésie : L'arbre de vie du vide...
***
Michel CAMUS
(lui écrire)