
"Poisson" , pierre ollaire du Queyras (Hautes-Alpes)
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Pierre DELACRETAZ
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Chapitre III , tiré de l'ouvrage
L'histoire de la pierre
ollaire commence il y a plus de 2'000 ans. Le philosophe grec Théophraste
(vers 372-287 av. J.-C.) disciple d'Aristote en parle déjà.
Beaucoup plus tard, vers 70 ap. J.-C., Pline l'Ancien écrit dans
son Histoire naturelle qu'il connaît l'existence, dans la région
de Côme, d'une roche verte que l'on extrait et travaille au tour
pour en tirer des récipients pour la cuisine et la table. Il y a
donc fort longtemps que la pierre ollaire est utilisée. Une des
plus anciennes pièces tournées trouvées en Suisse
provient d'une tombe de Giubiasco. Elle mesure 18 cm de diamètre,
10 cm de hauteur et se trouve au Musée national de Zurich. Elle
remonterait au IIe ou IIIe siècle de notre ère. On pensait
il y a seulement quelques années encore que l'origine de cet objet
remontait à l'Age du fer, soit La Tène II. Des fouilles récentes,
en particulier à Muralto, attestent la présence de la pierre
ollaire au Ier siècle ap. J.-C.
La pierre ollaire appartient à la "famille"
des "pierres vertes" ou serpentines (lapis serpentinus, lapis ollarius,
lapis colombrinus). De nombreux ouvrages ne parlent pas de pierre ollaire,
mais de serpentinite et la définissent comme suit: roche métamorphique
plus ou moins verte, constituée principalement de serpentine. Son
nom, du latin "serpent", se réfère à son aspect tacheté
ou peut-être également à un prétendu effet antivenimeux
(effet ou légende? dont nous reparlerons plus loin à propos
des marmites en pierre ollaire).
La pierre ollaire est un agglomérat composé
de nombreux minéraux: serpentine, talc, chlorite, trémolite,
etc. etc. selon la variété, car il existe plusieurs variétés
de pierre ollaire en fonction de la teneur en ces divers et nombreux minéraux.
Ces roches sont tendres. On les raye facilement avec l'ongle. Pour les
mettre en oeuvre, tous les outils servant à travailler le bois conviennent.
Bien que tendres, les pierres ollaires possèdent une grande ténacité;
elles résistent bien aux chocs ce qui permet de les travailler finement
sans trop de risques et de les usiner facilement au tour. Si les pierres
ollaire résistent bien au feu, elles ont de plus la capacité
de retenir la chaleur, de l'emmagasiner, qualités appréciées
pour les marmites et les fourneaux. Ces qualités sont peut-être
dues au fait que ces pierres ont une densité plus élevée
que les autres roches, soit une densité de 3 et même plus,
contre 2,5 environ pour les autres roches. A volume égal, elles
pèsent 30% de plus que le granite. Enfin, les pierres ollaires sont
riches en magnésium et en fer mais pauvres en silice.
La pierre ollaire de la vallée de Bagnes
en Valais était utilisée principalement pour la fabrication
des fourneaux, des pierres tombales, pour le fond des âtres, pour
l'entrée ou même parfois pour la sole entière des fours
à pain. Ailleurs, avec d'autres variétés de pierre
ollaire, on creusait dans cette roche de grands récipients ronds
ou à angles droits pour saler et conserver la viande ou le beurre.
On en faisait aussi des canalisations, des éléments d'architecture,
des encriers, des salières, des sucriers, des lampes à huile,
des mortiers. Dans certaines régions, elle a été utilisée
comme creuset et comme moule pour fondre le bronze, le plomb des balles,
des figurines en étain.. Une autre variété, plus homogène,
se prête particulièrement bien à la sculpture et au
tournage. On en fait depuis les âges anciens des marmites et des
vases de tous genres dont le diamètre peut atteindre 50 centimètres
et l'épaisseur des parois quelques millimètres seulement.
Ce matériau est donc extrêmement intéressant et a joué
un rôle important dans la vie des sociétés. Pour l'époque
romaine, par exemple, la vaisselle fabriquée en pierre ollaire représente
quelquefois le 30% de toute celle retrouvée lors de fouilles archéologiques
en zone alpine ou proche des Alpes. Une vaisselle presque toujours obtenue
par tournage. Quant au plus vieux fragment de fourneau retrouvé,
daté de 1549, il provient de Brigue. Les musées valaisans
en particulier, mais beaucoup d'autres aussi, de même que des collections
privées possèdent de riches collections d'objets en pierre
ollaire. Continuellement de nouvelles fouilles archéologiques apportent
leur lot de découvertes comme les nombreux récipients, coupes,
vases, marmites en pierre ollaire mis à jour dans le cimetière
du Bas-Empire (IVe siècle) de Burg/Stein-am-Rhein.
Au voisinage des amas de pierre ollaire on trouve
souvent une variété de pierre semblable mais qui contient
des fibres d'amiante. Cette variété ne peut être employée
comme pierre ollaire, ni celle qui contient trop de talc.
Ouvrons une petite parenthèse linguistique:
ollaire, en latin ollarius vient de olla = marmite. En italien, pierre
ollaire se dit "pietra ollare" et marmite "laveggio", en dialecte
"lavensg".. En anglais, la pierre ollaire est appelée "soapstone"
dont l'équivalent français est "pierre à savon" à
cause du toucher très savonneux de la pierre ollaire dû au
talc qu'elle contient. La pierre à savon est aussi appelée
stéatite, en anglais steatite, en allemand Steatit
et en France elle était quelquefois appelée craie de Briançon
qui n'est autre qu'une des variétés de pierre ollaire. En
allemand, les termes utilisés sont "Topfstein", "Giltstein", "Speckstein",
("pierre de lard" en français),"Talkschiefer", "Lavezstein".
Ce dernier terme dérive de l'italien. De même dérivent
de laveggio, lavensg ou Lavezstein le nom et le blason de la Vallée
Lavizzara (haute vallée de la Maggia). Et c'est un nommé
Luigi Lavizzari, qui dans son ouvrage "Excursions à travers le Tessin",
Lugano 1863, décrit brièvement le travail de la pierre ollaire
dans le Val de Peccia et rappelle qu'en 1857, à l'exposition de
Berne, les produits du Val de Peccia reçurent une médaille
d'encouragement.
La pierre ollaire est très tendre lors
de son extraction du sol. Elle durcit au contact de l'air et du soleil.
Sa couleur varie selon sa composition: blond paille, légèrement
rosée, bleutée ou turquoise, mais le plus souvent vert foncé,
brune ou presque noire. Elle est savonneuse au toucher. C'est une roche
rare: moins de 1% des roches alpines. Et les gisements que l'on exploite
dans les Alpes ne sont ni larges, ni épais, mais discontinus et
souvent situés à haute altitude, ceux faciles d'accès
ayant été exploités depuis longtemps.
La pierre ollaire a été une ressource
naturelle non négligeable pour les populations de montagne. Habilement
travaillée avec des outils tranchants ordinaires, elle a certainement
contribué à favoriser l'installation de l'homme. Partout
où cette roche affleure, on peut voir les traces d'anciennes exploitations.
Mais depuis leur abandon au siècle dernier, la végétation
et le temps les effacent peu à peu.
Cette roche particulière naît des
grandes profondeurs. A 50 kilomètres sous les continents, lors de
la formation des montagnes, des fragments de péridotite sont quelquefois
arrachés et transportés dans les couches supérieures
où ils sont mis en contact avec des roches granitiques. Là,
des conditions nouvelles les métamorphosent en minéraux nouveaux
qui se caractérisent par leur peu de dureté. Cette transformation
qui se produit à une profondeur encore respectable de 10 à
20 kilomètres donne naissance à la pierre ollaire.
Marcel Burri dans son livre "Les roches",
collection "Connaître la nature en Valais", 1994, a bien raison de
dire: "Si vous avez un fourneau en pierre ollaire, considérez-le
avec respect; il vous vient probablement de très grandes profondeurs".
Le hasard des effets de l'érosion rend
l'amas lenticulaire de pierre ollaire accessible un jour. C'est ainsi que
les premiers occupants des vallées les découvrirent sous
forme de blocs informes dans les éboulis. Aujourd'hui encore, un
sculpteur de la Vallée d'Aoste m'a dit aller chercher sa pierre
dans un torrent sous forme de blocs charriés par les eaux. Quant
aux gisements d'où ces blocs s'étaient détachés,
ils furent souvent exploités en galerie, travail délicat,
pénible et de longue haleine. La zone exploitable ne dépasse
guère quelques mètres d'épaisseur.
Les pierres ollaires sont le résultat
d'une réaction chimique entre les roches voisines (granites, schistes,
etc.) et les serpentines (roche-mère des pierres ollaires), qui
a eu lieu pendant la formation de la chaîne de montagnes.
Actuellement, avec le renouveau de la pierre
ollaire dans la fabrication des fourneaux particulièrement, de nouvelles
carrières s'ouvrent encore plus haut dans les Alpes et il n'est
possible de les exploiter que grâce à l'hélicoptère.
Sculptures
que l'on peut voir chez moi.
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"Grands couteaux" pierre ollaire
d'Evolène
" 1291 " pierre pollaire de Moiry
© Pierre Delacrétaz
H: 48 cm L: 30 cm l: 17 cm
© Pierre Delacrétaz H: 25 cm
L: 18 cm
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