Raharimanana

Raharimanana


- Portrait

- Le rêve sous le linceul (article)

- Le rêve sous le linceul (extrait)

- Nour, 1947 (annonce de la publication)


Jean-Luc Raharimanana, qui voudrait faire oublier son prénom, ne ressemble pas à ce qu’il écrit. La douceur de sa voix contraste avec la violence présente dans ses livres. Et, quand il retrace son parcours d’écrivain, il le fait sur un ton modeste : tout cela doit lui paraître une évolution naturelle, qui prend naissance à vingt ans, dans une première manifestation publique à l’occasion d’un prix de poésie organisé en 1987 pour le cinquantenaire de la mort de Jean-Joseph Rabearivelo.

« C’était la première fois que je faisais lire mes textes, en dehors d’un copain et de ma mère à qui je les montrais parfois. »

Un texte de David Jaomanoro, qui appartient à la même génération, fut couronné. Puis, deux textes de Raharimanana. Il n’en fallait qu’un, offert aux lecteurs dans le recueil des poèmes du concours.

En fait, Raharimanana écrivait déjà depuis cinq ans. Il composait des cahiers qui étaient pour lui autant de recueils. « J’avais l’esprit de volumes, pas de poèmes épars. » Et, quand il a participé au concours, il commençait à ressentir le besoin de se situer par rapport aux autres. « J’en avais marre de mon écriture qui était imitée d’auteurs pour la plupart rencontrés dans l’anthologie de poésie de Pierre Seghers. Peu des lectures scolaires, que je refusais. C’étaient Verlaine, Rimbaud, Chateaubriand, Carco… De temps en temps, j’écrivais aussi une petite nouvelle. Il y a même eu une longue nouvelle de cinquante pages, inspirée par Atala. »

En 1988, trois jeunes débarquent alors à la Seroi (Société des écrivains de la région de l’Océan Indien). Ils ont de longues discussions entre eux et ne savent pas encore qu’ils constituent les nouvelles promesses de la littérature malgache de langue française. Raharimanana et David Jaomanoro se sont rapprochés de Jean-Claude Fota. Le premier nommé comptait beaucoup sur la fréquentation d’autres écrivains à la Seroi : « J’avais l’impression que j’allais apprendre plein de choses, mais je me suis rapidement rendu compte que ce ne serait pas là. »

En revanche, deux ans de correspondance avec Serge Meitinger, le professeur de Jaomanoro, lui apportent un regard critique sur ce qu’il écrit : « Il m’a délivré de mes imitations. J’étais, pour ma part, convaincu d’écrire quelque chose de très valable, il m’a convaincu que ce n’était pas ordinaire mais aussi que ce n’était pas si bien que ça. »

Le théâtre l’attire, il participe à un atelier à l’université. Mais monter sur les planches lui fait prendre conscience de certaines limites : « Je n’étais pas à l’aise dans mes rapports avec le théâtre, je n’étais pas comédien. » Il rejoint Christiane Ramanantsoa qui lui demande d’écrire une pièce, les choses se précipitent. En 1989, sa nouvelle Lépreux est primée par RFI. L’année suivante, la pièce Le prophète et la président, qu’il a envoyée aussi à RFI alors qu’il la considérait comme inachevée, reçoit le deuxième prix du concours de théâtre interafricain. Dans la foulée, il reçoit une bourse pour partir en France, au moment où le travail sur la pièce s’interrompt. « Les comédiens ont subi des pressions. Ils étaient vingt, il en restait cinq… »

Tout arrivait en même temps. « A la Seroi, on nous traitait tous les trois comme des gens qui ne savent pas écrire. Nous le pensions aussi, tout en étant convaincus qu’il fallait écrire ainsi. Comme c’était bouché ici, que personne ne voulait bouger, qu’il n’y avait pas d’éditeur, j’ai cherché une ouverture en envoyant mes textes à RFI. C’est ainsi que j’ai pu partir. Je savais qu’il fallait partir, on ne m’a pas poussé dehors. »

L’histoire de la pièce Le prophète et le président n’est pas terminée : Raharimanana l’a reprise, on la verra peut-être un jour.

Mais, avant de quitter Madagascar, il avait terminé son premier recueil de nouvelles, Lucarne. Avec toujours ce souci de penser à un ensemble assez consistant pour devenir un livre, il concevait Lépreux comme inscrit dans un volume. Cela impliquait de trouver un ton qui puisse tenir la distance, au risque de quelques échecs.

« La première nouvelle que j’ai écrite n’a pas été intégrée au recueil : elle manquait d’une dimension fantastique. J’en ai aussi écrit une autre qui était, elle, trop fantastique. »

Lucarne a été commencé à Madagascar en 1987 et quand, en 1990, il est parti en France, le recueil était presque terminé. Il l’a retravaillé, a accepté de le voir éclater pour des publications en revue : La Revue noire, Le Serpent à plumes. Il avait besoin néanmoins de voir paraître le livre. « Ce n’était pas clair dans ma tête : est-ce que c’était publiable ou pas ? » Les Editions du Seuil étaient intéressées, mais à condition d’infléchir le recueil vers une dimension plus fantastique, comme précisément cette nouvelle qu’il ne voulait pas y intégrer. « Je rencontrais souvent Pierre Astier, qui avait lancé Le Serpent à plumes sous forme de revue. Quand, en 1994, il a commencé à publier des livres, je pensais qu’il allait m’éditer tout de suite mais il a attendu 1996 pour le faire. »

Simultanément paraissait, chez le même éditeur, le Cahier nomade du Djiboutien Abdourahman A. Waberi. Situation géographique géographique et similitudes dans le ton, la critique (Le Monde, La Quinzaine littéraire et L’Express) rapprochait les deux ouvrages et donnait à Rahiramanana son statut d’écrivain reconnu en France.

Entre-temps, Le Nouvel Observateur avait demandé, pour son trentième anniversaire, à des écrivains de raconter une journée. Ce fut, pour Raharimanana, une journée peu ordinaire : celle du 29 avril 1994, au cours de laquelle déferlaient sur les écrans de télévision des images du génocide rwandais et qui donna naissance à un texte devenu l’ouverture de son deuxième recueil, Rêves sous le linceul. Certaines pages avaient été écrites avant, des poèmes dataient de la vie à Madagascar. Elle se sont naturellement organisées dans un volume qui n’est plus tout à fait un recueil de nouvelles, car les différentes parties sont liées entre elles par des échos venus de loin. « Le nœud du livre, c’est la voix d’un personnage qui apparaît, disparaît, est impliqué, prend de la distance… » Ce qui permet de placer côte à côte une histoire appartenant aux événements malgaches de 1947 et un récit haïtien.

Terminé en 1996, publié en 1998, Rêves sous le linceul appartient à une évolution qui mène naturellement Raharimanana vers le roman. Il sera situé en 1947, mettra en scène un jeune couple dont la femme est descendante d’esclaves originaires de Tamatave, abordera la construction du Rova parce que le grand-père de cette fille a transporté du bois qui a servi pour le Palais de la reine. « Je voudrais mettre en évidence l’ambiguïté des royaumes sakalava et merina. Expliquer comment, quand les Français sont venus, chacun voulait profiter d’eux mais ils se sont tous fait avoir. Le personnage principal est contre les Français, mais fasciné par eux. Il va d’ailleurs prendre les journaux des missionnaires français et les cacher pour qu’ils ne soient pas détruits. »

Ce travail était, au moment de la rencontre avec Raharimanana, bien avancé : « Dans ma tête, c’est fini. L’écriture en est à la moitié. Ce sera un gros volume, de trois cents ou trois cent cinquante pages. J’espérais pouvoir le publier cette année, mais ce sera pour l’an 2000. Et il y a déjà un autre roman en train de naître. »

L’envie du poème, le genre des débuts, est toujours présente. « Mais j’ai peur de revenir au poème. C’est plus difficile, il faut aller au fond des choses et je crains de découvrir quelque chose que je n’aimerais pas. »

Pierre Maury

(Juillet 1999)


Rêves sous le linceul

(article)

 


Les images d'un monde sanglant arrivent dans le confort de notre vie occidentale et ne parviennent pas toujours à le faire voler en éclats. Mais Jean-Luc Raharimanana a beau vivre en région parisienne depuis une petite dizaine d'années, il n'a pas oublié qu'il venait de Madagascar, pays où la pauvreté est si grande qu'elle est elle-même violence, et sa sensibilité nourrie d'une jeunesse dans la Grande Ile (il l'a quittée quand il avait 22 ans) rend plus aiguë sa perception des grands ébranlements qui déchirent les femmes et les hommes.

A l'endroit où se trouve généralement une dédicace, Rêves sous le linceul, présenté comme un recueil de nouvelles, porte ces mots: Rwanda et dépendances... Et s'ouvre, le 29 avril 1994, sur la vision d'une tête coupée à la machette reçue, en différé, du fond d'un canapé. Distance et proximité.

Comment dire l'horreur? L'auteur a choisi: les mots les plus durs, la violence la plus crue, jusqu'à l'insoutenable, afin de remuer les esprits sans ménagement, parce que toute précaution serait un voile pudiquement jeté sur ce qu'on préfère ne pas voir. Il y a donc du sang, des viscères, des ordures, des mouches. Tout cela lancé en pleine figure, projeté au fond des yeux et de l'âme, à faire mal.


Raharimanana date la plupart de ses textes qui sont en fait souvent davantage poèmes que nouvelles. Si l'on regarde les dates de près, on constate qu'ils sont nombreux à avoir été écrits avant le génocide rwandais. Encore faut-il se méfier de la vérité des dates. Il n'a pas écrit, bien sûr, la deuxième partie de Fahavalo en novembre 1947. Mais c'est le moment où se passe ce qu'il y raconte: la mort d'insurgés malgaches et les chiens dévorant leurs cadavres dans un village où, depuis, les chiens sont interdits. Au Rwanda, certaines personnes ne supportent plus non plus la vue d'un chien, parce qu'elles se demandent s'il n'a pas entamé la chair d'un proche. Ainsi, des échos circulent d'une époque à l'autre, entre les lieux, éveillant la même douleur dont tout le livre est pétri, la chair à vif.

Car l'unité de ce recueil est construite sur la récurrence des images. Il y a les chars, et ceux-ci ne sont pas rwandais. Il y a la tête coupée, les soldats, le sang, les larmes. Tout ce gâchis qui recommence sans cesse et qu'il faut dire, aussi, sans cesse, même si cela n'efface pas les images, même si cela n'empêche pas de recommencer, ailleurs, plus tard.

Rêves sous le linceul est un livre relativement mince mais qui a la force d'un coup de poing asséné avec précision: il coupe le souffle, il faut s'y reprendre à plusieurs fois pour continuer une lecture insupportable et nécessaire. Accepter de voir des traînées de morve qu'entachent de longs filets de sang noir, vert, salé, acide...

Pourtant, on sent bien que Raharimanana ne met aucune complaisance à répercuter en nous ses cauchemars éveillés. Il cherche aussi la beauté, la sérénité, le bonheur. Des éclats illuminent parfois ces pages si sombres dans leur ensemble, parce qu'il faut bien survivre malgré tout si l'on n'a pas soi-même été victime d'un carnage et que l'on ne peut survivre sans espoir. Alors, même aux pires moments, on chante. Certes, le chant est rauque. Mais: Elle est belle la mer qui s'ouvre à nos rêves.

A la dernière phrase du livre, on souscrit pleinement: Je dis et plaise à Dieu que des oreilles se tendent... Car c'est exactement ce que fait Raharimanana ici: il dit, sans chercher à expliquer l'inexplicable. Et il dit sur un ton incantatoire, porté par une nécessité absolue, dans une urgence qui ne bride pas son talent, bien au contraire. Le plus terrible est là, et on ne peut s'empêcher d'être troublé: oui, ces pages sont belles, elles vibrent par la grâce d'une écriture habitée à laquelle il est difficile de rester insensible. Par l'intermédiaire de laquelle, en outre, l'absurdité de cette violence blesse personnellement un lecteur enfin concerné.

(Le Serpent à plumes, 1998)

Pierre Maury


Rêves sous le linceul

(extrait)

 

 

Février 1994,

de l’autre côté du fleuve

 

Lettre à la bien-aimée

 

Mon amour,

 

J’ai écrit sur les flammes ces mots qui jamais ne t’atteindront. J’ai écrit sur ces flammes mes mots qui n’étaient déjà plus que cendres. Je t’ai parlé de mort. Je t’ai parlé de guerre. De désespérance et de noirceur. Les flammes sont montées plus haut encore mais elles n’ont pas rejoint le soleil…

Je m’arrête là.

Plus loin, les chars brûlent tout tandis que l’eau recouvre tout le rivage. Un chien mort flotte. On aperçoit une blessure profonde à travers ses poils rugueux. Tout cela pue affreusement. Des toits en taule dérivent, des feuilles géantes de palmier.

Hier encore, sur ces terres, hier encore… Je n’arrive pas à te dire. Hier encore sonne déchirant et nous blesse dans nos souvenirs.

Qu’est-il donc arrivé à ce continent pour qu’aujourd’hui résonne vide dans nos espérances ?

Je m’arrête là.

J’ai écrit sur les flammes mes mots lourds encore de larmes. Ils n’ont pu éteindre et couvrir tout ce feu qui nous dévaste…


© Le Serpent à Plumes


A paraître le 14 février 2001  au Serpent à Plumes :

 

Nour, 1947 (Fiction française, roman, 240 pp., 99 FF, ISBN 2-84261-248-5)

 

En 1947, au lendemain de l'insurrection malgache, un homme, ancien tirailleur de la deuxième guerre, fuyant la répression coloniale, se réfugie dans une île abandonnée aux ronces et aux mangroves. croyant l'île inhabitée, il découvre avec stupeur que des enfants, irrésistiblement attirés par l'horizon, se jettent régulièrement des hauteurs des falaises pour s'écraser contre les récifs.


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