Merci à Marc Maltais pour son aide!GILLES DUCEPPE ATTRISTÉ PAR LE DÉCÈS DE PAULINE JULIEN
Ottawa, le jeudi 1er octobre 1998
Comme de nombreux Québécois et Québécoises, le chef du Bloc Québécois, Gilles Duceppe, a été attristé par le décès de Pauline Julien, survenu ce matin. Au nom de ses collègues, M. Duceppe a tenu à offrir ses condoléances à la famille de la chanteuse.
M. Duceppe a déclaré : « Avec le départ de Pauline Julien, le Québec perd une de ses grandes dames et une de ses voix les plus intenses et engagées. L’auteure et interprète a mis son immense talent au service des plus grands chansonniers français et québécois avant de s’affirmer elle-même comme une compositrice émérite. Connue et reconnue au Québec et ailleurs pour sa grande passion pour la langue française et sa détermination, elle s’est dédiée à la cause du Québec, à celle de l’avancement des femmes et finalement au mieux-être des plus démunis. »
« Pauline Julien qui aura été de tous les combats a lutté jusqu’à la fin contre le plus difficile d’entre tous, celui de la maladie. Aujourd’hui, nous pleurons une Québécoise saluée internationalement non seulement pour son talent, mais aussi pour sa compassion, sa bonté et sa soif de vivre. Ce soir, le Québec a l’âme à la tristesse. Mes sympathies les plus sincères accompagnent les membres de sa famille dans le pénible deuil qui les afflige. »
Source: Bloc québécois : Communiqué
LE QUÉBEC PERD AUJOURD’HUI UNE GRANDE QUÉBÉCOISE
Montréal, le 1er octobre 1998
« Pauline Julien fut une grande figure du mouvement souverainiste et son cheminement fut intimement lié à celui du Parti Québécois. Le Québec perd aujourd’hui une grande Québécoise », a déclaré Fabien Béchard, premier vice-président du Parti Québécois, à la suite de l’annonce du décès de Pauline Julien.
Tous se rappelleront de sa passion pour le Québec et, surtout, pour les Québécoises et les Québécois. C’est cet amour inconditionnel des gens d’ici qui a caractérisé le plus Pauline Julien. « Sa voix, ses idées et ses convictions nous resteront toujours. Profitons de ce moment douloureux pour souligner collectivement son dévouement, sa chaleur et sa détermination », a conclu Fabien Béchard.
Source: Parti Québécois
Service des communications
PAULINE JULIEN S'ENLÈVE LA VIE
Photo d'archives PAULINE JULIEN
(PC) - 2 octobre 1998 - La chanteuse Pauline Julien nous a quittés. Son corps a été découvert hier matin, chez elle au Plateau Mont-Royal. Pierre Roberge
Il appert qu'elle a mis fin à ses jours avec des médicaments, a indiqué son agente Lucienne Losier. Depuis des années, Mme Julien souffrait d'une aphasie dégénérative « qui lui rendait la vie extrêmement difficile », sa parole et sa motricité étant affectées.Pauline Julien avait été depuis 1962 la compagne du poète, journaliste et député Gérald Godin, qu'elle avait épousé en janvier 1990 lorsque ce dernier était déjà malade ; M. Godin est décédé en octobre 1994.
Hors la vie privée, le couple devait conjuguer ses efforts et aspirations dans la vie publique en s'engageant pour l'indépendance du Québec.
Ce militantisme passionné inquiétait en haut lieu et le gouvernement Trudeau, en octobre 1970, laissa leurs nom sur les listes de suspects à arrêter, à la suite des enlèvements de James Cross et Pierre Laporte ; Pauline Julien fut détenue huit jours, disant par la suite avoir été bien traitée par les policiers mais ne pas pardonner pour autant cet abus de pouvoir d'Ottawa.
Pauline Julien est née à Trois-Rivières en mai 1928, dernière d'une famille de 11 enfants, le père étant commerçant. Les Julien déménagèrent peu après à Cap-de-la-Madeleine, où la future chanteuse et comédienne a notamment étudié chez les Filles de Jésus.
Après son premier disque 33-tours, en 1962, Mme Julien représenta le Canada au concours de Sopot, en Pologne, y remportant le second prix, ce à quoi elle enchaîna une tournée de récitals en Europe, dans les Amériques et en Afrique.
Elle devint aussi sa propre parolière, écrivant des chansons comme L'âme à la tendresse , Au milieu de ma vie ou encore As-tu deux minutes.
Au théâtre, la disparue a d'abord fait sa marque dans L'opéra de Quat'sous et Mère Courage, de Bertolt Brecht. Elle a été aussi de la distribution de Rivage à l'abandon, de Heiner Muller, spectacle inspiré du mythe tragique de Médée et mis en scène par Gilles Maheux.
Une cérémonie de la compassion aura lieu, dimanche à 15 h, à l'église Saint-Pierre-Claver, une paroisse du Plateau Mont-Royal.
* * *
SON DÉPART SUSCITE BEAUCOUP DE TRISTESSE
L'annonce du décès de Pauline Julien a été unanimement accueillie avec beaucoup de tristesse et de consternation. Hier, les hommages affluaient de partout. Michel Benoit
Lors d'un point de presse, lors de sa rencontre avec les dirigeants des grands magasins à rayons, le premier ministre Lucien Bouchard a ouvert une brève parenthèse qui en disait long sur l'admiration qu'il portait à la disparue.
ELLE NE NOUS A PAS VRAIMENT QUITTÉS
« C'était une grande dame, une femme de passion, une poétesse. D'ailleurs, elle ne nous a pas vraiment quittés, car elle demeurera dans la mémoire de tout le peuple québécois », a dit le premier ministre.
GILLES DUCEPPE ATTRISTÉ
Comme de nombreux Québécois, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a été attristé par le décès de Pauline Julien.Offrant ses condoléances à la famille de la chanteuse, M. Duceppe a dit : « Avec le départ de Pauline Julien, le Québec perd une de ses grandes dames et une de ses voix les plus intenses et engagées. »
UNE INFINIE TRISTESSE
« C'est avec une infinie tristesse que j'ai appris la mort de madame Pauline Julien. Femme engagée, passionnée et artiste jusqu'au plus profond de son être, elle a marqué notre époque d'une façon indélébile. Pour le Québec, perdre une grande artiste, une grande interprète, une femme de ferveur et de conviction comme l'était madame Julien, est un grand deuil », a déclaré la ministre québécoise de la Culture et des Communications, Louise Beaudoin, une amie de la disparue.« L'homme est parti pour travailler, la femme est seule à s'ennuyer », chantait-elle. « J'espère que l'homme, elle l'a retrouvé », a conclu la ministre.
UNE FEMME DE TÊTE ET DE COEUR
« La mort de madame Pauline Julien nous plonge tous dans la tristesse », a déclaré le ministre d'État à la Métropole et député de Mercier, Robert Perreault.« Pauline Julien laisse le souvenir d'une femme de tête et de coeur, une femme passionnée capable de compassion pour les plus démunis et de colère contre l'injustice », a-t-il ajouté.
« Elle aura été l'une des voix les plus belles, les plus fortes et les plus écoutées en faveur de la souveraineté du Québec », a conclu le ministre.
CONSTERNATION
« C'est avec consternation que je viens d'apprendre le décès, dans des circonstances tragiques, de cette grande Trifluvienne et artiste de chez nous qu'était madame Pauline Julien », a affirmé le député de Trois-Rivières à la Chambre des Communes, Yves Rocheleau.« Rares sont les femmes qui auront pu, dans leurs chansons, célébrer autant qu'elle toutes les nuances de la parole », a-t-il dit.
« Plus que jamais, en pensant à vous, madame Julien, nous aurons l'âme à la tendresse », a-t-il conclu.
GRANDE TRISTESSE AU CECI
C'est avec beaucoup de tristesse que le Centre canadien d'étude et de coopération internationale (CECI) a appris la disparition subite de madame Pauline Julien.En route pour l'Afrique où elle allait rejoindre une équipe de travailleurs humanitaires du CECI, elle écrivait : « J'ai le trac, je l'ai toujours eu, mais aujourd'hui c'est pire que jamais. Je ne suis ni infirmière, ni médecin, j'ai peur d'être inefficace dans le rôle de coopérante, mais je ne vais pas là comme potiche. J'offre mon expérience de vie, je suis forte, j'ai beaucoup d'endurance, je peux vivre très modestement et j'ai une grande capacité d'adaptation. J'espère que ça peut encore servir. » [Lettres africaines in JULIEN, Pauline, Il fut un temps où l'on se voyait beaucoup suivi de Lettres africaines et de Tombeau de Suzanne Guité, Montréal, Lanctôt Éditeur, 1998, 168 p.]
Source: Le Journal de Montréal, vendredi 2 octobre 1998
« JE SUIS QUÉBEC, MORTE OU VIVANTE! »
Marie-Andrée Chouinard, Le Devoir, le lundi 5 octobre 1998
« Je suis Québec, morte ou vivante! » C'était hier après-midi, dans la poésie, la tendresse, les rires et les larmes, dans une église de son plateau Mont-Royal. C'était un au revoir collectif à Pauline Julien, plusieurs mains agitées pour la Québécoise au vaste coeur, la militante endiablée, la chanteuse passionnée, la poète amie des poètes, la bête de scène, la mère, la grand-mère, la soeur, l'amie, la femme. Pauline.
Venu lui souffler à l'oreille l'une de ses plus belles chansons, c'est Claude Gauthier qui a terminé Le Plus Beau Voyage avec ce cri du coeur, féminisant tendrement la fin de la chanson pour en habiller Pauline. « Je suis Québec, morte ou vivante! » Écoutant Gauthier chanter un dernier hommage à son amie, décédée cette semaine à Montréal, on pouvait presque la voir elle, et la crinière fauve et le sourire élargi, et le poing levé de la combattante, et la douceur dans la voix, et la ferveur des paroles. « J'ai refait le plus beau voyage / De mon enfance à aujourd'hui / Sans un adieu, sans un bagage / Sans un regret ou nostalgie [...] Je suis d'Amérique et de France / Je suis de chômage et d'exil / Je suis d'octobre et d'espérance / Je suis une race en péril / Je suis prévu pour l'an deux mille / Je suis notre libération. »
Ils étaient des centaines hier à s'être réunis pour saluer bien bas Pauline Julien, demeurée femme de détermination jusqu'au dernier geste. Entassés dans l'Église Saint-Pierre-Claver, des amis, des proches, des admirateurs aussi, venus de tous les milieux pour ce dernier et vibrant hommage. Aux côtés de Lucien Bouchard, Robert Perreault, Gilles Duceppe, Gérald Larose, Louise Beaudoin, il y avait les Raymond Devos, Raymond Lévesque, Gilles Vigneault, Claude Gauthier, Louise Forestier, Julos Beaucarne et des dizaines d'autres, tous unis par l'amitié et l'admiration pour la chanteuse à l'âme tendre.
Soulignant « l'infatigabilité » de Pauline Julien, son ami Robert Lalonde, écrivain et comédien, a parlé tour à tour de « l'interprète de la vie », d'une « femme de murmures et de clameur », qui « disparaît sans s'en aller ». « Difficile de parler de dernier repos pour Pauline, a-t-il expliqué hier à la foule réunie, et faisant office pour l'occasion de maître de cette cérémonie de la compassion. Pauline n'était non seulement pas reposable mais elle n'était pas reposante non plus... »
Un à un, ils ont tous défilé, ont pris sa place à elle sur l'avant-scène pour raconter ici une anecdote, réciter là un poème, ou lui dédier une dernière envolée musicale. C'est tantôt à la conjointe du poète Gérald Godin, tantôt à la militante indépendantiste de première et de dernière heure, tantôt à l'amie sensible, la missionnaire engagée et l'avocate des droits au féminin qu'ils se sont adressés, brossant de celle qu'on a surnommée la pasionaria du Québec un portrait des plus touchants.
Touchant, le poème lu par Roland Giguère, et composé pour l'occasion. « Il y a des voix de feu et de fougue. [...] La voix de Pauline était de celles-là. Mais plus qu'une voix encore, elle détenait les fruits de l'amitié, multipliait l'amour. [...] Elle rêvait qu'un jour ou l'autre, tout serait fait. »
Touchante aussi cette marche menant à l'église, où le fleurdelisé faisait bonne figure, symbole éloquent de l'un des plus grands combats de Pauline Julien, porteuse de la cause du Québec. « J'ai toujours trouvé frustrant de faire du porte-à-porte dans le comté avec Pauline Julien, expliquait, sourire en coin, le ministre de la Métropole Robert Perreault et député de la circonscription de Mercier, aux côtés duquel Pauline Julien a porté le message de souveraineté en 1995. En ouvrant la porte, les gens ne disaient pas: "Bonjour M. le député", mais plutôt: "Ah! C'est Pauline Julien!" »
Monique Giroux, animatrice de l'émission Les refrains d'abord, elle qui a côtoyé Pauline Julien devenue une proche amie ces dernières années, a parlé de « l'ambassadrice de la poésie », de la « rage de vivre » ayant précédé ce souhait de disparaître étant donné les ravages de la maladie, d'une « femme entière qui cherchait l'absolu dans l'amour, l'amitié, le désir, l'angoisse de la mort aussi ».
Venus d'Europe saluer lui aussi son amie Pauline, le chanteur belge Julos Beaucarne, et aussi son ami Raymond Devos, que le hasard met en vedette au Québec ces derniers temps pour la présentation d'un spectacle. Demeurée très active jusqu'à la toute fin, Mme Julien avait d'ailleurs assisté à son spectacle mardi dernier. Le poète de l'humour, humoriste de la poésie, avait d'ailleurs réussi à provoquer l'hilarité chez son amie... « Elle a ri et pleuré jusqu'au dernier moment », a confié son fils Nicolas.
Entremêlés aux témoignages des amis, complices des multiples vies de Pauline, les bons mots de sa famille - sa nièce Geneviève, et son fils Nicolas - sont allés droit au coeur. « Pauline l'insoumise, qui fulminait de colère et d'indignation devant la misère, l'injustice et la souffrance, évoquait hier Geneviève Guay, sa nièce. Pauline grande amoureuse? On dirait plutôt la femme d'un seul homme », a-t-elle ajouté, saluant ici le lien profond qui l'a unie pendant plus de trente ans au poète et homme politique Gérald Godin, décédé d'une longue maladie en 1994.
Son fils Nicolas - Pauline Julien a aussi une fille, Pascale - a levé un coin de voile sur les circonstances ayant entouré le départ de sa mère, une sortie de piste que la chanteuse avait soigneusement planifiée. « Nous sommes tous extrêmement fiers de son courage et de sa bravoure, a-t-il expliqué. Nous sommes aussi un peu soulagés car pour Pauline, l'existence était devenue invivable ces dernières années, même communiquer avec ses proches était à peu près incompréhensible. [...] Elle nous avait tous très bien préparés, elle savait ce qu'elle faisait, et elle a repoussé l'échéance tant qu'elle a pu. »
Partie la tête haute, alors qu'elle savait que la maladie allait chaque jour la confiner un peu plus à la dépendance, Pauline Julien a quitté la scène sous une salve d'applaudissements bien sentis, et sous une clameur attendrissante. Distribuées un peu partout dans la salle, les paroles qu'elle avait un jour composées, et puis chantées, étaient reprises à l'intérieur, puis timidement dehors, où la foule attendait la sortie du cortège. « Ce soir, j'ai l'âme à la tendresse / tendre tendre, douce douce / ce soir, j'ai l'âme à la tendresse / tendre tendre, douce douce / Pourtant nous savons que la vie est plus forte que la mort / le désespoir a dit son dernier mot / Permettez-moi de vous aimer toujours / Riche de vos secrets j'attendrai j'attendrai / Les amitiés nouvelles. »
Source: Le Devoir, lundi 5 octobre 1998
UNE FEMME DE FEU
« Pauline Julien, c'était le Québec »Odile Tremblay, Le Devoir, le vendredi 2 octobre 1998
Elle est disparue, la diva, la sorcière pas comme les autres, la grande interprète des Vigneault et Léveillée, la combattante de la cause du Québec. Elle est morte à 70 ans, en butte depuis trois ans à une aphasie progressive, choisissant elle-même le jour et l'heure, comme on tire sa révérence quand la pièce est trop tragique. Comment se réconcilier avec le fait que Pauline Julien se soit donné la mort hier, elle qui symbolisait la vie?
Sa grande bouche, sa belle voix rauque, son altruisme, son engagement toutes griffes dehors, tout corps investi, son âme à la tendresse. On profère le nom de Pauline Julien et une foule d'images surgissent en vrac tant elle fait partie de la mémoire collective. 200 chansons, 22 albums, une personnalité, une énergie, des causes en porte-voix. Brave, ardente mais aussi fragile, Pauline Julien. On la revoit, lionne à crinière, pasionaria de la scène, chanter Vigneault, tant d'autres, ses propres textes aussi. « Garderez-vous parmi vos souvenirs ce rendez-vous où je n'ai pu venir? » Elle a pris son dernier rendez-vous, Pauline Julien. Au delà des luttes partisanes, c'est un Québec « mort ou vivant », par elle follement aimé, qui prenait hier le deuil de sa prêtresse.
On la revoit figure de proue de la bataille souverainiste aux côtés de son compagnon Gérald Godin, portant l'étendard de la primauté du français en son pays, comme on la retrouve de mémoire en tandem avec la chanteuse Anne Sylvestre appeler toutes chansons dehors les femmes à se lever debout. Généreuse Pauline Julien qui s'envolait pour l'Afrique il y a quelques années afin d'aider les plus pauvres du monde. Il y avait un côté missionnaire en elle, un refus de l'individualisme mesquin qui s'étendait comme un cancer dans sa société autour d'elle. Artiste engagée jusqu'à la moelle; Poèmes et chants de la résistance, le titre d'un de ses spectacles, la résume tout entière. Jamais interprète ne se sera autant investie de toute sa voix, de tout son corps, de toute son âme, dans la longue quête d'identité de son peuple.
Claude Léveillée, le compagnon de la première heure, se rappelle de la tourmente qui les a tous deux emportés durant les années de la Révolution tranquille, aux côtés de Ferland, de Vigneault, de Clémence aussi. « Pauline, c'était une guerrière, un être de barricade, une femme qui, voyant un danger de mort quelque part, y faisait face », se souvient-il. Au delà de l'interprète, c'est la personnalité de Pauline Julien qui demeurera présente en Claude Léveillée, la femme de feu, la courageuse, la bête de scène qui vivait une histoire d'amour avec le public. À ses yeux, la mort n'est pas un point final. « Pauline crée encore dans nos mémoires, estime-t-il. Qui peut tuer la création? Pauline fait désormais partie de la grande légende québécoise. Et dans cette légende, plus personne ne peut l'atteindre. »
Pauline Julien, c'est une grande dame qui s'est mariée à une époque, au cur de ces années 60 et 70, à l'heure où chanson rimait avec pays à réinventer. Née à Trois-Rivières en 1928, cadette d'une famille de onze enfants, elle a fait ses débuts au théâtre à Québec chez Les Compagnons de la Nef. Comme bien des artistes québécois, sa carrière de chanteuse a débuté à Paris en 1951. Elle était partie étudier le théâtre, s'est mise à chanter dans les boîtes Ferré, Vian, Brecht. À son retour au pays, en 1957, elle chanta encore, mais en mettant de plus en plus souvent à son répertoire des auteurs québécois. C'est dans l'effervescence des boîtes à chansons triomphantes qu'elle devint prophète en son pays. Vigneault, Léveillée, Stéphane Venne, Raymond Lévesque, Gilbert Langevin, Georges Dor, Clémence Desrochers, Pierre Calvé, tant d'autres. Elle en aura interprété, des auteurs québécois, ici comme en France, contribuant énormément à populariser la chanson québécoise en Europe (et la chanson française au Québec), appelant au dialogue, à la confrontation des cultures. Pauline Julien cumula les carrières, parolière, interprète mais aussi comédienne. On l'a vue dans l'immortel Opéra de Quat'sous comme au cinéma (dans Entre la mer et l'eau douce de Michel Brault, notamment), mais sa voix fut son arme de choc.
« Pauline Julien, c'était le Québec », affirme la romancière Hélène Pednault, une amie intime de la disparue. Mais le Québec a aussi ses ingratitudes. Elle se sentait bien oubliée, bien reléguée au passé, la Pauline Julien des derniers temps. « Comme c'est fragile / Tantôt nous étions bien / Il est passé un vent chagrin. / Je deviens inutile », chantait-elle sur des paroles de son amie Clémence. Le Québec n'avait-il plus ni deux secondes ni deux minutes à lui consacrer de son vivant?
Son féminisme fut aussi ardent que son nationalisme. Jamais elle ne se donna à moitié. Sa vieille complicité avec la chanteuse française Anne Sylvestre, leur engagement commun pour la cause des femmes, ont donné naissance notamment à un spectacle en duo, Généreux croisés, qui les entraîna sur les routes de France et du Québec de 1987 à 1991, toutes sorcières unies. Anne Sylvestre était à Montréal, hier, brisée de chagrin, refusant tout commentaire. C'est un pan de sa vie qui disparaît en même temps que Pauline Julien.
On prononce le nom de Pauline Julien et ressurgit sa longue et ardente histoire d'amour avec le député, poète et journaliste Gérald Godin, couple combattant devenu mythique. 32 ans d'amour, de complicité, de causes à défendre, avec le choc de l'emprisonnement dans le fracas des événements d'octobre 1970. Trop engagé, le duo. On le lui fit bien voir. Vint, en 1994, la mort du compagnon qu'elle avait accompagné tout au long de son combat contre le cancer, vint la maladie, cette aphasie progressive qui faisait perdre ses mots à celle qui avait tant combattu avec la parole. Vinrent les moments de déroute et puis, un jour, des somnifères avalés pour en finir. « Elle parlait de suicide depuis un an, précise son agente et amie Lucienne Losier. C'était l'enfer pour elle. Pauline ne pouvait plus écrire, à peine parler. Sa maladie dégénérait. Toujours lucide, elle savait qu'elle était appelée à devenir confuse. »
Sa biographe Louise Desjardins précise à quel point cette défection des mots l'avait rendue malheureuse. « Elle avait tant de choses à dire et n'y arrivait pas. Elle aimait la vie et cet amour de la vie alternait avec des accès de tristesse, de désespoir. »
Cette année, Pauline Julien avait publié chez Lanctôt Il fut un temps où l'on se voyait beaucoup, livre-journal où elle racontait ses détresses, ses beaux moments, sentant l'urgence de se confier « avant de tout perdre, la mémoire, la parole, la santé, le plaisir de vivre, les câlineries réciproques de ma famille et de mes amis, l'habitude de rire à propos de tout et de rien... », comme elle le précisait. Avant de tout perdre, elle a choisi de tirer sa révérence, Pauline Julien. Le Québec garde son souvenir, sa voix, son exemple aussi. Claude Léveillée ne dit-il pas que les créateurs ne meurent jamais?
Source: Le Devoir, vendredi 2 octobre