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Polar : Patrick Pécherot pourriez-vous vous présenter rapidement aux lecteurs de ce site (profession, âge, etc.) ?
Je suis né le 11 décembre 1953, à Courbevoie (Hauts de Seine). Racines familiales : la banlieue parisienne et la Drôme. Marié, une fille. Activité professionnelle : je suis passé de la protection sociale au syndicalisme. Je travaille au sein de la CFDT. J’y ai occupé plusieurs fonctions dont celle de rédacteur en chef de son hebdomadaire, Syndicalisme Hebdo. Aujourd’hui, j’ai en charge l’animation d’un supplément fédéral à son mensuel, CFDT Magazine.
P : Question traditionnelle : pourquoi écrire ?
Par prolongement de la lecture, d’abord, comme on s’essaie à la musique après en avoir écouté. Pour le plaisir, ensuite - ou le besoin - de raconter quelque chose. Puis pour celui de travailler ses phrases, de progresser. Pour trouver le rythme, la bonne image, le mot juste…
P : Pourquoi du polar ? Avez-vous écrit autre chose ? Si oui, quoi ?
Par amour du genre. Pour ses conventions et la liberté de ton qui lui est propre. Parce que le noir est une littérature qui n’a pas peur de se colleter avec la réalité. Parce que c’est une autre façon de vivre mes engagements. Ai-je écrit autre chose ? Des chansons, inchantables, et pas mal d’articles.
P : Parlons un peu roman policier. Le "polar" c'est quoi pour vous ?
Une façon de voir “ les choses derrière les choses ” , pour reprendre l’expression de Mac Orlan. Comme son peintre du Quai des brumes qui dessine un noyé quand il regarde la mer et un pendu quand il observe un arbre, le polar dévoile ce qu’il y a derrière les apparences. Même si ce n’est pas réjouissant. Il est aussi une façon de jouer cette “ musique des déshérités ” dont parle Jean Vautrin. Tout ceci ne signifie pas que le genre soit sinistre. Au contraire, l’humour en est souvent un ingrédient essentiel, un antidote au désespoir.
P : Vos auteurs de polars préférés ?
Les pères du noir, bien sûr, Hammett, Chandler, Goodis, Chester Himes… Idem de ce côté de l’Atlantique avec Amila, Malet, Héléna, Simenon, dans un autre registre. Chez mes contemporains : Daeninckx, Crumley, Fred Vargas…
P : Vos trois polars préférés (mais vous pouvez aller jusqu’à cinq !)
Difficile. Ce genre de choix est toujours arbitraire et circonstancié. Plutôt que mes cinq préférés stricto sensu, je citerai cinq polars parmi ceux que je préfère. La dame du lac, La Danse de l’ours, n’importe quel Maigret, Le boucher des Hurlus, Un privé à Babylone.
P : Est-ce que vous lisez beaucoup ? Uniquement des romans policiers ?
Je lis sans arrêt. Professionnellement, je dois avaler des tas de journaux, notes et documents. Avec les romans, je prends mon temps. J’aime flâner dans un bouquin, m’arrêter sur des phrases, savourer des passages... Quand je l’ai terminé, j’en prends un autre. Polar ou non.
P : Combien de temps en moyenne pour écrire un roman ?
Une dizaine de mois.
P : Comment écrivez-vous vos romans ? en partant sur une vague idée et en découvrant les péripéties au fur et à mesure ou bien en suivant un schéma bien défini que vous suivez à la lettre ?
Je démarre généralement sur une situation et une atmosphère. Au départ la trame générale est assez vague. Elle se précise au fil de la plume. Je suis plutôt du genre feuilletoniste, à ne pas savoir forcément, en commençant un chapitre, où il va me mener.
P : Parmi vos romans quel est celui que vous préférez ?
Les Brouillards de la Butte ou Belleville-Barcelone… Disons Belleville, je suppose qu’on a toujours une préférence pour son petit dernier.
P : Dans Les brouillards de la Butte et Belleville-Barcelone vous ressuscitez Nestor Burma. Est-ce que vous envisagez de poursuivre cette série ?
Avec Les Brouillards, j’ai réalisé un vieux rêve : donner une jeunesse à Nestor Burma. C’était un projet de Léo Malet qu’il n’a jamais concrétisé. Je comptais m’en tenir là, mais une fois le livre achevé, j’ai éprouvé beaucoup de difficultés à quitter mes personnages et le Paris de l’entre-deux guerre. J’en ai discuté avec Patrick Raynal, il m’a dit que je n’en avais sans doute pas fini avec mon sujet. D’où l’idée d’une suite. Ce n’est pas pour autant la reprise de la célèbre série de Malet. Le héros de Belleville-Barcelone s’appelle Nestor, est-il Burma ? Est-il une sorte de double archétypal ? Je laisse à chacun le soin d’en décider. Une chose est sûre, ses aventures sont chronologiquement antérieures à celle du vrai Nestor Burma qui a commencé les siennes en 1942. Je pense consacrer un troisième roman à cette période. Il bouclera la boucle entamée avec les Brouillards.
P : De même on y trouve André Breton. Un poète dans des polars !!! C’est plutôt curieux, non ? Comment vous est venue cette idée ? Est-ce qu’il était ami avec Léo Malet ?
Le polar et les poètes, la rencontre n’est pas nouvelle. Beaudelaire traduisant Edgar Poe considéré comme un des fondateurs du roman policier, Desnos consacrant un poème à Fantômas, icône des surréalistes et dont les aventures à la poésie flamboyante sont par ailleurs truffées d’alexandrins cachés, André Héléna publiant des poèmes (pas franchement bons…), Malet en écrivant de fulgurants… On pourrait allonger la liste, les éditions du Ricochet ont lancé une collection de textes poétiques écrits par des auteurs de polar (Patrick Raynal, Chantal Pelletier, Franck Pavloff, Jean-Bernard-Pouy, Hervé Prudon, Jean-Claude Izzo…) Celui qui a été le plus loin dans le genre est sans doute Léo Malet. Il a appartenu au groupe des surréalistes. Il a publié trois plaquettes de poèmes, il a inventé l’art du décollage et créée des objets miroirs (certains étaient d’ailleurs exposés à Beaubourg, en 2001, dans le cadre de l’expo sur la révolution surréaliste). Malet était proche de Breton à qui il vouait une amitié sincère. Partant de là, il était tentant d’imaginer leur rencontre. Celle que je relate dans les Brouillards est, bien sût totalement inventée (pour connaître la vraie, se reporter à Léo Malet lui-même et à son livre de souvenirs : La Vache enragée, ed Hoebeke). Quand je l’ai conçue, Breton ne devait pas tenir une place si importante dans le récit,. Au fil des pages, il s’y est incrusté au point d’en devenir l’un des personnages principaux… Et de revenir dans Belleville-Barcelone.
P : Belleville Barcelone se situe en 1938, pendant le Front Populaire, la guerre en Espagne. Cela a dû demander une documentation importante pour évoquer les différents personnages, comme Weidmann, un tueur en série (déjà !), son avocat Moro Giafferi ?
On ne se lance pas dans une époque au hasard. On la choisit en général parce qu’elle vous intéresse depuis longtemps. A ce titre une partie de la documentation est souvent déjà emmagasinée. Réunir ce qui manque fait partie du plaisir de l’aventure. Cela étant, j’essaie de ne pas me laisser envahir. Rien n’est pire que ces romans dont les auteurs croient “ faire vrai ” en étalant des références et des connaissances, souvent fraîchement acquises qui plus est. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de rendre palpable une atmosphère. Le fond historique doit, évidemment, être rigoureux. Pour le reste, je revendique le droit à la création. Par exemple, quand je cite une pièce de théâtre pour marquer l’époque, je me documente. Si j’utilise la même pièce pour ce qu’elle porte de symbolique, je ne vais pas vérifier, si, en mars 38, tel théâtre la programmait. Ainsi, quand je signale, au début du livre, qu’une salle du XXème arrondissement reprend “ Les gaîtés de l’escadron ”, peu m’importe que cela soit vrai. L’intérêt réside dans le symbole d’une France qui se délecte au spectacle d’un comique troupier dépassé quand le bruit des bottes résonne en Europe.
Idem pour les lieux. Je crois plus important d’en saisir l’ambiance et de la faire partager, que de se livrer à une description topographique exacte, mais sans âme. Peu m’importe de savoir si, dans la rue des Solitaires existait une allée de terre, telle que je la décris. Ce qui est important est qu’elle ne soit ni décalée ni anachronique, que le lecteur la sente et qu’elle fasse sens.
La documentation peut aussi être à l’origine de rebondissements. Dans Belleville- Barcelone, l’affaire Weidmann m’a servi à illustrer la chronologie du récit. C’est en allant chercher des infos sur ce serial killer avant la lettre que j’ai découvert celui qui fut son avocat à partir de 1938 : Vincent de Moro Giafferi. Surprise ! Je me suis aperçu qu’il était aussi l’avocat de la veuve de Carlo Rosselli, antifasciste italien assassiné en France, et qui tient une place importante dans mon roman. Résultat, Moro est entré dans mon histoire. Il joue un rôle clé dans son dénouement. Et pourtant, pendant toute la première moitié du livre, je n’avais même pas songé à lui.
P : Pourquoi avoir choisi cette période, alors que Les Brouillards se situaient vers 1920, ce qui fait un saut d’une quinzaine d’années ?
Je voulais marquer la distance nécessaire à l’évolution de mon personnage principal. Douze ans après ses aventures dans Les brouillards de la Butte, celui qu’on appelait Pipette n’est plus. L’expérience aidant, il a fait sa mue. Mais j’avais surtout envie d’aborder la guerre d’Espagne, un sujet qui me tient à cœur. Et auquel la postface des Brouillards faisait déjà allusion à travers le destin de Lebœuf, le compagnon de Pipette. Pour autant, plutôt qu’un récit classique - les blancs contre les rouges - il m’a semblé plus intéressant de traiter de la guerre dans la guerre, à travers la tentative des staliniens d’écraser tout ce qui n’était pas dans la ligne de Moscou. Enfin, l’année 1938 est une année symbole à bien des égards. En France, le front populaire vit ses dernières heures, en Espagne, Franco a virtuellement gagné et, de l’autre côté du Rhin, Hitler s’apprête à déferler sur l’Europe, …C’est la fin des grandes espérances et l’annonce des années noires.
P : Le gala de soutien à l'Espagne (page 172 et suivantes) avec Fréhel, Michel Simon, Jo Privat a-t-il eu lieu ?
Il est pure invention. Cela renvoie à ce que nous évoquions tout à l’heure à propos de la création. A travers cet épisode, outre son utilité dans l’intrigue, je voulais peindre un instant de fraternité. J’y ai fait figurer des personnalités qui, à des degrés divers, font partie de mon petit panthéon. En veillant à ce que leur participation à un gala de ce genre soit plausible au regard de leur vécu.
La chanson de Piaf (“ Moi, Hiltler j’lai dans blair et j’peux pas l’renifler/si t’es nazi, va t’faire piquouser ” citée p.56) est en revanche parfaitement authentique. Dans le mélange des faits réels et de l’invention propre au roman, l’important, est de ne pas trahir.
P : Si vous avez repris le personnage de Nestor Burma, c’est un hommage à Léo Malet ? Que représentent-ils pour vous ?
Burma est sans doute l’un des derniers grands héros populaires mythiques de la littérature. J’ai dévoré ses aventures à la fin des années 70, quand Malet a été redécouvert, grâce à une poignée d’amateurs et à quelques auteurs comme Vautrin, Vilar ou Manchette qui voyaient en lui un précurseur du roman noir français. Depuis, je relis régulièrement “ Les nouveaux mystères de Paris ”. Comme Fantômas est l’archétype du génie du mal, Lupin celui du gentleman cambrioleur, Burma est celui du privé libertaire, “ l’homme qui met le mystère knock out ” mais qui marche en dehors des clous. Pour moi, Malet est un des grands du polar et un fantastique piéton de Paris. Ses romans peuvent parfois paraître datés, le charme opère toujours, à travers les déambulations de son héros aussi bien qu’à travers son humour ou ses images extraordinairement poétiques. Pour le reste, comme tout un chacun, je suis mal à l’aise devant l’évolution de Malet vers des idées racistes. A la relecture de ses bouquins, il est évident qu’elles étaient en germe dans son œuvre. Mais le personnage est sans doute beaucoup plus complexe qu’on ne le dit. Mon Malet à moi, c’est celui de Jean-François Vilar qui en est, lui aussi un grand amateur, au point d’en avoir fait le personnage de Maleo dans “ Bastille tango ”. Celui que Noël Simsolo piste dans “ Les derniers mystères de Paris ”. Celui de Guy Marchand, le meilleur Burma qu’on pouvait souhaiter à l’écran. Et bien sûr, le must, celui de Tardi.
P : Parmi les Burma de Léo Malet, quel est votre préféré ?
“Brouillard au pont de Tolbiac” pour sa beauté et sa mélancolie, “Les rats de Montsouris” pour ses images poétiques et les références au surréalisme, “M’as-tu vu en cadavre” pour sa tendresse et l’univers des vieux cabots du music hall. A ces Burma parisiens, j’ajouterai sa première aventure : “120 rue de la gare”. Et un Malet non burmien, le premier de la célèbre trilogie noire : “La vie est dégueulasse”. Là, accrochez-vous, noir, c’est noir !
P : Dans vos romans ce qui ajoute au plaisir de l'intrigue, c'est l'évocation d'événements ou de souvenirs, comme par exemple dans Belleville Barcelone celui de "…Raymond la Science et André Soudy, le gamin malchanceux qui écrivait des vers…"
Les lieux dégagent des émotions qui émanent des évènements dont ils ont été le théâtre ou des personnages qui les ont habités. On ne passe plus de la même façon boulevard Richard Lenoir quand on sait que Maigret y avait son domicile. On ne prend pas son café au Croissant sans songer que Jaurès y fut assassiné. Cela fait partie de cette poésie si particulière des balades le nez au vent. C’est aussi le travail de l’écrivain que de raconter les histoires cachées dans son décor. Dans le cas présent, il m’était difficile d’écrire sur le quartier sans parler de la rue Fessart. Là où ont un temps vécu ceux qui allaient devenir les bandits tragiques de la bande à Bonnot. J’ai choisi d’évoquer le destin de Soudy parce qu’il me parait émotionnellement très fort. Un jeune type à peine sorti de l’adolescence, écrasé par la fatalité. Tuberculeux, exclus socialement, malheureux en amour, timide, maladroit, bandit terrorisant l’opinion mais rêveur et poète. Sensible au point de s’évanouir après les braquages. Sa gentillesse et le ratage de sa vie iront jusqu’à émouvoir ses gardiens. Quand il est monté à la guillotine ses derniers mots furent pour masquer le frisson qui l’a parcouru devant l’instrument du bourreau : “ Je tremble de froid, pas de peur. Pourrais-je avoir un café chaud ? ” Comment passer rue Fessart sans penser à ça ?
D’autres évocations sont en revanche purement imaginaires. Il en est ainsi de Coco, le coq qui prend les illuminations du quartier, lors de la victoire du Front populaire, pour le lever du jour. Là encore, une règle : pas de liberté avec l’Histoire, mais pour le reste, libre court à la création.
P : Ce qui me semble important aussi c’est “ l’atmosphère ”, on sent que vous aimez les années 40-50, qui évoquent les films en noir et blanc, avec Gabin, Lino Ventura à ses débuts, Renoir, Prévert, etc.
Quel que soit le sujet de mes romans, j’attache énormément d’importance aux atmosphères. Dans l’écriture, comme dans la lecture, je les ressens presque physiquement. J’essaie de les peindre en utilisant des détails, des odeurs, des bruits. Cela me semble beaucoup plus évocateur qu’une longue et minutieuse description qui enferme l’imaginaire du lecteur dans un cadre strict, sans lui laisser la possibilité de vagabonder. En la matière, pour avoir essayé de restituer l’atmosphère de l’immédiat avant-guerre, il est logique que mes récits évoquent des images de l’époque. Et qu’ils renvoient à un certain cinéma qui s’est poursuivi jusque dans les années cinquante. D’autant que j’ai pour lui une tendresse particulière. Cela ne traduit pas pour autant une quelconque nostalgie au sens où la nostalgie porte en elle un regret du passé. Ce qui n’est jamais loin du passéisme.
P : Epoque qui évoque aussi les BD de Tardi. Puisque vous avez écrit des scénarios de BD, quels sont vos dessinateurs préférés dans ce domaine ?
Franquin, Hergé, Tilleux, Fred, Jeff Pourquié et, bien sûr, Tardi.
P : Et Thomas Mecker (on devine le clin d’œil à Jean Amila), le héros de vos deux premiers romans, reverra-t-il le jour ?
Le héros de Tiuraï et de Terminus nuit s’appelle Mecker en hommage à Jean Amila dont le nom véritable était Jean Meckert. Amila est une de mes grandes références, et il n’est pas étranger à mon premier roman. Pour la petite histoire, j’avais ôté le “ t ” final à son patronyme, mais une coquille sur la quatrième de couverture de Terminus nuit le lui a rendu. Un signe ? Pour le moment, Thomas Mecker(t) est au frais. Reviendra-t-il, je serai bien incapable de vous répondre.
P : Avez-vous un autre roman en chantier ? Si oui, son thème, son titre si ce n'est pas indiscret.
Je travaille actuellement à un roman pour les douze-treize ans, genre auquel je ne me suis jamais essayé. Je m’attellerai ensuite au polar qui bouclera mon “ cycle ” entre-deux guerres. Je n’en dirai pas plus, secret de fab.
P : Dernière question traditionnelle : quelle question ai-je oublié de vous poser ? (et sa réponse !)
Je n’en vois pas..
P : Pour en savoir plus sur Patrick Pécherot et lire d’autres interviews concernant ses romans voir son site très bien fait : http://www.pecherot.com
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