DES PRINCIPES DE LA NOUVELLE COMMUNICATION DANS LA GESTION DE CLASSES DIFFICILES
Approche systémique de la classe :
Une classe perturbée par un élève, la tentation est grande d'enlever cette personne (qui ne l'a jamais pensé ? ). Mais cela ne solutionne pas toujours le problème !
Il faut alors considérer la classe comme un système et la perturbation comme un symptôme d'une "pathologie" de cette classe.
En fait, tout se passe comme si la classe "nourrissait" la perturbation et la perturbation se nourrissait de la classe. C'est l'hypothèse de Jackson du MRI. Conséquence : on s'aperçoit qu'il faut non seulement "traiter" le perturbateur, mais également la classe, qui peut-être considérée comme "perturbatogène". La classe perturbée s'est installée dans un équilibre (homéostasie) qu'il convient de déplacer vers un autre plus sain pour la classe.
On peut agir sur cet équilibre en métacommuniquant sur cet équilibre perturbateur aussi bien avec le perturbateur que la classe qui génère, en quelque sorte cette perturbation. Une heure de vie de classe peut être utilisée à cet effet.
Sauf à éliminer le perturbateur et à prendre le risque d'en générer d'autres jusqu'à extinction de la classe ! On ne peut faire l'économie de faire réfléchir tout le monde : la classe, les enseignants, ... C'est ambitieux, mais c'est à ce prix qu'on évitera l'exclusion. Cette technique fait appel à l'éthique du système d'éducation dans lequel se trouve la classe (élitisme, exclusion, ... , égalitarisme).
Modélisation de la relation prof/élève :
Du temps du ministère de l'instruction nationale la nature des relations maître/élèves pouvait être caractérisée de complémentaire (au sens de Bateson et de l'école de Palo Alto). C'est à dire, une relation enseignant/enseignés, celui qui sait. celui qui apprend, celui qui dit/ celui qui obéit, ..., les enseignants tenant toujours le rôle "haut" et l'élève le rôle "bas".
Or Bateson écrit que ce genre de relation portée à l'extrême devient toujours pathologique.
Il dit d'ailleurs la même chose de la relation interindividuelle dite symétrique, pour laquelle les communiquants répondent à un même niveau d'intervention : donnant/donnant ; violence/violence, gentillesse/gentillesse, ...
Les relations saines, équilibrées, écologiques au sens de Bateson seraient une séquence de relations de différents types (complémentaire, symétrique).
Un enseignant devrait donc savoir métacommuniquer sur la relation qu'il a avec ses élèves, s'arranger pour changer de niveaux (haut et bas dans des relations complémentaires) et engager des relations symétriques aussi souvent qu'il le peut.
Bien sûr, l'enseignant doit transmettre le savoir qu'il possède et qu'à priori les élèves ne possèdent pas, cela conduit donc à une relation de type complémentaire avec niveau "haut " pour l'enseignant et "bas "pour les élèves.
Mais, faisons l'effort d'imaginer ce que pourrait être l'échange de niveaux ! En sport, imaginer un élève champion de France d'une discipline, est-ce que l'enseignant ne pourrait avoir une relation complémentaire enrichissante où l'élève aurait le niveau "haut" ? Et cela devant les autres élèves (sans que le professeur perde la face ! ). De même dans les autres disciplines peut-on trouver des élèves ayant des savoir que nous pouvons acquérir (personnellement, en électronique lorsque mes élèves me parle des caractéristiques de leurs P.C., ...).
Ainsi acceptons que dans une relation complémentaire les prof et les élèves peuvent tenir les deux niveaux "haut et bas ".
Il semble important pour améliorer la communication que l'élève puisse tenir de temps en temps le niveau "haut", que cela soit au sujet d'une discipline scolaire, de savoir moins scolaire (comportemental, ex : élève non fumeur/ prof fumeur), artistique, ...
Pour ce qui est de la relation symétrique, les exemples sont également légion, quand un professeur voit en spectateur un film lors d'un voyage scolaire, les enseignants et les élèves apprennent ensemble, lors des match prof/élèves, quand un enseignant interroge, à l'issue d'un cours, un élève et qu'en retour l'élève pose des questions au professeur, c'est une relation donnant/donnant. Dans certaines situations éducatives où l'enseignant recherche à fond l'activité des élèves, le professeur propose des situations que les élèves solutionnent et l'élève propose au professeur des indications sur les mécanismes de l'apprentissage qui sont très intéressantes pour le professeur (pour améliorer son enseignement, sa connaissance générale de l'apprentissage).
Ainsi, trois types de relations enseignants/élèves existent :
Complémentaire haut/bas
Complémentaire bas/haut
Symétrique
La communication idéale doit comporter un roulement de ces trois types de relations. Cela ne doit pas forcément être 1/3, 1/3, 1/3 du temps mais il est important de ne pas fonctionner sur un seul type sous peine de tomber dans une communication pénible, non efficace, génératrice de crises.
La double contrainte :
Pour expliquer ce concept subtil trouvé par Bateson, prenons l'exemple de l'adulte qui dit à l'enfant : " Sois toi même ! " .
si l'enfant obéit : il n'est pas lui même puisque ce n'est pas lui qui a décidé d'être lui même !
si l'enfant décide de ne pas obéir, il est lui même, du moins le croit-il, mais en fait, il obéit à la consigne, donc il n'est pas lui même !
l'enfant est donc pris dans un cercle de contradiction duquel il ne peut sortir indemne !
Dans les deux cas, il existe un malaise existentiel qui peut, dans certains cas être très grave (cf. éducation des petits Balinais raconté par Bateson).
Je voudrais montrer ici, qu'en éducation, il existe de ces situations pathologiques qui peuvent pourrir les relations enseignants/enseignés.
Sortir de ces situations malsaines passe inévitablement par de la métacommunication, c'est à dire parler sur la communication malsaine qui s'instaure. C'est en général ce que font les enseignants qui savent retourner une mauvaise ambiance de classe, ils métacommuniquent sur les relations qui existent dans la classe en provoquant de mini-réunions de vie de classe, des entretiens, ...
Exemple classique :
Je pense à un élève qui ne savait pas se tenir en classe, (il se levait et s'étirait quand il le désirait, ...., râlant si on lui disait quelque chose !), cela énerve l'enseignant et l'élève ne comprend pas pourquoi il s'énerve contre lui et pense qu'il y a subjectivité.
En résumé :
L'élève en a marre des cours, il se lève, s'étire, prétextant un mal de dos, le prof arrête son cours et lui fait une remarque en finissant sa remontrance en disant : tiens toi bien, comme un garçon bien élevé !
Le garçon pense qu'il n'est pas mal élevé (amour, respect des parents) donc il est bien élevé.
Si le garçon obéit au prof il se contredit car il accepte de se considérer comme mal élevé, donc de renier l'éducation de ses parents.
si le garçon n'obéit pas au prof il contredit le prof et ses ennuis continus, ceux de la classe aussi.
Face à ce cas il apparaît qu'il faut métacommuniquer sur la relation qui devient lourdes et dangereuse pour la classe. On peut faire appel aux pairs de l'élève perturbateur (les autres élèves) pour obtenir de l'intersubjectivité qui peut se rapprochée d'une certaine objectivité.
Ainsi la critique du comportement ne vient plus seulement du prof mais aussi de pairs dans une relation symétrique.
De cette situation le prof apprend également beaucoup de choses sur le comment régler ce genre de situation (un élève qui s'étire en classe), ainsi le prof tient la position basse d'une relation complémentaire qu'il entretient avec sa classe. Cette relation est en générale brève mais se répète assez souvent. Il finira par récupérer la position haute, en étant passé par plusieurs relations de type symétrique (donnant/donnant) avec les protagonistes de la classe.
Ce drame, ou ce qui aurait pu le devenir (manque de respect, jeu de mains ...) a été réglé par une séquence diversifiée de types de relations qui ont accompagnés une métacommunication sur une situation de malaise de la classe.
Introduction d'une double contrainte :
Le prof aurait pu dire : Continus de te tenir mal !
s'il continu ses perturbations, il obéit au prof !
s'il n'obéit pas, il est obligé de changer son comportement et de ce fait accepte de se considérer mal élevé, ce qui n'est pas tenable non plus !
Cette situation paradoxale est pour lui propice au changement de comportement afin de ne plus générer ce genre de remarque déstabilisante. Si l'on veut que ce changement perdure il faut, comme toujours, accompagner cette situation de métacommunication.
L'injonction paradoxale :
Pour quasi obliger un élève à changer de comportement, on utilise quelquefois l'injonction paradoxale par l'introduction d'une double contrainte chez l'individu. C'est le principe du mal qui guérit !
exemple :
Un élève arrive en retard systématiquement. Vous en avez marre, vous avez tout essayé, tout ou presque car est venu le moment d'essayer l'injonction paradoxale.
Vous dites à l'élève : Demain je veux que tu arrives en retard !
L'élève est coincé :
S'il vous obéit, il arrive donc en retard, il se déconsidère car jusqu'à maintenant il prenait sa décision d'arriver en retard et voici qu'il ne prend plus cette décision personnelle, puisque c'est vous qui lui avez pris pour lui !
S'il ne vous obéit pas, il arrive donc à l'heure, ne faites rien, commencez votre cours. En fin de cours, prenez le à part et métacommuniquez avec lui sur cette nouvelle situation en positivant au maximum.
Si il continue d'arriver en retard, ce qui est peu probable, métacommuniquez avec lui en lui faisant remarquer que vous obéir ne l'a pas tué ! et cela serait préférable qu'il arrive quand même à l'heure car cela arrangerait tout le monde. Même vous, êtes obligé d'arriver à l'heure !
Le jeu de rôle comme moyen de décentration :
Un des moyens que l'on peut utiliser lors d'une réunion de vie de classe est une version des jeux de rôles, en ce sens que l'on peut demander à certains élèves de se mettre à la place (prendre le rôle) d'un autre élève, rentrer dans sa logique intra et interpersonnelle. L'élève ainsi fait un vrai travail de compréhension de la situation et celui qui se voit joué par un autre comprend également un certains nombre de choses, comme l'image qu'il véhicule au regard des autres. A la fin, l'utilisation d'une métacommunication sur ce qui s'est passé engendrera des prises de conscience propices aux changements et à la recherche par la classe d'un nouveau siège d'équilibre dynamique (homéostasie) des relations interpersonnelles de la classe. On observera ce nouvel équilibre pour constater s'il correspond plus au travail scolaire, dans le cas contraire on reprendra le travail. On ne peut révolutionner un système comme une classe mais seulement espérer faire glisser doucement son point d'équilibre vers un nouveau siège plus écologique pour la classe.
Conclusion :
Cet article est un début de réflexion sur les apports psychopédagogiques de l'école de Palo Alto. Il faut remarquer que peu d'écrits existent sur ce sujet, ce qui est regrettable car je crois qu'on ne pourra, dans l'éducation scolaire, continuer longtemps de se priver de cette réflexion.
Philippe Tixier, tixierp@minitel.net
formateur auprès de
l'IUFM de Picardie
en ANAPRAT et ARL