Hindouisme et chanvre...

L'USAGE  MYSTIQUE DU CHANVRE DANS LA TRADITION HINDOUE

 

 Par

Alain WATTELIER
 

 

Le chanvre (Cannabis Sativa L.) pousse à l'état sauvage dans toute l'Inde, mais il a une prédilection pour le hautes vallées de l'Himalaya, où les villageois le cultivent dans leurs jardins pour ses produits dérivés. La fibre est uilisée pour tresser des cordes solides, et les graines, très huileuse, enrichissent la composition des ragoûts et des sauces. Mais le chanvre est surtout employé comme intoxicant. Les têtes fleuries de la plante fournissent, une fois séchées, le GANJA, que l'on fume haché comme du tabac. Dans l'Himalaya, c'est surtout le CHARAS, la résine sécrétée par les plantes femelles, qui est appréciée pour ses vertus psychotropes puissantes.

On fume le GANJA ou le CHARAS, mélangés à du tabac, dans une pipe en terre droite, de forme conique, appelée CHILAM. Le CHILAM est tenu verticalement entre les deux mains, qui forment une cavité hermétique, ne laissant qu'une étroite ouverture entre le pouce et l'index, par laquelle on aspire la fumée.

 

 

L'habitude de fumer le chanvre est tardive. Elle fut introduite en Inde au milieu du XVIème siècle par des fakirs musulmans. L'usage du CHILAM est longtemps resté associé aux coutumes de l'Islam, et donc considéré comme une pollution rituelle par les hindous orthodoxes. De nos jours encore, les brahmanes -- les prêtres hindous -- préparent et boivent le chanvre à la manière de leurs ancêtres, en potion, mêlé à du lait et parfumé d'épices rafraîchissantes. On appelle cette boisson le BHANG.

En Inde et au Népal, le discours sur le chanvre est inséparable du discours religieux. Combiné à des pratiques plus « respectables », son usage rituel s'intègre depuis des millénaires dans le culte mystique de SHIVA, le dieu hindou de la destruction et du yoga. SHIVA lui-même le consomme abondamment, pour alimenter la transe narcotique par laquelle il anéanti puis recrée périodiquement l'univers. Le chanvre est donc une plante éminemment sacrée pour les hindous, qui l'appellent l'herbe de SHIVA. On la surnomme aussi l'herbe des yogis, car elle est la « nourriture » favorite des SADHOUS, les ascètes, yogis et autres extatiques, notamment ceux dont SHIVA est la divinité tutélaire. Au cours de leurs méditations, ils absorbent souvent en grande quantité, dans leur désir grandiose de ressembler intégralement à leur divin modèle. Ce faisant, ils s'approprient magiquement l'immortalité et les pouvoirs merveilleux dont il jouit de toute éternité, en tant que souverain du cosmos.

 

L'ivresse caractéristique du chanvre trouve sa signification spirituelle dans les mythes archaïques de SHIVA. Réciproquement, elle confirme et renforce, selon les SADHOUS, le bien-fondé de ces mythes, en révélant leur sens caché, ésotérique. Sous l'effet psychotrope de « l'herbe mystique », la mythologie de SHIVA prend vie dans la conscience et dans le corps de l'ascète, pour devenir expérience authentique et puissante du sacré. En raison de sa forte connotation religieuse, la consommation de chanvre est considérée avec une indulgence bienveillante par la majorité des indiens, même si elle est réprouvée par la loi civile. Elle remplit une importante fonction spirituelle, culturelle et sociale. Elle s'inscrit dans les valeurs traditionnelles de la non-violence, du renoncement et de la sagesse, et contribue à leur stabilité et à leur maintien dans l'incertitude du monde moderne. On utilise le chanvre pour atteindre la paix de l'esprit et la joie du coeur, indispensables à l'accomplissement des rites religieux. Il fait partie des diverses offrandes de l'hospitalité dans les villages hindous.

 A l'opposé du chanvre, l'alcool est associé, comme la viande, aux idées de violence, de passion et de confusion mentale, et donc de péché. Si le chanvre mène ses adeptes à la compagnie des sages et des dieux, l'alcool conduit les siens à leur perdition, dans les mondes infernaux, peuplés de sous-hommes et de démons redoutables.

Depuis 25 ans, Alain Wattelier poursuit des recherches en Indes du Nord sur les SADHOUS, les « saints-hommes » des diverses confréries mystiques qui vénèrent SHIVA, le dieu hindou de l'extase. Son initiation, en 1977, dans l'ordre des Nath Yogi, l'ordre monastique le plus ancien du Shivaïsme, lui a permis de vivre « de l'intérieur » les croyances millénaires de ces étranges « fossiles vivant de la spiritualité archaïque ». Il a pu ainsi, au cours des 8 années qu'il a passées en Indes et au Népal parmi les SADHOUS shivaïtes, rassembler des connaissances précieuses sur leurs traditions rituelles, en particulier sur leur utilisation du chanvre et du datura, un domaine fascinant, mais jusqu'alors inexploré, de la culture indienne.

Alain Wattelier a étudié la philosophie et la théologie hindoues aux Universités de Bénarès et de Kathmandou. Il est titulaire d'un D.E.A en Études Indiennes. Il prépare actuellement un ouvrage sur les SADHOUS shivaïtes, et propose un cycle de conférences-diaporamas sur ce sujet. En 1997, il a fondé l'Association Himalaya, qui se propose de mieux faire connaître au public français la réalité vivante de mystique shivaïte.

HIMALAYA - Association culturelle

Tél. : 03 21 778 085