Alain Finkielkraut parle
ici du sujet d'invention tel qu’il se pratique à l’épreuve de français du
bac...
dans
L'Imparfait du présent, chez Gallimard, mars 2002.
Mon malheur passe
mon espérance
" Les optimistes, disait
Bernanos, sont des imbéciles heureux, et les pessimistes, des imbéciles
malheureux. " À peine me suis-je fait à moi-même le serment de ne plus
jamais céder à la seconde imbécillité que me parviennent du front de la culture
- c'est-à-dire des collèges et des lycées - des informations dont on
diminuerait considérablement l'horreur en les qualifiant d'alarmantes. Je
savais qu'un nouvel exercice faisait fureur dans les classes de français :
l'écriture d'invention. Mais j'aurais été bien en peine de dire de quoi il
retournait exactement. Cette ignorance vient d'être comblée par la lettre d'une
enseignante qui, comme tant d'autres, doit lutter pied à pied contre
l'institution et ses directives pour faire dignement son métier.
Soit la première scène
de l'acte V d'Andromaque. Hermione vient d'ordonner à Oreste (qui l'aime)
d'assassiner Pyrrhus (qui la dédaigne). Sa passion la divise, son âme est le
théâtre d'un combat déchirant entre la jalousie qui confirme la décision
qu'elle vient de prendre et la douleur qui voudrait l'annuler. Deux images
également insupportables l'assaillent : celle de Pyrrhus gisant et celle de
Pyrrhus indifférent. Sous le titre «Écriture-expression orale », le manuel
de seconde édité par Hachette Éducation propose l'exercice suivant: «Transposez
la situation dans le monde contemporain et réécrivez en prose, à la première
personne, la monologue d'Hermione. Tout en conservant les matériaux du
personnage, vous pouvez, si vous le souhaitez, recourir à la tonalité comique
et à un registre de langue peu soutenue(1). » Et le livre du maître fournit, en
guise d'exemple, à tous les professeurs, un devoir d'élève (après corrections)
qu'il vaut la peine de lire en parallèle avec le poème racinien.
Hermione: " Où
suis-je ? Qu'ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? / Quel transport me saisit
? Quel chagrin me dévore ? / Errante, et sans dessein, je cours dans ce
palais./ Ah! ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais ? "
La copie exemplaire:
" Où j'en suis, moi ? Qu'est-ce qui m'arrive ? Pourquoi je déprime comme
ça ? Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire ? je traîne en jogging devant la
télé, même pas maquillée en plus. Je l'aime ou je lui en veux vraiment ?"
Hermione: " Le
cruel! de quel oeil il m'a congédiée ! / Sans pitié, sans douleur, au
moins étudiée! / L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ? / En ai-je
pu tirer un seul gémissement ? / Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes, /
Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes ? / Et je le plains encore ?
Et pour comble d'ennui, / Mon coeur, mon lâche cœur s'intéresse pour lui ? / Je
tremble au seul penser du coup qui le menace ? / Et prête à me venger, je lui
fais déjà grâce ? "
Le devoir exemplaire: «
Le salaud, comme il m'a jetée! Il n'a même pas fait style de me regretter un
peu... Il n'a même pas rougi quand il m'a avoué qu'il me lâchait pour un mec !
Pas la moindre honte. Rien à faire, tranquille... et moi, je suis encore accro
! »
Hermione: « Non, ne
révoquons point l'arrêt de mon courroux : / Qu'il périsse! Aussi bien il ne vit
plus pour nous. / Le perfide triomphe, et se rit de ma rage: / Il pense voir en
pleurs dissiper cet orage ; / Il croit que toujours faible et d'un coeur
incertain, / Je parerai d'un bras les coups de l'autre main. / Il juge encor de
moi par mes bontés passées. / Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées.
/Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas / Si l'on souhaite ailleurs sa
vie ou son trépas. / Il me laisse, l'ingrat ! cet embarras funeste. / Non, non,
encore un coup : laissons agir Oreste. / Qu'il meure, puisqu'enfin il a dû le
prévoir, / Et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir... »
La copie
exemplaire: " Non, plus moyen de
changer d'avis sans passer pour une conne... Puisqu'il se la joue tapette, il
va le regretter... je préviens la patronne... Il croit que quand j'aurai fini
ma déprime, je serai comme avant, je dirai pas qu'il pique dans la caisse et
qu'il va coiffer la mère Pluduc chez elle, ça fait de la clientèle en moins
pour le salon, sale con... Il se fout de tout, c'est le bonheur, ça roucoule,
si c'est pas une honte et que les autres crèvent, il va voir... Il m'a pas
laissé le choix, Polo va le dérouiller, il saura que c'est moi, "petite
coiffeuse frustrée" qu'il m'a dit, tout ça parce que l'autre chiffe est
comptable, un intello autant dire... Bon, j'appelle la patronne... Crève,
connard! »
Au XIXème siècle, les
grands textes de la littérature étaient pour les élèves des modèles à imiter.
Comme le rappelle Gérard Genette, l'étude des oeuvres se prolongeait tout
naturellement en un apprentissage de l'art d'écrire. Au siècle suivant, la
littérature cesse d'être un modèle pour devenir un objet. Les élèves ne doivent
plus rédiger des fables ou des portraits, mais des dissertations portant sur La
Fontaine ou sur La Bruyère.
Le XXIe siècle rompt
avec ce ronron: voué à la tâche exaltante de déscolariser l'école, il fait
entrer l'enseignement littéraire dans l'âge de la désublimation et de la
compression temporelle. La nouvelle invention en effet, ne consiste nullement à
rapprocher l'élève des oeuvres, mais, bien au contraire, à dépouiller celles-ci
de leur étrangeté, à les actualiser, à les rapprocher de la vie jusqu'à les
rendre télécompatibles. Ainsi se défait le lien patiemment tissé par la
littérature entre le sentiment éprouvé et les mots qu'il exprime : tout
doit pouvoir être dit dans n'importe quel idiome.
Cet exercice n'a rien à
voir non plus avec le renversement carnavalesque du style élevé en style
populaire. Pour le brut, le salace et le fat aujourd'hui, tel qu'en lui même
enfin l'école l'accueille et le titularise, il n'y a ni style haut ni style bas
: il, y a un style moi, moderne, nature, droit au but, qui transcende les
différences de classe comme de sexe et qui est parlé par les jeunes,
c'est-à-dire par tout un chacun. Au centre du système éducatif trône l'élève
et, au centre du monde comme au sommet du temps, une humanité adolescente,
libérée de la forme et si fière d'en avoir fini avec les tabous sexuels comme
avec la négation petite-bourgeoise de l'altérité qu'elle fait de Pyrrhus un
garçon coiffeur gay, pour pimenter la fureur d'Hermione. Aucune autre époque de
l'Histoire ne s'est voulue aussi tolérante et ouverte. Aucune n'a été aussi
enchantée d'elle-même. Pour faire place à la littérature, c'est-à-dire à l'art
de sortir de soi, il lui manque ce temps du verbe : l'imparfait du présent.
Imbécillité des
pessimistes. Ils prévoient la catastrophe alors que, ni vu ni connu, elle a
déjà eu lieu. Ils noircissent l'avenir quand c'est le présent qui est sinistré.
1. Des textes à
l'oeuvre. Français, seconde, Livre du professeur, Hachette Éducation, 2000, p.
67.
L'Imparfait du présent,
p.173