Jeudi 23 janvier 2003

Crise de jalousie
- Miaaaaaaaaaouuuuuuuuuu !
- Quoi ? Hannah, ça va pas ? Tu peux pas la fermer ? Il fait même pas encore jour ! Laisse moi dormir !
- Oh, ça va, einh ! Ca faisait longtemps que je n'étais pas venu discuter avec toi, alors vas pas faire ta martyre.
- Parce que tu veux discuter avec moi, alors que c'est à peine l'aurore ?
- L'aurore en plein hiver arrive bien tard, je te ferais remarquer. Et puis s'il y a quelqu'un ici qui doit se plaindre, c'est bien MOI !
- Toi ? Toi, qui passes ton temps à roupiller, à bouffer des croquettes et à ronronner, pendant que moi je trime dur la journée durant !
- Oui, Mademoiselle, je suis à plaindre, moi ! Parce que tu me négliges depuis quelque temps. T'en as plus que pour les beaux yeux d'un mâle et tu te fous pas mal de ce que je deviens. Si je ne viens pas prendre ton tapis pour mes toilettes, tu ne daignes même pas jeter un regard sur moi !
- Ouh là là, la jalousie est un bien vilain défaut. Je ne pensais pas que tu descendrais si bas ! Et pour le tapis, c'était vraiment pas sympa. Je te retiens sur ce coup là !
- Je ne suis qu'un chat et je fais avec les moyens du bord pour me faire entendre. Et puis j'ai pas dit mon dernier mot. La prochaine fois, je m'attaque à l'Autre et je vais lui montrer qui je suis et qu'il n'a pas à prendre ma place !
- "L'Autre" ? Hé, comment tu parles de celui que j'aime ? Je t'interdis un tel langage ! Il a prénom quand même !
- Ouais, mais j'en ai marre de le trouver à MA place dans ton lit. J'en ai marre que tu fasses des gratouilles dans son cou à lui à la place de MON cou. J'en ai marre de voir que lorsque tu trouves des poils noir ébène dans le lavabo, tu ne saches plus si ce sont MES poils ou ses cheveux. Non, mais, si c'est pas un usurpateur, celui-là !
- Mais je ne t'appartiens pas ! Je n'appartiens à personne, d'ailleurs. Ce n'est pas à un chat que je devrais apprendre d'ailleurs que l'indépendance est la garante d'une relation réussie.
- Indépendance, indépendance... Et tu lui en a parlé à lui de ta conception de l'indépendance ? Il est tout le temps là !
- Oh que oui, je lui en ai parlé ! Régulièrement, je lui fais une crise en lui sortant des choses pas très gentilles, comme quoi j'ai besoin d'être seule, que je ne suis pas prête à quitter ma solitude, et patati et patata.
- Et il le prend comment ?
- Ben, il a du mal à le prendre, car j'arrête pas de me contredire. Un jour, je lui dis "viens !" et on ne se lâche plus d'une semelle, et l'autre, je lui sors que j'ai besoin de me retrouver avec moi-même et je ne veux pas trop m'engager.
- Et pourquoi ces revirements et ces sauts d'humeur ?
- Je ne sais pas moi-même. Il pense que c'est parce que je suis une fille et que les filles, elles sont compliquées et qu'elles se posent toujours des tas de questions inutiles.
- Et tu penses que tu es compliquée parce que tu es du sexe féminin ? Ce serait arguer un déterminisme biologique, et même sexiste qui plus est.
- Ce que je pense, c'est que j'ignore quel est supposé être le caractère typique d'une femme. Souvent, je me dis que je ressemble plutôt à un chat. Il faut m'approcher en douceur, m'apprivoiser, me mettre en confiance. Sinon je mords. Ou pire, je m'en vais en courant et je me cache sous le canapé pour n'en ressortir qu'une fois enfin seule.
- Tu vois, j'ai eu une bonne influence sur toi ! J'ai réussi à te féliniser !
- Je crois que j'ai toujours été ainsi. Mais du coup, ce n'est pas facile pour lui. Il faut qu'il m'approche en marchant sur du velours. Ou alors qu'il accepte le fait que je lui échapperai toujours un peu.
- S'il s'y prend avec toi comme il s'y prend avec moi, c'est pas gagné ! Il a peur de moi et il est persuadé que je suis toujours prête à l'attaquer.
- Oui, mais, euh... C'est le cas, non ?
- Oui, mais ce n'est pas une raison ! Quand on aime, on doit être prêt à prendre des coups !
- Il en prend, crois-moi. Et il résiste bien. Je lui lance mes contradictions, mes doutes, mes incertitudes, mes questionnements métaphysiques en pleine figure. Il n'en comprend que la moitié à peine, mais jamais il n'a menacé de claquer la porte. Il a l'air de m'accepter toute entière, avec la part agréable et heureuse que je lui donne, mais aussi avec la part noire et mystérieuse que je lui laisse à peine contempler. Il me semble qu'il a été immumisé contre moi. Qu'il a développé des anticorps pour résister à mes pires crises existentielles.
- Mince, il est solide, je ne suis pas prête de le voir déguerpir de ma maîtresse alors !
- Non, c'est bien ça qui me touche. J'ai l'impression de ne lui donner de moi à peine le quart de ce que je suis, et pourtant il prend ma présence comme un cadeau inespéré. Ca me donne le vertige parfois...
- C'est ennuyeux, ça ! Je ne vais pas pouvoir te récupérer alors. Et si je lui vomis dessus, tu crois qu'il s'en ira ? Et si je lui fais des tatouages sur les joues avec mes griffes ? Et si je fais un sit-in sur tes fesses ?
- Ha, ha ! Tu es prête à tout ! Mais lui aussi, alors pas de chance ! Va bien falloir que vous vous entendiez !

un chat sur les fesses



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