AVIS DE L'AUTEUR DES Mémoires d'un Homme de Qualité
Quoique j'eusse pu faire entrer dans mes Mémoires les aventures du chevalier
des Grieux, il m'a semblé que n'y ayant point un rapport nécessaire, le lecteur
trouverait plus de satisfaction à les voir séparément. Un récit de cette
longueur aurait interrompu trop longtemps le fil de ma propre histoire. Tout
éloigné que je suis de prétendre à la qualité d'écrivain exact, je n'ignore
point qu'une narration doit être déchargée des circonstances qui la rendraient
pesante et embarrassée. C'est le précepte d'Horace :
Ut jam nunc dicat jam nunc debentia dici
Pleraque differat, ac
proesens in tempus omittat
Il n'est pas même besoin d'une si grave autorité pour prouver une vérité si
simple ; car le bon sens est la première source de cette règle.
Si le public a trouvé quelque chose d'agréable et d'intéressant dans
l'histoire de ma vie, j'ose lui promettre qu'il ne sera pas moins satisfait de
cette addition. Il verra, dans la conduite de M. des Grieux, un exemple terrible
de la force des passions. J'ai à peindre un jeune aveugle, qui refuse d'être
heureux, pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes ; qui,
avec toutes les qualités dont se forme le plus brillant mérite, préfère, par
choix, une vie obscure et vagabonde, à tous Les avantages de la fortune et de la
nature ; qui prévoit ses malheurs, sans vouloir les éviter ; qui les sent et qui
en est accablé, sans profiter des remèdes qu'on lui offre sans cesse et qui
peuvent à tous moments les finir ; enfin un caractère ambigu, un mélange de
vertus et de vices, un contraste perpétuel de bons sentiments et d'actions
mauvaises. Tel est le fond du tableau que je présente. Les personnes de bon sens
ne regarderont point un ouvrage de cette nature comme un travail inutile. Outre
le plaisir d'une lecture agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne
puissent servir à l'instruction des moeurs ; et c'est rendre, à mon avis, un
service considérable au public, que de l'instruire en l'amusant.
On ne peut réfléchir sur les préceptes de la morale, sans être étonné de les
voir tout à la fois estimés et négligés ; et l'on se demande la raison de cette
bizarrerie du coeur humain, qui lui fait goûter des idées de bien et de
perfection, dont il s'éloigne dans la pratique. Si les personnes d'un certain
ordre d'esprit et de politesse veulent examiner quelle est la matière la plus
commune de leurs conversations, ou même de leurs rêveries solitaires, il leur
sera aisé de remarquer qu'elles tournent presque toujours sur quelques
considérations morales. Les plus doux moments de leur vie sont ceux qu'ils
passent, ou seuls, ou avec un ami, à s'entretenir à coeur ouvert des charmes de
la vertu, des douceurs de l'amitié, des moyens d'arriver au bonheur, des
faiblesses de la nature qui nous en éloignent, et des remèdes qui peuvent les
guérir. Horace et Boileau marquent cet entretien comme un des plus beaux traits
dont ils composent l'image d'une vie heureuse. Comment arrive-t-il donc qu'on
tombe si facilement de ces hautes spéculations et qu'on se retrouve sitôt au
niveau du commun des hommes ? Je suis trompé si la raison que je vais en
apporter n'explique bien cette contradiction de nos idées et de notre conduite ;
c'est que, tous les préceptes de la morale n'étant que des principes vagues et
généraux, il est très difficile d'en faire une application particulière au
détail des moeurs et des actions. Mettons la chose dans un exemple. Les âmes
bien nées sentent que la douceur et l'humanité sont des vertus aimables, et sont
portées d'inclination à les pratiquer ; mais sont-elles au moment de l'exercice,
elles demeurent souvent suspendues. En est-ce réellement l'occasion ? Sait-on
bien qu'elle en doit être la mesure ? Ne se trompe-t-on point sur l'objet ? Cent
difficultés arrêtent. On craint de devenir dupe en voulant être bienfaisant et
libéral ; de passer pour faible en paraissant trop tendre et trop sensible ; en
un mot, d'excéder ou de ne pas remplir assez des devoirs qui sont renfermés
d'une manière trop obscure dans les notions générales d'humanité et de douceur.
Dans cette incertitude, il n'y a que l'expérience ou l'exemple qui puisse
déterminer raisonnablement le penchant du coeur. Or l'expérience n'est point un
avantage qu'il soit libre à tout le monde de se donner ; elle dépend des
situations différentes où l'on se trouve placé par la fortune. Il ne reste donc
que l'exemple qui puisse servir de règle à quantité de personnes dans l'exercice
de la vertu. C'est précisément pour cette sorte de lecteurs que des ouvrages
tels que celui-ci peuvent être d'une extrême utilité, du moins lorsqu'ils sont
écrits par une personne d'honneur et de bon sens. Chaque fait qu'on y rapporte
est un degré de lumière, une instruction qui supplée à l'expérience ; chaque
aventure est un modèle d'après lequel on peut se former ; il n'y manque que
d'être ajusté aux circonstances où l'on se trouve. L'ouvrage entier est un
traité de morale, réduit agréablement en exercice.
Un lecteur sévère s'offensera peut-être de me voir reprendre la plume, à mon
âge, pour écrire des aventures de fortune et d'amour ; mais, si la réflexion que
je viens de faire est solide, elle me justifie ; si elle est fausse, mon erreur
sera mon excuse.
PREMIERE PARTIE
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Je suis obligé de faire remonter mon lecteur au temps de ma vie où je
rencontrai pour la première fois le chevalier des Grieux. Ce fut environ six
mois avant mon départ pour l'Espagne. Quoique je sortisse rarement de ma
solitude, la complaisance que j'avais pour ma fille m'engageait quelquefois à
divers petits voyages, que j'abrégeais autant qu'il m'était possible. Je
revenais un jour de Rouen, ou elle m'avait prié d'aller solliciter une affaire
au Parlement de Normandie pour la succession de quelques terres auxquelles je
lui avais laissé des prétentions du côté de mon grand-père maternel. Ayant
repris mon chemin par Évreux, où je couchai la première nuit, j'arrivai le
lendemain pour dîner à Pacy, qui en est éloigné de cinq ou six lieues. Je fus
surpris en entrant dans ce bourg, d'y voir tous les habitants en alarme. Ils se
précipitaient de leurs maisons pour courir en foule à la porte d'une mauvaise
hôtellerie, devant laquelle étaient deux chariots couverts. Les chevaux, qui
étaient encore attelés et qui paraissaient fumants de fatigue et de chaleur,
marquaient que ces deux voitures ne faisaient qu'arriver. Je m'arrêtai un moment
pour m'informer d'où venait le tumulte ; mais je tirai peu d'éclaircissement
d'une populace curieuse, qui ne faisait nulle attention à mes demandes, et qui
s'avançait toujours vers l'hôtellerie, en se poussant avec beaucoup de
confusion. Enfin, un archer revêtu d'une bandoulière, et le mousquet sur
l'épaule, ayant paru à la porte, je lui fis signe de la main de venir à moi. Je
le priai de m'apprendre le sujet de ce désordre. Ce n'est rien, monsieur, me
dit-il ; c'est une douzaine de filles de joie que je conduis, avec mes
compagnons, jusqu'au Havre-de-Grâce, où nous les ferons embarquer pour
l'Amérique. Il y en a quelques-unes de jolies, et c'est apparemment ce qui
excite la curiosité de ces bons paysans. J'aurais passé après cette explication,
si je n'eusse été arrêté par les exclamations d'une vieille femme qui sortait de
l'hôtellerie en joignant les mains, et criant que c'était une chose barbare, une
chose qui faisait horreur et compassion. De quoi s'agit-il donc ? lui dis-je. Ah
! monsieur, entrez, répondit-elle, et voyez si ce spectacle n'est pas capable de
fendre le coeur ! La curiosité me fit descendre de mon cheval, que je laissai à
mon palefrenier. J'entrai avec peine, en perçant la foule, et je vis, en effet,
quelque chose d'assez touchant. Parmi les douze filles qui étaient enchaînées
six par six par le milieu du corps, il y en avait une dont l'air et la figure
étaient si peu conformes à sa condition, qu'en tout autre état je l'eusse prise
pour une personne du premier rang. Sa tristesse et la saleté de son linge et de
ses habits l'enlaidissaient si peu que sa vue m'inspira du respect et de la
pitié. Elle tâchait néanmoins de se tourner, autant que sa chaîne pouvait le
permettre, pour dérober son visage aux yeux des spectateurs. L'effort qu'elle
faisait pour se cacher était si naturel, qu'il paraissait venir d'un sentiment
de modestie. Comme les six gardes qui accompagnaient cette malheureuse bande
étaient aussi dans la chambre, je pris le chef en particulier et je lui demandai
quelques lumières sur le sort de cette belle fille. Il ne put m'en donner que de
fort générales. Nous l'avons tirée de l'Hôpital, me dit-il, par ordre de M. le
Lieutenant général de Police. Il n'y a pas d'apparence qu'elle y eût été
renfermée pour ses bonnes actions. Je l'ai interrogée plusieurs fois sur la
route, elle s'obstine à ne me rien répondre. Mais, quoique je n'aie pas reçu
ordre de la ménager plus que les autres, je ne laisse pas d'avoir quelques
égards pour elle, parce qu'il me semble qu'elle vaut un peu mieux que ses
compagnes. Voilà un jeune homme, ajouta l'archer, qui pourrait vous instruire
mieux que moi sur la cause de sa disgrâce ; il l'a suivie depuis Paris, sans
cesser presque un moment de pleurer. Il faut que ce soit son frère ou son amant.
Je me tournai vers le coin de la chambre où ce jeune homme était assis. Il
paraissait enseveli dans une rêverie profonde. Je n'ai jamais vu de plus vive
image de la douleur. Il était mis fort simplement ; mais on distingue, au
premier coup d'oeil, un homme qui a de la naissance et de l'éducation. Je
m'approchai de lui. Il se leva ; et je découvris dans ses yeux, dans sa figure
et dans tous ses mouvements, un air si fin et si noble que je me sentis porté
naturellement à lui vouloir du bien. Que je ne vous trouble point, lui dis-je,
en m'asseyant près de lui. Voulez-vous bien satisfaire la curiosité que j'ai de
connaître cette belle personne, qui ne me paraît point faite pour le triste état
où je la vois ? Il me répondit honnêtement qu'il ne pouvait m'apprendre qui elle
était sans se faire connaître lui-même, et qu'il avait de fortes raisons pour
souhaiter de demeurer inconnu. Je puis vous dire, néanmoins, ce que ces
misérables n'ignorent point, continua-t-il en montrant les archers, c'est que je
l'aime avec une passion si violente qu'elle me rend le plus infortuné de tous
les hommes. J'ai tout employé, à Paris, pour obtenir sa liberté. Les
sollicitations, l'adresse et la force ont été inutiles ; j'ai pris le parti de
la suivre, dût-elle aller au bout du monde. Je m'embarquerai avec elle ; je
passerai en Amérique. Mais ce qui est de la dernière inhumanité, ces lâches
coquins, ajouta-t-il en parlant des archers, ne veulent pas me permettre
d'approcher d'elle. Mon dessein était de les attaquer ouvertement, à quelques
lieues de Paris. Je m'étais associé quatre hommes qui m'avaient promis leur
secours pour une somme considérable. Les traîtres m'ont laissé seul aux mains et
sont partis avec mon argent. L'impossibilité de réussir par la force m'a fait
mettre les armes bas. J'ai proposé aux archers de me permettre du moins de les
suivre en leur offrant de les récompenser. Le désir du gain les y a fait
consentir. Ils ont voulu être payés chaque fois qu'ils m'ont accordé la liberté
de parler à ma maîtresse. Ma bourse s'est épuisée en peu de temps, et maintenant
que je suis sans un sou, ils ont la barbarie de me repousser brutalement lorsque
je fais un pas vers elle. Il n'y a qu'un instant, qu'ayant osé m'en approcher
malgré leurs menaces, ils ont eu l'insolence de lever contre moi le bout du
fusil. Je suis obligé, pour satisfaire leur avarice et pour me mettre en état de
continuer la route à pied, de vendre ici un mauvais cheval qui m'a servi jusqu'à
présent de monture.
Quoiqu'il parût faire assez tranquillement ce récit, il laissa tomber
quelques larmes en le finissant. Cette aventure me parut des plus
extraordinaires et des plus touchantes. Je ne vous presse pas, lui dis-je, de me
découvrir le secret de vos affaires, mais, si je puis vous être utile à quelque
chose, je m'offre volontiers à vous rendre service. Hélas ! reprit-il, je ne
vois pas le moindre jour à l'espérance. Il faut que je me soumette à toute la
rigueur de mon sort. J'irai en Amérique. J'y serai du moins libre avec ce que
j'aime. J'ai écrit à un de mes amis qui me fera tenir quelque secours au
Havre-de-Grâce. Je ne suis embarrassé que pour m'y conduire et pour procurer à
cette pauvre créature, ajouta-t-il en regardant tristement sa maîtresse, quelque
soulagement sur la route. Hé bien, lui dis-je, je vais finir votre embarras.
Voici quelque argent que je vous prie d'accepter. Je suis fâché de ne pouvoir
vous servir autrement. Je lui donnai quatre louis d'or, sans que les gardes s'en
aperçussent, car je jugeais bien que, s'ils lui savaient cette somme, ils lui
vendraient plus chèrement leurs secours. Il me vint même à l'esprit de faire
marché avec eux pour obtenir au jeune amant la liberté de parler continuellement
à sa maîtresse jusqu'au Havre. Je fis signe au chef de s'approcher, et je lui en
fis la proposition. Il en parut honteux, malgré son effronterie. Ce n'est pas,
monsieur, répondit-il d'un air embarrassé, que nous refusions de le laisser
parler à cette fille, mais il voudrait être sans cesse auprès d'elle ; cela nous
est incommode ; il est bien juste qu'il paye pour l'incommodité. Voyons donc,
lui dis-je, ce qu'il faudrait pour vous empêcher de la sentir. Il eut l'audace
de me demander deux louis. Je les lui donnai sur-le-champ : Mais prenez garde,
lui dis-je, qu'il ne vous échappe quelque friponnerie ; car je vais laisser mon
adresse à ce jeune homme, afin qu'il puisse m'en informer, et comptez que
j'aurai le pouvoir de vous faire punir. Il m'en coûta six louis d'or. La bonne
grâce et la vive reconnaissance avec laquelle ce jeune inconnu me remercia,
achevèrent de me persuader qu'il était né quelque chose, et qu'il méritait ma
libéralité. Je dis quelques mots à sa maîtresse avant que de sortir. Elle me
répondit avec une modestie si douce et si charmante, que je ne pus m'empêcher de
faire, en sortant, mille réflexions sur le caractère incompréhensible des
femmes.
Étant retourné à ma solitude, je ne fus point informé de la suite de cette
aventure. Il se passa près de deux ans, qui me la firent oublier tout à fait,
jusqu'à ce que le hasard me fit renaître l'occasion d'en apprendre à fond toutes
les circonstances. J'arrivais de Londres à Calais, avec le marquis de..., mon
élève. Nous logeâmes, si je m'en souviens bien, au Lion d'Or, où quelques
raisons nous obligèrent de passer le jour entier et la nuit suivante. En
marchant l'après-midi dans les rues je crus apercevoir ce même jeune homme dont
j'avais fait la rencontre à Pacy. Il était en fort mauvais équipage, et beaucoup
plus pâle que je ne l'avais vu la première fois. Il portait sur le bras un vieux
porte-manteau, ne faisant qu'arriver dans la ville. Cependant, comme il avait la
physionomie trop belle pour n'être pas reconnu facilement, je le remis aussitôt.
Il faut, dis-je au marquis, que nous abordions ce jeune homme. Sa joie fut plus
vive que toute expression, lorsqu'il m'eut remis à son tour. Ah ! monsieur,
s'écria-t-il en me baisant la main, je puis donc encore une fois vous marquer
mon immortelle reconnaissance ! Je lui demandai d'où il venait. Il me répondit
qu'il arrivait, par mer, du Havre-de-Grâce, où il était revenu de l'Amérique peu
auparavant. Vous ne me paraissez pas fort bien en argent, lui dis-je.
Allez-vous-en au Lion d'Or, où je suis logé. Je vous rejoindrai dans un
moment. J'y retournai en effet, plein d'impatience d'apprendre le détail de son
infortune et les circonstances de son voyage d'Amérique. Je lui fis mille
caresses, et j'ordonnai qu'on ne le laissât manquer de rien. Il n'attendit point
que je le pressasse de me raconter l'histoire de sa vie. Monsieur, me dit-il,
vous en usez si noblement avec moi, que je me reprocherais, comme une basse
ingratitude, d'avoir quelque chose de réservé pour vous. Je veux vous apprendre,
non seulement mes malheurs et mes peines, mais encore mes désordres et mes plus
honteuses faiblesses. Je suis sûr qu'en me condamnant, vous ne pourrez pas vous
empêcher de me plaindre.
Je dois avertir ici le lecteur que j'écrivis son histoire presque aussitôt
après l'avoir entendue, et qu'on peut s'assurer, par conséquent, que rien n'est
plus exact et plus fidèle que cette narration. Je dis fidèle jusque dans la
relation des réflexions et des sentiments que le jeune aventurier exprimait de
la meilleure grâce du monde. Voici donc son récit, auquel je ne mêlerai, jusqu'à
la fin, rien qui ne soit de lui.
J'avais dix-sept ans, et j'achevais mes études de philosophie à Amiens, où
mes parents, qui sont d'une des meilleures maisons de P., m'avaient envoyé. Je
menais une vie si sage et si réglée, que mes maîtres me proposaient pour
l'exemple du collège. Non que je fisse des efforts extraordinaires pour mériter
cet éloge, mais j'ai l'humeur naturellement douce et tranquille : je
m'appliquais à l'étude par inclination, et l'on me comptait pour des vertus
quelques marques d'aversion naturelle pour le vice. Ma naissance, le succès de
mes études et quelques agréments extérieurs m'avaient fait connaître et estimer
de tous les honnêtes gens de la ville. J'achevai mes exercices publics avec une
approbation si générale, que Monsieur l'Évêque, qui y assistait, me proposa
d'entrer dans l'état ecclésiastique, où je ne manquerais pas, disait-il, de
m'attirer plus de distinction que dans l'ordre de Malte, auquel mes parents me
destinaient. Ils me faisaient déjà porter la croix, avec le nom de chevalier des
Grieux. Les vacances arrivant, je me préparais à retourner chez mon père, qui
m'avait promis de m'envoyer bientôt à l'Académie. Mon seul regret, en quittant
Amiens, était d'y laisser un ami avec lequel j'avais toujours été tendrement
uni. Il était de quelques années plus âgé que moi. Nous avions été élevés
ensemble, mais le bien de sa maison étant des plus médiocres, il était obligé de
prendre l'état ecclésiastique, et de demeurer à Amiens après moi, pour y faire
les études qui conviennent à cette profession. Il avait mille bonnes qualités.
Vous le connaîtrez par les meilleures dans la suite de mon histoire, et surtout,
par un zèle et une générosité en amitié qui surpassent les plus célèbres
exemples de l'antiquité. Si j'eusse alors suivi ses conseils, j'aurais toujours
été sage et heureux. Si j'avais, du moins, profité de ses reproches dans le
précipice où mes passions m'ont entraîné, j'aurais sauvé quelque chose du
naufrage de ma fortune et de ma réputation. Mais il n'a point recueilli d'autre
fruit de ses soins que le chagrin de les voir inutiles et, quelquefois, durement
récompensés par un ingrat qui s'en offensait, et qui les traitait
d'importunités.
J'avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je
un jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille
même de celui que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon
ami, qui s'appelait Tiberge, nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le
suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures descendent. Nous n'avions pas
d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes, qui se retirèrent
aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour,
pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur,
s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si
charmante que moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni
regardé une fille avec un peu d'attention, moi, dis-je, dont tout le monde
admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai enflammé tout d'un coup
jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide et facile à
déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai
vers la maîtresse de mon coeur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle
reçut mes politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait
à Amiens et si elle y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit
ingénument qu'elle y était envoyée par ses parents pour être religieuse. L'amour
me rendait déjà si éclairé, depuis un moment qu'il était dans mon coeur, que je
regardai ce dessein comme un coup mortel pour mes désirs. Je lui parlai d'une
manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car elle était bien plus
expérimentée que moi. C'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent, pour
arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré et qui a
causé, dans la suite, tous ses malheurs et les miens. Je combattis la cruelle
intention de ses parents par toutes les raisons que mon amour naissant et mon
éloquence scolastique purent me suggérer. Elle n'affecta ni rigueur ni dédain.
Elle me dit, après un moment de silence, qu'elle ne prévoyait que trop qu'elle
allait être malheureuse, mais que c'était apparemment la volonté du Ciel,
puisqu'il ne lui laissait nul moyen de l'éviter. La douceur de ses regards, un
air charmant de tristesse en prononçant ces paroles, ou plutôt, l'ascendant de
ma destinée qui m'entraînait à ma perte, ne me permirent pas de balancer un
moment sur ma réponse. Je l'assurai que, si elle voulait faire quelque fond sur
mon honneur et sur la tendresse infinie qu'elle m'inspirait déjà, j'emploierais
ma vie pour la délivrer de la tyrannie de ses parents, et pour la rendre
heureuse. Je me suis étonné mille fois, en y réfléchissant, d'où me venait alors
tant de hardiesse et de facilité à m'exprimer ; mais on ne ferait pas une
divinité de l'amour, s'il n'opérait souvent des prodiges. J'ajoutai mille choses
pressantes. Ma belle inconnue savait bien qu'on n'est point trompeur à mon âge ;
elle me confessa que, si je voyais quelque jour à la pouvoir mettre en liberté,
elle croirait m'être redevable de quelque chose de plus cher que la vie. Je lui
répétai que j'étais prêt à tout entreprendre, mais, n'ayant point assez
d'expérience pour imaginer tout d'un coup les moyens de la servir, je m'en
tenais à cette assurance générale, qui ne pouvait être d'un grand secours pour
elle et pour moi. Son vieil Argus étant venu nous rejoindre, mes espérances
allaient échouer si elle n'eût eu assez d'esprit pour suppléer a la stérilité du
mien. Je fus surpris, à l'arrivée de son conducteur, qu'elle m'appelât son
cousin et que, sans paraître déconcertée le moins du monde, elle me dît que,
puisqu'elle était assez heureuse pour me rencontrer à Amiens, elle remettait au
lendemain son entrée dans le couvent, afin de se procurer le plaisir de souper
avec moi. J'entrai fort bien dans le sens de cette ruse. Je lui proposai de se
loger dans une hôtellerie, dont le maître, qui s'était établi à Amiens, après
avoir été longtemps cocher de mon père, était dévoué entièrement à mes ordres.
Je l'y conduisis moi-même, tandis que le vieux conducteur paraissait un peu
murmurer, et que mon ami Tiberge, qui ne comprenait rien à cette scène, me
suivait sans prononcer une parole. Il n'avait point entendu notre entretien. Il
était demeuré à se promener dans la cour pendant que je parlais d'amour à ma
belle maîtresse. Comme je redoutais sa sagesse, je me défis de lui par une
commission dont je le priai de se charger. Ainsi j'eus le plaisir, en arrivant à
l'auberge, d'entretenir seul la souveraine de mon coeur. Je reconnus bientôt que
j'étais moins enfant que je ne le croyais. Mon coeur s'ouvrit à mille sentiments
de plaisir dont je n'avais jamais eu l'idée. Une douce chaleur se répandit dans
toutes mes veines. J'étais dans une espèce de transport, qui m'ôta pour quelque
temps la liberté de la voix et qui ne s'exprimait que par mes yeux. Mademoiselle
Manon Lescaut, c'est ainsi qu'elle me dit qu'on la nommait, parut fort
satisfaite de cet effet de ses charmes. Je crus apercevoir qu'elle n'était pas
moins émue que moi. Elle me confessa qu'elle me trouvait aimable et qu'elle
serait ravie de m'avoir obligation de sa liberté. Elle voulut savoir qui
j'étais, et cette connaissance augmenta son affection, parce qu'étant d'une
naissance commune, elle se trouva flattée d'avoir fait la conquête d'un amant
tel que moi. Nous nous entretînmes des moyens d'être l'un à l'autre. Après
quantité de réflexions, nous ne trouvâmes point d'autre voie que celle de la
fuite. Il fallait tromper la vigilance du conducteur, qui était un homme à
ménager, quoiqu'il ne fût qu'un domestique. Nous réglâmes que je ferais préparer
pendant la nuit une chaise de poste, et que je reviendrais de grand matin à
l'auberge avant qu'il fût éveillé ; que nous nous déroberions secrètement, et
que nous irions droit à Paris, où nous nous ferions marier en arrivant. J'avais
environ cinquante écus, qui étaient le fruit de mes petites épargnes ; elle en
avait à peu près le double. Nous nous imaginâmes, comme des enfants sans
expérience, que cette somme ne finirait jamais, et nous ne comptâmes pas moins
sur le succès de nos autres mesures.
Après avoir soupé avec plus de satisfaction que je n'en avais jamais
ressenti, je me retirai pour exécuter notre projet. Mes arrangements furent
d'autant plus faciles, qu'ayant eu dessein de retourner le lendemain chez mon
père, mon petit équipage était déjà préparé. Je n'eus donc nulle peine à faire
transporter ma malle, et à faire tenir une chaise prête pour cinq heures du
matin, qui étaient le temps où les portes de la ville devaient être ouvertes ;
mais je trouvai un obstacle dont je ne me défiais point, et qui faillit de
rompre entièrement mon dessein.
Tiberge, quoique âgé seulement de trois ans plus que moi, était un garçon
d'un sens mûr et d'une conduite fort réglées. Il m'aimait avec une tendresse
extraordinaire. La vue d'une aussi jolie fille que Mademoiselle Manon, mon
empressement à la conduire, et le soin que j'avais eu de me défaire de lui en
l'éloignant, lui firent naître quelques soupçons de mon amour. Il n'avait osé
revenir à l'auberge, où il m'avait laissé, de peur de m'offenser par son retour
; mais il était allé m'attendre à mon logis, où je le trouvai en arrivant,
quoiqu'il fût dix heures du soir. Sa présence me chagrina. Il s'aperçut
facilement de la contrainte qu'elle me causait. Je suis sûr, me dit-il sans
déguisement, que vous méditez quelque dessein que vous me voulez cacher ; je le
vois à votre air. Je lui répondis assez brusquement que je n'étais pas obligé de
lui rendre compte de tous mes desseins. Non, reprit-il, mais vous m'avez
toujours traité en ami, et cette qualité suppose un peu de confiance et
d'ouverture. Il me pressa si fort et si longtemps de lui découvrir mon secret,
que, n'ayant jamais eu de réserve avec lui, je lui fis l'entière confidence de
ma passion. Il la reçut avec une apparence de mécontentement qui me fit frémir.
Je me repentis surtout de l'indiscrétion avec laquelle je lui avais découvert le
dessein de ma fuite. Il me dit qu'il était trop parfaitement mon ami pour ne pas
s'y opposer de tout son pouvoir ; qu'il voulait me représenter d'abord tout ce
qu'il croyait capable de m'en détourner, mais que, si je ne renonçais pas
ensuite à cette misérable résolution, il avertirait des personnes qui pourraient
l'arrêter à coup sûr. II me tint là-dessus un discours sérieux qui dura plus
d'un quart d'heure, et qui finit encore par la menace de me dénoncer, si je ne
lui donnais ma parole de me conduire avec plus de sagesse et de raison. J'étais
au désespoir de m'être trahi si mal à propos. Cependant, l'amour m'ayant ouvert
extrêmement l'esprit depuis deux ou trois heures, je fis attention que je ne lui
avais pas découvert que mon dessein devait s'exécuter le lendemain, et je
résolus de le tromper à la faveur d'une équivoque : Tiberge, lui dis-je, j'ai
cru Jusqu'à présent que vous étiez mon ami, et j'ai voulu vous éprouver par
cette confidence. Il est vrai que j'aime, je ne vous ai pas trompé, mais, pour
ce qui regarde ma fuite, ce n'est point une entreprise à former au hasard. Venez
me prendre demain à neuf heures, je vous ferai voir, s'il se peut, ma maîtresse,
et vous jugerez si elle mérite que je fasse cette démarche pour elle. Il me
laissa seul, après mille protestations d'amitié. J'employai la nuit à mettre
ordre à mes affaires, et m'étant rendu à l'hôtellerie de Mademoiselle Manon vers
la pointe du jour, je la trouvai qui m'attendait. Elle était à sa fenêtre, qui
donnait sur la rue, de sorte que, m'ayant aperçu, elle vint m'ouvrir elle-même.
Nous sortîmes sans bruit. Elle n'avait point d'autre équipage que son linge,
dont je me chargeai moi-même. La chaise était en état de partir ; nous nous
éloignâmes aussitôt de la ville. Je rapporterai, dans la suite, quelle fut la
conduite de Tiberge, lorsqu'il s'aperçut que je l'avais trompé. Son zèle n'en
devint pas moins ardent. Vous verrez à quel excès il le porta, et combien je
devrais verser de larmes en songeant quelle en a toujours été la récompense.
Nous nous hâtâmes tellement d'avancer que nous arrivâmes à Saint-Denis avant
la nuit. J'avais couru à cheval à côté de la chaise, ce qui ne nous avait guère
permis de nous entretenir qu'en changeant de chevaux ; mais lorsque nous nous
vîmes si proche de Paris, c'est-à-dire presque en sûreté, nous prîmes le temps
de nous rafraîchir, n'ayant rien mangé depuis notre départ d'Amiens. Quelque
passionné que je fusse pour Manon, elle sut me persuader qu'elle ne l'était pas
moins pour moi. Nous étions si peu réservés dans nos caresses, que nous n'avions
pas la patience d'attendre que nous fussions seuls. Nos postillons et nos hôtes
nous regardaient avec admiration, et je remarquais qu'ils étaient surpris de
voir deux enfants de notre âge, qui paraissaient s'aimer jusqu'à la fureur. Nos
projets de mariage furent oubliés à Saint-Denis ; nous fraudâmes les droits de
l'Église, et nous nous trouvâmes époux sans y avoir fait réflexion. Il est sûr
que, du naturel tendre et constant dont je suis, j'étais heureux pour toute ma
vie, si Manon m'eût été fidèle. Plus je la connaissais, plus je découvrais en
elle de nouvelles qualités aimables. Son esprit, son coeur, sa douceur et sa
beauté formaient une chaîne si forte et si charmante, que j'aurais mis tout mon
bonheur à n'en sortir jamais. Terrible changement ! Ce qui fait mon désespoir a
pu faire ma félicité. Je me trouve le plus malheureux de tous les hommes, par
cette même constance dont je devais attendre le plus doux de tous les sorts, et
les plus parfaites récompenses de l'amour.
Nous prîmes un appartement meublé à Paris. Ce fut dans la rue V... et, pour
mon malheur, auprès de la maison de M. de B..., célèbre fermier général. Trois
semaines se passèrent, pendant lesquelles j'avais été si rempli de ma passion
que j'avais peu songé à ma famille et au chagrin que mon père avait dû ressentir
de mon absence. Cependant, comme la débauche n'avait nulle part à ma conduite,
et que Manon se comportait aussi avec beaucoup de retenue, la tranquillité où
nous vivions servit à me faire rappeler peu à peu l'idée de mon devoir. Je
résolus de me réconcilier, s'il était possible, avec mon père. Ma maîtresse
était si aimable que je ne doutai point qu'elle ne pût lui plaire, si je
trouvais moyen de lui faire connaître sa sagesse et son mérite : en un mot, je
me flattai d'obtenir de lui la liberté de l'épouser, ayant été désabusé de
l'espérance de le pouvoir sans son consentement. Je communiquai ce projet à
Manon, et je lui fis entendre qu'outre les motifs de l'amour et du devoir, celui
de la nécessité pouvait y entrer aussi pour quelque chose, car nos fonds étaient
extrêmement altérés, et je commençais à revenir de l'opinion qu'ils étaient
inépuisables. Manon reçut froidement cette proposition. Cependant, les
difficultés qu'elle y opposa n'étant prises que de sa tendresse même et de la
crainte de me perdre, si mon père n'entrait point dans notre dessein après avoir
connu le lieu de notre retraite, je n'eus pas le moindre soupçon du coup cruel
qu'on se préparait à me porter. A l'objection de la nécessité, elle répondit
qu'il nous restait encore de quoi vivre quelques semaines, et qu'elle
trouverait, après cela, des ressources dans l'affection de quelques parents à
qui elle écrirait en province. Elle adoucit son refus par des caresses si
tendres et si passionnées, que moi, qui ne vivais que dans elle, et qui n'avais
pas la moindre défiance de son coeur, j'applaudis à toutes ses réponses et à
toutes ses résolutions. Je lui avais laissé la disposition de notre bourse, et
le soin de payer notre dépense ordinaire. Je m'aperçus, peu après, que notre
table était mieux servie, et qu'elle s'était donné quelques ajustements d'un
prix considérable. Comme je n'ignorais pas qu'il devait nous rester à peine
douze ou quinze pistoles, je lui marquai mon étonnement de cette augmentation
apparente de notre opulence. Elle me pria, en riant, d'être sans embarras. Ne
vous ai-je pas promis, me dit-elle, que je trouverais des ressources ? Je
l'aimais avec trop de simplicité pour m'alarmer facilement.
Un jour que j'étais sorti l'après-midi, et que je l'avais avertie que je
serais dehors plus longtemps qu'à l'ordinaire, je fus étonné qu'à mon retour on
me fît attendre deux ou trois minutes à la porte. Nous n'étions servis que par
une petite fille qui était à peu près de notre âge Étant venue m'ouvrir, je lui
demandai pourquoi elle avait tardé si longtemps. Elle me répondit, d'un air
embarrassé, qu'elle ne m'avait point entendu frapper. Je n'avais frappé qu'une
fois ; je lui dis : Mais, si vous ne m'avez pas entendu, pourquoi êtes-vous donc
venue m'ouvrir ? Cette question la déconcerta si fort, que, n'ayant point assez
de présence d'esprit pour y répondre, elle se mit à pleurer, en m'assurant que
ce n'était point sa faute, et que madame lui avait défendu d'ouvrir la porte
jusqu'à ce que M. de B... fût sorti par l'autre escalier, qui répondait au
cabinet. Je demeurai si confus, que je n'eus point la force d'entrer dans
l'appartement. Je pris le parti de descendre sous prétexte d'une affaire, et
j'ordonnai à cet enfant de dire à sa maîtresse que je retournerais dans le
moment, mais de ne pas faire connaître qu'elle m'eût parlé de M. de B...
Ma consternation fut si grande, que je versais des larmes en descendant
l'escalier, sans savoir encore de quel sentiment elles partaient. J'entrai dans
le premier café et m'y étant assis près d'une table, j'appuyai la tête sur mes
deux mains pour y développer ce qui se passait dans mon coeur. Je n'osais
rappeler ce que je venais d'entendre. Je voulais le considérer comme une
illusion, et je fus prêt deux ou trois fois de retourner au logis, sans marquer
que j'y eusse fait attention. Il me paraissait si impossible que Manon m'eût
trahi, que je craignais de lui faire injure en la soupçonnant. Je l'adorais,
cela était sûr ; je ne lui avais pas donné plus de preuves d'amour que je n'en
avais reçu d'elle ; pourquoi l'aurais-je accusée d'être moins sincère et moins
constante que moi ? Quelle raison aurait-elle eue de me tromper ? Il n'y avait
que trois heures qu'elle m'avait accablé de ses plus tendres caresses et qu'elle
avait reçu les miennes avec transport ; je ne connaissais pas mieux mon coeur
que le sien. Non, non, repris-je, il n'est pas possible que Manon me trahisse.
Elle n'ignore pas que je ne vis que pour elle. Elle sait trop bien que je
l'adore. Ce n'est pas-là un sujet de me haïr.
Cependant la visite et la sortie furtive de M. de B... me causaient de
l'embarras. Je rappelais aussi les petites acquisitions de Manon, qui me
semblaient surpasser nos richesses présentes. Cela paraissait sentir les
libéralités d'un nouvel amant. Et cette confiance qu'elle m'avait marquée pour
des ressources qui m'étaient inconnues ! J'avais peine à donner à tant d'énigmes
un sens aussi favorable que mon coeur le souhaitait. D'un autre côté, je ne
l'avais presque pas perdue de vue depuis que nous étions à Paris. Occupations,
promenades, divertissements, nous avions toujours été l'un à côté de l'autre ;
mon Dieu ! un instant de séparation nous aurait trop affligés. Il fallait nous
dire sans cesse que nous nous aimions ; nous serions morts d'inquiétude sans
cela. Je ne pouvais donc m'imaginer presque un seul moment où Manon pût s'être
occupée d'un autre que moi. A la fin, je crus avoir trouvé le dénouement de ce
mystère. M. de B..., dis-je en moi-même, est un homme qui fait de grosses
affaires, et qui a de grandes relations ; les parents de Manon se seront servis
de cet homme pour lui faire tenir quelque argent. Elle en a peut-être déjà reçu
de lui ; il est venu aujourd'hui lui en apporter encore. Elle s'est fait sans
doute un jeu de me le cacher, pour me surprendre agréablement. Peut-être m'en
aurait-elle parlé si j'étais rentré à l'ordinaire, au lieu de venir ici
m'affliger ; elle ne me le cachera pas, du moins, lorsque je lui en parlerai
moi-même.
Je me remplis si fortement de cette opinion, qu'elle eut la force de diminuer
beaucoup ma tristesse. Je retournai sur-le-champ au logis. J'embrassai Manon
avec ma tendresse ordinaire. Elle me reçut fort bien. J'étais tenté d'abord de
lui découvrir mes conjectures, que je regardais plus que jamais comme certaines
; je me retins, dans l'espérance qu'il lui arriverait peut-être de me prévenir,
en m'apprenant tout ce qui s'était passé. On nous servit à souper. Je me mis à
table d'un air fort gai ; mais à la lumière de la chandelle qui était entre elle
et moi, je crus apercevoir de la tristesse sur le visage et dans les yeux de ma
chère maîtresse. Cette pensée m'en inspira aussi. Je remarquai que ses regards
s'attachaient sur moi d'une autre façon qu'ils n'avaient accoutumé. Je ne
pouvais démêler si c'était de l'amour ou de la compassion, quoiqu'il me parût
que c'était un sentiment doux et languissant. Je la regardai avec la même
attention ; et peut-être n'avait-elle pas moins de peine à juger de la situation
de mon coeur par mes regards. Nous ne pensions ni à parler, ni à manger. Enfin,
je vis tomber des larmes de ses beaux yeux : perfides larmes ! Ah Dieux !
m'écriai-je, vous pleurez, ma chère Manon ; vous êtes affligée jusqu'à pleurer,
et vous ne me dites pas un seul mot de vos peines.
Elle ne me répondit que par quelques soupirs qui augmentèrent mon inquiétude.
Je me levai en tremblant. Je la conjurai, avec tous les empressements de
l'amour, de me découvrir le sujet de ses pleurs ; j'en versai moi-même en
essuyant les siens ; j'étais plus mort que vif. Un barbare aurait été attendri
des témoignages de ma douleur et de ma crainte. Dans le temps que j'étais ainsi
tout occupé d'elle, j'entendis le bruit de plusieurs personnes qui montaient
l'escalier. On frappa doucement à la porte. Manon me donna un baiser, et
s'échappant de mes bras, elle entra rapidement dans le cabinet, qu'elle ferma
aussitôt sur elle. Je me figurai qu'étant un peu en désordre, elle voulait se
cacher aux yeux des étrangers qui avaient frappé. J'allai leur ouvrir moi-même.
A peine avais-je ouvert, que je me vis saisir par trois hommes, que je reconnus
pour les laquais de mon père. Ils ne me firent point de violence ; mais deux
d'entre eux m'ayant pris par le bras, le troisième visita mes poches, dont il
tira un petit couteau qui était le seul fer que j'eusse sur moi. Ils me
demandèrent pardon de la nécessité où ils étaient de me manquer de respect ; ils
me dirent naturellement qu'ils agissaient par l'ordre de mon père, et que mon
frère aîné m'attendait en bas dans un carrosse. J'étais si troublé, que je me
laissai conduire sans résister et sans répondre. Mon frère était effectivement à
m'attendre. On me mit dans le carrosse, auprès de lui, et le cocher, qui avait
ses ordres, nous conduisit à grand train jusqu'à Saint-Denis. Mon frère
m'embrassa tendrement, mais il ne me parla point, de sorte que j'eus tout le
loisir dont j'avais besoin, pour rêver à mon infortune.
J'y trouvai d'abord tant d'obscurité que je ne voyais pas de jour a la
moindre conjecture. J'étais trahi cruellement. Mais par qui ? Tiberge fut le
premier qui me vint à l'esprit. Traître ! disais-je, c'est fait de ta vie si mes
soupçons se trouvent justes. Cependant je fis réflexion qu'il ignorait le lieu
de ma demeure, et qu'on ne pouvait, par conséquent, l'avoir appris de lui.
Accuser Manon, c'est de quoi mon coeur n'osait se rendre coupable. Cette
tristesse extraordinaire dont je l'avais vue comme accablée, ses larmes, le
tendre baiser qu'elle m'avait donné en se retirant, me paraissaient bien une
énigme ; mais je me sentais porté à l'expliquer comme un pressentiment de notre
malheur commun, et dans le temps que je me désespérais de l'accident qui
m'arrachait à elle, j'avais la crédulité de m'imaginer qu'elle était encore plus
à plaindre que moi. Le résultat de ma méditation fut de me persuader que j'avais
été aperçu dans les rues de Paris par quelques personnes de connaissance, qui en
avaient donné avis à mon père. Cette pensée me consola. Je comptais d'en être
quitte pour des reproches ou pour quelques mauvais traitements, qu'il me
faudrait essuyer de l'autorité paternelle. Je résolus de les souffrir avec
patience, et de promettre tout ce qu'on exigerait de moi, pour me faciliter
l'occasion de retourner plus promptement à Paris, et d'aller rendre la vie et la
joie à ma chère Manon.
Nous arrivâmes, en peu de temps, à Saint-Denis. Mon frère, surpris de mon
silence, s'imagina que c'était un effet de ma crainte. Il entreprit de me
consoler, en m'assurant que je n'avais rien à redouter de la sévérité de mon
père, pourvu que je fusse disposé à rentrer doucement dans le devoir, et à
mériter l'affection qu'il avait pour moi. Il me fit passer la nuit à
Saint-Denis, avec la précaution de faire coucher les trois laquais dans ma
chambre. Ce qui me causa une peine sensible, fut de me voir dans la même
hôtellerie où je m'étais arrêté avec Manon, en venant d'Amiens à Paris. L'hôte
et les domestiques me reconnurent, et devinèrent en même temps la vérité de mon
histoire. J'entendis dire à l'hôte : Ah ! c'est ce joli monsieur qui passait, il
y a six semaines, avec une petite demoiselle qu'il aimait si fort. Qu'elle était
charmante ! Les pauvres enfants, comme ils se caressaient ! Pardi, c'est dommage
qu'on les ait séparés. Je feignais de ne rien entendre, et je me laissais voir
le moins qu'il m'était possible. Mon frère avait, à Saint-Denis, une chaise à
deux, dans laquelle nous partîmes de grand matin, et nous arrivâmes chez nous le
lendemain au soir. Il vit mon père avant moi, pour le prévenir en ma faveur en
lui apprenant avec quelle douceur je m'étais laissé conduire, de sorte que j'en
fus reçu moins durement que je ne m'y étais attendu. Il se contenta de me faire
quelques reproches généraux sur la faute que j'avais commise en m'absentant sans
sa permission. Pour ce qui regardait ma maîtresse, il me dit que j'avais bien
mérité ce qui venait de m'arriver, en me livrant à une inconnue ; qu'il avait eu
meilleure opinion de ma prudence, mais qu'il espérait que cette petite aventure
me rendrait plus sage. Je ne pris ce discours que dans le sens qui s'accordait
avec mes idées. Je remerciai mon père de la bonté qu'il avait de me pardonner,
et je lui promis de prendre une conduite plus soumise et plus réglée. Je
triomphais au fond du coeur car de la manière dont les choses s'arrangeaient, je
ne doutais point que je n'eusse la liberté de me dérober de la maison, même
avant la fin de la nuit.
On se mit à table pour souper ; on me railla sur ma conquête d'Amiens, et sur
ma fuite avec cette fidèle maîtresse. Je reçus les coups de bonne grâce. J'étais
même charmé qu'il me fût permis de m'entretenir de ce qui m occupait
continuellement l'esprit. Mais quelques mots lâchés par mon père me firent
prêter l'oreille avec la dernière attention : il parla de perfidie et de service
intéressé, rendu par Monsieur B... Je demeurai interdit en lui entendant
prononcer ce nom, et je le priai humblement de s'expliquer davantage. Il se
tourna vers mon frère, pour lui demander s'il ne m'avait pas raconté toute
l'histoire. Mon frère lui répondit que je lui avais paru si tranquille sur la
route, qu'il n'avait pas cru que j'eusse besoin de ce remède pour me guérir de
ma folie. Je remarquai que mon père balançait s'il achèverait de s'expliquer. Je
l'en suppliai si instamment qu'il me satisfit, ou plutôt, qu'il m'assassina
cruellement par le plus horrible de tous les récits.
Il me demanda d'abord si j'avais toujours eu la simplicité de croire que je
fusse aimé de ma maîtresse. Je lui dis hardiment que j'en étais si sûr que rien
ne pouvait m'en donner la moindre défiance. Ha ! ha ! ha ! s'écria-t-il en riant
de toute sa force, cela est excellent ! Tu es une jolie dupe, et j'aime à te
voir dans ces sentiments-là. C'est grand dommage, mon pauvre Chevalier, de te
faire entrer dans l'Ordre de Malte, puisque tu as tant de disposition à faire un
mari patient et commode. Il ajouta mille railleries de cette force, sur ce qu'il
appelait ma sottise et ma crédulité. Enfin, comme je demeurais dans le silence,
il continua de me dire que, suivant le calcul qu'il pouvait faire du temps
depuis mon départ d'Amiens, Manon m'avait aimé environ douze jours : car,
ajouta-t-il, je sais que tu partis d'Amiens le 28, de l'autre mois ; nous sommes
au 29 du présent ; il y en a onze que Monsieur B... m'a écrit ; je suppose qu'il
lui en ait fallu huit pour lier une parfaite connaissance avec ta maîtresse ;
ainsi, qui ôte onze et huit de trente-un jours qu'il y a depuis le 28 d'un mois
jusqu'au 29 de l'autre, reste douze, un peu plus ou moins. Là-dessus, les éclats
de rire recommencèrent. J'écoutais tout avec un saisissement de coeur auquel
j'appréhendais de ne pouvoir résister jusqu'à la fin de cette triste comédie. Tu
sauras donc, reprit mon père, puisque tu l'ignores, que Monsieur B... a gagné le
coeur de ta princesse, car il se moque de moi, de prétendre me persuader que
c'est par un zèle désintéressé pour mon service qu'il a voulu te l'enlever.
C'est bien d'un homme tel que lui, de qui, d'ailleurs, je ne suis pas connu,
qu'il faut attendre des sentiments si nobles ! Il a su d'elle que tu es mon
fils, et pour se délivrer de tes importunités, il m'a écrit le lieu de ta
demeure et le désordre où tu vivais, en me faisant entendre qu'il fallait
main-forte pour s'assurer de toi. Il s'est offert de me faciliter les moyens de
te saisir au collet, et c'est par sa direction et celle de ta maîtresse même que
ton frère a trouvé le moment de te prendre sans vert. Félicite-toi maintenant de
la durée de ton triomphe. Tu sais vaincre assez rapidement, Chevalier ; mais tu
ne sais pas conserver tes conquêtes.
Je n'eus pas la force de soutenir plus longtemps un discours dont chaque mot
m'avait percé le coeur. Je me levai de table, et je n'avais pas fait quatre pas
pour sortir de la salle, que je tombai sur le plancher, sans sentiment et sans
connaissance. On me les rappela par de prompts secours. J'ouvris les yeux pour
verser un torrent de pleurs, et la bouche pour proférer les plaintes les plus
tristes et les plus touchantes. Mon père, qui m'a toujours aimé tendrement,
s'employa avec toute son affection pour me consoler. Je l'écoutais, mais sans
l'entendre. Je me jetai à ses genoux, je le conjurai, en joignant les mains, de
me laisser retourner à Paris pour aller poignarder B... Non, disais-je, il n'a
pas gagné le coeur de Manon, il lui a fait violence ; il l'a séduite par un
charme ou par un poison ; il l'a peut-être forcée brutalement. Manon m'aime. Ne
le sais-je pas bien ? Il l'aura menacée, le poignard à la main, pour la
contraindre de m'abandonner. Que n'aura-t-il pas fait pour me ravir une si
charmante maîtresse ! O dieux ! dieux ! serait-il possible que Manon m'eût
trahi, et qu'elle eût cessé de m'aimer !
Comme je parlais toujours de retourner promptement à Paris, et que je me
levais même à tous moments pour cela, mon père vit bien que dans le transport où
j'étais, rien ne serait capable de m'arrêter. II me conduisit dans une chambre
haute, où il laissa deux domestiques avec moi pour me garder à vue. Je ne me
possédais point. J'aurais donné mille vies pour être seulement un quart d'heure
à Paris. Je compris que, m'étant déclaré si ouvertement, on ne me permettrait
pas aisément de sortir de ma chambre. Je mesurai des yeux la hauteur des
fenêtres, ne voyant nulle possibilité de m'échapper par cette voie, je
m'adressai doucement à mes deux domestiques. Je m'engageai, par mille serments,
à faire un jour leur fortune, s'ils voulaient consentir à mon évasion. Je les
pressai, je les caressai, je les menaçai ; mais cette tentative fut encore
inutile. Je perdis alors toute espérance. Je résolus de mourir, et je me jetai
sur un lit, avec le dessein de ne le quitter qu'avec la vie. Je passai la nuit
et le jour suivant dans cette situation. Je refusai la nourriture qu'on
m'apporta le lendemain. Mon père vint me voir l'après-midi. Il eut la bonté de
flatter mes peines par les plus douces consolations. Il m'ordonna si absolument
de manger quelque chose, que je fis par respect pour ses ordres. Quelques jours
se passèrent, pendant lesquels je ne pris rien qu'en sa présence et pour lui
obéir. Il continuait toujours de m'apporter les raisons qui pouvaient me ramener
au bons sens et m'inspirer du mépris pour l'infidèle Manon. Il est certain que
je ne l'estimais plus ; comment aurais-je estimé la plus volage et la plus
perfide de toutes les créatures ? Mais son image, ses traits charmants que je
portais au fond du coeur, y subsistaient toujours. Je le sentais bien. Je puis
mourir, disais-je ; je le devrais même, après tant de honte et de douleur ; mais
je souffrirais mille morts sans pouvoir oublier l'ingrate Manon.
Mon père était surpris de me voir toujours si fortement touché. Il me
connaissait des principes d'honneur, et ne pouvant douter que sa trahison ne me
la fît mépriser, il s'imagina que ma constance venait moins de cette passion en
particulier que d'un penchant général pour les femmes. Il s'attacha tellement à
cette pensée que, ne consultant que sa tendre affection, il vint un jour m'en
faire l'ouverture. Chevalier, me dit-il, j'ai eu dessein, jusqu'à présent de te
faire porter la croix de Malte ; mais je vois que tes inclinations ne sont point
tournées de ce côté-là. Tu aimes les jolies femmes. Je suis d'avis de t'en
chercher une qui te plaise. Explique-moi naturellement ce que tu penses
là-dessus. Je lui répondis que je ne mettais plus de distinction entre les
femmes, et qu'après le malheur qui venait de m'arriver je les détestais toutes
également. Je t'en chercherai une, reprit mon père en souriant, qui ressemblera
à Manon, et qui sera plus fidèle. Ah ! si vous avez quelque bonté pour moi, lui
dis-je, c'est elle qu'il faut me rendre. Soyez sûr, mon cher père, qu'elle ne
m'a point trahi ; elle n'est pas capable d'une si noire et si cruelle lâcheté.
C'est le perfide B... qui nous trompe, vous, elle et moi. Si vous saviez combien
elle est tendre et sincère, si vous la connaissiez, vous l'aimeriez vous-même.
Vous êtes un enfant, repartit mon père. Comment pouvez-vous vous aveugler
jusqu'à ce point, après ce que je vous ai raconté d'elle ? C'est elle-même qui
vous a livré à votre frère. Vous devriez oublier jusqu'à son nom, et profiter,
si vous êtes sage, de l'indulgence que j'ai pour vous. Je reconnaissais trop
clairement qu'il avait raison. C'était un mouvement involontaire qui me faisait
prendre ainsi le parti de mon infidèle. Hélas ! repris je, après un moment de
silence, il n'est que trop vrai que je suis le malheureux objet de la plus lâche
de toutes les perfidies. Oui, continuai-je, en versant des larmes de dépit, je
vois bien que je ne suis qu'un enfant. Ma crédulité ne leur coûtait guère à
tromper. Mais je sais bien ce que j'ai à faire pour me venger. Mon père voulut
savoir quel était mon dessein. J'irai à Paris, lui dis-je, je mettrai le feu à
la maison de B..., et je le brûlerai tout vif avec la perfide Manon. Cet
emportement fit rire mon père et ne servit qu'à me faire garder plus étroitement
dans ma prison.
J'y passai six mois entiers, pendant le premier desquels il y eut peu de
changements dans mes dispositions. Tous mes sentiments n'étaient qu'une
alternative perpétuelle de haine et d'amour, d'espérance ou de désespoir, selon
l'idée sous laquelle Manon s'offrait à mon esprit. Tantôt je ne considérais en
elle que la plus aimable de toutes les filles, et je languissais du désir de la
revoir ; tantôt je n'y apercevais qu'une lâche et perfide maîtresse, et je
faisais mille serments de ne la chercher que pour la punir. On me donna des
livres, qui servirent à rendre un peu de tranquillité à mon âme. Je relus tous
mes auteurs ; j'acquis de nouvelles connaissances ; je repris un goût infini
pour l'étude. Vous verrez de quelle utilité il me fut dans la suite. Les
lumières que je devais à l'amour me firent trouver de la clarté dans quantités
d'endroits d'Horace et de Virgile, qui m'avaient paru obscurs auparavant. Je fis
un commentaire amoureux sur le quatrième livre de l'Énéide ; je le
destine à voir le jour, et je me flatte que le public en sera satisfait. Hélas !
disais-je en le faisant, c'était un coeur tel que le mien qu'il fallait à la
fidèle Didon.
Tiberge vint me voir un jour dans ma prison. Je fus surpris du transport avec
lequel il m'embrassa. Je n'avais point encore eu de preuves de son affection qui
pussent me la faire regarder autrement que comme une simple amitié de collège,
telle qu'elle se forme entre de jeunes gens qui sont à peu près du même âge. Je
le trouvai si changé et si formé, depuis cinq ou six mois que j'avais passés
sans le voir, que sa figure et le ton de son discours m'inspirèrent du respect.
Il me parla en conseiller sage, plutôt qu'en ami d'école. Il plaignit
l'égarement où j'étais tombé. Il me félicita de ma guérison, qu'il croyait
avancée ; enfin il m'exhorta à profiter de cette erreur de jeunesse pour ouvrir
les yeux sur la vanité des plaisirs. Je le regardai avec étonnement. Il s'en
aperçut. Mon cher Chevalier, me dit-il, je ne vous dis rien qui ne soit
solidement vrai, et dont je ne me sois convaincu par un sérieux examen. J'avais
autant de penchant que vous vers la volupté, mais le Ciel m'avait donné, en même
temps, du goût pour la vertu. Je me suis servi de ma raison pour comparer les
fruits de l'une et de l'autre et je n'ai pas tardé longtemps à découvrir leurs
différences. Le secours du Ciel s'est joint à mes réflexions. J'ai conçu pour le
monde un mépris auquel il n'y a rien d'égal. Devineriez-vous ce qui m'y retient,
ajouta-t-il, et ce qui m'empêche de courir à la solitude ? C'est uniquement la
tendre amitié que j'ai pour vous. Je connais l'excellence de votre coeur et de
votre esprit ; il n'y a rien de bon dont vous ne puissiez vous rendre capable.
Le poison du plaisir vous a fait écarter du chemin. Quelle perte pour la vertu !
Votre fuite d'Amiens m'a causé tant de douleur, que je n'ai pas goûté, depuis,
un seul moment de satisfaction. Jugez-en par les démarches qu'elle m'a fait
faire. Il me raconta qu'après s'être aperçu que je l'avais trompé et que j'étais
parti avec ma maîtresse, il était monté à cheval pour me suivre ; mais qu'ayant
sur lui quatre ou cinq heures d'avance, il lui avait été impossible de me
joindre ; qu'il était arrivé néanmoins à Saint-Denis une demi-heure après mon
départ ; qu'étant bien certain que je me serais arrêté à Paris, il y avait passé
six semaines à me chercher inutilement ; qu'il allait dans tous les lieux où il
se flattait de pouvoir me trouver, et qu'un jour enfin il avait reconnu ma
maîtresse à la Comédie ; qu'elle y était dans une parure si éclatante qu'il
s'était imaginé qu'elle devait cette fortune à un nouvel amant ; qu'il avait
suivi son carrosse jusqu'à sa maison, et qu'il avait appris d'un domestique
qu'elle était entretenue par les libéralités de Monsieur B... Je ne m'arrêtai
point là, continua-t-il. J'y retournai le lendemain, pour apprendre d'elle-même
ce que vous étiez devenu ; elle me quitta brusquement, lorsqu'elle m'entendit
parler de vous, et je fus obligé de revenir en province sans aucun autre
éclaircissement. J'y appris votre aventure et la consternation extrême qu'elle
vous a causée ; mais je n'ai pas voulu vous voir, sans être assuré de vous
trouver plus tranquille. Vous avez donc vu Manon, lui répondis je en soupirant.
Hélas ! vous êtes plus heureux que moi, qui suis condamné à ne la revoir jamais.
Il me fit des reproches de ce soupir, qui marquait encore de la faiblesse pour
elle. Il me flatta si adroitement sur la bonté de mon caractère et sur mes
inclinations, qu'il me fit naître dès cette première visite, une forte envie de
renoncer comme lui à tous les plaisirs du siècle pour entrer dans l'état
ecclésiastique.
Je goûtai tellement cette idée que, lorsque je me trouvai seul, je ne
m'occupai plus d'autre chose. Je me rappelai les discours de M. I'Évêque
d'Amiens, qui m'avait donné le même conseil, et les présages heureux qu'il avait
formés en ma faveur, s'il m'arrivait d'embrasser ce parti. La piété se mêla
aussi dans mes considérations. Je mènerai une vie sage et chrétienne, disais-je
; je m'occuperai de l'étude et de la religion, qui ne me permettront point de
penser aux dangereux plaisirs de l'amour. Je mépriserai ce que le commun des
hommes admire, et comme je sens assez que mon coeur ne désirera que ce qu'il
estime, j'aurai aussi peu d'inquiétudes que de désirs. Je formai là-dessus,
d'avance, un système de vie paisible et solitaire. J'y faisais entrer une maison
écartée, avec un petit bois et un ruisseau d'eau douce au bout du jardin, une
bibliothèque composée de livres choisis ; un petit nombre d'amis vertueux et de
bon sens, une table propre, mais frugale et modérée. J'y joignais un commerce de
lettres avec un ami qui ferait son séjour à Paris, et qui m'informerait des
nouvelles publiques, moins pour satisfaire ma curiosité que pour me faire un
divertissement des folles agitations des hommes. Ne serai-je pas heureux ?
ajoutais-je ; toutes mes prétentions ne seront-elles point remplies ? Il est
certain que ce projet flattait extrêmement mes inclinations. Mais, à la fin d'un
si sage arrangement, je sentais que mon coeur attendait encore quelque chose, et
que, pour n'avoir rien à désirer dans la plus charmante solitude, il y fallait
être avec Manon.
Cependant, Tiberge continuant de me rendre de fréquentes visites, dans le
dessein qu'il m'avait inspiré, je pris l'occasion d'en faire l'ouverture à mon
père. Il me déclara que son intention était de laisser ses enfants libres dans
le choix de leur condition et que, de quelque manière que je voulusse disposer
de moi, il ne se réserverait que le droit de m'aider de ses conseils. Il m'en
donna de fort sages, qui tendaient moins à me dégoûter de mon projet, qu'à me le
faire embrasser avec connaissance. Le renouvellement de l'année scolastique
approchait. Je convins avec Tiberge de nous mettre ensemble au séminaire de
Saint-Sulpice, lui pour achever ses études de théologie, et moi pour commencer
les miennes. Son mérite, qui était connu de l'évêque du diocèse, lui fit obtenir
de ce prélat un bénéfice considérable avant notre départ.
Mon père, me croyant tout à fait revenu de ma passion, ne fit aucune
difficulté de me laisser partir. Nous arrivâmes à Paris. L'habit ecclésiastique
prit la place de la croix de Malte, et le nom d'abbé des Grieux celle de
chevalier. Je m'attachai à l'étude avec tant d'application, que je fis des
progrès extraordinaires en peu de mois. J'y employais une partie de la nuit, et
je ne perdais pas un moment du jour. Ma réputation eut tant d'éclat, qu'on me
félicitait déjà sur les dignités que je ne pouvais manquer d'obtenir, et sans
l'avoir sollicité, mon nom fut couché sur la feuille des bénéfices. La piété
n'était pas plus négligée ; j'avais de la ferveur pour tous les exercices.
Tiberge était charmé de ce qu'il regardait comme son ouvrage, et je l'ai vu
plusieurs fois répandre des larmes, en s'applaudissant de ce qu'il nommait ma
conversion. Que les résolutions humaines soient sujettes à changer, c'est ce qui
ne ma jamais causé d'étonnement ; une passion les fait naître, une autre passion
peut les détruire ; mais quand je pense à la sainteté de celles qui m'avaient
conduit à Saint-Sulpice et à la joie intérieure que le Ciel m'y faisait goûter
en les exécutant, je suis effrayé de la facilité avec laquelle j'ai pu les
rompre. S'il est vrai que les secours célestes sont à tous moments d'une force
égale à celle des passions, qu'on m'explique donc par quel funeste ascendant on
se trouve emporté tout d'un coup loin de son devoir, sans se trouver capable de
la moindre résistance, et sans ressentir le moindre remords. Je me croyais
absolument délivré des faiblesses de l'amour. Il me semblait que j'aurais
préféré la lecture d'une page de Saint-Augustin, ou un quart d'heure de
méditation chrétienne, à tous les plaisirs des sens, sans excepter ceux qui
m'auraient été offerts par Manon. Cependant, un instant malheureux me fit
retomber dans le précipice, et ma chute fut d'autant plus irréparable, que me
trouvant tout d'un coup au même degré de profondeur d'où j'étais sorti, les
nouveaux désordres où je tombai me portèrent bien plus loin vers le fond de
l'abîme.
J'avais passé près d'un an à Paris, sans m'informer des affaires de Manon. Il
m'en avait d'abord coûté beaucoup pour me faire cette violence ; mais les
conseils toujours présents de Tiberge, et mes propres réflexions, m'avaient fait
obtenir la victoire. Les derniers mois s'étaient écoulés si tranquillement que
je me croyais sur le point d'oublier éternellement cette charmante et perfide
créature. Le temps arriva auquel je devais soutenir un exercice public dans
l'École de Théologie. Je fis prier plusieurs personnes de considération de
m'honorer de leur présence. Mon nom fut ainsi répandu dans tous les quartiers de
Paris : il alla jusqu'aux oreilles de mon infidèle. Elle ne le reconnut pas avec
certitude sous le titre d'abbé ; mais un reste de curiosité, ou peut-être
quelque repentir de m'avoir trahi (je n'ai jamais pu démêler lequel de ces deux
sentiments) lui fit, prendre intérêt à un nom si semblable au mien, elle vint en
Sorbonne avec quelques autres dames. Elle fut présente à mon exercice, et sans
doute qu'elle eut peu de peine à me remettre.
Je n'eus pas la moindre connaissance de cette visite. On sait qu'il y a, dans
ces lieux, des cabinets particuliers pour les dames, où elles sont cachées
derrière une jalousie. Je retournai à Saint-Sulpice, couvert de gloire et chargé
de compliments. Il était six heures du soir. On vint m'avertir, un moment après
mon retour, qu'une dame demandait à me voir. J'allai au parloir sur-le-champ.
Dieux ! quelle apparition surprenante ! j'y trouvai Manon. C'était elle, mais
plus aimable et plus brillante que je ne l'avais jamais vue. Elle était dans sa
dix-huitième année. Ses charmes surpassaient tout ce qu'on peut décrire. C'était
un air si fin, si doux, si engageant, l'air de l'Amour même. Toute sa figure me
parut un enchantement.
Je demeurai interdit à sa vue, et ne pouvant conjecturer quel était le
dessein de cette visite, j'attendais, les yeux baissés et avec tremblement,
qu'elle s'expliquât. Son embarras fut, pendant quelque temps, égal au mien,
mais, voyant que mon silence continuait, elle mit la main devant ses yeux, pour
cacher quelques larmes. Elle me dit, d'un ton timide, qu'elle confessait que son
infidélité méritait ma haine ; mais que, s'il était vrai que j'eusse jamais eu
quelque tendresse pour elle, il y avait eu, aussi, bien de la dureté à laisser
passer deux ans sans prendre soin de m'informer de son sort, et qu'il y en avait
beaucoup encore à la voir dans l'état où elle était en ma présence, sans lui
dire une parole. Le désordre de mon âme, en l'écoutant, ne saurait être exprimé.
Elle s'assit. Je demeurai debout, le corps à demi tourné, n'osant l'envisager
directement. Je commençai plusieurs fois une réponse, que je n'eus pas la force
d'achever. Enfin, je fis un effort pour m'écrier douloureusement : Perfide Manon
! Ah ! perfide ! perfide ! Elle me répéta, en pleurant à chaudes larmes, qu'elle
ne prétendait point justifier sa perfidie. Que prétendez-vous donc ? m'écriai-je
encore. Je prétends mourir, répondit-elle, si vous ne me rendez votre coeur,
sans lequel il est impossible que je vive. Demande donc ma vie, infidèle !
repris-je en versant moi-même des pleurs, que je m'efforçai en vain de retenir.
Demande ma vie, qui est l'unique chose qui me reste à te sacrifier ; car mon
coeur n'a jamais cessé d'être a toi. A peine eus-je achevé ces derniers mots,
qu'elle se leva avec transport pour venir m'embrasser. Elle m'accabla de mille
caresses passionnées. Elle m'appela par tous les noms que l'amour invente pour
exprimer ses plus vives tendresses. Je n'y répondais encore qu'avec langueur.
Quel passage, en effet, de la situation tranquille où j'avais été, aux
mouvements tumultueux que je sentais renaître ! J'en étais épouvanté. Je
frémissais, comme il arrive lorsqu'on se trouve la nuit dans une campagne
écartée : on se croit transporté dans un nouvel ordre de choses ; on y est saisi
d'une horreur secrète, dont on ne se remet qu'après avoir considéré longtemps
tous les environs.
Nous nous assîmes l'un près de l'autre. Je pris ses mains dans les miennes.
Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d'un oeil triste, je ne m'étais pas
attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous était bien
facile de tromper un coeur dont vous étiez la souveraine absolue, et qui mettait
toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir. Dites-moi maintenant si vous en
avez trouvé d'aussi tendres et d'aussi soumis. Non, non, la Nature n'en fait
guère de la même trempe que le mien. Dites-moi, du moins, si vous l'avez
quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce retour de bonté qui vous
ramène aujourd'hui pour le consoler ? Je ne vois que trop que vous êtes plus
charmante que jamais ; mais au nom de toutes les peines que j'ai souffertes pour
vous, belle Manon, dites-moi si vous serez plus fidèle.
Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle s'engagea
à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu'elle m'attendrit à un
degré inexprimable. Chère Manon ! lui dis-je, avec un mélange profane
d'expressions amoureuses et théologiques, tu es trop adorable pour une créature.
Je me sens le coeur emporté par une délectation victorieuse. Tout ce qu'on dit
de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère. Je vais perdre ma fortune et ma
réputation pour toi, je le prévois bien ; je lis ma destinée dans tes beaux
yeux, mais de quelles pertes ne serai-je pas consolé par ton amour ! Les faveurs
de la fortune ne me touchent point ; la gloire me paraît une fumée ; tous mes
projets de vie ecclésiastique étaient de folles imaginations ; enfin tous les
biens différents de ceux que j'espère avec toi sont des biens méprisables,
puisqu'ils ne sauraient tenir un moment, dans mon coeur, contre un seul de tes
regards.
En lui promettant néanmoins un oubli général de ses fautes, je voulus être
informé de quelle manière elle s'était laissé séduire par B... Elle m'apprit
que, l'ayant vue à sa fenêtre, il était devenu passionné pour elle, qu'il avait
fait sa déclaration en fermier général, c'est-à-dire en lui marquant dans une
lettre que le payement serait proportionné aux faveurs ; qu'elle avait capitulé
d'abord, mais sans autre dessein que de tirer de lui quelque somme considérable
qui pût servir à nous faire vivre commodément ; qu'il l'avait éblouie par de si
magnifiques promesses, qu'elle s'était laissée ébranler par degrés ; que je
devais juger pourtant de ses remords par la douleur dont elle m'avait laissé
voir des témoignages, la veille de notre séparation ; que, malgré l'opulence
dans laquelle il l'avait entretenue, elle n'avait jamais goûté de bonheur avec
lui, non seulement parce qu'elle n'y trouvait point, me dit-elle, la délicatesse
de mes sentiments et l'agrément de mes manières, mais parce qu'au milieu même
des plaisirs qu'il lui procurait sans cesse, elle portait, au fond du coeur, le
souvenir de mon amour, et le remords de son infidélité. Elle me parla de Tiberge
et de la confusion extrême que sa visite lui avait causée. Un coup d'épée dans
le coeur, ajouta-t-elle, m'aurait moins ému le sang. Je lui tournai le dos, sans
pouvoir soutenir un moment sa présence. Elle continua de me raconter par quels
moyens elle avait été instruite de mon séjour à Paris, du changement de ma
condition, et de mes exercices de Sorbonne. Elle m'assura qu'elle avait été si
agitée, pendant la dispute, qu'elle avait eu beaucoup de peine, non seulement à
retenir ses larmes, mais ses gémissements mêmes et ses cris, qui avaient été
plus d'une fois sur le point d'éclater. Enfin, elle me dit qu'elle était sortie
de ce lieu la dernière, pour cacher son désordre et que, ne suivant que le
mouvement de son coeur et l'impétuosité de ses désirs, elle était venue droit au
séminaire, avec la résolution d'y mourir si elle ne me trouvait pas disposé à
lui pardonner.
Où trouver un barbare qu'un repentir si vif et si tendre n'eût pas touché ?
Pour moi, je sentis, dans ce moment, que j'aurais sacrifié pour Manon tous les
évêchés du monde chrétien. Je lui demandai quel nouvel ordre elle jugeait à
propos de mettre dans nos affaires. Elle me dit qu'il fallait sur-le-champ
sortir du séminaire, et remettre à nous arranger dans un lieu plus sûr. Je
consentis à toutes ses volontés sans réplique. Elle entra dans son carrosse,
pour aller m'attendre au coin de la rue. Je m'échappai un moment après, sans
être aperçu du portier. Je montai avec elle. Nous passâmes à la friperie. Je
repris les galons et l'épée. Manon fournit aux frais, car j'étais sans un sou ;
et dans la crainte que je ne trouvasse de l'obstacle à ma sortie de
Saint-Sulpice, elle n'avait pas voulu que je retournasse un moment à ma chambre
pour y prendre mon argent. Mon trésor, d'ailleurs, était médiocre, et elle assez
riche des libéralités de B... pour mépriser ce qu'elle me faisait abandonner.
Nous conférâmes, chez le fripier même, sur le parti que nous allions prendre.
Pour me faire valoir davantage le sacrifice qu'elle me faisait de B..., elle
résolut de ne pas garder avec lui le moindre ménagement. Je veux lui laisser ses
meubles, me dit-elle, ils sont à lui ; mais j'emporterai, comme de justice, les
bijoux et près de soixante mille francs que j'ai tirés de lui depuis deux ans.
Je ne lui ai donné nul pouvoir sur moi, ajouta-t-elle ; ainsi nous pouvons
demeurer sans crainte à Paris, en prenant une maison commode où nous vivrons
heureusement. Je lui représentai que, s'il n'y avait point de péril pour elle,
il y en avait beaucoup pour moi, qui ne manquerais point tôt ou tard d'être
reconnu, et qui serais continuellement exposé au malheur que j'avais déjà
essuyé. Elle me fit entendre qu'elle aurait du regret à quitter Paris. Je
craignais tant de la chagriner, qu'il n'y avait point de hasards que je ne
méprisasse pour lui plaire ; cependant, nous trouvâmes un tempérament
raisonnable, qui fut de louer une maison dans quelque village voisin de Paris,
d'où il nous serait aisé d'aller à la ville lorsque le plaisir ou le besoin nous
y appellerait. Nous choisîmes Chaillot, qui n'en est pas éloigné. Manon retourna
sur-le-champ chez elle. J'allai l'attendre à la petite porte du jardin des
Tuileries. Elle revint une heure après, dans un carrosse de louage, avec une
fille qui la servait, et quelques malles où ses habits et tout ce qu'elle avait
de précieux était renfermé.
Nous ne tardâmes point à gagner Chaillot. Nous logeâmes la première nuit à
l'auberge, pour nous donner le temps de chercher une maison, ou du moins un
appartement commode. Nous en trouvâmes, dès le lendemain, un de notre goût.
Mon bonheur me parut d'abord établi d'une manière inébranlable. Manon était
la douceur et la complaisance même. Elle avait pour moi des attentions si
délicates, que je me crus trop parfaitement dédommagé de toutes mes peines.
Comme nous avions acquis tous deux un peu d'expérience, nous raisonnâmes sur la
solidité de notre fortune. Soixante mille francs, qui faisaient le fond de nos
richesses, n'étaient pas une somme qui pût s'étendre autant que le cours d'une
longue vie. Nous n'étions pas disposés d'ailleurs à resserrer trop notre
dépense. La première vertu de Manon, non plus que la mienne, n'était pas
l'économie. Voici le plan que je me proposai : soixante mille francs, lui
dis-je, peuvent nous soutenir pendant dix ans. Deux mille écus nous suffiront
chaque année, si nous continuons de vivre à Chaillot. Nous y mènerons une vie
honnête, mais simple. Notre unique dépense sera pour l'entretien d'un carrosse,
et pour les spectacles. Nous nous réglerons. Vous aimez l'Opéra : nous irons
deux fois la semaine. Pour le jeu, nous nous bornerons tellement que nos pertes
ne passeront jamais deux pistoles. Il est impossible que, dans l'espace de dix
ans, il n'arrive point de changement dans ma famille ; mon père est âgé, il peut
mourir. Je me trouverai du bien, et nous serons alors au-dessus de toutes nos
autres craintes.
Cet arrangement n'eût pas été la plus folle action de ma vie, si nous
eussions été assez sages pour nous y assujettir constamment. Mais nos
résolutions ne durèrent guère plus d'un mois. Manon était passionnée pour le
plaisir ; je l'étais pour elle. Il nous naissait, à tous moments, de nouvelles
occasions de dépense ; et loin de regretter les sommes qu'elle employait
quelquefois avec profusion, je fus le premier à lui procurer tout ce que je
croyais propre à lui plaire. Notre demeure de Chaillot commença même à lui
devenir à charge. L'hiver approchait ; tout le monde retournait à la ville, et
la campagne devenait déserte. Elle me proposa de reprendre une maison à Paris.
Je n'y consentis point ; mais, pour la satisfaire en quelque chose, je lui dis
que nous pouvions y louer un appartement meublé, et que nous y passerions la
nuit lorsqu'il nous arriverait de quitter trop tard l'assemblée où nous allions
plusieurs fois la semaine ; car l'incommodité de revenir si tard à Chaillot
était le prétexte qu'elle apportait pour le vouloir quitter. Nous nous donnâmes
ainsi deux logements, l'un à la ville, et l'autre à la campagne. Ce changement
mit bientôt les dernier désordre dans nos affaires, en faisant naître deux
aventures qui causèrent notre ruine.
Manon avait un frère, qui était garde du corps. Il se trouva malheureusement
logé, à Paris, dans la même rue que nous. Il reconnut sa soeur, en la voyant le
matin à sa fenêtre. Il accourut aussitôt chez nous. C'était un homme brutal et
sans principes d'honneur. Il entra dans notre chambre en jurant horriblement, et
comme il savait une partie des aventures de sa soeur, il l'accabla d'injures et
de reproches. J'étais sorti un moment auparavant, ce qui fut sans doute un
bonheur pour lui ou pour moi, qui n'étais rien moins que disposé à souffrir une
insulte. Je ne retournai au logis qu'après son départ. La tristesse de Manon me
fit juger qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle me raconta la
scène fâcheuse qu'elle venait d'essuyer, et les menaces brutales de son frère.
J'en eus tant de ressentiment, que j'eusse couru sur-le-champ à la vengeance si
elle ne m'eût arrêté par ses larmes. Pendant que je m'entretenais avec elle de
cette aventure, le garde du corps rentra dans la chambre où nous étions, sans
s'être fait annoncer. Je ne l'aurais pas reçu aussi civilement que je fis si je
l'eusse connu ; mais, nous ayant salués d'un air riant, il eut le temps de dire
à Manon qu'il venait lui faire des excuses de son comportement ; qu'il l'avait
crue dans le désordre, et que cette opinion avait allumé sa colère ; mais que,
s'étant informé qui j'étais, d'un de nos domestiques, il avait appris de moi des
choses si avantageuses, qu'elles lui faisaient désirer de bien vivre avec nous.
Quoique cette information, qui lui venait d'un de mes laquais, eût quelque chose
de bizarre et de choquant, je reçus son compliment avec honnêteté. Je crus faire
plaisir à Manon. Elle paraissait charmée de le voir porté à se réconcilier. Nous
le retînmes à dîner. Il se rendit, en peu de moments, si familier, que nous
ayant entendus parler de notre retour à Chaillot, il voulut absolument nous
tenir compagnie. Il fallut lui donner une place dans notre carrosse. Ce fut une
prise de possession, car il s'accoutuma bientôt à nous voir avec tant de
plaisir, qu'il fit sa maison de la nôtre et qu'il se rendit le maître, en
quelque sorte, de tout ce qui nous appartenait. Il m'appelait son frère, et sous
prétexte de la liberté fraternelle, il se mit sur le pied d'amener tous ses amis
dans notre maison de Chaillot, et de les y traiter à nos dépens. Il se fit
habiller magnifiquement à nos frais. Il nous engagea même à payer toutes ses
dettes. Je fermais les yeux sur cette tyrannie, pour ne pas déplaire à Manon,
jusqu'à feindre de ne pas m'apercevoir qu'il tirait d'elle, de temps en temps,
des sommes considérables. Il est vrai, qu'étant grand joueur, il avait la
fidélité de lui en remettre une partie lorsque la fortune le favorisait ; mais
la nôtre était trop médiocre pour fournir longtemps à des dépenses si peu
modérées. J'étais sur le point de m'expliquer fortement avec lui, pour nous
délivrer de ses importunités, lorsqu'un funeste accident m'épargna cette peine,
en nous en causant une autre qui nous abîma sans ressource.
Nous étions demeurés un jour à Paris, pour y coucher, comme il nous arrivait
fort souvent. La servante, qui restait seule à Chaillot dans ces occasions, vint
m'avertir, le matin, que le feu avait pris, pendant la nuit, dans ma maison, et
qu'on avait eu beaucoup de difficulté à l'éteindre. Je lui demandai si nos
meubles avaient souffert quelque dommage ; elle me répondit qu'il y avait eu une
si grande confusion, causée par la multitude d'étrangers qui étaient venus au
secours, qu'elle ne pouvait être assurée de rien. Je tremblai pour notre argent,
qui était renfermé dans une petite caisse. Je me rendis promptement à Chaillot.
Diligence inutile ; la caisse avait déjà disparu. J'éprouvai alors qu'on peut
aimer l'argent sans être avare. Cette perte me pénétra d'une si vive douleur que
j'en pensai perdre la raison. Je compris tout d'un coup à quels nouveaux
malheurs j'allais me trouver exposé ; l'indigence était le moindre. Je
connaissais Manon ; je n'avais déjà que trop éprouvé que, quelque fidèle et
quelque attachée qu'elle me fût dans la bonne fortune, il ne fallait pas compter
sur elle dans la misère. Elle aimait trop l'abondance et les plaisirs pour me
les sacrifier : je la perdrai, m'écriai-je. Malheureux Chevalier, tu vas donc
perdre encore tout ce que tu aimes ! Cette pensée me jeta dans un trouble si
affreux, que je balançai, pendant quelques moments, si je ne ferais pas mieux de
finir tous mes maux par la mort. Cependant, je conservai assez de présence
d'esprit pour vouloir examiner auparavant s'il ne me restait nulle ressource. Le
Ciel me fit naître une idée, qui arrêta mon désespoir. Je crus qu'il ne me
serait pas impossible de cacher notre perte à Manon, et que, par industrie ou
par quelque faveur du hasard, je pourrais fournir assez honnêtement à son
entretien pour l'empêcher de sentir la nécessité. J'ai compté, disais-je pour me
consoler, que vingt mille écus nous suffiraient pendant dix ans. Supposons que
les dix ans soient écoulés, et que nul des changements que j'espérais ne soit
arrivé dans ma famille. Quel parti prendrais-je ? Je ne le sais pas trop bien,
mais, ce que je serais alors, qui m'empêche de le faire aujourd'hui ? Combien de
personnes vivent à Paris qui n'ont ni mon esprit, ni mes qualités naturelles, et
qui doivent néanmoins leur entretien à leurs talents, tels qu'ils les ont ! La
Providence, ajoutais-je, en réfléchissant sur les différents états de la vie,
n'a-t-elle pas arrangé les choses fort sagement ? La plupart des grands et des
riches sont des sots : cela est clair à qui connaît un peu le monde. Or il y a
là-dedans une justice admirable : s'ils joignaient l'esprit aux richesses, ils
seraient trop heureux, et le reste des hommes trop misérable. Les qualités du
corps et de l'âme sont accordées à ceux-ci, comme des moyens pour se tirer de la
misère et de la pauvreté. Les uns prennent part aux richesses des grands en
servant à leurs plaisirs : ils en font des dupes ; d'autres servent à leur
instruction : ils tâchent d'en faire d'honnêtes gens ; il est rare, à la vérité,
qu'il y réussissent, mais ce n'est pas là le but de la divine Sagesse : ils
tirent toujours un fruit de leurs besoins, qui est de vivre aux dépens de ceux
qu'ils instruisent ; et de quelque façon qu'on le prenne, c'est un fond
excellent de revenu pour les petits, que la sottise des riches et des grands.
Ces pensées me remirent un peu le coeur et la tête. Je résolus d'abord
d'aller consulter M. Lescaut, frère de Manon. Il connaissait parfaitement Paris,
et je n'avais eu que trop d'occasions de reconnaître que ce n'était ni de son
bien ni de la paye du roi qu'il tirait son plus clair revenu. Il me restait à
peine vingt pistoles qui s'étaient trouvées heureusement dans ma poche. Je lui
montrai ma bourse, en lui expliquant mon malheur et mes craintes, et je lui
demandai s'il y avait pour moi un parti à choisir entre celui de mourir de faim,
ou de me casser la tête de désespoir. Il me répondit que se casser la tête était
la ressource des sots ; pour mourir de faim, qu'il y avait quantité de gens
d'esprit qui s'y voyaient réduits, quand ils ne voulaient pas faire usage de
leurs talents ; que c'était à moi d'examiner de quoi j'étais capable ; qu'il
m'assurait de son secours et de ses conseils dans toutes mes entreprises.
Cela est bien vague, monsieur Lescaut, lui dis-je ; mes besoins demanderaient
un remède plus présent, car que voulez-vous que je dise à Manon ? A propos de
Manon, reprit-il, qu'est-ce qui vous embarrasse ? N'avez-vous pas toujours, avec
elle, de quoi finir vos inquiétudes quand vous le voudrez ? Une fille comme elle
devrait nous entretenir, vous, elle et moi. Il me coupa la réponse que cette
impertinence méritait, pour continuer de me dire qu'il me garantissait avant le
soir mille écus à partager entre nous, si je voulais suivre son conseil ; qu'il
connaissait un seigneur, si libéral sur le chapitre des plaisirs, qu'il était
sûr que mille écus ne lui coûteraient rien pour obtenir les faveurs d'une fille
telle que Manon. Je l'arrêtai. J'avais meilleure opinion de vous, lui
répondis-je ; je m'étais figuré que le motif que vous aviez eu, pour m'accorder
votre amitié, était un sentiment tout opposé à celui où vous êtes maintenant. Il
me confessa impudemment qu'il avait toujours pensé de même, et que, sa soeur
ayant une fois violé les lois de son sexe, quoique en faveur de l'homme qu'il
aimait le plus, il ne s'était réconcilié avec elle que dans l'espérance de tirer
parti de sa mauvaise conduite Il me fut aise de juger que jusqu'alors nous
avions été ses dupes. Quelque émotion néanmoins que ce discours m'eût causée, le
besoin que j'avais de lui m'obligea de répondre, en riant, que son conseil était
une dernière ressource qu'il fallait remettre à l'extrémité. Je le priai de
m'ouvrir quelque autre voie. Il me proposa de profiter de ma jeunesse et de la
figure avantageuse que j'avais reçue de la nature, pour me mettre en liaison
avec quelque dame vieille et libérale. Je ne goûtai pas non plus ce parti, qui
m'aurait rendu infidèle à Manon. Je lui parlai du jeu, comme du moyen le plus
facile, et le. plus convenable à ma situation. Il me dit que le jeu, à la
vérité, était une ressource, mais que cela demandait d'être expliqué ;
qu'entreprendre de jouer simplement, avec les espérances communes, c'était le
vrai moyen d'achever ma perte ; que de prétendre exercer seul, et sans être
soutenu, les petits moyens qu'un habile homme emploie pour corriger la fortune,
était un métier trop dangereux ; qu'il y avait une troisième voie, qui était
celle de l'association, mais que ma jeunesse lui faisait craindre que messieurs
les Confédérés ne me jugeassent point encore les qualités propres à la Ligue. Il
me promit néanmoins ses bons offices auprès d'eux ; et ce que je n'aurais pas
attendu de lui, il m'offrit quelque argent, lorsque je me trouverais pressé du
besoin. L'unique grâce que je lui demandai, dans les circonstances, fut de ne
rien apprendre à Manon de la perte que j'avais faite, et du sujet de notre
conversation.
Je sortis de chez lui, moins satisfait encore que je n'y étais entré ; je me
repentis même de lui avoir confié mon secret. Il n'avait rien fait, pour moi,
que je n'eusse pu obtenir de même sans cette ouverture, et je craignais
mortellement qu'il ne manquât à la promesse qu'il m'avait faite de ne rien
découvrir à Manon. J'avais lieu d'appréhender aussi, par la déclaration de ses
sentiments, qu'il ne formât le dessein de tirer parti d'elle, suivant ses
propres termes, en l'enlevant de mes main, ou, du moins, en lui conseillant de
me quitter pour s'attacher à quelque amant plus riche et plus heureux. Je fis
là-dessus mille réflexions, qui n'aboutirent qu'à me tourmenter et à renouveler
le désespoir où j'avais été le matin. Il me vint plusieurs fois à l'esprit
d'écrire à mon père, et de feindre une nouvelle conversion, pour obtenir de lui
quelque secours d'argent ; mais je me rappelai aussitôt que, malgré toute sa
bonté, il m'avait resserré six mois dans une étroite prison, pour ma première
faute ; j'étais bien sûr qu'après un éclat tel que l'avait dû causer ma fuite de
Saint-Sulpice, il me traiterait beaucoup plus rigoureusement. Enfin, cette
confusion de pensées en produisit une qui remit le calme tout d'un coup dans mon
esprit, et que je m'étonnai de n'avoir pas eue plus tôt, ce fut de recourir à
mon ami Tiberge, dans lequel j'étais bien certain de retrouver toujours le même
fond de zèle et d'amitié. Rien n'est plus admirable, et ne fait plus d'honneur à
la vertu, que la confiance avec laquelle on s'adresse aux personnes dont on
connaît parfaitement la probité. On sent qu'il n'y a point de risque à courir.
Si elles ne sont pas toujours en état d'offrir du secours, on est sûr qu'on en
obtiendra du moins de la bonté et de la compassion. Le coeur, qui se ferme avec
tant de soin au reste des hommes, s'ouvre naturellement en leur présence, comme
une fleur s'épanouit à la lumière du soleil, dont elle n'attend qu'une douce
influence.
Je regardai comme un effet de la protection du Ciel de m'être souvenu si à
propos de Tiberge, et je résolus de chercher les moyens de le voir avant la fin
du jour. Je retournai sur-le-champ au logis pour lui écrire un mot, et lui
marquer un lieu propre à notre entretien. Je lui recommandais le silence et la
discrétion, comme un des plus importants services qu'il pût me rendre dans la
situation de mes affaires. La joie que l'espérance de le voir m'inspirait effaça
les traces du chagrin que Manon n'aurait pas manqué d'apercevoir sur mon visage.
Je lui parlai de notre malheur de Chaillot comme d'une bagatelle qui ne devait
pas l'alarmer ; et Paris étant le lieu du monde où elle se voyait avec le plus
de plaisir, elle ne fut pas fâchée de m'entendre dire qu'il était à propos d'y
demeurer, jusqu'à ce qu'on eût réparé à Chaillot quelques légers effets de
l'incendie. Une heure après, je reçus la réponse de Tiberge, qui me promettait
de se rendre au lieu de l'assignation. J'y courus avec impatience. Je sentais
néanmoins quelque honte d'aller paraître aux yeux d'un ami, dont la seule
présence devait être un reproche de mes désordres, mais l'opinion que j'avais de
la bonté de son coeur et l'intérêt de Manon soutinrent ma hardiesse.
Je l'avais prié de se trouver au jardin du Palais-Royal. Il y était avant
moi. Il vint m'embrasser, aussitôt qu'il m'eut aperçu. II me tint serré
longtemps entre ses bras, et je sentis mon visage mouillé de ses larmes. Je lui
dis que je ne me présentais à lui qu'avec confusion, et que je portais dans le
coeur un vif sentiment de mon ingratitude ; que la première chose dont je le
conjurais était de m'apprendre s'il m'était encore permis de le regarder comme
mon ami, après avoir mérité si justement de perdre son estime et son affection.
Il me répondit, du ton le plus tendre, que rien n'était capable de le faire
renoncer à cette qualité ; que mes malheurs mêmes, et si je lui permettais de le
dire, mes fautes et mes désordres, avaient redoublé sa tendresse pour moi ; mais
que c'était une tendresse mêlée de la plus vive douleur, telle qu'on la sent
pour une personne chère, qu'on voit toucher à sa perte sans pouvoir la secourir.
Nous nous assîmes sur un banc. Hélas ! lui dis-je, avec un soupir parti du
fond du coeur, votre compassion doit être excessive, mon cher Tiberge, si vous
m'assurez qu'elle est égale à mes peines. J'ai honte de vous les laisser voir,
car je confesse que la cause n'en est pas glorieuse, mais l'effet en est si
triste qu'il n'est pas besoin de m'aimer autant que vous faites pour en être
attendri. Il me demanda, comme une marque d'amitié, de lui raconter sans
déguisement ce qui m'était arrivé depuis mon départ de Saint-Sulpice. Je le
satisfis ; et loin d'altérer quelque chose à la vérité, ou de diminuer mes
fautes pour les faire trouver plus excusables, je lui parlai de ma passion avec
toute la force qu'elle m'inspirait. Je la lui représentai comme un de ces coups
particuliers du destin qui s'attache à la ruine d'un misérable, et dont il est
aussi impossible à la vertu de se défendre qu'il l'a été à la sagesse de les
prévoir. Je lui fis une vive peinture de mes agitations, de mes craintes, du
désespoir où j'étais deux heures avant que de le voir, et de celui dans lequel
j'allais retomber, si j'étais abandonné par mes amis aussi impitoyablement que
par la fortune ; enfin, j'attendris tellement le bon Tiberge, que je le vis
aussi affligé par la compassion que je l'étais par le sentiment de mes peines.
Il ne se lassait point de m'embrasser, et de m'exhorter à prendre du courage et
de la consolation, mais, comme il supposait toujours qu'il fallait me séparer de
Manon, je lui fis entendre nettement que c'était cette séparation même que je
regardais comme la plus grande de mes infortunes, et que j'étais disposé à
souffrir, non seulement le dernier excès de la misère, mais la mort la plus
cruelle, avant que de recevoir un remède plus insupportable que tous mes maux
ensemble.
Expliquez-vous donc, me dit-il : quelle espèce de secours suis-je capable de
vous donner, si vous vous révoltez contre toutes mes propositions ? Je n'osais
lui déclarer que c'était de sa bourse que j'avais besoin. Il le comprit pourtant
à la fin, et m'ayant confessé qu'il croyait m'entendre, il demeura quelque temps
suspendu, avec l'air d'une personne qui balance. Ne croyez pas, reprit-il
bientôt, que ma rêverie vienne d'un refroidissement de zèle et d'amitié. Mais à
quelle alternative me réduisez-vous, s'il faut que je vous refuse le seul
secours que vous voulez accepter, où que je blesse mon devoir en vous
l'accordant ? car n'est-ce pas prendre part à votre désordre, que de vous y
faire persévérer ? Cependant, continua-t-il après avoir réfléchi un moment, je
m'imagine que c'est peut-être l'état violent où l'indigence vous jette, qui ne
vous laisse pas assez de liberté pour choisir le meilleur parti ; il faut un
esprit tranquille pour goûter la sagesse et la vérité. Je trouverai le moyen de
vous faire avoir quelque argent. Permettez-moi, mon cher Chevalier, ajouta-t-il
en m'embrassant, d'y mettre seulement une condition : c'est que vous
m'apprendrez le lieu de votre demeure, et que vous souffrirez que je fasse du
moins mes efforts pour vous ramener à la vertu, que je sais que vous aimez, et
dont il n'y a que la violence de vos passions qui vous écarte. Je lui accordai
sincèrement tout ce qu'il souhaitait, et je le priai de plaindre la malignité de
mon sort, qui me faisait profiter si mal des conseils d'un ami si vertueux. Il
me mena aussitôt chez un banquier de sa connaissance, qui m'avança cent pistoles
sur son billet, car il n'était rien moins qu'en argent comptant. J'ai déjà dit
qu'il n'était pas riche. Son bénéfice valait mille écus, mais, comme c'était la
première année qu'il le possédait, il n'avait encore rien touché du revenu :
c'était sur les fruits futurs qu'il me faisait cette avance.
Je sentis tout le prix de sa générosité. J'en fus touché, jusqu'au point de
déplorer l'aveuglement d'un amour fatal, qui me faisait violer tous les devoirs.
La vertu eut assez de force pendant quelques moments pour s'élever dans mon
coeur contre ma passion, et j'aperçus du moins, dans cet instant de lumière, la
honte et l'indignité de mes chaînes. Mais ce combat fut léger et dura peu. La
vue de Manon m'aurait fait précipiter du ciel, et je m'étonnai, en me retrouvant
près d'elle, que j'eusse pu traiter un moment de honteuse une tendresse si juste
pour un objet si charmant.
Manon était une créature d'un caractère extraordinaire. Jamais fille n'eut
moins d'attachement qu'elle pour l'argent, mais elle ne pouvait être tranquille
un moment, avec la crainte d'en manquer. C'était du plaisir et des passe-temps
qu'il lui fallait. Elle n'eût jamais voulu toucher un sou, si l'on pouvait se
divertir sans qu'il en coûte. Elle ne s'informait pas même quel était le fonds
de nos richesses, pourvu qu'elle pût passer agréablement la journée, de sorte
que, n'étant ni excessivement livrée au jeu ni capable d'être éblouie par le
faste des grandes dépenses, rien n'était plus facile que de la satisfaire, en
lui faisant naître tous les jours des amusements de son goût. Mais c'était une
chose si nécessaire pour elle, d'être ainsi occupée par le plaisir, qu'il n'y
avait pas le moindre fond à faire, sans cela, sur son humeur et sur ses
inclinations. Quoiqu'elle m'aimât tendrement, et que je fusse le seul, comme
elle en convenait volontiers, qui pût lui faire goûter parfaitement les douceurs
de l'amour, j'étais presque certain que sa tendresse ne tiendrait point contre
de certaines craintes. Elle m'aurait préféré à toute la terre avec une fortune
médiocre ; mais je ne doutais nullement qu'elle ne m'abandonnât pour quelque
nouveau B... lorsqu'il ne me resterait que de la constance et de la fidélité à
lui offrir. Je résolus donc de régler si bien ma dépense particulière que je
fusse toujours en état de fournir aux siennes, et de me priver plutôt de mille
choses nécessaires que de la borner même pour le superflu. Le carrosse
m'effrayait plus que tout le reste ; car il n'y avait point d'apparence de
pouvoir entretenir des chevaux et un cocher. Je découvris ma peine à M. Lescaut.
Je ne lui avais point caché que j'eusse reçu cent pistoles d'un ami. Il me
répéta que, si je voulais tenter le hasard du jeu, il ne désespérait point qu'en
sacrifiant de bonne grâce une centaine de francs pour traiter ses associés, je
ne pusse être admis, à sa recommandation, dans la Ligue de l'Industrie. Quelque
répugnance que j'eusse à tromper, je me laissai entraîner par une cruelle
nécessité.
M. Lescaut me présenta, le soir même, comme un de ses parents ; il ajouta que
j'étais d'autant mieux disposé à réussir, que j'avais besoin des plus grandes
faveurs de la fortune. Cependant, pour faire connaître que ma misère n'était pas
celle d'un homme de néant, il leur dit que j'étais dans le dessein de leur
donner à souper. L'offre fut acceptée. Je les traitai magnifiquement. On
s'entretint longtemps de la gentillesse de ma figure et de mes heureuses
dispositions. On prétendit qu'il y avait beaucoup à espérer de moi, parce
qu'avant quelque chose dans la physionomie qui sentait l'honnête homme, personne
ne se défierait de mes artifices. Enfin, on rendit grâce à M. Lescaut d'avoir
procuré à l'Ordre un novice de mon mérite, et l'on chargea un des chevaliers de
me donner, pendant quelques jours, les instructions nécessaires. Le principal
théâtre de mes exploits devait être l'hôtel de Transylvanie, où il y avait une
table de pharaon dans une salle et divers autres jeux de cartes et de dés dans
la galerie. Cette académie se tenait au profit de M. le prince de R..., qui
demeurait alors à Clagny, et la plupart de ses officiers étaient de notre
société. Le dirai-je à ma honte ? Je profitai en peu de temps des leçons de mon
maître. J'acquis surtout beaucoup d'habileté à faire une volte-face, à filer la
carte, et m'aidant fort bien d'une longue paire de manchettes, j'escamotais
assez légèrement pour tromper les yeux des plus habiles, et ruiner sans
affectation quantité d'honnêtes joueurs. Cette adresse extraordinaire hâta si
fort les progrès de ma fortune, que je me trouvai en peu de semaines des sommes
considérables, outre celles que je partageais de bonne foi avec mes associés. Je
ne craignis plus, alors, de découvrir à Manon notre perte de Chaillot, et, pour
la consoler, en lui apprenant cette fâcheuse nouvelle, je louai une maison
garnie, où nous nous établîmes avec un air d'opulence et de sécurité.
Tiberge n'avait pas manqué, pendant ce temps-là, de me rendre de fréquentes
visites. Sa morale ne finissait point. Il recommençait sans cesse à me
représenter le tort que je faisais à ma conscience, à mon honneur et à ma
fortune. Je recevais ses avis avec amitié, et quoique je n'eusse pas la moindre
disposition à les suivre, je lui savais bon gré de son zèle, parce que j'en
connaissais la source. Quelquefois je le raillais agréablement, dans la présence
même de Manon, et je l'exhortais à n'être pas plus scrupuleux qu'un grand nombre
d évêques et d'autres prêtres, qui savent accorder fort bien une maîtresse avec
un bénéfice. Voyez, lui disais-je, en lui montrant les yeux de la mienne, et
dites-moi s'il y a des fautes qui ne soient pas justifiées par une si belle
cause. Il prenait patience. Il la poussa même assez loin ; mais lorsqu'il vit
que mes richesses augmentaient, et que non seulement je lui avais restitué ses
cent pistoles, mais qu'ayant loué une nouvelle maison et doublé ma dépense,
j'allais me replonger plus que jamais dans les plaisirs, il changea entièrement
de ton et de manières. Il se plaignit de mon endurcissement ; il me menaça des
châtiments du Ciel, et il me prédit une partie des malheurs qui ne tardèrent
guère à m'arriver. Il est impossible, me dit-il, que les richesses qui servent à
l'entretien de vos désordres vous soient venues par des voies légitimes. Vous
les avez acquises injustement ; elles vous seront ravies de même. La plus
terrible punition de Dieu serait de vous en laisser jouir tranquillement. Tous
mes conseils, ajouta-t-il, vous ont été inutiles ; je ne prévois que trop qu'ils
vous seraient bientôt importuns. Adieu, ingrat et faible ami. Puissent vos
criminels plaisirs s'évanouir comme une ombre ! Puissent votre fortune et votre
argent périr sans ressource, et vous rester seul et nu, pour sentir la vanité
des biens qui vous ont follement enivré ! C'est alors que vous me trouverez
disposé à vous aimer et à vous servir, mais je romps aujourd'hui tout commerce
avec vous, et je déteste la vie que vous menez. Ce fut dans ma chambre, aux yeux
de Manon, qu'il me fit cette harangue apostolique. Il se leva pour se retirer.
Je voulus le retenir, mais je fus arrêté par Manon, qui me dit que c'était un
fou qu'il fallait laisser sortir.
Son discours ne laissa pas de faire quelque impression sur moi. Je remarque
ainsi les diverses occasions où mon coeur sentit un retour vers le bien, parce
que c'est à ce souvenir que j'ai dû ensuite une partie de ma force dans les plus
malheureuses circonstances de ma vie. Les caresses de Manon dissipèrent, en un
moment, le chagrin que cette scène m'avait causé. Nous continuâmes de mener une
vie toute composée de plaisir et d'amour. L'augmentation de nos richesses
redoubla notre affection ; Vénus et la Fortune n'avaient point d'esclaves plus
heureux et plus tendres. Dieux ! pourquoi nommer le monde un lieu de misères,
puisqu'on y peut goûter de si charmantes délices ? Mais, hélas ! leur faible est
de passer trop vite. Quelle autre félicité voudrait-on se proposer, si elles
étaient de nature à durer toujours ? Les nôtres eurent le sort commun,
c'est-à-dire de durer peu, et d'être suivies par des regrets amers. J'avais
fait, au jeu, des gains si considérables, que je pensais à placer une partie de
mon argent. Mes domestiques n'ignoraient pas mes succès, surtout mon valet de
chambre et la suivante de Manon, devant lesquels nous nous entretenions souvent
sans défiance. Cette fille était jolie ; mon valet en était amoureux. Ils
avaient affaire à des maîtres jeunes et faciles, qu'ils s'imaginèrent pouvoir
tromper aisément. Ils en conçurent le dessein, et ils l'exécutèrent si
malheureusement pour nous, qu'ils nous mirent dans un état dont il ne nous a
jamais été possible de nous relever.
M. Lescaut nous ayant un jour donné à souper, il était environ minuit lorsque
nous retournâmes au logis. J'appelai mon valet, et Manon sa femme de chambre ;
ni l'un ni l'autre ne parurent. On nous dit qu'ils n'avaient point été vus dans
la maison depuis huit heures, et qu'ils étaient sortis après avoir fait
transporter quelques caisses, suivant les ordres qu'ils disaient avoir reçus de
moi. Je pressentis une partie de la vérité, mais je ne formai point de soupçons
qui ne fussent surpassés par ce que j'aperçus en entrant dans ma chambre. La
serrure de mon cabinet avait été forcée, et mon argent enlevé, avec tous mes
habits. Dans le temps que je réfléchissais, seul, sur cet accident, Manon vint,
tout effrayée, m'apprendre qu'on avait fait le même ravage dans son appartement.
Le coup me parut si cruel qu'il n'y eut qu'un effort extraordinaire de raison
qui m'empêcha de me livrer aux cris et aux pleurs. La crainte de communiquer mon
désespoir à Manon me fit affecter de prendre un visage tranquille. Je lui dis,
en badinant, que je me vengerais sur quelque dupe à l'hôtel de Transylvanie.
Cependant, elle me sembla si sensible à notre malheur que sa tristesse eut bien
plus de force pour m'affliger, que ma joie feinte n'en avait eu pour l'empêcher
d'être trop abattue. Nous sommes perdus ! me dit-elle, les larmes aux yeux. Je
m'efforçai en vain de la consoler par mes caresses ; mes propres pleurs
trahissaient mon désespoir et ma consternation. En effet, nous étions ruinés si
absolument, qu'il ne nous restait pas une chemise.
Je pris le parti d'envoyer chercher sur-le-champ M. Lescaut. Il me conseilla
d'aller, à l'heure même, chez M. le Lieutenant de Police et M. le Grand Prévôt
de Paris. J'y allai, mais ce fut pour mon plus grand malheur ; car outre que
cette démarche et celles que je fis faire à ces deux officiers de justice ne
produisirent rien, je donnai le temps à Lescaut d'entretenir sa soeur, et de lui
inspirer, pendant mon absence, une horrible résolution. Il lui parla de M. de
G... M..., vieux voluptueux, qui payait prodiguement les plaisirs, et il lui fit
envisager tant d'avantages à se mettre à sa solde, que, troublée comme elle
était par notre disgrâce, elle entra dans tout ce qu'il entreprit de lui
persuader. Cet honorable marché fut conclu avant mon retour, et l'exécution
remise au lendemain, après que Lescaut aurait prévenu M. de G... M... Je le
trouvai qui m'attendait au logis ; mais Manon s'était couchée dans son
appartement, et elle avait donné ordre à son laquais de me dire qu'ayant besoin
d'un peu de repos, elle me priait de la laisser seule pendant cette nuit.
Lescaut me quitta, après m'avoir offert quelques pistoles que j'acceptai. Il
était près de quatre heures, lorsque je me mis au lit, et m'y étant encore
occupé longtemps des moyens de rétablir ma fortune, je m'endormis si tard, que
je ne pus me réveiller que vers onze heures ou midi. Je me levai promptement
pour aller m'informer de la santé de Manon ; on me dit qu'elle était sortie, une
heure auparavant, avec son frère, qui l'était venu prendre dans un carrosse de
louage. Quoiqu'une telle partie, faite avec Lescaut, me parût mystérieuse, je me
fis violence pour suspendre mes soupçons. Je laissai couler quelques heures, que
je passai à lire. Enfin, n'étant plus le maître de mon inquiétude, je me
promenai à grands pas dans nos appartements. J'aperçus, dans celui de Manon, une
lettre cachetée qui était sur sa table. L'adresse était à moi, et l'écriture de
sa main. Je l'ouvris avec un frisson mortel ; elle était dans ces termes :
Je te jure, mon cher Chevalier, que tu es l'idole de mon coeur, et qu'il n'y
a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime ; mais ne
vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que, dans l'état où nous sommes réduits, c'est
une sotte vertu que la fidélité ? Crois-tu qu'on puisse être bien tendre
lorsqu'on manque de pain ? La faim me causerait quelque méprise fatale ; je
rendrais quelque jour le dernier soupir, en croyant en pousser un d'amour. Je
t'adore, compte là-dessus ; mais laisse-moi, pour quelque temps, le ménagement
de notre fortune. Malheur à qui va tomber dans mes filets ! Je travaille pour
rendre mon Chevalier riche et heureux. Mon frère t'apprendra des nouvelles de ta
Manon, et qu'elle a pleuré de la nécessité de te quitter.
Je demeurai, après cette lecture, dans un état qui me serait difficile à
décrire car j'ignore encore aujourd'hui par quelle espèce de sentiments je fus
alors agité. Ce fut une de ces situations uniques auxquelles on n'a rien éprouvé
qui soit semblable. On ne saurait les expliquer aux autres, parce qu'ils n'en
ont pas l'idée ; et l'on a peine à se les bien démêler à soi-même, parce
qu'étant seules de leur espèce, cela ne se lie à rien dans la mémoire, et ne
peut même être rapproché d'aucun sentiment connu. Cependant, de quelque nature
que fussent les miens, il est certain qu'il devait y entrer de la douleur, du
dépit, de la jalousie et de la honte. Heureux s'il n'y fût pas entré encore plus
d'amour ! Elle m'aime, je le veux croire ; mais ne faudrait-il pas, m'écriai-je,
qu'elle fût un monstre pour me haïr ? Quels droits eut-on jamais sur un coeur
que je n'aie pas sur le sien ? Que me reste-t-il à faire pour elle, après tout
ce que je lui ai sacrifié ? Cependant elle m'abandonne ! et l'ingrate se croit à
couvert de mes reproches en me disant qu'elle ne cesse pas de m'aimer ! Elle
appréhende la faim. Dieu d'amour ! quelle grossièreté de sentiments ! et que
c'est répondre mal à ma délicatesse ! Je ne l'ai pas appréhendée, moi qui m'y
expose si volontiers pour elle en renonçant à ma fortune et aux douceurs de la
maison de mon père ; moi qui me suis retranché jusqu'au nécessaire pour
satisfaire ses petites humeurs et ses caprices. Elle m'adore, dit-elle. Si tu
m'adorais, ingrate, je sais bien de qui tu aurais pris des conseils ; tu ne
m'aurais pas quitté, du moins, sans me dire adieu. C'est à moi qu'il faut
demander quelles peines cruelles on sent à se séparer de ce qu'on adore. Il
faudrait avoir perdu l'esprit pour s'y exposer volontairement.
Mes plaintes furent interrompues par une visite à laquelle je ne m'attendais
pas. Ce fut celle de Lescaut. Bourreau ! lui dis-je en mettant l'épée à la main,
où est Manon ? qu'en as-tu fait ? Ce mouvement l'effraya ; il me répondit que,
si c'était ainsi que je le recevais lorsqu'il venait me rendre compte du service
le plus considérable qu'il eût pu me rendre, il allait se retirer, et ne
remettrait jamais le pied chez moi. Je courus à la porte de la chambre, que je
fermai soigneusement. Ne t'imagine pas, lui dis-je en me tournant vers lui, que
tu puisses me prendre encore une fois pour dupe et me tromper par des fables. Il
faut défendre ta vie, ou me faire retrouver Manon. Là ! que vous êtes vif !
repartit-il ; c'est l'unique sujet qui m'amène. Je viens vous annoncer un
bonheur auquel vous ne pensez pas, et pour lequel vous reconnaîtrez peut-être
que vous m'avez quelque obligation. Je voulus être éclairci sur-le-champ.
Il me raconta que Manon, ne pouvant soutenir la crainte de la misère, et
surtout l'idée d'être obligée tout d'un coup à la réforme de notre équipage,
l'avait prié de lui procurer la connaissance de M. de G... M..., qui passait
pour un homme généreux. Il n'eut garde de me dire que le conseil était venu de
lui, ni qu'il eût préparé les voies, avant que de l'y conduire. Je l'y ai menée
ce matin, continua-t-il, et cet honnête homme a été si charmé de son mérite
qu'il l'a invitée d'abord à lui tenir compagnie à sa maison de campagne, où il
est allé passer quelques jours. Moi, ajouta Lescaut, qui ai pénétré tout d'un
coup de quel avantage cela pouvait être pour vous, je lui ai fait entendre
adroitement que Manon avait essuyé des pertes considérables, et j'ai tellement
piqué sa générosité, qu'il a commencé par lui faire un présent de deux cents
pistoles. Je lui ai dit que cela était honnête pour le présent, mais que
l'avenir amènerait à ma soeur de grands besoins, qu'elle s'était chargée,
d'ailleurs, du soin d'un jeune frère qui nous était resté sur les bras après la
mort de nos père et mère, et que, s'il la croyait digne de son estime, il ne la
laisserait pas souffrir dans ce pauvre enfant qu'elle regardait comme la moitié
d'elle-même. Ce récit n'a pas manqué de l'attendrir. Il s'est engagé à louer une
maison commode, pour vous et pour Manon, car c'est vous-même qui êtes ce pauvre
petit frère orphelin. Il a promis de vous meubler proprement, et de vous
fournir, tous les mois quatre cents bonnes livres, qui en feront, si je compte
bien, quatre mille huit cents à la fin de chaque année. Il a laissé ordre à son
intendant, avant que de partir pour sa campagne, de chercher une maison, et de
la tenir prête pour son retour. Vous reverrez alors Manon, qui m'a chargé de
vous embrasser mille fois pour elle, et de vous assurer qu'elle vous aime plus
que jamais.
Je m'assis, en rêvant à cette bizarre disposition de mon sort. Je me trouvai
dans un partage de sentiments, et par conséquent dans une incertitude si
difficile à terminer, que je demeurai longtemps sans répondre à quantité de
questions que Lescaut me faisait l'une sur l'autre. Ce fut, dans ce moment, que
l'honneur et la vertu me firent sentir encore les pointes du remords, et que je
jetai les yeux, en soupirant, vers Amiens, vers la maison de mon père, vers
Saint-Sulpice et vers tous les lieux où j'avais vécu dans l'innocence. Par quel
immense espace n'étais-je pas séparé de cet heureux état ! Je ne le voyais plus
que de loin, comme une ombre qui s'attirait encore mes regrets et mes désirs,
mais trop faible pour exciter mes efforts. Par quelle fatalité, disais-je,
suis-je devenu si criminel ? L'amour est une passion innocente ; comment
s'est-il changé, pour moi, en une source de misères et de désordres ? Qui
m'empêchait de vivre tranquille et vertueux avec Manon ? Pourquoi ne
l'épousais-je point, avant que d'obtenir rien de son amour ? Mon père, qui
m'aimait si tendrement, n'y aurait-il pas consenti si je l'en eusse pressé avec
des instances légitimes ? Ah ! mon père l'aurait chérie lui-même, comme une
fille charmante, trop digne d'être la femme de son fils ; je serais heureux avec
l'amour de Manon, avec l'affection de mon père, avec l'estime des honnêtes gens,
avec les biens de la fortune et la tranquillité de la vertu. Revers funeste !
Quel est l'infâme personnage qu'on vient ici me proposer ? Quoi ! j'irai
partager... Mais y a-t-il à balancer, si c'est Manon qui l'a réglé, et si je la
perds sans cette complaisance ? Monsieur Lescaut, m'écriai-je en fermant les
yeux comme pour écarter de si chagrinantes réflexions, si vous avez eu dessein
de me servir, je vous rends grâces. Vous auriez pu prendre une voie plus honnête
; mais c'est une chose finie, n'est-ce pas ? Ne pensons donc plus qu'à profiter
de vos soins et à remplir votre projet. Lescaut, à qui ma colère, suivie d'un
fort long silence, avait causé de l'embarras, fut ravi de me voir prendre un
parti tout différent de celui qu'il avait appréhendé sans doute ; il n'était
rien moins que brave, et j'en eus de meilleures preuves dans la suite. Oui, oui,
se hâta-t-il de me répondre, c'est un fort bon service que je vous ai rendu, et
vous verrez que nous en tirerons plus d'avantage que vous ne vous y attendez.
Nous concertâmes de quelle manière nous pourrions prévenir les défiances que M.
de G... M... pouvait concevoir de notre fraternité, en me voyant plus grand et
un peu plus âgé peut-être qu'il ne se l'imaginait. Nous ne trouvâmes point
d'autre moyen, que de prendre devant lui un air simple et provincial, et de lui
faire croire que j'étais dans le dessein d'entrer dans l'état ecclésiastique, et
que j'allais pour cela tous les jours au collège. Nous résolûmes aussi que je me
mettrais fort mal, la première fois que je serais admis à l'honneur de le
saluer. Il revint à la ville trois ou quatre jours après ; il conduisit lui-même
Manon dans la maison que son intendant avait eu soin de préparer. Elle fit
avertir aussitôt Lescaut de son retour ; et celui-ci m'en ayant donné avis, nous
nous rendîmes tous deux chez elle. Le vieil amant en était déjà sorti.
Malgré la résignation avec laquelle je m'étais soumis à ses volontés, je ne
pus réprimer le murmure de mon coeur en la revoyant. Je lui parus triste et
languissant. La joie de la retrouver ne l'emportait pas tout à fait sur le
chagrin de son infidélité. Elle, au contraire, paraissait transportée du plaisir
de me revoir. Elle me fit des reproches de ma froideur. Je ne pus m'empêcher de
laisser échapper les noms de perfide et d'infidèle, que j'accompagnai d'autant
de soupirs. Elle me railla d'abord de ma simplicité ; mais, lorsqu'elle vit mes
regards s'attacher toujours tristement sur elle, et la peine que j'avais à
digérer un changement si contraire à mon humeur et à mes désirs, elle passa
seule dans son cabinet. Je la suivis un moment après. Je l'y trouvai tout en
pleurs ; je lui demandai ce qui les causait. Il t'est bien aisé de le voir, me
dit-elle, comment veux-tu que je vive, si ma vue n'est plus propre qu'à te
causer un air sombre et chagrin ? Tu ne m'as pas fait une seule caresse, depuis
une heure que tu es ici, et tu as reçu les miennes avec la majesté du Grand Turc
au Sérail.
Écoutez, Manon, lui répondis je en l'embrassant, je ne puis vous cacher que
j'ai le coeur mortellement affligé. Je ne parle point à présent des alarmes où
votre fuite imprévue m'a jeté, ni de la cruauté que vous avez eue de
m'abandonner sans un mot de consolation, après avoir passé la nuit dans un autre
lit que moi. Le charme de votre présence m'en ferait bien oublier davantage.
Mais croyez-vous que je puisse penser sans soupirs, et même sans larmes,
continuai-je en en versant quelques-unes, à la triste et malheureuse vie que
vous voulez que je mène dans cette maison ? Laissons ma naissance et mon honneur
à part : ce ne sont plus des raisons si faibles qui doivent entrer en
concurrence avec un amour tel que le mien ; mais cet amour même, ne vous
imaginez-vous pas qu'il gémit de se voir si mal récompensé, ou plutôt traité si
cruellement par une ingrate et dure maîtresse ?.. Elle m'interrompit : tenez,
dit-elle, mon Chevalier, il est inutile de me tourmenter par des reproches qui
me percent le coeur, lorsqu'ils viennent de vous. Je vois ce qui vous blesse.
J'avais espéré que vous consentiriez au projet que j'avais fait pour rétablir un
peu notre fortune, et c'était pour ménager votre délicatesse que j'avais
commencé à l'exécuter sans votre participation ; mais j'y renonce, puisque vous
ne l'approuvez pas. Elle ajouta qu'elle ne me demandait qu'un peu de
complaisance, pour le reste du jour ; qu'elle avait déjà reçu deux cents
pistoles de son vieil amant, et qu'il lui avait promis de lui apporter le soir
un beau collier de perles avec d'autres bijoux, et par-dessus cela, la moitié de
la pension annuelle qu'il lui avait promise. Laissez-moi seulement le temps, me
dit-elle, de recevoir ses présents, je vous jure qu'il ne pourra se vanter des
avantages que je lui ai donnés sur moi, car je l'ai remis jusqu'à présent à la
ville. Il est vrai qu'il m'a baisé plus d'un million de fois les mains ; il est
juste qu'il paye ce plaisir, et ce ne sera point trop que cinq ou six mille
francs, en proportionnant le prix à ses richesses et à son âge.
Sa résolution me fut beaucoup plus agréable que l'espérance des cinq mille
livres. J'eus lieu de reconnaître que mon coeur n'avait point encore perdu tout
sentiment d'honneur, puisqu'il était si satisfait d'échapper à l'infamie. Mais
j'étais né pour les courtes joies et les longues douleurs. La Fortune ne me
délivrera d'un précipice que pour me faire tomber dans un autre. Lorsque j'eus
marqué à Manon, par mille caresses, combien je me croyais heureux de son
changement, je lui dis qu'il fallait en instruire M. Lescaut, afin que nos
mesures se prissent de concert. Il en murmura d'abord ; mais les quatre ou cinq
mille livres d'argent comptant le firent entrer gaîment dans nos vues. Il fut
donc réglé que nous nous trouverions tous à souper avec M. de G... M..., et cela
pour deux raisons : l'une, pour nous donner le plaisir d'une scène agréable en
me faisant passer pour un écolier, frère de Manon ; l'autre, pour empêcher ce
vieux libertin de s'émanciper trop avec ma maîtresse, par le droit qu'il
croirait s'être acquis en payant si libéralement d'avance. Nous devions nous
retirer, Lescaut et moi, lorsqu'il monterait à la chambre où il comptait de
passer la nuit ; et Manon, au lieu de le suivre, nous promit de sortir, et de la
venir passer avec moi. Lescaut se chargea du soin d'avoir exactement un carrosse
à la porte.
L'heure du souper étant venue, M. de G... M... ne se fit pas attendre
longtemps. Lescaut était avec sa soeur, dans la salle. Le premier compliment du
vieillard fut d'offrir à sa belle un collier, des bracelets et des pendants de
perles, qui valaient au moins mille écus. Il lui compta ensuite, en beaux louis
d'or, la somme de deux mille quatre cents livres, qui faisaient la moitié de la
pension. Il assaisonna son présent de quantité de douceurs dans le goût de la
vieille Cour. Manon ne put lui refuser quelques baisers ; c'était autant de
droits qu'elle acquérait sur l'argent qu'il lui mettait entre les mains. J'étais
à la porte, où je prêtais l'oreille, en attendant que Lescaut m'avertît
d'entrer.
Il vint me prendre par la main, lorsque Manon eut serré l'argent et les
bijoux, et me conduisant vers M. de G... M..., il m'ordonna de lui faire la
révérence. J'en fis deux ou trois des plus profondes. Excusez, monsieur, lui dit
Lescaut, c'est un enfant fort neuf. Il est bien éloigné, comme vous voyez,
d'avoir les airs de Paris ; mais nous espérons qu'un peu d'usage le façonnera.
Vous aurez l'honneur de voir ici souvent monsieur, ajouta-t-il, en se tournant
vers moi ; faites bien votre profit d'un si bon modèle. Le vieil amant parut
prendre plaisir à me voir. Il me donna deux ou trois petits coups sur la joue en
me disant que j'étais un joli garçon, mais qu'il fallait être sur mes gardes à
Paris, où les jeunes gens se laissent aller facilement à la débauche. Lescaut
l'assura que j'étais naturellement si sage, que je ne parlais que de me faire
prêtre, et que tout mon plaisir était à faire de petites chapelles. Je lui
trouve de l'air de Manon, reprit le vieillard en me haussant le menton avec la
main. Je répondis d'un air niais : Monsieur, c'est que nos deux chairs se
touchent de bien proche ; aussi, j'aime ma soeur Manon comme un autre moi-même.
L'entendez-vous ? dit-il à Lescaut, il a de l'esprit. C'est dommage que cet
enfant-là n'ait pas un peu plus de monde. Oh ! monsieur, repris-je, j'en ai vu
beaucoup chez nous dans les églises, et je crois bien que j'en trouverai, à
Paris, de plus sots que moi. Voyez, ajouta-t-il, cela est admirable pour un
enfant de province. Toute notre conversation fut à peu près du même goût,
pendant le souper. Manon, qui était badine, fut sur le point, plusieurs fois, de
gâter tout par ses éclats de rire. Je trouvai l'occasion, en soupant, de lui
raconter sa propre histoire, et le mauvais sort qui le menaçait. Lescaut et
Manon tremblaient pendant mon récit, surtout lorsque je faisais son portrait au
naturel ; mais l'amour-propre l'empêcha de s'y reconnaître, et je l'achevai si
adroitement, qu'il fut le premier à le trouver fort risible. Vous verrez que ce
n'est pas sans raison que je me suis étendu sur cette ridicule scène. Enfin,
l'heure du sommeil étant arrivée, il parla d'amour et d'impatience. Nous nous
retirâmes, Lescaut et moi ; on le conduisit à sa chambre, et Manon, étant sortie
sous prétexte d'un besoin, nous vint joindre à la porte. Le carrosse, qui nous
attendait trois ou quatre maisons plus bas, s'avança pour nous recevoir. Nous
nous éloignâmes en un instant du quartier.
Quoiqu'à mes propres veux cette action fût une véritable friponnerie, ce
n'était pas la plus injuste que je crusse avoir à me reprocher. J'avais plus de
scrupule sur l'argent que j'avais acquis au jeu. Cependant nous profitâmes aussi
peu de l'un que de l'autre, et le Ciel permit que la plus légère de ces deux
injustices fût la plus rigoureusement punie.
M. de G... M... ne tarda pas longtemps à s'apercevoir qu'il était dupé. Je ne
sais s'il fit, dès le soir même, quelques démarches pour nous découvrir, mais il
eut assez de crédit pour n'en pas faire longtemps d'inutiles, et nous assez
d'imprudence pour compter trop sur la grandeur de Paris et sur l'éloignement
qu'il y avait de notre quartier au sien. Non seulement il fut informé de notre
demeure et de nos affaires présentes, mais il apprit aussi qui j'étais, la vie
que j'avais menée à Paris, l'ancienne liaison de Manon avec B..., la tromperie
qu'elle lui avait faite, en un mot, toutes les parties scandaleuses de notre
histoire. Il prit là-dessus la résolution de nous faire arrêter, et de nous
traiter moins comme des criminels que comme de fieffés libertins. Nous étions
encore au lit, lorsqu'un exempt de police entra dans notre chambre avec une
demi-douzaine de gardes. Ils se saisirent d'abord de notre argent, ou plutôt de
celui de M. de G... M..., et nous ayant fait lever brusquement, ils nous
conduisirent à la porte, où nous trouvâmes deux carrosses, dans l'un desquels la
pauvre Manon fut enlevée sans explication, et moi traîné dans l'autre à
Saint-Lazare. Il faut avoir éprouvé de tels revers, pour juger du désespoir
qu'ils peuvent causer. Nos gardes eurent la dureté de ne me pas permettre
d'embrasser Manon, ni de lui dire une parole. J'ignorai longtemps ce qu'elle
était devenue. Ce fut sans doute un bonheur pour moi de ne l'avoir pas su
d'abord, car une catastrophe si terrible m'aurait fait perdre le sens et,
peut-être, la vie.
Ma malheureuse maîtresse fut donc enlevée, à mes yeux, et menée dans une
retraite que j'ai horreur de nommer. Quel sort pour une créature toute
charmante, qui eût occupé le premier trône du monde, si tous les hommes eussent
eu mes yeux et mon coeur ! On ne l'y traita pas barbarement ; mais elle fut
resserrée dans une étroite prison, seule, et condamnée à remplir tous les jours
une certaine tâche de travail, comme une condition nécessaire pour obtenir
quelque dégoûtante nourriture. Je n'appris ce triste détail que longtemps après,
lorsque j'eus essuyé moi-même plusieurs mois d'une rude et ennuyeuse pénitence.
Mes gardes ne m'ayant point averti non plus du lieu où ils avaient ordre de me
conduire, je ne connus mon destin qu'à la porte de Saint-Lazare. J'aurais
préféré la mort, dans ce moment, à l'état où je me crus prêt de tomber. J'avais
de terribles idées de cette maison. Ma frayeur augmenta lorsqu'en entrant les
gardes visitèrent une seconde fois mes poches, pour s'assurer qu'il ne me
restait ni armes, ni moyen de défense. Le supérieur parut à l'instant ; il était
prévenu sur mon arrivée ; il me salua avec beaucoup de douceur. Mon Père, lui
dis-je, point d'indignités. Je perdrai mille vies avant que d'en souffrir une.
Non, non monsieur, me répondit-il ; vous prendrez une conduite sage, et nous
serons contents l'un de l'autre. Il me pria de monter dans une chambre haute. Je
le suivis sans résistance. Les archers nous accompagnèrent jusqu'à la porte, et
le supérieur, y étant entré avec moi, leur fit signe de se retirer.
Je suis donc votre prisonnier ! lui dis-je. Eh bien, mon Père, que
prétendez-vous faire de moi ? Il me dit qu'il était charmé de me voir prendre un
ton raisonnable ; que son devoir serait de travailler à m'inspirer le goût de la
vertu et de la religion, et le mien, de profiter de ses exhortations et de ses
conseils ; que, pour peu que je voulusse répondre aux attentions qu'il aurait
pour moi, je ne trouverais que du plaisir dans ma solitude. Ah ! du plaisir !
repris-je ; vous ne savez pas, mon Père, l'unique chose qui est capable de m'en
faire goûter ! Je le sais, reprit-il ; mais j'espère que votre inclination
changera. Sa réponse me fit comprendre qu'il était instruit de mes aventures, et
peut-être de mon nom. Je le priai de m'éclaircir. Il me dit naturellement qu'on
l'avait informé de tout.
Cette connaissance fut le plus rude de tous mes châtiments. Je me mis à
verser un ruisseau de larmes, avec toutes les marques d'un affreux désespoir. Je
ne pouvais me consoler d'une humiliation qui allait me rendre la fable de toutes
les personnes de ma connaissance, et la honte de ma famille. Je passai ainsi
huit jours dans le plus profond abattement sans être capable de rien entendre,
ni de m'occuper d'autre chose que de mon opprobre. Le souvenir même de Manon
n'ajoutait rien à ma douleur. Il n'y entrait, du moins, que comme un sentiment
qui avait précédé cette nouvelle peine, et la passion dominante de mon âme était
la honte et la confusion. Il y a peu de personnes qui connaissent la force de
ces mouvements particuliers du coeur. Le commun des hommes n'est sensible qu'à
cinq ou six passions, dans le cercle desquelles leur vie se passe, et où toutes
leurs agitations se réduisent. Otez-leur l'amour et la haine, le plaisir et la
douleur, l'espérance et la crainte, ils ne sentent plus rien. Mais les personnes
d'un caractère plus noble peuvent être remuées de mille façons différentes ; il
semble qu'elles aient plus de cinq sens, et qu'elles puissent recevoir des idées
et des sensations qui passent les bornes ordinaires de la nature ; et comme
elles ont un sentiment de cette grandeur qui les élève au-dessus du vulgaire, il
n'y a rien dont elles soient plus jalouses. De là vient qu'elles souffrent si
impatiemment le mépris et la risée, et que la honte est une de leurs plus
violentes passions.
J'avais ce triste avantage à Saint-Lazare. Ma tristesse parut si excessive au
supérieur, qu'en appréhendant les suites, il crut devoir me traiter avec
beaucoup de douceur et d'indulgence. Il me visitait deux ou trois fois le jour.
Il me prenait souvent avec lui, pour faire un tour de jardin, et son zèle
s'épuisait en exhortations et en avis salutaires. Je les recevais avec douceur ;
je lui marquais même de la reconnaissance. Il en tirait l'espoir de ma
conversion. Vous êtes d'un naturel si doux et si aimable, me dit-il un jour, que
je ne puis comprendre les désordres dont on vous accuse. Deux choses m'étonnent
: l'une, comment, avec de si bonnes qualités, vous avez pu vous livrer à l'excès
du libertinage ; et l'autre que j'admire encore plus, comment vous recevez si
volontiers mes conseils et mes instructions, après avoir vécu plusieurs années
dans l'habitude du désordre. Si c'est repentir, vous êtes un exemple signalé des
miséricordes du Ciel ; si c'est bonté naturelle, vous avez du moins un excellent
fond de caractère, qui me fait espérer que nous n'aurons pas besoin de vous
retenir ici longtemps, pour vous ramener à une vie honnête et réglée. Je fus
ravi de lui voir cette opinion de moi. Je résolus de l'augmenter par une
conduite qui pût le satisfaire entièrement, persuadé que c'était le plus sûr
moyen d'abréger ma prison. Je lui demandai des livres. Il fut surpris que,
m'ayant laissé le choix de ceux que je voulais lire, je me déterminai pour
quelques auteurs sérieux. Je feignis de m'appliquer à l'étude avec le dernier
attachement, et je lui donnai ainsi, dans toutes les occasions, des preuves du
changement qu'il désirait.
Cependant il n'était qu'extérieur. Je dois le confesser à ma honte, je jouai,
à Saint-Lazare, un personnage d'hypocrite. Au lieu d'étudier, quand j'étais
seul, je ne m'occupais qu'à gémir de ma destinée ; je maudissais ma prison et la
tyrannie qui m'y retenait. Je n'eus pas plutôt quelque relâche du côté de cet
accablement où m'avait jeté la confusion, que je retombai dans les tourments de
l'amour. L'absence de Manon, l'incertitude de son sort, la crainte de ne la
revoir jamais étaient l'unique objet de mes tristes méditations. Je me la
figurais dans les bras de G... M..., car c'était la pensée que j'avais eue
d'abord ; et, loin de m'imaginer qu'il lui eût fait le même traitement qu'à moi,
j'étais persuadé qu'il ne m'avait fait éloigner que pour la posséder
tranquillement. Je passais ainsi des jours et des nuits dont la longueur me
paraissait éternelle. Je n'avais d'espérance que dans le succès de mon
hypocrisie. J'observais soigneusement le visage et les discours du supérieur,
pour m'assurer de ce qu'il pensait de moi, et je me faisais une étude de lui
plaire, comme à l'arbitre de ma destinée. Il me fut aisé de reconnaître que
j'étais parfaitement dans ses bonnes grâces. Je ne doutai plus qu'il ne fût
disposé à me rendre service. Je pris un jour la hardiesse de lui demander si
c'était de lui que mon élargissement dépendait. Il me dit qu'il n'en était pas
absolument le maître, mais que, sur son témoignage, il espérait que M. de G...
M..., à la sollicitation duquel M. le Lieutenant général de Police m'avait fait
renfermer, consentirait à me rendre la liberté. Puis-je me flatter, repris-je
doucement, que deux mois de prison, que j'ai déjà essuyés, lui paraîtront une
expiation suffisante ? Il me promit de lui en parler, si je le souhaitais. Je le
priai instamment de me rendre ce bon office. Il m'apprit, deux jours après, que
G... M... avait été si touché du bien qu'il avait entendu de moi, que non
seulement il paraissait être dans le dessein de me laisser voir le jour, mais
qu'il avait même marqué beaucoup d'envie de me connaître plus particulièrement,
et qu'il se proposait de me rendre une visite dans ma prison. Quoique sa
présence ne pût m'être agréable, je la regardais comme un acheminement prochain
à ma liberté.
Il vint effectivement à Saint-Lazare. Je lui trouvai l'air plus grave et
moins sot qu'il ne l'avait eu dans la maison de Manon. Il me tint quelques
discours de bon sens sur ma mauvaise conduite. Il ajouta pour justifier
apparemment ses propres désordres, qu'il était permis à la faiblesse des hommes
de se procurer certains plaisirs que la nature exige, mais que la friponnerie et
les artifices honteux méritaient d'être punis. Je l'écoutai avec un air de
soumission dont il parut satisfait. Je ne m'offensai pas même de lui entendre
lâcher quelques railleries sur ma fraternité avec Lescaut et Manon, et sur les
petites chapelles dont il supposait, me dit-il, que j'avais dû faire un grand
nombre à Saint-Lazare, puisque je trouvais tant de plaisir à cette pieuse
occupation. Mais il lui échappa, malheureusement pour lui et pour moi-même, de
me dire que Manon en aurait fait aussi, sans doute, de fort jolies à l'Hôpital.
Malgré le frémissement que le nom d'Hôpital me causa, j'eus encore le pouvoir de
le prier, avec douceur, de s'expliquer. Hé oui ! reprit-il, il y a deux mois
qu'elle apprend la sagesse à l'Hôpital Général, et je souhaite qu'elle en ait
tiré autant de profit que vous à Saint-Lazare.
Quand j'aurais eu une prison éternelle, ou la mort même présente à mes yeux,
je n'aurais pas été le maître de mon transport, à cette affreuse nouvelle. Je me
jetai sur lui avec une si affreuse rage que j'en perdis la moitié de mes forces.
J'en eus assez néanmoins pour le renverser par terre, et pour le prendre à la
gorge. Je l'étranglais, lorsque le bruit de sa chute, et quelques cris aigus,
que je lui laissais à peine la liberté de pousser, attirèrent le supérieur et
plusieurs religieux dans ma chambre. On le délivra de mes mains. J'avais presque
perdu moi-même la force et la respiration. O Dieu ! m'écriai-je, en poussant
mille soupirs ; justice du Ciel ! faut-il que je vive un moment, après une telle
infamie ? Je voulus me jeter encore sur le barbare qui venait de m'assassiner.
On m'arrêta. Mon désespoir, mes cris et mes larmes passaient toute imagination.
Je fis des choses si étonnantes, que tous les assistants, qui en ignoraient la
cause, se regardaient les uns les autres avec autant de frayeur que de surprise.
M. de G... M... rajustait pendant ce temps-là sa perruque et sa cravate, et dans
le dépit d'avoir été si maltraité, il ordonnait au supérieur de me resserrer
plus étroitement que jamais, et de me punir par tous les châtiments qu'on sait
être propres à Saint-Lazare. Non, monsieur, lui dit le supérieur ; ce n'est
point avec une personne de la naissance de M. le Chevalier que nous en usons de
cette manière. Il est si doux, d'ailleurs, et si honnête, que j'ai peine à
comprendre qu'il se soit porté à cet excès sans de fortes raisons. Cette réponse
acheva de déconcerter M. de G... M... Il sortit en disant qu'il saurait faire
plier et le supérieur, et moi, et tous ceux qui oseraient lui résister.
Le supérieur, ayant ordonné à ses religieux de le conduire, demeura seul avec
moi. Il me conjura de lui apprendre promptement d'où venait ce désordre. O mon
Père, lui dis-je, en continuant de pleurer comme un enfant, figurez-vous la plus
horrible cruauté, imaginez-vous la plus détestable de toutes les barbaries,
c'est l'action que l'indigne G... M... a eu la lâcheté de commettre. Oh ! il m'a
percé le coeur. Je n'en reviendrai jamais. Je veux vous raconter tout,
ajoutai-je en sanglotant. Vous êtes bon, vous aurez pitié de moi. Je lui fis un
récit abrégé de la longue et insurmontable passion que j'avais pour Manon, de la
situation florissante de notre fortune avant que nous eussions été dépouilles
par nos propres domestiques, des offres que G... M... avait faites à ma
maîtresse, de la conclusion de leur marché, et de la manière dont il avait été
rompu. Je lui représentai les choses, à la vérité du côté le plus favorable pour
nous : voilà, continuai-je, de quelle source est venu le zèle de M. de G... M...
pour ma conversion. Il a eu le crédit de me faire ici renfermer, par un pur
motif de vengeance. Je lui pardonne, mais, mon Père, ce n'est pas tout : il a
fait enlever cruellement la plus chère moitié de moi-même, il l'a fait mettre
honteusement à l'Hôpital, il a eu l'impudence de me l'annoncer aujourd'hui de sa
propre bouche. A l'Hôpital, mon Père ! O Ciel ! ma charmante maîtresse, ma chère
reine à l'Hôpital, comme la plus infâme de toutes les créatures ! Où
trouverai-je assez de force pour ne pas mourir de douleur et de honte ? Le bon
Père, me voyant dans cet excès d'affliction, entreprit de me consoler. Il me dit
qu'il n'avait jamais compris mon aventure de la manière dont je la racontais ;
qu'il avait su, à la vérité, que je vivais dans le désordre, mais qu'il s'était
figuré que ce qui avait obligé M. de G... M... d'y prendre intérêt, était
quelque liaison d'estime et d'amitié avec ma famille ; qu'il ne s'en était
expliqué à lui-même que sur ce pied ; que ce que je venais de lui apprendre
mettrait beaucoup de changement dans mes affaires, et qu'il ne doutait point que
le récit qu'il avait dessein d'en faire à M. le Lieutenant général de Police ne
pût contribuer à ma liberté. Il me demanda ensuite pourquoi je n'avais pas
encore pensé à donner de mes nouvelles à ma famille, puisqu'elle n'avait point
eu de part à ma captivité. Je satisfis à cette objection par quelques raisons
prises de la douleur que j'avais appréhendé de causer à mon père, et de la honte
que j'en aurais ressentie moi-même. Enfin il me promit d'aller de ce pas chez le
Lieutenant de Police, ne fût-ce, ajouta-t-il, que pour prévenir quelque chose de
pis, de la part de M. de G... M..., qui est sorti de cette maison fort mal
satisfait, et qui est assez considéré pour se faire redouter.
J'attendis le retour du Père avec toutes les agitations d'un malheureux qui
touche au moment de sa sentence. C'était pour moi un supplice inexprimable de me
représenter Manon à l'Hôpital. Outre l'infamie de cette demeure, j'ignorais de
quelle manière elle y était traitée, et le souvenir de quelques particularités
que j'avais entendues de cette maison d'horreur renouvelait à tous moments mes
transports. J'étais tellement résolu de la secourir, à quelque prix et par
quelque moyen que ce pût être, que j'aurais mis le feu à Saint-Lazare, s'il
m'eût été impossible d'en sortir autrement. Je réfléchis donc sur les voies que
j'avais à prendre s'il arrivait que le Lieutenant général de Police continuât de
m'y retenir malgré moi. Je mis mon industrie à toutes les épreuves ; je
parcourus toutes les possibilités. Je ne vis rien qui pût m'assurer d'une
évasion certaine, et je craignis d'être renfermé plus étroitement si je faisais
une tentative malheureuse. Je me rappelai le nom de quelques amis, de qui je
pouvais espérer du secours ; mais quel moyen de leur faire savoir ma situation ?
Enfin, je crus avoir formé un plan si adroit qu'il pourrait réussir, et je remis
à l'arranger encore mieux après le retour du Père supérieur, si l'inutilité de
sa démarche me le rendait nécessaire. Il ne tarda point à revenir. Je ne vis
pas, sur son visage, les marques de joie qui accompagnent une bonne nouvelle.
J'ai parlé, me dit-il, à M. le Lieutenant général de Police, mais je lui ai
parlé trop tard. M. de G... M... l'est allé voir en sortant d'ici, et l'a si
fort prévenu contre vous, qu'il était sur le point de m'envoyer de nouveaux
ordres pour vous resserrer davantage.
Cependant, lorsque je lui ai appris le fond de vos affaires, il a paru
s'adoucir beaucoup, et riant un peu de l'incontinence du vieux M. de G... M...,
il m'a dit qu'il fallait vous laisser ici six mois pour le satisfaire ; d'autant
mieux, a-t-il dit, que cette demeure ne saurait vous être inutile. Il m'a
recommandé de vous traiter honnêtement, et je vous réponds que vous ne vous
plaindrez point de mes manières.
Cette explication du bon supérieur fut assez longue pour me donner le temps
de faire une sage réflexion. Je conçus que je m'exposerais à renverser mes
desseins si je lui marquais trop d'empressement pour ma liberté. Je lui
témoignai, au contraire, que dans la nécessité de demeurer, c'était une douce
consolation pour moi d'avoir quelque part à son estime. Je le priai ensuite,
sans affectation, de m'accorder une grâce, qui n'était de nulle importance pour
personne, et qui servirait beaucoup à ma tranquillité ; c'était de faire avertir
un de mes amis, un saint ecclésiastique qui demeurait à Saint-Sulpice, que
j'étais à Saint-Lazare, et de permettre que je reçusse quelquefois sa visite.
Cette faveur me fut accordée sans délibérer. C'était mon ami Tiberge dont il
était question, non que j'espérasse de lui les secours nécessaires pour ma
liberté, mais je voulais l'y faire servir comme un instrument éloigné, sans
qu'il en eût même connaissance. En un mot, voici mon projet : je voulais écrire
à Lescaut et le charger, lui et nos amis communs, du soin de me délivrer. La
première difficulté était de lui faire tenir ma lettre ; ce devait être l'office
de Tiberge. Cependant, comme il le connaissait pour le frère de ma maîtresse, je
craignais qu'il n'eût peine à se charger de cette commission. Mon dessein était
de renfermer ma lettre à Lescaut dans une autre lettre que je devais adresser à
un honnête homme de ma connaissance, en le priant de rendre promptement la
première à son adresse, et comme il était nécessaire que je visse Lescaut pour
nous accorder dans nos mesures, je voulais lui marquer de venir à Saint-Lazare,
et de demander à me voir sous le nom de mon frère aîné, qui était venu exprès à
Paris pour prendre connaissance de mes affaires. Je remettais à convenir avec
lui des moyens qui nous paraîtraient les plus expéditifs et les plus sûrs. Le
Père supérieur fit avertir Tiberge du désir que j'avais de l'entretenir. Ce
fidèle ami ne m'avait pas tellement perdu de vue qu'il ignorât mon aventure ; il
savait que j'étais à Saint-Lazare, et peut-être n'avait-il pas été fâché de
cette disgrâce qu'il croyait capable de me ramener au devoir. Il accourut
aussitôt à ma chambre.
Notre entretien fut plein d'amitié. Il voulut être informé de mes
dispositions. Je lui ouvris mon coeur sans réserve, excepté sur le dessein de ma
fuite. Ce n'est pas à vos yeux, cher ami, lui dis-je, que je veux paraître ce
que je ne suis point. Si vous avez cru trouver ici un ami sage et réglé dans ses
désirs, un libertin réveillé par les châtiments du Ciel, en un mot un coeur
dégagé de l'amour et revenu des charmes de sa Manon, vous avez jugé trop
favorablement de moi. Vous me revoyez tel que vous me laissâtes il y a quatre
mois : toujours tendre, et toujours malheureux par cette fatale tendresse dans
laquelle je ne me lasse point de chercher mon bonheur
Il me répondit que l'aveu que je faisais me rendait inexcusable ; qu'on
voyait bien des pécheurs qui s'enivraient du faux bonheur du vice jusqu'à le
préférer hautement à celui de la vertu ; mais que c'était, du moins, à des
images de bonheur qu'ils s'attachaient, et qu'ils étaient les dupes de
l'apparence ; mais que, de reconnaître, comme je le faisais, que l'objet de mes
attachements n'était propre qu'à me rendre coupable et malheureux, et de
continuer à me précipiter volontairement dans l'infortune et dans le crime,
c'était une contradiction d'idées et de conduite qui ne faisait pas honneur à ma
raison.
Tiberge, repris-je, qu'il vous est aisé de vaincre, lorsqu'on n'oppose rien à
vos armes ! Laissez-moi raisonner à mon tour. Pouvez-vous prétendre que ce que
vous appelez le bonheur de la vertu soit exempt de peines, de traverses et
d'inquiétudes ? Quel nom donnerez-vous à la prison, aux croix, aux supplices et
aux tortures des tyrans ? Direz-vous, comme font les mystiques, que ce qui
tourmente le corps est un bonheur pour l'âme ? Vous n'oseriez le dire ; c'est un
paradoxe insoutenable. Ce bonheur, que vous relevez tant, est donc mêlé de mille
peines, ou pour parler plus juste, ce n'est qu'un tissu de malheurs au travers
desquels on tend à la félicité. Or si la force de l'imagination fait trouver du
plaisir dans ces maux mêmes, parce qu'ils peuvent conduire à un terme heureux
qu'on espère, pourquoi traitez-vous de contradictoire et d'insensée, dans ma
conduite, une disposition toute semblable ? J'aime Manon ; je tends au travers
de mille douleurs à vivre heureux et tranquille auprès d'elle. La voie par où je
marche est malheureuse ; mais l'espérance d'arriver à mon terme y répand
toujours de la douceur, et je me croirai trop bien payé, par un moment passé
avec elle, de tous les chagrins que j'essuie pour l'obtenir. Toutes choses me
paraissent donc égales de votre côté et du mien ; ou s'il y a quelque
différence, elle est encore à mon avantage, car le bonheur que j'espère est
proche, et l'autre est éloigné ; le mien est de la nature des peines,
c'est-à-dire sensible au corps, et l'autre est d'une nature inconnue, qui n'est
certaine que par la foi.
Tiberge parut effrayé de ce raisonnement. Il recula de deux pas, en me
disant, de l'air le plus sérieux, que, non seulement ce que je venais de dire
blessait le bon sens, mais que c'était un malheureux sophisme d'impiété et
d'irréligion : car cette comparaison, ajouta-t-il, du terme de vos peines avec
celui qui est proposé par la religion, est une idée des plus libertines et des
plus monstrueuses.
J'avoue, repris-je, qu'elle n'est pas juste ; mais prenez-y garde, ce n'est
pas sur elle que porte mon raisonnement. J'ai eu dessein d'expliquer ce que vous
regardez comme une contradiction, dans la persévérance d'un amour malheureux, et
je crois avoir fort bien prouvé que, si c'en est une, vous ne sauriez vous en
sauver plus que moi. C'est à cet égard seulement que j'ai traité les choses
d'égales, et je soutiens encore qu'elles le sont. Répondrez-vous que le terme de
la vertu est infiniment supérieur à celui de l'amour ? Qui refuse d'en convenir
? Mais est-ce de quoi il est question ? Ne s'agit-il pas de la force qu'ils ont,
l'un et l'autre, pour faire supporter les peines ? Jugeons-en par l'effet.
Combien trouve-t-on de déserteurs de la sévère vertu, et combien en
trouverez-vous peu de l'amour ? Répondrez-vous encore que, s'il y a des peines
dans l'exercice du bien, elles ne sont pas infaillibles et nécessaires ; qu'on
ne trouve plus de tyrans ni de croix, et qu'on voit quantité de personnes
vertueuses mener une vie douce et tranquille ? Je vous dirai de même qu'il y a
des amours paisibles et fortunés, et, ce qui fait encore une différence qui
m'est extrêmement avantageuse, j'ajouterai que l'amour, quoiqu'il trompe assez
souvent, ne promet du moins que des satisfactions et des joies, au lieu que la
religion veut qu'on s'attende à une pratique triste et mortifiante. Ne vous
alarmez pas, ajoutai-je en voyant son zèle prêt à se chagriner. L'unique chose
que je veux conclure ici, c'est qu'il n'y a point de plus mauvaise méthode pour
dégoûter un coeur de l'amour, que de lui en décrier les douceurs et de lui
promettre plus de bonheur dans l'exercice de la vertu. De la manière dont nous
sommes faits, il est certain que notre félicité consiste dans le plaisir ; je
défie qu'on s'en forme une autre idée ; or le coeur n'a pas besoin de se
consulter longtemps pour sentir que, de tous les plaisirs, les plus doux sont
ceux de l'amour. Il s'aperçoit bientôt qu'on le trompe lorsqu'on lui en promet
ailleurs de plus charmants, et cette tromperie le dispose à se défier des
promesses les plus solides. Prédicateurs, qui voulez me ramener à la vertu,
dites-moi qu'elle est indispensablement nécessaire, mais ne me déguisez pas
qu'elle est sévère et pénible. Établissez bien que les délices de l'amour sont
passagères, qu'elles sont défendues, qu'elles seront suivies par d'éternelles
peines, et ce qui fera peut-être encore plus d'impression sur moi, que, plus
elles sont douces et charmantes, plus le Ciel sera magnifique à récompenser un
si grand sacrifice, mais confessez qu'avec des coeurs tels que nous les avons,
elles sont ici-bas nos plus parfaites félicités.
Cette fin de mon discours rendit sa bonne humeur à Tiberge. Il convint qu'il
y avait quelque chose de raisonnable dans mes pensées. La seule objection qu'il
ajouta fut de me demander pour quoi je n'entrais pas du moins dans mes propres
principes, en sacrifiant mon amour à l'espérance de cette rémunération dont je
me faisais une si grande idée. O cher ami ! lui répondis-je, c'est ici que je
reconnais ma misère et ma faiblesse. Hélas ! oui, c'est mon devoir d'agir comme
je raisonne ! mais l'action est-elle en mon pouvoir ? De quels secours n'aurais
je pas besoin pour oublier les charmes de Manon ? Dieu me pardonne, reprit
Tiberge, je pense que voici encore un de nos jansénistes. Je ne sais ce que je
suis, répliquai-je, et je ne vois pas trop clairement ce qu'il faut être ; mais
je n'éprouve que trop la vérité de ce qu'ils disent.
Cette conversation servit du moins à renouveler la pitié de mon ami. Il
comprit qu'il y avait plus de faiblesse que de malignité dans mes désordres. Son
amitié en fut plus disposée, dans la suite, à me donner des secours, sans
lesquels j'aurais péri infailliblement de misère. Cependant, je ne lui fis pas
la moindre ouverture du dessein que j'avais de m'échapper de Saint-Lazare. Je le
priai seulement de se charger de ma lettre. Je l'avais préparée, avant qu'il fût
venu, et je ne manquai point de prétextes pour colorer la nécessité où j'étais
d'écrire. Il eut la fidélité de la porter exactement, et Lescaut reçut, avant la
fin du jour, celle qui était pour lui.
Il me vint voir le lendemain, et il passa heureusement sous le nom de mon
frère. Ma joie fut extrême en l'apercevant dans ma chambre. J'en fermai la porte
avec soin. Ne perdons pas un seul moment, lui dis-je ; apprenez-moi d'abord des
nouvelles de Manon, et donnez-moi ensuite un bon conseil pour rompre mes fers.
Il m'assura qu'il n'avait pas vu sa soeur depuis le jour qui avait précédé mon
emprisonnement, qu'il n'avait appris son sort et le mien qu'à force
d'informations et de soins, que, s'étant présenté deux ou trois fois à
l'Hôpital, on lui avait refusé la liberté de lui parler. Malheureux G... M... !
m'écriai-je, que tu me le paieras cher !
Pour ce qui regarde votre délivrance, continua Lescaut, c'est une entreprise
moins facile que vous ne pensez. Nous passâmes hier la soirée, deux de mes amis
et moi, à observer toutes les parties extérieures de cette maison, et nous
jugeâmes que, vos fenêtres étant sur une cour entourée de bâtiments, comme vous
nous l'aviez marqué, il y aurait bien de la difficulté à vous tirer de là. Vous
êtes d'ailleurs au troisième étage, et nous ne pouvons introduire ici ni cordes
ni échelles. Je ne vois donc nulle ressource du côté du dehors. C'est dans la
maison même qu'il faudrait imaginer quelque artifice. Non, repris-je ; j'ai tout
examiné, surtout depuis que ma clôture est un peu moins rigoureuse, par
l'indulgence du supérieur. La porte de ma chambre ne se ferme plus avec la clef,
j'ai la liberté de me promener dans les galeries des religieux, mais tous les
escaliers sont bouchés par des portes épaisses qu'on a soin de tenir fermées la
nuit et le jour de sorte qu'il est impossible que la seule adresse puisse me
sauver. Attendez, repris-je, après avoir un peu réfléchi sur une idée qui me
parut excellente, pourriez-vous m'apporter un pistolet ? Aisément, me dit
Lescaut ; mais voulez-vous tuer quelqu'un ? Je l'assurai que j'avais si peu
dessein de tuer qu'il n'était pas même nécessaire que le pistolet fût chargé.
Apportez-le-moi demain, ajoutai-je, et ne manquez pas de vous trouver le soir, à
onze heures, vis-à-vis de la porte de cette maison, avec deux ou trois de nos
amis. J'espère que je pourrai vous y rejoindre. Il me pressa en vain de lui en
apprendre davantage. Je lui dis qu'une entreprise, telle que je la méditais, ne
pouvait paraître raisonnable qu'après avoir réussi. Je le priai d'abréger sa
visite, afin qu'il trouvât plus de facilité à me revoir le lendemain. Il fut
admis avec aussi peu de peine que la première fois. Son air était grave, il n'y
a personne qui ne l'eût pris pour un homme d'honneur.
Lorsque je me trouvai muni de l'instrument de ma liberté, je ne doutai
presque plus du succès de mon projet. Il était bizarre et hardi ; mais de quoi
n'étais-je pas capable, avec les motifs qui m'animaient ? J'avais remarqué,
depuis qu'il m'était permis de sortir de ma chambre et de me promener dans les
galeries, que le portier apportait chaque jour au soir les clefs de toutes les
portes au supérieur, et qu'il régnait ensuite un profond silence dans la maison,
qui marquait que tout le monde était retiré. Je pouvais aller sans obstacle, par
une galerie de communication, de ma chambre à celle de ce Père. Ma résolution
était de lui prendre ses clefs, en l'épouvantant avec mon pistolet s'il faisait
difficulté de me les donner, et de m'en servir pour gagner la rue. J'en attendis
le temps avec impatience. Le portier vint à l'heure ordinaire, c'est-à-dire un
peu après neuf heures. J'en laissai passer encore une, pour m'assurer que tous
les religieux et les domestiques étaient endormis. Je partis enfin, avec mon
arme et une chandelle allumée. Je frappai d'abord doucement à la porte du Père,
pour l'éveiller sans bruit. Il m'entendit au second coup, et s'imaginant, sans
doute, que c'était quelque religieux qui se trouvait mal et qui avait besoin de
secours il se leva pour m'ouvrir. Il eut, néanmoins, la précaution de demander,
au travers de la porte, qui c'était et ce qu'on voulait de lui. Je fus obligé de
me nommer ; mais j'affectai un ton plaintif, pour lui faire comprendre que je ne
me trouvais pas bien. Ah ! c'est vous, mon cher fils, me dit-il, en ouvrant la
porte ; qu'est-ce donc qui vous amène si tard ? J'entrai dans sa chambre, et
l'ayant tiré à l'autre bout opposé à la porte, je lui déclarai qu'il m'était
impossible de demeurer plus longtemps à Saint-Lazare ; que la nuit était un
temps commode pour sortir sans être aperçu, et que j'attendais de son amitié
qu'il consentirait à m'ouvrir les portes, ou à me prêter ses clefs pour les
ouvrir moi-même.
Ce compliment devait le surprendre. Il demeura quelque temps à me considérer,
sans me répondre. Comme je n'en avais pas à perdre, je repris la parole pour lui
dire que j'étais fort touché de toutes ses bontés, mais que, la liberté étant le
plus cher de tous les biens, surtout pour moi à qui on la ravissait injustement,
j'étais résolu de me la procurer cette nuit même, à quelque prix que ce fût ; et
de peur qu'il ne lui prît envie d'élever la voix pour appeler du secours, je lui
fis voir une honnête raison de silence, que je tenais sous mon juste-au-corps.
Un pistolet ! me dit-il. Quoi ! mon fils, vous voulez m'ôter la vie, pour
reconnaître la considération que j'ai eue pour vous ? A Dieu ne plaise, lui
répondis-je. Vous avez trop d'esprit et de raison pour me mettre dans cette
nécessité ; mais je veux être libre, et j'y suis si résolu que, si mon projet
manque par votre faute, c'est fait de vous absolument. Mais, mon cher fils,
reprit-il d'un air pâle et effrayé, que vous ai-je fait ? quelle raison
avez-vous de vouloir ma mort ? Eh non ! répliquai-je avec impatience. Je n'ai
pas dessein de vous tuer, si vous voulez vivre. Ouvrez-moi la porte, et je suis
le meilleur de vos amis. J'aperçus les clefs qui étaient sur sa table. Je les
pris et je le priai de me suivre, en faisant le moins de bruit qu'il pourrait.
Il fut obligé de s'y résoudre. A mesure que nous avancions et qu'il ouvrait une
porte, il me répétait avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l'aurait cru ?
Point de bruit, mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous
arrivâmes à une espèce de barrière, qui est avant la grande porte de la rue. Je
me croyais déjà libre, et j'étais derrière le Père, avec ma chandelle dans une
main et mon pistolet dans l'autre. Pendant qu'il s'empressait d'ouvrir, un
domestique, qui couchait dans une petite chambre voisine, entendant le bruit de
quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon Père le crut
apparemment capable de m'arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup d'imprudence, de
venir à son secours. C'était un puissant coquin, qui s'élança sur moi sans
balancer. Je ne le marchandai point ; je lui lâchai le coup au milieu de la
poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-je assez fièrement à mon
guide. Mais que cela ne vous empêche point d'achever, ajoutai-je en le poussant
vers la dernière porte. Il n'osa refuser de l'ouvrir. Je sortis heureusement et
je trouvai, à quatre pas, Lescaut qui m'attendait avec deux amis, suivant sa
promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s'il n'avait pas entendu tirer un
pistolet. C'est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l'apportiez-vous chargé ?
Cependant je le remerciai d'avoir eu cette précaution, sans laquelle j'étais
sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes passer la nuit chez un
traiteur, où je me remis un peu de la mauvaise chère que j'avais faite depuis
près de trois mois. Je ne pus néanmoins m'y livrer au plaisir. Je souffrais
mortellement dans Manon. Il faut la délivrer, dis-je à mes trois amis. Je n'ai
souhaité la liberté que dans cette vue. Je vous demande le secours de votre
adresse ; pour moi, j'y emploierai jusqu'à ma vie. Lescaut, qui ne manquait pas
d'esprit et de prudence, me représenta qu'il fallait aller bride en main ; que
mon évasion de Saint-Lazare et le malheur qui m'était arrivé en sortant,
causeraient infailliblement du bruit ; que le Lieutenant général de Police me
ferait chercher, et qu'il avait les bras longs ; enfin, que si je ne voulais pas
être exposé à quelque chose de pis que Saint-Lazare, il était à propos de me
tenir couvert et renfermé pendant quelques jours, pour laisser au premier feu de
mes ennemis le temps de s'éteindre. Son conseil était sage, mais il aurait fallu
l'être aussi pour le suivre. Tant de lenteur et de ménagement ne s'accordait pas
avec ma passion. Toute ma complaisance se réduisit à lui promettre que je
passerais le jour suivant à dormir. Il m'enferma dans sa chambre, où je demeurai
jusqu'au soir.
J'employai une partie de ce temps à former des projets et des expédients pour
secourir Manon. J'étais bien persuadé que sa prison était encore plus
impénétrable que n'avait été la mienne. Il n'était pas question de force et de
violence, il fallait de l'artifice ; mais la déesse même de l'invention n'aurait
pas su par où commencer. J'y vis si peu de jour, que je remis à considérer mieux
les choses lorsque j'aurais pris quelques informations sur l'arrangement
intérieur de l'Hôpital.
Aussitôt que la nuit m'eut rendu la liberté, je priai Lescaut de
m'accompagner. Nous liâmes conversation avec un des portiers, qui nous parut
homme de bon sens. Je feignis d'être un étranger qui avait entendu parler avec
admiration de l'Hôpital Général, et de l'ordre qui s'y observe. Je l'interrogeai
sur les plus minces détails, et de circonstances en circonstances, nous tombâmes
sur les administrateurs, dont je le priai de m'apprendre les noms et les
qualités. Les réponses qu'il me fit sur ce dernier article me firent naître une
pensée dont je m'applaudis aussitôt, et que je ne tardai point à mettre en
oeuvre. Je lui demandai, comme une chose essentielle à mon dessein, si ces
messieurs avaient des enfants. Il me dit qu'il ne pouvait m'en rendre un compte
certain, mais que, pour M. de T..., qui était un des principaux, il lui
connaissait un fils en âge d'être marié, qui était venu plusieurs fois à
l'Hôpital avec son père. Cette assurance me suffisait. Je rompis presque
aussitôt notre entretien, et je fis part à Lescaut, en retournant chez lui, du
dessein que j'avais conçu. Je m'imagine, lui dis-je, que M. de T... le fils, qui
est riche et de bonne famille, est dans un certain goût de plaisirs, comme la
plupart des jeunes gens de son âge. Il ne saurait être ennemi des femmes, ni
ridicule au point de refuser ses services pour une affaire d'amour. J'ai formé
le dessein de l'intéresser à la liberté de Manon. S'il est honnête homme, et
qu'il ait des sentiments, il nous accordera son secours par générosité. S'il
n'est point capable d'être conduit par ce motif, il fera du moins quelque chose
pour une fille aimable, ne fût-ce que par l'espérance d'avoir part à ses
faveurs. Je ne veux pas différer de le voir, ajoutai-je, plus longtemps que
jusqu'à demain. Je me sens si consolé par ce projet, que j'en tire un bon
augure. Lescaut convint lui-même qu'il y avait de la vraisemblance dans mes
idées, et que nous pouvions espérer quelque chose par cette voie. J'en passai la
nuit moins tristement.
Le matin étant venu, je m'habillai le plus proprement qu'il me fut possible,
dans l'état d'indigence où j'étais, et je me fis conduire dans un fiacre à la
maison de M. de T... Il fut surpris de recevoir la visite d un inconnu.
J'augurai bien de sa physionomie et de ses civilités. Je m'expliquai
naturellement avec lui, et pour échauffer ses sentiments naturels, je lui parlai
de ma passion et du mérite de ma maîtresse comme de deux choses qui ne pouvaient
être égalées que l'une par l'autre. Il me dit que, quoiqu'il n'eût jamais vu
Manon, il avait entendu parler d'elle, du moins s'il s'agissait de celle qui
avait été la maîtresse du vieux G... M... Je ne doutai point qu'il ne fût
informé de la part que j'avais eue à cette aventure, et pour le gagner de plus
en plus, en me faisant un mérite de ma confiance, je lui racontai le détail de
tout ce qui était arrivé à Manon et à moi. Vous voyez, monsieur, continuai-je,
que l'intérêt de ma vie et celui de mon coeur sont maintenant entre vos mains.
L'un ne m'est pas plus cher que l'autre. Je n'ai point de réserve avec vous,
parce que je suis informé de votre générosité, et que la ressemblance de nos
âges me fait espérer qu'il s'en trouvera quelqu'une dans nos inclinations. Il
parut fort sensible à cette marque d'ouverture et de candeur. Sa réponse fut
celle d'un homme qui a du monde et des sentiments ; ce que le monde ne donne pas
toujours et qu'il fait perdre souvent. Il me dit qu'il mettait ma visite au rang
de ses bonnes fortunes, qu'il regarderait mon amitié comme une de ses plus
heureuses acquisitions, et qu'il s'efforcerait de la mériter par l'ardeur de ses
services. Il ne promit pas de me rendre Manon, parce qu'il n'avait, me dit-il,
qu'un crédit médiocre et mal assuré ; mais il m'offrit de me procurer le plaisir
de la voir, et de faire tout ce qui serait en sa puissance pour la remettre
entre mes bras. Je fus plus satisfait de cette incertitude de son crédit que je
ne l'aurais été d'une pleine assurance de remplir tous mes désirs. Je trouvai,
dans la modération de ses offres, une marque de franchise dont je fus charmé. En
un mot, je me promis tout de ses bons offices. La seule promesse de me faire
voir Manon m'aurait fait tout entreprendre pour lui. Je lui marquai quelque
chose de ces sentiments, d'une manière qui le persuada aussi que je n'étais pas
d'un mauvais naturel. Nous nous embrassâmes avec tendresse, et nous devînmes
amis, sans autre raison que la bonté de nos coeurs et une simple disposition qui
porte un homme tendre et généreux à aimer un autre homme qui lui ressemble. Il
poussa les marques de son estime bien plus loin, car, ayant combiné mes
aventures, et jugeant qu'en sortant de Saint-Lazare je ne devais pas me trouver
à mon aise, il m'offrit sa bourse, et il me pressa de l'accepter. Je ne
l'acceptai point ; mais je lui dis : c'est trop, mon cher Monsieur. Si, avec
tant de bonté et d'amitié, vous me faites revoir ma chère Manon, je vous suis
attaché pour toute ma vie. Si vous me rendez tout à fait cette chère créature,
je ne croirai pas être quitte en versant tout mon sang pour vous servir.
Nous ne nous séparâmes qu'après être convenus du temps et du lieu où nous
devions nous retrouver. Il eut la complaisance de ne pas me remettre plus loin
que l'après-midi du même jour. Je l'attendis dans un café, où il vint me
rejoindre vers les quatre heures, et nous prîmes ensemble le chemin de
l'Hôpital. Mes genoux étaient tremblants en traversant les cours. Puissance
d'amour ! disais-je, je reverrai donc l'idole de mon coeur, l'objet de tant de
pleurs et d'inquiétudes ! Ciel ! conservez-moi assez de vie pour aller jusqu'à
elle, et disposez après cela de ma fortune et de mes jours, je n'ai plus d'autre
grâce à vous demander.
M. de T... parla à quelques concierges de la maison qui s'empressèrent de lui
offrir tout ce qui dépendait d'eux pour sa satisfaction. Il se fit montrer le
quartier où Manon avait sa chambre, et l'on nous y conduisit avec une clef d'une
grandeur effroyable, qui servit à ouvrir sa porte. Je demandai au valet qui nous
menait, et qui était celui qu'on avait chargé du soin de la servir, de quelle
manière elle avait passé le temps dans cette demeure. Il nous dit que c'était
une douceur angélique ; qu'il n'avait jamais reçu d'elle un mot de dureté ;
qu'elle avait versé continuellement des larmes pendant les six premières
semaines après son arrivée, mais que, depuis quelque temps, elle paraissait
prendre son malheur avec plus de patience, et qu'elle était occupée à coudre du
matin jusqu'au soir, à la réserve de quelques heures qu'elle employait à la
lecture. Je lui demandai encore si elle avait été entretenue proprement. Il
m'assura que le nécessaire, du moins, ne lui avait jamais manqué.
Nous approchâmes de sa porte. Mon coeur battait violemment. Je dis à M. de
T... : Entrez seul et prévenez-la sur ma visite, car j'appréhende qu'elle ne
soit trop saisie en me voyant tout d'un coup. La porte nous fut ouverte. Je
demeurai dans la galerie. J'entendis néanmoins leurs discours. Il lui dit qu'il
venait lui apporter un peu de consolation, qu'il était de mes amis, et qu'il
prenait beaucoup d'intérêt à notre bonheur. Elle lui demanda, avec le plus vif
empressement, si elle apprendrait de lui ce que j'étais devenu. Il lui promit de
m'amener à ses pieds, aussi tendre, aussi fidèle qu'elle pouvait le désirer.
Quand ? reprit-elle. Aujourd'hui même, lui dit-il ; ce bienheureux moment ne
tardera point ; il va paraître à l'instant si vous le souhaitez. Elle comprit
que j'étais à la porte. J'entrai, lorsqu'elle y accourait avec précipitation.
Nous nous embrassâmes avec cette effusion de tendresse qu'une absence de trois
mois fait trouver si charmante à de parfaits amants. Nos soupirs, nos
exclamations interrompues, mille noms d'amour répétés languissamment de part et
d'autre, formèrent, pendant un quart d'heure, une scène qui attendrissait M. de
T... Je vous porte envie, me dit-il, en nous faisant asseoir ; il n y a point de
sort glorieux auquel je ne préférasse une maîtresse si belle et si passionnée.
Aussi mépriserais-je tous les empires du monde, lui répondis-je, pour m'assurer
le bonheur d'être aimé d'elle.
Tout le reste d'une conversation si désirée ne pouvait manquer d'être
infiniment tendre. La pauvre Manon me raconta ses aventures, et je lui appris
les miennes. Nous pleurâmes amèrement en nous entretenant de l'état où elle
était, et de celui d'où je ne faisais que sortir. M. de T... nous consola par de
nouvelles promesses de s'employer ardemment pour finir nos misères. Il nous
conseilla de ne pas rendre cette première entrevue trop longue, pour lui donner
plus de facilité à nous en procurer d'autres. Il eut beaucoup de peine à nous
faire goûter ce conseil ; Manon, surtout, ne pouvait se résoudre à me laisser
partir. Elle me fit remettre cent fois sur ma chaise ; elle me retenait par les
habits et par les mains. Hélas ! dans quel lieu me laissez-vous ! disait-elle.
Qui peut m'assurer de vous revoir ? M. de T... lui promit de la venir voir
souvent avec moi. Pour le lieu, ajouta-t-il agréablement, il ne faut plus
l'appeler l'Hôpital ; c'est Versailles, depuis qu'une personne qui mérite
l'empire de tous les coeurs y est renfermée.
Je fis, en sortant, quelques libéralités au valet qui la servait, pour
l'engager à lui rendre ses soins avec zèle. Ce garçon avait l'âme moins basse et
moins dure que ses pareils. Il avait été témoin de notre entrevue ; ce tendre
spectacle l'avait touché. Un louis d'or, dont je lui fis présent, acheva de me
l'attacher. Il me prit à l'écart, en descendant dans les cours. Monsieur, me
dit-il, si vous me voulez prendre à votre service, ou me donner une honnête
récompense pour me dédommager de la perte de l'emploi que j'occupe ici, je crois
qu'il me sera facile de délivrer Mademoiselle Manon. J'ouvris l'oreille à cette
proposition, et quoique je fusse dépourvu de tout, je lui fis des promesses fort
au-dessus de ses désirs. Je comptais bien qu'il me serait toujours aisé de
récompenser un homme de cette étoffe. Sois persuadé, lui dis-je, mon ami, qu'il
n'y a rien que je ne fasse pour toi, et que ta fortune est aussi assurée que la
mienne. Je voulus savoir quels moyens il avait dessein d'employer. Nul autre, me
dit-il, que de lui ouvrir le soir la porte de sa chambre, et de vous la conduire
jusqu'à celle de la rue, où il faudra que vous soyez prêt à la recevoir. Je lui
demandai s'il n'était point à craindre qu'elle ne fût reconnue en traversant les
galeries et les cours. Il confessa qu'il y avait quelque danger, mais il me dit
qu'il fallait bien risquer quelque chose. Quoique je fusse ravi de le voir si
résolu, j'appelai M. de T... pour lui communiquer ce projet, et la seule raison
qui semblait pouvoir le rendre douteux. Il y trouva plus de difficulté que moi.
Il convint qu'elle pouvait absolument s'échapper de cette manière ; mais, si
elle est reconnue, continua-t-il, si elle est arrêtée en fuyant, c'est peut-être
fait d'elle pour toujours. D'ailleurs, il vous faudrait donc quitter Paris
sur-le-champ, car vous ne seriez jamais assez caché aux recherches. On les
redoublerait, autant par rapport à vous qu'à elle. Un homme s'échappe aisément,
quand il est seul, mais il est presque impossible de demeurer inconnu avec une
jolie femme. Quelque solide que me parût ce raisonnement, il ne put l'emporter
dans mon esprit, sur un espoir si proche de mettre Manon en liberté. Je le dis à
M. de T..., et je le priai de pardonner un peu d'imprudence et de témérité à
l'amour. J'ajoutai que mon dessein était, en effet, de quitter Paris, pour
m'arrêter, comme j'avais déjà fait, dans quelque village voisin. Nous convînmes
donc, avec le valet, de ne pas remettre son entreprise plus loin qu'au jour
suivant, et pour la rendre aussi certaine qu'il était en notre pouvoir, nous
résolûmes d'apporter des habits d'homme, dans la vue de faciliter notre sortie.
Il n'était pas aisé de les faire entrer, mais je ne manquai pas d'invention pour
en trouver le moyen. Je priai seulement M. de T... de mettre le lendemain deux
vestes légères l'une sur l'autre, et je me chargeai de tout le reste.
Nous retournâmes le matin à l'Hôpital. J'avais avec moi, pour Manon, du
linge, des bas, etc., et par-dessus mon juste-au-corps, un surtout qui ne
laissait rien voir de trop enflé dans mes poches. Nous ne fûmes qu'un moment
dans sa chambre. M. de T... lui laissa une de ses deux vestes ; je lui donnai
mon juste-au-corps, le surtout me suffisant pour sortir. Il ne se trouva rien de
manque à son ajustement, excepté la culotte que j'avais malheureusement oubliée.
L'oubli de cette pièce nécessaire nous eût, sans doute, apprêté à rire si
l'embarras où il nous mettait eût été moins sérieux. J'étais au désespoir qu'une
bagatelle de cette nature fût capable de nous arrêter. Cependant, je pris mon
parti, qui fut de sortir moi-même sans culotte. Je laissai la mienne à Manon.
Mon surtout était long, et je me mis, à l'aide de quelques épingles, en état de
passer décemment la porte. Le reste du jour me parut d'une longueur
insupportable. Enfin, la nuit étant venue, nous nous rendîmes un peu au-dessous
de la porte de l'Hôpital, dans un carrosse. Nous n'y fûmes pas longtemps sans
voir Manon paraître avec son conducteur. Notre portière étant ouverte, ils
montèrent tous deux à l'instant. Je reçus ma chère maîtresse dans mes bras. Elle
tremblait comme une feuille. Le cocher me demanda où il fallait toucher. Touche
au bout du monde, lui dis-je, et mène-moi quelque part où je ne puisse jamais
être séparé de Manon.
Ce transport, dont je ne fus pas le maître, faillit de m'attirer un fâcheux
embarras. Le cocher fit réflexion à mon langage, et lorsque je lui dis ensuite
le nom de la rue où nous voulions être conduits, il me répondit qu'il craignait
que je ne l'engageasse dans une mauvaise affaire, qu'il voyait bien que ce beau
jeune homme, qui s'appelait Manon, était une fille que j'enlevais de l'Hôpital,
et qu'il n'était pas d'humeur à se perdre pour l'amour de moi. La délicatesse de
ce coquin n'était qu'une envie de me faire payer la voiture plus cher. Nous
étions trop près de l'Hôpital pour ne pas filer doux. Tais-toi, lui dis-je, il y
a un louis d'or à gagner pour toi. Il m'aurait aidé, après cela, à brûler
l'Hôpital même. Nous gagnâmes la maison où demeurait Lescaut. Comme il était
tard, M. de T... nous quitta en chemin, avec promesse de nous revoir le
lendemain. Le valet demeura seul avec nous.
Je tenais Manon si étroitement serrée entre mes bras que nous n'occupions
qu'une place dans le carrosse. Elle pleurait de joie, et je sentais ses larmes
qui mouillaient mon visage mais, lorsqu'il fallut descendre pour entrer chez
Lescaut, j'eus avec le cocher un nouveau démêlé, dont les suites furent
funestes. Je me repentis de lui avoir promis un louis, non seulement parce que
le présent était excessif, mais par une autre raison bien plus forte, qui était
l'impuissance de le payer. Je fis appeler Lescaut. Il descendit de sa chambre
pour venir à la porte. Je lui dis à l'oreille dans quel embarras je me trouvais.
Comme il était d'une humeur brusque et nullement accoutumé à ménager un fiacre,
il me répondit que je me moquais. Un louis d'or ! ajouta-t-il. Vingt coups de
canne à ce coquin-là ! J'eus beau lui représenter doucement qu'il allait nous
perdre, il m'arracha ma canne, avec l'air d'en vouloir maltraiter le cocher.
Celui-ci, à qui il était peut-être arrivé de tomber quelquefois sous la main
d'un garde du corps ou d'un mousquetaire, s'enfuit de peur, avec son carrosse,
en criant que je l'avais trompé, mais que j'aurais de ses nouvelles. Je lui
répétai inutilement d'arrêter. Sa fuite me causa une extrême inquiétude. Je ne
doutai point qu'il n'avertît le commissaire. Vous me perdez, dis-je à Lescaut.
Je ne serais pas en sûreté chez vous ; il faut nous éloigner pour le moment. Je
prêtai le bras à Manon pour marcher, et nous sortîmes promptement de cette
dangereuse rue. Lescaut nous tint compagnie. C'est quelque chose d'admirable que
la manière dont la Providence enchaîne les événements. A peine avions-nous
marché cinq ou six minutes, qu'un homme, dont je ne découvris point le visage,
reconnut Lescaut. Il le cherchait sans doute aux environs de chez lui, avec le
malheureux dessein qu'il exécuta. C'est Lescaut, dit-il, en lui lâchant un coup
de pistolet ; il ira souper ce soir avec les anges. Il se déroba aussitôt.
Lescaut tomba, sans le moindre mouvement de vie. Je pressai Manon de fuir, car
nos secours étaient inutiles à un cadavre, et je craignais d'être arrêté par le
guet, qui ne pouvait tarder à paraître. J'enfilai, avec elle et le valet, la
première petite rue qui croisait. Elle était si éperdue que j'avais de la peine
à la soutenir. Enfin j'aperçus un fiacre au bout de la rue. Nous y montâmes,
mais lorsque le cocher me demanda où il fallait nous conduire, je fus embarrassé
à lui répondre. Je n'avais point d'asile assuré ni d'ami de confiance à qui
j'osasse avoir recours. J'étais sans argent, n'ayant guère plus d'une
demi-pistole dans ma bourse. La frayeur et la fatigue avaient tellement
incommodé Manon qu'elle était à demi pâmée près de moi. J'avais, d'ailleurs,
l'imagination remplie du meurtre de Lescaut, et je n'étais pas encore sans
appréhension de la part du guet. Quel parti prendre ? Je me souvins heureusement
de l'auberge de Chaillot, où j'avais passé quelques jours avec Manon, lorsque
nous étions allés dans ce village pour y demeurer. J'espérai non seulement d'y
être en sûreté, mais d'y pouvoir vivre quelque temps sans être pressé de payer.
Mène-nous à Chaillot, dis-je au cocher. Il refusa d'y aller si tard, à moins
d'une pistole : autre sujet d'embarras. Enfin nous convînmes de six francs ;
c'était toute la somme qui restait dans ma bourse.
Je consolais Manon, en avançant ; mais, au fond, j'avais le désespoir dans le
coeur. Je me serais donné mille fois la mort, si je n'eusse pas eu, dans mes
bras, le seul bien qui m'attachait à la vie. Cette seule pensée me remettait. Je
la tiens du moins, disais-je ; elle m'aime, elle est à moi. Tiberge a beau dire,
ce n'est pas là un fantôme de bonheur. Je verrais périr tout l'univers sans y
prendre intérêt. Pourquoi ? Parce que je n'ai plus d'affection de reste. Ce
sentiment était vrai ; cependant, dans le temps que je faisais si peu de cas des
biens du monde, je sentais que j'aurais eu besoin d'en avoir du moins une petite
partie, pour mépriser encore plus souverainement tout le reste. L'amour est plus
fort que l'abondance, plus fort que les trésors et les richesses, mais il a
besoin de leur secours ; et rien n'est plus désespérant, pour un amant délicat,
que de se voir ramené par là, malgré lui, à la grossièreté des âmes les plus
basses.
Il était onze heures quand nous arrivâmes à Chaillot. Nous fûmes reçus à
l'auberge comme des personnes de connaissance ; on ne fut pas surpris de voir
Manon en habit d'homme, parce qu'on est accoutumé, à Paris et aux environs, de
voir prendre aux femmes toutes sortes de formes. Je la fis servir aussi
proprement que si j'eusse été dans la meilleure fortune. Elle ignorait que je
fusse mal en argent ; je me gardai bien de lui en rien apprendre, étant résolu
de retourner seul à Paris, le lendemain, pour chercher quelque remède à cette
fâcheuse espèce de maladie.
Elle me parut pâle et maigrie, en soupant. Je ne m'en étais point aperçu à
l'Hôpital, parce que la chambre où je l'avais vue n'était pas des plus claires.
Je lui demandai si ce n'était point encore un effet de la frayeur qu'elle avait
eue en voyant assassiner son frère. Elle m'assura que, quelque touchée qu'elle
fût de cet accident, sa pâleur ne venait que d'avoir essuyé pendant trois mois
mon absence. Tu m'aimes donc extrêmement ? lui répondis-je. Mille fois plus que
je ne puis dire, reprit-elle. Tu ne me quitteras donc plus jamais ? ajoutai-je.
Non, jamais, répliqua-t-elle ; et cette assurance fut confirmée par tant de
caresses et de serments, qu'il me parut impossible, en effet, qu'elle pût jamais
les oublier. J'ai toujours été persuadé qu'elle était sincère ; quelle raison
aurait-elle eue de se contrefaire jusqu'à ce point ? Mais elle était encore plus
volage, ou plutôt elle n'était plus rien, et elle ne se reconnaissait pas
elle-même, lorsque, ayant devant les yeux des femmes qui vivaient dans
l'abondance, elle se trouvait dans la pauvreté et dans le besoin. J'étais à la
veille d'en avoir une dernière preuve qui a surpassé toutes les autres, et qui a
produit la plus étrange aventure qui soit jamais arrivée à un homme de ma
naissance et de ma fortune.
Comme je la connaissais de cette humeur, je me hâtai le lendemain d'aller à
Paris. La mort de son frère et la nécessité d'avoir du linge et des habits pour
elle et pour moi étaient de si bonnes raisons que je n'eus pas besoin de
prétextes. Je sortis de l'auberge, avec le dessein, dis-je à Manon et à mon
hôte, de prendre un carrosse de louage ; mais c'était une gasconnade. La
nécessité m'obligeant d'aller à pied, je marchai fort vite jusqu'au
Cours-la-Reine, où j'avais dessein de m'arrêter. Il fallait bien prendre un
moment de solitude et de tranquillité pour m'arranger et prévoir ce que j'allais
faire à Paris.
Je m'assis sur l'herbe. J'entrai dans une mer de raisonnements et de
réflexions, qui se réduisirent peu a peu à trois principaux articles. J'avais
besoin d'un secours présent, pour un nombre infini de nécessités présentes.
J'avais à chercher quelque voie qui pût, du moins, m'ouvrir des espérances pour
l'avenir, et ce qui n'était pas de moindre importance, j'avais des informations
et des mesures à prendre pour la sûreté de Manon et pour la mienne. Après m'être
épuisé en projets et en combinaisons sur ces trois chefs, je jugeai encore à
propos d'en retrancher les deux derniers. Nous n'étions pas mal à couvert, dans
une chambre de Chaillot, et pour les besoins futurs, je crus qu'il serait temps
d'y penser lorsque j'aurais satisfait aux présents.
Il était donc question de remplir actuellement ma bourse. M. de T... m'avait
offert généreusement la sienne, mais j'avais une extrême répugnance à le
remettre moi-même sur cette matière. Quel personnage, que d'aller exposer sa
misère à un étranger, et de le prier de nous faire part de son bien ! Il n'y a
qu'une âme lâche qui en soit capable, par une bassesse qui l'empêche d'en sentir
l'indignité, ou un chrétien humble, par un excès de générosité qui le rend
supérieur à cette honte. Je n'étais ni un homme lâche, ni un bon chrétien ;
j'aurais donné la moitié de mon sang pour éviter cette humiliation. Tiberge,
disais-je, le bon Tiberge, me refusera-t-il ce qu'il aura le pouvoir de me
donner ? Non, il sera touché de ma misère ; mais il m'assassinera par sa morale.
Il faudra essuyer ses reproches, ses exhortations, ses menaces ; il me fera
acheter ses secours si cher, que je donnerais encore une partie de mon sang
plutôt que de m'exposer à cette scène fâcheuse qui me laissera du trouble et des
remords. Bon ! reprenais-je, il faut donc renoncer à tout espoir, puisqu'il ne
me reste point d'autre voie, et que je suis si éloigné de m'arrêter à ces
deux-là, que je verserais plus volontiers la moitié de mon sang que d'en prendre
une, c'est-à-dire tout mon sang plutôt que de les prendre toutes deux ? Oui, mon
sang tout entier, ajoutai-je, après une réflexion d'un moment ; je le donnerais
plus volontiers, sans doute, que de me réduire à de basses supplications. Mais
il s'agit bien ici de mon sang ! Il s'agit de la vie et de l'entretien de Manon,
il s'agit de son amour et de sa fidélité. Qu'ai-je à mettre en balance avec elle
? Je n'y ai rien mis jusqu'à présent. Elle me tient lieu de gloire, de bonheur
et de fortune. Il y a bien des choses, sans doute, que je donnerais ma vie pour
obtenir ou pour éviter, mais estimer une chose plus que ma vie n'est pas une
raison pour l'estimer autant que Manon. Je ne fus pas longtemps à me déterminer,
après ce raisonnement. Je continuai mon chemin, résolu d'aller d'abord chez
Tiberge, et de là chez M. de T...
En entrant à Paris, je pris un fiacre, quoique je n'eusse pas de quoi le
payer ; je comptais sur les secours que j'allais solliciter. Je me fis conduire
au Luxembourg, d'où j'envoyai avertir Tiberge que j'étais à l'attendre. Il
satisfit mon impatience par sa promptitude. Je lui appris l'extrémité de mes
besoins, sans nul détour. Il me demanda si les cent pistoles que je lui avais
rendues me suffiraient, et, sans m'opposer un seul mot de difficulté, il me les
alla chercher dans le moment, avec cet air ouvert et ce plaisir à donner qui
n'est connu que de l'amour et de la véritable amitié. Quoique je n'eusse pas eu
le moindre doute du succès de ma demande, je fus surpris de l'avoir obtenue à si
bon marché, c'est-à-dire sans qu'il m'eût querellé sur mon impénitence. Mais je
me trompais, en me croyant tout à fait quitte de ses reproches, car lorsqu'il
eut achevé de me compter son argent et que je me préparais à le quitter, il me
pria de faire avec lui un tour d'allée. Je ne lui avais point parlé de Manon ;
il ignorait qu'elle fût en liberté ; ainsi sa morale ne tomba que sur la fuite
téméraire de Saint-Lazare et sur la crainte où il était qu'au lieu de profiter
des leçons de sagesse que j'y avais reçues, je ne reprisse le train du désordre.
Il me dit qu'étant allé pour me visiter à Saint-Lazare, le lendemain de mon
évasion, il avait été frappé au-delà de toute expression en apprenant la manière
dont j'en étais sorti ; qu'il avait eu là-dessus un entretien avec le Supérieur
; que ce bon père n'était pas encore remis de son effroi ; qu'il avait eu
néanmoins la générosité de déguiser à M. le Lieutenant général de Police les
circonstances de mon départ, et qu'il avait empêché que la mort du portier ne
fût connue au dehors ; que je n'avais donc, de ce côté-là, nul sujet d'alarme,
mais que, s'il me restait le moindre sentiment de sagesse, je profiterais de cet
heureux tour que le Ciel donnait à mes affaires ; que je devais commencer par
écrire à mon père, et me remettre bien avec lui ; et que, si je voulais suivre
une fois son conseil, il était d'avis que je quittasse Paris, pour retourner
dans le sein de ma famille.
J'écoutai son discours jusqu'à la fin. Il y avait là bien des choses
satisfaisantes. Je fus ravi, premièrement, de n'avoir rien à craindre du côté de
Saint-Lazare. Les rues de Paris me redevenaient un pays libre. En second lieu,
je m'applaudis de ce que Tiberge n'avait pas la moindre idée de la délivrance de
Manon et de son retour avec moi. Je remarquais même qu'il avait évité de me
parler d'elle, dans l'opinion, apparemment, qu'elle me tenait moins au coeur,
puisque je paraissais si tranquille sur son sujet. Je résolus, sinon de
retourner dans ma famille, du moins d'écrire à mon père, comme il me le
conseillait, et de lui témoigner que j'étais disposé à rentrer dans l'ordre de
mes devoirs et de ses volontés. Mon espérance était de l'engager à m'envoyer de
l'argent sous prétexte de faire mes exercices à l'Académie car j'aurais eu peine
à lui persuader que je fusse dans la disposition de retourner à l'état
ecclésiastique. Et dans le fond, je n'avais nul éloignement pour ce que je
voulais lui promettre. J'étais bien aise, au contraire, de m'appliquer à quelque
chose d'honnête et de raisonnable, autant que ce dessein pourrait s'accorder
avec mon amour. Je faisais mon compte de vivre avec ma maîtresse et de faire en
même temps mes exercices, cela était fort compatible. Je fus si satisfait de
toutes ces idées que Je promis à Tiberge de faire partir, le jour même, une
lettre pour mon père. J'entrai effectivement dans un bureau d'écriture, en le
quittant, et j'écrivis d'une manière si tendre et si soumise, qu'en relisant ma
lettre, je me flattai d'obtenir quelque chose du coeur paternel.
Quoique je fusse en état de prendre et de payer un fiacre après avoir quitté
Tiberge, je me fis un plaisir de marcher fièrement à pied en allant chez M. de
T... Je trouvais de la joie dans cet exercice de ma liberté, pour laquelle mon
ami m'avait assuré qu'il ne me restait rien à craindre. Cependant il me revint
tout d'un coup à l'esprit que ses assurances ne regardaient que Saint-Lazare, et
que j'avais, outre cela, l'affaire de l'Hôpital sur les bras, sans compter la
mort de Lescaut, dans laquelle j'étais mêlé, du moins comme témoin. Ce souvenir
m'effraya si vivement que je me retirai dans la première allée, d'où je fis
appeler un carrosse. J'allai droit chez M. de T..., que je fis rire de ma
frayeur. Elle me parut risible à moi-même, lorsqu'il m'eut appris que je n'avais
rien à craindre du côté de l'Hôpital, ni de celui de Lescaut. Il me dit que,
dans la pensée qu'on pourrait le soupçonner d'avoir eu part à l'enlèvement de
Manon, il était allé le matin à l'Hôpital, et qu'il avait demandé à la voir en
feignant d'ignorer ce qui était arrivé ; qu'on était si éloigné de nous accuser,
ou lui, ou moi, qu'on s'était empressé, au contraire, de lui apprendre cette
aventure comme une étrange nouvelle, et qu'on admirait qu'une fille aussi jolie
que Manon eût pris le parti de fuir avec un valet : qu'il s'était contenté de
répondre froidement qu'il n'en était pas surpris, et qu'on fait tout pour la
liberté. Il continua de me raconter qu'il était allé de là chez Lescaut, dans
l'espérance de m'y trouver avec ma charmante maîtresse ; que l'hôte de la
maison, qui était un carrossier, lui avait protesté qu'il n'avait vu ni elle ni
moi ; mais qu'il n'était pas étonnant que nous n'eussions point paru chez lui,
si c'était pour Lescaut que nous devions y venir, parce que nous aurions sans
doute appris qu'il venait d'être tué à peu près dans le même temps. Sur quoi, il
n'avait pas refusé d'expliquer ce qu'il savait de la cause et des circonstances
de cette mort. Environ deux heures auparavant, un garde du corps, des amis de
Lescaut, l'était venu voir et lui avait proposé de jouer. Lescaut avait gagné si
rapidement que l'autre s'était trouvé cent écus de moins en une heure,
c'est-à-dire tout son argent. Ce malheureux, qui se voyait sans un sou, avait
prié Lescaut de lui prêter la moitié de la somme qu'il avait perdue ; et sur
quelques difficultés nées à cette occasion, ils s'étaient querellés avec une
animosité extrême. Lescaut avait refusé de sortir pour mettre l'épée à la main,
et l'autre avait juré, en le quittant, de lui casser la tête : ce qu'il avait
exécuté le soir même. M. de T... eut l'honnêteté d'ajouter qu'il avait été fort
inquiet par rapport à nous et qu'il continuait de m'offrir ses services. Je ne
balançai point à lui apprendre le lieu de notre retraite. Il me pria de trouver
bon qu'il allât souper avec nous.
Comme il ne me restait qu'à prendre du linge et des habits pour Manon, je lui
dis que nous pouvions partir à l'heure même, s'il voulait avoir la complaisance
de s'arrêter un moment avec moi chez quelques marchands. Je ne sais s'il crut
que je lui faisais cette proposition dans la vue d'intéresser sa générosité, ou
si ce fut par le simple mouvement d'une belle âme, mais ayant consenti à partir
aussitôt, il me mena chez les marchands qui fournissaient sa maison ; il me fit
choisir plusieurs étoffes d'un prix plus considérable que je ne me l'étais
proposé, et lorsque je me disposais à les payer, il défendit absolument aux
marchands de recevoir un sou de moi. Cette galanterie se fit de si bonne grâce
que je crus pouvoir en profiter sans honte. Nous prîmes ensemble le chemin de
Chaillot, où j'arrivai avec moins d'inquiétude que je n'en étais parti.
Le chevalier des Grieux ayant employé plus d'une heure à ce récit, je le
priai de prendre un peu de relâche, et de nous tenir compagnie à souper. Notre
attention lui fit juger que nous l'avions écouté avec plaisir. Il nous assura
que nous trouverions quelque chose encore de plus intéressant dans la suite de
son histoire, et lorsque nous eûmes fini de souper, il continua dans ces termes.
DEUXIEME PARTIE
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Ma présence et les politesses de M. de T... dissipèrent tout ce qui pouvait
rester de chagrin à Manon. Oublions nos terreurs passées, ma chère âme, lui
dis-je en arrivant, et recommençons à vivre plus heureux que jamais. Après tout,
l'amour est un bon maître ; la fortune ne saurait nous causer autant de peines
qu'il nous fait goûter de plaisirs. Notre souper fut une vraie scène de joie.
J'étais plus fier et plus content, avec Manon et mes cent pistoles, que le plus
riche partisan de Paris avec ses trésors entassés. Il faut compter ses richesses
par les moyens qu'on a de satisfaire ses désirs. Je n'en avais pas un seul à
remplir ; l'avenir même me causait peu d'embarras. J'étais presque sûr que mon
père ne ferait pas difficulté de me donner de quoi vivre honorablement à Paris,
parce qu'étant dans ma vingtième année, j'entrais en droit d'exiger ma part du
bien de ma mère. Je ne cachai point à Manon que le fond de mes richesses n'était
que de cent pistoles. C'était assez pour attendre tranquillement une meilleure
fortune, qui semblait ne me pouvoir manquer, soit par mes droits naturels ou par
les ressources du jeu.
Ainsi, pendant les premières semaines, je ne pensai qu'à jouir de ma
situation ; et la force de l'honneur, autant qu'un reste de ménagement pour la
police, me faisa(i|n)t remettre de jour en jour à renouer avec les associés de
l'hôtel de T..., je me réduisis à jouer dans quelques assemblées moins décriées,
où ma faveur du sort m'épargna l'humiliation d'avoir recours à l'industrie.
J'allais passer à la ville une partie de l'après-midi, et je revenais souper à
Chaillot, accompagné fort souvent de M. de T..., dont l'amitié croissait de jour
en jour pour nous. Manon trouva des ressources contre l'ennui. Elle se lia, dans
le voisinage, avec quelques jeunes personnes que le printemps y avait ramenées.
La promenade et les petits exercices de leur sexe faisaient alternativement leur
occupation. Une partie de jeu, dont elles avaient réglé les bornes, fournissait
aux frais de la voiture. Elles allaient prendre l'air au bois de Boulogne, et le
soir, à mon retour, je retrouvais Manon plus belle, plus contente, et plus
passionnée que jamais.
Il s'éleva néanmoins quelques nuages, qui semblèrent menacer l'édifice de mon
bonheur. Mais ils furent nettement dissipés, et l'humeur folâtre de Manon rendit
le dénouement si comique, que je trouve encore de la douceur dans un souvenir
qui me représente sa tendresse et les agréments de son esprit.
Le seul valet qui composait notre domestique me prit un jour à l'écart pour
me dire, avec beaucoup d'embarras, qu'il avait un secret d'importance à me
communiquer. Je l'encourageai à parler librement. Après quelques détours, il me
fit entendre qu'un seigneur étranger semblait avoir pris beaucoup d'amour pour
Mademoiselle Manon. Le trouble de mon sang se fit sentir dans toutes mes veines.
En a-t-elle pour lui ? interrompis-je plus brusquement que la prudence ne
permettait pour m'éclaircir. Ma vivacité l'effraya. Il me répondit, d'un air
inquiet, que sa pénétration n'avait pas été si loin, mais qu'ayant observé,
depuis plusieurs jours, que cet étranger venait assidûment au bois de Boulogne,
qu'il y descendait de son carrosse, et que, s'engageant seul dans les
contre-allées, il paraissait chercher l'occasion de voir ou de rencontrer
mademoiselle, il lui était venu à l'esprit de faire quelque liaison avec ses
gens, pour apprendre le nom de leur maître ; qu'ils le traitaient de prince
italien, et qu'ils le soupçonnaient eux-mêmes de quelque aventure galante ;
qu'il n'avait pu se procurer d'autres lumières, ajouta-t-il en tremblant, parce
que le Prince, étant alors sorti du bois, s'était approché familièrement de lui,
et lui avait demandé son nom ; après quoi, comme s'il eût deviné qu'il était à
notre service, il l'avait félicité d'appartenir à la plus charmante personne du
monde.
J'attendais impatiemment la suite de ce récit. Il le finit par des excuses
timides, que je n'attribuai qu'à mes imprudentes agitations. Je le pressai en
vain de continuer sans déguisement. Il me protesta qu'il ne savait rien de plus,
et que ce qu'il venait de me raconter étant arrivé le jour précédent, il n'avait
pas revu les gens du prince. Je le rassurai, non seulement par des éloges, mais
par une honnête récompense, et sans lui marquer la moindre défiance de Manon, je
lui recommandai, d'un ton plus tranquille, de veiller sur toutes les démarches
de l'étranger.
Au fond, sa frayeur me laissa de cruels doutes. Elle pouvait lui avoir fait
supprimer une partie de la vérité. Cependant, après quelques réflexions, je
revins de mes alarmes, jusqu'à regretter d'avoir donné cette marque de
faiblesse. Je ne pouvais faire un crime à Manon d'être aimée. Il y avait
beaucoup d'apparence qu'elle ignorait sa conquête ; et quelle vie allais-je
mener si j'étais capable d'ouvrir si facilement l'entrée de mon coeur à la
jalousie ? Je retournai à Paris le jour suivant, sans avoir formé d'autre
dessein que de hâter le progrès de ma fortune en jouant plus gros jeu, pour me
mettre en état de quitter Chaillot au premier sujet d'inquiétude. Le soir, je
n'appris rien de nuisible à mon repos. L'étranger avait reparu au bois de
Boulogne, et prenant droit de ce qui s'y était passé la veille pour se
rapprocher de mon confident, il lui avait parlé de son amour, mais dans des
termes qui ne supposaient aucune intelligence avec Manon. Il l'avait interrogé
sur mille détails. Enfin, il avait tenté de le mettre dans ses intérêts par des
promesses considérables, et tirant une lettre qu'il tenait prête, il lui avait
offert inutilement quelques louis d'or pour la rendre à sa maîtresse.
Deux jours se passèrent sans aucun autre incident. Le troisième fut plus
orageux. J'appris, en arrivant de la ville assez tard, que Manon, pendant sa
promenade, s'était écartée un moment de ses compagnes, et que l'étranger, qui la
suivait à peu de distance, s'étant approché d'elle au signe qu'elle lui en avait
fait, elle lui avait remis une lettre qu'il avait reçue avec des transports de
joie. Il n'avait eu le temps de les exprimer qu'en baisant amoureusement les
caractères, parce qu'elle s'était aussitôt dérobée. Mais elle avait paru d'une
gaieté extraordinaire pendant le reste du jour, et depuis qu'elle était rentrée
au logis, cette humeur ne l'avait pas abandonnée. Je frémis, sans doute, à
chaque mot. Es-tu bien sûr, dis-je tristement à mon valet, que tes yeux ne
t'aient pas trompé ? Il prit le Ciel à témoin de sa bonne foi. Je ne sais à quoi
les tourments de mon coeur m'auraient porté si Manon, qui m'avait entendu
rentrer, ne fût venue au-devant de moi avec un air d'impatience et des plaintes
de ma lenteur. Elle n'attendit point ma réponse pour m'accabler de caresses, et
lorsqu'elle se vit seule avec moi, elle me fit des reproches fort vifs de
l'habitude que je prenais de revenir si tard. Mon silence lui laissant la
liberté de continuer, elle me dit que, depuis trois semaines, je n'avais pas
passé une journée entière avec elle ; qu'elle ne pouvait soutenir de si longues
absences ; qu'elle me demandait du moins un jour par intervalles et que, dès le
lendemain, elle voulait me voir près d'elle du matin au soir. J'y serai, n'en
doutez pas, lui répondis-je d'un ton assez brusque. Elle marqua peu d'attention
pour mon chagrin, et dans le mouvement de sa joie, qui me parut en effet d'une
vivacité singulière, elle me fit mille peintures plaisantes de la manière dont
elle avait passé le jour. Étrange fille ! me disais-je à moi-même ; que dois-je
attendre de ce prélude ? L'aventure de notre première séparation me revint à
l'esprit. Cependant je croyais voir, dans le fond de sa joie et de ses caresses,
un air de vérité qui s'accordait avec les apparences.
Il ne me fut pas difficile de rejeter la tristesse, dont je ne pus me
défendre pendant notre souper, sur une perte que je me plaignis d'avoir faite au
jeu. J'avais regardé comme un extrême avantage que l'idée de ne pas quitter
Chaillot le jour suivant fût venue d'elle-même. C'était gagner du temps pour mes
délibérations. Ma présence éloignait toutes sortes de craintes pour le
lendemain, et si je ne remarquais rien qui m'obligeât de faire éclater mes
découvertes, j'étais déjà résolu de transporter, le jour d'après, mon
établissement à la ville, dans un quartier où je n'eusse rien à démêler avec les
princes. Cet arrangement me fit passer une nuit plus tranquille, mais il ne
m'ôtait pas la douleur d'avoir à trembler pour une nouvelle infidélité.
A mon réveil, Manon me déclara que, pour passer le jour dans notre
appartement, elle ne prétendait pas que j'en eusse l'air plus négligé, et
qu'elle voulait que mes cheveux fussent accommodés de ses propres mains. Je les
avais fort beaux. C'était un amusement qu'elle s'était donné plusieurs fois ;
mais elle y apporta plus de soins que je ne lui en avais jamais vu prendre. Je
fus obligé, pour la satisfaire, de m'asseoir devant sa toilette, et d'essuyer
toutes les petites recherches qu'elle imagina pour ma parure. Dans le cours de
son travail, elle me faisait tourner souvent le visage vers elle, et s'appuyant
des deux mains sur mes épaules, elle me regardait avec une curiosité avide.
Ensuite, exprimant sa satisfaction par un ou deux baisers, elle me faisait
reprendre ma situation pour continuer son ouvrage. Ce badinage nous occupa
jusqu'à l'heure du dîner. Le goût qu'elle y avait pris m'avait paru si naturel,
et sa gaieté sentait si peu l'artifice, que ne pouvant concilier des apparences
si constantes avec le projet d'une noire trahison, je fus tenté plusieurs fois
de lui ouvrir mon coeur, et de me décharger d'un fardeau qui commençait à me
peser. Mais je me flattais, à chaque instant, que l'ouverture viendrait d'elle,
et je m'en faisais d'avance un délicieux triomphe.
Nous rentrâmes dans son cabinet. Elle se mit à rajuster mes cheveux, et ma
complaisance me faisait céder à toutes ses volontés, lorsqu'on vint l'avertir
que le prince de... demandait à la voir. Ce nom m'échauffa jusqu'au transport.
Quoi donc ? m'écriai-je en la repoussant. Qui ? Quel prince ? Elle ne répondit
point à mes questions. Faites-le monter, dit-elle froidement au valet ; et se
tournant vers moi : Cher amant, toi que j'adore, reprit-elle d'un ton
enchanteur, je te demande un moment de complaisance, un moment, un seul moment.
Je t'en aimerai mille fois plus. Je t'en saurai gré toute ma vie.
L'indignation et la surprise me lièrent la langue. Elle répétait ses
instances, et je cherchais des expressions pour les rejeter avec mépris. Mais,
entendant ouvrir la porte de l'antichambre, elle empoigna d'une main mes
cheveux, qui étaient flottants sur mes épaules, elle prit de l'autre son miroir
de toilette ; elle employa toute sa force pour me traîner dans cet état jusqu'à
la porte du cabinet, et l'ouvrant du genou, elle offrit à l'étranger, que le
bruit semblait avoir arrêté au milieu de la chambre, un spectacle qui ne dut pas
lui causer peu d'étonnement. Je vis un homme fort bien mis, mais d'assez
mauvaise mine. Dans l'embarras où le jetait cette scène, il ne laissa pas de
faire une profonde révérence. Manon ne lui donna pas le temps d'ouvrir la
bouche. Elle lui présenta son miroir : Voyez, monsieur, lui dit-elle,
regardez-vous bien, et rendez-moi justice. Vous me demandez de l'amour. Voici
l'homme que j'aime, et que j'ai juré d'aimer toute ma vie. Faites la comparaison
vous-même Si vous croyez lui pouvoir disputer mon coeur, apprenez-moi donc sur
quel fondement, car je vous déclare qu'aux yeux de votre servante très humble,
tous les princes d'ltalie ne valent pas un des cheveux que je tiens.
Pendant cette folle harangue, qu'elle avait apparemment méditée, je faisais
des efforts inutiles pour me dégager, et prenant pitié d'un homme de
considération, je me sentais porté à réparer ce petit outrage par mes
politesses. Mais, s'étant remis assez facilement, sa réponse, que je trouvai un
peu grossière, me fit perdre cette disposition. Mademoiselle, mademoiselle, lui
dit-il avec un sourire forcé, j'ouvre en effet les yeux, et je vous trouve bien
moins novice que je ne me l'étais figuré. Il se retira aussitôt sans jeter les
yeux sur elle, en ajoutant, d'une voix plus basse, que les femmes de France ne
valaient pas mieux que celles d'ltalie. Rien ne m'invitait, dans cette occasion,
à lui faire prendre une meilleure idée du beau sexe.
Manon quitta mes cheveux, se jeta dans un fauteuil, et fit retentir la
chambre de longs éclats de rire. Je ne dissimulerai pas que je fus touché,
jusqu'au fond du coeur, d'un sacrifice que je ne pouvais attribuer qu'à l'amour.
Cependant la plaisanterie me parut excessive. Je lui en fis des reproches. Elle
me raconta que mon rival, après l'avoir obsédée pendant plusieurs jours au bois
de Boulogne, et lui avoir fait deviner ses sentiments par des grimaces, avait
pris le parti de lui en faire une déclaration ouverte, accompagnée de son nom et
de tous ses titres, dans une lettre qu'il lui avait fait remettre par le cocher
qui la conduisait avec ses compagnes ; qu'il lui promettait, au delà des monts,
une brillante fortune et des adorations éternelles ; qu'elle était revenue à
Chaillot dans la résolution de me communiquer cette aventure, mais qu'ayant
conçu que nous en pouvions tirer de l'amusement, elle n'avait pu résister à son
imagination, qu'elle avait offert au Prince italien, par une réponse flatteuse,
la liberté de la voir chez elle, et qu'elle s'était fait un second plaisir de me
faire entrer dans son plan, sans m'en avoir fait naître le moindre soupçon. Je
ne lui dis pas un mot des lumières qui m'étaient venues par une autre voie, et
l'ivresse de l'amour triomphant me fit tout approuver.
J'ai remarqué, dans toute ma vie, que le Ciel a toujours choisi, pour me
frapper de ses plus rudes châtiments, le temps où ma fortune me semblait le
mieux établie. Je me croyais si heureux, avec l'amitié de M. de T... et la
tendresse de Manon, qu'on n'aurait pu me faire comprendre que j'eusse à craindre
quelque nouveau malheur. Cependant, il s'en préparait un si funeste, qu'il m'a
réduit à l'état où vous m'avez vu à Pacy, et par degrés à des extrémités si
déplorables que vous aurez peine à croire mon récit fidèle.
Un jour que nous avions M. de T... à souper, nous entendîmes le bruit d'un
carrosse qui s'arrêtait à la porte de l'hôtellerie. La curiosité nous fit
désirer de savoir qui pouvait arriver à cette heure. On nous dit que c'était le
jeune G... M..., c'est-à-dire le fils de notre plus cruel ennemi, de ce vieux
débauché qui m'avait mis à Saint-Lazare et Manon à l'Hôpital. Son nom me fit
monter la rougeur au visage. C'est le Ciel qui me l'amène, dis-je à M. de T...,
pour le punir de la lâcheté de son père. Il ne m'échappera pas que nous n'ayons
mesuré nos épées. M. de T..., qui le connaissait et qui était même de ses
meilleurs amis, s'efforça de me faire prendre d'autres sentiments pour lui. Il
m'assura que c'était un jeune homme très aimable, et si peu capable d'avoir eu
part à l'action de son père que je ne le verrais pas moi-même un moment sans lui
accorder mon estime et sans désirer la sienne. Après avoir ajouté mille choses à
son avantage, il me pria de consentir qu'il allât lui proposer de venir prendre
place avec nous, et de s'accommoder du reste de notre souper. Il prévint
l'objection du péril où c'était exposer Manon que de découvrir sa demeure au
fils de notre ennemi, en protestant, sur son honneur et sur sa foi, que,
lorsqu'il nous connaîtrait, nous n'aurions point de plus zélé défenseur. Je ne
fis difficulté de rien, après de telles assurances. M. de T... ne nous l'amena
point sans avoir pris un moment pour l'informer qui nous étions. Il entra d'un
air qui nous prévint effectivement en sa faveur. Il m'embrassa. Nous nous
assîmes. Il admira Manon, moi, tout ce qui nous appartenait, et il mangea d'un
appétit qui fit honneur à notre souper. Lorsqu'on eut desservi, la conversation
devint plus sérieuse. Il baissa les yeux pour nous parler de l'excès où son père
s'était porté contre nous. Il nous fit les excuses les plus soumises. Je les
abrège, nous dit-il, pour ne pas renouveler un souvenir qui me cause trop de
honte. Si elles étaient sincères dès le commencement, elles le devinrent bien
plus dans la suite, car il n'eut pas passé une demi-heure dans cet entretien,
que je m'aperçus de l'impression que les charmes de Manon faisaient sur lui. Ses
regards et ses manières s'attendrirent par degrés. Il ne laissa rien échapper
néanmoins dans ses discours, mais, sans être aidé de la jalousie, j'avais trop
d'expérience en amour pour ne pas discerner ce qui venait de cette source. Il
nous tint compagnie pendant une partie de la nuit, et il ne nous quitta qu'après
s'être félicité de notre connaissance, et nous avoir demandé la permission de
venir nous renouveler quelquefois l'offre de ses services. Il partit le matin
avec M. de T..., qui se mit avec lui dans son carrosse.
Je ne me sentais, comme j'ai dit, aucun penchant à la jalousie. J'avais plus
de crédulité que jamais pour les serments de Manon. Cette charmante créature
était si absolument maîtresse de mon âme que je n'avais pas un seul petit
sentiment qui ne fût de l'estime et de l'amour. Loin de lui faire un crime
d'avoir plu au jeune G... M..., j'étais ravi de l'effet de ses charmes, et je
m'applaudissais d'être aimé d'une fille que tout le monde trouvait aimable. Je
ne jugeai pas même à propos de lui communiquer mes soupçons. Nous fûmes occupés,
pendant quelques jours, du soin de faire ajuster ses habits, et à délibérer si
nous pouvions aller à la comédie sans appréhender d'être reconnus. M. de T...
revint nous voir avant la fin de la semaine. Nous le consultâmes là-dessus. Il
vit bien qu'il fallait dire oui, pour faire plaisir à Manon. Nous résolûmes d'y
aller le même soir avec lui.
Cependant cette résolution ne put s'exécuter, car m'ayant tiré aussitôt en
particulier : Je suis, me dit-il, dans le dernier embarras depuis que je ne vous
ai vu, et la visite que je vous fais aujourd'hui en est une suite. G... M...
aime votre maîtresse. Il m'en a fait confidence. Je suis son intime ami, et
disposé en tout à le servir ; mais je ne suis pas moins le vôtre. J'ai considéré
que ses intentions sont injustes et je les ai condamnées. J'aurais gardé son
secret s'il n'avait dessein d'employer, pour plaire, que les voies communes,
mais il est bien informé de l'humeur de Manon. Il a su, je ne sais d'où, qu'elle
aime l'abondance et les plaisirs, et comme il jouit déjà d'un bien considérable,
il m'a déclaré qu'il veut la tenter d'abord par un très gros présent et par
l'offre de dix mille livres de pension. Toutes choses égales, j'aurais peut-être
eu beaucoup plus de violence à me faire pour le trahir, mais la justice s'est
jointe en votre faveur à l'amitié ; d'autant plus qu'ayant été la cause
imprudente de sa passion, en l'introduisant ici, je suis obligé de prévenir les
effets du mal que j'ai causé.
Je remerciai M. de T... d'un service de cette importance, et je lui avouai,
avec un parfait retour de confiance, que le caractère de Manon était tel que
G... M... se le figurait, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait supporter le nom de la
pauvreté. Cependant, lui dis-je, lorsqu'il n'est question que du plus ou du
moins, je ne la crois pas capable de m'abandonner pour un autre. Je suis en état
de ne la laisser manquer de rien, et je compte que ma fortune va croître de jour
en jour. Je ne crains qu'une chose, ajoutai-je, c'est que G... M... ne se serve
de la connaissance qu'il a de notre demeure pour nous rendre quelque mauvais
office. M. de T... m'assura que je devais être sans appréhension de ce coté-là ;
que G... M... était capable d'une folie amoureuse, mais qu'il ne l'était point
d'une bassesse ; que s'il avait la lâcheté d'en commettre une, il serait le
premier, lui qui parlait, à l'en punir et à réparer par là le malheur qu'il
avait eu d'y donner occasion. Je vous suis obligé de ce sentiment, repris-je,
mais le mal serait fait et le remède fort incertain. Ainsi le parti le plus sage
est de le prévenir, en quittant Chaillot pour prendre une autre demeure. Oui,
reprit M. de T... Mais vous aurez peine à le faire aussi promptement qu'il
faudrait, car G... M... doit être ici à midi ; il me le dit hier, et c'est ce
qui m'a porté à venir si matin, pour vous informer de ses vues. Il peut arriver
à tout moment.
Un avis si pressant me fit regarder cette affaire d'une oeil plus sérieux.
Comme il me semblait impossible d'éviter la visite de G... M..., et qu'il me le
serait aussi, sans doute, d'empêcher qu'il ne s'ouvrît à Manon, je pris le parti
de la prévenir moi-même sur le dessein de ce nouveau rival. Je m'imaginai que,
me sachant instruit des propositions qu'il lui ferait, et les recevant à mes
yeux, elle aurait assez de force pour les rejeter. Je découvris ma pensée à M.
de T..., qui me répondit que cela était extrêmement délicat. Je l'avoue, lui
dis-je, mais toutes les raisons qu'on peut avoir d'être sûr d'une maîtresse, je
les ai de compter sur l'affection de la mienne. Il n'y aurait que la grandeur
des offres qui pût l'éblouir, et je vous ai dit qu'elle ne connaît point
l'intérêt. Elle aime ses aises, mais elle m'aime aussi, et, dans la situation où
sont mes affaires, je ne saurais croire qu'elle me préfère le fils d'un homme
qui l'a mise à l'Hôpital. En un mot, je persistai dans mon dessein, et m'étant
retiré à l'écart avec Manon, je lui déclarai naturellement tout ce que je venais
d'apprendre.
Elle me remercia de la bonne opinion que j'avais d'elle, et elle me promit de
recevoir les offres de G... M... d'une manière qui lui ôterait l'envie de les
renouveler. Non, lui dis-je, il ne faut pas l'irriter par une brusquerie. Il
peut nous nuire. Mais tu sais assez, toi, friponne, ajoutai-je en riant, comment
te défaire d'un amant désagréable ou incommode. Elle reprit, après avoir un peu
rêvé : Il me vient un dessein admirable, s'écria-t-elle, et je suis toute
glorieuse de l'invention. G... M... est le fils de notre plus cruel ennemi ; il
faut nous venger du père, non pas sur le fils, mais sur sa bourse. Je veux
l'écouter, accepter ses présents, et me moquer de lui. Le projet est joli, lui
dis-je, mais tu ne songes pas, mon pauvre enfant, que c'est le chemin qui nous a
conduits droit à l'Hôpital. J'eus beau lui représenter le péril de cette
entreprise, elle me dit qu'il ne s'agissait que de bien prendre nos mesures, et
elle répondit à toutes mes objections. Donnez-moi un amant qui n'entre point
aveuglément dans tous les caprices d'une maîtresse adorée, et je conviendrai que
j'eus tort de céder si facilement. La résolution fut prise de faire une dupe de
G... M..., et par un tour bizarre de mon sort, il arriva que je devins la
sienne.
Nous vînmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des
compliments fort recherchés sur la liberté qu'il prenait de venir dîner avec
nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T..., qui lui avait promis la
veille de s'y rendre aussi, et qui avait feint quelques affaires pour se
dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu'il n'y eût pas un seul de nous
qui ne portât la trahison dans le coeur, nous nous mîmes à table avec un air de
confiance et d'amitié. G... M... trouva aisément l'occasion de déclarer ses
sentiments à Manon. Je ne dus pas lui paraître gênant, car je m'absentai exprès
pendant quelques minutes. Je m'aperçus à mon retour, qu'on ne l'avait pas
désespéré par un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde.
J'affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma simplicité, et
moi de la sienne. Pendant tout l'après-midi, nous fûmes l'un pour l'autre une
scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment
d'entretien particulier avec Manon, de sorte qu'il eut lieu de s'applaudir de ma
complaisance autant que de la bonne chère.
Aussitôt qu'il fut monté en carrosse avec M. de T..., Manon accourut à moi,
les bras ouverts, et m'embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta ses discours
et ses propositions, sans y changer un mot. Ils se réduisaient à ceci : il
l'adorait. Il voulait partager avec elle quarante mille livres de rente dont il
jouissait déjà, sans compter ce qu'il attendait après la mort de son père. Elle
allait être maîtresse de son coeur et de sa fortune, et, pour gage de ses
bienfaits, il était prêt à lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de
chambre, trois laquais et un cuisinier. Voilà un fils, dis-je à Manon, bien
autrement généreux que son père. Parlons de bonne foi, ajoutai-je ; cette offre
ne vous tente-t-elle point ? Moi ? répondit-elle, en ajustant à sa pensée deux
vers de Racine :
Moi ! vous me soupçonnez de cette perfidie ?
Moi ! je
pourrais souffrir un visage odieux,
Qui rappelle toujours
l'Hôpital à mes yeux ?
Non, repris-je, en continuant la parodie :
J'aurais peine à penser que l'Hôpital, Madame,
Fût un trait
dont l'Amour l'eût gravé dans votre âme.
Mais c'en est un bien séduisant qu'un hôtel meublé avec un carrosse et trois
laquais ; et l'amour en a peu d'aussi forts. Elle me protesta que son coeur
était à moi pour toujours, et qu'il ne recevrait jamais d'autres traits que les
miens. Les promesses qu'il m'a faites, me dit-elle, sont un aiguillon de
vengeance, plutôt qu'un trait d'amour. Je lui demandai si elle était dans le
dessein d'accepter l'hôtel et le carrosse. Elle me répondit qu'elle n'en voulait
qu'a son argent. La difficulté était d'obtenir l'un sans l'autre. Nous résolûmes
d'attendre l'entière explication du projet de G... M..., dans une lettre qu'il
avait promis de lui écrire. Elle la reçut en effet le lendemain, par un laquais
sans livrée, qui se procura fort adroitement l'occasion de lui parler sans
témoins. Elle lui dit d'attendre sa réponse, et elle vint m'apporter aussitôt sa
lettre. Nous l'ouvrîmes ensemble. Outre les lieux communs de tendresse, elle
contenait le détail des promesses de mon rival. Il ne bornait point à sa
dépense. Il s'engageait à lui compter dix mille francs, en prenant possession de
l'hôtel, et à réparer tellement les diminutions de cette somme, qu'elle l'eût
toujours devant elle en argent comptant. Le jour de l'inauguration n'était pas
reculé trop loin : il ne lui en demandait que deux pour les préparatifs, et il
lui marquait le nom de la rue et de l'hôtel, où il lui promettait de l'attendre
l'après-midi du second jour, si elle pouvait se dérober de mes mains. C'était
l'unique point sur lequel il la conjurait de le tirer d'inquiétude ; il
paraissait sûr de tout le reste, mais il ajoutait que, si elle prévoyait de la
difficulté à m'échapper, il trouverait le moyen de rendre sa fuite aisée.
G... M... était plus fin que son père ; il voulait tenir sa proie avant que
de compter ses espèces. Nous délibérâmes sur la conduite que Manon avait à
tenir. Je fis encore des efforts pour lui ôter cette entreprise de la tête et je
lui en représentai tous les dangers. Rien ne fut capable d'ébranler sa
résolution.
Elle fit une courte réponse à G... M..., pour l'assurer qu'elle ne trouverait
pas de difficulté à se rendre à Paris le jour marqué, et qu'il pouvait
l'attendre avec certitude. Nous réglâmes ensuite que je partirais sur-le-champ
pour aller louer un nouveau logement dans quelque village, de l'autre côté de
Paris, et que je transporterais avec moi notre petit équipage ; que le lendemain
après-midi, qui était le temps de son assignation, elle se rendrait de bonne
heure à Paris ; qu'après avoir reçu les présents de G... M..., elle le prierait
instamment de la conduire à la Comédie ; qu'elle prendrait avec elle tout ce
qu'elle pourrait porter de la somme, et qu'elle chargerait du reste mon valet,
qu'elle voulait mener avec elle. C'était toujours le même qui l'avait délivrée
de l'Hôpital, et qui nous était infiniment attaché. Je devais me trouver, avec
un fiacre, à l'entrée de la rue Saint-André-des-Arcs, et l'y laisser vers les
sept heures, pour m'avancer dans l'obscurité à la porte de la Comédie. Manon me
promettait d'inventer des prétextes pour sortir un instant de sa loge, et de
l'employer à descendre pour me rejoindre. L'exécution du reste était facile.
Nous aurions regagné mon fiacre en un moment, et nous serions sortis de Paris
par le faubourg Saint-Antoine, qui était le chemin de notre nouvelle demeure.
Ce dessein, tout extravagant qu'il était, nous parut assez bien arrangé. Mais
il y avait, dans le fond, une folle imprudence à s'imaginer que quand il eût
réussi le plus heureusement du monde, nous eussions jamais pu nous mettre à
couvert des suites. Cependant, nous nous exposâmes avec la plus téméraire
confiance. Manon partit avec Marcel : c'est ainsi que se nommait notre valet. Je
la vis partir avec douleur. Je lui dis en l'embrassant : Manon, ne me trompez
point, me serez-vous fidèle ? Elle se plaignit tendrement de ma défiance, et
elle me renouvela tous ses serments.
Son compte était d'arriver à Paris sur les trois heures. Je partis après
elle. J'allais me morfondre le reste de l'après-midi, dans le café de Féré, au
pont Saint-Michel ; j'y demeurai jusqu'à la nuit. J'en sortis alors pour prendre
un fiacre, que je postai, suivant notre projet, à l'entrée de la rue
Saint-André-des-Arcs ; ensuite je gagnai à pied la porte de la Comédie. Je fus
surpris de n'y pas trouver Marcel, qui devait être à m'attendre. Je pris
patience pendant une heure, confondu dans une foule de laquais, et l'oeil ouvert
sur tous les passants. Enfin, sept heures étant sonnées, sans que j'eusse rien
aperçu qui eût rapport à nos desseins, je pris un billet de parterre pour aller
voir si je découvrirais Manon et G... M... dans les loges. Ils n'y étaient ni
l'un ni l'autre. Je retournai à la porte, où je passai encore un quart d'heure,
transporté d'impatience et d'inquiétude. N'ayant rien vu paraître, je rejoignis
mon fiacre, sans pouvoir m'arrêter à la moindre résolution. Le cocher, m'ayant
aperçu, vint quelques pas au-devant de moi pour me dire, d'un air mystérieux,
qu'une jolie demoiselle m'attendait depuis une heure dans le carrosse ; qu'elle
m'avait demandé, à des signes qu'il avait bien reconnus, et qu'ayant appris que
je devais revenir, elle avait dit qu'elle ne s'impatienterait point à
m'attendre. Je me figurai aussitôt que c'était Manon. J'approchai ; mais je vis
un joli petit visage, qui n'était pas le sien. C'était une étrangère, qui me
demanda d'abord si elle n'avait pas l'honneur de parler à M. le chevalier des
Grieux. Je lui dis que c'était mon nom. J'ai une lettre à vous rendre,
reprit-elle, qui vous instruira du sujet qui m'amène, et par quel rapport j'ai
l'avantage de connaître votre nom. Je la priai de me donner le temps de la lire
dans un cabaret voisin. Elle voulut me suivre, et elle me conseilla de demander
une chambre à part. De qui vient cette lettre ? lui dis-je en montant : elle me
remit à la lecture.
Je reconnus la main de Manon. Voici à peu près ce qu'elle me marquait : G...
M... l'avait reçue avec une politesse et une magnificence au-delà de toutes ses
idées. Il l'avait comblée de présents ; il lui faisait envisager un sort de
reine. Elle m'assurait néanmoins qu'elle ne m'oubliait pas dans cette nouvelle
splendeur ; mais que, n'ayant pu faire consentir G... M... à la mener ce soir à
la Comédie, elle remettait à un autre jour le plaisir de me voir ; et que, pour
me consoler un peu de la peine qu'elle prévoyait que cette nouvelle pouvait me
causer, elle avait trouvé le moyen de me procurer une des plus jolies filles de
Paris, qui serait la porteuse de son billet. Signé, votre fidèle amante,
MANON LESCAUT.
Il y avait quelque chose de si cruel et de si insultant pour moi dans cette
lettre, que demeurant suspendu quelque temps entre la colère et la douleur,
j'entrepris de faire un effort pour oublier éternellement mon ingrate et parjure
maîtresse. Je jetai les yeux sur la fille qui était devant moi : elle était
extrêmement jolie, et j'aurais souhaité qu'elle l'eût été assez pour me rendre
parjure et infidèle à mon tour. Mais je n'y trouvai point ces yeux fins et
languissants, ce port divin, ce teint de la composition de l'Amour, enfin ce
fonds inépuisable de charmes que la nature avait prodigués à la perfide Manon.
Non, non, lui dis-je en cessant de la regarder, l'ingrate qui vous envoie savait
fort bien qu'elle vous faisait faire une démarche inutile. Retournez à elle, et
dites-lui de ma part qu'elle jouisse de son crime, et qu'elle en jouisse, s'il
se peut, sans remords. Je l'abandonne sans retour, et je renonce en même temps à
toutes les femmes, qui ne sauraient être aussi aimables qu'elle, et qui sont,
sans doute, aussi lâches et d'aussi mauvaise foi. Je fus alors sur le point de
descendre et de me retirer, sans prétendre davantage à Manon, et la jalousie
mortelle qui me déchirait le coeur se déguisant en une morne et sombre
tranquillité, je me crus d'autant plus proche de ma guérison que je ne sentais
nul de ces mouvements violents dont j'avais été agité dans les mêmes occasions.
Hélas ! j'étais la dupe de l'amour autant que je croyais l'être de G... M... et
de Manon.
Cette fille qui m'avait apporté la lettre, me voyant prêt à descendre
l'escalier, me demanda ce que je voulais donc qu'elle rapportât à M. de G...
M... et à la dame qui était avec lui. Je rentrai dans la chambre à cette
question, et par un changement incroyable à ceux qui n'ont jamais senti de
passions violentes, je me trouvai, tout d'un coup, de la tranquillité où je
croyais être, dans un transport terrible de fureur. Va, lui dis je, rapporte au
traître G... M... et à sa perfide maîtresse le désespoir où ta maudite lettre
m'a jeté, mais apprends-leur qu'ils n'en riront pas longtemps, et que je les
poignarderai tous deux de ma propre main. Je me jetai sur une chaise. Mon
chapeau tomba d'un côté, et ma canne de l'autre. Deux ruisseaux de larmes amères
commencèrent à couler de mes yeux. L'accès de rage que je venais de sentir se
changea dans une profonde douleur ; je ne fis plus que pleurer, en poussant des
gémissements et des soupirs. Approche, mon enfant, approche, m'écriai-je en
parlant à la jeune fille ; approche, puisque c'est toi qu'on envoie pour me
consoler. Dis-moi si tu sais des consolations contre la rage et le désespoir,
contre l'envie de se donner la mort à soi-même, après avoir tué deux perfides
qui ne méritent pas de vivre. Oui, approche, continuai-je, en voyant qu'elle
faisait vers moi quelques pas timides et incertains. Viens essuyer mes larmes,
viens rendre la paix à mon coeur, viens me dire que tu m'aimes, afin que je
m'accoutume à l'être d'une autre que de mon infidèle. Tu es jolie, je pourrai
peut-être t'aimer à mon tour. Cette pauvre enfant, qui n'avait pas seize ou
dix-sept ans, et qui paraissait avoir plus de pudeur que ses pareilles, était
extraordinairement surprise d'une si étrange scène. Elle s'approcha néanmoins
pour me faire quelques caresses, mais je l'écartai aussitôt, en la repoussant de
mes mains. Que veux-tu de moi ? lui dis-je. Ah ! tu es une femme, tu es d'un
sexe que je déteste et que je ne puis plus souffrir. La douceur de ton visage me
menace encore de quelque trahison. Va-t'en et laisse-moi seul ici. Elle me fit
une révérence, sans oser rien dire, et elle se tourna pour sortir. Je lui criai
de s'arrêter. Mais apprends-moi du moins, repris-je, pourquoi, comment, à quel
dessein tu as été envoyée ici. Comment as-tu découvert mon nom et le lieu où tu
pouvais me trouver ?
Elle me dit qu'elle connaissait de longue main M. de G... M... ; qu'il
l'avait envoyé chercher à cinq heures, et qu'ayant suivi le laquais qui l'avait
avertie, elle était allée dans une grande maison, où elle l'avait trouvé qui
jouait au piquet avec une jolie dame, et qu'ils l'avaient chargée tous deux de
me rendre la lettre qu'elle m'avait apportée, après lui avoir appris qu'elle me
trouverait dans un carrosse au bout de la rue Saint-André. Je lui demandai s'ils
ne lui avaient rien dit de plus. Elle me répondit, en rougissant, qu'ils lui
avaient fait espérer que je la prendrais pour me tenir compagnie. On t'a
trompée, lui dis-je ; ma pauvre fille, on t'a trompée. Tu es une femme, il te
faut un homme ; mais il t'en faut un qui soit riche et heureux, et ce n'est pas
ici que tu le peux trouver. Retourne, retourne à M. de G... M... Il a tout ce
qu'il faut pour être aimé des belles ; il a des hôtels meublés et des équipages
à donner. Pour moi, qui n'ai que de l'amour et de la constance à offrir, les
femmes méprisent ma misère et font leur jouet de ma simplicité.
J'ajoutai mille choses, ou tristes ou violentes, suivant que les passions qui
m'agitaient tour à tour cédaient ou emportaient le dessus. Cependant, à force de
me tourmenter, mes transports diminuèrent assez pour faire place à quelques
réflexions. Je comparai cette dernière infortune à celles que j'avais déjà
essuyées dans le même genre, et je ne trouvai pas qu'il y eût plus à désespérer
que dans les premières. Je connaissais Manon ; pourquoi m'affliger tant d'un
malheur que j'avais dû prévoir ? Pourquoi ne pas m'employer plutôt à chercher du
remède ? Il était encore temps. Je devais du moins n'y pas épargner mes soins,
si je ne voulais avoir à me reprocher d'avoir contribué, par ma négligence, à
mes propres peines. Je me mis là-dessus à considérer tous les moyens qui
pouvaient m'ouvrir un chemin à l'espérance.
Entreprendre de l'arracher avec violence des mains de G... M..., c'était un
parti désespéré, qui n'était propre qu'à me perdre, et qui n'avait pas la
moindre apparence de succès. Mais il me semblait que si j'eusse pu me procurer
le moindre entretien avec elle, j'aurais gagné infailliblement quelque chose sur
son coeur. J'en connaissais si bien tous les endroits sensibles ! J'étais si sûr
d'être aimé d'elle ! Cette bizarrerie même de m'avoir envoyé une jolie fille
pour me consoler, j'aurais parié qu'elle venait de son invention, et que c'était
un effet de sa compassion pour mes peines. Je résolus d'employer toute mon
industrie pour la voir. Parmi quantité de voies que j'examinai l'une après
l'autre, je m'arrêtai à celle-ci. M. de T... avait commencé à me rendre service
avec trop d'affection pour me laisser le moindre doute de sa sincérité et de son
zèle. Je me proposai d'aller chez lui sur-le-champ, et de l'engager à faire
appeler G... M... sous le prétexte d'une affaire importante. Il ne me fallait
qu'une demi-heure pour parler à Manon. Mon dessein était de me faire introduire
dans sa chambre même, et je crus que cela me serait aisé dans l'absence de G...
M... Cette résolution m'ayant rendu plus tranquille, je payai libéralement la
jeune fille, qui était encore avec moi, et pour lui ôter l'envie de retourner
chez ceux qui me l'avaient envoyée, je pris son adresse, en lui taisant espérer
que j'irais passer la nuit avec elle. Je montai dans mon fiacre, et je me fis
conduire à grand train chez M. de T... Je fus assez heureux pour l'y trouver.
J'avais eu, là-dessus, de l'inquiétude en chemin. Un mot le mit au fait de mes
peines et du service que je venais lui demander. Il fut si étonné d'apprendre
que G... M... avait pu séduire Manon, qu'ignorant que j'avais eu part moi-même à
mon malheur, il m'offrit généreusement de rassembler tous ses amis, pour
employer leurs bras et leurs épées à la délivrance de ma maîtresse. Je lui fis
comprendre que cet éclat pouvait être pernicieux à Manon et à moi. Réservons
notre sang, lui dis-je, pour l'extrémité. Je médite une voie plus douce et dont
je n'espère pas moins de succès. Il s'engagea, sans exception, à faire tout ce
que je demanderais de lui ; et lui ayant répété qu'il ne s'agissait que de faire
avertir G.. M... qu'il avait à lui parler, et de le tenir dehors une heure ou
deux, il partit aussitôt avec moi pour me satisfaire.
Nous cherchâmes de quel expédient il pourrait se servir pour l'arrêter si
longtemps. Je lui conseillai de lui écrire d'abord un billet simple, daté d'un
cabaret, par lequel il le prierait de s'y rendre aussitôt, pour une affaire si
importante qu'elle ne pouvait souffrir de délai. J'observerai, ajoutai-je, le
moment de sa sortie, et je m'introduirai sans peine dans la maison, n'y étant
connu que de Manon et de Marcel, qui est mon valet. Pour vous, qui serez pendant
ce temps-là avec G... M..., vous pourrez lui dire que cette affaire importante,
pour laquelle vous souhaitez de lui parler, est un besoin d'argent, que vous
venez de perdre le vôtre au jeu, et que vous avez joué beaucoup plus sur votre
parole, avec le même malheur. Il lui faudra du temps pour vous mener à son
coffre-fort, et j'en aurai suffisamment pour exécuter mon dessein.
M. de T... suivit cet arrangement de point en point. Je le laissai dans un
cabaret, où il écrivit promptement sa lettre. J'allai me placer à quelques pas
de la maison de Manon. Je vis arriver le porteur du message, et G... M... sortir
à pied, un moment après, suivi d'un laquais. Lui ayant laissé le temps de
s'éloigner de la rue, je m'avançai à la porte de mon infidèle, et malgré toute
ma colère, je frappai avec le respect qu'on a pour un temple. Heureusement, ce
fut Marcel qui vint m'ouvrir. Je lui fis signe de se taire. Quoique je n'eusse
rien à craindre des autres domestiques, je lui demandais tout bas s'il pouvait
me conduire dans la chambre où était Manon, sans que je fusse aperçu. Il me dit
que cela était aisé en montant doucement par le grand escalier. Allons donc
promptement, lui dis-je, et tâche d'empêcher, pendant que j'y serai qu'il n'y
monte personne. Je pénétrai sans obstacle jusqu'à l'appartement.
Manon était occupée à lire. Ce fut là que j'eus lieu d'admirer le caractère
de cette étrange fille. Loin d'être effrayée et de paraître timide en
m'apercevant, elle ne donna que ces marques légères de surprise dont on n'est
pas le maître à la vue d'une personne qu'on croit éloignée. Ah ! c'est vous, mon
amour, me dit-elle en venant m'embrasser avec sa tendresse ordinaire. Bon Dieu !
que vous êtes hardi ! Qui vous aurait attendu aujourd'hui dans ce lieu ? Je me
dégageai de ses bras, et loin de répondre à ses caresses, je la repoussai avec
dédain, et je fis deux ou trois pas en arrière pour m'éloigner d'elle. Ce
mouvement ne laissa pas de la déconcerter. Elle demeura dans la situation où
elle était et elle jeta les yeux sur moi en changeant de couleur. J'étais, dans
le fond, si charmé de la revoir, qu'avec tant de justes sujets de colère,
j'avais à peine la force d'ouvrir la bouche pour la quereller. Cependant mon
coeur saignait du cruel outrage qu'elle m'avait fait. Je le rappelais vivement à
ma mémoire, pour exciter mon dépit, et je tâchais de faire briller dans mes yeux
un autre feu que celui de l'amour. Comme je demeurai quelque temps en silence,
et qu'elle remarqua mon agitation, je la vis trembler, apparemment par un effet
de sa crainte.
Je ne pus soutenir ce spectacle. Ah ! Manon, lui dis-je d'un ton tendre,
infidèle et parjure Manon ! par où commencerai-je à me plaindre ? Je vous vois
pâle et tremblante, et je suis encore si sensible à vos moindres peines, que je
crains de vous affliger trop par mes reproches. Mais, Manon, je vous le dis,
j'ai le coeur percé de la douleur de votre trahison. Ce sont là des coups qu'on
ne porte point à un amant, quand on n'a pas résolu sa mort. Voici la troisième
fois, Manon, je les ai bien comptées ; il est impossible que cela s'oublie.
C'est à vous de considérer, à l'heure même, quel parti vous voulez prendre, car
mon triste coeur n'est plus à l'épreuve d'un si cruel traitement. Je sens qu'il
succombe et qu'il est prêt à se fendre de douleur. Je n'en puis plus, ajoutai-je
en m'asseyant sur une chaise ; j'ai à peine la force de parler et de me
soutenir.
Elle ne me répondit point, mais, lorsque je fus assis, elle se laissa tomber
à genoux et elle appuya sa tête sur les miens, en cachant son visage de mes
mains. Je sentis en un instant qu'elle les mouillait de ses larmes. Dieux ! de
quels mouvements n'étais-je point agité ! Ah ! Manon, Manon, repris-je avec un
soupir, il est bien tard de me donner des larmes lorsque vous avez causé ma
mort. Vous affectez une tristesse que vous ne sauriez sentir. Le plus grand de
vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune à vos
plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je suis ; on ne verse pas des pleurs si
tendres pour un malheureux qu'on a trahi, et qu'on abandonne cruellement. Elle
baisait mes mains sans changer de posture. Inconstante Manon, repris-je encore,
fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses et vos serments ? Amante mille
fois volage et cruelle, qu'as-tu fait de cet amour que tu me jurais encore
aujourd'hui ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu'une infidèle se rit de
vous, après vous avoir attesté si saintement ? C'est donc le parjure qui est
récompensé ! Le désespoir et l'abandon sont pour la constance et la fidélité.
Ces paroles furent accompagnées d'une réflexion si amère, que j'en laissai
échapper malgré moi quelques larmes. Manon s'en aperçut au changement de ma
voix. Elle rompit enfin le silence. Il faut bien que je sois coupable, me
dit-elle tristement, puisque j'ai pu vous causer tant de douleur et d'émotion ;
mais que le Ciel me punisse si j'ai cru l'être, ou si j'ai eu la pensée de le
devenir ! Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne
pus me défendre d'un vif mouvement de colère. Horrible dissimulation !
m'écriai-je. Je vois mieux que jamais que tu n'es qu'une coquine et une perfide.
C'est à présent que je connais ton misérable caractère. Adieu, lâche créature,
continuai-je en me levant ; j'aime mieux mourir mille fois que d'avoir désormais
le moindre commerce avec toi. Que le Ciel me punisse moi-même si je t'honore
jamais du moindre regard ! Demeure avec ton nouvel amant, aime-le, déteste-moi,
renonce à l'honneur, au bon sens ; je m'en ris, tout m'est égal.
Elle fut si épouvantée de ce transport, que, demeurant à genoux près de la
chaise d'où je m'étais levé, elle me regardait en tremblant et sans oser
respirer. Je fis encore quelques pas vers la porte, en tournant la tête, et
tenant les yeux fixés sur elle. Mais il aurait fallu que j'eusse perdu tous
sentiments d'humanité pour m'endurcir contre tant de charmes. J'étais si éloigné
d'avoir cette force barbare que, passant tout d'un coup à l'extrémité opposée,
je retournai vers elle, ou plutôt, je m'y précipitai sans réflexion. Je la pris
entre mes bras, je lui donnai mille tendres baisers. Je lui demandai pardon de
mon emportement. Je confessai que j'étais un brutal, et que je ne méritais pas
le bonheur d'être aimé d'une fille comme elle. Je la fis asseoir, et, m'étant
mis à genoux à mon tour, je la conjurai de m'écouter en cet état. Là, tout ce
qu'un amant soumis et passionné peut imaginer de plus respectueux et de plus
tendre, je le renfermai en peu de mots dans mes excuses. Je lui demandai en
grâce de prononcer qu'elle me pardonnait. Elle laissa tomber ses bras sur mon
cou, en disant que c'était elle-même qui avait besoin de ma bonté pour me faire
oublier les chagrins qu'elle me causait, et qu'elle commençait à craindre avec
raison que je goûtasse point ce qu'elle avait à me dire pour se justifier. Moi !
interrompis-je aussitôt, ah ! je ne vous demande point de justification.
J'approuve tout ce que vous avez fait. Ce n'est point à moi d'exiger des raisons
de votre conduite ; trop content, trop heureux, si ma chère Manon ne m'ôte point
la tendresse de son coeur ! Mais, continuai-je, en réfléchissant sur l'état de
mon sort, toute-puissante Manon ! vous qui faites à votre gré mes joies et mes
douleurs, après vous avoir satisfait par mes humiliations et par les marques de
mon repentir, ne me sera-t-il point permis de vous parler de ma tristesse et de
mes peines ? Apprendrai-je de vous ce qu'il faut que je devienne aujourd'hui, et
si c'est sans retour que vous allez signer ma mort, en passant la nuit avec mon
rival ?
Elle fut quelque temps à méditer sa réponse : Mon Chevalier, me dit-elle, en
reprenant un air tranquille, si vous vous étiez d'abord expliqué si nettement,
vous vous seriez épargné bien du trouble et à moi une scène bien affligeante.
Puisque votre peine ne vient que de votre jalousie, je l'aurais guérie en
m'offrant à vous suivre sur-le-champ au bout du monde. Mais je me suis figuré
que c'était la lettre que je vous ai écrite sous les yeux de M. de G... M... et
la fille que nous vous avons envoyée qui causaient votre chagrin. J'ai cru que
vous auriez pu regarder ma lettre comme une raillerie et cette fille, en vous
imaginant qu'elle était allée vous trouver de ma part, comme une déclaration que
je renonçais à vous pour m'attacher à G... M... C'est cette pensée qui m'a jetée
tout d'un coup dans la consternation, car, quelque innocente que je fusse, je
trouvais, en y pensant, que les apparences ne m'étaient pas favorables.
Cependant, continua-t-elle, je veux que vous soyez mon juge, après que je vous
aurai expliqué la vérité du fait.
Elle m'apprit alors tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle avait trouvé
G... M..., qui l'attendait dans le lieu où nous étions. Il l'avait reçue
effectivement comme la première princesse du monde. Il lui avait montré tous les
appartements, qui étaient d'un goût et d'une propreté admirables. Il lui avait
compté dix mille livres dans son cabinet, et il y avait ajouté quelques bijoux,
parmi lesquels étaient le collier et les bracelets de perles qu'elle avait déjà
eus de son père. Il l'avait menée de là dans un salon qu'elle n'avait pas encore
vu, où elle avait trouvé une collation exquise. Il l'avait fait servir par les
nouveaux domestiques qu'il avait pris pour elle, en leur ordonnant de la
regarder désormais comme leur maîtresse. Enfin, il lui avait fait voir le
carrosse, les chevaux et tout le reste de ses présents ; après quoi, il lui
avait proposé une partie de jeu, pour attendre le souper. Je vous avoue,
continua-t-elle, que j'ai été frappée de cette magnificence. J'ai fait réflexion
que ce serait dommage de nous priver tout d'un coup de tant de biens, en me
contentant d'emporter les dix mille francs et les bijoux, que c'était une
fortune toute faite pour vous et pour moi, et que nous pourrions vivre
agréablement aux dépens de G... M... Au lieu de lui proposer la Comédie, je me
suis mis dans la tête de le sonder sur votre sujet, pour pressentir quelles
facilités nous aurions à nous voir, en supposant l'exécution de mon système. Je
l'ai trouvé d'un caractère fort traitable. Il m'a demandé ce que je pensais de
vous, et si je n'avais pas eu quelque regret à vous quitter. Je lui ai dit que
vous étiez si aimable et que vous en aviez toujours usé si honnêtement avec moi,
qu'il n'était pas naturel que je pusse vous haïr. Il a confessé que vous aviez
du mérite, et qu'il s'était senti porté à désirer votre amitié. Il a voulu
savoir de quelle manière je croyais que vous prendriez mon départ, surtout
lorsque vous viendriez à savoir que j'étais entre ses mains. Je lui ai répondu
que la date de notre amour était déjà si ancienne qu'il avait eu le temps de se
refroidir un peu, que vous n'étiez pas d'ailleurs fort à votre aise, et que vous
ne regarderiez peut-être pas ma perte comme un grand malheur, parce qu'elle vous
déchargerait d'un fardeau qui vous pesait sur les bras. J'ai ajouté qu'étant
tout à fait convaincue que vous agiriez pacifiquement, je n'avais pas fait
difficulté de vous dire que je venais à Paris pour quelques affaires, que vous y
aviez consenti et qu'y étant venu vous-même, vous n'aviez pas paru extrêmement
inquiet, lorsque je vous avais quitté. Si je croyais, m'a-t-il dit, qu'il fût
d'humeur à bien vivre avec moi, je serais le premier à lui offrir mes services
et mes civilités. Je l'ai assuré que, du caractère dont je vous connaissais, je
ne doutais point que vous n'y répondissiez honnêtement, surtout, lui ai-je dit,
s'il pouvait vous servir dans vos affaires, qui étaient fort dérangées depuis
que vous étiez mal avec votre famille. Il m'a interrompue, pour me protester
qu'il vous rendrait tous les services qui dépendraient de lui, et que, si vous
vouliez même vous embarquer dans un autre amour, il vous procurerait une jolie
maîtresse, qu'il avait quittée pour s'attacher à moi. J'ai applaudi à son idée,
ajouta-t-elle, pour prévenir plus parfaitement tous ses soupçons, et me
confirmant de plus en plus dans mon projet, je ne souhaitais que de pouvoir
trouver le moyen de vous en informer, de peur que vous ne fussiez trop alarmé
lorsque vous me verriez manquer à notre assignation. C'est dans cette vue que je
lui ai proposé de vous envoyer cette nouvelle maîtresse dès le soir même, afin
d'avoir une occasion de vous écrire ; j'étais obligée d'avoir recours à cette
adresse, parce que je ne pouvais espérer qu'il me laissât libre un moment. Il a
ri de ma proposition. Il a appelé son laquais, et lui ayant demandé s'il
pourrait retrouver sur-le-champ son ancienne maîtresse, il l'a envoyé de côté et
d'autre pour la chercher. Il s'imaginait que c'était à Chaillot qu'il fallait
qu'elle allât vous trouver, mais je lui ai appris qu'en vous quittant je vous
avais promis de vous rejoindre à la Comédie, ou que, si quelque raison
m'empêchait d'y aller, vous vous étiez engagé à m'attendre dans un carrosse au
bout de la rue Saint-André ; qu'il valait mieux, par conséquent, vous envoyer là
votre nouvelle amante, ne fût-ce que pour vous empêcher de vous y morfondre
pendant toute la nuit. Je lui ai dit encore qu'il était à propos de vous écrire
un mot pour vous avertir de cet échange, que vous auriez peine à comprendre sans
cela. Il y a consenti, mais j'ai été obligée d'écrire en sa présence, et je me
suis bien gardée de m'expliquer trop ouvertement dans ma lettre. Voilà, ajouta
Manon, de quelle manière les choses se sont passées. Je ne vous déguise rien, ni
de ma conduite, ni de mes desseins. La jeune fille est venue, je l'ai trouvée
jolie, et comme je ne doutais point que mon absence ne vous causât de la peine,
c'était sincèrement que je souhaitais qu'elle pût servir à vous désennuyer
quelques moments, car la fidélité que je souhaite de vous est celle du coeur.
J'aurais été ravie de pouvoir vous envoyer Marcel, mais je n'ai pu me procurer
un moment pour l'instruire de ce que j'avais à vous faire savoir. Elle conclut
enfin son récit, en m'apprenant l'embarras où G... M... s'était trouvé en
recevant le billet de M. de T... Il a balancé, me dit-elle, s'il devait me
quitter, et il m'a assuré que son retour ne tarderait point. C'est ce qui fait
que je ne vous vois point ici sans inquiétude, et que j'ai marqué de la surprise
à votre arrivée.
J'écoutai ce discours avec beaucoup de patience. J'y trouvais assurément
quantité de traits cruels et mortifiants pour moi, car le dessein de son
infidélité était si clair qu'elle n'avait pas même eu le soin de me le déguiser.
Elle ne pouvait espérer que G... M... la laissât, toute la nuit, comme une
vestale. C'était donc avec lui qu'elle comptait de la passer. Quel aveu pour un
amant ! Cependant, je considérai que j'étais cause en partie de sa faute, par la
connaissance que je lui avais donnée d'abord des sentiments que G... M... avait
pour elle, et par la complaisance que j'avais eue d'entrer aveuglément dans le
plan téméraire de son aventure. D'ailleurs, par un tour naturel de génie qui
m'est particulier, je fus touché de l'ingénuité de son récit, et de cette
manière bonne et ouverte avec laquelle elle me racontait jusqu'aux circonstances
dont j'étais le plus offensé. Elle pèche sans malice, disais-je en moi-même ;
elle est légère et imprudente, mais elle est droite et sincère. Ajoutez que
l'amour suffisait seul pour me fermer les yeux sur toutes ses fautes. J'étais
trop satisfait de l'espérance de l'enlever le soir même à mon rival. Je lui dis
néanmoins : Et la nuit, avec qui l'auriez-vous passée ? Cette question, que je
lui fis tristement, l'embarrassa. Elle ne me répondit que par des mais et des si
interrompus. J'eus pitié de sa peine, et rompant ce discours, je lui déclarai
naturellement que j'attendais d'elle qu'elle me suivît à l'heure même. Je le
veux bien, me dit-elle ; mais vous n'approuvez donc pas mon projet ? Ah !
n'est-ce pas assez, repartis-je, que j'approuve tout ce que vous avez fait
jusqu'à présent ? Quoi ! nous n'emporterons pas même les dix mille francs ?
répliqua-t-elle. Il me les a donnés. Ils sont à moi. Je lui conseillai
d'abandonner tout, et de ne penser qu'à nous éloigner promptement, car,
quoiqu'il y eût à peine une demi-heure que j'étais avec elle, je craignais le
retour de G... M... Cependant, elle me fit de si pressants instances pour me
faire consentir à ne pas sortir les mains vides, que je crus lui devoir accorder
quelque chose après avoir tant obtenu d'elle.
Dans le temps que nous nous préparions au départ, j'entendis frapper à la
porte de la rue. Je ne doutai nullement que ce ne fût G... M..., et dans le
trouble où cette pensée me jeta, je dis à Manon que c'était un homme mort s'il
paraissait. Effectivement, je n'étais pas assez revenu de mes transports pour me
modérer à sa vue. Marcel finit ma peine en m'apportant un billet qu'il avait
reçu pour moi à la porte. Il était de M. de T... Il me marquait que, G... M...
étant allé lui chercher de l'argent à sa maison, il profitait de son absence
pour me communiquer une pensée fort plaisante : qu'il lui semblait que je ne
pouvais me venger plus agréablement de mon rival qu'en mangeant son souper et en
couchant, cette nuit même, dans le lit qu'il espérait d'occuper avec ma
maîtresse ; que cela lui paraissait assez facile, si je pouvais m'assurer de
trois ou quatre hommes qui eussent assez de résolution pour l'arrêter dans la
rue, et de fidélité pour le garder à vue jusqu'au lendemain ; que, pour lui, il
promettait de l'amuser encore une heure pour le moins, par des raisons qu'il
tenait prêtes pour son retour. Je montrai ce billet à Manon, et je lui appris de
quelle ruse je m'étais servi pour m'introduire librement chez elle. Mon
invention et celle de M. de T... lui parurent admirables. Nous en rîmes à notre
aise pendant quelques moments. Mais, lorsque je lui parlai de la dernière comme
d'un badinage, je fus surpris qu'elle insistât sérieusement à me la proposer
comme une chose dont l'idée la ravissait. En vain lui demandai-je où elle
voulait que je trouvasse, tout d'un coup, des gens propres à arrêter G... M...
et à le garder fidèlement. Elle me dit qu'il fallait du moins tenter, puisque M.
de T... nous garantissait encore une heure, et pour réponse à mes autres
objections, elle me dit que je faisais le tyran et que je n'avais pas de
complaisance pour elle. Elle ne trouvait rien de si joli que ce projet. Vous
aurez son couvert à souper, me répétait-elle, vous coucherez dans ses draps, et,
demain, de grand matin, vous enlèverez sa maîtresse et son argent. Vous serez
bien vengé du père et du fils.
Je cédai à ses instances, malgré les mouvements secrets de mon coeur qui
semblaient me présager une catastrophe malheureuse. Je sortis, dans le dessein
de prier deux ou trois gardes du corps, avec lesquels Lescaut m'avait mis en
liaison, de se charger du soin d'arrêter G... M... Je n'en trouvai qu'un au
logis, mais c'était un homme entreprenant, qui n'eut pas plus tôt su de quoi il
était question qu'il m'assura du succès. Il me demanda seulement dix pistoles,
pour récompenser trois soldats aux gardes, qu'il prit la résolution d'employer,
en se mettant à leur tête. Je le priai de ne pas perdre de temps. Il les
assembla en moins d'un quart d'heure. Je l'attendais à sa maison, et lorsqu'il
fut de retour avec ses associés, je le conduisis moi-même au coin d'une rue par
laquelle G... M... devait nécessairement rentrer dans celle de Manon. Je lui
recommandai de ne le pas maltraiter, mais de le garder si étroitement jusqu'à
sept heures du matin, que je pusse être assuré qu'il ne lui échapperait pas. Il
me dit que son dessein était de le conduire à sa chambre et de l'obliger à se
déshabiller, ou même à se coucher dans son lit, tandis que lui et ses trois
braves passeraient la nuit à boire et à jouer. Je demeurai avec eux jusqu'au
moment où je vis paraître G... M..., et je me retirai alors quelques pas
au-dessous, dans un endroit obscur, pour être témoin d'une scène si
extraordinaire. Le garde du corps l'aborda, le pistolet au poing, et lui
expliqua civilement qu'il n'en voulait ni à sa vie ni à son argent, mais que,
s'il faisait la moindre difficulté de le suivre, ou s'il jetait le moindre cri,
il allait lui brûler la cervelle. G... M..., le voyant soutenu par trois
soldats, et craignant sans doute la bourre du pistolet, ne fit pas de
résistance. Je le vis emmener comme un mouton.
Je retournai aussitôt chez Manon, et pour ôter tout soupçon aux domestiques,
je lui dis, en entrant, qu'il ne fallait pas attendre M. de G... M... pour
souper, qu'il lui était survenu des affaires qui le retenaient malgré lui, et
qu'il m'avait prié de venir lui en faire ses excuses et souper avec elle, ce que
je regardais comme une grande faveur auprès d'une si belle dame. Elle seconda
fort adroitement mon dessein. Nous nous mîmes à table. Nous y prîmes un air
grave, pendant que les laquais demeurèrent à nous servir. Enfin, les ayant
congédiés, nous passâmes une des plus charmantes soirées de notre vie.
J'ordonnai en secret à Marcel de chercher un fiacre et de l'avertir de se
trouver le lendemain à la porte avant six heures du matin. Je feignis de quitter
Manon vers minuit ; mais étant rentré doucement, par le secours de Marcel, je me
préparai à occuper le lit de G... M..., comme j'avais rempli sa place à table.
Pendant ce temps-là, notre mauvais génie travaillait à nous perdre. Nous étions
dans le délire du plaisir, et le glaive était suspendu sur nos têtes. Le fil qui
le soutenait allait se rompre. Mais, pour faire mieux entendre toutes les
circonstances de notre ruine, il faut en éclaircir la cause.
G... M... était suivi d'un laquais, lorsqu'il avait été arrêté par le garde
du corps. Ce garçon, effrayé de l'aventure de son maître, retourna en fuyant sur
ses pas, et la première démarche qu'il fit, pour le secourir, fut d'aller
avertir le vieux G... M... de ce qui venait d'arriver. Une si fâcheuse nouvelle
ne pouvait manquer de l'alarmer beaucoup : il n'avait que ce fils, et sa
vivacité était extrême pour son âge. Il voulut savoir d'abord du laquais tout ce
que son fils avait fait l'après-midi, s'il s'était querellé avec quelqu'un, s'il
avait pris part au démêlé d'un autre, s'il s'était trouvé dans quelque maison
suspecte. Celui-ci, qui croyait son maître dans le dernier danger et qui
s'imaginait ne devoir plus rien ménager pour lui procurer du secours, découvrit
tout ce qu'il savait de son amour pour Manon et la dépense qu'il avait faite
pour elle, la manière dont il avait passé l'après-midi dans sa maison jusqu'aux
environs de neuf heures, sa sortie et le malheur de son retour. C'en fut assez
pour faire soupçonner au vieillard que l'affaire de son fils était une querelle
d'amour. Quoiqu'il fût au moins dix heures et demie du soir, il ne balança point
à se rendre aussitôt chez M. le Lieutenant de Police. Il le pria de faire donner
des ordres particuliers à toutes les escouades du guet, et lui en ayant demandé
une pour se faire accompagner, il courut lui-même vers la rue où son fils avait
été arrêté. Il visita tous les endroits de la ville où il espérait de le pouvoir
trouver, et n'ayant pu découvrir ses traces, il se fit conduire enfin à la
maison de sa maîtresse, où il se figura qu'il pouvait être retourné.
J'allais me mettre au lit, lorsqu'il arriva. La porte de la chambre étant
fermée, je n'entendis point frapper à celle de la rue ; mais il entra suivi de
deux archers, et s'étant informé inutilement de ce qu'était devenu son fils, il
lui prit envie de voir sa maîtresse, pour tirer d'elle quelque lumière. Il monte
à l'appartement, toujours accompagné de ses archers. Nous étions prêts à nous
mettre au lit. Il ouvre la porte, et il nous glace le sang par sa vue. O Dieu !
c'est le vieux G... M..., dis-je à Manon. Je saute sur mon épée ; elle était
malheureusement embarrassée dans mon ceinturon. Les archers, qui virent mon
mouvement, s'approchèrent aussitôt pour me la saisir. Un homme en chemise est
sans résistance. Ils m'ôtèrent tous les moyens de me défendre.
G... M..., quoique troublé par ce spectacle, ne tarda point à me reconnaître.
Il remit encore plus aisément Manon. Est-ce une illusion ? nous dit-il gravement
; ne vois-je point le chevalier des Grieux et Manon Lescaut ? J'étais si enragé
de honte et de douleur, que je ne lui fis pas de réponse. Il parut rouler,
pendant quelque temps, diverses pensées dans sa tête, et comme si elles eussent
allumé tout d'un coup sa colère, il s'écria en s'adressant à moi : Ah !
malheureux, je suis sûr que tu as tué mon fils ! Cette injure me piqua vivement.
Vieux scélérat, lui répondis-je avec fierté, si j'avais eu à tuer quelqu'un de
ta famille, c'est par toi que j'aurais commencé. Tenez-le bien, dit-il aux
archers. Il faut qu'il me dise des nouvelles de mon fils ; je le ferai pendre
demain, s'il ne m'apprend tout à l'heure ce qu'il en a fait. Tu me feras pendre
? repris-je. Infâme ! ce sont tes pareils qu'il faut chercher au gibet. Apprends
que je suis d'un sang plus noble et plus pur que le tien. Oui, ajoutai-je, je
sais ce qui est arrivé à ton fils, et si tu m'irrites davantage, je le ferai
étrangler avant qu'il soit demain, et je te promets le même sort après lui.
Je commis une imprudence en lui confessant que je savais où était son fils ;
mais l'excès de ma colère me fit faire cette indiscrétion. Il appela aussitôt
cinq ou six autres archers, qui l'attendaient à la porte, et il leur ordonna de
s'assurer de tous les domestiques de la maison. Ah ! monsieur le chevalier,
reprit-il d'un ton railleur, vous savez où est mon fils et vous le ferez
étrangler, dites-vous ? Comptez que nous y mettrons bon ordre. Je sentis
aussitôt la faute que j'avais commise. Il s'approcha de Manon, qui était assise
sur le lit en pleurant ; il lui dit quelques galanteries ironiques sur l'empire
qu'elle avait sur le père et sur le fils, et sur le bon usage qu'elle en
faisait. Ce vieux monstre d'incontinence voulut prendre quelques familiarités
avec elle. Garde-toi de la toucher ! m'écriai-je, il n'y aurait rien de sacré
qui te pût sauver de mes mains. Il sortit en laissant trois archers dans la
chambre, auxquels il ordonna de nous faire prendre promptement nos habits.
Je ne sais quels étaient alors ses desseins sur nous. Peut-être eussions-nous
obtenu la liberté en lui apprenant où était son fils. Je méditais, en
m'habillant, si ce n'était pas le meilleur parti. Mais, s'il était dans cette
disposition en quittant notre chambre, elle était bien changée lorsqu'il y
revint. Il était allé interroger les domestiques de Manon, que les archers
avaient arrêtés. Il ne put rien apprendre de ceux qu'elle avait reçus de son
fils, mais, lorsqu'il sut que Marcel nous avait servis auparavant, il résolut de
le faire parler en l'intimidant par des menaces.
C'était un garçon fidèle, mais simple et grossier. Le souvenir de ce qu'il
avait fait à l'Hôpital, pour délivrer Manon, joint à la terreur que G... M...
lui inspirait, fit tant d'impression sur son esprit faible qu'il s'imagina qu'on
allait le conduire à la potence ou sur la roue. Il promit de découvrir tout ce
qui était venu à sa connaissance, si l'on voulait lui sauver la vie. G... M...
se persuada là-dessus qu'il y avait quelque chose, dans nos affaires, de plus
sérieux et de plus criminel qu'il n'avait eu lieu jusque-là de se le figurer. Il
offrit à Marcel, non seulement la vie, mais des récompenses pour sa confession.
Ce malheureux lui apprit une partie de notre dessein, sur lequel nous n'avions
pas fait difficulté de nous entretenir devant lui, parce qu'il devait y entrer
pour quelque chose. Il est vrai qu'il ignorait entièrement les changements que
nous y avions faits à Paris ; mais il avait été informé, en partant de Chaillot,
du plan de l'entreprise et du rôle qu'il y devait jouer. Il lui déclara donc que
notre vue était de duper son fils, et que Manon devait recevoir, ou avait déjà
reçu, dix mille francs, qui, selon notre projet, ne retourneraient jamais aux
héritiers de la maison de G... M...
Après cette découverte, le vieillard emporté remonta brusquement dans notre
chambre. Il passa, sans parler, dans le cabinet, où il n'eut pas de peine à
trouver la somme et les bijoux. Il revint à nous avec un visage enflammé, et,
nous montrant ce qu'il lui plut de nommer notre larcin, il nous accabla de
reproches outrageants. Il fit voir de près, à Manon, le collier de perles et les
bracelets. Les reconnaissez-vous ? lui dit-il avec un sourire moqueur. Ce
n'était pas la première fois que vous les eussiez vus. Les mêmes, sur ma foi.
Ils étaient de votre goût, ma belle, je me le persuade aisément. Les pauvres
enfants ! ajouta-t-il. Ils sont bien aimables, en effet, l'un et l'autre ; mais
ils sont un peu fripons. Mon coeur crevait de rage à ce discours insultant.
J'aurais donné, pour être libre un moment... Juste Ciel ! que n'aurais-je pas
donné ! Enfin, je me fis violence pour lui dire, avec une modération qui n'était
qu'un raffinement de fureur : Finissons, monsieur, ces insolentes railleries. De
quoi est-il question ? Voyons, que prétendez-vous faire de nous ? Il est
question, monsieur le chevalier, me répondit-il, d'aller de ce pas au Châtelet.
Il fera jour demain ; nous verrons plus clair dans nos affaires, et j'espère que
vous me ferez la grâce, à la fin, de m'apprendre où est mon fils.
Je compris, sans beaucoup de réflexions, que c'était une chose d'une terrible
conséquence pour nous d'être une fois renfermés au Châtelet. J'en prévis, en
tremblant, tous les dangers. Malgré toute ma fierté, je reconnus qu'il fallait
plier sous le poids de ma fortune et flatter mon plus cruel ennemi, pour en
obtenir quelque chose par la soumission. Je le priai, d'un ton honnête, de
m'écouter un moment. Je me rends justice, monsieur, lui dis-je. Je confesse que
la jeunesse m'a fait commettre de grandes fautes, et que vous en êtes assez
blessé pour vous plaindre. Mais, si vous connaissez la force de l'amour, si vous
pouvez juger de ce que souffre un malheureux jeune homme à qui l'on enlève tout
ce qu'il aime, vous me trouverez peut-être pardonnable d'avoir cherché le
plaisir d'une petite vengeance, ou du moins, vous me croirez assez puni par
l'affront que je viens de recevoir. Il n'est besoin ni de prison ni de supplice
pour me forcer de vous découvrir où est Monsieur votre fils. Il est en sûreté.
Mon dessein n'a pas été de lui nuire ni de vous offenser. Je suis prêt à vous
nommer le lieu où il passe tranquillement la nuit, si vous me faites la grâce de
nous accorder la liberté. Ce vieux tigre, loin d'être touché de ma prière, me
tourna le dos en riant. Il lâcha seulement quelques mots, pour me faire
comprendre qu'il savait notre dessein jusqu'à l'origine. Pour ce qui regardait
son fils, il ajouta brutalement qu'il se retrouverait assez, puisque je ne
l'avais pas assassiné. Conduisez-les au Petit-Châtelet, dit-il aux archers, et
prenez garde que le Chevalier ne vous échappe. C'est un rusé, qui s'est déjà
sauvé de Saint-Lazare.
Il sortit, et me laissa dans l'état que vous pouvez vous imaginer. O Ciel !
m'écriai-je, je recevrai avec soumission tous les coups qui viennent de ta main,
mais qu'un malheureux coquin ait le pouvoir de me traiter avec cette tyrannie,
c'est ce qui me réduit au dernier désespoir. Les archers nous prièrent de ne pas
les faire attendre plus longtemps. Ils avaient un carrosse à la porte. Je tendis
la main à Manon pour descendre. Venez, ma chère reine, lui dis-je, venez vous
soumettre à toute la rigueur de notre sort. Il plaira peut-être au Ciel de nous
rendre quelque jour plus heureux.
Nous partîmes dans le même carrosse. Elle se mit dans mes bras. Je ne lui
avais pas entendu prononcer un mot depuis le premier moment de l'arrivée de G...
M... ; mais, se trouvant seule alors avec moi, elle me dit mille tendresses en
se reprochant d'être la cause de mon malheur. Je l'assurai que je ne me
plaindrais jamais de mon sort, tant qu'elle ne cesserait pas de m'aimer. Ce
n'est pas moi qui suis à plaindre, continuai-je. Quelques mois de prison ne
m'effraient nullement, et je préférerai toujours le Châtelet à Saint-Lazare.
Mais c'est pour toi, ma chère âme, que mon coeur s'intéresse. Quel sort pour une
créature si charmante ! Ciel, comment traitez-vous avec tant de rigueur le plus
parfait de vos ouvrages ? Pourquoi ne sommes-nous pas nés, l'un et l'autre, avec
des qualités conformes à notre misère ? Nous avons reçu de l'esprit, du goût,
des sentiments. Hélas ! quel triste usage en faisons-nous, tandis que tant
d'âmes basses et dignes de notre sort jouissent de toutes les faveurs de la
fortune ! Ces réflexions me pénétraient de douleur ; mais ce n'était rien en
comparaison de celles qui regardaient l'avenir, car je séchais de crainte pour
Manon. Elle avait déjà été à l'Hôpital, et, quand elle en fût sortie par la
bonne porte, je savais que les rechutes en ce genre étaient d une conséquence
extrêmement dangereuse. J'aurais voulu lui exprimer mes frayeurs ;
j'appréhendais de lui en causer trop. Je tremblais pour elle, sans oser
l'avertir du danger, et je l'embrassais en soupirant, pour l'assurer, du moins,
de mon amour, qui était presque le seul sentiment que j'osasse exprimer. Manon,
lui dis-je, parlez sincèrement ; m'aimerez-vous toujours ? Elle me répondit
qu'elle était bien malheureuse que j'en pusse douter. Hé bien, repris-je, je
n'en doute point, et je veux braver tous nos ennemis avec cette assurance.
J'emploierai ma famille pour sortir du Châtelet ; et tout mon sang ne sera utile
à rien si je ne vous en tire pas aussitôt que je serai libre.
Nous arrivâmes à la prison. On nous mit chacun dans un lieu séparé. Ce coup
me fut moins rude, parce que je l'avais prévu. Je recommandai Manon au
concierge, en lui apprenant que j'étais un homme de quelque distinction, et lui
promettant une récompense considérable. J'embrassai ma chère maîtresse, avant
que de la quitter. Je la conjurai de ne pas s'affliger excessivement et de ne
rien craindre tant que je serais au monde. Je n'étais pas sans argent ; je lui
en donnai une partie et je payai au concierge, sur ce qui me restait, un mois de
grosse pension d'avance pour elle et pour moi.
Mon argent eut un fort bon effet. On me mit dans une chambre proprement
meublée, et l'on m'assura que Manon en avait une pareille. Je m'occupai aussitôt
des moyens de hâter ma liberté. Il était clair qu'il n'y avait rien d'absolument
criminel dans mon affaire, et supposant même que le dessein de notre vol fût
prouvé par la déposition de Marcel, je savais fort bien qu'on ne punit point les
simples volontés. Je résolus d'écrire promptement à mon père, pour le prier de
venir en personne à Paris. J'avais bien moins de honte, comme je l'ai dit,
d'être au Châtelet qu'à Saint-Lazare ; d'ailleurs, quoique je conservasse tout
le respect dû à l'autorité paternelle, l'âge et l'expérience avaient diminué
beaucoup ma timidité. J'écrivis donc, et l'on ne fit pas difficulté, au
Châtelet, de laisser sortir ma lettre ; mais c'était une peine que j'aurais pu
m'épargner, si j'avais su que mon père devait arriver le lendemain à Paris.
Il avait reçu celle que je lui avais écrite huit jours auparavant. Il en
avait ressenti une joie extrême ; mais, de quelque espérance que je l'eusse
flatté au sujet de ma conversion, il n'avait pas cru devoir s'arrêter tout à
fait à mes promesses. Il avait pris le parti de venir s'assurer de mon
changement par ses yeux, et de régler sa conduite sur la sincérité de mon
repentir. Il arriva le lendemain de mon emprisonnement. Sa première visite fut
celle qu'il rendit à Tiberge, à qui je l'avais prié d'adresser sa réponse. Il ne
put savoir de lui ni ma demeure ni ma condition présente ; il en apprit
seulement mes principales aventures, depuis que je m'étais échappé de
Saint-Sulpice. Tiberge lui parla fort avantageusement des dispositions que je
lui avais marquées pour le bien, dans notre dernière entrevue. Il ajouta qu'il
me croyait entièrement dégagé de Manon, mais qu'il était surpris, néanmoins, que
je ne lui eusse pas donné de mes nouvelles depuis huit jours. Mon père n'était
pas dupe ; il comprit qu'il y avait quelque chose qui échappait à la pénétration
de Tiberge, dans le silence dont il se plaignait, et il employa tant de soins
pour découvrir mes traces que, deux jours après son arrivée, il apprit que
j'étais au Châtelet.
Avant que de recevoir sa visite, à laquelle j'étais fort éloigné de
m'attendre si tôt, je reçus celle de M. le Lieutenant général de Police, ou pour
expliquer les choses par leur nom, je subis l'interrogatoire. Il me fit quelques
reproches, mais ils n'étaient ni durs ni désobligeants. Il me dit, avec douceur,
qu'il plaignait ma mauvaise conduite ; que j'avais manqué de sagesse en me
faisant un ennemi tel que M. de G... M... ; qu'à la vérité il était aisé de
remarquer qu'il y avait, dans mon affaire, plus d'imprudence et de légèreté que
de malice ; mais que c'était néanmoins la seconde fois que je me trouvais sujet
à son tribunal, et qu'il avait espéré que je fusse devenu plus sage, après avoir
pris deux ou trois mois de leçons à Saint-Lazare. Charmé d'avoir affaire à un
juge raisonnable, je m'expliquai avec lui d'une manière si respectueuse et si
modérée, qu'il parut extrêmement satisfait de mes réponses. Il me dit que je ne
devais pas me livrer trop au chagrin, et qu'il se sentait disposé à me rendre
service, en faveur de ma naissance et de ma jeunesse. Je me hasardai à lui
recommander Manon, et à lui faire l'éloge de sa douceur et de son bon naturel.
Il me répondit, en riant, qu'il ne l'avait point encore vue, mais qu'on la
représentait comme une dangereuse personne. Ce mot excita tellement ma tendresse
que je lui dis mille choses passionnées pour la défense de ma pauvre maîtresse,
et je ne pus m'empêcher de répandre quelques larmes. Il ordonna qu'on me
reconduisît à ma chambre. Amour, amour ! s'écria ce grave magistrat en me voyant
sortir, ne te réconcilieras-tu jamais avec la sagesse ?
J'étais à m'entretenir tristement de mes idées, et à réfléchir sur la
conversation que j'avais eue avec M. le Lieutenant général de Police, lorsque
j'entendis ouvrir la porte de ma chambre : c'était mon père. Quoique je dusse
être à demi préparé à cette vue, puisque je m'y attendais quelques jours plus
tard, je ne laissai pas d'en être frappé si vivement que je me serais précipité
au fond de la terre, si elle s'était entr'ouverte à mes pieds. J'allai
l'embrasser, avec toutes les marques d'une extrême confusion. Il s'assit sans
que ni lui ni moi eussions encore ouvert la bouche.
Comme je demeurais debout, les yeux baissés et la tête découverte :
Asseyez-vous, monsieur, me dit-il gravement, asseyez-vous. Grâce au scandale de
votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert le lieu de votre
demeure. C'est l'avantage d'un mérite tel que le vôtre de ne pouvoir demeurer
caché. Vous allez à la renommée par un chemin infaillible. J'espère que le terme
en sera bientôt la Grève, et que vous aurez, effectivement, la gloire d'y être
exposé à l'admiration de tout le monde.
Je ne répondis rien. Il continua : Qu'un père est malheureux, lorsque, après
avoir aimé tendrement un fils et n'avoir rien épargné pour en faire un honnête
homme, il n'y trouve, à la fin, qu'un fripon qui le déshonore ! On se console
d'un malheur de fortune : le temps l'efface, et le chagrin diminue ; mais quel
remède contre un mal qui augmente tous les jours, tel que les désordres d'un
fils vicieux qui a perdu tous sentiments d'honneur ? Tu ne dis rien, malheureux,
ajouta-t-il ; voyez cette modestie contrefaite et cet air de douceur hypocrite ;
ne le prendrait-on pas pour le plus honnête homme de sa race ?
Quoique je fusse obligé de reconnaître que je méritais une partie de ces
outrages, il me parut néanmoins que c'était les porter à l'excès. Je crus qu'il
m'était permis d'expliquer naturellement ma pensée. Je vous assure, monsieur,
lui dis-je, que la modestie où vous me voyez devant vous n'est nullement
affectée ; c'est la situation naturelle d'un fils bien né, qui respecte
infiniment son père, et surtout un père irrité. Je ne prétends pas non plus
passer pour l'homme le plus réglé de notre race. Je me connais digne de vos
reproches, mais je vous conjure d'y mettre un peu plus de bonté et de ne pas me
traiter comme le plus infâme de tous les hommes. Je ne mérite pas des noms si
durs. C'est l'amour, vous le savez, qui a causé toutes mes fautes. Fatale
passion ! Hélas ! n'en connaissez-vous pas la force, et se peut-il que votre
sang, qui est la source du mien, n'ait jamais ressenti les mêmes ardeurs ?
L'amour m'a rendu trop tendre, trop passionné, trop fidèle et, peut-être, trop
complaisant pour les désirs d'une maîtresse toute charmante ; voilà mes crimes.
En voyez-vous là quelqu'un qui vous déshonore ? Allons, mon cher père,
ajoutai-je tendrement, un peu de pitié pour un fils qui a toujours été plein de
respect et d'affection pour vous, qui n'a pas renoncé, comme vous pensez, à
l'honneur et au devoir, et qui est mille fois plus à plaindre que vous ne
sauriez vous l'imaginer. Je laissai tomber quelques larmes en finissant ces
paroles.
Un coeur de père est le chef-d'oeuvre de la nature ; elle y règne, pour ainsi
parler, avec complaisance, et elle en règle elle-même tous les ressorts. Le mien
qui était avec cela homme d'esprit et de goût, fut si touché du tour que j'avais
donné à mes excuses qu'il ne fut pas le maître de me cacher ce changement.
Viens, mon pauvre chevalier, me dit-il, viens m'embrasser ; tu me fais pitié. Je
l'embrassai ; il me serra d'une manière qui me fit juger de ce qui se passait
dans son coeur. Mais quel moyen prendrons-nous donc, reprit-il, pour te tirer
d'ici ? Explique-moi toutes tes affaires sans déguisement. Comme il n y avait
rien, après tout, dans le gros de ma conduite, qui pût me déshonorer absolument,
du moins en la mesurant sur celle des jeunes gens d'un certain monde, et qu'une
maîtresse ne passe point pour une infamie dans le siècle où nous sommes, non
plus qu'un peu d'adresse à s'attirer la fortune du jeu, Je fis sincèrement à mon
père le détail de la vie que j'avais menée. A chaque faute dont je lui faisais
l'aveu, j'avais soin de joindre des exemples célèbres, pour en diminuer la
honte. Je vis avec une maîtresse, lui disais-je, sans être lié par les
cérémonies du mariage : M. le duc de... en entretient deux, aux yeux de tout
Paris ; M. de... en a une depuis dix ans, qu'il aime avec une fidélité qu'il n'a
jamais eue pour sa femme ; les deux tiers des honnêtes gens de France se font
honneur d'en avoir. J'ai usé de quelque supercherie au jeu : M. le marquis de...
et le comte de... n'ont point d'autres revenus ; M. le prince de... et M. le duc
de... sont les chefs d'une bande de chevaliers du même Ordre. Pour ce qui
regardait mes desseins sur la bourse des deux G... M..., j'aurais pu prouver
aussi facilement que je n'étais pas sans modèles ; mais il me restait trop
d'honneur pour ne pas me condamner moi-même, avec tous ceux dont j'aurais pu me
proposer l'exemple, de sorte que je priai mon père de pardonner cette faiblesse
aux deux violentes passions qui m'avaient agité, la vengeance et l'amour. Il me
demanda si je pouvais lui donner quelques ouvertures sur les plus courts moyens
d'obtenir ma liberté, et d'une manière qui pût lui faire éviter l'éclat. Je lui
appris les sentiments de bonté que le Lieutenant général de Police avait pour
moi. Si vous trouvez quelques difficultés, lui dis-je, elles ne peuvent venir
que de la part des G... M... ; ainsi, je crois qu'il serait à propos que vous
prissiez la peine de les voir. Il me le promit. Je n'osai le prier de solliciter
pour Manon. Ce ne fut point un défaut de hardiesse, mais un effet de la crainte
où j'étais de le révolter par cette proposition, et de lui faire naître quelque
dessein funeste à elle et à moi. Je suis encore à savoir si cette crainte n'a
pas causé mes plus grandes infortunes en m'empêchant de tenter les dispositions
de mon père, et de faire des efforts pour lui en inspirer de favorables à ma
malheureuse maîtresse. J'aurais peut-être excité encore une fois sa pitié. Je
l'aurais mis en garde contre les impressions qu'il allait recevoir trop
facilement du vieux G... M... Que sais-je ? Ma mauvaise destinée l'aurait
peut-être emporté sur tous mes efforts, mais je n'aurais eu qu'elle, du moins,
et la cruauté de mes ennemis, à accuser de mon malheur.
En me quittant, mon père alla faire une visite à M. de G... M... Il le trouva
avec son fils, à qui le garde du corps avait honnêtement rendu la liberté. Je
n'ai jamais su les particularités de leur conversation, mais il ne m'a été que
trop facile d'en juger par ses mortels effets. Ils allèrent ensemble, je dis les
deux pères, chez M. le Lieutenant général de Police, auquel ils demandèrent deux
grâces : l'une, de me faire sortir sur-le-champ du Châtelet ; l'autre,
d'enfermer Manon pour le reste de ses jours, ou de l'envoyer en Amérique. On
commençait, dans le même temps, à embarquer quantité de gens sans aveu pour le
Mississippi. M. le Lieutenant général de Police leur donna sa parole de faire
partir Manon par le premier vaisseau. M. de G... M... et mon père vinrent
aussitôt m'apporter ensemble la nouvelle de ma liberté. M. de G... M... me fit
un compliment civil sur le passé, et m'ayant félicité sur le bonheur que j'avais
d'avoir un tel père, il m'exhorta à profiter désormais de ses leçons et de ses
exemples. Mon père m'ordonna de lui faire des excuses de l'injure prétendue que
j'avais faite à sa famille, et de le remercier de s'être employé avec lui pour
mon élargissement. Nous sortîmes ensemble, sans avoir dit un mot de ma
maîtresse. Je n'osai même parler d'elle aux guichetiers en leur présence. Hélas
! mes tristes recommandations eussent été bien inutiles ! L'ordre cruel était
venu en même temps que celui de ma délivrance. Cette fille infortunée fut
conduite, une heure après, à l'Hôpital, pour y être associée à quelques
malheureuses qui étaient condamnées à subir le même sort. Mon père m'ayant
obligé de le suivre à la maison où il avait pris sa demeure, il était presque
six heures du soir lorsque je trouvai le moment de me dérober de ses yeux pour
retourner au Châtelet. Je n'avais dessein que de faire tenir quelques
rafraîchissements à Manon, et de la recommander au concierge, car je ne me
promettais pas que la liberté de la voir me fût accordée. Je n'avais point
encore eu le temps, non plus, de réfléchir aux moyens de la délivrer.
Je demandai à parler au concierge. Il avait été content de ma libéralité et
de ma douceur, de sorte qu'ayant quelque disposition à me rendre service, il me
parla du sort de Manon comme d'un malheur dont il avait beaucoup de regret parce
qu'il pouvait m'affliger. Je ne compris point ce langage. Nous nous entretînmes
quelques moments sans nous entendre. A la fin, s'apercevant que j'avais besoin
d'une explication, il me la donna, telle que j'ai déjà eu horreur de vous la
dire, et que j'ai encore de la répéter. Jamais apoplexie violente ne causa
d'effet plus subit et plus terrible. Je tombai, avec une palpitation de coeur si
douloureuse, qu'à l'instant que je perdis la connaissance, je me crus délivré de
la vie pour toujours. Il me resta même quelque chose de cette pensée lorsque je
revins à moi. Je tournai mes regards vers toutes les parties de la chambre et
sur moi-même, pour m'assurer si je portais encore la malheureuse qualité d'homme
vivant. Il est certain qu'en ne suivant que le mouvement naturel qui fait
chercher à se délivrer de ses peines, rien ne pouvait me paraître plus doux que
la mort, dans ce moment de désespoir et de consternation. La religion même ne
pouvait me faire envisager rien de plus insupportable, après la vie, que les
convulsions cruelles dont j'étais tourmenté. Cependant, par un miracle propre à
l'amour, je retrouvai bientôt assez de force pour remercier le Ciel de m'avoir
rendu la connaissance et la raison. Ma mort n'eût été utile qu'à moi. Manon
avait besoin de ma vie pour la délivrer, pour la secourir, pour la venger. Je
jurai de m'y employer sans ménagement.
Le concierge me donna toute l'assistance que j'eusse pu attendre du meilleur
de mes amis. Je reçus ses services avec une vive reconnaissance. Hélas ! lui
dis-je, vous êtes donc touché de mes peines ? Tout le monde m'abandonne. Mon
père même est sans doute un de mes plus cruels persécuteurs. Personne n'a pitié
de moi. Vous seul, dans le séjour de la dureté et de la barbarie, vous marquez
de la compassion pour le plus misérable de tous les hommes ! Il me conseillait
de ne point paraître dans la rue sans être un peu remis du trouble où j'étais.
Laissez, laissez, répondis-je en sortant ; je vous reverrai plus tôt que vous ne
pensez. Préparez-moi le plus noir de vos cachots ; je vais travailler à le
mériter. En effet, mes premières résolutions n'allaient à rien moins qu'à me
défaire des deux G... M... et du Lieutenant général de Police, et fondre ensuite
à main armée sur l'Hôpital, avec tous ceux que je pourrais engager dans ma
querelle. Mon père lui-même eût à peine été respecté, dans une vengeance qui me
paraissait si juste, car le concierge ne m'avait pas caché que lui et G... M...
étaient les auteurs de ma perte. Mais, lorsque j'eus fait quelques pas dans les
rues, et que l'air eut un peu rafraîchi mon sang et mes humeurs, ma fureur fit
place peu à peu à des sentiments plus raisonnables. La mort de nos ennemis eût
été d'une faible utilité pour Manon, et elle m'eût exposé sans doute à me voir
ôter tous les moyens de la secourir. D'ailleurs, aurais-je eu recours à un lâche
assassinat ? Quelle autre voie pouvais-je m'ouvrir à la vengeance ? Je
recueillis toutes mes forces et tous mes esprits pour travailler d'abord à la
délivrance de Manon, remettant tout le reste après le succès de cette importante
entreprise. Il me restait peu d'argent. C'était, néanmoins, un fondement
nécessaire, par lequel il fallait commencer. Je ne voyais que trois personnes de
qui j'en pusse attendre : M. de T..., mon père et Tiberge. Il y avait peu
d'apparence d'obtenir quelque chose des deux derniers, et j'avais honte de
fatiguer l'autre par mes importunités. Mais ce n'est point dans le désespoir
qu'on garde des ménagements. J'allai sur-le-champ au Séminaire de Saint-Sulpice,
sans m'embarrasser si j'y serais reconnu. Je fis appeler Tiberge. Ses premières
paroles me firent comprendre qu'il ignorait encore mes dernières aventures.
Cette idée me fit changer le dessein que j'avais, de l'attendrir par la
compassion. Je lui parlai, en général, du plaisir que j'avais eu de revoir mon
père, et je le priai ensuite de me prêter quelque argent, sous prétexte de
payer, avant mon départ de Paris, quelques dettes que je souhaitais de tenir
inconnues. Il me présenta aussitôt sa bourse. Je pris cinq cents francs sur six
cents que j'y trouvai. Je lui offris mon billet ; il était trop généreux pour
l'accepter.
Je tournai de là chez M. de T... Je n'eus point de réserve avec lui. Je lui
fis l'exposition de mes malheurs et de mes peines : il en savait déjà jusqu'aux
moindres circonstances, par le soin qu'il avait eu de suivre l'aventure du jeune
G... M... ; il m'écouta néanmoins, et il me plaignit beaucoup. Lorsque le lui
demandai ses conseils sur les moyens de délivrer Manon, il me répondit
tristement qu'il y voyait si peu de jour, qu'à moins d'un secours extraordinaire
du Ciel, il fallait renoncer à l'espérance, qu'il avait passé exprès à
l'Hôpital, depuis qu'elle y était renfermée, qu'il n'avait pu obtenir lui-même
la liberté de la voir ; que les ordres du Lieutenant général de Police étaient
de la dernière rigueur, et que, pour comble d'infortune, la malheureuse bande où
elle devait entrer était destinée à partir le surlendemain du jour où nous
étions. J'étais si consterné de son discours qu'il eût pu parler une heure sans
que j'eusse pensé à l'interrompre. Il continua de me dire qu'il ne m'était point
allé voir au Châtelet, pour se donner plus de facilité à me servir lorsqu'on le
croirait sans liaison avec moi ; que, depuis quelques heures que j'en étais
sorti, il avait eu le chagrin d'ignorer où je m'étais retiré, et qu'il avait
souhaité de me voir promptement pour me donner le seul conseil dont il semblait
que je pusse espérer du changement dans le sort de Manon, mais un conseil
dangereux, auquel il me priait de cacher éternellement qu'il eût part : c'était
de choisir quelques braves qui eussent le courage d'attaquer les gardes de Manon
lorsqu'ils seraient sortis de Paris avec elle. Il n'attendit point que je lui
parlasse de mon indigence. Voilà cent pistoles, me dit-il, en me présentant une
bourse, qui pourront vous être de quelque usage. Vous me les remettrez, lorsque
la fortune aura rétabli vos affaires. Il ajouta que, si le soin de sa réputation
lui eut permis d'entreprendre lui-même la délivrance de ma maîtresse, il m'eût
offert son bras et son épée.
Cette excessive générosité me toucha jusqu'aux larmes. J'employai, pour lui
marquer ma reconnaissance, toute la vivacité que mon affliction me laissait de
reste. Je lui demandai s'il n'y avait rien à espérer, par la voie des
intercessions, auprès du Lieutenant général de Police. Il me dit qu'il y avait
pensé, mais qu'il croyait cette ressource inutile, parce qu'une grâce de cette
nature ne pouvait se demander sans motif, et qu'il ne voyait pas bien quel motif
on pouvait employer pour se faire un intercesseur d'une personne grave et
puissante ; que, si l'on pouvait se flatter de quelque chose de ce côté-là, ce
ne pouvait être qu'en faisant changer de sentiment à M. de G... M... et à mon
père, et en les engageant à prier eux-mêmes M. le Lieutenant général de Police
de révoquer sa sentence. Il m'offrit de faire tous ses efforts pour gagner le
jeune G... M..., quoiqu'il le crût un peu refroidi à son égard par quelques
soupçons qu'il avait conçus de lui à l'occasion de notre affaire, et il
m'exhorta à ne rien omettre, de mon côté, pour fléchir l'esprit de mon père.
Ce n'était pas une légère entreprise pour moi, je ne dis pas seulement par la
difficulté que je devais naturellement trouver à le vaincre, mais par une autre
raison qui me faisait même redouter ses approches : je m'étais dérobé de son
logement contre ses ordres, et j'étais fort résolu de n'y pas retourner depuis
que j'avais appris la triste destinée de Manon. J'appréhendais avec sujet qu'il
ne me fit retenir malgré moi, et qu'il ne me reconduisît de même en province.
Mon frère aîné avait usé autrefois de cette méthode. Il est vrai que j'étais
devenu plus âgé, mais l'âge était une faible raison contre la force. Cependant
je trouvai une voie qui me sauvait du danger, c'était de le faire appeler dans
un endroit public et de m'annoncer à lui sous un autre nom. Je pris aussitôt ce
parti. M. de T... s'en alla chez G... M... et moi au Luxembourg, d'où j'envoyai
avertir mon père qu'un gentilhomme de ses serviteurs était à l'attendre. Je
craignais qu'il n'eût quelque peine à venir, parce que la nuit approchait. Il
parut néanmoins peu après, suivi de son laquais. Je le priai de prendre une
allée où nous puissions être seuls. Nous fîmes cent pas, pour le moins, sans
parler. Il s'imaginait bien, sans doute, que tant de préparations ne s'étaient
pas faites sans un dessein d'importance. Il attendait ma harangue, et je la
méditais.
Enfin, j'ouvris la bouche. Monsieur, lui dis-je en tremblant, vous êtes un
bon père. Vous m'avez comblé de grâces et vous m'avez pardonné un nombre infini
de fautes. Aussi le Ciel m'est-il témoin que j'ai pour vous tous les sentiments
du fils le plus tendre et le plus respectueux. Mais il me semble... que votre
rigueur... Hé bien ! ma rigueur ? interrompit mon père, qui trouvait sans doute
que je parlais lentement pour son impatience. Ah ! monsieur, repris-je, il me
semble que votre rigueur est extrême, dans le traitement que vous avez fait à la
malheureuse Manon. Vous vous en êtes rapporté à M. de G... M... Sa haine vous
l'a représentée sous les plus noires couleurs. Vous vous êtes formé d'elle une
affreuse idée. Cependant, c'est la plus douce et la plus aimable créature qui
fût jamais. Que n'a-t-il plu au Ciel de vous inspirer l'envie de la voir un
moment ! Je ne suis pas plus sûr qu'elle est charmante, que je le suis qu'elle
vous l'aurait paru. Vous auriez pris parti pour elle ; vous auriez détesté les
noirs artifices de G... M... ; vous auriez eu compassion d'elle et de moi. Hélas
! j'en suis sûr. Votre coeur n'est pas insensible ; vous vous seriez laissé
attendrir. Il m'interrompit encore, voyant que je parlais avec une ardeur qui ne
m'aurait pas permis de finir sitôt. Il voulut savoir à quoi j'avais dessein d'en
venir par un discours si passionné. A vous demander la vie, répondis-je, que je
ne puis conserver un moment si Manon part une fois pour l'Amérique. Non, non, me
dit-il d'un ton sévère ; j'aime mieux te voir sans vie que sans sagesse et sans
honneur. N'allons donc pas plus loin ! m'écriai-je en l'arrêtant par le bras.
Otez-la-moi, cette vie odieuse et insupportable, car, dans le désespoir où vous
me jetez, la mort sera une faveur pour moi. C'est un présent digne de la main
d'un père.
Je ne te donnerais que ce que tu mérites, répliqua-t-il. Je connais bien des
pères qui n'auraient pas attendu si longtemps pour être eux-mêmes tes bourreaux,
mais c'est ma bonté excessive qui t'a perdu.
Je me jetai à ses genoux. Ah ! s'il vous en reste encore, lui dis-je en les
embrassant, ne vous endurcissez donc pas contre mes pleurs. Songez que je suis
votre fils... Hélas ! souvenez-vous de ma mère. Vous l'aimiez si tendrement !
Auriez-vous souffert qu'on l'eût arrachée de vos bras ? Vous l'auriez défendue
jusqu'à la mort. Les autres n'ont-ils pas un coeur comme vous ? Peut-on être
barbare, après avoir une fois éprouvé ce que c'est que la tendresse et la
douleur ?
Ne me parle pas davantage de ta mère, reprit-il d'une voix irritée, ce
souvenir échauffe mon indignation. Tes désordres la feraient mourir de douleur,
si elle eût assez vécu pour les voir. Finissons cet entretien, ajouta-t-il ; il
m'importune, et ne me fera point changer de résolution. Je retourne au logis ;
je t'ordonne de me suivre. Le ton sec et dur avec lequel il m'intima cet ordre
me fit trop comprendre que son coeur était inflexible. Je m'éloignai de quelques
pas, dans la crainte qu'il ne lui prît envie de m'arrêter de ses propres mains.
N'augmentez pas mon désespoir, lui dis-je, en me forçant de vous désobéir. Il
est impossible que je vous suive. Il ne l'est pas moins que je vive, après la
dureté avec laquelle vous me traitez. Ainsi je vous dis un éternel adieu. Ma
mort, que vous apprendrez bientôt, ajoutai-je tristement, vous fera peut-être
reprendre pour moi des sentiments de père. Comme je me tournais pour le quitter
: Tu refuses donc de me suivre ? s'écria-t-il avec une vive colère. Va, cours à
ta perte. Adieu, fils ingrat et rebelle. Adieu, lui dis-je dans mon transport,
adieu, père barbare et dénaturé.
Je sortis aussitôt du Luxembourg. Je marchai dans les rues comme un furieux
jusqu'à la maison de M. de T... Je levais, en marchant, les yeux et les mains
pour invoquer toutes les puissances célestes. O Ciel ! disais-je, serez-vous
aussi impitoyable que les hommes ? Je n'ai plus de secours à attendre que de
vous. M. de T... n'était point encore retourné chez lui, mais il revint après
que je l'y eus attendu quelques moments. Sa négociation n'avait pas réussi mieux
que la mienne. Il me le dit d'un visage abattu. Le jeune G... M..., quoique
moins irrité que son père contre Manon et contre moi, n'avait pas voulu
entreprendre de le solliciter en notre faveur. Il s'en était défendu par la
crainte qu'il avait lui-même de ce vieillard vindicatif, qui s'était déjà fort
emporté contre lui en lui reprochant ses desseins de commerce avec Manon. Il ne
me restait donc que la voie de la violence, telle que M. de T... m'en avait
tracé le plan ; j'y réduisis toutes mes espérances. Elles sont bien incertaines,
lui dis-je, mais la plus solide et la plus consolante pour moi. est celle de
périr du moins dans l'entreprise. Je le quittai en le priant de me secourir par
ses voeux, et je ne pensai plus qu'à m'associer des camarades à qui je pusse
communiquer une étincelle de mon courage et de ma résolution.
Le premier qui s'offrit à mon esprit, fut le même garde du corps que j'avais
employé pour arrêter G... M... J'avais dessein aussi d'aller passer la nuit dans
sa chambre, n'ayant pas eu l'esprit assez libre, pendant l'après-midi, pour me
procurer un logement. Je le trouvai seul. Il eut de la joie de me voir sorti du
Châtelet. Il m'offrit affectueusement ses services. Je lui expliquai ceux qu'il
pouvait me rendre. Il avait assez de bon sens pour en apercevoir toutes les
difficultés, mais il fut assez généreux pour entreprendre de les surmonter. Nous
employâmes une partie de la nuit à raisonner sur mon dessein. Il me parla des
trois soldats aux gardes, dont il s'était servi dans la dernière occasion, comme
de trois braves à l'épreuve. M. de T... m'avait informé exactement du nombre des
archers qui devaient conduire Manon ; ils n'étaient que six. Cinq hommes hardis
et résolus suffisaient pour donner l'épouvante à ces misérables, qui ne sont
point capables de se défendre honorablement lorsqu'ils peuvent éviter le péril
du combat par une lâcheté. Comme je ne manquais point d'argent, le garde du
corps me conseilla de ne rien épargner pour assurer le succès de notre attaque
Il nous faut des chevaux, me dit-il, avec des pistolets, et chacun notre
mousqueton. Je me charge de prendre demain le soin de ces préparatifs. Il faudra
aussi trois habits communs pour nos soldats, qui n'oseraient paraître dans une
affaire de cette nature avec l'uniforme du régiment. Je lui mis entre les mains
les cent pistoles que j'avais reçues de M. de T... Elles furent employées, le
lendemain, jusqu'au dernier sol. Les trois soldats passèrent en revue devant
moi. Je les animai par de grandes promesses, et pour leur ôter toute défiance,
je commençai par leur faire présent, à chacun, de dix pistoles. Le jour de
l'exécution étant venu, j'en envoyai un de grand matin à l'Hôpital, pour
s'instruire, par ses propres yeux, du moment auquel les archers partiraient avec
leur proie. Quoique je n'eusse pris cette précaution que par un excès
d'inquiétude et de prévoyance, il se trouva qu'elle avait été absolument
nécessaire. J'avais compté sur quelques fausses informations qu'on m'avait
données de leur route, et, m'étant persuadé que c'était à La Rochelle que cette
déplorable troupe devait être embarquée, j'aurais perdu mes peines à l'attendre
sur le chemin d'Orléans. Cependant, je fus informé, par le rapport du soldat aux
gardes, qu'elle prenait le chemin de Normandie, et que c'était du Havre-de-Grâce
qu'elle devait partir pour l'Amérique.
Nous nous rendîmes aussitôt à la Porte Saint-Honoré, observant de marcher par
des rues différentes. Nous nous réunîmes au bout du faubourg. Nos chevaux
étaient frais. Nous ne tardâmes point à découvrir les six gardes et les deux
misérables voitures que vous vîtes à Pacy, il y a deux ans. Ce spectacle faillit
de m'ôter la force et la connaissance. O fortune, m'écriai-je, fortune cruelle !
accorde-moi ici, du moins, la mort ou la victoire. Nous tînmes conseil un moment
sur la manière dont nous ferions notre attaque. Les archers n'étaient guère plus
de quatre cents pas devant nous, et nous pouvions les couper en passant au
travers d'un petit champ, autour duquel le grand chemin tournait. Le garde du
corps fut d'avis de prendre cette voie, pour les surprendre en fondant tout d'un
coup sur eux. J'approuvai sa pensée et je fus le premier à piquer mon cheval.
Mais la fortune avait rejeté impitoyablement mes voeux. Les archers, voyant cinq
cavaliers accourir vers eux, ne doutèrent point que ce ne fût pour les attaquer.
Ils se mirent en défense, en préparant leurs baïonnettes et leurs fusils d'un
air assez résolu. Cette vue, qui ne fit que nous animer, le garde du corps et
moi, ôta tout d'un coup le courage à nos trois lâches compagnons. Ils
s'arrêtèrent comme de concert, et, s'étant dit entre eux quelques mots que je
n'entendis point, ils tournèrent la tête de leurs chevaux, pour reprendre le
chemin de Paris à bride abattue. Dieux ! me dit le garde du corps, qui
paraissait aussi éperdu que moi de cette infâme désertion, qu'allons-nous faire
? Nous ne sommes que deux. J'avais perdu la voix, de fureur et d'étonnement. Je
m'arrêtai, incertain si ma première vengeance ne devait pas s'employer à la
poursuite et au châtiment des lâches qui m'abandonnaient. Je les regardais fuir
et je jetais les yeux, de l'autre côté, sur les archers. S'il m'eût été possible
de me partager, j'aurais fondu tout à la fois sur ces deux objets de ma rage ;
je les dévorais tous ensemble. Le garde du corps, qui jugeait de mon incertitude
par le mouvement égaré de mes yeux, me pria d'écouter son conseil. N'étant que
deux, me dit-il, il y aurait de la folie à attaquer six hommes aussi bien armés
que nous et qui paraissent nous attendre de pied ferme. Il faut retourner à
Paris et tâcher de réussir mieux dans le choix de nos braves. Les archers ne
sauraient faire de grandes journées avec deux pesantes voitures ; nous les
rejoindrons demain sans peine.
Je fis un moment de réflexion sur ce parti, mais, ne voyant de tous côtés que
des sujets de désespoir, je pris une résolution véritablement désespérée. Ce fut
de remercier mon compagnon de ses services, et, loin d'attaquer les archers, je
résolus d'aller, avec soumission, les prier de me recevoir dans leur troupe pour
accompagner Manon avec eux jusqu'au Havre-de-Grâce et passer ensuite au-delà des
mers avec elle. Tout le monde me persécute ou me trahit, dis-je au garde du
corps. Je n'ai plus de fond à faire sur personne. Je n'attends plus rien, ni de
la fortune, ni du secours des hommes. Mes malheurs sont au comble ; il ne me
reste plus que de m'y soumettre. Ainsi, je ferme les yeux à toute espérance.
Puisse le Ciel récompenser votre générosité ! Adieu, je vais aider mon mauvais
sort à consommer ma ruine, en y courant moi-même volontairement. Il fit
inutilement ses efforts pour m'engager à retourner à Paris. Je le priai de me
laisser suivre mes résolutions et de me quitter sur-le-champ, de peur que les
archers ne continuassent de croire que notre dessein était de les attaquer.
J'allai seul vers eux, d'un pas lent et le visage si consterné qu'ils ne
durent rien trouver d'effrayant dans mes approches. Ils se tenaient néanmoins en
défense. Rassurez-vous, messieurs, leur dis-je, en les abordant ; je ne vous
apporte point la guerre, je viens vous demander des grâces. Je les priai de
continuer leur chemin sans défiance et je leur appris, en marchant, les faveurs
que j'attendais d'eux. Ils consultèrent ensemble de quelle manière ils devaient
recevoir cette ouverture. Le chef de la bande prit la parole pour les autres. Il
me répondit que les ordres qu'ils avaient de veiller sur leurs captives étaient
d'une extrême rigueur ; que je lui paraissais néanmoins si joli homme que lui et
ses compagnons se relâcheraient un peu de leur devoir ; mais que je devais
comprendre qu'il fallait qu'il m'en coûtât quelque chose. Il me restait environ
quinze pistoles ; je leur dis naturellement en quoi consistait le fond de ma
bourse. Hé bien ! me dit l'archer, nous en userons généreusement Il ne vous
coûtera qu'un écu par heure pour entretenir celle de nos filles qui vous plaira
le plus ; c'est le prix courant de Paris. Je ne leur avais pas parlé de Manon en
particulier, parce que je n'avais pas dessein qu'ils connussent ma passion. Ils
s'imaginèrent d'abord que ce n'était qu'une fantaisie de jeune homme qui me
faisait chercher un peu de passe-temps avec ces créatures ; mais lorsqu'ils
crurent s'être aperçus que j'étais amoureux, ils augmentèrent tellement le
tribut, que ma bourse se trouva épuisée en partant de Mantes, où nous avions
couché, le jour que nous arrivâmes à Pacy.
Vous dirai-je quel fut le déplorable sujet de mes entretiens avec Manon
pendant cette route, ou quelle impression sa vue fit sur moi lorsque j'eus
obtenu des gardes la liberté d'approcher de son chariot ? Ah ! les expressions
ne rendent jamais qu'à demi les sentiments du coeur. Mais figurez-vous ma pauvre
maîtresse enchaînée par le milieu du corps, assise sur quelques poignées de
paille, la tête appuyée languissamment sur un côté de la voiture, le visage pâle
et mouillé d'un ruisseau de larmes qui se faisaient un passage au travers de ses
paupières, quoiqu'elle eût continuellement les yeux fermés. Elle n'avait pas
même eu la curiosité de les ouvrir lorsqu'elle avait entendu le bruit de ses
gardes, qui craignaient d'être attaqués. Son linge était sale et dérangé, sans
mains délicates exposées à l'injure de l'air ; enfin, tout ce composé charmant,
cette figure capable de ramener l'univers à l'idolâtrie, paraissait dans un
désordre et un abattement inexprimables. J'employai quelque temps à la
considérer, en allant à cheval à côté du chariot. J'étais si peu à moi-même que
je fus sur le point, plusieurs fois, de tomber dangereusement. Mes soupirs et
mes exclamations fréquentes m'attirèrent d'elle quelques regards. Elle me
reconnut, et je remarquai que, dans le premier mouvement, elle tenta de se
précipiter hors de la voiture pour venir à moi ; mais, étant retenue par sa
chaîne, elle retomba dans sa première attitude. Je priai les archers d'arrêter
un moment par compassion ; ils y consentirent par avarice. Je quittai mon cheval
pour m'asseoir auprès d'elle. Elle était si languissante et si affaiblie qu'elle
fut longtemps sans pouvoir se servir de sa langue ni remuer ses mains. Je les
mouillais pendant ce temps-là de mes pleurs, et, ne pouvant proférer moi-même
une seule parole, nous étions l'un et l'autre dans une des plus tristes
situations dont il y ait jamais eu d'exemple. Nos expressions ne le furent pas
moins, lorsque nous eûmes retrouvé la liberté de parler. Manon parla peu. Il
semblait que la honte et la douleur eussent altéré les organes de sa voix ; le
son en était faible et tremblant. Elle me remercia de ne l'avoir pas oubliée, et
de la satisfaction que je lui accordais, dit-elle en soupirant, de me voir du
moins encore une fois et de me dire le dernier adieu. Mais, lorsque je l'eus
assurée que rien n'était capable de me séparer d'elle et que j'étais disposé à
la suivre jusqu'à l'extrémité du monde pour prendre soin d'elle, pour la servir,
pour l'aimer et pour attacher inséparablement ma misérable destinée à la sienne,
cette pauvre fille se livra à des sentiments si tendres et si douloureux, que
j'appréhendai quelque chose pour sa vie d'une si violente émotion. Tous les
mouvements de son âme semblaient se réunir dans ses yeux. Elle les tenait fixés
sur moi. Quelquefois elle ouvrait la bouche, sans avoir la force d'achever
quelques mots qu'elle commençait. Il lui en échappait néanmoins quelques-uns.
C'étaient des marques d'admiration sur mon amour, de tendres plaintes de son
excès, des doutes qu'elle pût être assez heureuse pour m'avoir inspiré une
passion si parfaite, des instances pour me faire renoncer au dessein de la
suivre et chercher ailleurs un bonheur digne de moi, qu'elle me disait que je ne
pouvais espérer avec elle.
En dépit du plus cruel de tous les sorts, je trouvais ma félicité dans ses
regards et dans la certitude que j'avais de son affection. J'avais perdu, à la
vérité, tout ce que le reste des hommes estime ; mais j'étais maître du coeur de
Manon, le seul bien que j'estimais. Vivre en Europe, vivre en Amérique, que
m'importait-il en quel endroit vivre, si j'étais sûr d'y être heureux en y
vivant avec ma maîtresse ? Tout l'univers n'est-il pas la patrie de deux amants
fidèles ? Ne trouvent-ils pas l'un dans l'autre, père, mère, parents, amis,
richesses et félicité ? Si quelque chose me causait de l'inquiétude, c'était la
crainte de voir Manon exposée aux besoins de l'indigence. Je me supposais déjà,
avec elle, dans une région inculte et habitée par des sauvages. Je suis bien
sûr, disais-je, qu'il ne saurait y en avoir d'aussi cruels que G... M... et mon
père. Ils nous laisseront du moins vivre en paix. Si les relations qu'on en fait
sont fidèles, ils suivent les lois de la nature. Ils ne connaissent ni les
fureurs de l'avarice, qui possèdent G... M..., ni les idées fantastiques de
l'honneur, qui m'ont fait un ennemi de mon père. Ils ne troubleront point deux
amants qu'ils verront vivre avec autant de simplicité qu'eux. J'étais donc
tranquille de ce côté-là. Mais je ne me formais point des idées romanesques par
rapport aux besoins communs de la vie. J'avais éprouvé trop souvent qu'il y a
des nécessités insupportables, surtout pour une fille délicate qui est
accoutumée à une vie commode et abondante. J'étais au désespoir d'avoir épuisé
inutilement ma bourse et que le peu d'argent qui me restait fût encore sur le
point de m'être ravi par la friponnerie des archers. Je concevais qu'avec une
petite somme j'aurais pu espérer, non seulement de me soutenir quelque temps
contre la misère en Amérique, où l'argent était rare, mais d'y former même
quelque entreprise pour un établissement durable. Cette considération me fit
naître la pensée d'écrire à Tiberge, que j'avais toujours trouvé si prompt à
m'offrir les secours de l'amitié. J'écrivis, dès la première ville où nous
passâmes. Je ne lui apportai point d'autre motif que le pressant besoin dans
lequel je prévoyais que je me trouverais au Havre-de-Grâce où je lui confessais
que j'étais allé conduire Manon. Je lui demandais cent pistoles. Faites-les-moi
tenir au Havre, lui disais-je, par le maître de la poste. Vous voyez bien que
c'est la dernière fois que j'importune votre affection et que, ma malheureuse
maîtresse m'étant enlevée pour toujours, je ne puis la laisser partir sans
quelques soulagements qui adoucissent son sort et mes mortels regrets.
Les archers devinrent si intraitables, lorsqu'ils eurent découvert la
violence de ma passion, que, redoublant continuellement le prix de leurs
moindres faveurs, ils me réduisirent bientôt à la dernière indigence. L'amour,
d'ailleurs, ne me permettait guère de ménager ma bourse. Je m'oubliais du matin
au soir près de Manon, et ce n'était plus par heure que le temps m'était mesuré,
c'était par la longueur entière des jours. Enfin, ma bourse étant tout à fait
vide, je me trouvai exposé aux caprices et à la brutalité de six misérables, qui
me traitaient avec une hauteur insupportable. Vous en fûtes témoin à Pacy. Votre
rencontre fut un heureux moment de relâche, qui me fut accordé par la fortune.
Votre pitié, à la vue de mes peines, fut ma seule recommandation auprès de votre
coeur généreux. Le secours, que vous m'accordâtes libéralement, servit à me
faire gagner le Havre, et les archers tinrent leur promesse avec plus de
fidélité que je ne l'espérais.
Nous arrivâmes au Havre. J'allai d'abord à la poste. Tiberge n'avait point
encore eu le temps de me répondre. Je m'informai exactement quel jour je pouvais
attendre sa lettre. Elle ne pouvait arriver que deux jours après, et par une
étrange disposition de mon mauvais sort, il se trouva que notre vaisseau devait
partir le matin de celui auquel j'attendais l'ordinaire. Je ne puis vous
représenter mon désespoir. Quoi ! m'écriai-je, dans le malheur même, il faudra
toujours que je sois distingué par des excès ! Manon répondit : Hélas ! une vie
si malheureuse mérite-t-elle le soin que nous en prenons ? Mourons au Havre, mon
cher Chevalier. Que la mort finisse tout d'un coup nos misères ! Irons-nous les
traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans doute, à
d'horribles extrémités, puisqu'on a voulu m'en faire un supplice ? Mourons, me
répéta-t-elle ; ou du moins, donne-moi la mort, et va chercher un autre sort
dans les bras d'une amante plus heureuse. Non, non, lui dis-je, c'est pour moi
un sort digne d'envie que d'être malheureux avec vous. Son discours me fit
trembler. Je jugeai qu'elle était accablée de ses maux. Je m'efforçai de prendre
un air plus tranquille, pour lui ôter ces funestes pensées de mort et de
désespoir. Je résolus de tenir la même conduite à l'avenir ; et j'ai éprouvé,
dans la suite, que rien n'est plus capable d'inspirer du courage à une femme que
l'intrépidité d'un homme qu'elle aime.
Lorsque j'eus perdu l'espérance de recevoir du secours de Tiberge, je vendis
mon cheval. L'argent que j'en tirai, joint à ce qui me restait encore de vos
libéralités, me composa la petite somme de dix-sept pistoles. J'en employai sept
à l'achat de quelques soulagements nécessaires à Manon, et je serrai les dix
autres avec soin, comme le fondement de notre fortune et de nos espérances en
Amérique. Je n'eus point de peine à me faire recevoir dans le vaisseau. On
cherchait alors des jeunes gens qui fussent disposés à se joindre volontairement
à la colonie. Le passage et la nourriture me furent accordés gratis. La poste de
Paris devant partir le lendemain, j'y laissai une lettre pour Tiberge. Elle
était touchante et capable de l'attendrir, sans doute, au dernier point,
puisqu'elle lui fit prendre une résolution qui ne pouvait venir que d'un fond
infini de tendresse et de générosité pour un ami malheureux.
Nous mîmes à la voile. Le vent ne cessa point de nous être favorable.
J'obtins du capitaine un lieu à part pour Manon et pour moi. Il eut la bonté de
nous regarder d'un autre oeil que le commun de nos misérables associés. Je
l'avais pris en particulier dès le premier jour, et, pour m'attirer de lui
quelque considération, je lui avait découvert une partie de mes infortunes. Je
ne crus pas me rendre coupable d'un mensonge honteux en lui disant que j'étais
marié à Manon. Il feignit de le croire, et il m'accorda sa protection. Nous en
reçûmes des marques pendant toute la navigation. Il eut soin de nous faire
nourrir honnêtement, et les égards qu'il eut pour nous servirent à nous faire
respecter des compagnons de notre misère. J'avais une attention continuelle à ne
pas laisser souffrir la moindre incommodité à Manon. Elle le remarquait bien, et
cette vue, jointe au vif ressentiment de l'étrange extrémité où je m'étais
réduit pour elle, la rendait si tendre et si passionnée, si attentive aussi à
mes plus légers besoins, que c'était, entre elle et moi, une perpétuelle
émulation de services et d'amour. Je ne regrettais point l'Europe. Au contraire,
plus nous avancions vers l'Amérique, plus je sentais mon coeur s'élargir et
devenir tranquille. Si j'eusse pu m'assurer de n'y pas manquer des nécessités
absolues de la vie, j'aurais remercié la fortune d'avoir donné un tour si
favorable à nos malheurs.
Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré. Le
pays ne nous offrit rien d'agréable à la première vue. C'étaient des campagnes
stériles et inhabitées, où l'on voyait à peine quelques roseaux et quelques
arbres dépouillés par le vent. Nulle trace d'hommes ni d'animaux. Cependant, le
capitaine ayant fait tirer quelques pièces de notre artillerie, nous ne fûmes
pas longtemps sans apercevoir une troupe de citoyens du Nouvel Orléans, qui
s'approchèrent de nous avec de vives marques de joie. Nous n'avions pas
découvert la ville. Elle est cachée, de ce côté-là, par une petite colline. Nous
fûmes reçus comme des gens descendus du Ciel. Ces pauvres habitants
s'empressaient pour nous faire mille questions sur l'état de la France et sur
les différentes provinces où ils étaient nés. Ils nous embrassaient comme leurs
frères et comme de chers compagnons qui venaient partager leur misère et leur
solitude. Nous prîmes le chemin de la ville avec eux, mais nous fûmes surpris de
découvrir, en avançant, que, ce qu'on nous avait vanté jusqu'alors comme une
bonne ville, n'était qu'un assemblage de quelques pauvres cabanes. Elles étaient
habitées par cinq ou six cents personnes. La maison du Gouverneur nous parut un
peu distinguée par sa hauteur et par sa situation. Elle est défendue par
quelques ouvrages de terre, autour desquels règne un large fossé.
Nous fûmes d'abord présentés à lui. Il s'entretint longtemps en secret avec
le capitaine, et, revenant ensuite à nous, il considéra, l'une après l'autre,
toutes les filles qui étaient arrivées par le vaisseau. Elles étaient au nombre
de trente, car nous en avions trouvé au Havre une autre bande, qui s'était
jointe à la nôtre. Le Gouverneur, les ayant longtemps examinées, fit appeler
divers jeunes gens de la ville qui languissaient dans l'attente d'une épouse. Il
donna les plus jolies aux principaux et le reste fut tiré au sort. Il n'avait
point encore parlé à Manon, mais, lorsqu'il eut ordonné aux autres de se
retirer, il nous fit demeurer, elle et moi. J'apprends du capitaine, nous
dit-il, que vous êtes mariés et qu'il vous a reconnus sur la route pour deux
personnes d'esprit et de mérite. Je n'entre point dans les raisons qui ont causé
votre malheur, mais, s'il est vrai que vous ayez autant de savoir-vivre que
votre figure me le promet, je n'épargnerai rien pour adoucir votre sort, et vous
contribuerez vous-même à me faire trouver quelque agrément dans ce lieu sauvage
et désert. Je lui répondis de la manière que je crus la plus propre à confirmer
l'idée qu'il avait de nous. Il donna quelques ordres pour nous faire préparer un
logement dans la ville, et il nous retint à souper avec lui. Je lui trouvai
beaucoup de politesse, pour un chef de malheureux bannis. Il ne nous fit point
de questions, en public, sur le fond de nos aventures. La conversation fut
générale, et, malgré notre tristesse, nous nous efforçâmes, Manon et moi, de
contribuer à la rendre agréable.
Le soir, il nous fit conduire au logement qu'on nous avait préparé. Nous
trouvâmes une misérable cabane, composée de planches et de boue, qui consistait
en deux ou trois chambres de plain-pied, avec un grenier au-dessus. Il y avait
fait mettre cinq ou six chaises et quelques commodités nécessaires à la vie.
Manon parut effrayée à la vue d'une si triste demeure. C'était pour moi qu'elle
s'affligeait, beaucoup plus que pour elle-même. Elle s'assit, lorsque nous fûmes
seuls, et elle se mit à pleurer amèrement. J'entrepris d'abord de la consoler,
mais lorsqu'elle m'eut fait entendre que c'était moi seul qu'elle plaignait, et
qu'elle ne considérait, dans nos malheurs communs, que ce que j'avais à
souffrir, j'affectai de montrer assez de courage, et même assez de joie pour lui
en inspirer. De quoi me plaindrai-je ? lui dis-je. Je possède tout ce que je
désire. Vous m'aimez ; n'est-ce pas ? Quel autre bonheur me suis-je jamais
proposé ? Laissons au Ciel le soin de notre fortune. Je ne la trouve pas si
désespérée. Le Gouverneur est un homme civil ; il nous a marqué de la
considération ; il ne permettra pas que nous manquions du nécessaire. Pour ce
qui regarde la pauvreté de notre cabane et la grossièreté de nos meubles, vous
avez pu remarquer qu'il y a peu de personnes ici qui paraissent mieux logées et
mieux meublées que nous. Et puis, tu es une chimiste admirable, ajoutai-je en
l'embrassant, tu transformes tout en or.
Vous serez donc la plus riche personne de l'univers, me répondit-elle, car,
s'il n'y eut jamais d'amour tel que le vôtre, il est impossible aussi d'être
aimé plus tendrement que vous l'êtes. Je me rends justice, continua-t-elle. Je
sens bien que je n'ai jamais mérité ce prodigieux attachement que vous avez pour
moi. Je vous ai causé des chagrins, que vous n'avez pu me pardonner sans une
bonté extrême. J'ai été légère et volage, et même en vous aimant éperdument,
comme j'ai toujours fait, je n'étais qu'une ingrate. Mais vous ne sauriez croire
combien je suis changée. Mes larmes, que vous avez vues couler si souvent depuis
notre départ de France, n'ont pas eu une seule fois mes malheurs pour objet.
J'ai cessé de les sentir aussitôt que vous avez commencé à les partager. Je n'ai
pleuré que de tendresse et de compassion pour vous. Je ne me console point
d'avoir pu vous chagriner un moment dans ma vie. Je ne cesse point de me
reprocher mes inconstances et de m'attendrir, en admirant de quoi l'amour vous a
rendu capable pour une malheureuse qui n'en était pas digne, et qui ne payerait
pas bien de tout son sang, ajouta-t-elle avec une abondance de larmes, la moitié
des peines qu'elle vous a causées.
Ses pleurs, son discours et le ton dont elle le prononça firent sur moi une
impression si étonnante, que je crus sentir une espèce de division dans mon âme.
Prends garde, lui dis-je, prends garde, ma chère Manon. Je n'ai point assez de
force pour supporter des marques si vives de ton affection ; je ne suis point
accoutumé à ces excès de joie. O Dieu ! m'écriai-je, je ne vous demande plus
rien. Je suis assuré du coeur de Manon. Il est tel que je l'ai souhaité pour
être heureux, je ne puis plus cesser de l'être à présent. Voilà ma félicité bien
établie. Elle l'est, reprit-elle, si vous la faites dépendre de moi, et je sais
où je puis compter aussi de trouver toujours la mienne. Je me couchai avec ces
charmantes idées, qui changèrent ma cabane en un palais digne du premier roi du
monde. L'Amérique me parut un lieu de délices après cela. C'est au Nouvel
Orléans qu'il faut venir, disais-je souvent à Manon, quand on veut goûter les
vraies douceurs de l'amour. C'est ici qu'on s'aime sans intérêt, sans jalousie,
sans inconstance. Nos compatriotes y viennent chercher de l'or ; ils ne
s'imaginent pas que nous y avons trouvé des trésors bien plus estimables.
Nous cultivâmes soigneusement l'amitié du Gouverneur. Il eut la bonté,
quelques semaines après notre arrivée, de me donner un petit emploi qui vint à
vaquer dans le fort. Quoiqu'il ne fût pas bien distingué, je l'acceptai comme
une faveur du Ciel. Il me mettait en état de vivre sans être à charge à
personne. Je pris un valet pour moi et une servante pour Manon. Notre petite
fortune s'arrangea. J'étais réglé dans ma conduite ; Manon ne l'était pas moins.
Nous ne laissions point échapper l'occasion de rendre service et de faire du
bien à nos voisins. Cette disposition officieuse et la douceur de nos manières
nous attirèrent la confiance et l'affection de toute la colonie. Nous fûmes en
peu de temps si considérés, que nous passions pour les premières personnes de la
ville après le Gouverneur.
L'innocence de nos occupations, et la tranquillité où nous étions
continuellement, servirent à nous faire rappeler insensiblement des idées de
religion. Manon n'avait jamais été une fille impie. Je n'étais pas non plus de
ces libertins outrés, qui font gloire d'ajouter l'irréligion à la dépravation
des moeurs. L'amour et la jeunesse avaient causé tous nos désordres.
L'expérience commençait à nous tenir lieu d'âge ; elle fit sur nous le même
effet que les années. Nos conversations, qui étaient toujours réfléchies, nous
mirent insensiblement dans le goût d'un amour vertueux. Je fus le premier qui
proposai ce changement à Manon. Je connaissais les principes de son coeur. Elle
était droite et naturelle dans tous ses sentiments, qualité qui dispose toujours
à la vertu. Je lui fis comprendre qu'il manquait une chose à notre bonheur.
C'est, lui dis-je, de le faire approuver du Ciel. Nous avons l'âme trop belle,
et le coeur trop bien fait, l'un et l'autre, pour vivre volontairement dans
l'oubli du devoir. Passe d'y avoir vécu en France, où il nous était également
impossible de cesser de nous aimer et de nous satisfaire par une voie légitime ;
mais en Amérique, où nous ne dépendons que de nous-mêmes, où nous n'avons plus à
ménager les lois arbitraires du rang et de la bienséance, où l'on nous croit
même mariés, qui empêche que nous ne le soyons bientôt effectivement et que nous
n'anoblissions notre amour par des serments que la religion autorise ? Pour moi,
ajoutai-je, je ne vous offre rien de nouveau en vous offrant mon coeur et ma
main, mais je suis prêt à vous en renouveler le don au pied d'un autel. Il me
parut que ce discours la pénétrait de joie. Croiriez-vous, me répondit-elle, que
j'y ai pensé mille fois, depuis que nous sommes en Amérique ? La crainte de vous
déplaire m'a fait renfermer ce désir dans mon coeur. Je n'ai point la
présomption d'aspirer à la qualité de votre épouse. Ah ! Manon, répliquai-je, tu
serais bientôt celle d'un roi, si le Ciel m'avait fait naître avec une couronne.
Ne balançons plus. Nous n'avons nul obstacle à redouter. J'en veux parler dès
aujourd'hui au Gouverneur et lui avouer que nous l'avons trompé jusqu'à ce jour.
Laissons craindre aux amants vulgaires, ajoutai-je, les chaînes indissolubles du
mariage. Ils ne les craindraient pas s'ils étaient sûrs, comme nous, de porter
toujours celles de l'amour. Je laissai Manon au comble de la joie, après cette
résolution.
Je suis persuadé qu'il n'y a point d'honnête homme au monde qui n'eût
approuvé mes vues dans les circonstances où j'étais, c'est-à-dire asservi
fatalement à une passion que je ne pouvais vaincre et combattu par des remords
que je ne devais point étouffer. Mais se trouvera-t-il quelqu'un qui accuse mes
plaintes d'injustice, si je gémis de la rigueur du Ciel à rejeter un dessein que
je n'avais formé que pour lui plaire ? Hélas ! que dis-je, à le rejeter ? Il l'a
puni comme un crime. Il m'avait souffert avec patience tandis que je marchais
aveuglément dans la route du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient
réservés lorsque je commençais à retourner à la vertu. Je crains de manquer de
force pour achever le récit du plus funeste événement qui fût jamais.
J'allai chez le Gouverneur, comme j'en étais convenu avec Manon, pour le
prier de consentir à la cérémonie de notre mariage. Je me serais bien gardé d'en
parler, à lui ni à personne, si j'eusse pu me promettre que son aumônier, qui
était alors le seul prêtre de la ville, m'eût rendu ce service sans sa
participation ; mais, n'osant espérer qu'il voulût s'engager au silence, j'avais
pris le parti d'agir ouvertement. Le Gouverneur avait un neveu, nommé Synnelet,
qui lui était extrêmement cher. C'était un homme de trente ans, brave, mais
emporté et violent. Il n'était point marié. La beauté de Manon l'avait touché
dès le jour de notre arrivée ; et les occasions sans nombre qu'il avait eues de
la voir, pendant neuf ou dix mois, avaient tellement enflammé sa passion, qu'il
se consumait en secret pour elle. Cependant, comme il était persuadé, avec son
oncle et toute la ville, que j'étais réellement marié, il s'était rendu maître
de son amour jusqu'au point de n'en laisser rien éclater et son zèle s'était
même déclaré pour moi, dans plusieurs occasions de me rendre service. Je le
trouvai avec son oncle, lorsque j'arrivai au fort. Je n'avais nulle raison qui
m'obligeât de lui faire un secret de mon dessein, de sorte que je ne fis point
difficulté de m'expliquer en sa présence. Le Gouverneur m'écouta avec sa bonté
ordinaire. Je lui racontai une partie de mon histoire, qu'il entendit avec
plaisir, et, lorsque je le priai d'assister à la cérémonie que je méditais, il
eut la générosité de s'engager à faire toute la dépense de la fête. Je me
retirai fort content.
Une heure après, je vis entrer l'aumônier chez moi. Je m'imaginai qu'il
venait me donner quelques instructions sur mon mariage ; mais, après m'avoir
salué froidement, il me déclara, en deux mots, que M. le Gouverneur me défendait
d'y penser, et qu'il avait d'autres vues sur Manon. D'autres vues sur Manon !
lui dis-je avec un mortel saisissement de coeur, et quelles vues donc, Monsieur
l'aumônier ? Il me répondit que je n'ignorais pas que M. le Gouverneur était le
maître ; que Manon ayant été envoyée de France pour la colonie, c'était à lui à
disposer d'elle ; qu'il ne l'avait pas fait jusqu'alors, parce qu'il la croyait
mariée, mais, qu'ayant appris de moi-même qu'elle ne l'était point, il jugeait à
propos de la donner à M. Synnelet, qui en était amoureux. Ma vivacité l'emporta
sur ma prudence. J'ordonnai fièrement à l'aumônier de sortir de ma maison, en
jurant que le Gouverneur, Synnelet et toute la ville ensemble n'oseraient porter
la main sur ma femme, ou ma maîtresse, comme ils voudraient l'appeler.
Je fis part aussitôt à Manon du funeste message que je venais de recevoir.
Nous jugeâmes que Synnelet avait séduit l'esprit de son oncle depuis mon retour
et que c'était l'effet de quelque dessein médité depuis longtemps. Ils étaient
les plus forts. Nous nous trouvions dans le Nouvel Orléans comme au milieu de la
mer, c'est-à-dire séparés du reste du monde par des espaces immenses. Où fuir ?
dans un pays inconnu, désert, ou habité par des bêtes féroces, et par des
sauvages aussi barbares qu'elles ? J'étais estimé dans la ville, mais je ne
pouvais espérer d'émouvoir assez le peuple en ma faveur, pour en espérer un
secours proportionné au mal. Il eût fallu de l'argent ; j'étais pauvre.
D'ailleurs, le succès d'une émotion populaire était incertain, et si la fortune
nous eût manqué, notre malheur serait devenu sans remède. Je roulais toutes ces
pensées dans ma tête. J'en communiquais une partie à Manon. J'en formais de
nouvelles sans écouter sa réponse. Je prenais un parti ; je le rejetais pour en
prendre un autre. Je parlais seul, je répondais tout haut à mes pensées ; enfin
j'étais dans une agitation que je ne saurais comparer à rien parce qu'il n'y en
eut jamais d'égale. Manon avait les yeux sur moi. Elle jugeait, par mon trouble,
de la grandeur du péril, et, tremblant pour moi plus que pour elle-même, cette
tendre fille n'osait pas même ouvrir la bouche pour m'exprimer ses craintes.
Après une infinité de réflexions, je m'arrêtai à la résolution d'aller trouver
le Gouverneur, pour m'efforcer de le toucher par des considérations d'honneur et
par le souvenir de mon respect et de son affection. Manon voulut s'opposer à ma
sortie. Elle me disait, les larmes aux yeux : Vous allez à la mort. Ils vont
vous tuer. Je ne vous reverrai plus. Je veux mourir avant vous. Il fallut
beaucoup d'efforts pour la persuader de la nécessité où j'étais de sortir et de
celle qu'il y avait pour elle de demeurer au logis. Je lui promis qu'elle me
reverrait dans un instant. Elle ignorait, et moi aussi, que c'était sur
elle-même que devait tomber toute la colère du Ciel et la rage de nos ennemis.
Je me rendis au fort. Le Gouverneur était avec son aumônier. Je m'abaissai,
pour le toucher, à des soumissions qui m'auraient fait mourir de honte si je les
eusse faites pour toute autre cause. Je le pris par tous les motifs qui doivent
faire une impression certaine sur un coeur qui n'est pas celui d'un tigre féroce
et cruel. Ce barbare ne fit à mes plaintes que deux réponses, qu'il répéta cent
fois : Manon, me dit-il, dépendait de lui ; il avait donné sa parole à son
neveu. J'étais résolu de me modérer jusqu'à l'extrémité. Je me contentai de lui
dire que je le croyais trop de mes amis pour vouloir ma mort, à laquelle je
consentirais plutôt qu'à la perte de ma maîtresse.
Je fus trop persuadé, en sortant, que je n'avais rien à espérer de cet
opiniâtre vieillard, qui se serait damné mille fois pour son neveu. Cependant,
je persistai dans le dessein de conserver jusqu'à la fin un air de modération,
résolu, si l'on en venait aux excès d'injustice, de donner à l'Amérique une des
plus sanglantes et des plus horribles scènes que l'amour ait jamais produites.
Je retournais chez moi, en méditant sur ce projet, lorsque le sort, qui voulait
hâter ma ruine, me fit rencontrer Synnelet. Il lut dans mes yeux une partie de
mes pensées. J'ai dit qu'il était brave ; il vint à moi. Ne me cherchez-vous pas
? me dit-il. Je connais que mes desseins vous offensent, et j'ai bien prévu
qu'il faudrait se couper la gorge avec vous. Allons voir qui sera le plus
heureux. Je lui répondis qu'il avait raison, et qu'il n'y avait que ma mort qui
pût finir nos différends. Nous nous écartâmes d'une centaine de pas hors de la
ville. Nos épées se croisèrent ; je le blessai et je le désarmai presque en même
temps. Il fut si enragé de son malheur, qu'il refusa de me demander la vie et de
renoncer à Manon. J'avais peut-être le droit de lui ôter tout d'un coup l'un et
l'autre, mais un sang généreux ne se dément jamais. Je lui jetai son épée.
Recommençons, lui dis-je, et songez que c'est sans quartier. Il m'attaqua avec
une furie inexprimable. Je dois confesser que je n'étais pas fort dans les
armes, n'ayant eu que trois mois de salle à Paris. L'amour conduisait mon épée.
Synnelet ne laissa pas de me percer le bras d'outre en outre, mais je le pris
sur le temps et je lui fournis un coup si vigoureux qu'il tomba à mes pieds sans
mouvement.
Malgré la joie que donne la victoire après un combat mortel, je réfléchis
aussitôt sur les conséquences de cette mort. Il n'y avait, pour moi, ni grâce ni
délai de supplice à espérer. Connaissant, comme je faisais, la passion du
Gouverneur pour son neveu, j'étais certain que ma mort ne serait pas différée
d'une heure après la connaissance de la sienne. Quelque pressante que fût cette
crainte, elle n'était pas la plus forte cause de mon inquiétude. Manon,
l'intérêt de Manon, son péril et la nécessité de la perdre, me troublaient
jusqu'à répandre de l'obscurité sur mes yeux et à m'empêcher de reconnaître le
lieu où j'étais. Je regrettai le sort de Synnelet. Une prompte mort me semblait
le seul remède de mes peines. Cependant, ce fut cette pensée même qui me fit
rappeler vivement mes esprits et qui me rendit capable de prendre une
résolution. Quoi ! je veux mourir, m'écriai-je, pour finir mes peines ? Il y en
a donc que j'appréhende plus que la perte de ce que j'aime ? Ah ! souffrons
jusqu'aux plus cruelles extrémités pour secourir ma maîtresse, et remettons à
mourir après les avoir souffertes inutilement. Je repris le chemin de la ville.
J'entrai chez moi. J'y trouvai Manon à demi morte de frayeur et d'inquiétude. Ma
présence la ranima. Je ne pouvais lui déguiser le terrible accident qui venait
de m'arriver. Elle tomba sans connaissance entre mes bras, au récit de la mort
de Synnelet et de ma blessure. J'employai plus d'un quart d'heure à lui faire
retrouver le sentiment.
J'étais à demi mort moi-même. Je ne voyais pas le moindre jour à sa sûreté,
ni à la mienne. Manon, que ferons-nous ? lui dis-je lorsqu'elle eut repris un
peu de force. Hélas ! qu'allons-nous faire ? Il faut nécessairement que je
m'éloigne. Voulez-vous demeurer dans la ville ? Oui, demeurez-y. Vous pouvez
encore y être heureuse ; et moi, je vais, loin de vous, chercher la mort parmi
les sauvages ou entre les griffes des bêtes féroces. Elle se leva malgré sa
faiblesse ; elle me prit par la main, pour me conduire vers la porte. Fuyons
ensemble, me dit-elle, ne perdons pas un instant. Le corps de Synnelet peut
avoir été trouvé par hasard, et nous n'aurions pas le temps de nous éloigner.
Mais, chère Manon ! repris-je tout éperdu, dites-moi donc où nous pouvons aller.
Voyez-vous quelque ressource ? Ne vaut-il pas mieux que vous tâchiez de vivre
ici sans moi, et que je porte volontairement ma tête au Gouverneur ? Cette
proposition ne fit qu'augmenter son ardeur à partir. Il fallut la suivre. J'eus
encore assez de présence d'esprit, en sortant, pour prendre quelques liqueurs
fortes que j'avais dans ma chambre et toutes les provisions que je pus faire
entrer dans mes poches. Nous dîmes à nos domestiques, qui étaient dans la
chambre voisine, que nous partions pour la promenade du soir, nous avions cette
coutume tous les jours, et nous nous éloignâmes de la ville, plus promptement
que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre.
Quoique je ne fusse pas sorti de mon irrésolution sur le lieu de notre
retraite, je ne laissais pas d'avoir deux espérances, sans lesquelles j'aurais
préféré la mort à l'incertitude de ce qui pouvait arriver à Manon. J'avais
acquis assez de connaissance du pays, depuis près de dix mois que j'étais en
Amérique, pour ne pas ignorer de quelle manière on apprivoisait les sauvages. On
pouvait se mettre entre leurs mains, sans courir à une mort certaine. J'avais
même appris quelques mots de leur langue et quelques-unes de leurs coutumes dans
les diverses occasions que j'avais eues de les voir. Avec cette triste
ressource, j'en avais une autre du côté des Anglais qui ont, comme nous, des
établissements dans cette partie du Nouveau Monde. Mais j'étais effrayé de
l'éloignement. Nous avions à traverser, jusqu'à leurs colonies, de stériles
campagnes de plusieurs journées de largeur, et quelques montagnes si hautes et
si escarpées que le chemin en paraissait difficile aux hommes les plus grossiers
et les plus vigoureux. Je me flattais, néanmoins, que nous pourrions tirer parti
de ces deux ressources : des sauvages pour aider à nous conduire, et des Anglais
pour nous recevoir dans leurs habitations.
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir,
c'est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa
constamment de s'arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa
qu'il lui était impossible d'avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous
assîmes au milieu d'une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous
mettre à couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure,
qu'elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m'opposai en vain à ses
volontés. J'aurais achevé de l'accabler mortellement, si je lui eusse refusé la
satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa
propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus
ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu'elle eut satisfait sa
tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me
dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les
étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son
usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J'échauffai ses mains par
mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière
à veiller près d'elle, et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et
paisible. O Dieu ! que mes voeux étaient vifs et sincères ! et par quel
rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer !
Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un
malheur qui n'eut jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer.
Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer
d'horreur, chaque fois que j'entreprends de l'exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère
maîtresse endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de
troubler son sommeil. Je m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains,
qu'elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les
échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les
miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure.
Je ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune,
et je n'y répondis que par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses
soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains,
dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la
fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous décrive mes
sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je
reçus d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce
que j'ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute,
assez rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie
languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus
heureuse.
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et
sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir ; mais je fis
réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après
mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de
l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin,
par l'affaiblissement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus
besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux
liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il en
fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile
d'ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C'était une campagne couverte
de sable. Je rompis mon épée, pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins
de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse. J'y plaçai l'idole de mon
coeur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits, pour empêcher
le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée
mille fois, avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près
d'elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse.
Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir, et craignant d'en manquer tout à
fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de
la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me
couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les
yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquai le secours du Ciel et
j'attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire,
c'est que, pendant tout l'exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point
une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où
j'étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les
expressions du désespoir et de la douleur. Aussi, ne demeurai-je pas longtemps
dans la posture où j'étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et
de sentiment qui me restait.
Après ce que vous venez d'entendre, la conclusion de mon histoire est de si
peu d'importance, qu'elle ne mérite pas la peine que vous voulez bien prendre à
l'écouter. Le corps de Synnelet ayant été rapporté à la ville et ses plaies
visitées avec soin, il se trouva, non seulement qu'il n'était pas mort, mais
qu'il n'avait pas même reçu de blessure dangereuse. Il apprit à son oncle de
quelle manière les choses s'étaient passées entre nous, et sa générosité le
porta sur-le-champ à publier les effets de la mienne. On me fit chercher, et mon
absence, avec Manon, me fit soupçonner d'avoir pris le parti de la fuite. Il
était trop tard pour envoyer sur mes traces ; mais le lendemain et le jour
suivant furent employés à me poursuivre. On me trouva, sans apparence de vie,
sur la fosse de Manon, et ceux qui me découvrirent en cet état, me voyant
presque nu et sanglant de ma blessure, ne doutèrent point que je n'eusse été
volé et assassiné. Ils me portèrent à la ville. Le mouvement du transport
réveilla mes sens. Les soupirs que je poussai, en ouvrant les yeux et en
gémissant de me retrouver parmi les vivants, firent connaître que j'étais encore
en état de recevoir du secours. On m'en donna de trop heureux. Je ne laissai pas
d être renfermé dans une étroite prison. Mon procès fut instruit, et, comme
Manon ne paraissait point, on m'accusa de m'être défait d'elle par un mouvement
de rage et de jalousie. Je racontai naturellement ma pitoyable aventure.
Synnelet, malgré les transports de douleur où ce récit le jeta, eut la
générosité de solliciter ma grâce. Il l'obtint. J'étais si faible qu'on fut
obligé de me transporter de la prison dans mon lit, où je fus retenu pendant
trois mois par une violente maladie. Ma haine pour la vie ne diminuait point.
J'invoquais continuellement la mort et je m'obstinai longtemps à rejeter tous
les remèdes. Mais le Ciel, après m'avoir puni avec tant de rigueur, avait
dessein de me rendre utiles mes malheurs et ses châtiments. Il m'éclaira de ses
lumières, qui me firent rappeler des idées dignes de ma naissance et de mon
éducation. La tranquillité ayant commencé de renaître un peu dans mon âme, ce
changement fut suivi de près par ma guérison. Je me livrai entièrement aux
inspirations de l'honneur, et je continuai de remplir mon petit emploi, en
attendant les vaisseaux de France qui vont, une fois chaque année, dans cette
partie de l'Amérique. J'étais résolu de retourner dans ma patrie pour y réparer,
par une vie sage et réglée, le scandale de ma conduite. Synnelet avait pris soin
de faire transporter le corps de ma chère maîtresse dans un lieu honorable.
Ce fut environ six semaines après mon rétablissement que, me promenant seul,
un jour, sur le rivage, je vis arriver un vaisseau que des affaires de commerce
amenaient au Nouvel Orléans. J'étais attentif au débarquement de l'équipage. Je
fus frappé d'une surprise extrême en reconnaissant Tiberge parmi ceux qui
s'avançaient vers la ville. Ce fidèle ami me remit de loin, malgré les
changements que la tristesse avait faits sur mon visage. Il m'apprit que
l'unique motif de son voyage avait été le désir de me voir et de m'engager à
retourner en France ; qu'ayant reçu la lettre que je lui avais écrite du Havre,
il s'y était rendu en personne pour me porter les secours que je lui demandais ;
qu'il avait ressenti la plus vive douleur en apprenant mon départ et qu'il
serait parti sur le champ pour me suivre, s'il eût trouvé un vaisseau prêt à
faire voile ; qu'il en avait cherché pendant plusieurs mois dans divers ports et
qu'en ayant enfin rencontré un, à Saint-Malo, qui levait l'ancre pour la
Martinique, il s'y était embarqué, dans l'espérance de se procurer de là un
passage facile au Nouvel Orléans ; que, le vaisseau malouin ayant été pris en
chemin par des corsaires espagnols et conduit dans une de leurs îles, il s'était
échappé par adresse ; et qu'après diverses courses, il avait trouvé l'occasion
du petit bâtiment qui venait d'arriver, pour se rendre heureusement près de moi.
Je ne pouvais marquer trop de reconnaissance pour un ami si généreux et si
constant. Je le conduisis chez moi. Je le rendis le maître de tout ce que je
possédais. Je lui appris tout ce qui m'était arrivé depuis mon départ de France,
et pour lui causer une joie à laquelle il ne s'attendait pas, je lui déclarai
que les semences de vertu qu'il avait jetées autrefois dans mon coeur
commençaient à produire des fruits dont il allait être satisfait. Il me protesta
qu'une si douce assurance le dédommageait de toutes les fatigues de son voyage.
Nous avons passé deux mois ensemble au Nouvel Orléans, pour attendre
l'arrivée des vaisseaux de France, et nous étant enfin mis en mer, nous prîmes
terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J'écrivis à ma famille en
arrivant. J'ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la triste nouvelle de
la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop de raison, que mes
égarements n'aient contribué. Le vent étant favorable pour Calais je me suis
embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre à quelques lieues de cette
ville, chez un gentilhomme de mes parents, où mon frère m'écrit qu'il doit
attendre mon arrivée.