Claude Roucard, l'enfance du monde ...
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L'expo




L'ENFANCE DU MONDE

Dans sa peinture, Claude Roucard raconte l'histoire de la terre. Au commencement était l'ample moutonnement des hauts plateaux, ces landes bordées par un horizon dru, ces combes où dans les tourbières poussent les bruyères, les genêts, les ajoncs, les genévriers et les fougères. Sous ce pauvre épiderme végétal, affileurent ici et là d'énormes blocs de granite, traces du squelette géologique à peine enfoui sur lequel tout repose, croupes arrondies, soumises et encore redoutables. Au commencement était la pierre. Malgré l'acharnement de nos contemporains à masquer ces paysages en les recouvrant de forêts noires et impénétrables - comrne s'ils en avaient peur ou honte -, il en subsiste quelques ultirnes spécimens que les curieux peuvent encore découvrir du côté de millevaches, Peyrelevade et St Merd-les-Oussines. Au Longeyroux par exemple, l'éternité s'est installée. Chaque matin s'y joue l'aube du monde entre le ciel et la charpente de la terre. Tout est à l'unisson, solaire et tellurique, originel. Et si c'était là la matrice du monde avant les hommes ? La pierre donc émerge sans cesse sur ces hautes terres. Dans les landes, dans les hêtraies, dans les rivières, jusque sous les maisons qui y trouvent leurs fondations. Les rochers, aussi massifs qu'ils soient, ressemblent à des galets. On dirait que toutes les pierres ici ont été roulées par un fleuve ancestral ; à moins qu'elles n'aient été frottées, poncées dans les polissoirs géants de Gargantua. Ce qui expliquerait que tant d'entre elles aient des airs d'outils préhistoriques démesurés, abandonnés sur le sol. Malgré Ics éclats du mica, ces pierres polies préfèrent l'ombre à la lumière. Elles s'imposent par la densité, la netteté et la plénitude de leurs formes. Elles ne trichent pas. Sans doute la peinture de Claude Roucard a-t-elle été marquée par leur longue fréquentation, elle l'est en tout cas dès le début dans ces masses aux lignes à la fois si pures, si solides et si douces, que mettent en relief les marouflages. Je veux croire que c'est au granite de Corrèze qu'elle doit d'être à ce point rebelle au pittoresque, à l'anecdotique, au mièvre, au factice. Grâce lui soit ici rendue ! Mais Claude Roucard n'a rien d'un cistercien trouvant son accomplissement dans la contemplation des lignes épurées. L'austérité n'est qu'un moment, une tentation. Un moment dans l'histoire du monde. Car la vie fourmille. Elle commence par prendre des allures prudentes et trompeuses, mais elle envahit peu à peu la toile. Comme elle envahit toutes les pièces de la maison du haut du bourg où s'entassent les collectes : bois flottés, racines, polypodes de toute nature et si possible géants récoltés sur les souches et les troncs morts. Les frontières entre les règnes sont plus incertaines qu'on le prétend : le minéral s'estompe très lentement pour faire place à ce qui lui ressemble, et d'abord à des végétaux que la vie a quittés, où elle sommeille presque fossile. Et bien sûr un jour surgissent les grands légumes et les grands arbres, tels qu'annoncés. Et avec eux, la durée et l'éphémère. La plénitude et le dépérissement ; la maturation, la macération, la pourriture. Après le temps immobile, la glissade du temps qui passe. Tout change quand, parmi les gris et les noirs, apparaissent les autres couleurs. Il faut à partir de cet instant battre la campagne, courir derrière le soleil qui allonge les ombres, devancer les orages qui bousculent les frondaisons, se hâter de retenir les saisons par la manche avant qu'elles basculent, manier le fusain tard dans la nuit et dans l'urgence pour saisir les chairs des champignons, des courges, des citrouilles, des potirons, avant qu'elles s'affaissent définitivement.