Idées, Par Gérard Leclerc


 

Le cas François Furet

 

Il y a un cas François Furet, c'est-à-dire une singularité qui ne s'est pas cherchée pour elle-même, mais qui s'est définie dans la solitude d'un travail. Il n'est pas exagéré de dire que cette obstination à penser - et notamment la Révolution française - a été déterminante pour l'histoire de lapensée politique contemporaine. François Furet ne s'est pas contenté d'enregistrer l'échec patent du communisme et d'associer sa voix à la protestation antitotalitaire. Plus que tout autre il a tracé la voie pourcomprendre la nature de l'illusion qui, un moment, l'avait aussi fasciné et adopter enfin la seule option possible qui est celle de la liberté de l'homme démocratique. En lisant le dossier de l'hommage publié par la revue Commentaire, et tout d'abord la belle étude synthétique de Ran Halévi, je ne pouvais m'empêcher de songer à la dette contractée à l'égard d'un homme qui m'a marqué bien plus que je ne saurais le dire.

Au-delà de ses livres essentiels, c'est le Furet du Nouvel Observateur qui m'a touché au long des années. Sa façon de rendre compte des ouvrages, d'analyser la logique des systèmes, finissant par m'ouvrir à une intelligence différente de la politique. Cette indépendance farouche n'était pas liée à une volonté d'être à contre-courant mais à un désir têtu de se colleter à la réalité vivante, pour en saisir les coordonnées subtiles. Cette indépendance pouvait éclater jusqu'à relativiser l'hebdomadaire qui pourtant s'honorait de sa collaboration. Je l'entends encore me dire : " Si j'écris dans le Nouvel Obs, c'est pour qu'à gauche, on ne me traite pas de fasciste... ". Il exagérait sans doute un peu, mais il y avait du vrai dans cette ironie un peu cynique. Furet était devenu un libéral dans la grande tradition tocquevillienne et cela supposait une sorte de détachement supérieur et en tout cas une sorte d'horreur du conformisme de gauche. Au point d'écarter avec hauteur ce qui lui semblait de la sensiblerie. Mais de cette sensiblerie il était trop prévenu ayant compris qu'elle avait largement permis la chute dans l'illusion, plus sordide que lyrique.

Ran Halévi nous fait comprendre de l'intérieur comment l'historien a pu devenir ce qu'il devait être. Il avait écrit à propos de Raymond Aron : " Il n'y a jamais beaucoup de hasards dans les existences réussies ; et celle-là n'en comporte presque aucun ". Cela s'applique à lui à la perfection. Il y a dans sa vie, dans son oeuvre une unique ligne de force à laquelle tout semble se subordonner, comme à la suite d'un patient et obstiné effort sur soi-même. La part intime, biographique, de ce pudique explique cette rigueur. Très tôt, avec la mort de ses parents, avec la maladie, l'adversité s'est imposée à lui : " Elle lui a légué une intelligence aiguë du malheur et la conscience mélancolique des choses qui finissent, l'inaptitude au repos, une anxiété mêlée de hardiesse et une sourde méfiance de l'inaction, des situations acquises, des satisfactions routinières. Elle lui a inspiré une farouche aspiration à l'indépendance et une réticence spontanée à un courant politique, à une école de pensée, à une tradition ".

Il faut beaucoup de connivence avec le personnage pour décrire avec une telle sûreté sa trajectoire. Pour l'historien Ran Halévi, écrire sur celui qui fut sans doute son initiateur, c'est plus qu'un geste de reconnaissance, c'est un acte de lucidité à l'égard de soi-même, une façon de répondre à la question d'une naissance à sa propre vocation. Mais c'est d'abord l'énigme de la vocation de Furet qu'il s'agit de saisir. Si l'historien de la Révolution s'est tellement attaché à comprendre la genèse des passions qui ont conduit à la Terreur, c'est qu'il avait été victime de ce type de passions.

Pour Furet, il ne suffit pas de rompre comme tant d'intellectuels de l'après-guerre avec " le parti ". Il importe d'aller jusqu'au bout du diagnostic et s'engager dans l'ascèse intellectuelle au prix de laquelle la lucidité sur le monde sera possible. Aussi va-t-il beaucoup plus loin dans son refoulement des tentations intellectuelles. Il n'a pas répudié son engagement communiste pour se vouer à de nouvelles illusions. Le tiers-mondisme est perçu par lui comme un piège, tout comme la mode structuraliste qui a pourtant de bien brillants illustrateurs. L'ascète répudie " ce magistère de radicalisme d'autant plus hardi qu'il s'exerce hors de toute contrainte politique, dans un isolement qui encourage la surenchère ".

L'histoire, telle que l'auteur de l'Atelier de l'histoire la considère, est une école pour répondre aux sollicitations du politique, celui qui ne saurait se libérer des contraintes puisqu'elles définissent son action. En ce sens il s'éloigne de l'école des Annales, pour retrouver les grands historiens du siècle précédent, qui entretenaient une relation permanente entre le passé interrogé et le présent vécu. A quarante ans, note Ran Halévi, Furet " a dessiné les contours de son identité d'historien et n'hésite pas à dire sa préférence : le sujet historique plutôt que " le néant de l'homme ", l'intelligence du phénomène révolutionnaire plutôt que son apologie, l'histoire mouvementée de la démocratie plutôt que la curiosité ethnographique des civilisations lointaines ". Il peut alors s'engager dans l'essentiel de son oeuvre qui concerne la Révolution française, où il va balayer victorieusement toutes les prétentions tenaces de l'historiographie dite classique.

Il n'en deviendra pas contre-révolutionnaire pour autant. Furet partage la passion pour la liberté des hommes de 89. Il n'a pas d'attaches avec l'Ancien Régime, dont il méconnaît sans doute les richesses. Ran Halévi dessine ainsi les " limites " de l'historien qui tiennent moins à celles de sa discipline qu'à ses valeurs : " De toutes les destructions révolutionnaires, celles de l'Ancien Régime et, plus tard, de la Royauté n'ont inspiré à François Furet d'autre sentiments que celui de la nécessité. Et puis cet homme n'a jamais beaucoup aimé les vaincus (sauf peut-être quand il savait donner à leur naufrage la dignité de la littérature) ". Son intérêt pour les États-Unis et pour l'État d'Israël lui vient sans doute de sa prédilection pour une civilisation démocratique coupée des âges antécédents. N'est-ce pas un paradoxe, lorsqu'il s'agit du peuple de la Promesse ? Mais Furet n'était pas un homme religieux. C'était affaire d'éducation, de culture sans doute. Mais sa grandeur intellectuelle est d'un autre ordre, qui n'en est pas moins moral. En créant un rapport direct avec la vérité et le travail de désenchantement des illusions mortifères, l'historien a permis la libération de l'intelligence pour tant de voies qu'il a ouvertes sans en fermer vraiment aucune.

 

Gérard LECLERC (18 janvier 1999)

 

" Hommages à François Furet ", Commentaire no 84, Hiver 1998-99, prix franco : 130 F.


 

AUTRES IDEES:

Histoire d'une jeunesse

Le Bluff républicain

F.N:Une tragédie bien française

Sur la repentance

Elections : Est-ce vraiment la guerre?