Il y a une dizaine d'années, en posant les yeux sur le tableau de Ingres, La délivrance d'Angélique, la nudité du corps, l'expression déconcertante de la vulnérabilité, et ce mélange de douleur et de pureté émanant de l'ensemble, me frappèrent au plus haut point. Plus tard, la citation d'un écrivain qui m'était alors inconnu, m'aida à comprendre l'émotion ressentie : " A quel titre lui éviterions-nous une douleur qui ne nous coûtera jamais une larme, quand il est certain que de cette douleur va naître un très grand plaisir pour nous ?"
Sade, ce mot résonne à mes oreilles comme un claquement de fouet. Ce nom, seul, fait trembler les uns, sourire les autres, mais laisse rarement indifférent. Sade, sadisme, sadomasochisme, l'amalgame est aisé, la relation vite établie. Quel facilité de pouvoir enfermer Sade dans cette image de monstre sanguinaire sans s'intéresser au travers de son oeuvre à une pensée libre en quête d'absolu !
"Faut-il brûler Sade ?" Ce titre polémique de Simone de Beauvoir montre à quel degré cet auteur est synonyme de scandale. Chez Sade, le paradoxe est omniprésent : bâillonné par son siècle, certains de ses manuscrits détruits ("Les journées de Florbelle", première édition des Cent vingt journées de Sodome), il demeure néanmoins un des phares les plus éclairants de ce siècle des lumières. Cette notion d'obscurité et de clarté se retrouve après sa mort : le XIXe siècle renie Sade, le XXe siècle est le lieu d'une apothéose ambiguë : le surréalisme a réhabilité Sade.
Sade est avant tout un signe de contradiction : il y a le Sade des révolutionnaires et celui des conservateurs, celui des historiens de la littérature et celui des structuralistes, le Sade des philosophes et des films pornographiques. " A quel point qu'en frémissent les hommes, la philosophie doit tout dire ". Tout dire. Cette seule ligne eût suffit à le rendre suspect, ce projet à le faire condamner, sa réalisation à le faire enfermer. Nous nous efforcerons de montrer que la démarche de Sade est constamment empreinte d'une volonté de tout dire, en analysant successivement les aspects originaux de la vie de Sade, de son écriture et de la pensée sadienne.
Sommaire:
1.2. Intermède révolutionnaire.
2.3. Univers romanesque carcéral.
1.2. Le langage est l'arme absolue.
2. Détailler / Répéter / Perfectionner.
Le 13 novembre 1733, Jean-Baptiste Joseph François, comte de Sade, seigneur de Saumane et de la Coste et coseigneur de Mazan, épouse Marie-Eléonore de Maillé de Carman. La comtesse de Sade est dame d'accompagnement de la princesse de Condé, dont elle est parente. Le 2 juin 1740 est marqué par la naissance de Donatien Alphonse François. Il passa sa petite enfance dans les appartements de l'hôtel de Condé. Il est le compagnon de jeu du prince Louis-Joseph de Bourbon.
La figure paternelle a une grande importance dans la formation affective et intellectuelle de Donatien. Jean-Baptiste François de Sade (1702-1767), père du marquis, fut diplomate et courtisan, libertin et homme de lettres. Sa personnalité complexe et séduisante joua un rôle essentiel dans essentiel dans l'éducation et la formation de son fils. Volontiers initiateur, le comte est vite effrcomte est vite effrayé par le mélange de froideur et de fanatisme, de méthode et de fureur, dont fait preuve le jeune Donatien, dans la recherche du plaisir.
La comtesse de Sade (1712-1777) intervient très peu dans la vie de son fils. A quatre ans, l'enfant est confié en Provence. L'éducation de Donatien revient exclusivement à des membres de la famille paternelle. Cette absence de la mère donne lieu, dans le système sadien à une haine active: la transmission philosophique se fait par le père contre la vertu maternelle. Les leçons de libertinage paternelles combattent violemment le pouvoir de reproduction de la mère.
Le comte a réussi à léguer à son fils sa vision du monde marquée par la révolution des moeurs, et la conviction d'être né pour jouir. Il lui a aussi communiqué sa passion pour le théâtre et la littérature. Après la mort de Jean-Baptiste de Sade, le Marquis ne cessa de chérir sa pensée.
1.2. Intermède révolutionnaire.
La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, ne libère pas le Marquis. Celui-ci, dix jours auparavant, a été transféré à Charenton, à cause du désordre qu'il entretenait dans la prison : le 2 juillet 1789, le prisonnier, qui s'est aperçu d'une tension inhabituelle dans la citadelle, arrache un tuyau et, s'en servant d'un porte-voix, ameute les passants. Il hurle à travers les barreaux, qu'on égorge les prisonniers.
A partir de sa libération, le 2 avril 1790, c'est comme victime des lettres de cachet et de la tyrannie de l'Ancien Régime que le citoyen "Louis Sade, homme de lettres", peut briguer le titre de révolutionnaire. Mais il ne saurait trop dissimuler face à une morale républicaine ennemie déclarée du libertinage aristocratique, les motifs de son enfermement. Le 1er juillet 1790, Sade prend sa carte de "citoyen actif" de la section de la place Vendôme (nommée en septembre 1792 section des piques) à laquelle appartient aussi Robespierre. En septembre 1792, il devient secrétaire de sa section puis, en juillet 1793, président. Il est arrêté le 8 mars 1794.
Sur le réquisitoire de Fouquier-Tinville, Sade est condamné à mort. Mais quand, au matin du 27 juillet, on vient l'appeler dans la prison de Saint-Lazare pour le conduire à la guillotine, il demeure introuvable. Le condamné se trouve alors à la prison de Picpus. Grâce à des protections politiques, auxquelles a fait appel Constance Quesnet, il échappe, de justesse, à la dernière charrette.
" On dit que lorsque Robespierre, lorsque Couthon, Saint-Just, Collot, ses ministres, étaient fatigués de meurtres et de condamnations, lorsque quelques remords se faisaient sentir à ces coeurs de bronze, et qu'à la vue des nombreux arrêts qu'il leur fallait signer, la plume échappait à leurs doigts, ils allaient lire quelques pages de Justine, et revenaient signer. " Ce texte, écrit en 1797 par Villiers ne fut pas pour dénoncer dans Sade un écrivain immoral, mais pour le compromettre en faisant de lui le complice des maîtres de la Révolution.
La fréquentation d'un collège des Jésuites est une phase obligée de l'éducation d'un jeune noble. Le théâtre tient une place importante dans l'enseignement des Jésuites. La passion de Sade pour le théâtre fut entière et constante. Auteur, acteur, metteur en scène, maître de diction, et même souffleur, le Marquis aime tout du théâtre. Il entretient avec la scène un lien physique, concret. Le dédoublement théâtral, les artifices et les déguisements sont pour lui indissociables de son libertinage et de son univers romanesque. De la scène du théâtre à celle du plaisir, la séparation est flottante. Le Marquis a dans sa jeunesse de nombreuses liaisons avec des actrices.
Sade passe les onze dernières années de sa vie à l'hospice de Charenton. L'amitié qui le rapproche du directeur, M. de Coulmier, lui donne un rôle de premier plan dans l'étonnant programme à la fois médical et théâtral mis en place dans cet établissement. S'il y a quelque chose de triomphant dans la raison sadienne, ce n'est pas seulement pour sa fluidité, pour sa facilité à se mouler dans les formules oratoires, mais aussi pour la vraie victoire qu'elle signifie contre la menace quotidienne de devenir fou.
Sade fut emprisonné sous tous les gouvernements. Il fut d'abord condamné pour ses excès de débauche sous l'Ancien Régime (treize ans de prison, de 1777 à 1790), puis pour ses écrits, sous le consulat et l'Empire (à nouveau treize ans de prison, de 1801 à sa mort, en 1814). La prison est indéniablement le centre tragique de la vie de Sade. Il fallait ces quatre murs pour que se cristallise sa puissance révolutionnaire. Sinon, il n'aurait peut-être jamais écrit ou alors différemment.
Sade est rayé de la société d'une façon quasi-définitive. Cet état de fait rend sa réclusion particulièrement pénible. L'incommunicabilité par le langage est totale : ses lettres sont l'objet de censure. Certaines lettres incluent des interpellations au censeur ("M. Le Gribouilleur"). L'incertitude est la torture du prisonnier. Le Marquis s'interroge sur la durée de la réclusion, soupçonne sa femme d'infidélités. La prison, c'est l'ère des soupçons.
Sade vit un drame spatio-temporel : enfermé dans un espace ridiculement étroit, il est obsédé par l'immensité de l'espace au-delà des murs. Il est également en prise à un temps à la fois rétréci par la monotonie des habitudes, et immense, parce qu'indéterminé.
Le monde carcéral est un monde clos, hermétiquement fermé. " En suggérant un peu d'espoir au prisonnier qui va le démultiplier dans son silence de sa cellule, [les fonctionnaires ] en font son propre geôlier, un bourreau de tous les instants, de toutes les envies, de tous les refus". .
2.3. Univers romanesque carcéral.
L'univers romanesque sadien est un monde carcéral. En effet, les personnages qui voyagent ne vont que de prison en prison, à l'image de Justine. Les lieux dans son oeuvre sont des repaires de brigands, des châteaux, des monastères, des cachots... Le voyage lui-même est un enfermement, il est clos. Selon Roland Barthes : " le voyage sadien n'enseigne rien ". Il ne s'ouvre pas sur le monde extérieur, il se referme sur lui-même, comme un cercle.
Le temps du roman est, comme son espace, très spécifiquement carcéral. Dans l'oeuvre de Sade, on note une répétition sans fin : l'accroissement des épisodes de Justine, d'une version à l'autre (trois versions différentes) ne conduit pas au développement de l'intrigue. Sade dresse patiemment un plan détaillé, puis il écrit une première fois (les infortunes de la Vertu), puis une seconde (Justine ou les Malheurs de la Vertu), puis une troisième (La Nouvelle Justine), à chaque fois reprenant chaque détail, corrigeant la moindre phrase ou mieux la réinventant. Le second récit est le double du premier ; le troisième (quinze cents pages) le triple du second. Le texte est susceptible d'une dilatation sans fin.
3.1. Epistolier : échec d'un châtiment.
Une seule issue s'impose à Sade pour sortir du cercle infernal de la répétition : la révolte. Cette révolte s'exerce contre les murs de sa prison. L'obstination, que Sade oppose à toutes les formes de censure dont il ne cesse d'être la cible, relève d'une énergie singuli&egie singulière, d'autant plus indomptable qu'elle se nourrit des obstacles qu'elle rencontre. Depuis son arrestation à Paris, le 13 février 1777, jusqu'à sa libération de Charenton, le 2 avril 1790, Sade ne communique plus que par écrit.
Les lettres de Sade sont des lettres de prisonnier. Elles ont une fonction de survie affective et matérielle et sont, selon sa formule, ses "seuls horoscopes". Sa plume est la seule arme dont il dispose. Loin d'apprendre à modérer son style, Sade le porte au niveau de sa rage. Les exigences du captif sont d'une minutie exacerbée. Ainsi à propos d'un gâteau au chocolat :
" [...] je veux, écrit-il, qu'il soit au chocolat et noir en dedans à force de chocolat, comme le cul du diable l'est à force de fumée. Mais la glace dais la glace de même ".
Mécontent de celui qu'il reçoit, il réplique :
" Le biscuit de Savoie n'est pas un mot de ce que je demandais : 1) je le voulais glacé tout autour, dessus et dessous, de la même glace que celle des petits biscuits ; 2) je voulais qu'il fût au chocolat en dedans, et il n'y en a pas le plus léger soupçon [...]. Au premier envoi, je te prie de me le faire faire, et de tâcher que quelqu'un de confiance leur voie mettre le chocolat dedans ".
Mme de Sade n'est pas seulement la commissionnaire de son mari, elle est aussi, pour ses textes les moins transgressifs (Aline et Valcour, ses contes et son théâtre), sa lectrice et parfois sa copiste. Elle suit de près l'avancée de son travail d'écrivain. Au fil des années, Mme de Sade va se sentir de plus en plus fatiguée, découragée, et hostile aux idées que défend le Marquis, jusqu'à la séparation du couple.
La prison infligée à Sade est un échec : ce dernier répète que la prison loin de le corriger, le rend "mille fois pis", pour la raison que la prison ne le que la prison ne corrige pas : Sade souligne l'absurdité de retirer quelqu'un de la société pour lui apprendre à bien s'y comporter.
3.2. Révolte omniprésente dans son oeuvre.
L'oeuvre du Marquis est un exposé systématique de la révolte sadienne. La première révolte enseignée à Eugènie est de renier sa mère pour acquérir une pleine liberté sexuelle. La seconde est de renoncer aux vertus. Le matérialisme de Sade est lui-même une révolte. En profond athéiste, les institutions religieuses ou civiles se trouvent dénoncées, attaquées. De sa plume, le Marquis attaque la société de ses fondements aux cercles les plus hauts.
Sade pratique les deux registres : l'oeuvre choquante et considérée ordurière par ses contemporains (Justine, Les Cent vingt Journées...) et l'art tout classique de la litote, technique du sous-entendu (Crimes de l'Amour, La Marquise de Gange...). Le langage des Cent vingt Journées de Sodome n'est pas de la même nature que celui des Crimes de l'Amour. Ce n'est pas une différence quantitative, mais qualitative.
Sade n'est pas un homme multiple : le registre "décent" plaisait à Sade, comme permettant un plus grand degré d'abstraction. Les romans de mode mineur ne sont que les esquisses, les épures de romans tel que Justine ou Les Cent vingt Journées.
1.2. Le langage est l'arme absolue.
La parole toujours double, annonce ou commente l'acte. Le libertin s'exprime de deux façons bien distinctes : dissertations théoriques, philosophiques (pour justifier ses actes), paroles brèves (ordres, injures).
" Thérèse, me dit-il, vous allez cruellement souffrir [...] Tiens-toi bien coquine, me dit-il, tu vas être traitée comme la dernière des misérables [...] Cette fille me plaît, s'écrit-il, je n'en ai jamais fustigé qui m'ait autant donné de plaisir [...] Allons, dit-il encore, en me retournant, changeons de main, et visitons ceci [...] Voilà, dit-il, l'oiseau que je veux plumer [...] Ah ! ah ! dit le scélérat, j'ai trouvé l'endroit sensible ; bientôt, bientôt, nous le visiterons un peu mieux [...] Levez-vous [...] oui levez-vous et craignez-moi " (Justine)
Le libertin, pendant les scènes de débauche, ne s'exprime que pour donner des ordres ou s'enivrer de ses propres paroles, mais en aucun cas, ces paroles n'attendent de réponse. La réplique est impossible et la parole purement narcissique. Il n'y a qu'une seule et même parole : la voix du personnage qui ordonne, est également celle du narrateur.
" Viens, bel amour, viens que je rende digne, dans ton cul, des flammes dont Sodome m'embrase. Il a les plus belles fesses... les plus blanches ! Je voudrais qu'Eugènie, à genoux, lui suçât le vit pendant ce temps-là ! Par l'attitude, elle exposerait son derrière au chevalier qui l'enculerait, et Mme de Saint-Ange, à cheval sur les reins d'Augustin, me présenterait ses fesses à baiser ; armée d'une poignée de verges, elle pourrait au mieux, ce me semble, en se courbant un peu, fouetter le chevalier, quer le chevalier, que cette stimulante cérémonie engagerait à ne pas épargner notre écolière. (La posture s'arrange) Oui, c'est cela ; tout au mieux, mes amis ! En vérité, c'est un plaisir que de vous commander des tableaux ; il n'est pas un artiste au monde en état de les exécuter comme vous ! " (La Philosophie dans le Boudoir)
Les scènes de débauche n'existent que parce qu'elles sont racontées. Une constante dans l'oeuvre de Sade est que l'acte n'est vu que parce qu'il est dit : le libertin parle plus au lecteur qu'à la victime. Le dialogue Sadien est un monologue masculin qui ne se soucie guère du plaisir opaque de l'autre. C'est en quelque sorte, le monologue unisexe d'un prisonnier qui fantasme ses dialogues.
2. Détailler / Répéter / Perfectionner.
Sade n'a pas peur de la monotonie : il la recherche. On peut même parler d'un goût de la répétition, qui s'inscrit dans une vocation pédagogique. On assiste ainsi à un véritable lavage de cerveau du lecteur, qui le conduit inévitablement à l'écoeurement. Au début des Cent vingt Journées, l'auteur s'adresse au lecteur :
" Sans doute, beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s'en trouvera quelqu'uns qui t'échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu'il nous faut ; si nous n'avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient ? C'est à toi à le prendre et à laisser le reste, un autre en fera autant, et petit à petit à petit tout aura trouvé sa place. C'est l'histoire d'un magnifique repas où six cents plats divers s'offrent à ton appétit ; les manges-tu tous ? Non, sans doute, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t'avises pas de gronder l'amphitryon qui te régale. Fais de même ici : choisis et laisse le reste sans déclamer contre ce reste, uniquement parce qu'il n'a pas le talent de te plaire. Songe qu'il plaira à d'autres et sois philosophe ". (Les Cent vingt Journées de Sodome)
Sade, par cet aveu, est conscient que le plat qu'il nous propose est totalement indigeste. Un des buts des Cent vingt Journées est d'enfermer la tête du lecteur dans un sac plastique pour qu'il se voie mourir en même temps que son appétit de lecture.
La précision qu'il apporte aux scènes d'orgies est aux antipodes du réalisme. La réitération devient un rouage. On peut parler de mathématique pure, et non de peinture.
" Il fait chier une fille A et une autre B. Puis il force B à manger l'étron de A et A a mangé l'étron de B. Ensuite elles chient Ensuite elles chient toutes les deux et il mange leurs deux étrons [...] Il fouette une fille neuf jours de suite à cent coups le premier jour, toujours en doublant jusqu'au neuvième inclus ". (Les Cent vingt Journées)
Sade se répète : il a la volonté de tout dire, de pousser le langage jusqu'à sa limite la plus extrême. Les variations d'une même scène tendent vers l'infini.
" Il force un frère à foutre sa soeur devant lui, et il la fout après ; il les fait chier tous les deux avant [...] Il force un père à foutre sa fille après que lui l'a dépucelée [...] Il mène sa fille à neuf ans au bordel, et l'y dépucelle tenue par la maquerelle. Il a eu douze filles, et il les a ainsi dépucelées toutes [...] Il ne veut dépuceler que de trente à quarante ans [...] Il ne veut dépuceler que des religieuses et dépense un argent immense pour en avoir ; il en a. " (Les Cent vingt Journées)
L'excès vécu par les libertins doit être vécu jusqu'à l'écoeurement du lecteur...
" Il se fait placer dans un panier préparé qui n'a d'ouverture qu'à un endroit, où il place le trou de son cul frotté de foutre de jument dont le panier représente le corps couvert d'une peau de cet animal. Un cheval entier, dressé à cela, l'encule, et pendant ce temps-là, dans son panier, il fout une belle chienne blanche [...] Il fout une chèvre en narines, qui pendant ce temps-là lui lèche les couilles avec la langue ; pendant ce temps-là on l'étrille et on lui lèche le cul alternativement [...] Il coupe les quatre membres d'un jeune garçon, encule le tronc, le nourrit bien et le laisse vivre ainsi ; or comme les membres ne sont pas coupés trop près du tronc il vit longtemps. Il l'encule plus d'un an ainsi ". (Les Cent vingt Journées)
Les Cent vingt Journées sont constituées de six cents passions à l'image des précédents extraits. Il n'est pas difficile d'imaginer le processus s'opérant sur le lecteur qui transforme sa curiosité et son amusement du début en profond ennui, pour ne plus faire place qu'à de l'écoeurement bien avant la fin du récit. Cette répétition est un fantasme fondamental de la vie claustrale. Dans une autre mesure, on peut voir également dans ce cycle de la répétition une volonté de capitalisation de la totalité des actes.
2.2. Variations et gradations.
L'écriture de Sade allie monomanie et souplesse, par cette manière unique de progresser sans se modifier. L'art de la variation est une pièce maîtresse chez le Marquis : Sade se déclare prêt à recommencer le manuscrit qu'on lui aura brûlé.
Sade est un écrivain de l'excès. On note un besoin d'excès flagrant dans deux réactions souvent associées par Sade, la colère et la crise.
" Pour moi, sûre que l'instant où la crise qu'il espère aura lieu sera l'époque de la cessation des tourments de la Comtesse, je mets tous mes soins à déterminer cette crise, et je deviens, ainsi que vous le voyez, Madame, catin par bienfaisance, et libertine par vertu. Il arrive enfin ce dénouement si attendu, je n'en connaissais ni les dangers ni la violence [...] Gernande était près de dix minutes dans le délire, en se débattant comme un homme qui tombe d'épilepsie, et poussant des cris qui se seraient entendus d'une lieue : ses jurements étaient excessifs, et frappant tout ce qui l'entourait, il faisait des efforts effrayants. Les deux mignons sont culbutés, il veut se précipiter sur sa femme, je le contiens : j'achève de le pomper, le besoin qu'il a de moi fait qu'il me respecte ; je le mets enfin à la raison, en le dégageant de ce fluide embrasé, dont la chaleur, et l'épaisseur, et surtout l'abondance, le mettent en un tel état de frénésie, que je croyais qe croyais qu'il allait expirer ; sept ou huit cuillers eussent à peine contenu la dose, et la plus épaisse bouillie en peindrait mal la consistance..." (Justine)
La gradation des sexes est également le signe de l'accroissement du délire. Cette délire. Cette gradation se marque par la croissante dimension des sexes masculins : ainsi dans La philosophie dans le boudoir, après Dolmancé, le chevalier, "plus gros ", puis Augustin, hercule dont l'énorme engin, la massue ne mesure pas moins de 13 pouces de longueur sur 8.5 de circonférence (soit : 35 * 22.9 cm) et, enfin, entre en jeu, outre un godemiché de 14 * 10 pouces, avec Lapierre, un valet qui ne doit pas déchoir, un "des plus beaux membres qui soient peut-être dans la nature, mais malheureusement distillant le virus et rongé d'une des plus terribles véroles qu'on ait encore vues dans le monde ". L'idée de gradation est centrale dans la pensée sadienne. Elle peut traduire un fantasme infantile, oedipien, particulièrement familier aux homosexuels.
Les descriptions de Sade ne sont pas scientifiques : les postures demeurent limitées, sans évolution, sans histoire, comme la répétition des phénomènes naturels. Le Marquis n'est pas scientifique dans ses descriptions, il l'est par ses classifications. Il est animé par une volonté de systématisation qui domine le libre jeu de l'imagination. Les Cent vingt journées en est un des plus beaux exemples : Sade veut classifier six cents passions.
Le génie de Sade réside dans le fait qu'il intériorise la réflexion d'un phénomène connu de tous et, du coup, il découvre des liaisons, des enchaînures que l'on voyait mal avant lui. Un leitmotiv se devine à la lecture de Sade : décrire, classer, intérioriser pour expliquer.
Chez Sade, l'oreille n'est qu'un canal informatique. Le Marquis ne perçoit pas la variété d'ampleur, d'accent, de timbre, de registre, des cris aigus, des sons moelleux, mouillés, en bref les charmes érotiques de la voix. Quand Sade dit d'un personnage qu'il a une "jolie voix", il faut se contenter de cette "jolie voix". De même, le toucher n'est décrit que de l'extérieur. On presse, on pique, on fouette, on ne caresse pas : on pollue... le geste n'est que violence et despotisme n'étant jamais complice ou égalitaire. Sade n'a pas de goût ou d'odorat : jamais les personnages ne s'attirent par leurs odeurs ou le goût de leur peau. Les personnages ne transpirent pas. Sade est enfermé dans un monde d'images, car emprisonné, c'est le seul sens qui lui fait le plus défaut.
Le Marquis n'a que faire du pittoresque, de la couleur et de l'exotisme, de la description des lieux, de la physionomie et de la psychologie. C'est la cruauté qui intéresse et non l'objet élu pour le sacrifice. Mieux, pour être un bon objet, il faut que la victime n'ait pas d'identité. Ainsi, le Marquis ne perd pas de temps en description d'ordre physiologique. Justine est décrite comme ayant " un air de Vierge, de grands yeux bleus, pleins d'âme et d'intérêt, une peau éblouissante, une taille souple et flexible, un organe touchant, des dents d'ivoire et les plus beaux cheveux blonds. " Point final. Plus loin, il décrit une autre victime nommée Octavie : " une jeune personne de quinze ans, de la figure la plus agréable et la plus délicate : elle leva ses beaux yeux avec grâce sur chacune de nous ; ils étaient encore humides de larmes, mais de l'intérêt le plus vif ; sa taille était soupleacute;taisoupleacute;tait souple et légère, sa peau d'une blancheur éblouissante, les plus beaux cheveux du monde..." Les victimes sadiennes sont toutes identiques et correspondent à des critères spécifiques: beaux yeux vifs, peau blanche, taille souple, beaux cheveux. Le reste est laissé à l'imagination du lecteur : " dont les grâces naïves et les traits délicats sont au-dessus de nos pinceaux [...] Je ne m'aviserai pas de peindre ces beautés : elles étaient toutes si généralement supérieures que mes pinceaux deviendraient nécessairement monotones. " (Les Cent vingt journées) Seul le libertin sort de cette grisaille : il a le droit d'avoir un visage, un caractère, mais il préfère, en définitive n'être qu'une voix, un langage, une écriture.
Dans son manifeste Français encore un effort si vous voulez être républicains, Sade propose un système de gouvernement, et cherche à donner à sa pensée fondamentalement négatrice, un aspect positif. Pourtant, là aussi, il faut tout détruire. Sade est avant tout fort pt fort pour la négation. C'est là que s'exprime toute la virulence de son oeuvre. Sade dénombre quatre forfaits que nous pourrions commettre contre notre prochain : la calomnie, le vol, l'impureté, le meurtre. Dans sa volonté de négation, il va s'efforcer de prouver que ces "fautes" n'en sont pas. On sait que la révolution française n'a jamais attaqué le principe de propriété, Sade écrit : " J'oserais demander sans partialité maintenant, si le vol, dont l'effet est d'égaliser les richesses, est un grand mal dans un gouvernement dont le but est l'égalité ". Sur le chapitre des moeurs, Sade va plus loin : rien ne peut obliger une femme à la fidélité : " Jamais un acte de possession ne peut être exercé sur un être libre ; il est aussi injuste de posséder exclusivement une femme qu'il l'est de posséder des esclaves ". Quant au meurtre, puisqu'il n'outrage pas la nature qui est aussi bien force de destruction que puissance de création, pourquoi l'interdire ? D'ailleurs, qu'importe àorte à la société qu'il y ait un individu de plus ou de moins ?
Il ne s'agit pas tant d'imaginer une société viable que de créer une anti-société. Dès lors, il faut créer une anti-religion, une anti-morale,n, une anti-morale, en restituant au mot "anti" son double sens grec de contre et d'en face. Le monde de Sade est un anti-monde, une contradiction permanente du monde existant, une sorte de construction systématiquement inversée, une antithèse.
Toutes les valeurs, tous les mécanismes sont pervertis. La solitude, au lieu d'aboutir à l'élévation des âmes, permet les débauches sans limites, sans sanctions. De même, la pédagogie est très présente chez les libertins : mais ici, les élèves sont formés pour le Mal.
Il n'y a qu'un mécanisme qui, lui, est reflété du monde diteacute; du monde dit normal, sans aucune altération de son fonctionnement fondamental : c'est l'argent. L'argent réduit les êtres à l'asservissement total, tandis qu'il libère les autres. Les débauchés appartiennent souvent à la plus haute finance, c'est à dire à la classe la plus riche de l'Ancien Régime. L'argent est la seule valeur, dont le sens n'ait pas été perverti, parce qu'il est lui-même déjà un instrument de perversion.
" Un Dieu suppose une création, c'est-à-dire un instant où il n'y eut rien, ou bien un instant où tout fut dans le chaos. Si l'un ou l'autre de ces états était un mal, pourquoi votre imbécile Dieu le laissa-t-il subsister ? Etait-ce un bien ? pourquoi le changea-t-il ? Mais si tout Mais si tout est bien maintenant, votre Dieu n'a plus rien à faire ; or, s'il est inutile, peut-il être puissant ? et s'il n'est pas puissant, peut-il être Dieu ?" ( La Nouvelle Justine)
Pierre Klossowski explique le caractère complexe des rapports qu'entretient la conscience sadique avec Dieu et avec le prochain. Il montre que ces relations sont négatives, mais qu'elle réintroduit les notions qu'elle supprime : la notion de Dieu et du prochain, dit-il, sont indispensables à la conscience du libertin. Sade est profondément athéiste, mais cet athéisme n'est pas de sang-froid. Dès que dans le développement le plus tranquille apparaît le nom de Dieu, aussitôt le langage se met à brûler, le ton s'élève :
" A la volonté d'un prêtre, c'est-à-dire d'un gredin couvert de mensonges et de crimes, ce grand Dieu, créateur de tout ce que nous voyons, s'abaissera jusqu'à descendre dix ou douze millions de fois par matinée dans un morceau de pe dans un morceau de pâte, qui devant être digéré par les fidèles, va se transmuter bientôt, au fond de leurs entrailles, dans les excréments les plus vils ; et cela, pour la satisfaction de ce tendre fils, inventeur odieux de cette impiété monstrueuse dans un souper de cabaret ! Il l'a dit, il faut que cela soit ; il a dit : " Ce pain que vous voyez sera ma chair, vous le digérerez comme tel : or je suis Dieu, donc Dieu sera digéré par vous ; donc le créateur du ciel et de la terre se changera en merde, parce que je l'ai dit ; et l'homme mangera et chiera son Dieu, parce que ce Dieu est bon et qu'il est tout-puissant ". Cependant les inepties s'étendent ". (La Nouvelle Justine )
On peut se demander si cette haine brûlante, ces blasphèmes, témoignent en fait, d'une volonté de forcer Dieu à sortir de son silence ? Il n'en est rien : tout indique au contraire que cette haine puissante ne s'est attachée à Dieu que parce qu'elle a trouvé en lui un aliment privilégié. Dieu, pour Sade, n'est manifestement que le support de sa haine.
Sade écrit : " L'idée de Dieu est le seul tort que je ne puisse pardonner à l'homme ". La croyance en un Dieu toroyance en un Dieu tout-puissant qui ne laisse à l'homme que la réalité d'un fétu de paille, impose à l'homme intégral sadien le devoir de ressaisir ce pouvoir surhumain, en remplissant lui-même,ant lui-même, le droit divin que les hommes ont reconnu à Dieu. Le criminel, lorsqu'il tue, est Dieu sur terre, parce qu'il réalise entre lui et sa victime les rapports de subordination où celle-ci voit la définition de la souveraineté divine. N'oublions pas que ce pouvoir est tout de négation : être Dieu ne peut avoir qu'un sens, écraser les hommes, anéantir la création.
La nature est l'un des mots que, comme tant d'écrivains de son temps, il écrit le plus volontiers. C'est au nom de la nature qu'il mène la lutte contre Dieu et contre tout ce que Dieu représente, en particulier la morale. Cette nature, c'est d'abord pour lui la vie universelle, ainsi les instincts immoraux sont bons, puisque ce sont des faits naturels et que la première et la dernière instance, c'est la nature. Mais conscient du fait que ce système place les instincts vertueux et les impulsions mauvaises à égales valeurs, il affirme ensuite que le crime est plus conforme à l'esprit de la nature, parce qu'il est mouvement, c'est-à-dire vie ; la nature veut créer, dit-il, elle a besoin du crime qui détruit. Un thème central chez Sade : "Les moeurs ne dépendent pas de nous, mais de la Nature. Il n'y a pas de conflit entre la Nature et ma nature. Le conflit apparaît entre ma nature et les faux principes de la société ".
Cependant, à force de parler de la nature, de trouver en face de lui cette référence souveraine et indépassable, l'homme de Sade peu à peu s'irrite, et sa haine la lui rend bientôt inbientôt insupportable. Cette révolte a deux motifs. D'un côté, il lui apparaît intolérable que la puissance de destruction qu'il représente n'ait d'autre fin que d'autoriser la nature à créer. D'autre part, dans l'autre part, dans la mesure où il fait lui-même partie de la nature, il sent que la nature échappe à sa négation et que plus il l'outrage et mieux il la sert, plus il l'anéantit et plus il subit sa loi.
" Il n'y a dans tout ce que nous faisons que les idoles et des créatures offensées, mais la nature ne l'est pas, et c'est elle que je voudrais pouvoir outrager, je voudrais déranger ses plans, contrecarrer sa marche, arrêter la roue des astres, bouleverser les globes qui flottent dans l'espace, détruire ce qui la sert, protéger ce qui lui nuit, l'insulter, en un mot, dans ses oeuvres, et je n'y puis réussir ".
Sade sent parfaitement qu'anéantir toutes choses, ce n'est pas anéantir le monde, car le monde n'est pas seulement universelle affirmation mais universelle destruction. Sans vouloir moderniser sa pensée, Sade a compris qu'on ne peut penser le néant du monde qu'à l'intérieur d'un tout qui est toujours le monde. Comme nous l'avons vu, si le crime est l'esprit de la nature, il n'y a pas de crime contre la nature, et par conséquent, par conséquent, il n'y a pas de crime possible. Et c'est dans la rage la plus vive, que Sade prend conscience que si le crime n'existe plus, il doit renoncer &a il doit renoncer à l'esprit de négation, car cela serait admettre que celui-ci pourrait se supprimer lui-même. Cette conclusion le conduit peu à peu à retirer toute réalité à la nature.
Qu'est-ce que les hommes, s'ils sont néants devant Dieu ? Qu'est-ce que Dieu, mis en présence de la nature ? Qu'est-ce que la nature, contrainte de s'évanouir devant l'homme qui porte en soi le besoin de l'outrager ? Et ainsi se ferme le cercle. Partis des hommes, nous revenons à l'homme. Seulement celui-ci porte un nom nouveau : il s'appelle l'Unique. L'homme intégral ainsi formé est aussi entièrement détruit : il s'est détruit en tant qu'homme, puis en tant que Dieu, puis en tant que Nature, pour enfin devenir l'Unique. Maintenant, il peut tout, car la négation en lui est venue à bout de tout. Pour l'homme intégral, qui est le tout de l'homme, il n'y a pas de mal possible. S'il fait du mal aux autres, quelle volupté ! Si les autres lui font du mal, quelle jouissance! Il est donc inaccessible aux autres. Personne ne peut lui porter atteinte, rien n'altère son pouvoir d'être soi et de jouir de soi.
La composition des Cent vingt journées met en scène l'ascension des six cents degrés conduisant au comble de "l'affreux".
" Pendant la nuit, le Duc et Curval, escortés cortés de Desgranges et de Duclos, descendent Augustine au caveau ; elle avait le cul très conservé, on la fouette, puis chacun l'encule sans décharger, ensuite le Duc lui fait cinquante-huit blessures sur les fesses, dans chacun desquelles il coule de l'huile bouillante. Il lui enfonce un fer chaud dans le con et dans le cul, et la fout sur les blessures avec un condom de peau de chien de mer qui redéchirait les brûlures. Cela fait, on lui découvre les os et on les scie en différents endroits, puis l'on découvre ses nerfs en quatre endroits formant la croix, on attache à un tourniquet chaque bout de ces nerfs, et on tourne, ce qui lui allonge ces parties délicates et la fait souffrir des douleurs inouïes.
On lui donne du relâche pour la mieux faire souffrir, puis on reprend l'opération, et à cette fois on lui égratigne les nerfs avec un canif à mesure qu'on les allonge. Cela fait, on lui fait un trou au gosier par lequel on ramène et on fait passer sa langue, on lui brûle à petit feu le téton qui lui reste, puis on enfonce dans le con une main armée d'un scalpel avec lequel on brise la cloison qui sépare l'anus du vagin ; on quitte le scalpel, on renfonce la main, on va chercher dans ses entrailles et la force à chier par le con, ensuite par la même ouverture on va fendre le sac de l'estomac. Puis l'on revient au visage, on lui cau visage, on lui coupe les oreilles, on lui brûle l'intérieur du nez, on lui éteint les yeux en laissant distiller de la cire d'Espagne brûlante dedans, on lui cerne le crâne, on la pend par les cheveux, en lui attachant des pierres aux pieds pour qu'elle tombe et que le crâne s'arrache.
Quand elle tomba de cette chute elle respirait encore et le duc la foutit en con dans cet état ; il déchargea et n'en sortit que plus furieux. On l'ouvrit, on lui brûla les entrailles dans le ventre même, et on passa une main armée d'un scalpel qui fut lui piquer le coeur en dedans, à différentes places. Ce fut là qu'elle rendit l'âme ; ainsi périt à quinze ans et huit mois une des plus célestes créatures qu'ait formée la nature". (Les Cent vingt Journées)
La description minutieuse et systématique de dépravations sans aucun doute "affreuses" oblige à constater que la volonté imperturbable d'aller jusqu'au bout a pour conséquence une espèce d'entraînement ascétique à l'excès. Le Mal se dissimule derrière l'entraînement à se rendre finalement supportable des choses qui ne le sont pas. Le Mal réside également dans l'effet contagieux qui entoure ses représentations. Certains trouvent la lecture de Sade ennuyeuse. Cette impression de monotonie est peut-être l'autodéfense instinctivement sécrétée par le lecteur contre le risque de contagion.
Devant l'Unique, tous les êtres êtres sont égaux en nullité, et en les réduisant à rien, il ne fait que rendre manifeste ce néant. C'est ce qui rend le monde de Sade si étrange. Les scènes de férocité se succèdent invariablement. Les répétitions sont infinies. Dans une seule séance, il est fréquent que chaque libertin torture, massacre dix ou douze victimes ; puis il recommence le lendemain, puis le surlendemain. En fait dans ces mises à mort gigantesques, ceux qui meurent n'ont déjà plus la moindre réalité. S'ils disparaissent avec cette facilité dérisoire, c'est qu'ils ont été préalablement annihilés par un acte de destruction absolue. Le monde où avance l'Unique est un désert : les êtres qu'il y rencontre sont moins que des choses, moins que des ombres, en les tourmentant, en les détruisant, ce n'est pas de leur vie qu'il s'empare, mais c'est leur néant qu'il vérifie.
" Examinez votre situation, ce que vous êtes, ce que nous sommes, et que ces réflexions vous fassent frémir, vous voilà hors de France au fond d'une forêt inhabitable, au-delà de montagnes escarpées dont les passages ont été rompus aussitôt après que vous les egrave;s que vous les avez franchis, vous êtes enfermées dans une citadelle impénétrable, qui que ce soit ne vous y sait, vous êtes soustraites à vos amis, à vos parents, vous êtes déjà mortes au monde ". (Les Cent vingt journées)
Qu'est-ce que le Mal ? Quelle est la signification de ce délire comptable, de cet ordonnancement chiffré visant à tout quantifier : les corps, les vices, les crimes, les dimensions phalliques ? L'accumulation des détails, au lieu d'y asseoir la ressemblance la déplace perpétuellement, non vers des actes, mais vers des comptes. Ces derniers n'ont que faire de la crédibilité puisque leur justesse suffit à les rendre vrais. Qu'est-ce que le Mal ?
C'est la comptabilité, qui transforme le corps en marchandise et qui limite la relation à la possession. L'oeuvre de Sade détruit la morale et la la morale et la remplace par l'économie. Le véritable but de l'oeuvre de Sade n'est pas d'être érotique, ni pornographique : la chair pour Sade n'est qu'une matière dont il a uniquement souci dniquement souci de définir les utilisations et le marché. Les libertins, dans la répétition des figures érotiques, n'ont d'autres fins que d'utiliser les corps, la "marchandise" de la manière la plus efficace.
On ne manque pas en étudiant Sade d'être étonné des précautions qu'a prise l'histoire pour faire de Sade une prodigieuse énigme. Quand on songe à cette existence confinée et interdite, au point que la mise au secret de son oeuvre semble le condamner lui-même, encore vivant, à une prison éternelle, l'on en vient à se demander si les censeurs et les juges, qui prétendent murer Sade, ne sont pas finalement au service de Sade. Ce sont les gardiens de la gardiens de la moralité qui, en le condamnant au secret, se sont faits en lui les complices de l'immoralité. Sade, de dix façons a formulé cette idée, que les plus grands excès de xcès de l'homme exigeaient le secret, l'obscurité de l'abîme, la solitude inviolable d'une cellule.
SADE, Les Crimes de l'Amour, Librairie Générale française, 1972.
SADE, Justine ou les Malheurs de la Vertu, Librairie Générale française, 1973.
SADE, Les 120 Journées de Sodome, P.O.L Editeur, 1992.
SADE, La Philosophie dans le Boudoir, Editions Gallimard, 1976.
SADE, La Nouvelle Justine, Union Générale d'Editions, 1978.
SADE, La Marquise de Gange, Editions Slatkine, Paris-Gs Slatkine, Paris-Genève, 1996.
M. BLANCHOT, Sade et Restif de la Bretonne, Editions de Minuit, 1963.
E. BOUTOUTE, Sade E. BOUTOUTE, Sade et les Figures du Baroque, L'Harmattan, 1999.
F. LAUGAA-TRAUT, Lectures de Sade, Librairie Armand Colin, Paris, 1973.
C. THOMAS, Sade, Editions du Seuil, mai 1994.
J. PAULHAN, Le Marquis de Sade et sa Complice, Editions Complexe, 1987.
1740 - Naissance de Donatien-Aldonse-François de Sade. Seigneur de la Coste et de Saumane, coseigneur de Mazan, l'écrivain est un aristocrate de vieille souche.
1750 - L'enfant poursuit ses études
chez les jésuites de Louis-le-Grand. La vie des collèges
était rude. A Louis-le-Grand,. A Louis-le-Grand, une très
grande place était laissée aux activités théâtres.
Sade put donc s'exercer très tôt à jouer : or, il sera
hanté toute sa vie par le théâtre.
1754 - Sade quitte Louis-le-Grand pour
entrer à l'école des Chevau-légers où n'étaient
admis que les jeunes gens de la plus ancienne noblesse.
1755 - Il est nommé sous-lieutenant
au régiment du Roi, infanterie, et ensuite capitaine de cavalerie.
Il participa à la guerre de Sept Ans, et bravement.
1763 - La première passion que
nous connaissions à Sade fut celle qui le lia à Mlle de Lauris,
châtelaine de Vacqueyras ; il était décidé à
l'épouser, quand intervr, quand intervint l'opposition de la famille.
Il épouse à regret Mlle de Montreuil, de petite noblesse
de robe, mais assez riche. La famille de Montreuil avait de puissantes
relations à la cour, ce qui croyait-on, servirait à la carrière
de Sade ; mais ces relations, en fait la redoutable belle-mère s'en
serère s'en
servit surtout contre son gendre pour obtenir de prolonger ses incarcérations.
Quatre mois après son mariage, le jeune marquis est incarcéré
à Vincennes. Il n'y reste guère, grâce à l'intervention
de son père : une résidence obligatoire est assignée
au marquis : le château d'Echauffars. Parmi les maîtresses
qu'il eut pendant les premières années de son mariage, outre
les filles fournies par la Brissault, il faut signaler des comédiennes
de l'Académie royale de musique : Mlle Colet, Mlle Beauvoisin qu'il
installa même à Lacoste pour un temps : il fit alors restaurer
à grands frais le théâtre du château. Deux "affaires
" très révélatrices :
1763 - Octobre. Sade passe une nuit
avec Jeanne Testard "ouvrière en éventails" : la profanation,
"l'impiété horrible" secondèrent un délire
sadomasochiste.
1768 - L'affaire d'Arcueil. Rose Keller
fut emmenée (d'ailleurs de son contentement : elle prétendit
avoir cru en toute bonne foi que le marquis avait des intentions honnêtes)
dans sa petite maison d'Arcueil, le dimanche de Pâques : là
aussi scène de libertinage où le saage où le sadisme semble capital.
Sade est incarcéré à Saumur, puis à Pierre-Encise,
près de Lyon.
1768 - Novembre. Sade revient à
son château de Lacoste. Il est très épris de sa belle-soeur,
la chanoinesse Anne-Prospère de Launay ; elle l'accompagnera en
Italie, en 1772, lorsqu'il fuira. C'est qu'un nouveau scandale avait éclaté
:
1772 - 27 juin. De passage à
Marseille, Sade s'était livré à une partie avec des
prostituées et son valet. Il avait donné aux filles des bonbons
à la cantharide qui les rendirent malades. Voilà le marquis
condamné par le Parlement de Provence à la peine de mort
pour empoisonnement et sodomie. Il se réfugie à Chambéry.
En décembre, il est arrêté par ordre du roi de Sardaigne
et conduit au fort de Miolans, dont il s'évadeont il s'évade
le 1er mai 1773. Après une période où il change souvent
de domicile pour dérouter les poursuivants, il revient à
Lacoste. De nouveaux scandales, dont le plus retentissant est "l'affaire
des petites filles". La présidente de Montreuil est devenue, depuis
la séduction d'Anne-Prospère de Launay, l'ennemie acharn&e, l'ennemie acharnée
de son gendre. Elle obtient une lettre de cachet.
1777 - Février. Sade est emprisonné
au donjon de Vincennes.
1778 - Juin. L'arrêt du parlement
d'Aix est cassé : il n'y a pas eu d'empoisonnement. Sade est pourtant
emprisonné encore à Vincennes de septembre 1778, à
février 1784 ; puis transféré à la Bastille
où il écrit Les Crimes, les Historiettes, la première
Justine, les Cent vingt Journées, Aline et Valcour. Il sera envoyé
à Charenton, pour avoir tenté d'ameuter la foule, en criant
qu'on allait égorger des prisonniers à la Bastille.
1789 - La révolution, qui devait
l'emprisonner à nouveau, commença pourtant par le libérer,
puisqu'elle avait aboli les letle avait aboli les lettres de cachet. Il
participe activement aux travaux des premiers temps de la Révolution,
en particulier à la Section des Piques. Il s'occupe de la réforme
des hôpitaux.
1791 - Justine ou les Malheurs de la
Vertu. En Hollande. Chez les librairies associés (Paris, Girouard).
Adresse d'un citoyen de Paris au roi des Français, Girouard.is, Girouard.
1792 - Divers opuscules émanés
de la Section des Piques.
1793 - Août. Victime de sa modération
et de son humanité, Sade est emprisonné. Transféré
de prison en prison, il doit d'ailleurs à ces transferts incessants
de ne pas être guillotiné avant thermidor : il est sur la
liste fatale ; mais on ne va pas le chercher dans la prison où il
est. La réaction thermidorienne lui donne droit à une période
de liberté (octobre 1794-mars 1801).
1795- Aline et Valcour, ou le roman
philosophique. Ecrit à la Bastille un an avant la Révolution
de France, chez Girouard, 1783 (1795 ). La Philosophie dans le Boudoir.
Ouvrage posthume de l'auteue posthume de l'auteur de Justine. A Londres,
aux dépens de la Compagnie, 1795. La Nouvelle Justine, ou les Malheurs
de la Vertu.
1797 - En Hollande.
La Nouvelle Justine, ou les Malheurs
de la Vertu. Suivie de l'Histoire de Juliette, sa soeur. En Hollande, 1797.
Oxtiern, ou les Malheurs du libertinage. Représenté au théâtre
Molière en 1791. Chez Blaizot, an VIII.
1799 - Les Crimes de l'Amour. Nouvelles
historiques et tragiques, précédées d'une " Idée
sur les romans ", par D.A.F. Sade, auteur d'Aline et Valcour. Massé,
an VIII, 4 vol.
1800 - L'auteur des Crimes de l'Amour
à Villeterque folliculaire. Massé, an IX.
1801 - Sade est de nouveau incarcéré
par le Consulat, comme auteur libertin. Sainte-Pélagie, Bicêtre
et enfin Charenton où viendra le rejoindre Marie-Constance. A Charenton,
Sade organise des représentations théâtrales. Grande
période d'activité littéraire.
1813 - La Marquise de Gange, Béchet,
1813, 2 vol.
1814 - Malade, Sade demande en vain
que la liberté lui soit rendue, quand il meurt le 2 d&eacurt le 2 décembre.
mon email : jackniels@hotmail.com
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