Les contours de la mer Rouge et du golfe dAden dessinent sur la carte une déchirure qui, par la dérive des continents, arracha lArabie de lAfrique. Du côté abyssin, volcans, failles, séismes soulignent que cette dislocation se prolonge. Du Yémen à lÉthiopie, les hauts plateaux et les hommes se ressemblent: certaines populations éthiopiennes se croient dorigine sud-arabe, descendantes de la reine de Saba. De fait, au nord de lÉthiopie, lécriture, les dialectes, la religion antique furent jadis les mêmes quau Yémen himyarite. Mais rien nassure que le principal foyer de lensemble des civilisations éthiopiennes ait été en Arabie plutôt quen Afrique. Grâce à ses montagnes, lÉthiopie a pu refouler les invasions étrangères tout en maintenant des échanges avec les peuples environnants auxquels elle aurait fourni, selon des légendes, le froment et lolivier et, en tout cas, abondance dor, dépices, de miel, de café. Ses alpages sont arrosés plusieurs mois par an de moussons qui sécoulent ensuite, chargées de limon, vers le Soudan et lÉgypte quelles fertilisent. Forteresse abrupte, elle est entourée de terrasses et de vallées tropicales puis de larges déserts ouverts à louest sur la basse vallée du Nil et ses caravanes, à lest sur des mers que fréquentent les flottes dÉgypte et dOrient. Sur ses 1 251 282 kilomètres carrés, lÉthiopie fait vivre 54 millions dhabitants en 1993 (9 millions en 1949; 28 millions en 1974). Sans parler dune préhistoire qui en fait lun des berceaux de lhumanité, lÉthiopie est après lÉgypte la seule nation africaine dont lhistoire sillustre dès lAntiquité; elle possédait, avant notre ère, écriture et monuments. Elle a su rester vierge de toute colonisation, exception faite de loccupation italienne de 1935-1941. Les Éthiopiens nont cessé denregistrer leur histoire par des inscriptions, des monuments, puis des chroniques royales ou religieuses, jusquà nos jours où livres et journaux simpriment dans le même alphabet que jadis. Quand, au XVIe siècle, lÉthiopie cessa dêtre une terra incognita pour lOccident, les érudits recherchèrent ses traditions. Missionnaires, géographes, ethnologues, archéologues modernes se sont plus encore efforcés de la découvrir: même pour lhistoire récente, les traditions locales travestissent les événements, et certaines régions sont restées impénétrables. Plusieurs des peuples qui bâtirent lÉthiopie Harar, Gouragué, Kaffa et surtout les Oromo (surnommés Galla et qualifiés d"envahisseurs") sont restés à lécart des chroniques jusquà la révolution de 1974 qui, rétablissant légalité entre les ethnies, langues et religions, leur a redonné leur place dans lhistoire de la nation. À trois reprises, lÉthiopie sest manifestée comme une puissance mondiale. De lAntiquité au XVe siècle, elle accueille successivement, dans sa culture autochtone déjà puissante, le christianisme et lislam entre lesquels elle se partage. Dominant par Massaoua, Assab et Zeila léconomie du sud de la mer Rouge et de la corne de lAfrique, elle entretient au nord des relations avec la Nubie, lÉgypte et Byzance; à lest, avec lArabie, la Syrie, lArménie et lIran; au sud, avec le royaume Zéndj créé au VIIIe siècle par les négociants réfugiés de Shirâz et du Bahreïn chez les Noirs des côtes entre le Bénadir et Kilwâ. À la fin du XVe siècle, les affrontements entre Turcs et Portugais ruinent les flottes égyptiennes, arabes, indiennes qui entretenaient la prospérité de ces mers: la misère jette les populations éthiopiennes des côtes et des déserts à lassaut des riches plateaux chrétiens du centre, qui nont survécu que grâce à lintervention opportune des Portugais. Mais lempire refuse les exigences religieuses de ses alliés catholiques et, tout en se parant dune fastueuse capitale, Gondar, senferme dans ses luttes féodales. Au XIXe siècle, lÉgypte, stimulée par les Britanniques, veut coloniser lÉthiopie, et louverture du canal de Suez précipite les Européens vers cette Afrique orientale dont ils devinent les richesses. Puis ce sont des plans de partage anglo-italiens qui aboutissent aux colonisations de lÉrythrée, du Somaliland, de la Somalia, du Jubaland et, finalement, à linvasion italienne totale de 1935. En 1941, lAfrica orientale italiana conquise par les Alliés ne serait quune "colonie italienne occupée" si Haïlé Sellassié ne revendiquait lindépendance de sa nation. Que cette restauration impériale ait abouti, trente ans plus tard, à la révolution marxiste de 1974 est logique. Lempereur, en voulant les bénéfices des progrès techniques modernes, a provoqué léveil intellectuel et social en même temps quune misère unifiant ethnies et religions. Quant aux graves séquelles des colonisations étrangères, agressions somaliennes ou dissensions érythréennes, elles avaient déjà montré les effets destructeurs des partages occidentaux dans une Afrique jusqualors historiquement et culturellement cohérente, et suggéré aux nouvelles générations dÉthiopiens quil leur fallait chercher dans lU.R.S.S. ou dans la Chine leurs alliés. 1. Le cadre naturel Hauts plateaux et volcanisme LÉthiopie est constituée par le triangle de hauts plateaux de la "corne de lAfrique" et par la marge de territoires qui lentourent, mais ne représentent que le tiers de lEmpire éthiopien: plaine torride des Danakils et des Somalis à lest et au sud-est, bassin du haut Nil et désert de Nubie à louest et au nord-ouest. Sur le haut plateau, table de 2 000 m daltitude, des massifs montagneux culminent à 2 000 m au-dessus de son niveau moyen. Géologiquement, ce plateau comporte un soubassement de roches anciennes, qui apparaît sur ses bords: en Érythrée, à la lisière du Soudan, au Sidamo au sud et dans la province de Harar. Recouvert de sédiments à lépoque secondaire, le centre doit son aspect actuel au volcanisme qui, au Tertiaire, la recouvert de basaltes, les volcans isolés et les cheminées danciens volcans constituant les plus hautes montagnes (jusquà 4 620 m). Dune façon générale, le plateau est incliné dest en ouest. Il descend graduellement vers la vallée du haut Nil par des ressauts irréguliers. Mais, à lest, où se situent quelques-uns des plus hauts sommets (4 000 et 3 439 m) son rebord tombe brusquement dune hauteur de 2 000 à 2 500 m, sur la mer et la plaine des Danakils. Linclinaison générale est cependant interrompue par de hauts groupes montagneux (probablement centres dune activité volcanique ancienne): le Sémien (Ras Dachan, 4 620 m), les monts Choke (au Godjam), le massif du Lasta, encerclé par la boucle du Takazzé supérieur (Abouna Joseph, 4 198 m), les monts du Wollo, et, au sud le massif de Gamou, en bordure de la dépression des lacs. Climat et hydrographie Grâce à laltitude, le climat est relativement frais. Le relief arrête les nuages et, pendant les trois mois dété, les pluies alimentent de grands fleuves. Sauf lOmo, au sud, qui coule vers le lac Rodolphe, ces fleuves se dirigent vers louest et le bassin du Nil. Au nord, le Takazzé ("le Terrible"), avec ses affluents, descend des monts du Lasta. Mais le principal est lAbbai, ou Nil Bleu, qui prend sa source au lac Tana (ou au petit Abbai qui descend des monts Choke vers ce lac, source identifiée par lexplorateur James Bruce en 1770). Ces cours deau, grossis par les violentes pluies saisonnières, ont creusé dans le plateau non seulement des vallées profondes, mais même dénormes canyons et gorges. Celle du Takazzé a près de 1 000 m de profondeur. LAbbai, qui sort du lac Tana, situé à 1 000 m au-dessous du niveau moyen du plateau, coule (après avoir franchi une barrière de lave de 42 m) dans une gorge dont la dénivellation est de quelque 1 500 m. La montée des eaux de lAbbai détermine la crue du Nil en Égypte. À 1 500 m daltitude, une dépression profonde (Rift Valley), abritant une série de grands lacs, sépare le haut plateau proprement dit dune chaîne de direction sud-ouest nord-est. Elle culmine à 4 340 m dans la province des Aroussi et est prolongée au sud-est par le plateau de Harar, dune altitude moyenne de 300 m qui sincline graduellement vers les plaines de Somalie. Les rivières qui descendent de ces hauteurs se dirigent vers le sud-est, mais seule la rivière Giouba atteint locéan, en République somalienne. La dépression des lacs souvre, vers lest, sur une région basse, de forme triangulaire, la plaine Afar, que draine la grande rivière Awash, descendue de la région dAddis-Abeba et qui, sans atteindre la mer Rouge, se perd dans le lac Abbé, situé à la frontière avec Djibouti. Cest en utilisant la pente suivie par le haut cours de lAwash que le chemin de fer de Djibouti, passant par Dirédawa (117 700 hab.) non loin de Harar, sélève sur le plateau pour atteindre Addis-Abeba, la capitale actuelle (1 673 100 hab.). La réunion de lÉrythrée à lÉthiopie a fourni à celle-ci un débouché sur la mer Rouge, par les ports de Massaoua et dAssab, reliés par route aux villes dAsmara (331 000 hab.), en Érythrée, et de Dessié, au Wollo. 2. Histoire Saba et le royaume dAxoum Les traditions relatives à la reine de Saba (dont se réclame la lignée salomonide des empereurs éthiopiens) nont été écrites quau XIVe siècle, et lArabie du Sud présente des traditions parallèles. Larchéologie a révélé que, pendant au moins dix siècles, le Royaume de Saba a existé en Arabie du Sud. Cependant, surtout en ces dernières décennies, les fouilles ont mis au jour, au Tigré éthiopien, des inscriptions et des monuments appartenant à cette même culture sabéenne et datant du Ve au IIIe siècle avant J.-C. On a dabord supposé quils attestaient une colonisation du plateau éthiopien par les Arabes du Sud, à haute époque, expliquant ainsi le type et la langue sémitique des anciens Éthiopiens. Aujourdhui, on nuance cette thèse. Luniformité culturelle (qui nexclut pas quelques différences) est due à des liens historiques existant manifestement entre le Ve et le IIIe siècle avant J.-C., mais dont on ne peut prouver la présence à une date antérieure. Selon la Bible, il pourrait sagir de deux peuples cousins (Shaba, dArabie, serait petit-fils de Koush, tandis que Saba, dÉthiopie, serait fils de celui-ci et serait donc le plus ancien), mais son exposé généalogique est sujet à caution. Les données archéologiques montrent quà partir du IIe siècle avant J.-C. la culture sabéenne sabâtardit, tandis quapparaît une écriture qui va devenir celle du guèze (éthiopien classique). On ne sait pas encore comment sest élaborée la civilisation axoumite, ni précisément à quelle date. Un texte grec anonyme, Le Périple de la mer Érythrée , mentionne pour la première fois ce royaume. Ce texte, quon a daté du Ier siècle de notre ère, paraît aujourdhui appartenir plutôt au début du IIIe. Ce royaume, dont la capitale était Axoum, serait donc né au cours du IIe siècle après J.-C. Daprès le Périple , son roi était ami des empereurs romains; les navires alexandrins fréquentaient le port dAloulis (dont les fouilles nont encore révélé que peu de choses). Seul le classement des monnaies dor, dargent et de bronze frappées par ces souverains pourra établir la chronologie de leur succession entre le IIIe et le VIIIe siècle. Ce classement nest pas encore fixé de manière certaine. Toutefois, les monnaies permettent de constater le passage du paganisme (croissant et disque) au christianisme (croix). Au début du IVe siècle, un jeune Syrien naufragé, Frumence, recueilli par le négus et élevé à sa cour, convertit celui-ci et devint le premier évêque du pays. Des moines venus dAntioche, au Ve siècle, réalisèrent la conversion définitive du peuple et de ses rois. Au VIe siècle, un roi de lArabie du Sud, converti au judaïsme, ayant martyrisé les chrétiens de son royaume, lempereur Justinien pria le négus Kaleb dintervenir. Celui-ci triompha du souverain arabe, et les églises furent reconstruites. La mainmise de lÉthiopie sur lArabie du Sud dura une cinquantaine dannées, jusquà ce quun descendant royal, à la tête dune troupe de condamnés sortis des prisons de Perse, réussisse à reconquérir son royaume (572). Mais lavènement de lislam mit bientôt fin à la civilisation sud-arabe et lÉthiopie se trouva peu à peu isolée. La période obscure LÉthiopie perdit puis reprit sa côte de la mer Rouge. Au VIIIe siècle, après le sac de Djeddah par les Abyssins, les Arabes réoccupèrent le littoral (Massaoua, ou les îles Dahlak) et Adoulis fut définitivement détruite. Mais, au commencement du Xe siècle, le pays fut en détresse. Une reine de race agaou, païenne, ou peut-être judaïsante, brûlait les églises, tuait les prêtres, emmenait les gens en esclavage, dévastait Axoum et poursuivait le roi de refuge en refuge. Elle fut enfin vaincue, après larrivée dun nouvel abouna. Cependant, la puissance éthiopienne était ébranlée. Les îles Dahlak et la côte des Danakils furent perdues, lislam pénétra au Sidamo et à Harar, et le sultanat dIfat se créa, juste au pied du plateau, à lest. LÉthiopie se trouvait coupée de la mer. Privée de relations extérieures, elle commença à sétendre vers le sud. Dans le Lasta apparut la dynastie Zagoué, dont les origines appartiennent à la légende. De race agaou, elle était usurpatrice, mais, se posant comme rivale de la dynastie légitime salomonienne, elle prétendait descendre de Moïse. Son plus grand roi, Lalibéla, est considéré comme un saint par les Éthiopiens. De la capitale quil fonda, Roha (à laquelle la postérité donna son nom, Lalibéla), il ne reste que les douze églises extraordinaires, qui sont censées composer une nouvelle Jérusalem symbolique et que les foules éthiopiennes vénèrent à légal de la Ville sainte. La dynastie fut renversée, vers 1270, par un Amhara, Yekouno Amlak. Un brillant Moyen Âge La renaissance Yekouno Amlak (1270-1285) prit pour capitale Tegoulet, dans le Shoa. Les historiographes qui écrivirent la Chronique de la gloire des rois (Kebra Nagast) ont célébré la restauration de la lignée des rois axoumites, donnés pour descendants de Salomon et de la reine de Saba (dont on rédigea alors la légende). Yekouno Amlak aurait été un de leurs descendants, échappé au massacre et élevé dans le Shoa. La période qui souvrait allait être marquée par une floraison littéraire qui dura quelque cinq siècles. De grands ordres religieux se créèrent. Les monastères prirent, grâce à la faveur royale, un éclat et une importance primordiales; il ny en avait pas moins de violents affrontements lorsquun abbé désapprouvait et excommuniait le roi. Les souverains édifièrent de magnifiques églises. Couvents et ermitages se multiplièrent dans tout le pays. Des moines éthiopiens sétablirent à Jérusalem (où ils sont encore au Saint-Sépulcre). Cependant, le clergé de la cour prit ombrage de léclat du monarchisme. Les métropolites coptes envoyés dAlexandrie ne furent pas toujours bien vus. Des disputes théologiques senvenimèrent; les moines michaélites et stéphanites furent dénoncés comme hérétiques, et le roi Zara Yaqob, sétant arrogé la capacité de définir lorthodoxie mena contre ces deux ordres une persécution sanglante. Les traités quil fit rédiger définissent encore aujourdhui la foi pour lÉglise dÉthiopie. Léclat chrétien de cette dynastie fut tel quen Europe on identifia alors ce royaume avec celui du légendaire roi asiatique chrétien, le Prêtre Jean. Le Portugal y envoya en 1520 une ambassade qui resta six ans. À son retour, le chapelain Alvarez publia une description des murs et de la civilisation médiévale de lAbyssinie, alors à son apogée, qui fut aussitôt traduite en toutes les langues de lOccident. La lutte contre lIslam et laide portugaise Les rois salomonides sillustrèrent aussi en repoussant, tout dabord victorieusement, les attaques des sultans de lIfat et de lAdal. Cette âpre lutte, poursuivie pendant deux siècles et demi, a fourni à la littérature le sujet de ses plus belles chroniques et de poèmes guerriers, en particulier les guerres victorieuses de Amda Sion (1314-1344). Les campagnes des rois David Ier (1382-1411) et Yeshaq (1414-1429), puis de Zara Yaqob (1434-1468) réduisirent la puissance du sultan dIfat, chef de la ligue musulmane. Mais la province de lAdal prit la relève, et les souverains ne parvinrent pas à la soumettre. Sous le règne de Lebna Dengel (1508-1540), le pays était dans toute sa prospérité. Mais, avant que les Portugais aient pu sentendre avec lÉthiopie contre lavance des Turcs en mer Rouge, le chef de guerre de lAdal attaqua avec deux cents arquebusiers fournis par ceux-ci. Surnommé Gragne ("le Gaucher"), il dévasta le pays jusquau Tigré et à Axoum. Neuf sur dix de ses sujets abjuraient le christianisme, et le roi des rois, acculé dans les montagnes de lintérieur, envoya aux Portugais un appel désespéré. La flotte ottomane tenait alors la mer Rouge. En 1541, les Portugais parvinrent à débarquer quatre cents hommes à Massaoua, sous le commandement de Christophe de Gama (le fils du célèbre Vasco de Gama). Il fallut à Gragne, replié, lappui de neuf cents arquebusiers turcs pour tuer plus de la moitié des chrétiens et pour prendre Christophe, qui fut martyrisé. Cependant, sur une amba que celui-ci avait conquise auparavant, le jeune négus Claude et ses fidèles préparèrent avec les Portugais la victoire finale, et Gragne fut tué dans ce combat. En 1558, les Turcs occupèrent Massaoua. Aucun secours ne pouvait plus venir de la mer. Lannée suivante, le sultan de Harar vainquit Claude et le tua. Cependant, linvasion des Galla allait mettre fin aux luttes entre musulmans et chrétiens. Les survivants portugais étaient restés dans le pays, faute de pouvoir être rapatriés. Les jésuites espagnols Les initiatives autoritaires dun Portugais qui se faisait passer pour un patriarche catholique incitèrent Rome à envoyer des missionnaires de saint Ignace de Loyola, sous la conduite de lévêque espagnol André dOviedo (1554). La mission sétablit à Frémona, près dAxoum, et exerça une influence sur le développement de la littérature théologique et de la langue amharique. Mais, à la fin du siècle, les missionnaires sétaient peu à peu éteints. Malgré le barrage vigilant quopposaient les Turcs à lentrée en Abyssinie, un jésuite espagnol, Pierre Paez, parvint en 1603 à Frémona, où il ouvrit une école. Brillant linguiste, il sut se faire aussi maçon, architecte et charpentier. Libéral patient et discret, il sut convaincre le négus Susenyos décrire au pape pour lui prêter serment dobédience, et à Philippe III dEspagne. Mais Paez mourut, et le pape envoya un autre Espagnol, Mendez, dont les réformes maladroites soulevèrent lopinion publique et provoquèrent une insurrection. Susenyos revint à la foi de ses pères et abdiqua en faveur de son fils, Fasilidas, qui effectua une sévère répression. Les rois de Gondar (XVIIe et XVIIIe s.) Profitant de lépuisement des musulmans comme des chrétiens, après leurs longues luttes, un peuple du Sud, les Galla, envahit les abords du plateau éthiopien et même sinstalla au cur de celui-ci, dans le Shoa, lAmhara et le Lasta. Devant cette menace, Fasilidas transporta sa capitale plus au nord, à Gondar. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, dans le somptueux décor dune ville pourvue déglises et de palais, les rois virent sombrer leur pouvoir. Les trois premiers (Fasilidas, Yohannès et Yasous le Grand entre 1632 et 1705) maintinrent leur autorité. Après lassassinat, au Sennar, de lambassade française de M. du Roule envoyée à Yasous, il ny eut plus de contacts diplomatiques avec lEurope pendant un siècle. Les missionnaires qui parvinrent à pénétrer dans le pays y laissèrent tous la vie. Lexplorateur anglais Bruce qui y séjourna de 1768 à 1772, sous la protection du puissant seigneur du Tigré, a donné une description des rivalités et des luttes sanglantes qui ruinaient le pays; à partir de 1769, les empereurs, sans armée, sans revenus, furent nommés et détrônés par les seigneurs. Lunité de lÉglise se perd dans les luttes doctrinales, et les factions, soutenues par les grands, donnent lieu à des conflits allant jusquau massacre. À la fin du XVIIIe siècle, cest une dynastie de seigneurs galla, musulmans, qui prend le contrôle de la province clé, celle de Gondar; la noblesse chrétienne est en perpétuelle rébellion, en proie aux intrigues et aux rivalités. Chacun cherche à sassurer le contrôle (et le revenu) du territoire le plus vaste possible. En 1827, on se dispute lhéritage du seigneur de Dembiya, qui a rassemblé sous son contrôle toutes les provinces entourant celle de Gondar. Cest en participant à cette lutte que le futur Théodoros allait réussir à restaurer le pouvoir impérial. 3. LÉthiopie face au monde moderne Des princes à Théodoros LAntiquité avait connu dâpres conflits pour la maîtrise des deux routes qui vont de la Méditerranée aux Indes route des caravanes par lIran, route des flottes par la mer Rouge. Lempire dAxoum dut sa puissance à son contrôle des côtes éthiopiennes et sabéennes. Ce trafic maritime déclina lorsque Perses et Arabes puis Turcs et Portugais se le disputèrent. Au XVIIIe siècle, Français et Britanniques, rivaux pour la maîtrise de lInde, rêvaient de rouvrir ce passage par la mer Rouge. Bonaparte eût voulu couper listhme de Suez; empereur, il projeta même, avec le tsar Paul Ier, de conquérir lautre passage, terrestre, entre lIran et lInde (projet que les Russes ont poursuivi de 1865 à nos jours): les conflits des grandes nations pour le contrôle de ces deux routes sattisent sitôt quau XIXe siècle le percement du canal de Suez devient une possibilité. Entre Éthiopie et Yémen, sociétés ou gouvernements achètent des enclaves dont la première est Aden (acquis en 1802 par le gouvernement britannique de Bombay), puis Socotra, Zeila, Berbera, tandis que les Italiens acquerront la baie dAssab, les rivages dAmphila et se montreront au Bénadir; les Français se borneront à Obock. Vers lAbyssinie, les explorateurs affluent (Rochet dHéricourt, 1839 et 1843; Salt, 1805 et 1809; Harris, 1841; Lefebvre, 1839-1843; Combes et Tamisier, 1838). Mais, autour de la mer Rouge aussi bien quen haute Asie, ces mainmises des puissances suscitent résistances et soulèvements nationaux qui particulièrement pour lÉthiopie éclipsent désormais les épisodes de lhistoire intérieure. LÉthiopie rebelle à toute colonisation avait, au XVIe siècle, rejeté à la mer les Turcs, leur concédant seulement contre tribut lusage du port de Massaoua. Au XIXe siècle, les premières tentatives pour lenvahir viennent des Égyptiens qui, depuis 1820, ont annexé le Soudan. Pour déboucher de Kassala sur la mer Rouge, ils revendiquent le port de Massaoua, Kérén et les districts septentrionaux du Tigré où, insidieusement dabord puis par force, ils imposent lislam à quelques tribus jusqualors chrétiennes de cette vieille province éthiopienne. Bien plus au sud, les Égyptiens tentent de sapproprier Zeila et Harar, débouchés vers la mer des marchés de Choa. Ils guettent enfin, depuis le haut Nil soudanais, le sud-ouest éthiopien, où le christianisme national, coupé du centre depuis deux siècles, sétiole. LÉthiopie est dautant plus vulnérable quelle na plus pour défenseur que des "juges" ou "princes", dont les dissensions chrétiens ou musulmans; tigréens, amhara ou oromo divisent le pays. La seule force unificatrice reste lÉglise, qui usera de prophéties fictives pour porter sur le trône tel ou tel descendant dune lignée salomonienne bien diluée depuis le déclin de Gondar. Cest ainsi quelle appuiera des féodaux qui, au dernier instant, sauveront la nation. Théodoros II Le premier de ces sauveurs, qui porte le nom banal de Kassa, est né vers 1820 dun notable: dedjaz Haïlou-Maryam. Tout jeune, il échappe à la dévastation dun monastère proche de Gondar où il était écolier. Sa colère et sa cruauté senflamment contre les féodaux qui démembrent lEmpire (nominalement détenu par une impératrice, Menén) et contre les Égyptiens qui, du Soudan où ils fondent Khartoum, harcèlent lÉthiopie. Dès 1845, Kassa suscite la bienveillance de la reine Menén, dont il épousera une fille, Téouabesh, mais dont il écrasera en 1853 le fils, le puissant Ras Ali, mettant ainsi un terme à lépoque "des juges". En 1855, il fait sincliner le roi du Choa, Haïlé Melekôt, dont peu après il enlève, pour léduquer auprès de lui, le fils, Sahlé-Maryam, qui deviendra son successeur, Ménélik II. Il traite en vassal le chef du Godjam, Ras Adal. Lorsque enfin à Derasguié il écrase Ras Oubié, maître du Tigré, il se couronne empereur et prend ce nom de Théodoros (II) sous lequel de vieilles prophéties éthiopiennes promettaient un sauveur à la nation. De Gondar délabrée, il fait emporter les trésors et les manuscrits à sa nouvelle capitale, Magdala, forteresse naturelle du haut Amhara. Aux Égyptiens, qui préparent (1862) une colonisation, il répond par les armes, tout comme il réplique à lislam, fourrier de leur invasion, en faisant du christianisme un bouclier quil impose sans ménagements à lensemble de sa nation. Il fait appel à la reine Victoria, car il souhaite, contre les Égyptiens et les Turcs, laide des Britanniques: cest ignorer quen 1862 ceux-ci sont alliés aux Ottomans contre la Russie! Rebuté par le silence de lord Russell, il sen prend aux Européens, diplomates ou missionnaires Anglais en premier quil interne et humilie. Cen est trop pour les Britanniques qui, ébranlés par les dernières révoltes des Indes, craignent tout affront à leur prestige particulièrement à ce moment où la Russie occupe Merv, avant datteindre sur les confins afghans loasis de Péndjeh (avril 1885: date restée célèbre, laffrontement entre puissances nétant évité que de peu!). Pour les Anglais, un orage sur le haut Nil (qui, stratégiquement, est lié pour eux à la sphère des Indes), en sajoutant à leurs ennuis afghans, dépasserait leurs forces: ils confient en hâte une expédition militaire à Robert Napier (plus tard lord Napier of Magdala) qui, de Bombay, débarque à Zoula (déc. 1867). Semant lor, profitant de lépouvante que les violences de Théodoros ont suscitées chez les Éthiopiens, Napier assiège Magdala où Théodoros, indomptable, se tue le 13 avril 1868. Les Britanniques emportent à Londres les trésors que Théodoros avait amenés de Gondar deux ans plus tôt. Théodoros, expression dun patriotisme mystique, reste, pour les Éthiopiens, un héros exemplaire. Yohannès IV empereur, Ménélik (II) roi du Choa... Ménélik fuyant Théodoros brigue, de son royaume du Choa, le titre impérial. Il nest pas seul prétendant. Ras Adal règne sur le Godjam, où les produits des ports du golfe dAden séchangent contre ceux du haut Nil. Gobazié, seigneur du Ouag, descendant des rois Zagoué, sintitule Takla-Guiorguis II. Mais ces concurrents sont surclassés par un nommé Kassa, du Témbién, qui se proclame empereur, Yohannès IV, le 11 juillet 1872. Dès lors, le pouvoir se partage entre Ras Adal, qui lutte contre les derviches (il deviendra le roi Takla Haïmanot en 1881), Ménélik dont lautorité sétend sur le centre et le sud de lEmpire, et ce Yohannès IV, qui, tenant le Tigré jusquà la mer, restera jusquà sa mort leur suzerain. Entre Ménélik et Yohannès, lentrevue de Boroumiéda (près de lactuelle Dessié) partage lEmpire, en 1878; outre le Wollo et le Choa, Ménélik obtient le Harar, lOgaden, le Balé, le Sidamo et tout le Sud-Ouest. Il se bornera temporairement au titre de roi (negous ), mais un mariage unit sa lignée à celle de Yohannès avec promesse dhériter du rang impérial. Ménélik et Yohannès vont désormais accélérer la christianisation forcée des populations musulmanes ou païennes et lutter, chacun de leur côté, contre les mêmes périls: les tentatives de colonisation égyptienne, le déferlement du mahdisme soudanais (1881-1898), les pénétrations britanniques et italiennes (surtout depuis 1885). Tandis que Britanniques et Italiens vont subir successivement les assauts du mahdisme au Soudan (1881-1898), puis du "Mad Mullah" en Somalie (1899-1920), au même temps où les Anglais doivent, aux portes de lInde, craindre les Afghans et les Russes, les forces de Yohannès écrasent coup sur coup deux armées égyptiennes modernes: à Goundét en novembre 1875, à Goura en mars 1877. Et pourtant, dès 1881, les Britanniques, débordés par le soulèvement mahdiste (qui harcèle aussi les confins éthiopiens), font appel, pour une stratégie commune, à la fois à laide de Yohannès et à une participation militaire italienne. Yohannès signe à contre-cur le traité Hewett (1884) par lequel, à condition que sa souveraineté sur le nord du Tigré reste reconnue, il tolère temporairement le transit par Massaoua et Chérén de forces italiennes associées à la défense de Kassala. Il regrette toutefois lambiguïté de cette emprise (doù naîtra plus tard le problème de l"Érythrée") et laisse Ras Aloula écraser à Dogali (janvier 1887) une colonne italienne aventurée hors des limites quil a concédées: coup de foudre pour lItalie aussi bien que pour les Britanniques! Quant aux mahdistes, ce même Ras Aloula les avait déjà écrasés près de Kassala à Koufit (sept. 1885); Negous Takla-Haïmanôt allait les défaire en juin 1887 à Metemma, mais être battu six mois plus tard par leur retour. Cest à cette occasion que les mahdistes dévasteront Gondar, puis, repoussés, seront écrasés plus au sud par un général de Ménélik, Ras Gobana. Yohannès se lance à son tour contre 60 000 derviches concentrés à Metemma, les disloque, mais succombe à ses blessures (11 mars 1889). Ménélik II empereur Ménélik II reçoit la couronne que lui prédisaient de factices prophéties annonçant le retour de la dynastie du Choa. Jusquà 1879, il sétait reclus sur les froides altitudes de Debra-Berhân et dAnkobér dominant le désert au débouché des caravanes de Zeila. Ayant reconquis les plaines du Sud, perdues par ses ancêtres au XVIe siècle, il décide dy ressusciter la capitale dEntotto que Lebna-Dénguel avait abandonnée, puis fonde, dans la plaine, Addis-Abeba, "De nouveau fleurie!" (1887). Autour de son palais de curieux pavillons à lindienne et une immense salle de réception , la ville est un camp où se dispersent églises octogonales, marchés, artisans, négociants européens ou orientaux et où afflue le peuple des provinces. Ménélik a, comme Yohannès, déjoué des intrusions égyptiennes qui tentent de simplanter sur toutes les voies reliant les côtes au Choa. En 1870, Raouf Pacha avait occupé les rivages de Zeila à Berbera, puis, en 1875 (lannée même où Yohannès écrase larmée dArakel Bey à Goundét), il avait occupé le Harar, imposant brutalement lislam aux oromo de la ville et des campagnes. Du golfe de Tadjoura, une autre colonne égyptienne montant vers lintérieur est annihilée par le sultan du Aoussa fidèle à Ménélik. Malgré les convoitises italiennes que la France a déjouées, Ménélik reconquiert en 1887 Harar, clé des caravanes du Choa, doù Ras Makonnen, son bras droit, va pacifier lOgaden jusquau Shébelli et au Juba. Au Sud-Ouest, Ménélik affirme sa souveraineté jusquau lac Rodolphe, doù la mission britannique Macdonald décampera avant même quarrive larmée de Ras Ouoldé-Guiorguis, conseillé dans sa marche par lofficier russe Alexandre X. Boulatovitch (1898). Au Sud, il confie au Russe Nicolaï Stepanovitch Leontieff ladministration des terres fertiles du Sidamo et du Borana, que les Britanniques auraient voulu adjoindre à leurs provinces du Jubaland et du Nord-Kenya. Les prétentions égyptiennes ayant avorté, Ménélik échappera-t-il aux Italiens ? Depuis leur humiliante défaite de Dogali, ceux-ci ont confié leur gouvernement à Francesco Crispi, revanchard qui voudrait effacer lÉthiopie de la carte. On usera, envers Ménélik, de duplicité: dès son accès à lEmpire, on lui fait signer (2 mai 1889) le traité dUccialli, où lambiguïté de quelques mots italiens (la version éthiopienne ne la laissait point paraître) ouvre aux colonisateurs le nord du Tigré et les côtes éthiopiennes de la mer Rouge, ensemble disparate quils baptiseront du nom romantique dÉrythrée en janvier 1890 (colonisation pourtant dénoncée comme dispendieuse en hommes et en moyens par lopinion italienne; tandis que les populations autochtones fuiront vers Addis-Abeba la tutelle étrangère) et qui laisse à Rome un protectorat fictif sur lÉthiopie. La duperie sitôt décelée, Ménélik réagit en affirmant son indépendance (fin de 1889), notifie aux puissances létendue traditionnelle de son Empire (avr. 1891) et dénonce finalement le traité (févr. 1893). Incorrigibles, Italiens et Britanniques se partagent lÉthiopie (traité de 1891, puis clauses "secrètes" du traité de 1894) au mépris de conventions franco-britanniques de 1888 stipulant, entre autres, lindépendance éthiopienne du Harar. À trois reprises (1891, 1894 et 1895), la France interviendra auprès de Londres pour contester ces ambitions. La réponse de Ménélik sera la conclusion avec la France daccords pour la construction dun chemin de fer dObock au Nil soudanais, par Addis-Abeba (seul débouché sur la mer depuis que lItalie a confisqué Massaoua, Assab et Zeila); pour lacquisition darmes qui permettront dentraver linvasion du Tigré par les Italiens (victoire dAdoua, aidée par les "chassepots" français, 1er mars 1896); pour une jonction franco-éthiopienne sur le Nil Blanc (1894), qui néchouera que parce que les Britanniques écraseront les derviches et, du même coup, délogeront Marchand de Fachoda (juill. 1898). Lécrasante victoire de lÉthiopie à Adoua entraîne en Italie leffondrement du colonialisme de Crispi. Elle assure à Ménélik la maîtrise voulue pour négocier, en 1897, trois traités bornant les empiètements italiens, britanniques et français. Toutefois, les Anglais, pour protéger lÉgypte et le Soudan, lui imposeront une limitation de ses droits sur les eaux éthiopiennes du Nil Bleu (1902). Quant aux Italiens, leurs intrigues font disparaître mystérieusement du traité délimitant la Somalie un document essentiel: une carte, contresignée comme appendice au traité de 1897. Spéculant sur la maladie de Ménélik, probablement provoquée, Italiens et Britanniques ne renonceraient point à se partager son empire... sur le papier, si le souverain ne sobstinait à survivre et à protester. La France fera elle aussi obstacle aux plus brutales clauses du "traité tripartite" de 1906. Italiens et Britanniques sont dailleurs aux prises depuis 1897 avec la féroce révolte du mullah somali, Mohammed Abdullah Hassan, qui, bénéficiant daides cachées des Éthiopiens, ne sera vaincu quen 1920. Ménélik modernise lÉthiopie: les Postes fonctionnent dès 1893; Addis-Abeba est reliée par téléphone à Djibouti, par télégraphe à Asmara. Un hôpital a été créé par la Croix-Rouge russe en 1896. De Djibouti, le chemin de fer atteint au Harar en 1902 la ville nouvelle de Diré-Daoua. En mai 1907, Ménélik sefface et proclame futur héritier son petit-fils Lidj Iyasou. Limpératrice Taïtou tente de gouverner jusquen 1910; Ras Tessemma est régent jusquen avril 1911, où Ras Mikaél lui succède. Ménélik meurt le 12 décembre 1913, ayant poursuivi sans relâche ce que Yohannès IV et lui avaient conçu pour épargner à lÉthiopie les colonisations étrangères. La succession de Ménélik
Lidj Iyasou, négligeant le trône qui lui échoit, laisse gouverner son père, Ras Mikaél (oromo converti au christianisme) en lui conférant le rang de negous (roi) sur le Wollo, le Tigré, le Bégamedér et le Godjam. Son attachement pour le Harar où il aime résider, sa sympathie pour le mullah rebelle des Somalis sexpliquent par son ascendance paternelle. Au déclenchement de la guerre mondiale qui se répercute en mer Rouge, il pencherait pour les Turcs et les Allemands, doù la fureur des Anglais et des Italiens. La pression diplomatique des Alliés obtient des grands et de lÉglise, le 27 avril 1916, la déchéance de Lidj Iyasou en faveur de Zaouditou, fille de Ménélik, assistée par un régent Ras Tafari, habilement soutenu par les missionnaires catholiques de Harar. Lidj Iyasou, vainement défendu par negous Mikaél dont larmée est défaite à Sagallé (27 oct. 1916), est interné (1921). Il sera relégué dans les monts du Harar où, à la veille de linvasion italienne, Haïlé Sellassié le fait assassiner. Nombre dÉthiopiens gardent la nostalgie de ce prince que la marche imprévisible de lhistoire mondiale écrasa.
La régence: Ras Tafari
Le 11 février 1917, on célèbre le couronnement de Zaouditou-Ménélik. Le régent, Ras Tafari, jusqualors gouverneur du Harar où il a succédé à son père, Ras Makonnen, a pour épouse la princesse Menén, petite-fille de negous Mikaél. Il dégage lÉthiopie des alliances germano-turques de Lidj Iyasou, retournement qui, à la victoire des Alliés, évite à la nation dêtre dépecée comme lItalie lespérait. Il fait admettre lÉthiopie à la Société des nations (S.D.N.) (28 sept. 1923), ce qui nempêche Britanniques et Italiens de se partager une fois encore le pays, sur le papier, par un accord de 1925. Ras Tafari proteste à la S.D.N. (juin 1926). Lencerclement de lÉthiopie se resserre, les Britanniques cédant à la Somalie italienne le Jubaland, seul débouché vers la mer pour les marchés du sud ee lÉthiopie. La seule porte maritime reste le très coûteux chemin de fer "franco-éthiopien" de Djibouti. Tafari accepterait donc un projet daccès à Zeila, suggéré par les Anglais, ou de route vers Assab, proposé par lItalie (2 août 1928), mais qui se révèlent irréalisables. Ayant écrasé une tentative de coup dÉtat, Ras Tafari est proclamé negous (7 oct. 1928). Après avoir acquis des avions Potez et Junkers, il fait instruire par la France des pilotes éthiopiens. Il multiplie dans la capitale écoles et imprimeries. Lorsque Zaouditou meurt "fortuitement" le 2 avril 1930, Negous Tafari (désormais Haïlé Sellassié Ier: "Force de la Trinité") et Woizero Menén sont couronnés le 2 novembre suivant. Une première Constitution est proclamée.Haïlé Sellassié et linvasion italienne
En 1930, le plan fasciste pour envahir lÉthiopie par les armes est prêt: dannée en année, sans bruit, les cartes italiennes qui figuraient la limite entre Somalie et Éthiopie résultant des traités de 1897 et de 1908 ont été escamotées et remplacées par dautres, fort ambitieuses, que les cartographies étrangères ont machinalement copiées; en même temps, profitant du vide de certains secteurs de lOgaden, les Italiens y ont insinué des avant-postes. Reste à mettre le feu aux poudres. Le 23 novembre 1934, une banale commission anglo-éthiopienne inspectant les pâturages du Haud aux confins éthiopiens du Somaliland à plus de 100 kilomètres de la Somalie tombe dans un guet-apens qui, aussitôt déguisé par Rome en "agression" éthiopienne, fait lobjet dune plainte italienne à la S.D.N. La requête, un instant accueillie, fait scandale lorsque des vestiges de la cartographie ancienne sont retrouvés (déc. 1934): lItalie est condamnée. Vaine décision, car déjà Hoare, Laval et Mussolini, malgré lindignation générale, sacrifient lÉthiopie. Envahie simultanément depuis lÉrythrée et la Somalie, bombardée à lypérite et au phosphore, elle est écrasée. Le 5 mai 1936, lempereur quitte Addis-Abeba pour lexil et, le 1er juin suivant, Rome proclame lAfrica Orientale Italiana. À la tribune de Genève, Haïlé Sellassié, déçu dans sa foi en la "sécurité collective", clame lindignation de son peuple avant de sexiler en Angleterre. Mais, déjà, le monde libre a dautres soucis: la guerre civile en Espagne, prélude au déchirement de lOccident. Les patriotes éthiopiens vont résister aux envahisseurs: réseau "Lion noir" dans lOuest; maquis dAbebe Aragaï au Sud-Ouest; commandos qui, entre Addis-Abeba et Djibouti, sassocieront dès 1940, contre les Italiens, aux partisans de la France libre. Le général Graziani échappe, le 20 février 1936, à un attentat: en représailles, 30 000 civils sont massacrés dans Addis-Abeba incendiée; larchevêque Pétros a été fusillé; au couvent de Dabra-Libanos, 499 moines sont exécutés. Au même moment, les occupants défrichent, bâtissent des routes, introduisent électricité, mécanique et radio, et tracent, pour une Addis-Abeba italienne, un plan majestueux. Les murs éthiopiennes seront marquées par cette époque qui, bien quavilie par des génocides aveugles, apporte en compensation le dédain des castes qui existaient sous lEmpire et dissémine des connaissances et des techniques nouvelles. Si, durant la Seconde Guerre mondiale, lItalie ne sétait alliée au nazisme, Haïlé Sellassié eut-il retrouvé son trône? Bien des Éthiopiens ne souhaitaient pas son retour. Lorsque les Alliés vont déloger les Italiens dAfrique Orientale, lempereur quitte avec eux lAngleterre pour Khartoum (juill. 1940). De lOuest, la "force Gédéon" quaccompagne lempereur rejoint les partisans au Godjam et entre dans la capitale le 5 mai 1941. Au Sud, les Britanniques ont reconquis le Somaliland et le Harar. Au Nord, les divisions indiennes du général Platt et la 1re division française libre avec son aviation ont livré les plus durs combats pour enlever Khérén, Massaoua, et Gondar.Haïlé Sellassié de 1941 à 1966
LÉthiopie nest plus, juridiquement, quune "colonie italienne" conquise. Mais on admet, dès février 1941, le retour de lempereur sur le trône: peut-être aurait-il été préférable de faire globalement accéder lex-Africa Orientale Italiana lÉthiopie et les colonies taillées dans ses marges à une décolonisation qui eût rétabli lunité de ces régions; mais il nétait point encore question de "décolonisation" pour des puissances qui songeaient encore à se partager ces régions. Lorsque Haïlé Sellassié voulut récupérer sa nation, certains dont lÉgypte lui contestèrent lÉrythrée: un référendum organisé par les Nations unies constata que (même sans consulter les nombreux Érythréens qui avaient fui jadis vers le centre de lÉthiopie impériale) les Éthiopiens de lex-Colonia Eritrea souhaitaient être fédérés à leur ancienne patrie, ce qui leur fut concédé en 1952. En occupant autrefois ce territoire aride, les Italiens avaient surestimé le trafic commercial qui le traversait, entre la mer et le centre de lÉthiopie: ce trafic déclinait et, dès la fin du XIXe siècle, les quatre cinquièmes de la population autochtone avaient fui vers les provinces impériales par suite des confiscations de leurs terres, de la ségrégation, des discriminations italiennes favorables aux catholiques et aux musulmans. De plus, à la Libération, les Britanniques avaient démantelé ports et voies ferrées sous le prétexte dindemnités de guerre dues par les Italiens. Rattachée à lÉthiopie par un statut fédératif qui la laissait à ses seules ressources, lÉrythrée était exsangue. Et cest pourquoi, hâtivement réunis, les parlementaires érythréens demandèrent par vote lannulation de ce statut fédéral et le bénéfice de tous les droits des provinces ordinaires de lEmpire (nov. 1962). Cette démarche, qui surprit le gouvernement éthiopien lui-même, embrasa les mécontentements politiques ou culturels de lex-colonie. Sur lÉthiopie libérée, les Britanniques maintinrent une tutelle: anglais obligatoire comme seconde langue, conseillers britanniques, administration britannique dans lOgaden et le Haud jusquen 1948. Lempereur sen dégagera par laide américaine: il rencontre le président Roosevelt (1945); il se liera aux États-Unis en 1953 par un accord de défense mutuelle; il fait admettre lÉthiopie à lO.N.U. comme il avait jadis rallié la S.D.N. Son armée modernisée participe activement aux opérations internationales de Corée (1951-1953) ou du Congo. En mars 1964, elle repousse une puissante invasion somalienne du Harar. Une aviation militaire est constituée. Avec laide de la T.W.A. naissent les Ethiopian Airlines (déc. 1945) qui, outre les liaisons intérieures, vont relier lÉthiopie à lEurope, à lAsie et au reste de lAfrique. Lantique port dAssab ressuscité est relié par route à la capitale, concurrençant Djibouti et son chemin de fer. À Massaoua naît une marine de guerre. Un collège universitaire (1946) prélude à la fondation dune université. Des industries sont créées. Le souverain rejette la tutelle que lÉglise copte dÉgypte exerçait depuis mille ans sur la chrétienté éthiopienne: pour la première fois, un Éthiopien est consacré patriarche en 1951. Célébrant, en 1955, le jubilé de son couronnement, Haïlé Sellassié édicte une Constitution "révisée", où des institutions parlementaires se dessinent. Il fit plus usage des aides internationales pour le prestige de sa capitale que pour le développement du pays. Croyait-il encore à cette "sécurité collective" qui navait pu protéger sa nation? Il persista à jouer internationalement un rôle de médiateur. Il poussa à la création de lOrganisation de lunité africaine, qui proclama sa charte en mai 1963 depuis Addis-Abeba, où elle fixa son siège proche de celui de la commission économique des Nations unies pour lAfrique. Lorsquen 1960 Somalia et Somaliland devinrent, unis, une nation indépendante, il prôna une fédération de lest de lAfrique. Il soutenait en secret les mouvements de libération dautres peuples africains. Il se défiait assez de lOccident pour vouloir aussi des relations étroites avec lU.R.S.S. (doù il obtient, en 1959, 100 millions de dollars) et la Chine maoïste (oct. 1971) qui lui offre un prêt de 440 millions de francs: alliances qui préparent en fait la ruine de sa dynastie. Peut-être, après la mort accidentelle de son second fils, le prince Makonnén, et après la tentative de coup dÉtat de 1960, sentait-il que nulle lignée ne pourrait plus gouverner autoritairement une Éthiopie en butte aux revendications érythréennes et aux agressions somaliennes. On sest étonné, lors du vingt-cinquième anniversaire de la Libération (1966), de la puissance quil avait donnée à son armée. Sans doute, consciemment ou non, lui avait-il déjà remis le sort de la nation.Métamorphose de lempire
LÉthiopie retrouvée par Haïlé Sellassié en 1941 nétait plus tout à fait la nation servile de 1936. Certes, il y a encore des hiérarchies féodales dans des provinces dont il faut réprimer les révoltes, au Tigré en 1943, au Godjam en 1951 et 1967-1968. Mais il nen est pas de même des protestations des oromo au Balé en 1963-1970, non plus que de la tentative de coup dÉtat de Manguestou-Neway et de la garde impériale (déc. 1960). Dès 1962, la rébellion érythréenne sinspire du socialisme, tandis que lévolution sociale et économique va bouleverser en vingt ans la vie traditionnelle. À la radio nationale à peine créée répondent du dehors des propagandes étrangères. La réforme agraire, qui eût laissé aux paysans le bénéfice de leurs récoltes, est sans cesse reportée. Depuis 1960, une classe de salariés (fonctionnaires, policiers, employés, ouvriers) sest constituée, émergeant dune population qui ne connaissait encore que les revenus en nature de patrimoines agraires ou fonciers. Il sensuit dans les villes, dès 1963, des inégalités de ressources et la montée des prix. Des syndicats étaient nés dès 1947; dabord écrasés, ils sont reconnus par décret en 1962 et constituent la Confédération des unions de travailleurs éthiopiens (C.E.L.U.). Les étudiants contestent le pouvoir (1965 et 1969), encouragés par ceux de leurs camarades qui, en stage à létranger, ressentent plus vivement le besoin de liberté. De lUnion des étudiants éthiopiens en Europe est né, en août 1968, le Mouvement socialiste panéthiopien (M.E.I.S.O.N.) doù sortiront le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (E.P.R.P.) puis lOrganisation révolutionnaire pour la libération de lÉthiopie, ouverte à des influences érythréennes et palestiniennes. Le 19 janvier 1973, le président Pompidou quitte lÉthiopie après une visite amicale; une délégation du patriarcat de Moscou y arrive pour les fêtes de lÉpiphanie: Haïlé Sellassié jubile. Mais, quelques jours après, un "accident" survenu dans lombre du palais oblige à transporter durgence à Londres le prince héritier Asfaou Ouossén paralysé, désormais inapte à régner. On sent les obscures rivalités entre des candidats au pouvoir, peut-être suscitées par des puissances étrangères qui espèrent réitérer leur tutelle successorale de 1916. Mais dautres forces sélèvent, qui sont les véritables espoirs du peuple éthiopien. Presse et radios étrangères, indignées par des exécutions détudiants et par la famine qui ravage le Wollo, font campagne contre le gouvernement impérial. À lOrganisation de lunité africaine, Kadhafi invective le souverain éthiopien. Cest, pour les mécontents, le moment dabattre le pouvoir impérial: au début, certains des Érythréens sécessionnistes leur prêteront main forte. On prend pour cible le Premier ministre Aklilou Haptewolde. Les désordres éclatent en février 1974 à loccasion de la hausse pétrolière qui se répercute sur les prix de lessence. La police débordée est remplacée par larmée, qui sassure ainsi un avantage aussitôt exploité par un "comité militaire" qui va désormais incarner la révolution. Des forces éthiopiennes cantonnées en Érythrée lancent au gouvernement un ultimatum (26 févr.) quappuie aussitôt larmée de lair, près de la capitale, à Debre-Zeit; la police rejoint le mouvement. Le 27, le Premier ministre Aklilou dont, pour le principe, on réclame la tête, remet sa démission au souverain, qui le remplace par Endalkatchéou Makonnén et accepte, en accord avec les militaires, de préparer une nouvelle Constitution. Le 4 avril trop tard , le souverain désigne un héritier possible, le jeune prince Zara-Yaqob. Déjà, les militaires, approuvés par la majorité des responsables civils, perçoivent la clairvoyance dun des leurs: Manguestou Haïlé-Maryam. Une commission denquête sur la corruption multiplie les arrestations jusquen juillet. Lappel à légalité et à la justice sociale incite les musulmans de la capitale, le 18 avril, à soutenir la rébellion. La masse de lÉglise, le clergé pauvre, indigné par linutile richesse de sa hiérarchie, profite en 1976 de la vacance du patriarcat pour y élire un humble moine dévoué aux tâches humanitaires. Empereur et gouvernement sont sans voix, car presse et radio se sont ralliées aux militaires. Le Derg (comité de coordination de larmée, de la police et des forces territoriales), né le 28 juin, lance lappel Etiopya Tikdem! , "Éthiopie dabord!". Le souverain dédaigne le projet de Constitution à langlaise qui lui est soumis, et Endalkatchéou Makonnén, responsable de cet échec, est remplacé par Mikaél Imrou, progressiste sincère (22 juill.). Dès lors, le comité nationalise les palais (25 août) et proclame la déchéance de lempereur et du Parlement (12 sept.).Le gouvernement militaire provisoire
Le 12 septembre, le comité militaire se proclame gouvernement provisoire. Il devra à la fois résister aux partisans de lancien régime et aux dissidents tant libéraux que marxistes. Quelques féodaux rebelles sont assiégés et écrasés. Seul le Tigré, voisin de lÉrythrée rebelle et fidèle à son ras, Menguecha Seyoum (petit-fils de lempereur Yohannès IV), demeurera irréductible, même après que Menguecha ait rejoint à Londres les "émigrés" de lUnion "démocratique" éthiopienne. Les révolutionnaires dissidents sont plus dangereux: les étudiants contestent à larmée le monopole du pouvoir et manifestent, par diversion, pour un gouvernement civil (16 sept.). Les syndicats, pareillement réticents, sont décapités. Même le président du comité du Derg , le général Aman Amdom, prône une hâtive république (20 sept.). Le Derg, dans la nuit du 23 au 24 novembre 1974, fait exécuter par "décision politique" soixante des personnalités internées, auxquelles il ajoute deux de ses propres membres et le général Aman Amdom. Depuis toujours avides de justice égalitaire, les masses nont pas bronché: la révolution les avantage. Lalphabétisation qui commence est un modèle de rapidité. La zametcha ("expédition") envoie les étudiants alphabétiser les paysans et découvrir le peuple. Ce procédé semble dinspiration maoïste en ces débuts dun communisme qui garde des Chinois pour conseillers. Pour neutraliser ethnies et religions, on élimine du calendrier des fêtes chrétiennes et on y introduit de grandes fêtes musulmanes. Aux privilégiés, on retire les sociétés commerciales et industrielles dont, pour le seul 3 février 1975, soixante-douze sont nationalisées. La collectivisation des terres rurales transférées aux associations paysannes (4 mars) puis des sols urbains et des habitations (chacun gardant toutefois le libre usage dune maison) satisfait la population. Un code du travail et de lemploi (6 déc. 1975), dont les clauses sont conformes au droit moderne, achève cet édifice. Le Bureau dorganisation des masses élabore un programme (avr. 1976). Le 16 mai souvre linstitut marxiste-léniniste Yékatit (du nom éthiopien du mois de février où naquit la révolution). Mais, au Derg, un conflit éclate, un discours de son président, le général Tafari Banté, étant le premier signe dun coup dÉtat qui est arrêté net par une échauffourée sanglante, le 3 février. Les derniers partisans du M.E.I.S.O.N. sont éliminés. Lempereur déchu est mort, dans le silence même si des romans courent à ce sujet au vieux palais, le 27 août 1975, à plus de quatre-vingt-dix ans.Les agressions étrangères
Le Derg, dont Menguestou Haïlé-Maryam devient président (11 févr. 1977), triomphe-t-il? Car cest aussi bien contre lÉthiopie de toujours que contre son nouveau régime que partent les agressions. LÉrythrée, après avoir poussé à la révolution, se retranche dans la sécession. La Somalie voisine ressasse les vieilles haines que lItalie fasciste avait excitées. Trompée par le fait quen 1971 Mogadiscio sest allié à lU.R.S.S., lÉthiopie lui propose une association fraternelle par lentremise de Fidel Castro: leffort de ce dernier pour rapprocher le président somalien Siyad Barré de Menguestou échoue (Aden, 16 mars 1977). Bien plus: alors même que dans leuphorie se prépare pour le 27 juin laccession de Djibouti à lindépendance, les forces somaliennes attaquent lÉthiopie sans avertissement. Encouragées par les États-Unis, lAllemagne fédérale, la Grande-Bretagne et la France, elles envahissent le Harar dans la nuit du 23 juillet. En vain, lÉthiopie attend-elle des États-Unis ses fournisseurs habituels les armes nécessaires: on les lui refuse selon le même scénario qui livra la nation, en 1935, à linvasion italienne; la Somalie expulse ses conseillers soviétiques (13 sept.-13 nov.). Comment lÉthiopie rejetterait-elle laide de lU.R.S.S. doù un pont aérien lui déverse à point nommé armements et instructeurs? La forfaiture somalienne rallie du même coup au Derg la foule des patriotes éthiopiens, jusqualors hésitants. Addis-Abeba sallie au Yémen du Sud et à la Libye. Ainsi, les Occidentaux ont fait gagner à lUnion soviétique une aire stratégique très supérieure à ce quelle perd en Somalie. Mieux armés, les Éthiopiens nettoient le Harar et lOgaden des envahisseurs somaliens qui les ont dévastés (8 oct. 1977-5 mars 1978). En Érythrée, après des revers, le Derg reconquiert les régions vitales (juin à novembre 1978). La révolution tient tête à ses ennemis. La reconstruction de lÉrythrée fait lobjet du programme Étoile rouge depuis janvier 1982. Une dernière incursion somalienne (27 mai-17 juill. 1980) laisse aux mains des Éthiopiens un important matériel. La Somalie a concédé aux États-Unis lancienne base soviétique de Berbéra. À laide que le Soudan apportait aux sécessionnistes tigréens et érythréens, lÉthiopie riposte en soutenant les populations chrétiennes persécutées du Sud soudanais. Une autre cause de tension avec le Soudan (fin de 1984-mars 1985) sera la participation de ce dernier au transfert clandestin vers Israël de milliers de Falachas, ethniquement et linguistiquement autochtones de lÉthiopie centrale, qui pratiquent depuis le Moyen Âge un judaïsme artificiel.Lédification sociale et politique
Au cinquième anniversaire du soulèvement (13-14 sept. 1979), une imposante parade salue Menguestou Haïlé-Maryam, qui confirme la proche naissance du Parti des travailleurs. Des pluies favorables semblent écarter la famine, et la foule acclame ce chef dont léloquence et lhabileté prouvent une intime connaissance des ressorts qui dirigent sa nation. La lutte contre la misère ne se borne pas à une modernisation de lagriculture là où elle nest pas complètement déficitaire et à un transfert de populations des régions irrémédiablement épuisées vers des terres vierges. Ces efforts vont-ils répondre au poids dune démographie qui porte la population de 33 millions dâmes en 1974 à 42 millions en 1984 résultat immédiat de lamélioration de lhygiène et des ressources? On voulait se prémunir contre le retour de famines telles que celle de 1973; mais une autre vague de sécheresse, pire que les précédentes, sabat au Wollo sur près de 2 millions dâmes. Par sa soudaineté, elle affole les responsables éthiopiens à tel point que lopinion internationale oscille entre dimmenses mouvements de charité et une série de mises en cause circonstanciées. Ces catastrophes ne touchent pourtant que des portions limitées du territoire; dans lensemble, la nation progresse. Lalphabétisation dépasse les prévisions: lÉthiopie ne possède-t-elle pas lécriture depuis deux mille ans? Depuis 1979, 44 millions de livrets ont enseigné lecture, écriture, rudiments dhygiène et déconomie à 60 p. 100 des ruraux et 84 p. 100 des citadins (à ne considérer que les adultes). Les chiffres sont, en 1989, très supérieurs. Mais le taux atteint en 1986 était capital parce que représentant la condition voulue pour faire des Éthiopiens des électeurs capables de juger et dapprouver une Constitution républicaine et délire un Parlement: depuis décembre 1979, une Commission préparatoire a défini léducation politique et sociale nécessaire, tandis quun Institut pour létude des nationalités (cest-à-dire des notions sociales traditionnelles des différentes ethnies) en a déduit les structures de la future république (23 mars 1983). Le 6 septembre 1984, le Parti des travailleurs éthiopiens est constitué; on a lancé un plan décennal de développement; la future constitution est soumise à deux référendums successifs: en juin 1986 sur le fond puis, pour adoption, le 2 février 1987. Les élections au Parlement se déroulent en juin 1987. Le 3 septembre 1987, en présence des représentants des nations voisines ou amies, le Parlement éthiopien reçoit la démission du gouvernement militaire provisoire, proclame la nouvelle Constitution et élit pour président de la République Menguestou Haïlé-Maryam. Pouvait-on plus rapidement aboutir? Certes, en 1973-1974, lÉthiopie avait envisagé une Constitution donnant le gouvernement au peuple tout en laissant le souverain sur le trône. Comme la Constituante de 1789 en France, elle avait échoué devant le refus impérial. Le gouvernement militaire provisoire sétait dès lors engagé à créer une république émanant du peuple. Pour la définir, vocabulaire et notions sinspirent tant de la Révolution française que dun marxisme que lon adapte aux traditions communautaires éthiopiennes. Cette idéologie joue en Éthiopie le même rôle de tradition nationale que lidéologie de "1789-1793" dans lhéritage national de la France. Comparée aux précédentes Constitutions de 1955 et de 1974, celle de 1987 consacre, sous les mêmes rubriques, le transfert des pouvoirs de lempereur au peuple, sans quaucune influence étrangère y apparaisse. Elle définit la nation. Le drapeau symbolise lÉthiopie de toujours. La division en provinces est passée de 14 à 25, dont 5 ont reçu lautonomie. Tout Éthiopien est électeur à 18 ans, éligible à 21 ans; le vote est secret. Légalité des citoyens, des religions, le droit à léducation, la liberté de parole, le droit à la propriété privée (sous réserve des sols et des immeubles de rapport collectivisés dès le début de la révolution) sont reconnus. La polygamie musulmane ou païenne traditionnelle doit seffacer devant un statut familial fondé sur légalité de deux époux majeurs unis par consentement mutuel. LAssemblée (Chéngo ) populaire (une seule chambre de quelque 800 élus originaires de toutes catégories sociales, croyances, langues et ethnies) élit, pour un mandat de cinq ans, le président de la République, les ministrables, les membres du Conseil dÉtat, la Haute Cour. Elle discute et vote les lois. Chaque province élit en outre une assemblée régionale, reflet du Parlement central.Éthiopie 1989: renaissante, ou déchirée?
Les plus graves problèmes restent les famines et les contestations avec les voisins somaliens ou soudanais dont la rébellion qui se terre dans quelques secteurs de lÉrythrée et du Tigré nest quun aspect. En janvier 1988, alors que lautonomie accordée à lÉrythrée par la Constitution de 1987 semble avoir apporté la paix, la guérilla samplifie et la troisième armée, de juin à juillet 1988, doit remettre lordre au Tigré. Mais, à son tour, le ciel, qui sest mis à déverser sur louest de lÉthiopie des pluies aussi dévastatrices que la sécheresse des années précédentes, inonde jusquau Soudan, et rapproche dans un malheur commun les ennemis de la veille. Naguère déjà, les sécheresses éthiopiennes, tarissant le Nil, privaient lÉgypte délectricité, lui rappelant dans quelle mesure sa prospérité dépend de lÉthiopie. Le nord-est de lAfrique serait-il englobé par la nature dans une même solidarité? Mogadiscio, avec qui, depuis ses débuts, la Révolution éthiopienne cherche un rapprochement, sest ouvert, depuis avril 1988, à un accord de paix. Puissent les troubles internes actuels du nord de la Somalie ne point entraver la reconstruction de lunité humaine et économique de ce vaste ensemble que les partitions coloniales avaient disloqué. Une telle crainte reste justifiée, car les conflits régionaux présents cachent mal les compétitions de quelques puissances étrangères qui escomptent laffaiblissement des peuples dentre haut Nil et mer Rouge pour établir là leurs bases stratégiques. En 1977, les Soviétiques, perdant au profit des États-Unis le port somalien de Berbera, espéraient vraisemblablement gagner vers lÉthiopie des positions plus intéressantes situées en Érythrée. Face à ces appétits, lÉthiopie senferme dans le même neutralisme que défendit Haïlé Sellassié, face aux Américains, il y a vingt ans.
Il y a mille ans, le dessèchement avait causé lextinction des riches royaumes chrétiens de Nubie. LÉgypte médiévale attribuait ses années de disette à de prétendues vengeances des empereurs éthiopiens qui auraient par moment détourné le cours du Nil. Les Britanniques firent signer à Ménélik, en 1902, un traité lui interdisant la construction de toute digue sur le Sobat et lAbbaï. En 1935, lÉgypte sinquiète auprès des Britanniques de lusage quen Éthiopie les Italiens feraient du Nil Bleu. Le président Sadate, effrayé en 1980 par des allusions à la construction dun barrage, menaça lÉthiopie révolutionnaire dune intervention armée. Le bon sens et le réalisme ont triomphé depuis, lorsque Égypte et Soudan ont mis en chantier sur le Nil Blanc le creusement du canal de Jongleï, qui concentrera vers le nord les flots jusqualors dissipés par évaporation à leur traversée des marais. Mais, même en dehors des années de sécheresse, lÉthiopie devra retenir les eaux qui, depuis des millénaires, arrachent annuellement lhumus de ses hauts plateaux, menacés de devenir des déserts. Sur quelques fleuves sachèvent dénormes barrages tel celui de Sor, près de Mettou, producteur dun potentiel électrique énorme. Dans les secteurs rénovés ou défrichés, des villages, des coopératives sont nés par milliers, que ce soit dans le fertile sud-ouest du pays ou bien dans le Harar, où telle agglomération de 600 habitants rapporte par an la valeur de 6 millions de francs par les légumes et les fruits quelle vend à Djibouti. LÉthiopie se dégage de larchaïsme de son agriculture en recherchant des industries rentables, tout en maintenant la protection dune économie "à deux vitesses" avec, à lintérieur, des prix de denrées extrêmement bas protégés par une monnaie réservée aux usages internes, des échanges extérieurs traités par lÉtat sur ses avoirs en devises et selon les cours internationaux.Perspectives
Vue davion, lÉthiopie de 1989 découvre un visage nouveau. Dans un réseau serré de routes nouvelles, villages, lacs, barrages parsèment les campagnes, et bientôt Addis-Abeba étale immeubles et fabriques jusquà 20 kilomètres de sa périphérie dil y a cinq ans. Du point de vue matériel, il nest plus question malgré plusieurs zones de disette de classer lÉthiopie au bas de léchelle des misères. Hormis certains déserts aux herbages éphémères et de hautes terres à céréales dont lhumus est épuisé, lÉthiopie subvient à ses besoins et prépare de nouvelles ressources. Pour cet avenir, les enfants font lobjet de tous les soins, dhygiène dès le berceau, déducation dès quils sont en mesure dapprendre et de jouer: la notion de kindergarten (sic) est cultivée jusque dans les villages. Lalphabétisation élémentaire ayant été réalisée, on dirige les jeunes vers le technique ou le secondaire et vers les facultés dAddis-Abeba. Bien quencore tributaire daides extérieures, lÉthiopie aide à son tour 400 000 réfugiés fuyant la guérilla du nord de la Somalie ou les génocides du Soudan méridional. La fécondité soudaine des arts peinture, sculpture, ballet , allant du réalisme traditionnel à labstrait, ne sexplique que comme une libération de rêves depuis longtemps refoulés. La masse chrétienne du clergé pauvre sest demblée associée à la Révolution, tout comme, dailleurs, les musulmans éthiopiens. Les foules affluent aux pèlerinages de chaque religion; et la mort (6 juin 1988) du patriarche orthodoxe a fait lobjet dun deuil national. Fier de son passé dinscriptions et de manuscrits, lÉthiopien daujourdhui continue son histoire en créant, en paix avec ses voisins, une nation moderne.4. LÉglise dÉthiopie
Le christianisme fut introduit en Éthiopie vers lan 320 par deux laïcs syriens, Edesius et Frumentius, qui y convertirent le souverain après avoir été conduits à sa cour à la suite dun naufrage en mer Rouge. Frumentius, après avoir reçu lordination épiscopale de saint Athanase, patriarche dAlexandrie, devint le premier évêque du pays. Fidèle à ce précédent, lÉglise dÉthiopie allait recevoir ses hiérarques de lÉglise copte jusquau XXe siècle. Vers 480, un groupe de moines syriens (les Neuf Saints) donna un nouvel essor au christianisme éthiopien, y introduisant à la fois le monachisme (dont le rôle sera capital) et le monophysisme, au moins sous la forme dun refus des formulations du Concile de Chalcédoine (451), qui renforçait ses liens avec lÉglise dAlexandrie. De cette époque dateraient les monastères les plus célèbres: Debra Damo et Debra Libanos notamment; ce dernier fut réorganisé par Tekla Haymanot vers 620.Vers lautonomie
Linvasion islamique de la vallée du Nil, en 640, coupa lÉglise dÉthiopie du reste de la chrétienté: son histoire reste mal connue pour la période du VIIe au XIIIe siècle. LHistoire des patriarches (coptes) dAlexandrie, écrite au Xe siècle, relate cependant que, par la menace de mesures de rétorsion sur leurs sujets musulmans, les souverains éthiopiens purent protéger, à plusieurs reprises, leurs coreligionnaires dÉgypte de la persécution. Six siècles plus tard, la découverte du pays par les Portugais, et surtout laide quils lui apportèrent dans la lutte contre linvasion musulmane, amena lÉglise au contact du catholicisme pendant deux siècles, et même à une union avec Rome. Elle fut éphémère (1626-1632), surtout à cause des tendances latinisantes des jésuites. Le XXe siècle sest caractérisé par lémancipation canonique de lÉglise vis-à-vis de celle dAlexandrie: en 1929, elle obtint lordination de cinq évêques autochtones; en 1948, lexistence dun archevêque éthiopien fut acceptée; en 1959, un accord définitif consacra lautocéphalie de lÉglise avec un patriarche catholicos à sa tête (abouna). Ce dernier, éthiopien, a vingt-deux suffragants de même nationalité; il doit simplement reconnaître la primauté dhonneur du pape dAlexandrie. Le chef de lordre monastique (etcheguié) nen continue pas moins de jouer un rôle considérable dans un pays qui compterait dix-sept mille couvents.Le renouveau contemporain
LÉglise dÉthiopie, qui a été lépine dorsale de la nation, a bénéficié pour son renouveau contemporain de la sollicitude de lempereur Hailé Sélassié. Il a favorisé la traduction de la Bible en amharique, comme lintroduction partielle de cette langue dans une liturgie jusqualors tout entière en guèze. De même, il a créé une école théologique en 1944, pour un clergé surabondant mais peu instruit; quil ait placé à la tête de celle-ci un Arménien puis un Syrien du Malabar témoignait de son souci de regrouper les Églises surs non chalcédoniennes. LÉglise éthiopienne, la plus nombreuse (huit millions de fidèles), et seule à être une Église dÉtat, prit conscience de ses responsabilités en ce sens, comme en témoigne la rencontre organisée à Addis-Abeba entre toutes ces Églises en 1965. Lempereur aurait voulu également lui voir assumer un rôle social en rapport avec son immense richesse foncière: sa collaboration avec le Conseil cuménique des Églises ly aida quelque peu.
Proche parente de lÉglise copte, lÉglise dÉthiopie nen est pas une simple réplique. Elle a une liturgie qui lui est propre: jeûne très développé (deux cent cinquante jours par an) et danses sacrées, par exemple. Ses ministères incluent des dabtaras (lecteurs-psalmistes, scribes et danseurs), et son canon des Écritures admet des apocryphes, tels le Livre dÉnoch , le Pasteur dHermas , lAscension dIsaïe , etc. Dans lensemble, elle a subi des influences judaïsantes (observance du sabbat, interdits alimentaires, circoncision sans portée religieuse) et aussi païennes. La réussite unique quelle représente pour le christianisme, en fait dacculturation à lAfrique, explique que bien des regards continuent de se tourner vers elle.Un temps dépreuves
Pourtant, à la suite de lavènement, en 1974, dun régime militaire dorientation socialiste, lÉglise dÉthiopie dut affronter une série de difficultés: elle perdit sa position officielle, tandis quune pleine liberté religieuse était reconnue aux musulmans, aux catholiques et aux protestants (1974); elle perdit aussi son patrimoine foncier (1975); elle dut admettre, sur la recommandation du pouvoir, que les laïcs participent aux prises de décisions à tous les échelons; le patriarche Théophilos fut déposé en 1976, ainsi que dix évêques, remplacés par dautres, qui avaient 42 ans de moyenne dâge (1978). Jusquau début des années quatre-vingt, le nouveau régime respectait néanmoins cette Église qui est fortement identifiée à la culture amharique et qui, de ce fait, représente un facteur dunité nationale. Mais elle subit les effets de la lutte idéologique, voire la répression, jusquà la chute de Menguestou en mai 1991 et à la mise en place dun gouvernement pro-occidental.5. Littérature
Langues
Les premiers documents linguistiques connus sont quelques brèves inscriptions sudarabiques des Ve-IVe siècles avant J.-C. On possède maintenant dautres documents épigraphiques pratiquement de la même époque également en sudarabique, mais présentant déjà certains phénomènes qui sont caractéristiques de léthiopien. Malheureusement, sur une période de plusieurs siècles les documents font défaut. Le guèze, ou éthiopien classique, est la langue du royaume dAxoum (sa fondation date du Ier siècle de notre ère). À partir du IIIe siècle, quelques courtes inscriptions témoignent de lusage de cette langue. Son domaine englobait, probablement, les plateaux septentrionaux, cest-à-dire, en gros, la province du Tigré et une partie de lÉrythrée. Le guèze a dû disparaître de lusage parlé autour du Xe siècle, mais il sest maintenu, à linstar du latin, comme langue savante et littéraire jusquau XIXe siècle et est encore la langue liturgique de lÉglise copte dÉthiopie.Les principales autres langues éthiopiennes sont: le tigrigna, qui sest développé sur lancien domaine du guèze, et le tigré, au nord, lamharique, langue officielle de lempire, le harari, langue de la cité de Harar, largobba et le gafat, assez proches de lamharique, et les dialectes gouragués au sud.
De ces langues, seuls le guèze et, de nos jours, lamharique possèdent une littérature écrite. En harari existent deux ou trois uvres, dinspiration religieuse islamique, qui peuvent dater du XVIe siècle. En tigrigna et en tigré, des recueils de littérature orale (traditions, fables, dictons, chansons) ont été collectés à lépoque moderne par les soins dafricanistes européens.La littérature guèze
Évolution
La littérature guèze est une littérature savante, religieuse, où les traductions ont joué un rôle important.
Elle se laisse aisément diviser en deux grandes périodes: la période axoumite, qui coïncide à peu près avec lapogée du royaume dAxoum à cette époque, le guèze est encore une langue vivante et la période qui commence avec la restauration de la dynastie dite salomonienne, en 1270. Le cur du royaume nest plus dorénavant au nord, mais dans les régions centrales et méridionales du haut plateau. Le guèze est désormais une langue morte.
Le royaume dAxoum a dû subir très tôt linfluence de la culture du Proche-Orient hellénistique. On sait, en fait, par des témoignages étrangers, que la langue grecque était connue à la cour dAxoum. Dailleurs, certaines inscriptions royales anciennes sont rédigées en grec, tout comme les légendes des monnaies.
Le guèze est employé pour la première fois dans des inscriptions du IVe siècle: le roi Ezanas, avant et après sa conversion au christianisme, y fait état de ses campagnes, premier exemple dhistoriographie officielle en Éthiopie. Au siècle suivant se situe la traduction de la Bible faite daprès un texte grec. Notons que le canon de la Bible éthiopienne contient plusieurs livres considérés comme apocryphes par les autres Églises: le Livre dÉnoch , lAscension dIsaïe , le Livre des jubilés entre autres. À cela sajoutent quelques ouvrages comme le Qerillos (Cyrille), recueil dextraits et dhomélies des Pères de lÉglise traitant de questions christologiques, les Règles monastiques de saint Pacôme, le Physiologus , qui eut aussi sa vogue dans la littérature médiévale de lEurope et qui traite des qualités essentiellement légendaires des animaux, des plantes et des pierres. Toutes ces uvres furent traduites directement du grec; il y en eut probablement dautres, peut-être aussi des ouvrages originaux, mais rien ne nous en est parvenu. Les plus anciens manuscrits éthiopiens connus à ce jour ne sont pas antérieurs au XIIIe siècle, à une ou deux exceptions près. Lhistoire dAxoum demeure dans lobscurité en ce qui concerne la période qui couvre et avoisine le VIIIe siècle. Les seuls documents connus rapportent les exploits guerriers quune reine non chrétienne mena contre le royaume, quelle dévasta, vers la fin du Xe siècle. Pendant les XIe et XIIe siècles, plus au sud, dans le Lasta, lexistence dune dynastie différente est attestée, celle des Zagoué, dont le plus illustre roi fut Lalibéla. Enfin, en 1270, cest le représentant dune dynastie du Sud, Yekouno Amlak, qui, se réclamant de la descendance de lancienne dynastie salomonienne, prend le pouvoir. Du XIIIe au début du XVe siècle, la puissance de lÉthiopie saffirme graduellement sur les royaumes musulmans entourant le plateau central. Le pays entre dans une période de renouveau culturel et religieux. Les monastères sont nombreux, et la littérature, étant essentiellement une littérature religieuse, se développe. Les règnes les plus notables et les plus florissants furent celui du grand guerrier Amda Sion (1314-1344), de David (1382-1411), du roi théologien Zara Yakob (1434-1468), auteur lui-même de plusieurs ouvrages de caractère théologique, tel le Livre de la lumière , et de Lebna Dengel (1508-1540). Cest sous ce dernier que se produisit, en 1527, lattaque des musulmans dAhmed Gragne, qui dévastèrent le pays, pillant et brûlant dinnombrables églises et couvents, et faillirent anéantir lÉthiopie chrétienne. Ils furent finalement vaincus, en 1543, par les Éthiopiens aidés dun corps expéditionnaire portugais. Plus tard, létablissement de la capitale à Gondar suscita encore une brève période de fécondité littéraire et scientifique, mais les désordres politiques, dès la fin du XVIIIe siècle, marquent aussi larrêt de cette activité.Genres littéraires
Les textes relatifs aux vies de saints sont nombreux en Éthiopie. Aux XIVe et XVe siècles furent traduits des actes de martyrs, de saints, les actes apocryphes des apôtres, et tout particulièrement le calendrier des saints, ou synaxaire, de lÉglise copte. Cette rédaction primitive fut, dans les siècles suivants, modifiée et adaptée aux besoins locaux. Des notices sur la vie de saints indigènes, notamment, y furent ajoutées. Toutes ces traductions ont inspiré les auteurs locaux, qui ont relaté, et en abondance, les vies de saints éthiopiens textes dont la véracité historique, à vrai dire, est souvent peu sûre. Par contre, le récit des miracles, parfois stupéfiants, accomplis par les saints, occupe fréquemment une place prépondérante. Il existe, dailleurs, des recueils de miracles traduits en partie: miracles de saint Georges, de saint Michel, de la Trinité, de Jésus... Le recueil le plus intéressant, celui qui est aussi le plus apprécié, est celui des Miracles de la Vierge . Le texte primitif fut rédigé en France, probablement au cours de la seconde moitié du XIIe siècle. Ces légendes jouirent en Europe dune grande faveur et connurent une énorme diffusion, quoique subissant des altérations et des additions dans les divers pays où elles parvinrent. Lun de ces recueils arriva dans le royaume latin dOrient et y fut traduit en arabe au XIIIe siècle. Il passa en Égypte, et lÉthiopie lemprunta sans doute à lÉglise copte dÉgypte à la fin du XIVe siècle. Les recueils éthiopiens reflètent, dailleurs, les étapes de ce long itinéraire. On y trouve des récits originaires de France, dEspagne, dItalie, de Syrie, de Palestine, dÉgypte, à côté dautres proprement éthiopiens. Le premier ouvrage original est vraisemblablement le Kebra nagast ("La Gloire des rois"), livre capital pour lÉthiopie, car il explique lorigine salomonienne de la dynastie. Sa rédaction doit dater du début du XIVe siècle. On y expose, depuis la création, lhistoire de la dynastie éthiopienne. La partie centrale relate le voyage que fit Makeda, reine de Saba, cest-à-dire dÉthiopie, pour se rendre auprès de Salomon, la naissance de Ménélik, leur fils qui, lui-même, se rendit auprès de son père, à Jérusalem. De là, il partit pour lÉthiopie, emmenant secrètement larche dalliance. À côté de ce récit sajoutent dautres chapitres exposant des explications de symboles et des prophéties. Le texte du Kebra nagast est donc assez disparate, et il est encore bien difficile détablir son origine exacte.En matière dhistoire, notons que la première chronique royale est celle qui relate les guerres victorieuses du roi Amda Sion contre les souverains musulmans. De peu postérieure aux événements décrits, elle plaît au lecteur tant le ton en est simple et vive la narration, alors que la plupart des autres chroniques sont souvent surchargées de comparaisons et de citations bibliques, ou alors se réduisent à une énumération sèche et stéréotypée des faits au jour le jour, comme dans certaines annales tardives.
Parmi les textes historiques traduits, citons lHistoire du monde de Jean de Nikiou. Loriginal en est perdu. Le récit de la conquête musulmane de lÉgypte, événement dont lauteur était contemporain, en fait tout lintérêt. La poésie est essentiellement religieuse; des genres caractéristiques sont les malke (portraits) et les qene . Dans le malke , le poète trace le portrait du personnage quil chante, décrivant longuement les différentes parties de son corps, depuis les cheveux jusquaux ongles des orteils. Les qene sont de courtes pièces, de deux à onze vers selon le genre, en lhonneur de Dieu ou des saints, chantées à certains moments de la messe. Nombreuses sont les collections dhymnes composées pour lusage liturgique, tels les Louanges de la Vierge , le Deggwa et autres. Cette poésie, qui use de la rime, de la division en strophes, est fréquemment écrite en une langue obscure, usant et abusant de linversion, remplie de citations bibliques, dallusions de toute sorte; souvent, il est fort difficile de la comprendre. Pour les qene il existe dailleurs un enseignement spécial.La littérature amharique
Les premiers documents littéraires amhariques sont les courts Chants royaux des XIVe et XVe siècles. Aux XVIIe/XVIIIe siècles se trouvent des paraphrases des psautiers et de certaines prières, ainsi que quelques traités théologiques.Mais la littérature amharique ne débute vraiment quaprès le règne de Théodoros (1855-1868), avec les chroniques de ce roi.
Le premier roman est dû à Afework; il fut publié en 1908. Lauteur a composé aussi des ouvrages didactiques et une Vie de Ménélik II . Un peu plus tard, Herouy publie des biographies, des recueils de poésies, des récits historiques, des essais, etc.Il est difficile de dresser un tableau de la littérature actuelle. Nombre douvrages sont franchement moralisants et témoignent dune psychologie fort sommaire: les bons sont bons et les méchants, méchants. Le sentiment de la nature est inexistant. Par contre, les longs discours édifiants abondent. Cependant, certains auteurs modernes ne se contentent plus de poncifs et de rhétorique. Ils sattaquent à létude de la société moderne, font preuve de sensibilité, dobservation.
Parmi les noms les plus connus, citons: Makonnen Endalkatchew, auteur de romans et de pièces de théâtre, dinspiration assez pessimiste, Kebbede Mikael, poète, essayiste et auteur dramatique, Mangestu Lemma, qui a composé poèmes et pièces de théâtre, et, enfin, Tadesse Liban, nouvelliste.
6. Archéologie et art
La préhistoire
Depuis 1963, les découvertes de sols paléolithiques et de fossiles dHominidés se sont succédé en Éthiopie, et cette région du monde est devenue lune des plus intéressantes pour la connaissance de lorigine de lhomme. Les premières récoltes de fossiles du genre Australopithecus ont été effectuées dans la basse vallée de lOmo par la mission internationale franco-kényo-américaine; elle y a recueilli plus de quatre cents fragments dans des couches de différentes époques. Le Paraustralopithecus aethiopicus dont on a retrouvé une mâchoire est très proche anatomiquement dAustralopithecus afarensis , et le squelette, complet à 40 p. 100 de la célèbre Lucy (3 M.A.), a été lune des découvertes marquantes de lexpédition franco-américaine dans la basse vallée de lAwash. Des fossiles du genre Homo ont été trouvés dans cette même région des Afars; à Bodo et à Melka-Kunturé, des crânes et des ossements dHomo erectus . Dans ce dernier gisement et dans la vallée de lOmo, on a également découvert de très anciens restes dHomo sapiens . En Afrique orientale, et particulièrement en Éthiopie, les fossiles des différents genres dHominidés suggèrent que cette région du monde pourrait être le berceau de lhumanité. Les premiers outils lithiques et vestiges de campements ont été trouvés en Éthiopie. Dans les Afars, lun des sites de Kada-Hadar a fourni plusieurs pièces taillées qui dateraient de 2,63 M.A. À Gona, quelques outils trouvés en place avec des os brisés témoignent sans doute du plus ancien campement connu du monde, de même que linstallation provisoire dOmo 71 sur le rivage de lancien lac Turkana, où lon a découvert un chopper biface, sorte de tranchoir en quartz, aménagé par lenlèvement de quelques éclats. Vers 2 M.A., des Hominidés ont vécu sur les berges du fleuve Omo, et lon a retrouvé, ensevelis dans les limons, de petits éclats de quartz, déchets de taille mais aussi éclats détachés de nucléus, bien quexceptionnellement retouchés. Est-on en présence dun outillage fabriqué et utilisé par des végétariens ou par des omnivores? Par des Australopithèques ou par Homo habilis? Près dAddis-Abeba, le gisement de Melka-Kunturé doit son nom à un gué du fleuve Awash. On y observe environ quatre-vingts niveaux, la plupart en succession stratigraphique, vestiges danciens campements paléolithiques. À la base de la séquence sédimentaire, plusieurs niveaux pré-acheuléens ont été attribués à lOldowayen; leurs âges se situeraient vers 1,7 M.A. Sur le site de Gomboré I, où des milliers de galets taillés étaient mêlés à des ossements brisés dhippopotames, de bovidés et dHominidés, on a trouvé lhumérus dun Homo erectus . On y a décelé également les traces dun abri construit ou dun pare-vent. À Garba IV (1,5 M.A.), on a découvert la mâchoire dun enfant de six ans. Le sol, très riche en vestiges lithiques et ossements, est celui dun habitat de savane et porte les marques dactivités variées: aire de dépeçage, atelier de taille. Ces deux sites peuvent être comparés aux Bed I et II dOlduvai Gorge, en Tanzanie. Le début de la longue période acheuléenne nest connu, en Éthiopie, que vers 1 M.A. Le site de Garba XII, à Melka-Kunturé, possède des bifaces, de rares hachereaux, de grands et de petits éclats qui servent de supports à des racloirs, grattoirs, perçoirs, encoches et outils denticulés. Lemplacement dun abri comportant des pierres de calage déventuels piquets montre lamélioration technique des installations. Sur le site de Gomboré II (0,8 M.A.), les archéologues ont révélé la présence de fragments dun crâne dHomo erectus , mêlés aux ossements dune faune variée, à des bifaces et à de petites pièces en obsidienne. À Garba I comme à Gadeb, dans le bassin de Webi Shebele, de très nombreux bifaces, hachereaux, boules à facettes et bolas piquetées indiquent un stade techniquement très élaboré de lAcheuléen supérieur. Le feu était utilisé et maîtrisé. À Garba III, dernière phase de lAcheuléen (de 300 000 à 250 000 ans av. J.-C.), des Homo sapiens fabriquaient des outils sur de petits éclats dobsidienne. Dautres sites acheuléens sont connus: les terrasses du lac Langano, les rives de la moyenne vallée de lAwash, Gadeb où des sols doccupation séchelonnent de lOldowayen évolué à lAcheuléen supérieur. Dans ce dernier site, des populations très différentes auraient installé leurs campements en alternance, alors quà Melka-Kunturé le passage de lOldowayen à lAcheuléen puis au Paléolithique moyen aurait été progressif: lévolution se serait faite "en mosaïque", tous les caractères ne se modifiant pas au même rythme; le progrès technologique se heurtait au frein du mode de vie traditionnel. Dans la région des lacs, au sud dAddis-Abeba, les habitats du Middle Stone Age dateraient de 180 000 ans avant J.-C. À Langano et à Ziwaï, on a découvert les vestiges doccupations successives. Le débitage Levallois était pratiqué, et des éclats dobsidienne ont été finement retouchés: racloirs, couteaux, pointes foliacées, burins accompagnent quelques petits bifaces. Dans le Harrar, la grotte du Porc-épic aurait été une halte de chasseurs pendant la saison sèche. On connaît de nombreux habitats du Later Stone Age; près du lac Besaka, des grattoirs, des lamelles retouchées, des microlithes géométriques ainsi quune céramique décorée ont été recueillis. Des gravures et des peintures ornent les parois rocheuses. À Laga-Oda, dans le Harrar, des scènes pastorales ont été peintes, alors quà Chabbé, dans le Sidamo, on a sculpté de grands bovidés.Lépoque préaxoumite
Le sud du pays, le Soddo en particulier et le Sidamo , est célèbre pour ses pierres dressées, qui permettent de ranger lÉthiopie dans la grande zone des cultures mégalithiques. Stèles anthropomorphes, stèles figuratives, stèles décorées de glaives, pierres phalloïdes, monolithes hémisphériques ou coniques, la plupart dentre eux sont placés au milieu de sépultures: ce sont des monuments funéraires. Les fouilles récemment entreprises à Gattira-Demma, puis à Tiya, apporteront sans doute des éléments de datation. Vers le Ve siècle avant notre ère, selon des modalités qui nous échappent encore, apparaît soudain une civilisation si comparable à celle de lArabie du Sud toute proche quon a longtemps cru quelle correspondait à une conquête: les peuplades pastorales de la corne nord-est de lAfrique, de culture wiltonienne, auraient été soumises par une migration massive déléments sabéens dorigine sémitique ayant franchi la mer Rouge; pourtant, si lon constate beaucoup de ressemblances entre les types de monuments et les inscriptions gravées en une splendide graphie de style géométrique, on note aussi des différences; sud-arabisante plutôt que proprement sud-arabique, cette phase peut être dénommée "sabéo-éthiopienne". Aux confins de lÉrythrée et du Tigré, de nombreux vestiges ont été recueillis dans les vallons des montagnes dAdoua (Yéha) et sur les hauts plateaux où plus tard se développera Axoum: Haoulti, Melazo. En ce dernier site, la fouille du petit tertre de Gobochéla a mis en évidence un sanctuaire, le plus ancien connu; les tablettes votives indiquent quil était dédié à Almaqah, le dieu lunaire sud-arabique, ce que confirme la présence de deux statuettes de taureau, lune de schiste, lautre dalbâtre; plusieurs autels sont marqués des symboles conjugués du croissant et du disque. Non loin, à Haoulti, deux édifices jumeaux étaient entourés de banquettes, où étaient posés de nombreux ex-voto en poterie: figurines de bovidés, jougs miniatures, modèles de maisons, statuettes assez grossières de femmes enceintes. Dautres fragments ont permis de reconstituer deux importants monuments. Le premier est une sorte de trône, haut de 1,40 m, orné de sculptures en un relief très plat qui rappelle le style de Persépolis; sur les montants et les rebords de son dais sont gravés des bouquetins accroupis, aux longues cornes enroulées, comme on en voit en bordure de stèles sud-arabiques; sur chacune des parois latérales savancent deux personnages: lun de grande taille, barbu, tend devant lui ce qui semble être un flabellum; lautre, plus petit, qui le précède, tient des deux mains un bâton. Le second monument est la statuette de calcaire, haute de 0,80 m, dune femme assise, drapée dans une grande robe plissée; elle porte un lourd collier, muni dun contrepoids dans le dos; son visage, aux lèvres étranges, aux yeux sertis dune sorte de listel, est dune extraordinaire expression. Les dimensions des deux monuments se correspondant, ce pourrait être la statue dune divinité et le naos dans lequel elle se trouvait assise.Parmi plusieurs pièces dâges divers recueillies dans une cachette à Hawilé Assaraw figurait une autre statuette énigmatique; haute dune cinquantaine de centimètres, elle représente un personnage aux formes trapues, assis sur un tabouret à barreau, tenant un gobelet dans chacune de ses mains posées sur les genoux; il est vêtu dune robe à rosaces, où sinséraient sans doute primitivement des pierres précieuses, et devait porter en outre un collier à contrepoids; lexpression du visage est cruelle: bouche aux lèvres étroites, grands yeux dont les pupilles devaient recevoir des incrustations aujourdhui disparues. Sur un socle, dont lappartenance à la statuette nest pas certaine, une inscription pourrait se lire ainsi: "Afin daccorder à Yemenit un enfant." Dinterprétation difficile, la statuette dHawilé Assaraw fera naître encore bien des hypothèses.
Remarquables aussi sont de petits pendentifs de métal recueillis à Sabéa et à Yéha, dans une nécropole que domine un temple de style sud-arabique: affectant la forme dun animal (bouquetin, lion, oiseau), ils sont décorés intérieurement par un entrelacs de caractères décriture; on peut y voir des sortes de "marques didentité". La tradition de virtuosité de lart animalier se traduit enfin dans la gravure si véhémente dune lionne sur le rocher de Govedra et dans une grande statue de lion dégagée dune falaise, à Komboltcha, probablement déjà dépoque axoumite.
Le royaume dAxoum
La richesse dinvention des formes, laisance de lexécution attestent ainsi la maîtrise des artisans de lantique Éthiopie. Cest sur ce fonds culturel quà partir du Ier siècle ou du début du IIe siècle de notre ère se développa la capitale, Axoum. Celle-ci dut profiter de lessor économique quavait connu la mer Rouge sous limpulsion des Ptolémées et des Romains; cétait une étape sur les pistes caravanières reliant les ports au bassin du Nil. Nombre de petits objets de style égyptisant ou hellénistique découverts en Éthiopie attestent lexistence déchanges avec la vallée du Nil et le monde méditerranéen: scaraboïde dAdoulis, amulettes de faïence bleue de Haoulti, cippe dHorus sur les crocodiles (si lon en croit du moins le voyageur James Bruce, 1730-1794), scarabée et statuette dHermaphrodite dAxoum; un joli taureau de bronze semble une uvre alexandrine. En revanche, des coupes en métal retrouvées dans le lot de Hawilé Assaraw sont dune origine plus nettement méroïtique, tout comme une statuette de cornaline représentant un personnage nu, avec deux uræi, recueillie à Matara. Si ces objets témoignent dinfluences étrangères, les fouilles effectuées sur les sites du royaume dAxoum font connaître une civilisation originale et brillante. La capitale se couvre de palais dune architecture puissante. Leurs murs épais disposés selon une alternance de saillants et de rentrants sélèvent en une série de retraits successifs. Les plans de plusieurs édifices ont pu être précisés; mieux, des élévations en étage ont été récemment retrouvées. Au cur dAxoum, près du lieu dit de la "sortie des vents", un socle monumental à saillants et degrés caractéristiques supportait autrefois plusieurs "obélisques", ou plutôt des sortes de stèles géantes; la plus grande, brisée aujourdhui, était un monolithe dont la hauteur atteignait 33,50 m; cétait à coup sûr le plus important bloc qui ait été dressé par les Anciens; une autre est encore debout; elle a 23 mètres de hauteur; ces stèles présentent un décor qui évoque de hautes maisons, aux nombreux étages, comme on en voit encore en Arabie du Sud; la porte du bas, avec sa serrure, est surmontée de plusieurs étages de fenêtres grillagées entre lesquelles apparaissent les extrémités des poutres des planchers (les "têtes de singe", selon la désignation locale). Dautres pierres levées, abondantes dans la zone dAxoum, marquaient sans doute lemplacement de sépultures. De grandes bases, entaillées de degrés, portant des traces de rainures, sont les restes de "trônes". On ne sait pas encore sil y a un rapport entre ces bases et les dalles gravées dinscriptions retrouvées sur le site. Sont aussi typiquement axoumites dénigmatiques têtes de terre cuite rouge, avec traces dun engobe gris; le visage, aux traits habituellement fins, sencadre dune ample coiffure qui fait saillie à larrière; quelquefois percées, au sommet, dun orifice, elles sont munies dun assez long cou formant col. Peut-être ces têtes constituaient-elles des goulots de jarres. Larchéologie axoumite pose encore bien des problèmes. Parfois, pourtant, elle apporte aux historiens une pièce de choix: tel ce "couteau de jet" ou sceptre votif de bronze, gravé en caractères déjà éthiopiens (les plus anciens actuellement connus de cette écriture) dune inscription commémorant deux conquêtes de "Gadar, roi (ngy ) dAxoum"; ce serait le souverain identifié par lépigraphie sudarabique à propos dune guerre dirigée contre les Sabéens. De toute façon, le développement des fouilles menées par lInstitut éthiopien darchéologie fait mieux connaître limportance du royaume dAxoum, lun des "quatre royaumes" du monde avec Rome, la Perse et la Chine selon les Kephalaia de Mani (fin du IIIe siècle de notre ère). Le site privilégié de Matara, près de Sénafé de Chimézané, permet de vérifier sur plusieurs siècles la succession des époques. Une vraie Pompéi éthiopienne surgit des terres depuis 1959: magnifiques constructions de style axoumite classique, dont les murs présentent une disposition en gradins avec une alternance de saillants et de rentrants. Un abondant matériel nous renseigne sur la vie quotidienne: fourneaux, écuelles, marmites, petites lampes. Plusieurs pièces attestent la longue et brillante tradition culturelle de Matara, où se sont accumulés des objets dâges très divers: un sautoir avec quatorze monnaies et deux bractéates dor à leffigie des Césars, de Nerva à Septime Sévère; une magnifique lampe de bronze, haute de 0,40 m, où sallient les influences dAlexandrie et de lArabie du Sud: au-dessus de la coupe au socle délicatement ciselé, un chien saisit à la course un bouquetin bondissant. Parmi dautres bijoux, on compte deux croix en or remarquablement ouvragées.LÉthiopie chrétienne
Vers 330, lempire dAxoum sétait, en effet, converti au christianisme. Sur les monnaies du roi Ezana, la croix remplace le croissant et le disque lunaire; une stèle inscrite en grec, découverte en 1969, relatant les victoires du roi sur les Noba, atteste la "puissance du Père, du Fils et du Saint-Esprit" et exalte "la foi dans le Christ et sa volonté"; une autre inscription dEzana, trouvée en 1981 au nord dAxoum, présente sur une face un texte en écriture pseudo-sabéenne et un texte en guèze, tandis que lautre face porte un texte en grec; ce sont là trois versions de la campagne du roi contre les Bedja, révélant de nouveaux détails et permettant de mieux cerner ses croyances religieuses.
Malgré les crises du Moyen Âge et les destructions, il demeure des vestiges de quelques églises de haute époque; elles conservent le plan des temples païens; les influences majeures semblent celles de la Syrie du Nord; il en résulte un plan basilical (Yéha, Goulo Makéda, Enda Cerqos de Melazo), avec parfois une abside semi-circulaire (Adoulis); de date apparemment postérieure, léglise de Debra Damo présente encore une double rangée de piliers monolithes soutenant des galeries de part et dautre de la nef centrale couverte par des arceaux de bois.
Peu à peu, la civilisation dAxoum sétiola. Lentement, peut-être sous la menace bedja venue du Nord, le centre de gravité du royaume chrétien se déplaça vers les plateaux des Amhara et même le lointain Shoa. Une reine du Semien, qualifiée de juive et nommée Judith, après avoir détruit Axoum, aurait pendant une quarantaine dannées persécuté les chrétiens. On attribue à cet intermède la destruction dun grand nombre de vestiges du plus lointain passé éthiopien.
Le renouveau vint du Sud, de la région du Lasta, un bastion quenserrent les cours supérieurs du Takazzé et son affluent le Tsellari. Vers 1135 apparaît la nouvelle dynastie des Zagoué. Dans ces régions où le christianisme venait dêtre assimilé par les populations locales, on assiste à une puissante renaissance chrétienne, celle de moines dune exceptionnelle sainteté; au début du XIIIe siècle, sous le saint roi Lalibéla et ses successeurs, la montagne sacrée, autour de la nouvelle capitale de Roha, est creusée détonnantes églises rupestres, merveilles de lÉthiopie. La Terre sainte est recréée suivant une toponymie biblique: mont Thabor, le Jourdain. Dix sanctuaires se répartissent en deux groupes principaux, entourés chacun dune enceinte; à lécart, au fond dun puits profond, un onzième sanctuaire, Biet Giorgiys, se distingue par son plan cruciforme et son toit plat qui offre le dessin de grandes croix emboîtées, dune rare élégance. Le principe de ces édifices est simple, bien quextraordinairement original: une large tranchée, quon atteint par des tunnels, isole du reste du plateau la masse de rocher dans laquelle est littéralement sculptée léglise; partout dans la montagne, de petits alvéoles annexes servent de tombes aux prêtres les plus vénérables. Les plans sont variés, mais ils reproduisent, figés dans le roc, ceux de monuments antérieurement construits; ainsi léglise du Sauveur-du-Monde (Biet Medani Alem) semble conserver la disposition de lancienne cathédrale dAxoum (Notre-Dame-de-Sion); longue de 33 mètres et large de 23, elle dresse une masse haute de 11 mètres; tout autour, une colonnade de trente-deux piliers à section quadrangulaire, délimitant un étroit promenoir de 0,70 m, supporte le toit à double pente, orné darcades sculptées; lintérieur est de plan basilical: cinq nefs ce qui est exceptionnel et huit travées, avec une puissante forêt de vingt-huit piliers portant des pseudo-chapiteaux en console et des arcs en plein cintre. À Biet Emmanuel, énorme bloc rectangulaire de 17 mètres de long sur 11 de large, limitation dune architecture construite est parfaite: avec ses saillants et ses rentrants, ses "têtes de singe" (extrémités de poutres simulées), cest un splendide exemple de style axoumite. De façon générale, les grandes façades de pierre, fort sobres, ne sont guère animées que par le jeu de larges bandeaux (horizontaux ou verticaux) et douvertures, qui reprennent parfois le thème, indéfiniment répété, de la croix. À lintérieur de certaines des églises de Lalibéla, des reliefs, et surtout des peintures, présentent un intérêt iconographique et historique considérable; sans doute les peintures, dont les premières datent du XVe siècle, sont-elles postérieures à la construction de ces églises. Sous limpulsion dun comité international, on procède actuellement à la conservation et à la restauration de cet ensemble unique au monde, malheureusement fort dégradé ou objet de remaniements bien intempestifs. À travers lÉthiopie, une centaine dautres églises rupestres, plus ou moins bien décrites, étaient jusquici connues; à côté déglises monolithes proprement dites, littéralement excavées du rocher, certaines étaient des églises hypogées mettant souvent à profit lexistence de grottes naturelles; dautres étaient des églises de cavernes, construites en pierre ou en bois, à lintérieur ou sous une voûte rocheuse, dispositif particulièrement original. Or, en 1965, un prêtre éthiopien, Abba Tawalda Medhin Joseph, a révélé lexistence de cent vingt et une églises rupestres cachées dans les ravins des montagnes et des plateaux du Tigré (au nord de Makallé) et demeurées pour la plupart totalement inconnues: les unes dans lAgamé (au sud dAdigrat), les autres autour de Hauzen (Géralta et Enderta), dautres au Tambien (Abbi Addi), dautres enfin dans la région dAsbi. En dehors du magnifique recueil de photographies du docteur G. Gerster, on ne possède encore que des indications très fragmentaires sur ces édifices. Certains sont fort maladroitement aménagés dans le rocher; dautres sont de vrais chefs-duvre, telle la magnifique église dAbraha Atsbeha. La plupart sont des églises hypogées. Le plan basilical semble le plus fréquent, mais on trouve des salles circulaires, comme à Guh (dans le Guéralta). De nombreux éléments perpétuent le style axoumite: plan rectangulaire, piliers et architraves, murs à ressauts, alternance de couches de bois équarri et de lits de pierres de taille, affleurement des poutres rondes en "têtes de singe" (par exemple, à Saint-Michel de Debra Salam). À côté de plafonds plats, souvent décorés en caissons, il en existe de voûtés: lEnderta utilise avec prédilection la coupole. Si, comme dans tout lart éthiopien, la rondebosse fait défaut, on trouve des reliefs à décor géométrique. De nombreuses parois décorées apportent une documentation précieuse pour la connaissance de la peinture éthiopienne: on y discerne des styles et des manières très diverses, de la plus naïve à la plus élaborée; si certaines reflètent une tradition fort archaïque, dautres ne peuvent guère être antérieures au XVIe siècle (église de Guh). De nombreuses missions seront nécessaires pour étudier cet impressionnant ensemble; il est trop tôt pour tenter de donner des indications précises de datation. Et il reste encore bien dautres régions dÉthiopie qui nont pas été systématiquement explorées, telles les églises du lac Tana, dont on sait cependant la richesse en peintures et en orfèvrerie sacrée. Un bon expert, A. Mordini, a estimé à quinze cents le nombre des églises antérieures au XVIe siècle dont il subsiste des vestiges.Le style "gondarien"
Au début du XVIe siècle, linvasion par les troupes de limam Gragne (tué en 1542) dévaste lÉthiopie. Cest alors aussi larrivée des missionnaires portugais, puis espagnols. Un nouveau style se développe désormais. Le lac Tana, où avaient été livrés précisément les derniers combats contre lenvahisseur, devient le centre de gravité. Peut-être des monuments comme linsolite église de Barié Guemb (où une coupole domine le cur de lédifice) invitent-ils à dater de Lebna Dengel ou de Galaoudéos les premiers témoins du style quon définira plus tard comme "gondarien" (ou "portugo-éthiopien"). Sarsa Dengel (1563-1597) fixe sa résidence à Gouazara. Puis le père Paez surcharge dun riche décor manuélin léglise de la Vierge (près de Gorgora); à proximité, lempereur Souseneyos édifie un palais. Fasilidas (1632-1667) est le fondateur de la cité impériale de Gondar, que développeront ses successeurs: dans une vaste enceinte percée de nombreuses portes, cest un ensemble impressionnant de palais (Fasil Guemb, château de Yassous le Grand), de pavillons (bibliothèque de Tsadik Yohannès) et déglises; plus tard, Bacaffa (1719-1730) et limpératrice Mentouab y adjoindront dimportantes constructions; à cet ensemble si prestigieux, dallure théâtrale, sajoutent de nombreuses autres églises, dont labbatiale de Debra-Berhan-Sélassié et la grande abbaye de Cousquam à la puissante enceinte crénelée et renforcée de tours. Les créneaux des murailles et des terrasses, les escaliers et balcons extérieurs, les tours rejetées aux angles et couvertes de coupoles sur trompes donnent à ces bâtiments une singulière allure, perpétuant le style de la Renaissance européenne jusquau XVIIIe siècle.La peinture de manuscrits
Parallèlement à lart monumental et à la grande peinture murale, leffort des artistes éthiopiens sest exercé dans un domaine fort séduisant, celui des miniatures: elles ornent les lourds manuscrits, sur parchemin, où textes et figures sont tracés à la main par les prêtres et leurs aides, les dabtaras , selon des règles immuables. Les miniatures des évangiles destinés à être lus à loffice (évangéliaires) sont inspirées dun même thème: les scènes de la vie du Christ; la première image montre lÉvangéliste en train décrire ou découter linspiration divine; enfin, des tableaux numériques, dits des canons dEusèbe, sont présentés dans de belles compositions: souvent, une sorte de temple, à colonnes et fronton décoré, entouré dune végétation luxuriante où jouent les animaux et les oiseaux. Le plus ancien manuscrit décoré actuellement signalé semble être celui dAbba Garima, près dAdoua: Xe-XIe siècle. Du début du XIVe siècle date le manuscrit de léglise Saint-Étienne du lac Haïk (près de Dessié), conservé à la Bibliothèque nationale dAddis-Abeba: toutes les vignettes sont groupées en tête du volume; des images dune grande naïveté, personnages aux traits fort simplifiés, au long nez, aux grands yeux globuleux, ne laissent pas dêtre attachantes. La plupart des manuscrits proviennent du lac Tana; lun des plus remarquables est celui de lîle de Kébran, enluminé dans les premières années du XVe siècle (vers 1420); linfluence de liconographie byzantine y est évidente; mais la simplification des lignes et surtout les traits des personnages sont bien éthiopiens. Un peu postérieur (règne de Zara Yakob, vers 1450), le manuscrit de Jehjeh Giorgiys (dans le Wagara) offre une stylisation encore plus poussée. Après les destructions de Gragne, il fallut reconstituer les bibliothèques; dans lillustration des nouveaux manuscrits, la frontalité est abandonnée, les scènes saniment, les couleurs sont plus variées, névitant pas le bariolage dans certains cas; le plus célèbre manuscrit est celui des Miracles de Marie (Taamra Maryam ). À lépoque de Gondar, linfluence occidentale est indéniable. Parmi tant de belles réussites, il suffit ici de signaler ces images dapôtres et de saints qui ornent de grands dépliants de parchemin, parfois montés en roue pour être portés dans les processions.Un art populaire vivace
Les uvres populaires que produit encore lartisanat éthiopien se rattachent à la tradition de lart sacré. Ce sont des compositions aux couleurs vives, peintes sur toile ou parchemin; le vert, le jaune et le rouge y dominent (couleurs du drapeau éthiopien). Les sujets relèvent de cycles consacrés: suite de tableautins évoquant la légende de la reine de Saba ou les faits miraculeux de quelque saint. Des règles fixes sont observées: les méchants sont toujours représentés de profil et les bons de face, les deux yeux bien apparents; aucune ombre ne doit voiler le visage des saints; la prédominance est donnée à la droite sur la gauche. Dans lorfèvrerie, les croix de types et de décor infiniment variés perpétuent les créations si originales des siècles classiques; originellement, la technique des bijoux dargent était celle de la cire perdue; souvent, la croix comporte un motif tressé, symbole dinfini; elle sinsère parfois dans un cercle évoquant lunivers sur lequel elle doit régner; des jeux de croix secondaires peuvent sajouter à la croix principale, multipliant ainsi son pouvoir.
Ces réussites de lart populaire ne sauraient être négligées. Peintures aux tableautins de couleurs vives, croix ornées dentrelacs variés, autant dimages liées au nom de lÉthiopie, tout comme les églises rondes aux grands toits de chaume. Dans lextension prise par ces édifices circulaires durant les derniers siècles (au point que les églises de plan quadrangulaire les plus anciennes ne se trouvent guère que dans le Tigré), faut-il voir laffirmation sans cesse plus marquée du caractère africain de la civilisation éthiopienne, dont on a noté le progrès en dautres domaines (dans la langue, par exemple, qui a beaucoup évolué à partir du schéma originel proprement sémitique)? Faut-il considérer que les cercles concentriques, selon lesquels sorganise léglise, protègent laccès vers le mystère: le qene mehlet , où sont installés les chantres, puis le qeddest , pour les fidèles, jusquà la partie centrale, le saint des saints (maqdas ), espace quadrangulaire où est enfermé lautel inaccessible (le tabot )? Ce dispositif procéderait dun réflexe de défense contre les périls de lIslam, tant redouté depuis les destructions de Gragne. Bien des recherches doivent être faites en de tels domaines. Si lart éthiopien contemporain se tourne résolument vers lavenir, il hérite de longs siècles de réalisations. Cest dans cet esprit quon doit apprécier luvre dune vigoureuse école de jeunes peintres et sculpteurs contemporains: Gébré Kristos Desta, Iskandar Boghossian et, avant tout, Afework Teklé, dont le génie inventif sait sauvegarder le meilleur de la tradition du patrimoine national.