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Teena Brandon
vit dans un petit village perdu au fin fond du Nébraska. Mal dans
sa peau de femme, elle se " travestit " en homme,
arborant cheveux courts et chemise à carreaux. Elle change même
de prénom et devient Brandon. Echouée par hasard dans une autre
petite ville, elle rencontre John et Tom, deux loosers qui passent
leur vie à végéter. Très vite elle intègre leur bande, sous
son apparence de garçon. Elle fait alors la connaissance de Lana,
la fille de la bande et en tombe immédiatement amoureuse. Elle
signe par là même son arrêt de mort.
Mon avis
Voici un film
dont on sort avec la rage au ventre et la nausée. Inspirée d'un
fait réel, l'acheminement irrémédiable de Teena / Brandon vers
la mort est terrifiant. On se sent impuissant devant ce flot de
haine et d'incompréhension qui déferle sur cette fille en quête
d'identité. Kimberly Peirce filme de façon hyperréaliste,
ce qui contribue d'autant plus au malaise. Hillary Swank livre une
interprétation phénoménale, elle a d'ailleurs obtenu pour ce rôle,
l'Oscar de la meilleur actrice au Oscars 2000. Un film dont on ne
sort pas indemne et j'espère un peu moins étriqué des neurones.
   
En supplément, voici un article relatif au film paru dans Libération
le 5 avril 2000
"Lincoln,
Nebraska, n’est certainement pas l’endroit le plus cool au
monde lorsque vous avez vingt ans, que vous vous appelez Teena
Brandon et que vous aimez vos consœurs. Si Falls City, à cent
kilomètres de là (hé, Menphis n’est plus si loin!) n’est
pas non plus un paradis lesbien, là-bas au moins personne ne
connaît Teena, qui n’aura dès lors aucune difficulté à s’y
faire appeler Brandon, en se tenant comme un garçon sensible aux
cheveux ras et aux traits légèrement féminins (le genre minet
qui, justement, à la cote avec les filles de 16 ans portant un
blouson de cuir «Circuit du Touquet 1976») pour pouvoir y vivre
sa sexualité dans le secret. Le 31 décembre 1993, la police de
Falls City retrouvera le cadavre de Teena Brandon, achevée par
les amis et anciens fiancés de sa petite amie du moment, Lana.
Ils avaient fini par découvrir le secret de Brandon. Cela
constituait pour eux un mobile de meurtre suffisant.
Casting excitant. La première remarque à faire sur Boys Don’t
Cry, né de ce fait divers du Nebraska (1), c’est l’entière
satisfaction que procure un casting lorsqu’il est à ce point
excitant: Chloe Sevigny, entre évanescence mutique et arrogance
terrienne, mariant la classe et le Connecticut; Brendan Sexton III,
garçon de Staten Island encore boutonneux – mais cette acné
agressive et rebelle (il l’aura perdue depuis belle lurette
quand les magazines mainstream s’exciteront autour de son angélisme
et de sa barbarie) et Hilary Swank, son interprète principale,
qui reste le maillon à la fois le plus convoité et le plus
faible de ces trois enfants issus d’une génération spontanée
et indépendante. Peut-être parce que la seule à jouer avec un
sentiment concerné, en prenant à bras le cœur le dossier
sociologique chargé de son personnage. Les autres donnent
tellement l’air de s’en foutre comme d’une guigne, de n’être
là que pour lever les yeux au ciel en consommant tout ce que la
station-service compte de bières importées… Ils ne jouent pas,
ils sont. Ils donnent au film de Kimberly Peirce un grain de réalité
assez soufflant.
Hollywood, on le sait, aura la première donné la marche à
suivre en invitant donc un personnage de gouine à sa lugubre
remise de prix d’excellence et de bonne tenue.
Une semaine après les oscars, il semble toujours aussi impossible
de croire que l’usine à rêves ait soudainement vu aussi clair
en désignant Hilary Swank meilleure actrice. Mais, au juste, quel
type de performance Hollywood a-t-elle récompensée? Ne rêvons
pas, celle d’une freak, d’un monstre, de la même façon
qu’elle couvre Dustin Hoffmann de lauriers lorsqu’il incarne
un autiste (Rain Man). Une semaine après, il ne reste du geste prétendument
exemplaire qu’une marque d’agressivité supplémentaire
d’une industrie absolument conformiste envers tout ce qui se détourne
de ses codes de beauté et de normalité. Face à elle, Boys
Don’t Cry aura joué un jeu dangereux, espérant à la fois
tremper dedans sans plus avant se mouiller.
Pédago-radical? Il faut écouter Kimberly Peirce lorsqu’elle
dit se battre pour apporter sur les écrans les plus reculés des
régions conservatrices des USA une problématique qui tient de la
pédagogie (lire ci-contre) en même temps qu’une esthétique
importée des fanges les plus radicales et isolées du cinéma américain
(essentiellement Harmony Korine – Gummo – ou Sofia Coppola,
lire page 39). C’est effectivement par ce retour sur l’autel
de l’ennui (l’adolescence suburbaine des années quatre-vingt
dans son esthétique disgracieuse) que le film gagne notre
confiance. Même si l’on voit très vite que Kimberly Peirce
n’a pas le talent ni l’agressivité suffisante pour magnifier
complètement ces intuitions nourries de souvenirs, ne tenant pas
plus d’une heure la note, frôlant constamment le demi-ton, la
baisse de régime. Jusqu’au plongeon: Teena Brandon/Brandon
Teena sera violée à l’arrière d’une voiture «springsteenienne»,
conformément à la réalité. Dans une scène trop longue, démonstrative,
voulant jouer l’électrochoc mais frôlant la complaisance. La
chronique mélancolique et dure d’une Amérique de l’ombre a cédé
le pas à l’instruction d’un fait divers sordide dont le film
se met à prendre les couleurs. Boys Don’t Cry ne tient plus
dans son cadre mais Kimberly Peirce peut être satisfaite: le débat
va pouvoir commencer.
PHILIPPE
AZOURY
(1)
Ce fait divers a suscité un site Internet, créé par l’artiste
Shu Lea Chang pour le musée Guggenheim. www. Brandon. guggenheim.
org.
«Pas l’adaptation froide d’un fait divers»
La cinéaste a investi cinq ans dans «Boys Don’t Cry».
Née
en 1969, diplômée en littérature anglaise et japonaise, la réalisatrice
de Boys Don’t Cry a touché sa première caméra à
l’université Columbia de New York. Elle a vécu au Japon, écrit
quelques critiques et fait de la photo avant de passer à la mise
en scène.
«Mon sujet». J’ai mis cinq ans à monter ce film. C’est
vraiment mon sujet. Depuis ma sortie de l’école de cinéma,
toute mon énergie y est passée. J’ai aujourd’hui trente-deux
ans et je sais avoir fait un film personnel, le seul qui me tenait
à cœur. J’ai écrit le scénario, supervisé la musique, la décoration,
le stylisme, réglé le moindre détail. Il ne s’agissait
surtout pas de me contenter d’adapter froidement un fait divers.
Pour réaliser ce projet, j’ai reconstitué moi-même le trajet
de Teena Brandon, refait l’enquête, rencontré les filles qui
étaient tombées amoureuses d’elle, les gens qui pensaient
avoir été abusés par cette personnalité fascinante. Les plaies
étaient encore si vives à Falls City que nous avons dû tourner
à Dallas. Le meurtre de Brandon Teena a eu une répercussion
immense aux Etats-Unis. Il s’agissait de lui donner de la chair,
de la faire aimer par ceux-là mêmes qui, avant le film, en
lisant la presse, la jugeaient.
«Swank devait être méconnaissable.» Le casting a été
laborieux, des mois de recherche. Pour Chloe Sevigny, je savais
qu’elle venait du Connecticut, de la province, et c’était
important pour moi. Mais elle ne voulait pas faire d’essai.
Je me suis donc mis à chercher ailleurs, alors que pendant ce
temps Chloe racontait partout qu’elle allait faire le film. En
la revoyant dans Last Days of Disco, j’ai compris que c’était
elle qui devait jouer Lana, je l’ai compris sur un battement de
cils, dans une scène où elle rentre du club en taxi, sur un air
déterminé et à la fois absent, détaché de tout. Entre temps
je savais que le rôle de Brandon revenait à Hilary Swank (1),
qui venait d’ailleurs, de séries télé mainstream comme
Beverly Hills, Camp Wilder ou Buffy et les vampires.
Aucun des fans de ces séries ne l’a reconnue dans le film, les
cheveux courts, masculinisée. Il était important pour moi que la
fille qui joue ce rôle transformiste vienne d’un paysage connu,
accepté, et soit absolument méconnaissable y compris par ses
fans – surtout par ses fans qui sont pour la plupart des
adolescents.
Mon ambition n’étant pas de prêcher des convertis, des gens
qui savent que l’homosexualité masculine et féminine existe,
la reconnaissent et vivent avec. Ceux-là savent déjà combien
Teena souffrait pour faire vivre en elle ses désirs. Ils le
savent par expérience, ou parce qu’un de leur amis leur a
transmis ça.
«Presque un combat». Mon ambition, c’est peut-être prétentieux,
c’est de parler aux gens du Connecticut, du Texas ou du
Nebraska, à l’Amérique profonde, pour éduquer les masses. Je
dis cela sans mépris, c’est juste que l’homosexualité, et a
fortiori l’homosexualité féminine, est un tel tabou aux États-Unis
que mener à bien ce film tenait presque du combat.
L’idée de refuser son sexe et de se rêver comme un être de
l’autre sexe y est impensable. Tourner des scènes classiques
sur l’adolescence en pervertissant les données, perturbe le
public le plus homophobe. Le jeu avec eux commence là. Et même
si je ne peux que me réjouir de l’oscar d’Hilary Swank, si je
ne peux l’interpréter que comme un signe positif envers la
reconnaissance de toute une communauté, je suis consciente que la
partie est loin d’être gagnée.
C’est un travail énorme: l’homosexualité aux Etats-Unis est
rejetée hors de New York, perçue comme une maladie mentale ou au
mieux comme une perversion. J’aimerais juste que ceux qui
croient, a priori, que ce film n’est pas pour eux tombent
amoureux du personnage de Teena Brandon, comprennent combien elle
était heureuse en garçon. J’aimerais que par ce film, elle ne
soit pas morte pour rien."
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