Yoland Bresson
Le revenu d'existence
ou la métamorphose de l’être social
L’Esprit
frappeur n° 78
L’Esprit frappeur
9, passage Dagorno .- 75020 Paris
©
2000, L’Esprit frappeur (NSP)
ISBN: 2-84405-117-O
Du même auteur:
Le Capital-Temps. Pouvoir, Répartition et Inégalités,
Calmann-Lévy 1977
L ‘Après-Salariat, Economica, 2° éd, 1993
Le Participat (avec Ph.Guilhaume), Chotard et Associés, 1986
Repenser la solidarité (avec Henri Guitton et autres), Éditions
Universitaires, 1991
Le Partage du temps et des revenus, Economica 1995
Mondialisation et Solidarité (collectif) Édifions Corsaire,
1998
Bonne Année! Manifeste pour le revenu d’existence (Interview),
E. Heidsieck, Édifions du Toit, 1999
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Sommaire
Introduction
1. Changeons de regard: nous sommes un, solidaires et pourtant libres
2. Le revenu d’existence: gène du changement de société
3. Il n’y a d’autre richesse que l’homme...
Conclusion
Remerciements
Ce livre est l’aboutissement, provisoire peut-être, de quinze ans d’approfondissement et d’éclaircissements de l’idée du revenu d'existence. Nombreux sont ceux connus ou inconnus, qui y ont contribué par leurs questions. Je les en remercie.
Tout autant que mes amis de l’Association pour l'instauration du revenu d'xistence (AIRE) qui ont particrpé à la diffusion de l’idée et qui continuent avec persévérance et espoir.
La prudence aujourd’hui réside dans la nécessaire novation. Comme le dit Malraux dans L’Homme précaire: « Nous vivons aveuglément dans la métamorphose comme le XIX° siècle a vécu orgueilleusement dans le scientisme. » Éveillons-nous, de façon urgente, si nous voulons qu'elle améliore l’Homme et la Société.
Introduction
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Quand Ève cueille la pomme dans le paradis, ce n’est pas le péché originel qu’elle commet. Elle accomplit le premier pas vers la liberté d’agir. Elle initie l’aventure humaine. Poussée par la curiosité, source de toutes nos connaissances, Eve ose transgresser l’interdit et prend le risque d’innover. Mais, il nous est dit: Adam et Ève sont chassés du paradis sous l’imprécation divine - pour elle: « Tu enfanteras dans la douleur », pour lui: « Tu gagneras le pain à la sueur de ton front». Voilà énoncé notre mythe fondateur, celui qui nous a si fâcheusement façonnés, mentalement et psychologiquement, et que nous ne cessons de perpétuer en le transmettant à nos enfants. La femme peut aujourd’hui accoucher sans douleur, pourquoi faudrait-il donc que « tout salaire exige encore peine »? Pourquoi, dans ces temps où nous sommes chaque année collectivement plus riches, le chômage continue-t-il à conduire à l’exclusion et à la pauvreté, obligeant nombre d’entre nous à poursuivre la quête d’une impossible réinsertion dans la communauté sociale ? La question doit être posée. Comment distribuer les richesses de manière à la fois plus efficace et plus équitable ? Comment ne pas brider l’initiative, la liberté de créer et d’agir de chacun, tout en évitant que ce libéralisme triomphant produise des effets dévastateurs pour l’homme? Comment lier effectivement liberté et solidarité? Nos sociétés et nos économies, maintenant mondialisées, sont complexes et ne cessent de progresser en complexité, au point que nos leaders et ceux que nous appelons nos élites, censés savoir où nous conduire, paraissent devenus hésitants et impuissants. La frilosité des politiques nous transforme en hommes-bouchons flottant sur la mer au gré de ses courants profonds. Pour nous, l’horizon est limité, bouchons que nous sommes, nous croyons que celui placé entête nous ouvre le bon chemin. En réalité, élevant le regard au-dessus des eaux, nous nous voyons tous emportés. La houle quelquefois change le premier de nos bouchons, mais s’il y a toujours un premier désigné par le vote, le marché ou le hasard, il est toujours aussi peu maître de la conduite de cette noria qui va, qui va. Aujourd’hui, la science nous dit justement: « Un système est complexe quand la créature échappe au créateur. » C’est le cas de notre monde économique et social. Il évolue selon les lois qu’il engendre lui-même et parait nous diriger irrésistiblement. On peut tenter de compenser ses dérives, ses manifestations localisées et partielles, panser les plaies sociales les plus évidentes, les plus insupportables, au fur et à mesure qu’elles apparaissent, mais rien ne change fondamentalement. La seule action vraiment efficace sur un système complexe consiste à intervenir à sa source, c’est-à-dire, ici, sur les gènes de la société. En effet, et nous le verrons, une société est semblable à un organisme vivant, et, comme pour chacun d’entre nous, nombreux sont les gènes participant à ses mutations. Quand nous parlons d’Adam et d’Êve nous en identifions un, le gène culturel, qui nous fait voir l’homme n’avançant que sous les épreuves, dans la crainte, dans la souffrance vue comme une insurmontable nécessité. Changeons le sens du mythe. Osons l’interpréter comme une chance, comme La Promesse Originelle. Ainsi, pour ceux qui y croient, Dieu, omniscient, devait bien savoir que l’homme, créé à son image, allait comme lui-même participer à l’aventure de la création. Il aurait dû, voyant son enfant oser ses premiers pas, en être fier. Alors, d’où viennent les imprécations? Simplement de la représentation que les hommes se sont faite d’eux-mêmes. Tout simplement. Débarrassons l’humanité de ces mythes trompeurs et notre vision du monde s’éclaircira ! Depuis la révolution néolithique, l’apparition de l’agriculture, il y a approximativement 8000 ans, là où, remarquons-le, l’abondance du gibier et des ressources des chasseurs-cueilleurs ne l’imposait nullement, les hommes ont choisi d’abandonner « la prise sur le tas » de la Nature, de quitter, volontairement, le paradis pour affronter la « rareté ». L’homme a choisi - suprême défi de liberté - de maîtriser la nature, de coopérer avec elle, de fabriquer et produire ses ressources, au début exclusivement alimentaires, au risque de subir la famine, de ne pas surmonter la rareté. Dès lors comment, dans une société, chacun aurait- il pu bénéficier d’une part des ressources si rares sans contribuer à leur production ? Dans un monde de rareté, le groupe entier aurait été mis en danger par le comportement d’éventuels parasites puisant, sans vergogne, dans les maigres ressources si difficilement obtenues par les autres. Mais, oublions l’expression populaire, adaptée à l’époque, venue de saint Paul, renforçant le gène originel, que la culture chrétienne a gravée dans nos mémoires: «Qui ne travaille pas ne mange pas », en contradiction semble-t-il avec d’autres paraboles évangéliques.., sur « les oiseaux des cieux nourris sans effort » ou « les lys qui se parent de beauté sans s’évertuer à s’habiller ». Oublions aussi la sacralisation du travail pénible inscrite dans la conscience ouvrière, comme seul moyen d’affirmer la dignité de l’homme, et nous constaterons que la mutation du gène culturel, momentanément orienté par la rareté, reste bien, aujourd’hui, envisageable. Ainsi, nous portons tous, au plus profond de nous, une perception ambiguë du travail. Le travail est torture lorsqu’il est imposé par la nécessité ou la soumission. Le travail est plaisir lorsqu’il est librement choisi. Tout le parcours de l’humanité a consisté à résoudre ce dilemme, à se libérer de la nécessité, à distendre les contraintes pour gagner en liberté de vivre... Voilà, ça a réussi! Malheureusement, seulement dans les faits, pas encore dans les têtes. Nous vivons, bel et bien, une mutation exceptionnelle de l’histoire de l’humanité: la fin de la rareté matérielle. Avec une vitesse et une intensité jamais connues, nous participons à une deuxième révolution, aussi transmutante que la révolution néolithique, celle de l’immatériel, de l’informationnel ou du relationnel... peu importe la façon dont nos petits-enfants la qualifieront a posteriori. Une page se tourne grâce aux efforts douloureux de milliers de générations d’humains et c’est à nous d’oser préparer et propulser ce nouveau départ. Nous n’y parviendrons que si d’abord nous changeons nos représentations. La rareté a transformé l’envie - cette vertu qui pousse l’homme, depuis Ève, à tenter des expériences nouvelles - en jalousie de ce que possède l’autre, qui a fait du désir d’autrui, satisfait, la source de mon désir, qui a engendré la violence latente et le conflit. L’idée que tout est conflit, que nous n’avançons collectivement qu’à travers lui, est encore un mythe culturel hérité d’une réalité du moment que nous perpétuons. « On ne progresse que par les luttes. » Guerre des peuples pour des territoires, quand la terre, bonne et rare, était la source quasi unique des ressources, guerre des nations pour l’appropriation des matières premières dans les périodes industrielles, que l’on veut prolonger par celle de l’information et des médias, puisque les territoires et les matières premières comptent maintenant pour si peu dans les valeurs produites dans l’échange. Mais aussi guerre interne dans les pays divisés contre eux-mêmes, entre les riches et les pauvres, les patrons et les ouvriers, les puissants et les faibles, où l’on conçoit la seule garantie d’une vie libre et assurée par la victoire, être le premier, le meilleur et seulement celui-là, reconnu par tous, la fin justifiant tous les moyens. Compétition et concurrence - comme pour l’envie -, voilà des moteurs du progrès humain, du dépassement de soi, mal orientées et perverties en satisfactions mineures: avoir plus que le voisin comme preuve de sa supériorité. « Avoir plus » est effectivement un critère, mais uniquement dans un monde de rareté. Ne voyons ici aucun jugement moral, il n’y a ni bien ni mal sous-entendu derrière cette observation. Cela fonctionnait pour vaincre la rareté matérielle, si efficacement d’ailleurs que c’est grâce à cette représentation mentale de soi et du monde que l’Occident est parvenu à vaincre la rareté matérielle. Seulement voilà: nous sommes aujourd’hui en mesure de tout produire en trop avec de moins en moins de travail humain incorporé dans les modes de l’organisation du salariat. Cette conception de notre société ne pourra plus longtemps « fonctionner » ainsi. Ce qui valait dans un monde de rareté devient caduc, pire: obstacle. L’idée de lutte permanente ne sert qu’à entretenir des raretés artificielles, à préserver des monopoles, des rentes de situations, des privilèges inutiles et indus. Nous sommes aux portes d’une nouvelle expérience de l’humanité, à l’indispensable élan d’un nouveau saut. « On ne franchit pas un gouffre en deux bonds », dit un aphorisme indien. Si nous voulons atteindre le bord de l’autre falaise, en conservant nos représentations antérieures, au prétexte qu’elles nous ont efficacement conduits jusqu’à ce but, nous dévalerons d’abord la pente, nous toucherons le fond avant d’entamer la lente, pénible et douloureuse ascension de la suivante. Qui ne sent que nous nous engagerions alors dans une épreuve terrible et que nous n’émergerions sur la nouvelle rive qu’à la suite d’années de conflits internes, de guerres peut-être - de sacrifices et de sacrifiés à coup sûr? C’est malheureusement la voie que, par aveuglement, nos élites nous font emprunter, alors que les exclus et les sacrifiés sont, à l’évidence, déjà trop nombreux. Une autre voie est possible, conforme au génie de l’homme: oser encore, sauter vraiment. Pour y parvenir il nous faut préalablement: 1. trouver le point d’appui, c’est-à-dire une autre représentation commune du monde; 2. le levier ou la perche, c’est-à-dire changer la distribution des richesses, instaurer un revenu d’existence inconditionnel, égal pour tous, cumulable avec tous autres revenus d’activité; enfin: 3. assurer notre atterrissage pour entreprendre d’un bon pas la marche vers une société nouvelle; après en avoir conçu l’épure, tout au long de l’envol. Voilà une autre façon de repérer les gènes du changement. Voilà les trois étapes qu’en trois chapitres nous voulons ici franchir. |