Opération Dragon

Pour leur 4e film, Bruce Lee et Raymond Chow s'associent aux américains de Warner Bros: ce sera Opération Dragon, le plus grand budjet jamais consacré à un film d'arts martiaux.




Jusqu'à présent, les films de Bruce, trés largement distribués en Asie, n'ont pas encore touché le public occidental. Avec "Opération Dragon", tout change: c'est Hollywood qui débarque à Hong-Kong. En février 1973, Fred Weintraub débarque à Hong-Kong avec une petite équipe: le metteur en scène Robert Clouse, l'acteur John Saxon, vétéran d'Hollywood rompu aux arts martiaux, le karatéka noir Jim Kelly, et Bob Wall, que les Américains avaient remarqué pour son rôle dans "La Fureur du Dragon". Côté chinois, l'actrice Angela Miao et Yang Tsé, champion Shotokan du Sud-Est asiatique, viennent s'ajouter à la distribution.
Au départ les américains ont un mal fou à s'adapter. La plupart sont d'abord victimes de malaises dus au climat. "ce qui m'a le plus surpris, c'est qu'on ai réussi à faire le film! dit Weintraub, quand celui ci raconte le tournage, il revit son calvaire: "Le grand problème pour nous a été de trouver des figurantes. Finalement nous avons engagé de vraies prostituées. Elles venaient en pensant que le cinéma les amuserait, puis, lassées d'attendre pendant des heures, elles se faisaient remplacer par d'autres le lendemain! La superstition a aussi crée des obstacles. Par exemple on nous promettait un bateau et, le jour où nous en avions besoin, le propriétaire n'était plus d'accord. Il disait que c'était une mauvaise journée...". Les américains sont stupéfaits des méthodes de travail qui prévalent dans la colonie chinoise. Les studios d'Hollywood fonctionnent comme des mécaniques bien huilées, alors que ceux de Honk-Kong évoquent l'âge d'or du cinéma muet. Les chinois, insaisissables et fantasques, ne peuvent se plier à une discipline rigoureuse. Les américains réagissent en technocrates, obsédés par l'efficacité, et la tension monte. La direction des comédiens n'est guère plus facile , lorsque le réalisateur veut filmer un acteur en gros plan dans une scène où il y a deux cents, ceux ci ne cessant de bouger, de se tordre le cou pour apercevoir la caméra, de parler et de plaisanter bruyamment. Les américains perdent patience.



Bruce Lee, à bout de forces, devient de plus en plus nerveux. Au début du tournage, il lui arrive de recommencer plus de vingt fois la même scène. Jamais satisfait de son travail, perfectionniste dans l'âme, il ne parvient plus à retrouver son calme que grâce aux conseils apaisants de sa femme. Quelques jours plus tard, Bruce est victime d'un accident en répétant une scène de combat avec Bob Wall. Bob doit l'attaquer avec un tesson de bouteille. A Hollywood, on aurait pris une bouteille en sucre, mais à Hong-Kong ce genre d'accessoire est complètement inconnu. C'est donc avec une vraie bouteille que le karateka américain feint de frapper Lee. Wall garde la bouteile une seconde de trop, et Bruce, qui frappe à la volée, se déchire les mains sur les arêtes du verre. Il doit s'arreter une semaine, le temps que les plaies cicatrisent. A peine rétabli, Bruce est mordu par un cobra. L'affolement gagne le plateau. Un mèdecin accourt, mais il constate avec soulagement que le serpent n'avait plus de venin. Cet incident accentue le climat de tension qui règne au sein de l'équipe. Lee ne parvient pas à s'entendre avec le scénariste, Michael Allen. Aussi Weintraub demande à ce dernier de quitter le tournage et de s'installer dans un hôtel de Hong-Kong. Bruce croit que Allen a été congédié, mais il le rencontre quelques temps plus tard dans une rue de Knomloon. Furieux, a une dispute avec le producteur: "Bruce était terriblement nerveux, se souvient Weintraub. Il baignait dans un climat de narcissisme: sa photo faisait la couverture de vingt sept magazines quand nous somme arrivés à Hong-Kong. Son succés a été si rapide qu'il en a été épouvanté. En l'espace de huit mois, il est devenu la plus grosse vedette de la colonie".
Néanmoins, à la fin du tournage, Bruce est un homme heureux: "C'est incontestablement le plus grand film que j'ai fait jusqu'à maintenant. J'en suis particulièrement fier, parce qu'il a été conçu pour plaire aussi bien en Amérique qu'en Orient. Je suis trés impatient de voir ce que cela va donner".


Le film est bouclé le 17 avril 1973 avec les dépassements et les retards que l'on connait, mais les soucis financiers ne le resteront pas longtemps: dès la sortie du film sur les écrans américains et il dépasse tous les espoirs attendus. Le film rapportera vingt fois plus qu'il n'a couté dès le premier mois uniquement aux USA. Mais à Hong-Kong, les recettes du film ne dépassèrent pas celles de "La Fureur du Dragon". Les fans de Bruce étaient déçus: de régénérateur de culture chinoise, le petit Dragon se trouvait rabaissé au rang de simple champion de kung-fu dans une superproduction américaine. Le gros budjet avait édulcoré le charme et l'humour de Lee. Une fois de plus Hollywood avait sous estimé le petit Dragon. Les producteurs américains n'avaient pas voulu croire qu'un acteur chinois puisse, seul, attirer les spectateurs occidentaux. Le succés extraordinaire que les premiers films de Bruce Lee allaient connaitre en Europe et aux USA prouve bien leur erreur.