L’article de Moarch Eveno dans le n° 33 de La Linha contient un certain nombre d’inexactitudes et d’idées reçues qu’il convient de corriger.
“Langues occitanes”
Qu’est-ce-que cela vient faire ici? Cela fait “plus riche”. Com-ment Moarch Eveno peut-il décider, d’un seul coup, de la pluralité de notre langue. Et puis, cela rappelle une vieille polémique, celle des “langues d’oc”. Il faut rappeler que le dernier acte institutionnel, en France, sur notre langue a créé un CAPES d’occitan-langue d’oc. Dualité de dénomination, mais au singulier.
Check your Czech (vérifiez votre tchèque)
C’était si facile, comme titre. Petit-fils de Tchèque,
j’ai étudié la langue pendant 5 ans et je fais régulièrement
des séjours là-bas. Quelques correctifs s’imposent à
ce que nous dit Moarch, qui reconnaît d’ailleurs que la “langue est
difficile”.
jako by ne veut pas dire “comme si”, mais “comme si c’était”
ou “comme s’il était”. La création jakobysmus fait plutôt
penser au jacobisme, doctrine politique, qu’au jacobinisme.

Tchéquie et régions
Tchéquie, pourquoi pas ? Parce que le mot a une connotation négative. A cause de son emploi par Hitler, qui parlait de faire disparaître la Tchéquie de la carte d’Europe. Le mot tchèque Cechie n’est donc pas employé. Mais on entend Cesko qui ne se traduit pas autrement et, sans changement par rapport à la Tchécoslovaquie, le mot “République” (Republika) tout seul veut dire, dans le langage courant, République tchèque.
Cechy - la Bohême, est un nom pluriel non pas parce qu’il
y a 5 régions en Bohême (créées en 1960, bien
après la création de la Bohême vers le X° siècle
!) mais parce que c’est l’ancienne façon de former les noms de pays
(depuis longtemps on rajoute plutôt “-sko” derrière le nom
ethnique). Ils ne sont plus employés, mais on avait aussi Uhry (la
Hongrie), Vlachy (l’Italie) et Rakousy (l’Autriche). Les noms de lieux
au pluriel sont légion, comme Kopabice (dont Moarch Eveno porte
le kroj, costume folkorique).
“En Bohême” se dit Cechách. Le mot Cech peut
être employé aussi bien pour désigner un habitant de
Bohême que pour désigner un habitant de la République
tchèque. On entend souvent, dans les manifestations sportives, crier
Cesi, Cesi (les Tchèques, les Tchèques !) pour encourager
leur équipe.
La régionalisation fait son chemin, là-bas aussi. Les
8 kraje (régions - 6 en Bohême et 2 en Moravie-Silésie)
de 1960 ont été supprimées. Le niveau d’en-dessous,
les okresy (arrondissents ?) est le seul existant, mais de nouvelles
structures sont à l’étude. Le numéro de février
98, que je viens de recevoir, de l’excellente revue Nová pritomnost
(Nouvelle Présence) consacre plusieurs pages aux déséquilibres
régionaux en République tchèque, et insiste sur la
recomposition à venir avec l’ouverture vers l’Europe. Des régions
comme le Chebsko (Egerland), à l’Ouest de la Bohême, débordent
sur la Bavière pour former des “Eurorégions”. Malgré
l’expulsion en 1945 de plusieurs millions d’Allemands, la communication
avec les voisins allemand et autrichien a repris depuis 1989. Le déséquilibre
"nord riche et industriel / sud dépeuplé et pauvre" va être
bouleversé. La région avec le plus fort taux de chômage
est la Moravie du Nord (Ostrava) où je passe régulièrement
mes vacances. Il reste que l’argument-choc de cette revue est le suivant
: il n’y a pas de réussite économique sans régionalisation.
Quel dommage que les gouvernants d’Hexagonie ne lisent pas le tchèque...
Folklore ?
Le folklore a été complètement récupéré, à l’époque communiste (1948-1989) et des “réserves folkloriques” ont été mises en place. La musique traditionnelle, par exemple, en a beaucoup pâti. Les enregistrements d’artistes poussifs réalisés à l’époque sont pratiquement inécoutables. Le moindre Tchèque chante mieux... Aujourd’hui, des artistes commencent à essayer de sauver ce qui peut être sauvé, mais c’est difficile. Ces régions-là connaissent un peu plus la crise. Le Slovacko d’où écrit Moarch Eveno (apparemment, vu le costume qu’il porte) est l’une de ces régions au folklore un peu “surdimensionné”. Contrairement à ce que dit Moarch, ce n’est pas tant l’influence hongroise que l’influence slovaque qui marque cette région, peuplée (d’où son nom) de Slovaques à une époque relativement récente, et parlant une langue très intermédiaire entre tchèque et slovaque. Les régions rurales connaissent une crise semblable, à celle en France, des années 60, en gros. Les “traditions” magnifiées jusque dans les films (il y a 5-6 ans, la sortie en France de “Mon cher petit village” - v.o Vesnická moje stredisková montrait une zabijacka - comment on tue le cochon) en prennent un sacré coup. Même dans les villes moyennes de Moravie, où tout le monde a de la famille à la campagne, de telles pratiques font sourire, et sont complètement décalées.
La Tchéquie a une tradition de vie urbaine que Moarch Eveno
ne prend pas en compte, mais qui est certainement plus proche de ce que
nous vivons en Hexagonie : disparition très rapide des réseaux
de solidarité (obligatoires à l’époque communiste,
tout le monde avait besoin de tout le monde car il n’y avait jamais en
magasin ce dont on avait vraiment besoin - de la lessive qui ne lave pas
mais pas de lessive qui lave, je me rappelle encore d’une “opération
commando” chez un droguiste pour dévaliser le stock de “lessive
qui lave” avant même qu’elle soit mise en rayon - aujourd’hui les
Tchèques lavent avec Vizir ou Ariel...). Les repas de quartiers
deviendront, d’ici quelques années, une nécessité.
D’autant que le changement d’économie a été précipité
par un fou dangereux, clone masculin de Mme. Thatcher, Václav Klaus,
premier ministre jusqu’à il y a peu (démissionné pour
raison de corruption, ça me rappelle quelque chose) qui a passé
5 ans a prendre aux pauvres pour donner aux riches.
Enfin, Moarch Eveno serait allé à Prague, même
en 1984, et aurait demandé quelque chose dans son tchèque
avec ce superbe accent morave (chantant, tiens donc, ça me rappelle
quelque chose), on ne l’aurait pas traité de chrapoun, mais c’est
tout comme... Moi, on m’avait demandé ale odkud jste? - mais
d’où sortez-vous ? - avec plus de sympathie.